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Full text of "L'Université catholique : recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/luniversitcath08pari 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE, 

RECUEIL  RELIGIEUX, 

PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE. 


TOUS  yiii.  —  N»  K,  I8S9.  I 


L'UNIVERSITÉ 


CATHOLIQUE 


5 


RECUEIL  RELIGIEUX, 
PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE, 

lléîïigc  par  : 

MM.  Aug.  BoNNETTY  ,  de  la  Société  asiatique  de  Paris ,  l'un  des  directeurs  de  l'Université.  — 
Eug.  BoRÉ  ,  de  la  Société  asiatique  de  Paris ,  voyageur  en  Per«e. —  Léon  Borio  ,  processeur 
de  philosophie  au  collège  d'Angers.  —  Edm.  de  Cazalès.  —  Alex.  Combeguilles.  — Em« 
de  CoNDÉ.  —  Cor  ,  de  !a  Société  asiatique  de  Paris,  interprète  des  langues  orientales  à 
Coustanlinople.  —  Ch.  de  Coux,  professeur  d'économie  politique  à  l'Université  catho!iquc 
de  Louvain.  —  J.-F.  Danielo.  —  Léon  Desdocits  ,  professeur  de  physique  au  Collège 
Stanislas.  —  Ph.  Douiiaire.  —  Ed.  Dumoist,  professeur  d'histoire  au  Collège  Saint-Louis. 

—  Am.  Duç^uESNEL.  —  L'abbé  Foisset.  —  Théoph.  Foïsskt,  juge  au  tribunal  de  Bcauue. 

—  Jules  de  Franchetille.  —  L'abbé  de  GENorDE.  —  L'abbé  Gerbet  ,  vicaire-général 
du  diocèse  de  Meaux,  un  des  directeurs  de  l'Université.  —  Eug.  de  !a  Goi'RTHErie.  —  Alei. 
GuiRAUD,  de  l'Académie  française.  —  M.  Jourdaiis.  —  F.   Lallier.  — Paul  Lamaciib. 

—  Melch.  de  L'hermite  .  professeur  de  mathématiques  au  collège  de  Juilly.  —  H.  Mar- 
GERiN.  —  Comte  de  Montalembert,  pair  de  France. —  Moreat.  —  Hip.  Morvonnais. 

—  Ern.   de   Moy,  professeur  de   droit   à  l'Université  de   Munich.  —  Joserh   d'ORxiGUE. 

—  A. -F.  OzANAM.  —  A.  Rio.  —  Cyi)r.  Robert.  —  Alex,  de  Sai?»t-Ciiéro?î.  —  Labbé 
de  Salinis,  directeur  du  Collège  de  Juilly,  un  des  directeurs  de  l'Université.  —  L'abbé 
de  Scorbiac  ,  directeur  du  Collège  de  Juilly  ,  un  des  directeurs  de  l'Univcrî^ilé.  — 
M.  Stbinmetz,  de  Bruges.  — Raym.  Thomassy.  —  Vicomte  Alb.  de  Villeiveuve. 


TOUE  IIUITIEIIK. 


ÎJati^ 


AU   BURE.\U    Di:  L'IIXI  VFUSl  Ti:   CA  TllOLIQ  l  î:, 

RUE  S.V!NT-GU1LL.\UME ,  N"  ^2A.  (fAUB.  S.-G.) 


M  DCCC  XXXIX. 


ERRATA  DU  HUITIÈME  VOLUME. 


S*^  45 ,  page   (»o , 

r 

col., 

ligne  22. 

S.  Scstor 

lisez 

S.  Neot 

»               08, 

20. 

beauté  du  service 

beauté  consacrée  ai 

47,           550, 

V' 

col., 

47. 

vers  le  bien  et 

vers 

le  mal 

sur  le  bien  et  sur  le  mal 

>              551 , 

51. 

des  sujets 

du  sujet 

»              555 , 

15. 

cruauté 

crainte 

»              354, 

26. 

altérations 

alternalions 

»              535, 

48. 

matériel 

immatériel 

»             559, 

8. 

.Chez 

,  chez 

i                p 

15. 

,  chez 

,  Chez 

»                1 

20. 

.11 

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TABLE  DES  ARTICLES  DU  HUITIÈME  VOLUiME. 


(  Voir  la  Table  des  matières  à  la  fin  du  volume.  ) 


43*  Iwraison,  —  Juillet. 

Cour3  d'Histoire  de  France  (  treizième  le- 
çon); par  M.  Dumont 7 

Cours  d'Histoire  sur  l'origine ,  l'accroisse- 
ment et  l'influence  des  Ordres  monasti- 
ques (  deuxième  leçon  )  ;  par  M*  Emile 
Chavin 15 

€ours  de  Droit  criminel  (  septième  leçon)  ; 
par  iH.  Albert  du  Boys. 26 

REVUE.  —  Jésus -Christ  et  sa, doctrine, 
histoire  de  la  naissance  de  l'Église,  de 
son  organisation  et  de  ses  progrès  pen- 
dant le  premier  siècle,  par  F.  Salvador  ; 
par  M.  A.  Combeguille 35 

Philosophie  Catholique  de  l'Histoire,  ou 
l'Histoire  expliquée ,  introduction  ren- 
fermant l'histoire  de  la  création  univer- 
selle, par  le  baron  Alexandre  Guiraud, 
de  l'Académie  française  ;  par  un  Pro- 
fesseur de  Théologie 55 

Les  Moeurs  catholiques,  ou  les  âges  de  foi. 
Archéologie,  littérature  et  philosophie  ca- 
tholique (deuxième  article,  suite  et  fin)  ; 
par  M.  Digbi 64 

Les  Pèlerinages  en  Suisse,  par  Louis  Veuil- 
/o<;parJH,  Edouard  Dumont.    ...     78 

La  Chronique  de  Rains ,  publiée  sur  le 
manuscrit  unique  de  la  bibliothèque  du 
Roi  ;  par  Louis  Paris  ,  archiviste  de  la 
ville  de  Reims,  membre  de  la  Société 
des  Antiquaires  ;  par  M.  Raymond  Tho- 
massy 80 

Bulletins  bibliographiques.  —  Grammaire 
grecque,  accompagnée  d'exercices  et  de 
questionnaires  ;  par  Henry  Congnet , 
chanoine  de  Soisions.  —  Le  pieux  Hellé- 
niste sanctifiant  la  journée  par  la  prière  ; 
par  le  même.  —  Grammaire  grecque  ,  ou 
Exposition  analy  ti<iue  ,  etc.  ,  avec  syn- 
taxe ;  par  l'abbé  Quod 84 

44"»  livraison,  —  Août. 

Cours  de  Psychologie  chrétienne  (quatrième 
leçon)  ;  par  itf .  J.  Steinmctz.     ...     85 

Cours  sur  l'Histoire  de  la  Poésie  Chré- 
tienne.—  Cycle  des  apocryphes  (huitième 
leçon  )  ;  par  AI.  Douhaire S2 

Cours  sur  l'Architecture  des  Églises  de 
Russie  (deuxième  leçon)  ;  par  M.  Cy- 
ptien  Robert i()/i 

REVISE.  —  OEuvres  philosophi(iues  de 
M.  le  président  Riambourg  ,  publiées  par 
MAI.  Th.  Foisset  et  l'abbé  Foissel ,  an- 
cien supérieur  de  Séminaire;  par  .)/.  E. 
Wilson 112 


Psychologie  expérimentale  ;  par  L.  -  E. 
Bautain ,  chanoine  honoraire  de  Stras- 
bourg, professeur  de  philosophie  et 
doyen  de  la  Faculté  des  Lettres,  etc.,  etc.  ; 
var  M.  Vabbé  A.  G 1^7 

Utilité  des  Légendes  populaires.  —  Les  Vies 
des  Saints   de   la  Bretagne-Armorique 
d'Albert-le-Grand  et  de  dom  Lobineau  ; 
M'  Jules  de  Franche^'ille 140 

Éditions  de  Société  de  THistoire  de  France. 
—  De  la  Conquête  de  Constantinople , 
par  Jeoffroi  de  VUlehardouin  et  Henri 
de  Fa/enciennes;  par 31.  Raymond  Tho- 
massy 147 

Institutions  charitables  et  Législation  ;  par 
M.  R.  de  Belleval 150 

Distribution  des  Prix  du  Collège  de  Juilly,  155 

Bulletins  bibliographiques.  —  Histoire  et 
Ouvrages  de  Hugues  Métel.  —  Nouvelle 
Grammaire  française  simplifiée:  par  M. 
Queyras.  —  Dante  et  la  Philosophie 
catholique  au  treizième  siècle  ,  par 
M.  Ozanam.  —  La  Bible.  —  Les  Pères 
de  l'Église.  —  La  Raison  du  Christia- 
nisme. —  Archives  curieuses  de  l'His- 
toire de  France  ;  par  P.  Danjou.  — 
Anuali  délie  scienz.e  religiose,-  \yAvVabbé 
Ant.  de  Luca. — Collection  des  Conciles; 
par  M.  L.  de  Malastrie.  —  Bonté  et 
Grandeur  de  Dieu;  p&r  Mllede  Flau- 
gergues'. 158 

45"  livraison.  —  Septembre. 

Cours  d'Économie  «ociale  (  quatorzième 
leçon)  ;  par  M.  de  Coux 165 

Cours  d'Histoire  de  France  (  quatorzième 
leçon)  ;   par  M.  Dumont 171 

Cours  d'Histoire  sur  l'origine  ,  l'accroisse- 
ment et  l'influence  des  ordres  monasti- 
ques (  troisième  Iccon  )  ;  par  M.  Emile 
Chavin. 182 

REVUE.  —  De  la  Cosmogonie  de  Moïse  . 
à  propos  de  qucltiuos  ouvrages  nouveaux 
sur  la  philosophie  de  l'histoire ,  les 
sciences  nalurclics  et  la  linguistique  (pre- 
mier article)  :  par  M.  Jacomy-Regnier.  11)2 

Cranmer,  archevêque  de  Cautorhéry.  pri- 
mat d'Angleterre  (premier  article  );  par 
M.  Manvy 205 

Études  historiques  sur  l'église  de  Viviers  et 
sur  »|uel(iues  particulsrités  remartiua- 
bles  de  sa  cuustilution  au  nio>en  âge  ; 
par  M.  Albert  Du  Boys 211 

Histoire  véritable  des  doctrines  et  des  actes 
de  la  compagnie  de  Jésus,   par   J.^B. 


TAILLE  DES  ARTICLES  DE  CE  VOLUME. 


LccVere  d'.iubigny  :    \)nT    M,    Edouard 
Dumont.     .      .   " 220 

Histoire  cl  Tableau  «lelTniver»,  par./. -F. 
Diinielo;  \^f\r  }I .  Eiigc  le  de  la  (iourtittie.  •i2î 

Du  Travail  iiilcllroluel  en  Fraïue,  depuis 
iS3T,  par  .)/.  Amedce  !)uqiicsncl  ;  par 
AI.  II.  Morvotinais 229 

ArchéoIof;le.  —  Promenade  en  lketrtf;ne. 
—  Vitré.  Le  Château  des  Uorliors.  — 
Madame  «le  8évii,'iié  ;  par  M,  E.  de  (onde.  232 

Le  Comle  de  Varfeuil  ,  ou  les  Combat»  de 
la  Foi  dans  l'Adversité  ,  par  M.  d'Exati- 
villez  ;   par  M.    l) 236 

Bulh'tins  biblioyraphiijues.  —  Les  petits 
Poêles  forées  .  Orphée,  Hésiode.  Pin- 
dare,  Théocrite,  S\nésius;  par  .>/.  Ful~ 
counet.  —  Tableau  de  la  déficiiération 
de  la  France:  par  .U.  MadroUc.—Trac- 
lalus  de  Justitià  et  .lure  ,  auc  tore  Car- 
rière. —  Introduction  hisloriipic  et  cri- 
tique aux  livres  «le  1  Ancien  et  du  IVou- 
veau  Testament;  par  l\ibbê  Glaire.  — 
Les  premières  ÎNolionssnr  les  Sciences  et 
les  .-iris:  par  âxhj.  Set^uin 241 

46''  livraison.  —  Octobre. 

Situation  de  Rome  :  par  Vabbë  Gerbe  t.     .  245 

Cours  d'Astronomie  (  douzième  leçon  ).  — 
Des  Comètes;  par  M.  Desiou^ls.     .     .  248 

Cours  sur  l'Histoire  de  la  Poés.c  chré- 
tienne. —  C)clc  des  apocrvplits  (  neu- 
vième leçon  );  par  M.  Douhaire.     .     .  2G2 

REVUE.  —  Innocent  III  et  ses  contempo- 
rains (  deuxième  article  )  ;  par  C,  -  /•'. 
Audley 271 

Abha>e  de  Cluny  ,  avec  Pièces  justifica- 
tives ,  contenant  de  nombreux  frat,'mcns 
de  la  correspondance  de  Pierre-Ie-Vé- 
nérable  et  de  >aint  licrnard  ,  par  M.  P. 
Lorain  ,  do}eii  de  la  Faculté  de  Droit 
de  Dijon;  par  .)/.  Ch.  de  ïiiancey.    .     .  291 

\ie  de  saint  Hu^^ucs  ,  évtMiue  de  (^îrenoble  , 
par  Albert  Du  Boys  i  par  M.  Ludovic 
Guyot 300 

La  Tiiébaïde  des  Grèves  ,  Reflets  de  Rre- 
ta^'ne  ,  par  M.  A.  Morvonnaix  ;  par 
3/.  Amédée  Duquesnel 306 

Saint  Ai^nan ,  évèquc  d'Orléans  en  391  ; 
par  Madame  la  comlesso  O.  -  M.  de 
Lernay 3'^'9 

Rapport  à  M.  le  ministre  de  l'Intérieur 
sur  les  prisons  ,  maisons  de  fore»' ,  mai- 
sons de  correction  et  baj^nes  itelllalir, 
par  M.  Ccrfbecr  ;  par  .)/.  R.  B.     .     .     .  31<) 

Bulletins  Ltblioyraphitjiies.  — La  reli^'ion  ; 
periodico  ,  lilosoJico ,  historico  y  lilera- 
rio  de  Rarcelone.  —  Programme  des 
Cours  (pji  seront  donnés  pendant  le  se- 
mestre  d'hiver  de  l'année  académique 


1S39-18Î0  à  ITniversité  Calholi(|uc  de 
Louvain.  —  Essai  sur  le  Panthéisme  dans 
les  .Sociétés  modernes;  par  iM.  II.  Ma- 
ret  ,  prêtre 318 

àl'-  livraison.  —  Novembre. 

Situation  de  Rome.  —  Point  de  vue 
(deuxième  article  )  ;  par  M.  l'abbé  Ger~ 
bet 325 

Cours  de  PsychoIof,'ie  chrétienne  (  cin- 
(|uième  leçon)  ;    par  M.  J-  Steinmctz.  328 

Cours  de  Droit  criminel  (huitième  leçon)  ; 
par  Albert  Du  Jioys '  .     .  237 

Cours  sur  la  Philosophie  du  Droit  (neu- 
vième leçon  )  ;  par  M.  Ernest  de  Moy.  354 

REVIE.  —  Cinquième  lettre  d*un  voja- 
i;eur  catholi(iue. —  État  du  catholicisme 
en  Arménie  ;  par  M.  L.  Bore.      .      .      ,  362 

Histoire  de  saint  Louis  ,  roi  de  France  , 
par  M.  le  marquis  de  Villeneuve  ;  par 
M.  Danielo 374 

Le  Père  André,  de  la  compagnie  de  Jésus; 
par  ML 382 

Etude  sur  un  grand  homme  du  dix-hui- 
tième (  deuxième  articU)  ;  par  AI.  Algar 
Griveau 387 

Dante  et  la  Philosophie  catholique  au  trei- 
zième siècle,  par  A.-F.  Ozanam,  doc- 
teur en  droit ,  docteur  ès-lettres  ;  par 
M.   P.-L 399 

Bulletins  bibliographiques.  —  Histoire  du 
Drapeau,  d  s  Couleurs  et  des  Insignes 
de  la  monarchie  française  ;  par  AI.  Rey, 
membre  de  la  Société  des  Antiquaires  de 
France.    .     / 404 

48«  livraison.  —  Décembre. 

Cours  d'histoire  sur  les  Ordres  monastiques 
(quatrième   leçon);    par  M.  Chavin.     .  405 

Cours  d'Astronomie  (treizième  leçon);  par 
.)/.  Desdouits 414 

Cours  sur  l'architecture  des  églises  de  la 
Russie  (troisième  leçon)  ;  par  M.  (y- 
prien  Robert 425 

REVl  E.  —  Innocent  III  et  ses  contempo- 
rains (troisième  article);  par  .>/.  ^«d/ey.  432 

Cranmer,  archevêque  de  Cantorbéry 
(deuxième  article)  ;   par    M.  Maury.    .  447 

>otice  sur  l'abbé  Moehler;  par  M.  Axin- 
ger 462 

Bulletins  bibliographiques.  —  Des  maria- 
£;es  mixtes. —  La  vie  de  Je  us. —  Abrégé 
<lc  l'histoire  d'Angleterre  de  Lingard.  — 
Le  calholi<|ue  <le  Spire.  —  Manuel  des 
principales  <  onfréries.  —  Mes  vacinces 
OH  Italie,  etc.,  etc 470 

Aux  abonnés  de  l'Université 476 


FI>    DE    LA    TABLE    DES    ARTICLES. 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


^ç\m<i$  ^^$^<>x^<^i^, 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE. 


Treizième  leçon  (1). 

Dernière  chute  de  Pempire  romain  ;  double  action 
de  la  proyideoce  dans  celte  révolution  politique 
et  sociale.  —  Olybrius ,  Glycérius  ,  Népos.  — 
Sidoniusévêque  de  Clermont.  —  L'Arvernic  atta- 
quée par  les  Visigoths  et  les  Saxons  ;  un  nouTeau 
déprédateur  ;  brillans  exploits  et  yerlus  d'Ecdi- 
cius  ;  révêque  Paliens.  —  Négociations  avec  Eu- 
rik  ;  saint  Epipbane  ;  l'Arvernie  soumise  aux  Visi- 
goths. —  Romulus-Augustule;  Odoacre. 

Nous  avons  constaté  l'existence  du  pa- 
ganisme, légalement  insaisissable,  et  do- 
minant intérieurement  la  société  j  paga- 
nisme dans  le  pouvoir,  essentiellement 
despotique,  c'est-à-dire,  insouciant  du 
bien-être  des  peuples,  et  sacrifiant  tout 
à  son  intérêt  propre  ,  à  sa  suprématie, 
à  son  orgueil  ;  paganisme  dans  les  mœurs 
publiques  et  privées,  profondément  sen- 
suelles et  frivoles;  dans  les  subtilités  de  la 
philosophie,  superstitieuse  et  douteuse  : 
toutes  dispositions  essentiellement  con- 
traires aussi  à  la  foi  catholique,  qui  est 
esprit  et  vie  ,  esprit  d'abnégation  et  d'a- 
mour, vie  de  vérité. 

De  ces  faits  intimes  devaient  suivre 
trois  sortes  d'événemens  ,  les  uns  provi- 
dentiels et  imprévus,  les  autres  naturels 
et  de  production  :  1"  l'invasion  ,  chAti- 
ment  commencé,  suspendu  et   toujours 

(t)  VoirlRl2«leçond«n»lon«40,loni.  Ti,p.24t>. 


menaçant  j  2^  l'épuisement  social  et  la  dés- 
organisation administrative;  3*^  les  divi- 
sions intestines  et  la  guerre  civile. 

Le  pape  saint  Gélase ,  justifiant  l'abo- 
lition des  Lupercales  contre  les  païens  et 
les  demi-chrétiens  ,  qui  attribuaient  les 
malheurs  publics  à  l'abandon  des  tradi- 
tions et  des  dieux  de  la  nation,  leur  ré- 
pondit :  (1  Certains  hommes,  assis  dans 
«  leurs  maisons,  ne  sachant  ni  ce  qu'ils 

<  disent,  ni  ce  qu'ils  affirment:  pré- 
«  tendant  juger  les  autres  ,  quand  ils  ne 
«  se  jugent  pas  eux-mêmes...  :  enseignant 
»  avant  d'apprendre,  sans  examen,  sans 
«   étude  des  causes,  sans  chercher  la  rai- 

<  son  des  choses,  répr.ndent  inconsidé- 
€  rément  ce  qui  leur  vient  à  la  bouche... 

<  Les  Lupercales  n-.anquaient -elles  lors- 

<  que  Alaric  prit  Rome  '...  On  faisait  les 

<  Lupercales  lorsque  Anthemius  arriva, 

<  et  il  y  eut  uno  affreuse  contagion 

<  IMes   prédécesseurs   ont   réclamé  sans 

<  être  écoutes.  Les  Lupercales  ont  con- 
i  linué  ,  l'empire  est  aux  abois....  i>ont- 
«  ce  les  Lupercales  supprimées  ou  plutôt 
«  nos  mœurs  qui  causent  tant  de  vols , 
i  d'homicides,  d'adultères,  d'iniquités, 
»  ropprci^ion  des  pauvres  ,  la  perte  des 
t  bonnes  causes,  le  succès  des  mauvai- 
»  ses  ,  une  perversité  inouïe  et  générale , 

<  et  enfin,  ce  qui  surpasse  tout ,  la  faus- 

<  seté  envers  Dieu,  les  sacrilèges,  les 


8 


COURS  D'IITSTOTRE  DE  FRAIVCE, 


pratiques  ninp^iquos,  di'teslables  iiK'^me 
aux  p-iïiMis  ?  N  oili\   ce   qui  i\ii{   toutes 

nos  ailversitt^s Ou  ue  veut  pas  tjue 

cela  vienne  par  jugement  divin,  mais 
par  la  rencontre  d'une  vaine  supersti- 
tion ;  je  ne  m'en  Otonne  pas,  on  veut 
couvrir  ainsi  les  crimes  el  les  UK^faits. 
Les  honiiues  pr(3lendent  employer  l'ac- 
tion ilu  ciel  el  des  astres,  pour  être 
induits  dans  une  erreur  fatale ,  dans 
une  nécessité  de  pécher,  et  pour  attri- 
buer leur  perversité  au  ciel  ,  non  à 
leur  propre  cœur  (1).  >  ]N'est-ce  pas  là 
ce  qu'avaient  déjà  dit  saint  Pierre-Chry- 
solo^ue  ,  Salvien?  ce  que  répétaient  con- 
stamment les  saints  prélats  ,  prt'tres  et 
solitaires?  savoir:  que  toutes  ces  cala- 
mités, «guerres,  contagions,  nielles, 
«  famines,  n'étaient  pas  desmalheiirs  des 
•c  temps  j  mais  des  chAtimens  de  Dieu  »; 
qu'il  fallait  renoncer  aux  vices,  si  on 
voulait  de  la  prospérité  (2)?  Il  me  semble 
voir  ici  la  grotesque  figure  de  Gibbon, 
fendant  sa  bouche  d'un  ricanement  sar- 
donique  ,  pour  défendre  Vinnocente  im- 
pudence des  Lupercales  contre  les  préju- 
gés et  Vabsurdilé  du  saint  pontife  (3;. 
Bien  d'autres,  comme  Gibbon,  satisfaits 
de  prendre  leur  pâture  ici-bas,  le  nez  en 
terre,  et  n'estimant  réellesque  les  choses 
palpables,  jusqu'où  la  superbe  perspi- 
cacité de  leur  intelligence  peut  s'allon- 
ger, prétendent  aussi  ne  rien  admettre 
qui  dérangent  la  tranquillité  de  leur 
circulation  animale,  politique  ou  litté- 
raire: et  pensant  enchaîner  Dieu  par  leur 
scepticisme,  ils  nient  toute  intervention 
de  Providence  céleste  aux  affaires  humai- 
nes, ou  du  moins  ils  n'y  consentent  pas. 
Nais  nonobstant,  les  événemens  tom- 
bent d'en  haut,  renversent  toutes  les 
prévisions,  les  probabilités,  et  se  font 
comprendie  de  ceux  qui  regardent  à  la 
lumière  du  soleil  de  justice.  Dieu  appa- 
remment sait  encore  aujourd'hui  ce  qu'il 
veut,  et  il  n'a  ])as  perdu  sa  puissance 
depuis  qu'il  annont^aità  Jérémic  leschA- 
limt  ns  dont  il  allait  frapper  son  pcu[)lc 
endurci  (4). 

(i)  S.  Gelas.,  op.  2,  eontru  Amlromnrhum. 
(«)  S.  Pelr.  Chrys.,  serra.  IG,  «rt,  2i,43;  Eu^cl.. 
Ëmes.  Uoinil.  2i. 
(5)  Gibb.  r>U. 
(4;  Voyez  tlani  le-»  U,  .///,/-':<)«<  -/,  l.nx.uel  k^Wcs 


L'invasion  barbare  était  donc  la  coi- 
gnée  frappant  déjà  la  racine  de  l'arbre, 
et  justifiant  les  paroles  des  nouveaux 
^'Oj^ns. 

Dieu  a  toujours  ainsi  en  réserve  des 
coups  inattendus  et  décisifs,  mais  sans 
suspendre  le  cours  naturel  des  choses, 
qui  n'exécute  pas  moins  ses  desseins,  et 
qui  amène  le  chAliment  au  temps  mar- 
qué. La  maladie  tue  aussi  bien  que  le  fer 
ou  la  foudre  ,  quoique  plus  lentement  ; 
les  vices  invétérés,  sans  amendement,  et 
surtout  l'indifférence  envers  la  foi  con- 
nue, c'est-à-dire,  envers  la  seule  régéné- 
ration possible,  détruisent  à  la  fin  une 
nation  indocile.  Le  vieux  monde  se  mi- 
nait par  ses  plaies  secrètes,  par  son  in- 
curie obstinée.  Comme  il  arrive  alors 
infailliblement,  le  mouvement  s'allan- 
guit ,  sans  qu'on  sache  pourquoi  ;  il  y  a 
un  malaise  général  qu'on  ressent  et  qui 
ne  se  voit  pas.  L'organisation  sociale  se 
relâche  et  se  détraque  ;  et  s'il  survient  la 
moindre  secousse  du  dedans  ou  du  de- 
hors ,  tout  est  compromis,-  c'est  une 
crise,  une  explosion  violente.  Si  le  calme 
reparaît  un  moment,  si  quelque  énergie 
se  manifeste ,  c'est  une  intermittence  qui 
fait  croire  qu'on  touche  à  la  fin  et  que 
tout  se  rétablit.  On  se  trompe  j  la  révo- 
lution travaille  sourdement  ;  car  il  reste 
toujours  l'agitation  de  l'ambition  pri- 
vée ,  la  fièvre  des  états  malades.  Les  mé- 
diocrités surgissent  de  toutes  parts,  se 
croyant  d'autant  plus  habiles  qu'elles 
sont  plus  promptes  et  plus  avides.  Qui- 
conque a  la  chance  ou  l'envie  de  s'éle- 
ver, s'estime  indispensable.  La  facilité  de 
parvenir  en  fait  disparaître  le  péril  et 
l'instabilité.  Plus  la  fortune  est  glissante, 
plus  on  se  hàtej  car  il  faut  si  peu  de 
temps  alors  pour  en  tirer  profit  !  Tous 
disent  :  Mo  voilà.  On  ne  voit  plus  que  des 
hommes  d'état,  et  jamais  il  n'est  plus 
difficile  d'en  trouver.  Cependant,  il  y  a 
toujours  assez  d'hommes  pour  conduire 
les  autres,  si  on  voulait  les  connaître  ; 
mais  les  hommes  de  sens  et  de  probité, 
i[\\\  valent  encore  mieux  pour  adminis- 
trer que  les  hommes  de  talent,  ne  pa- 
raissent plus.  Ou  les  ignore,  on  les  éc.irte, 
ou  ils  se  retirent  ;  ils  ne  sont  qu'une 
gène  ,  et  l'état  est  livré  à  l'intrigue  ,  pre- 
mier et  dernier  signe  des  révolutions 
politiiiues.  Des  princes  faibles  ne  savent 


PAR  M.  DUMOIST. 


9 


pas  s'en  défendre;  des  princes  capables 
ne  le  peuvent  plus.  Il  en  était  ainsi  de- 
puis cinquante  ans.  Les  3Iagnus,  les  Con- 
sentius,  un  moment  appelés  aux  conseils 
et  aux  emplois,  ne  vivaient  plus  que  pour 
leur  famille  et  leurs  amis.  Ferréolus, 
après  avoir  sauvé  la  Gaule  et  l'empire , 
avait  dû  céder  le  prétoire  à  des  dépré- 
dateurs (1).  Que  si  quelqu'un  s'élevait 
encore  par  hasard  avec  quelque  vertu  , 
il  ne  tardait  pas  à  se  corrompre,  comme 
Arvandus ,  ou  il  ne  pouvait  tenir  long- 
temps contre  les  empêchemens  au  bien 
et  le  dégoût  du  mal  :  enfin  ,  un  change- 
ment de  cour  ou  de  règne  renvoyait  sans 
retour  les  services  les  plus  utiles.  Sido- 
nius  ,  rentré  dans  sa  patrie,  n'eut  pas  à 
se  réjouir  long-temps  de  voir  Eutropius, 
arraché  par  ses  conseils  au  repos  oà  le 
retenaient  les  dogmes  de  Plotin  y  unir  la 
préfecture  à  la  philosophie.  Au  bout  d'un 
an,  il  parait  qu'un  autre  ami  de  Sido- 
nius,  un  autre  disciple  de  la  philosophie, 
ce  Polémius  dont  il  avait  fait  l'épitha- 
lame,  exerça  à  son  tour  celte  impor- 
tante fonction.  La  Gaule,  sans  doute, 
respira  un  peu  (470  -  472)  sous  ces  deux 
administrateurs,  selon  ce  mot  prover- 
bial du  peuple  des  provinces  ,  qu'une 
bonne  année  ne  s'évalue  pas  tant  par  l'a- 
bondance des  récoltes  que  par  les  hommes 
qui  tiennent  le  pouvoir  (2  ;  mais  Eutro- 
pius préféra  un  moyen  ,  plus  certain 
d'être  utile,  si,  comme  on  le  présume, 
c'est  lui  qu'on  trouve  évêque  d'Orange, 
peu  après  cette  époque  (3).  Quant  à  Polé- 
mius, la  chute  d'Anlhéraius  dut  l'en- 
traîner. 

En  effet ,  la  situation  de  l'état  empi- 
rant toujours,  les  païens,  pour  dernier 
malheur,  n'espérant  plus  que  dans  les 
troubles,  y  poussaient  de  tous  leurs 
efforts;  et  les  insensés,  en  voulant  réta- 
blir leurs  institutions  nationales,  ache- 
vèrent de  perdre  ce  qui  en  restait.  Rici- 
mer ,  après  une  fausse  réconciliation 
avec  son  beau  -  père  ,  vint  l'attaquer  à 
l'improviste.  H  avait  un  parti  puissant 
dans  le  sénat.  Une  guerre  civile,  qui  bou- 
leversa Rome,  finit  par  le  meurtre  d'An- 
Ihémius  (472).    Olybrius,   époux   d'une 

(1)  Sid.,  epUi.  }j-4,  «j-13. 

(2)  Sid.,  ep.  i-ii,  G-u 

(3)  Sid.  ,ep.  GC 


fille  de  \  alentinien  III ,  eut  la  honte  de 
recevoir  des  mains  d'un  ambitieux  re- 
belle la  pourpre  théodosienne.  Ce  re- 
belle mourut  au  bout  de  quarante  jours, 
et  son  empereur  l'ayant  suivi  presque 
aussitôt,  le  neveu  de  Ricimer  ,  le  Bur- 
gonde  Gundovald  qu'Olybrius  avait  fait 
patrice,  put,  à  son  gré,  faire  un  empe- 
reur un  moment  à  son  tour.  Il  choisit 
l'obscur  Glycérius  (473).  Alors  TOrient 
vint  encore  une  fois  au  secours  de  la 
vieillesse  de  Rome  (1) ,  ou  plutôt  l'em- 
pereur de  Constantînople  sentit  le  dan- 
ger de  laisser  l'Occident  à  la  merci  des 
ambitieux.  Il  envoya  comme  empereur 
Jul.  Népos  ,  qui  renversa  Glycérius,  et 
le  fit  ordonner  évêque  de  Salone  (2;.  Ce 
fut  le  premier  exemple  de  celte  huma- 
nité simoniaque  et  insolente  ,  qui  de- 
mandait à  l'Eglise  par  une  profanation 
la  sécurité  d'une  domination  nouvelle. 
Le  règne  de  ]N'épos  fut  un  triste  et  der- 
nier répit  pour  l'Occident.  La  Gaule  s'en 
ressentit  à  peine  sous  le  coup  du  double 
fléau  qui  l'accablait. 

Sidonius  avait  lui-môme  donné  l'exem- 
ple à  Eutropius.  Une  grave  maladie,  en 
lui  faisant  voir  de  plus  près  la  fin  der- 
nière de  l'homme,  l'avait  disposé  pour 
une  vie  toute  nouvelle  -,  et  à  peine  réta- 
bli, sa  réputation  méritée  fixa  sur  lui  le 
choix  des  Arvernes  ,  pour  succéder  au 
neuvième  de  leurs  saints  évéques  *|47l). 
On  lui  imposa  l'épiscopat  (3  .  11  s'en  mon- 
tra digne;  il  justilia  ,  par  son  humble 
piété  et  sa  charité  ,  les  félicitations  que 
lui  adressa  le  vénérable  Lupus  (i). 

Sa  vertu  eut  de  quoi  s'exercer  dans  les 
malheurs  de  la  (iaule  et  de  l'Arvernie, 
où  se  passa  la  dernière  agonie  de  l'em- 
pire. Eurik,  quoique  prive  de  la  conni- 
vence d' Arvandus,  n'avait  pas  hésité  à 
suivre  les  conseils  de  ce  traître,  et  agit  à 
force  ouverte.  Anlhéuiius,  qui  s'en  dé- 
liait, avait  appelé  comme  auxiliaire  le 
chef  breton  lliolham ,  qui  vint  par  la 
Loire  avec  douze  mille  hommes  tenir 
garnison  dans  Hourges,  par  où  Eurik 
pouvait  tourner  et  envahir  les  Arvernes. 

(1)  Si«l.,  Panog.  Anlhom.,  V.  4;>2,  7. 

(2)  S.  Gelas.»  Contra  Àndrotnnrh .\  PaaI.  Diac. 
hisl.  NiscoII.;Tillenj.  Anlh..  iO. 

(.%)  Sid.,ep.  tfô;  lircg.  Tur.,  2-21. 
(4)  Acberi ,  Spicilei;.  )  fpisl.  Lup.;  bid.,  ep.,  O-l  ^ 
J  7  7-y  ,v- 


10 


COURS  DmSTOmE  DE  FRANCE, 


Le  z(5ld  Breton,  ami  de  Sidonius,  n'atten- 
dit pas  malhcureiiseinent  la  jonction  des 
troupes  romaines.  Dès  qu'il  apprit  l'ap- 
proche de  renneini,  il  marcha  contre 
lui  (471),  fut  complètement  défait,  mal- 
^ré  sa  valeur,  à  Hourg-Déols,  sur  l'Indre, 
et  obli^'é  df  se  réfugier  chez  les  Burgon- 
des.  Ce  combat  devait  être  d'autant  plus 
décisif,  que  le  roi  ^'Oth  avait  aussi  ses 
auxiliaires  dans  ces  hardis  Saxons  ,  qui, 
(le  la  Chersoncse  cimbrique  se  lançant 
à  l'aventure  sur  leurs  barques  le  long  de 
la  C.aule  ,  tombaient  inopinément  sur 
quelque  ville  maritime  pour  la  piller, 
sans  s'inquiéter  qu'elle  fût  romaine  ou 
bagaude.  Quelquefois  mûmeils  s'y  établis- 
saient, comme  ils  avaient  fait  à  Bayeux, 
qui  porte  encore  aujourd'hui  dans  ses 
armes  le  lion  des  enseignes  saxonnes.  De 
là  ou  d'un  aulrre  point ,  leurs  ilottilles 
de  pirates  poussaient  des  courses  vers 
l'Océan.  Adovacre,  qui,  après  la  mort 
d'Egidius.  s'était  emparé  d'Angers,  ainsi 
que  de  plusieurs  autres  villes,  se  dispo- 
sait à  soutenir  Eurik  ;  mais  le  comte  Pau- 
lus  et  Childerik ,  avec  les  Romains  et  les 
Franks,  survinrent  contre  les  Goths ,  ar- 
rêtèrent assez  vigoureusement  leurs  suc- 
cès, pour  se  reporter  ensuite  contre  les 
Saxons,  et  les  chasser  de  la  Loire  (1). 

L'Arvernie,  non  entamée  encore,  ne 
fut  pourtant  pas  sauvée.  Un  nouveau 
préfet  ,  Séronatus  ,  peu  effrayé  du  sort 
d'Arvandus,  brava  plus  effrontément  la 
justice  (473).  Ses  fréquens  voyages  chez 
les  Visigoths  le  rendaient  suspect,  et  il  ne 
reparaissait  dans  les  provinces  romaines 
que  pour  opprimer.  <  11  revient  de  Tou- 
«  louse,  écrit  Sidonius.  Voilà  que  déjà 
«  son  Evanthius  contraint  les  habitans  de 
«  déblayer  le  passa^'e,  regarde  si  quelque 
c  feuille  tombée  d'un  arbre  ne  salit  pas 
«  le  chemin.  Il  s'empresse  de  faire  com- 

<  bler  les  troiis  et  unir  le  terrain.  Il  va 

<  devant  sa  bêle  colossale  pour  la  guider, 
«  comme  le  inuscuLus  conduit  la  massive 
«  baleine  à  travers  les  bas- fonds.  St'ro- 
«  nalus,  aussi  prompt  à  la  colère  que  pa- 
«  resseux  par  sa  masse  ,  épouvante  déjà 

(1)  Jornand.,  4 J  ;  Sid.,  op.,  S-9;  Grep.  Tiir., 
2-li'. ,  il);  Dubos  ,  3-10,  11.  Il  y  a  sur  le  lexle  de 
Grégoire  de  Tours,  où  il  meDlionne  la  mort  du  comte 
Paaliis  ,  une  petite  difficulté  que  Dubos  lève  a»sez 
bien  ,  s  il  valait  la  peine  de  s  y  arrêter. 


<  par  sa  seule  approche.  Les  Gabalitains 

<  désertent  leur  ville,  épuisés  d'impôts, 

<  poursuivis  de  jugemeiis  frauduleux,  ne 

<  pouvant  pas  même  retourner  dans  leurs 
I  maisons,  quand  ils  ont  acquitté  le  Iri- 

<  but  annuel.  Un  signe  certain  de  son 
«  arrivée  imminente  ,  c'est  la  troupe  de 
«  prisonniers  qu'on  traîne  enchaînés,  de 
i  quelque  côté  qu'il  s'avance.  Il  jouit  de 
i  leur  douleur,  il  se  repaît  de  leur  faim, 

<  se  faisant  une  gloire  d'avilir  des  accu- 
i  ses  avant  de  les  condamner S'il  s'a- 

<  doucit  quelquefois  ,  c'est  par  cupidité 
i  ou  par  vanité;  jamais  par  compassion... 
c  Prends  donc  tes  précautions  contre  les 

<  procès  par  un  accommodement,  contre 
i  les  impositions  par  des  quittances,  afin 
i  que  ce  méchant  homme  ne  trouve  point 
c  de  prétexte  d'attaquer  la  fortune  et  la 
«  liberté  des  gens  de  bien  (1).  >  On  ne 
pouvait,  du  reste,  «l'entendre,  sans  rire, 
i  bavarder  guerre  devant  les  citoyens, 
i  littérature  devant  les  barbares,  et,  quoi- 

<  qu'il  ignorât  les  premières  règles  de  la 

<  grammaire  ,  dicter  et  corriger  ses  let- 
«  très  tout  haut,  avec  une  impudente  jac- 

<  tance.  Incapable  de  soutenir  un  avis, 

<  il  donnait  des  ordres  dans  le  conseil, 
«  plaisantait  à  l'église,  prêchait  au  festin, 
î  condamnait  dans  sa  chambre  et  dor- 

<  mait  sur  son  tribunal.  Mais  non  moins 
1  inique  que  ridicule,  ce  grossier  Cati- 
«  lina  extorquait  tout  ce  qui  tentait  sa 
i  convoitise.  Pour   se   soustraire   à   ses 

<  frauduleuses  tyrannies ,  les  uns  s'en- 
i  fuyaient  dans  leurs  villœ,  les  autres 
I  dans  les  bois ,  ou  à  l'abri  des  autels.  Il 

<  remplissait  les  prisons  de  clercs,  van- 
«  tait  les  Goths,   insultait  les  Romains, 

<  foulant  aux  pieds  les  lois  de  Théodose, 
i  alléguant  celles  de  Théodorik  ,   et  sans 

<  cesse  à  la  recherche  d'anciens  délits  et 
i  de  nouveaux  impôts  (2).  »  Les  Arvernes 
aux  abois  soupiraient  après  Ecdicius, 
alors  absent,  dont  l'intrépide  fermeté 
faisait  leur  unique  espérance.  Ecdicius, 
comme  on  le  pense,  rendit  le  courage  à 
ses  concitoyens  ,  puisque  les  Arvernes 
ï  ne  craignirent  pas  de  dénoncer  et  de 
i  livrer  aux  lois  celui  qui  livrait  les  pro- 
«  vinces  aux  barbares.  »  Il  fallait,  en 
effet,  du  courage  pour  entreprendre  et 

(i)  Sid.,  ep.  .;-I.'. 
(2)  Sid.,  ep.  2-1. 


PAR  M.  DUMOWT. 


11 


poursuivre  une  telle  cause  ,  <  Tétai  hési- 
f  tant  à  punir  Séronatus,  tout  convaincu 
i  qu'était  ce  grand  coupable  (1).  >  Il  su- 
bit pourtant  la  peine  capitale,  ainsi  qu'un 
autre  gouverneur  de  je  ne  sais  quelle 
province.  De  pareils  procès  ,  même  vic- 
torieux, ne  sont  qu'un  scandale  de  plus, 
où  se  révèle  tout  ensemble  dans  l'au- 
dace de  la  prévarication  l'impuissance 
des  lois  et  la  corruption  du  gouverne- 
ment. Car,  combien  de  déprédateurs  pu- 
blics qu'on  n'osait ,  qu'on  ne  pouvait 
accuser  !  Qu'est-ce  donc  quand  une  sen- 
tence judiciaire  renvoie  le  brigandage 
absous  et  constaté,  l'infamie  dévoilée  et 
impunie  ? 

Comme  la  plupart  des  faits  vers  cette 
époque  ne  se  démêlent  que  par  conjec- 
ture, il  est  encore  vraisemblable  qu'un 
ami  de  Sidonius  contribua  à  la  punition 
de  Séronatus;  car  cet  ami,  nommé  Au- 
dax,  était  alors  préfet  de  Rome;  elle 
bon  évêque,  qui  accueillait  la  moindre 
lueur  d'espérance,  voulait  croire  le  mal 
réparable,  lorsqu'il  voyait,  par  l'éléva- 
tion d'un  homme  de  bien ,  <  qu'on  tenait 
I  compte  encore  des  bonnes  actions  : 
«  que  le  jugement  du  prince  mettait 
«  dans  la  balance  non  l'argent,  mais  les 
<  mœurs  (2).  >  Une  trêve  conclue  avec 
Eurik  par  l'intervention  d'Avitus,  fils  de 
l'ancien  empereur  (3),  assurait  peu  le 
repos  de  l'empire.  Eurik  trouva  l'occa- 
sion trop  favorable  de  rompre  avant  que 
INépos  fût  en  état  d'agir;  et  les  intrigues 
de  Séronatus,  comme  celles  d'Arvandus, 
ayant  été  prévenues  à  temps,  à  défaut 
de  trahison,  il  recommença  la  guerre, 
recrutant  de  force  Gaulois  contre  Gau- 
lois (4).  Cette  fois  les  Goths  pénétrèrent 
jusqu'à  Clermont,  et  l'assiégèrent.  Les 
Arvernes  se  montrèrent  dignes  descen- 
dans  de  ceux  qui  avaient  résisté  à  César. 
Ils  soutinrent  courageusement  un  siège, 
presque  sans  espoir  de  secours  ,  que  de 
la  part  d'Ecdicius  (^i74).  Cet  illustre  ci- 
toyen ,  qui  avait  ranimé  les  études  litté- 
raires dans  sa  patrie  par  ses  lalens,  crn- 
jH'cha  de  redevenir  barbares  ceux  qu'il 
avait   achevé    de   rendre  Romains.    La 


(!)  Sid.,  op.  7-7. 

('2)  Sid.,  ep.  «-7. 

(ô)  Sid.,  ep.  3-1,  G-6,  o-l2. 

(4)  Sid.,  pp.  3-12,6. 


ville  était  rudement  pressée,  c  lorsque 
du  haut  des  murs,  croulant  à  moitié, 
on  vit  un  vaillant  guerrier,  suivi  de 
dix- huit  cavaliers  seulement,  passer 
en  plein  jour,  en  pleine  campagne, 
au  travers  de  plusieurs  milliers  de 
Goths.  »  Avec  quelle  admiration  l'on 
reconnut  Ecdicius  !  c  Les  ennemis  ,  aa 
seul  bruit  de  son  nom  ,  à  son  seul  as- 
pect ,  saisis  de  stupeur,  oubliant  leur 
multitude  et  sa  faible  escorte ,  ce  que 
la  postérité  aura  peine  à  croire  ,  quit- 
tèrent l'assaut,  et  se  retirèrent  sur  les 
hauteurs  au  lieu  de  combattre.  Les  plus 
braves  d'entre  eux ,  restés  en  arrière  , 
tombèrent  sous  ses  coups,  et  le  laissè- 
rent maître  d'une  plaine  immense,  sans 
qu'il  eût  perdu  un  seul  de  ses  compa- 
gnons ,  moins  nombreux  que  les  cou- 
vives  ordinaires  de  sa  table.  Aussitôt, 
rassemblant  à  ses  frais  une  espèce  d'ar- 
mée, il  assaillit  à  son  tour  l'ennemi, 
le  prenant  à  l'improviste  si  habilement, 
qu'il  taillait  en  pièces  des  escadrons 
sans  avoir  à  regretter  plus  de  deux  ou 
trois  de  ses  soldats  -,  infligeant  tant  de 
défaites  aux  barbares,  que  pour  en  ca- 
cher la  honte  avec  le  nombre  de  leurs 
morts  ,  quand  la  nuit  ne  suffisait  pas  à 
les  inhumer,  ils  coupaient  la  tête  aux 
cadavres.  Ces  misérables  restes  ,  qui 
n'avaient  le  plus  souvent  pour  sépul- 
ture que  les  toits  enflammés  des  chau- 
mières, laissèrent  les  champs  couverts 
d'ossemens(l).  ?  Les  Goths  n'y  purent 
tenir,  et  levèrent  le  siège.  Une  joie  im- 
possible à  décrire  précipita  les  habi- 
tans  au-devant  d'Kcdicius,  quand  il  ren- 
tra dans  Clermont  délivré.  <  La  foule 
<  assiégeait  sa  maison  et  son  passage. 
*i  Les  uns  essuyaient  de  leurs  baisers  la 
poussière  de  ses  vêtemrns  ;  d'autres 
dégageaient  ses  chevaux  du  mors  san- 
glant et  des  selles  trempées  de  sueur  ; 
d'autres  détachaient  les  courroies  de 
son  casque  ou  de  ses  bottines  ;  d'autres 
regardaient  curieusement  ses  armes, 
comptaient  les  brèches  de  ses  glaives, 
cmoussés  par  le  carnage  ,  ou  les  coups 
de  pointe  et  de  taille  qui  avaient  percé 
ses  cuirasses.  On  embrassait  aussi  avec 
transport  ses  compagnons  ;  mais  toute 
rimpéluosité  de  la  joiç  populaire  s'a- 

(I)  Sid.,  ep.  3-r»,  2;  Grcg.  Tur.,  2-24;  Jorn.  is. 


u 


COURS  D'HISTOIRE  DE  l  RAJNCE, 


(  massait  sur  lui.  H  ne  pouvait  se  tirer 

<  de  la  foule,  où  il  recevait  avec  grAce 

<  toutes  les  ineplifs  de  fé'icilatioii  et 
(  les  tuniuUuajres  embrassades  ,   impor- 

<  tunités  dont  il  remerciait  comme  d'une 
I  faveur  (1  .  »  A  ces  exploits,  dignes  des 
chants  dun  Homère,  ce  lit^ros  aimable, 
ce  ht^ros  chrétien,  si  peu  connu  ,  devait 
ajouter  une  gloire  plus  rare  et  plus  tou- 
chante. 11  venait  de  sauver  ses  compa- 
triotes du  fer  et  de  la  llamme,  il  les  sauva 
encore  des  horreurs  de  la  famine.  11  em- 
ploya sa  fortune  à  la  subsistance  des 
pauvres;  il  envoyait  jusque  dans  les 
villes  voisines  ses  serviteurs  avec  ses 
chariots  pour  amener  chez  lui  tous  les 
plus  misérables;  il  ennourrit  ainsi  quatre 
mille  ;  et  quand  l'abondance  fut  revenue, 
il  les  fit  reconduire  chacun  chez  soi. 
Grégoire  de  Tours  ajoute  qu'après  leur 
départ,  une  voix  du  ciel  fit  entendre  ces 
mots  ;  I  Ecdicius  !  Ecdicius  !  parce  que 
»  tu  as  fait  cela,  jamais  le  pain  ne  man- 
i  quera  à  toi  ni  à  ta  postérité  ,  puisque 
i  tu  as  obéi  à  mes  paroles  et  rassasié  ma 
«  faim  en  nourrissant  les  pauvres  (2).  » 

Les  Arvernes  furent  aussi  secourus 
dans  celte  détresse  par  Patiens  ,  évèque 
de  Lyon,  «  dont  la  charité  ne  se  bornait 

<  pas  à  soulag^r  les  nécessités  qu'il  con- 

<  naissait,  étendant  sa   sollicitude  jus- 

<  qu'aux  confins  de  la  Gaule  ,  et  préve- 
t  nant  les  demandes  par  ses  aumônes.... 
I  Comme  Triptolème,  ou  plutôt  comme 

<  Joseph,  il  remédiait  à  la  famine.  Arles, 

<  Riez,  Avignon,  Orange,  Viviers,  Va- 
I  lence  ,  Trois  -  ChAteaux  et  Clermont 
t  recourent  de  lui  des  blés  et  durent  la 
I  vie  à  ses  abondantes  largesses  (3).  » 

Ce  ne  fut  pas  assez  ;  le  saint  pasteur 
envoya  aux  Arvernes  le  prêtre  Constan- 
tius  ,  celui-là  môme  qui  écrivit  par  son 
ordre  la  vie  de  saint  Germain  d'Auxerre, 
et  aux  instances  duquel  Sidonius  publia 
huit  livres  de  ses  Lettres.  La  retraite  de 
l'ennemi  avait  laissé  aux  Arvernes.  avec 
les  maladies  et  la  famine,  la  crainte  d'une 
nouvelle  tentative  ,  d'où  le  décoiiraj^e- 
ment  et  une  division  fâcheuse  dans  les 
esprits.  On  désertait  la  ville.  Le  pieux 
prêtre ,  révéré  pour  la  noblesse  do  sa 

(1)  »ld.,fp.  .V.-. 

(2)  (jreg.  liir..  '1-11. 

(3)  6id.,fp,li  12, 


naissance  et  pour  ses  vertus,  vint,  malgré 
son  griind  ûj<e  ,  ses  infirmités  et  les  ri- 
gueurs de  l'hiver  qui  comuiençait ,  aider 
sidonius  à  rmietlre  l'union  et  le  courage 
dans  la  population  (1). 

L'humble  Sidonius  ne  parle  point  de 
lui-niùme  ;  mais  on  sait  par  une  lettre 
de  INlamert  Ctaudien  qu'il  prodiguait 
son  bien  aux  pauvres  ,  et  par  Grégoire 
de  lours  qu'il  emportait  de  sa  maison, 
à  l'iusu  de  sa  femme,  devenue  une  sœur, 
des  vases  de  prix  pour  les  donner  aux 
indigens.  Papianilla ,  moins  parfaite, 
lui  en  faisait  ensuite  des  reproches,  et 
allait  les  racheter  des  mains  des  pau- 
vres (2). 

Quoique  les  Visigolhs  fussent  à  la  fin 
rentrés  dans  leurs  quartiers  d'hiver,   le 
péril,  plutôt  différé  que  dissipé,  exigeant 
toujours  la  même  vigilance,  les  Arvernes 
ranimés  faisaient  une  garde  assidue  dans 
leur  ville,  t  Les  jours  neigeux  ni  la  tour- 
«  mente  des  nuits  ne  pouvaient  les  en- 
1  gager  à  quitter  leurs  remparts,  i  L'in- 
quiétude ne  commença  de  s'apaiser  que 
par    l'arrivée   du    questeur   Licinianus, 
chargé  par  l'empereur  INépos  de  porter 
à  Ecdicius  le  diplôme  de  Patrice,  promis 
déjà  par  Anlhémius,  et  de  négocier  une 
paix  durable  avec  Eurik.  Licinianus  <  n'é- 
■i  tait  point  un  de  ces  hommes  qui  ven- 
1  dent  les  secrets  de  leur  prince  et  qui 
t  cherchent  plus  de   succès  auprès   de 
i  l'étranger    pour    l'ambassadeur    que 
i  pour  l'ambassade;  >  il  méritait  son  rang 
et  sa   réputation   par  ses  talens  et   sa 
loyauté.  «  Tout  bon  citoyen  pouvait  donc 
■i  encore  et  devait  s'employer  au  service 
i  de  l'État  avec  ardeur  et  sécurité ,  puis- 
i  que  le  principal  acquittait  les  récom- 
<  penses  promises  au  dévouement.  >  Com- 
ment le  nouvel  empereur  n'eut-il  pas 
paru  digne  d'éloges  à  Sidonius  ,  et   le 
nouveau  règne  plus  heureux  ^3  ?  On  tou- 
chait cependant  à  la  dernière  catastro- 
phe, elpersonne  ne  s'en  doutait. 

Les  négociations  furent  difficiles  ;  l'as- 
tucieux barbare  les  traînait  en  longueur, 
éludant  la  conclusion,  et  continuant  ses 
préparatifs  de  guerre  pour  avoir  l'Ar- 
v(!rnie  par  crainte  ou  par  force.  Il  }  eut 

1)  Sid.,  ep.  8-l«;  3-2. 

(2)  Sid.,  cp.  12:  Gr«B.  Tur.,2-22. 

(3)  Sid.,  ep.  3-7;  J-iU,  o-7. 


PAR  M.  DUMOINT. 


13 


plus  d'une  alarme  à  Cîf  rmont  (1)  ;  «  On 
a  dit  que  les  Golhs  se  mettent  en  marche 
€  vers  le  territoire  romain-  nous  autres 
t  malheureux  Arvernes ,  nous  sommes 
«  toujours  la  porte  de  cette  irruption  , 
4  car  nous  donnons  toujours  ce  sujet  par- 
<(  ticulier  à  leur  inimitié  ,  que  n'ayant 
c  pas  encore  porté  leur  frontière  jusqu'à 
(i  la  Loire,  ils  trouvent  en  nous  le  seul 
tf  obstacle  qui  les  retarde  ,  par  l'aide  du 
«  Christ  (2).  »  Ce  fut  alors,  qu'à  l'imita- 
tion de  Mamertus ,  évêque  de  Vienne, 
Sidonius  institua  les  Rogations  (475). 
<  Auparavant  il  y  avait  bien  des  prières 
«  publiques,  mais  vagues,  tièdes ,  peu 
«  suivies  et  affaiblies  par  des  repas,  sans 
«  autre  objet  d'ailleurs  que  de  demander 
i  de  la  pluie  ou  de  la  sérénité,  ce  qui  ne 
«  pouvait  également  convenir  au  potier 
I  et  au  jardinier;  mais  dans  ces  fêtes 
«  nouvelles,  on  jeûnait,  on  priait,  on  ré- 
«  citait  des  psaumes,  on  pleurait  les  pé- 
c  chés  (3).  »  Ainsi  les  craintes  renais- 
saient sans  cesse.  Dieu,  qui  juge  les  priè- 
res comme  les  actions  ,  qui ,  toujours 
maître  de  ses  bienfaits,  accorde  et  refuse 
comme  il  plait  à  sa  souveraine  sagesse, 
réseivait  les  Arvernes  à  d'autres  épreu- 
ves. Eunk  voulait  absolument  atteindre 
la  Loire  par  sa  domination  ;  et  comme 
rien  d'important  ne  se  faisait  plus  sans 
l'intervention  des  évéques,  plusieurs  pré- 
lats du  midi  furent  consultés,  principa- 
lement Léontius  d'Arles,  Fauslus  de  Riez, 
Graecus  de  Marseille,  Basilius  d'Aix.  Si- 
donius apprit  bientôt  avec  douleur  qu'il 
s'agissait  sérieusement  de  céder  l'Arver- 
nie.  Si  on  se  rappelle  l'espèce  d'insou- 
ciance avec  laquelle  il  voyait  les  événe- 
mens  politiques  dix -huit  ans  aupara- 
vant ,  sa  facilité  de  s'accommoder  aux 
circonstances,  et  ses  dispositions  à  l'é- 
gard de  Théodorik,  on  remarquera  en  lui 
un  notable  chaugement  depuis  qu'il  a 
reçu  le  caractère  épiscopal  ;  jusque  1.'» 
tout  son  patriotisme  se  réduisait  à  un 
goût  naturel  pour  son  pays  ,  avec  une 
haute  estime  des  honneurs  romains,  de 
l'élégance  et  de  la  civilisation  romaine, 
et  un  profond  dédain  de  la  grossièreté 
barbare.  Maintenant  son  zèle  de  pasteur 

(1)  Sid.,  op.  1-6,  G,  ÔVl  ,\)-6  .a  G  ,  10  ,  7-10. 

(2)  Ib.,  7-1. 

(3)  lb.,U-ll. 


lui  met  au  cœur  un  tout  autre  attache- 
ment pour  sa  patrie,  qui  lui  est  devenue 
chère  par  son  troupeau.  Car  c'est  une 
vérité  d'expérience  chez  les  catholiques, 
que  le  précepte  général  de  la  charité, 
qui  va  jusqu'à  inspirer,  exiger  au  besoin 
le  sacrifice  des  prédilections  les  plus  in- 
times, loin  d'affaiblir  !a  sensibilité  et  les 
affections  de  la  nature ,  les  fortifie  au 
contraire  en  les  épurant  et  y  porte  une 
ardeur  merveilleuse.  Le  pieux  évèque 
est  tout  ému  à  la  vue  de  la  domination 
étrangère  et  de  l'arianisme;  le  sentiment 
national  se  réveille  en  lui  avec  la  fer- 
veur religieuse.  Un  certain  Goth,  Mof3a- 
harius,  sans  doute  un  des  prêtres  ariens, 
travaillait  à  répandre  l'hérésie:  en  même 
temps  Eurik  tendait  ouvertement  à  dé- 
truire l'exercice  de  la  religion  catholique 
dans  ses  états,  pour  affermir  son  régne 
en  atténuant  la  foi  des  populations  et 
leur  aversion  secrète  :  <  Je  puis  bien  jus- 
i  tement,  écrit  Sidonius  à  Basilius  d'Aix, 
t  sans  offenser  les  autres  évéques ,  dé- 
4  plorer   les   ravages  de  ce  loup  cruel 

<  dans  les  bergeries  de  l'Église,  où  il  va 
î  s'engraissant  des  péchés  des  Ames  qu'il 
I  tue.  Car  l'antique  ennemi,  pour  insul- 
«  ter  plus  aisément  aux  bêlemens  des 
t  brebis  abandonnées  ,  commence  par 
f  surprendre  les  pasteurs  sommeillans. 

<  Je  n'oublie  point  assez  ce  que  je  suis 
i  pour  ne  pas  me  rappeler  que  ma  con- 
t  science  a  besoin  de  se  laver  par  de  Ion- 

«  gués  larmes Mais  comme  le  salut 

«  de  tous  surpasse  la  honte  de  mon  in- 
I  dignité  personnelle  ,  je  ne   craindrai 

<  pas  ,  quand  on  l'imputerait  à  vanité, 
I  pour  éviter  un  pareil  reproche  ,  de 
i  défendre  la  cause  de  la  vérité  [\).t 

t  Que  le  roi  des  Goths,  rompant  l'an- 
i  ci(  nue  alliance,  garde  et  étende  par  le 
i  droit  des  ariies  les  limites  de  son 
I  royaume,  il  ne  nous  est  pas  permis  à 
c  nous  pécheurs  de  l'accuser,  ni  à  vous 
i  autres  saints  d'y  résister.  H:en  plus,  si 
t  tu  me  demandes  ma  pen>ée.  il  est  dans 
I  Tordre  que  ce  riche  soit  couvert  de 

<  pourpre  et  île  lin.  el  que  ce  Lazare  soil 
i  frappé  d'indigence  el  d'ulcères.  H  est 

<  dans  l'ordre  que.  habitant  celle  Eiiypte 

<  i\gu(alâve,  le  Pharaon  marche  avec  le 
4  diadème,  ribraclitc  avec  la  holle.  U 

(1)  Sid.,  ep.  7-G. 


14 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE,  PAR  M.  DUMOIST. 


t'sl  daiH  l'ordre  qiu\  brûlant  dans  cette 
fournaise  de  Rahvlone,  nous  pleuiions 
avec  Jérémie,  dans  les  san<;)ots  et  les 
soupirs,  l.i  .lôrusaiem  spirituelle,  et 
qu'Assur  tonnant  de  son  orj^ueil  royal 
foule  aux  pieds  le  Saint  des  saints.  En 
considér.int  les  vicissitudes  du  pré- 
sent et  les  félicités  h  venir,  je  supporte 
plus  patiemment  les  malheurs  com- 
muns ;  d'abord  parce  que,  en  regardant 
ce  que  je  mérite,  j'estimerai  trop  léj^er 
tout  ce  qui  peut  m'arriver  de  péniblcj 
ensuite,  parce  que  je  sais  certainement 
que  c'est  le  meilleur  remède  pour 
riiomme  intérieur,  que  l'homme  exté- 
rieur soit  battu  dans  l'aire  de  ce  monde 
par  les  lîéaux  divers.  I\Iais  il  faut  l'a- 
vouer, quoique  ce  roi  des  Golhs  soit 
redoutable  par  ses  forces,  je  redoute 
moins  ses  batteries  pour  les  murs  ro- 
mains que  pour  les  lois  chrétiennes. 
La  seule  mention  du  nom  catholique 
est  si  aigre  à  sa  bouche  et  à  son  cœur, 
qu'on  douterait  s'il  n'est  pas  plutôt  le 

chef  de  sa  secte  que  de  son  peuple 

Sachez  donc  promptement  les  maux 
cachés  de  l'état  catholique  pour  vous 
hAter  ouvertement  d'y  remédier.  Bor- 
deaux, Périgueux,  Rodez,  Limoges,  les 
Gabalitains,  les  Élusans  ,  Bazas,  Com- 
minges  ,  Auch  et  un  plus  grand  nom- 
bre d'autres  cités ,  dont  les  pontifes, 
moissonnés  par  la  mort,  n'ont  point 
encore  de  successeurs  pour  conférer 
le  ministère  des  ordres  inférieurs,  pré- 
sentent une  longue  ligne  de  ruine  spi- 
rituelle.   Cette    désolation    augmente 
chaque  jour...  et  les  peuples,  privés  de 
la  foi,  tombent  dans  le  désespoir.  Dio- 
cèses et  paroisses  sont  à  l'abandon  : 
vous  verriez  dans  les  églises  les  toits 
s'écroulant  ,   les  portes  arrachées  de 
leurs  gonds  ,    l'entrée  des   basiliques 
obstruée  de  broussailles  et  de  ronces  • 
vous  verriez    môme,  ô  douleur!   des 
troupeaux  couchés  dans  les  nefs  ou- 
vertes, et  broutant  l'herbe  qui  pousse 
auloïir  des  autels.  INon  seulement  les 
paroisses  des  campa^'nes  sont  désertes, 
les  assemblées  saintes  diminuent  dans 
les  villes.  Oue  reste-t-il  de  consolation 
aiix  fidèles,  quand  non  seulement  la 
discipline  ecclésiastique,  mais  le  sou- 
venir même  en  périt?  Si  quelque  clerc 
meurt  sans  successeur,  ce  n'est  pas  le 


<  pr^^tre  qui  meurt,  c'est  le  sacerdoce... 

<  C'est  par  vous  que  passent  les  traités, 

<  faites  donc  que  les  princes  s'accordent 
«  en  laissant  libre  l'ordination  des  évô- 

<  ques  (1).  » 

(  hiand  les  traités  se  consomment ,  ce 
n'est  plus  seulement  de  la  douleur,  c'est 
une  énergique  indignation,  qui  ne  peut 
se  contenir  ;  <  Tel  est  l'état  de  notre  mal- 
heureux coin  de  terre  ,  que  notre  con- 
dition valait  mieux  sous  la  guerre  que 
dans  la  paix...  ISotre  servitude  est  donc 
devenue  le  prix  de  la  sécurité  d'au- 
trui  !  la  servitude  des  Arvernes,  à  dou- 
leur! les  anciens  frères  du  Latium,  si 
nous  voulions  remonter  jusqu'à  l'ori- 
gine et  à  la  race  d'ilion.  Mais  si  on 
se  tient  au  présent,  ce  sont  eux  qui 
ont  arrêté  les  armes  ennemies;  qui  sou- 
vent, loin  de  craindre  les  assauts,  ont 
porté  la  terreur  dans  le  camp  des  as- 
siégeans...  Leurs  succès  vous  profitent, 
leurs  revers  ne  tombent  que  sur  eux... 
Voilà  donc  ce  que  nous  ont  mérité  la 
disette  endurée,  le  feu,  le  fer,  la  conta- 
gion, nos  glaives  engraissés  de  carnage, 
et  nos  combattans  exténués  de  faim. 
C'est  dans  l'attente  de  cette  fameuse 
paix  que  nous  arrachions  pour  notre 
nourriture  les  herbes  de  nos  murailles, 
qui  souvent  ne  nous  fournissaient  que 
des  sucs  vénéneux....  Rompez  donc  par 
le  moyen  qui  sera  possible  des  condi- 
tions de  paix  si  honteuses.  INous  som- 
mes prêts  encore ,  s'il  le  faut ,  au  siège, 
aux  combats ,  à  la  disette.  Mais  si  nous 
sommes  livrés,  n'ayant  pu  être  forcés, 
il  est  certain  que  cette  lAcheté  sera 
votre  ouvrage....  Pardonnez  à  des  affli- 
gés, excusez  notre  chagrin.  Une  autre 
province  livrée  n'a  que  l'asservissement, 
les  Arvernes  ont  le  supplice  à  craindre. 
Du  moins  si  vous  n'avez  pas  la  force  de 
nous  préserver  des  derniers  malheurs, 
obtenez  que  la  vie  reste  à  ceux  dont  la 
liberté  doit  mourir.  Préparez  un  asile 
aux  exilés,  une  rançon  pour  des  cap- 
tifs, la  subsistance  pour  des  émigrans. 
Si  nos  murailles  sont  ouvertes  à  l'en- 
nemi ,  que  les  vôtres  ne  se  ferment  pas 
à  rhospitalité(2  .» 
Si  ces  vives  représentations  communi- 

(i)  Sid,,  t'p.  7-r.. 
(2)  i)ià.,ep.7-7. 


M.  EMILE  CHAVIN. 


15 


quèrent  plus  de  fermeté  aux  négocia- 
teurs, ils  n'en  réussirent  pas  mieux.  ISé- 
pos  essaya  Tintervention  de  saint  Épi- 
phane,  espérant  que  sa  vertu  imposerait 
à  Eurik.  Épiphane  s'achemina  vers  la 
Gaule,  chantant  des  psaumes  et  priant. 
Arrivé  en  présence  du  Visigoth,  il  lui 
parla  au  nom  de  ce  grand  roi ,  auquel  les 
rois  de  la  terre  doivent  s'efforcer  de 
plaire.  Cette  mission  eut,  dit-on,  un 
plein  succès  (1).  Il  faut  donc  que  Eurik 
ait  renoncé  à  l'Arvernie ,  qui  était  la 
principale  cause  du  débat.  Cependant  la 
même  année,  peu  après  cette  négocia- 
tion et  avant  la  chute  de  Népos,  l'Arver- 
nie, on  ne  sait  comment,  passa  sous  la 
domination  d'Eurik;  un  Victorius,  que 
ce  prince  avait  nommé  duc  de  sept  villes 
du  midi,  parut  tout  à-coup  à  Clermont, 
et  réunit  cette  cité  à  son  gouvernement. 
Ecdicius  ne  voulant  pas  reconnaître  pour 
maître  celui  qu'il  avait  vaincu  ,  se  relira 
chez  les  Burgondes  ;  Népos  l'appela  en 
Italie ,  et  envoya  un  autre  patrice , 
Orestes,  pour  commander  à  sa  place  les 
troupes  de  Gaule.  C'est  tout  ce  qu'on  en 
sait.  On  ne  voit  point  qu'Orestes  soit 
venu  en  Gaule;  au  contraire,  il  se  diri- 
gea de  Rome  sur  Ravenne,  où  était  Népos 

(1)  ËoDod.  YiUEpipb, 


pour  le  déposer.  L'empereur  s'enfuit  à 
Salone,  où  cinq  ans  après  son  ancien  ri- 
val Glycerius  le  fit  assassiner.  Orestes 
proclama  son  fils  encore  enfant,  et  au 
nom  de  Romulus-Au^ustulus  gouverna 
l'Italie  jusqu'à  ce  que  l'Hérule  Odoacre  , 
un  barbare  auxiliaire,  voyant  qu'il  ne 
restait  plus  de  l'empire  qu'un  nom  ,  ju- 
gea inutile  de  le  conserver,  tua  le  pa- 
trice dans  Pavie  ,  et  déposa  ce  diminutif 
d'empereur,  ombre  dérisoire  des  deux 
fondateurs  de  la  puissance  romaine  (1). 
]\'est-il  pas  vraisemblable  qu'Orestes 
s'était  entendu  avec  Eurik,  et  que  le 
Goth  lit  aisément  à  saint  Épiphane  une 
promesse  ,  qui  ne  l'engageait  à  rien  en- 
vers ^'épos  ,  dont  il  attendait  la  fin  pro- 
chaine ?Quoi  qu'il  en  soit,  c'en  était  fait 
pour  jamais  de  l'empire  romain  ;  il  avait 
disparu  misérablement  comme  la  der- 
nière fumée  d'une  mèche  qui  s'éteint. 

Ici  finit  le  récit  que  j'ai  cru  nécessaire 
de  retracer.  La  lecjon  prochaine  fera  con- 
naître, avec  l'état  social  de  la  Gaule  , 
l'arrivée  de  Clovis,  la  cause  de  ses  succès 
et  de  l'établissement  des  Franks. 

Edouard  Dumont. 

(i)  Jorn.  4o;  Greg.  Tur.,  2-20;  Tillem.  Emp. 
Odoacre,  G,  10. 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  L'ORIGINE ,  L'ACCROlSSEMEiM 

ET  L'INFLUENCE  DES  ORDRES  MONASTIQUES. 


DEUXIÈME   LEÇON    (1). 

État  du  monde  oriental.  —  Hérésies.  —  Persécution 
des  Vandales.  —  Saint  Jérôme. 

Au  monasière  de  Tabennèse  et  aux 
institutions  de  saint  Pacôme  se  rattache 
l'histoire  de  la  solitude  de  Bethléem,  car 
saint  Jérôme  traduisit  en  latin  la  rè^le 
de  saint  Pacôme,  afin  qu'elle  pût  servir  à 
Euslochia  pour  conduire  les  vierj^es  qui 
demeuraient  avec  elle,  et  que  les  moines 
de  Bethléem  et  ceux  des  autres  monas- 
tères latins  pussent  imiter  les  exemples 

(I)  Voir  la  i"  leçon ,  n^  42 ,  t.  vu ,  p,  Vi.U 


et  la  sainte  conduite  de  Tabennèse  (t). 
L'histoire  de  saint  Jérôme  jettera  un 
grand  jour  sur  riiisloire  monastique  en 
Orient,  en  nous  expliquant  pourquoi  les 
âmes  les  plus  élevées,  les  plus  p;raves  et 
les  plus  ardentes  se  réfugiaient  dans  la 
solitude  et  es^nyaieut  dans  les  pratiques 
de  la  vie  cénobi tique  une  nouvelle  con- 
stitution sociale.  C'est  un  spectacle  ef- 
frayant que  celui  du  monde  orie'ntal  à 
celte  épocjue.  Rome,  usée  de  luxe  et  de 
débauche,  livrait  son  cadavre  aux  Bar- 
bares^ le  monde  entier  semblait  malade 

(I)  liolslenius,  Codex  regularum ,  6,  33.  —  Bi- 
varius  ,  de  Monaçhis,  t,  i  .  U  ,  259« 


16 


COLHS  D'HISTOIRE  SUR  LKS  ORDIIES  MONASTIQUES, 


et  prî^i  A  mourir  avec  la  ville  qui  avait  si 
loii^-lemps  tenu  ses  desliiiées.  L'Asie  et 
l'Afrique  étaient  raviif,'ies  par  la  t;iierre, 
la  peste  et  la  famine.  Les  mi^'ralions  des 
peuples  barbares  du  ISord  silloniKiieut  la 
terre  en  tout  sens  j  ce  n'était  pas  une 
conquise,  mais  le  passade  destructeur 
tl'un  ^'rand  Iléau  de  Dieu.  Dans  leur 
première  expiMition  navale  les  Golhs 
sacea^èrent  le  l'onl  ;  dans  la  seconde 
l'Asie-Mineure  ;  dans  la  troisième  la 
Grèce.  Dans  les  villes  d'Achaïe  et  à 
Rome  ,  la  peste  faisait  mourir  cinq  mille 
personnes  en  un  soûl  jour  (1)  :  et  tous 
ces  mailieurs  étaient  la  juste  punition  de 
crimes  atroces,  de  ces  crimes  qui  ron- 
gent une  nation  et  la  perdent.  En  Afri- 
que le  mal  était  universel  (2).  Carlbage , 
celle  grande  cité  égale  à  Rome  par  ses 
forces,  sa  puissance  et  sa  splendeur,  était 
la  ville  la  plus  inique  du  monde  (3);  elle 
était,  celle  ville  d'Ezéchiel,  ville  de  sang, 
semblable  à  un  vase  d'airain  couvert  de 
rouille  [i). 

Les  liommes,  après  avoir  quitté  l'usage 
ordinaire  du  mariage,  se  livraient  aux 
plus  sales  débauches  (5)  ;  ils  erraient  dans 
les  rues  couronnés  de  Heurs,  répandant 
au  loin  l'odeur  des  parfums,  habillés 
coaime  des  femnies ,  et  la  tète  voilée 
tomme  elles.  Les  veuves,  les  orphelins, 
les  pauvres  périssaient  dans  l'oppres- 
sion :  chaque  jour,  dit  Salvien,  leurs  cris 
pitoyables  montaient  vers  le  ciel,  de- 
mandant a  Dieu  la  lin  de  leurs  maux  • 
dans  Texcès  de  leur  douleur  il.4  appe- 
laient les  peuples  barbares  pour  Icb  ven- 
ger (6j. 

(t)  Naoi  et  peslilcntia  lanla  oxistebat,  vul  Romà, 
ye\  \n  Acbaicis  urbibuà  ,  ni  uno  die  (|uinque  luillia 
hominum  pari  niurbo  périrent.  Histinia  Angusla. 

(2)  In  A  fris  vero  lolum  adraodiini  iiialum.  Sal- 
tian.,  de  (iubcrnat.  Civ.,  lit),  vu,  éiliiion  Baluzc, 
1631. 

(.")  Qtjisnon  omne^  Afros  {jeneratitor  sciai  impu- 
dicos  :'  Satvian..,  lit),  vu. 

(4)  V<e  civilaii  sanguinum  ,  oUa  cuju^  rubigo  in 
ea  est.  Ez'ch.^  cap.  'l\. 

(IS)  balvian.  ,  lib.  vu. 

(G)  yiii  inueuiisccnleâ  quotidiu  ad  Dcuin,  ac  rinem 
maloruin  inipncanlei  ,  et,  (piod  •jravissiiuum  est, 
interdùm  vi  nimià  amariludinij  iiiam  advcntum 
liostium  pos(ut.inlP>ï  ,  aliqiiandn  ;i  Don  impolravo- 
lunl  ul  eversioncrn  tandem  a  l)arl'dri>  in  commune 
lolerarent  quam  soli  a  R9m<tiJiâ  dule  loleraTeraDl. 
Sakian.,  lib.  vu» 


Ils  vinrent  ces  peuples  barbares  :  la 
main  de  Dieu  alla  chercher  aux  extré- 
mités de  l'univers  les  Vandales,  et  elle 
les  poussa  sur  l'Afrique  comme  sur  une 
proie,  (l'était  un  chAliment  terrible  :  et 
ces  peuples  ,  ministres  de  la  colère  di- 
vine, confessaient  qu'ils  agissaient  moins 
par  le  mouvement  de  leur  volonté  que 
par  une  impulsion  invisible  qui  les  dé- 
terminait (1).  En  arrivant  en  face  de 
Carlhage,  Genserik  pouvait  lui  crier  : 
f  Croyez-vous  que  je  sois  venu  détruire 

<  votre    pays   sans    la   volonté   du   Sei- 

<  gneur  ?  Le  Seigneur  lui-même  m'a 
(  dit  :  Entre  dans  ce  pays  pour  le  dé- 
f  truire  (2).  »  Mais  Carlhage  ne  pouvait 
plus  rien  entendre;  ou  elle  dormait  dans 
unassoupissement  funeste,  présage  d'une 
mort  prochaine;  ou  ivre  de  voluptés, 
elle  était  assise  dans  son  amphithéâtre, 
et  étouffait  de  sa  voix  insensée  le  cri  des 
victimes  de  la  guerre  (3). 

Je  raconterai  ici  avec  quelques  détails 
l'histoire  de  l'invasion  des  Vandales , 
d'après  les  documens  précieux  que  nous 
a  conservés  Victor,  évèque  de  Vite.  Les 
moines  ont  combattu  contre  les  Vandales 
ariens,  et  ils  sont  morts  pour  laver  de 
leur  sang  la  vieille  terre  africaine. 

Les  historiens  sont  d'opinions  très  di- 
verses sur  les  origines  vandales  :  ce  qui 
nous  parait  le  plus  solidement  appuyé 
par  les  témoignages  et  les  conjectures 
liistoriques  ,  c'est  que  les  Vandales 
étaient  une  partie  des  grandes  familles 
gothiques  (4).  Ils  roulèrent  comme  un 
torrent  dans  laCiaule  belgique,  la  Gaule, 
l'E^spagne,  et  pendant  que  Placidia  admi- 
nistrait l'empire  pour  son  fils  Valenli- 
nien  lU,  Boniface,  général  romain  ,  les 

(i)  Ipsi  deniquo  fatebantnr  non  suum  esse  quod 
facerent ,  agi  enim  se  divino  jussu  ac  perurgeri. 
Salvian.,  lib.  vu. 

(2)  Et  nunc  numquid  sine  Domino  ascendi  ad 
tcrram  islam,  ul  disporderem  eam ?  Dominus  dixii 
ad  me  :  Ascende  super  lerram  istam  ,  et  disperdo 
eam.  Isaiat ,  cap.  3(î. 

(3)  Frapor  ut  ilà  dixcrim ,  extra  muros  et  intrà 
muros  pnediorum  el  ludicrorum  confundel)anlur, 
vox  raorieiitiura,  vox  Bacclianlium...  tircuinsona- 
bant  armis  muros  populi  barljarorum,  el  ercicsia 
raritia'jiniensis  insanicbal  in  circis,  luxuriabat  m 
Itiealrià.  Snlvian.  ,  lib.  vi. 

(1)  l'rocop.,  ti''  fiello  randalico  ,  lib.  I.  —  Adrien 
de  Valois  est  d'un  sentiment  contraire.  Voir  ses  au- 
lorilv'3  ;  Hcrum  francicamm  ,  lib.  ni. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


17 


appela  en  Afrique  pour  le  soutenir  dans     méditait  aussi  une  conquête  spirituelle  : 

il  était  arien,  et  il  voulait  éiablir  sa  doc- 
trine par  la  force,  ^'ous  reprendrons  plus 
tard  riiistoire  de  l'arianisme  en  Orient. 

Honoratus  Antoninus,  évêque  de  Con- 
stantine .  jeta  le  premier  cri  d'alarme,  et 
il  encouragea  les  évêques  au  combat.  Il 
écrit  à  Arcadius,  alors  exilé  pour  la  foi  : 
t  Courage,  âme  fidèle:  courage,  confes- 
«  seur  de  la  Trinité  ,  réjouis-toi  d'être 
«  digne  de  souffrir  pour  le  nom  du 
c  Clirist.  Le  serpent  est  tombé ,  il  est 
«étendu  à  tes  pieds:  je  t'en  supplie, 
€  écrase  sa  tête,  de  peur  qu'il  ne  se  sou- 
<i  lève  pendant  l'agonie  du  martyre.  Le 
I  Christ  et  ses  anges  tressaillent  d'allé- 
«  gresse,  et  du  haut  du  ciel  ils  se  pen- 
«  client  pour  te  contempler....  Élève  ton 
«  cœur,  l'archange  qui  est  tombé  combat 
i  aussi,  il  lutte  contre  toi  :  mais  le  Père, 
I  le  Fils  et  l'Esprit  saint  sont  avec  toi . 
«  tu  n'as  rien  à  craindre.  La  tribulation, 

<  la  spoliation  ,  l'exil  t'apportent  le  par- 
î  don  de  tes  péchés;  la  mort  t'ouvre  le 

<  ciel....  L'Église  catholique  te  compte 
f  déjà  au  nombre  de  ses  martyrs,  elle  est 
t  prête  à  te  rendre  les  mêmes  honneurs 
c  qu'à  son  Etienne.  > 

Puis,  après  lui  avoir  exposé  sa  foi  tou- 
chant la  sainte  Trinité  et  ITncarnation, 
il  lui  rappelle  celte  touchante  histoire 
du  confesseur  Théodore  :  <  Tandis  qu'il 
était  torturé  sur  le  chevalet,  un  ange 
éclatant  de  lumière  se  tenait  à  côté  de 
lui ,  essuyait  avec  un  linge  la  sueur  et  le 
sang,  le  consolait  et  adoucissait  ses  dou- 
leurs: car  on  sent  moins  la  douleur  lors- 
qu'on souffie  pour  le  Christ  (1). 

On  retrouve  dans  celle  lettre  toulc  la 
vigueur  apostolique  des  anciens  teuips. 
Arcadius  fut  con^onimt'  par  une  mort 
glorieuse,  et  un  grand  nombre  de  saints 
évêques  et  de  moiues  moururent  pour 
la  foi. 

Genserik  tint  peu  de  compte  du  traité  ; 

(I)  Rogo  te  ,  prcmp  capul  ejus  :  non  surgat  iste  in 

agono  raartyrii Ecco  {^audet  Clirislus  el  fnspirii 

le;  lataniur  an[Tcli  et  adju>anl  lo...  tribulalio  ,  e\- 
spolialio  ,  e\ilium  reraissionom  libi  contulit  pecca- 
torum,  mors  aulem  aperit  iil>i  régna  cœlorum..., 
Donec  lorUis  est  iste,  angélus  non  recessil  ronso- 
lans  eum  el  refrigerans  eum....  Minus  (ormenta 
senliuntur  ,  quando  pro  Chrijlo  pugnalur.  —  Celle 
histoire  du  martyr  Théodore  se  trouv  aussi  dan» 
tes  Ac(a  Martymm  sincera  ,  de  D.  Ruinarf. 


sa  rivalité  avec  Aétius  (an  428.  Telle  est 
aux  yeux  des  hommes  la  cause  appa- 
rente de  la  migration  des  Vandales  en 
Afrique  (1). 

Genserik  ,  le  terrible  chef  de  ces  bar- 
bares, était  d'une  taille  médiocre,  il  boi- 
tait un  peu  à  cause  d'une  chute  de  che- 
val, son  âme  était  profonde,  il  parlait 
peu,  il  n'était  point  intempérant,  mais 
colère  (2).  Aussitôt  débarqué  sur  le  litto- 
ral africain,  il  fit  le  dénombrement  de 
tous  ceux  qui  le  suivaient ,  et  un  passage 
de  i'évêque  Possidius,  où  il  rapporte  que 
l'armée  de  Genserik  était  composée  de 
plusieurs  races  de  peuples,  Alains,  Goths 
et  Vandales,  nous  semble  appuyer  notre 
opinion  sur  l'origine  des  Vandales  (3). 
Le  premier  mouvement  de  cette  invasion 
fut  un  brigandage  et  un  massacre  géné- 
ral ,  s'étendant  à  tout  ce  qui  était  animé, 
et  même  aux  arbres  fruitiers  qu'ils  cou- 
paient ;  non  contens  d'avoir  désolé  une 
fois  tout  un  pays,  ils  y  revenaient  encore 
pour  ne  laisser  rien  échapper  à  leur  fu- 
reur (4).  L'empire,  qui  chancelait  sur  sa 
base  comme  un  arbre  frappé  de  la  hache, 
était  impuissant  et  sans  force  en  face 
d'une  si  vigoureuse  attaque.  Valentinien 
fit  avec  les  Vandales  une  espèce  de  traité 
dérisoire  (5)  :  mais  si  l'opposition  politi- 
que des  empereurs  fut  nulle,  l'opposition 
des  évêques  et  des  moines  fut  admirable. 
Outre  la  conquête  matérielle  ,  Genserik 

(1)  Bonifaciuâ  scnliens  se  non  posse  tulù  Africam 
tenere ,  cernensque  periculum  iiislare  ;  in  perniciem 
reipublicae  effervescens,  Vandalorum  Alanorumque 
genlem  eum  Genserico  suo  rege  ab  Ilispaniis  evoca- 
tos  Africaî  intromisit.  Auctor  Jlistorix  itiscellœyijuœ 
tulgù  tub  Pauli  Diaconi  nomine  circumferlur  y 
lib.  a. 

(2)  Krat  statura  mediorris  et  equi  casa  claudicans, 
animo  profundus  ,  sermonc  rarus ,  luxuria  conlem- 
plor  ,  ira  lurbidus.  Jornandcs  ,  De  Rébus  geticis , 
cap.  S3. 

(.')  Manus  ingens  diversis  lelis  armata  el  bellis 
exercilala  ,  immanium  hoslium  Vandalorum  el  Ala- 
norum  commixtam  secura  habens  Goihorum  genlem, 
aliarumque  diversarum  personas.  Possidius,  }  ita 
S.  August,.,  édil.  Tîenedict.,  tom.  x;  édil.  de  Lou- 
vain ,  1. 1. 

(1)  Elenim  effusa  hosliom  multilado  et  ingens 
iibique  provinciarum  devaslaiio  ,  qu,T  inrolis  par- 
tira extinctis,  partira  in  fugam  arlis  ,ab>olutara  de- 
solalionis  speciem,  etc.  Capreolus  ,  Kpisl.  ad  Con- 
cil.  Eplies.,  apudUuinart.,  p.  428. 

(;>)  Procop.,  De  B(Uo  vandaUco ,  lib.  i. 


18 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  LES  ORDRES  MONASTIQUES, 


il  s'empara  de  Carlhage(l  .  Salvien,  dans 
son  livre  de  la  Pnnulrnce ,  attribue  les 
malheurs  de  celle  ville  aux  débauches 
du  peuple  et  à  son  irrévérence  pour  les 
moines  ;  car  lorsqu'un  saint  de  Dieu  ap- 
paraissait dans  C>arlhaf^e  il  était  moqué, 
maudit  et  poursuivi  de  la  haine  et  de  la 
fureur  (2).  La  rivale  de  Rome  devint  le 
jouet  de  rirdiumanilé  des  barbares  (3). 
Le  dévouement  des  femmes  catholiques 
était  étonnant.  Lne  jeune  Jille  de  Car- 
thage,  appelée  Julie,  fut  emmenée  en 
Syrie,  elle  fut  vendue  comme  esclave  et 
souffrit  le  martyre;  les  anges  portèrent 
son  ûme  dans  le  ciel  pour  célébrer  les 
noces  de  rA}:jneau,  et  de  saints  moines 
de  l'Occident  traversèrent  la  mer  pour 
recueillir  sa  dépouille  mortelle  (4). 

Ilunerik  succéda  à  Genserik  :  la  persé- 
cution se  continua  avec  une  fureur  tou- 
jours croissante.  Des  visions  effrayantes 
présageaient  les  malheurs  de  l'Afrique. 
L'évèque  Paul  vit  un  arbre  immense  dont 
les  rameau\  s'élevaient  jusqu'au  ciel  et 
ombrageaient  l'Afrique;  tandis  que  tous 
se  félicitaient  de  sa  grandeur  et  de  sa 
beauté,  Toilà  qu'un  àne  du  désert  vint 
se  jeter  contre  le  tronc  de  l'arbre,  et  le 
renversa  (5).  L'évcque  Quintianus  se  crut 
transporté  sur  une  haute  montagne,  où 
il  voyait  un  grand  troupeau  de  brebis, 
dans  le  milieu  un  homme  les  jetait  dans 
deux  vases  ardens  (C).  Eu  effet ,  Dieu 
frappa  le  pasteur,  et  le  troupeau  fut  dis- 
persé dans  l'exil  (7).  Ils  y  étaient  con- 

(1)  nie  tiolala  sacramenli  religioDo  Carlhaginem 
dolo  pacis  iovadil.  Iàiilor.,tn  Uist.  Vaud. 

(2;  Sancloi  Dei  irridt'bant ,  maledicebant ,  deles- 
tabantur,  ea  omnia  in  illus  peiu*  facientos,  qux  in 
Salvalorem  Juda^orum  impietas  fecit. —  Salvian.,  De 
Prnvidentia  ,  lib.  VIi. 

(3)  Ludibriorum  modo  fada  esl  I)arbarorara. 
Tbeodorilui ,  Kpitt.  29  ad  Appellionem  ,  apud  Rui- 
narl ,  p.  147. 

(4)  I).  Ruinarl  ,  Ui$t.  persecutionit  Yandal.  , 
p.  453  ;  in-8". 

i>)  Arborem  usque  ad  cœlos  ramia  floronlibus  ex- 
tenàam  ,  quae  eliam  dilaialione  sua  omnein  pêne 
Africam  opacabat  el  cuiii  uiu\ersis  ,elc.  —  Vicl.  Vi- 
tensis  ,  lib.  ii  ,  »dii.  Raioari.,p.  29. 

(6)  Aderanl  autem  otium  occisores  qui  earum 
carnes  olli^  bullientibuâ  denM'r;;uhant.  Et  cuiii  il.i 
Tieret  omnis  illa  ina(;niludo  gri'^i-»  cunsumpla  «'si. 
Ibid. 

(7)  Hunericus....  jam  non  solum  socerdotes  ,  t'I 
cuBcti  ordifli»  dericos ,  6ed  cl  uiooaclig<i  atque  lai- 


duits  par  troupes  :  c'était  l'arméedcDieu 
chassée  par  les  armées  de  la  terre.  Mais 
les  athlètes  de  la  foi  trouvaient  dans  leur 
courage  surhumain  des  consolations. 
\  ictor,  évoque  de  Vite  ,  raconte  : 

<  In  soir  que  nous  marchions,  une 
femme  se  présenta  à  nous  ;  elle  portait 
un  sac  et  tenait  un  jeune  enfant  par  la 
main,  (lomme  nous  lui  représentions 
qu'elle  avait  tort  de  se  joindre  à  cette 
troupe  d'hommes,  elle  répondit  :  Bé- 
nissez-moi, et  priez  pour  moi  et  pour 
cet  enfant  ;  car  ,  quoique  je  ne  sois 
qu'une  malheureuse  pécheresse,  je  suis 
la  fille  d'un  évéque.  Alors  nous  lui  de- 
mandc^mes  pourquoi  elle  était  ainsi 
dans  la  pauvreté ,  et  pourquoi  elle 
était  venue  de  si  loin.  Elle  dit  :  Je  vais 
en  exil  avec  cet  enfant ,  de  peur  que 
l'ennemi  ne  le  trouve  seul,  et  ne  le 
fasse  passer  de  la  voie  de  la  vérité  dans 
celle  de  la  mort.  >  A  ces  paroles  nous  ne 
pûmes répondreque  par  noslarmes(l).» 
Et  les  saints  confesseurs  continuaient 
leur  voyage  en  chantant  le  psaume  149  • 
Chantez  au  Seigneur  un  cantique  nou- 
veau ;  c'était  le  chant  de  victoire  d'une 
marche  triomphale.  Les  peuples  descen- 
daient des  villes  et  des  montagnes  avec 
des  flambeaux  et  présentaient  aux  saints 
leurs  enfans;  ils  disaient  :  «  Vous  nous 
"  laissez  orphelins  et  vous  marchez  à  la 
<  couronne  2)  !  i  Le  désert  même  man- 
qua à  ces  fugitifs;  ils  furent  obligés  de  se 
cacher  dans  de  profondes  cavernes  où  ils 
mouraient  de  faim  (3).  Ceux  qui  étaient 
jetés  dans  les  prisons  périssaient  dans 
des  souffrances  encore  plus  horribles  (4). 

cos  quatuor  circiter  millia  exsiliis  durioribus  rcle- 
gal  ,  et  confessores  ac  martyres  facil.  Vict.  Tanno- 
nensis  ,  apud  Ruinart ,  p.  489. 

(1)  Cum  hoc  parvulo  servo  vcâtro  ad  exsilium 
pergo  ,  ne  invenial  eum  solum  inimicag,  et  a  via 
verilatis  revoccl  ad  morlem.  Ad  bœc  yerba  repleli 
lacryrais  nibil  dicere  valuimus  ,  nisi  ut  volunlas  Dei 
fierel.  Vicl.  Vilensis  ,  lib.  ii  ,  p.  ô2. 

(2)  Per  vertices  moniium  et  concaya  valliom  con- 
currentes turbx  lidelium  ineslimabiles  desccnde- 
bant  cereos  nianibus  gestantes  ,  suosque  infanlulos 
Tesligiis  marlyrum  pra'jicienlcs....  Nos  miseros  re- 
linquitis,  dum  pergitis  ad  coronas  ?  Ytct.  Vilensis, 
lib.  II  ,  p.  33. 

(3)  Alii  in  speluncis....  famé  cl  frigore  ticti  con- 
Irilum  et  contribulalum  spintum  exlialabanl.  Vicl. 
Vilensis ,  lib.  v. 

(1)  Vicf.  \Htm\it  lib.  II,  cap.  \% 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


19 


Le  siège  de  Carthage  était  alors  occupé 
par  Eugène,  homme  d'une  grande  sain- 
teté et  d'un  grand  courage.  Hunerik  vou- 
lut que  tous  les  évoques  d'Afrique  se  réu- 
nissent à  Carthage  pour  rendre  compte 
de  leur  foi.  Eugène  résista,  il  souffrit 
beaucoup,  et  mourut  dans  l'exil  (1).  Les 
évêques,  au  milieu  de  la  persécution  la 
plus  acharnée,  adressaient  au  peuple  des 
exhortations  admirables  ;  car  la  parole 
de  Dieu  n'est  jamais  captive.  D.  Ruinart 
a  publié  une  homélie  prononcée  le  jour 
de  la  mémoire  du  saint  martyr  Cyprien, 
évêque  de  Carthage  : 

(  Du  haut  du  ciel  Cyprien  prend  part 
à  nos  souffrances ,  il  voit  nos  prêtres 
dispersés,  la  pudeur  violée ,  les  sanc- 
tuaires souillés  et  les  autels  profanés  ; 
car  autrefois  il  disait  avec  amour  aux 
pécheurs  et  aux  infortunés  :  Mon  affec- 
i  tion  est  descendue  jusqiCa  vos  souf- 
4  frances.  C'est  avec  une  grande  douleur 
(^  qu'évêque  il  cherche  son  peuple,  pas- 
«  leur  son  troupeau,  martyr  sa  foi....  Le 
4  bienheureux  Cyprien  est  libre,  lui  que 

<  Carthage  a  vu  captif Il  prie  pour 

«  nous,  il  dit  à  Dieu  :  Seigneur,  pourquoi 
4  avez-vous  livré  votre  maison  et  votre 

«héritage   aux   ennemis? Seigneur, 

«  levez-vous,  rendez  votre  terre  h  vos 
«  serviteurs,  rendez  mes  os  à  mon  peu- 
«  plej  que  vos  ennemis  périssent  et  que 
fl  nous  soyons  dans  l'allégresse  (2).i) 

Parmi  tous  ces  saints  confesseurs  et  ces 
martyrs,  nous  devons  surtout  remarquer 
sept  moines  qui  imitèrent  le  courage  et 
la  foi  des  sept  frères  Macchabées  :  Boni- 
face  diacre,  Servus  sous-diacre,  Rusticus 
sous-diacre  ,  Libératus  abbé ,  Rogatus , 
Septimus  et  Maximus  moines.  On  cher- 
cha d'abord  à  les  séduire  au  parti  arien  j 
mais  ils  s'écrièrent  tous  :  «  Il  n'y  a  qu'une 
foi,  un  Seigneur,  un  baptême.  »  On  les 
jeta  dans  une  prison  ,  et  le  peuple  fidèle 
venait  en  foule  les  visiter  et  les  saints 
fortifiaient  sa  foi  (3).  Leurs  chaînes 
étaient  comme  une  parure  de  fête ,  et , 

(0  D.  Ruinart  a  Irôs  bien  trailô  cette  partie  de 
Phistoire  \andale  ,  cap.  xiii. 

(!i)  ...  Exurgc,  (luarc  obdormis,  Domine  :' e\urge 
et  no  repellas  us(iue  in  (inem  ;  reddo  tibi  tuam  glo- 
riain ,  terrum  luaiu  tuis  ledde  ,  redde  incis  ossa 
niea  ,  etc.  Ilomilia  de  S.  Cypviunoy  collection  Kui- 
narl ,  p.  lOD. 

(:.)  Vopulu3  die  ac  noclo  Çliristi  martyres  fre- 


lorsque  l'heure  suprême  fut  venue ,  ils 
marchèrent  au  supplice  comme  à  un 
banquet,  chantant  :  Gloire  à  Dieu  dans 
le  ciel,  paix  sur  la  terre  aux  hommes  de 
bonne  volonté  (1).  La  persécution  se  con- 
tinua sous  Trasamund.  Eunodius  nous  a 
conservé  une  lettre  du  pape  Symmaque , 
dans  laquelle  il  console  les  évoques  afri- 
cains déportés  dans  la  Sardaigne  et  les 
autres  îles  de  la  Méditerranée  : 

c  Symmaque  à  ses  très  chers  frères  les 
î  évêques  africains. 

€  L'ennemi  se  croirait  victorieux,  si  au 
4  milieu  des  périls  il  pouvait  briser  et 
4  dompter  l'âme....  A  vous  spécialement 
4  il  est  dit  :  Ne  crains  pas ,  petit  trou- 
4  peau  ;  car  il  a  plu  à  ton  Père  de  te  don- 
4  ner  le  royaume.  Le  glaive  des  méchans 
«  s'est  appesanti  sur  vous;  il  retranchera 
4  les  membres  mauvais  de  l'Église,  et 
4  placera  les  bons  dans  la  gloire  céleste... 
4  II  n'est  pas  besoin  d'un  long  discours 
4  pour  animer  votre  ferveur.  Que  Dieu 
4  donne  la  paix  à  son  Église  et  vous  con- 
4  sole  de  vos  douleurs  (2)!  > 

Dieu  entendit  la  prière  de  ses  enfans 
et  celle  du  pontife  suprême.  Après  lo 
triomphe  de  Bélisaire,  la  paix  fut  rendue 
à  l'Église,  les  évêques  revinrent  de  l'exil 
(an  534).  L'empereur  Justinien  rendit  à 
Dieu  de  solennelles  actions  de  grâces, 
qui  sont  consignées  dans  son  code  : 
4  Aujourd'hui,  par-dessus  tout,  Dieu  a 
4  fait  un  miracle  qui  surpasse  tous  les 
4  miracles;  il  s'est  servi  de  nous  pour 
4  rendre  la  liberté  à  l'Afrique,  qui  a  gémi 
4  pendant  un  siècle  sous  la  tyrannie  des 
4  Vandales,  ces  ennemis  de  l'Ame  et  du 
4  corps  (3).  > 

Je  ne  devais  pas  négliger  cotle  histoire 
de  la  persécution  des  Vandales,  esquis- 
sée par  la  main  d'un  martyr  ;  elle  se  rat- 
tache à  l'histoire  monastique,  et  elle 
nous  fait  connaître  un  peu  dans  les  dé- 
tails l'état  moral  et  matériel  du  monde. 
C'est  pour  les  mi^mes  raisons  que  je  par- 

quenlabat,  cl  ila  ab  eis  doclrina  cl  virtuto  lidei  ro- 
borabatur.  —  Passif  SS.  Munach.  ,  oollorlion  Hui- 
nar(  ,  p.  lOl. 

(1)  Incrdcliant  (uni  fiducia  ad  suppliciuni,  quasi 
ad  epuias  conrurrenles  ,  etc.  Ibid. 

(2)  ....  Vciiit  inicr  vos  j;ladins  porfidorum  qui 
marcida  oocicsia'  membra  resecarot  ,  oi  ad  criejtem 
iîloriam  saiia  perducorel ,  etc.  D.  liuinart  y  p,  «79. 

(r>)  Codfx  Jiiftinianus ,  lib.  i  ,  lit.  «7. 


COURS  D'IITSTOTRE  SUR  LES  ORDRES  MONASTIQUES, 


lerai  de  rariaiiismc  et  des  autres  lidrc^sics 
orioiitalos,  qui  n'ont  ce  que  des  inva- 
sions barbares  de  la  philosopbi»'  dans  la 
foi  ;  ainsi  c'est  nne  partie  du  tableau  (jui 
ne  doit  pas  rester  voilée.  L'bisloire  des 
bérésies  est  inlimenienl  liée  i'j  Tbisloire 
monastique.  Presque  tons  les  ^'rands  évo- 
ques qui  ont  soutenu  la  foi  par  leur  doc- 
trine et  par  leur  autorité  avaient  été 
feiniés  dans  les  institutions  monastiques, 
et  élevés  dans  la  solitude  par  les  moi- 
nes (1),  qui  constituaient  alors  en  Orient 
le  véritable  clergé:  car  seuls  ils  soute- 
naient la  vérité  calbolique  par  les  lu- 
mières extraordinaires  que  l'esprit  de 
Dieu  leur  communiquait. 

Arius  était  prêtre  d'Alexandrie:  c'était 
un  liomme  d'une  grande  taille ,  maigre  , 
d'un  visage  triste  et  grave:  cbarmant  par 
la  vivacité  de  sa  conversation,  il  était 
poète ,  musicien  :  il  mit  en  chant  sa  doc- 
trine (2).  C'est  un  moyen  que  Valentin  et 
Harmonius  avaient  employé  avec  succès; 
car  ainsi  le  peuple  se  trouvait  intéressé 
dans  la  querelle.  Arius  fut  condamné  au 
concile  de  Nicée  en  .32.3;  il  essaya  de 
l'hypocrisie  :  il  présenta  une  profession 
de  foi  captieuse  au  concile  de  Tyr,  et 
elle  fut  approuvée.  Le  monde  allait  se 
trouver  arien  sans  un  moine  devenu  évo- 
que (3j,  Albanase.  qui  pendant  quarante- 
six  ans  fut  tour  à  tour  persécuté  et  reçu 
en  triomphe,  et  combattit  sans  se  lasser 
contre  Arius.  H  était  aidé  des  moines 
d'Alexandrie,  qui  partageaient  ses  tra- 
vaux et  ses  exils  (4).  L'hérésie  arienne 
s'établit  par  la  force  des  empereurs  ,  qui 
plus  tard  firent  (ieslois  pour  la  détruire. 
Lucius,  fameux  arien,  qui  avait  usurpé 
le  siège  d'Athanase.  voulut  exterminer 
les  moines  caiholiques  ;  il  parcourut 
avec  des  soldats  armés  tous  les  monas- 
tères de  la  Thébaïde  et  de  JNitrie,  portant 

(1]  Saint  Albanase  éleva  plasieurt  moines  h  l'épi- 
scopal.  DuUcau,  liv.  i,  cb.  11. 

(■i)  On  clianiail  surioul  dans  les  rues  et  dans  les 
pUccs  publhjues  sa  T  halte  ^  (ilre  cuiprunié  dune 
pièce  efféminée  du  poèic  Solade.  —  Baronius. 

[7>)  Le  concile  d*.4lt'xandrie  ,  niarriuani  le»  raisons 
qui  lireiil  souliailer  au  ptuplc  de  l'avoir  pour  évo- 
que, dil  qu'il  ciail  du  nombre  des  ajcè/c«,  tva  tojv 
aTXT.Twv,  —  Daroniu». 

(4)  ...  A»:  Aai^xv^p'.v»  imoxi-ci  jAivaÇovTiç,  xat 
ttTAy.Tïi  E^wf.oôrixv.  —  Alhanatx  Ojtera  j  lom.  i, 
p.  li'JÔ.  Paria  ,  1C27. 


partout  la  désolation  (1).  Mais  comme 
toujours  le  pauvre  e\il«',  celui  qui  souf- 
fre persécution  pour  la  justice  trouve  un 
cœur  catholi(|ue  qui  le  reçoit,  ces  moi- 
nes confesseurs  furent  recueillis  par  la 
pitié  compatissante  d'une  femme. 

Celte  femme  pieuse  était  ^lélanie , 
grande  dame  romaine.  Le  récit  de  son 
voyage  est  vraiment  épique.  Elle  partit 
de  l»ome  avec  Rufm,  moine  d'Aquilée; 
alla  en  Egypte  où  elle  visita  le  saint  abbé 
Rambo  et  la  solitude  de  ^itrie  ;  elle  passa 
en  Palestine,  à  Jérusalem,  qui  a  toujours 
été  le  but  des  plus  pieux  et  des  plus  fré- 
quens  pèlerinages.  C'était  au  plus  fort  de 
la  persécution  arienne  (2),  Elle  nourrit 
pendant  trois  jours  cinq  mille  moines, 
elle  les  consola,  elle  prit  généreusement 
leur  défense.  Cette  femme  courageuse  se 
présenta  devant  le  tribunal  du  gouver- 
neur Palladius  ,  résolue  de  mourir  pour 
la  défense  de  la  vérité  ou  d'arrêter  la 
fureur  de  cet  homme.  Par  respect  pour 
l'illustre  Romaine  ,  Palladius  laissa  les 
moines  en  paix  (3). 

Mélanie  resta  vingt-cinq  ans  à  Jérusa- 
lem et  y  pratiqua  toute  sorte  d'œuvres 
de  charité  envers  les  évoques,  les  moines 
et  les  pèlerins.  Elle  revint  à  Rome  ;  sa 
grande  renommée  marchait  devant  elle, 
et  son  voyage  fut  une  fête  et  un  triom- 
phe: saint  Paulin,  qui  la  reçut  à  Psole, 
écrivit  à  Sévérus  qu'il  avait  vu  la  gloire 
du  Seigneur  dans  cette  femme  admira- 
ble (4).  Mélanie  quitta  Rome  une  seconde 
fois  et  vint  mourir  à  Jérusalem  :  là  était 
son  cœur  .  là  était  si  patrie  (5\  Cette 
pieuse  femme  et  le  moine  Rufm  se  trou- 
vèrent engagés  dans  les  erreurs  d'Ori- 
gène  ,  mais  ils  moururent  dans  la  com- 
munion de  l'Église  catholique  (6)  :  car 
nous  voyons  que  le  pape  Gélase  appelle 

(i)  Vaslal  Eremum  et  bella  quicscenlibus  indicil. 
Ruiiu.,  lib.  II  ,  cap.  3.  —  Roswcid..  p.  4'iG. 

(2)  Gravi  tum  sedilione  diabolicis  facibus  inflam- 
mata.  Paulin.,  Epitl.  10, ad  Sererum. 

(Tt)  .Antevolans  ad  jndicem  qui  confiisus  revfra- 
lione  pr,Tsonli«  non  i-xemlus  osl  infulflilahs  irara, 
dum  fidei  niiralur  audaciarn  ...  Per  triduum  «juinque 
niillia  monacliuriim  l.iientium  ponibuj  suis  pavit. 
Paulin.,  Epixt.  10  ,  ad  Sev^r. 

{V:  El  quani  Lin^Ioin  ft-minam....  (  si  fcminam  diri 
lient  lam  viriliier  chrisiianam  )  vidimus  gloriam 
Dominl.  —  Paulin.,  Epitt.  10,  ad  Sever. 

{.'>)  Palliidtus,  cap.  117. 

(<»)  D.  Uicronymj,  Epitt,  TJ  ad  Auguttinum, 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


21 


Rufin  un  homme  religieux  (1),  et  Cas- 
sien,  dans  un  de  ses  ouvrages  adressé  à 
saint  Léon,  cite  et  loue  Rufin  comme  une 
autorité  considérable  parmi  les  auteurs 
ecclésiastiques  (2).  Ainsi  une  vie  si  sainte 
et  si  dévouée  n'a  pas  été  perdue  pour  le 
ciel ,  car  hors  de  l'Église  catholique  il 
n'y  a  que  des  vertus  sans  âme  et  une  sain- 
teté d'illusion.  Mélanie  eut  une  petite 
fille  dont  la  vie  fut  admirable  (3);  dans 
cette  famille  la  sainteté  était  le  princi- 
pal héritage.  Voilà  l'histoire  de  l'hérésie 
arienne  dans  ses  rapports  avec  l'histoire 
monastique  d'Orient. 

Au  seizième  siècle  il  y  a  eu  recrudes- 
cence de  l'hérésie  arienne  ;  elle  est  ar- 
rivée comme  une  conclusion  logique  du 
protestantisme.  Cette  question  ;  pour- 
quoi niez-vous  cette  vérité  plutôt  que 
cette  autre  vérité ,  est  fort  embarras- 
sante pour  un  hérétique  ;  il  est  plus  rai- 
sonnable et  en  même  temps  plus  com- 
mode de  nier  radicalement  la  divinité  de 
Jésus-Christ  :  c'est  écarter  d'un  mot  le 
Christianisme  tout  entier.  Lorsque  Mi- 
chel Servet  colportait  par  toute  l'Europe, 
principalement  à  travers  l'Allemagne  et 
la  Pologne,  ses  blasphèmes  et  sa  haine,  il 
rencontra  comme  Arius  et  ses  sectateurs 
orientaux,  des  moines,  qui  soutenaient 
la  vérité  et  savaient  mourir  pour  elle. 
Nous  assisterons  plus  tard  à  ces  glorieux 
combats  de  la  compagnie  de  Jésus  con- 
tre tous  les  ennemis  du  Christianisme  : 
mais  pour  en  finir  avec  Arius  et  sa  doc- 
trine, lisez  dans  la  collection  d'Alegam- 
be  (4)  le  martyre  de  ces  généreux  Jésui- 
tes, et  surtout  du  jeune  frère  Emmanuel 
JNéri,  massacré  par  les  Ariens  de  Colos- 
"war  sur  les  sainlCvS  hosties  indignement 
profanées.  Cette  scène  est  comparable 
aux  plus  belles  scènes  des  drames  san- 
glans  de  l'Église  primitive.  Continuons 
rapidement  l'esquisse  des  hérésies  et  de 
la  défense  de  la  foi  catholique  par  les 
moines. 

S.  Saba  et  ses  moines  furent  les  princi- 
paux destructeurs  de  l'hérésie  d'Origène 
avant  qu'elle  fut  condamnée  par  le  cin- 

(1)  Vir  religiosus.  Gelas,,  c.  5  ,  dist.  \^. 

(2)  lliiud  conlomiionda  ccclt'siaslicorum  docloruin 
porlio.  <]u99ian.,  De  Incarnat.,  lib.  vu  ,  cap.  27. 

(.^)  Vita  S.  Melaniœ  ,  apud  Suriuin  ,  ôl  dooemb. 
(4)  Alegainhe,  Mortes  illustres  Suc.  ./.,  etc.,  in- 
folio; el  Litler.  ann.  Societatis-Jesu,  iOOU. 
Toam  via,  —  n»  is,  i83i>. 


quième  concile  général  de  Constantino- 
ple  (an  553)  (1\  Lorsque  Nestorius,  prêtre 
de  l'église  d'Anlioche ,  nia  que  la  sainte 
Vierge  fût  la  mère  de  Dieu  ,  un  simple 
moine  lui  ferma  l'entrée  du  sanctuaire; 
et  le  moine  Dalmace  ,  devenu  évêque  de 
Cyzique  ,  le  combattit  par  ses  prédica- 
tions (2).  Le  moine  Auxence,  sorti  de  sa 
solitude,vintàChalcédoineoù  il  approuva 
publiquement  devant  tout  le  peuple  qu  i 
le  vénérait  ce  que  le  concile  avait  décidé, 
non   par   des    raisonnemens    humains  ^ 
mais  par  L'autorité  des  divines  écritures 
et  des  anciens  docteurs  de  V Eglise    Z) 
contre  le  moine  Eutychès,  qui  soutenait 
qu'il  n'y  avait  qu'une  seule  nature  en  Jé- 
sus-Christ. A  Constantinople  ,  lorsque 
Basilisque  publia  un  édit  contre  l'auto- 
rité du  concile  de  Chalcédoine,  les  moines 
soulevèrent  le  peuple  (4).  INous  pourrions 
parcourir  ainsi  toutes  les  hérésies  dans 
leurs  diverses  et  nombreuses  ramifica- 
tions, et  toujours  nous  trouverions  des 
moines  combattant  sur  la  brèche  pouu 
la  défense  de  la  cité  de  Dieu.  Mais  c'est 
surtout  contre  l'hérésie  Iconoclaste  que 
leur  opposition  a  été  généreuse  et  achar- 
née; tous  les  historiens,  Lebeau,  Maim- 
bourg  ,  etc.,  en  ont  îi  peine  parlé  ;  aussi 
lorsqu'il  en  sera  temps  nous  les  venge- 
rons de  cet  impardonnable  oubli  en  pro- 
clamant tout  ce   qu'ils    ont    fait   alors 
pour  la  foi  de  l'Église  et  pour  les  beaux- 
arts. 

Le  monde  oriental  était  ainsi  troubh; 
et  agité;  nous  verrons  le  monde  occi- 
dental affligé  de  maux  plus  grands  en- 
core. Voilà  ce  qui  accablait  les  esprils 
les  plus  élevés  de  ce  temps,  ne  trouvant 
rien  autour  d'eux  de  stable  et  d'assuré, 
voyant  toutes  les  institutions  périr,  tout 
ce  qu'on  avait  cru  jusqu'alors  solide- 
ment établi  s'effacer,  comme  un  flot  de 
la  mer  pousse  un  autre  flot  sur  le  rivage; 
ils  cherchèrent  un  abri,  un  refuge  dans 
les  institutions  divines  du  Christianisme. 
Mais  de  leur  solitude  ils  entendaient  les 
craquemens  du  colossal  empire  ,  el  ils 

(1)  Vita  S.  Sab(P,  iSdecomb.,  apud  Surium. 

(2)  Labbo,  ('(incil.j  t.  m. 

(.">)  ....  ^on  ex  suis  syllogisinis ,  scd  o\  divinis 
scripturis  et  praeciaris  qui  anU>a  rueruni  doctoribus. 
S.  Auxcntii  vita,  apud  Bolland.  ,  li  februar.  , 
p.  777. 

(I)  LabbC;  Ccinci7.,  t.  ly. 


22 


COUnS  D'IITSTOIRE  SUR  LES  OIIDUES  MONASTIQUES 


étaient  cffrayrs,  et  leur  Ame  était  pleine 
de  Irislesse.  Conleinplcz  toutes  ces  ^.'ran- 
des  lu'iirrs  dt's  premiers  A^es  de  l'E^'liso. 
loult's  sont  empreiulos  d'une  nu^lancolie 
inexprimable  ,  qui  ne  peut  s'attribuer 
qu'aux  malheurs  de  la  sociétt'.  C'est  sur- 
tout ce  (jui  nous  a  frappé  lorsque  nous 
avons  étudié  la  vie  intime  de  ces  moines 
docteurs  et  pures  de  l'Ej^lise  ;  et  c'est 
sous  ce  point  de  vue,  et  par  leur  corres- 
pondance, que  nous  les  ferons  connaî- 
tre dans  riiisloire  monastique.  Faisons 
maintenant  en  peu  de  mots  l'histoire 
d'un  des  hommes  les  plus  éminens  de 
cette  fjrande  époque. 

Saint  Jérôme  était  né  à  Stridon,  dans 
la  Dalmatie  ,  vers  Tan  329;  il  étudia  à 
Rome  sous  le  fameux  grammairien  Do- 
iiatus.  Après  avoir  reçu  le  baptême ,  il 
voyaj^ea  dans  les  Gaules  ,  et  demeura 
quelque  temps  à  Trêves  :  il  vint  ensuite 
à  Aquilée;  il  y  avait  alors  dans  cette  ville 
une  réunion  d'hommes  célèbres,  i'évéque 
Yalérien  ,  l'iorentius,  Bonose  ,  Rufin  , 
Chrysogone. Jérôme  put  jouirde  la  société 
de  ces  moines  savans  autant  que  pieux.  Il 
parcourut  ensuite  diverses  provinces  de 
rOrient,  et  s'étant  arrêté  dans  le  désert 
de  Chalcis  en  Syrie,  il  y  embrassa  la  pro- 
fession monastique.  Depuis  long-temps 
c'était  son  projet,  le  plus  ardent  de  ses 
yœux  ;  il  l'exprime  ainsi  à  son  ami  le 
moine  Théodose  et  à  toute  sa  commu- 
nauté : 

<  Je  voudrais  bien  être  maintenant  avec 

<  vous,  et  quelque  indigne  que  je  sois 
i  de  vous  voir,  combien  j'aurais  de  joie 
«  d'embrasser  toute  votre  sainte  commu- 
€  naulé  !  Je  verrais  une  solitude  plus 
«  agréable  que  toutes  les  villes  du  mon- 
€  de  ,  et  des  déserts  habités,  comme  le 

<  paradis  terrestre ,  par  une  multitude 

<  de  saints.  Mais  puisqu'un  aussi  grand 
t  pécheur  que  moi  ne  mérite  pas  de  vi- 

<  vre  en  votre  compagnie,  je  vous  con- 
I  jure  du  moins  de  prier  Dieu  qu'il  me 
c  délivre  des  ténèbres  de  ce  monde,  .le 
c  vous  l'ai  déjà  dit  de  bouche,  je  vous  le 

<  répète  encore  aujourd'hui  dans  ccîtte 
«  lettre,  il  n'est  rien  q»ie  je  souhaite  avec 
'  tant  de  passion  (|ue  de  me  voir  affran- 
«  chi  de  la  servitude  du  monde.  Ména- 
c  gez-raoi  ilonc  par  vos  prières  celle 
t  heureuse  liberté;  c'est  à  moi  à  vouloir, 
(  mais  c'est  à  vous  à  m'oblcnir  ja  grûcc 


de  pouvoir  exécuter  ce  que  je  veux. 
Je  suis  comme  une  brebis  malade  qui 
s'est  écartée  du  troupeau  ;  ù  moins  que 
le  bon  Pasteur  ne  me  charge  sur  ses 
épaules,  pour  me  rapporter  à  la  ber- 
gerie, je  seiai  toujours  faible  et  chan- 
celant ,  et  je  toujberai  lors  même  que 
je  ferai  tous  mes  efforts  pour  me  rele- 
ver. Je  suis  cet  enfant  prodigue  qui  ai 
consumé  dans  la  débauche  tout  ce  que 
mon  père  m'avait  donné,  et  qui,  tou- 
jours enchanté  des  plaisirs  du  monde  , 
ai  négligé  jusqu'ici  de  venir  lui  de- 
mander pardon  de  mes  égaremens. 
Comme  tout  ce  que  j'ai  fait  pour  re- 
noncer à  mes  désordres  n'a  aboui  i  qu'à 
d'inutiles  désirs  et  à  de  vains  projets 
de  conversion ,  le  démon  ne  cesse  de 
me  tendre  de  nouveaux  pièges  et  de 
me  faire  naître  de  nouveaux  obstacles. 
H  me  semble  qu'une  vaste  mer  m'en- 
vironne de  tous  côtés,  et  dans  la  situa- 
tion où  je  me  trouve,  je  ne  saurais  ni 
reculer  ni  avancer;  c'est  donc  de  vos 
prières  que  j'attends  le  vent  favorable 
«  du  Saint-Esprit  pour  continuer  ma 
(1  course  et  pour  arriver  heureusement 
«  au  port  (1).  » 

La  vie  de  Jérôme  dans  ce  désert  fut 
rude,  il  eut  à  soutenir  bien  des  combats. 
Écoutez -le  lui  même  versant  son  Ame 
dans  celle  de  sa  chère  Eustochia,  la  lille 
de  Paula  son  amie  de  cœur.  Après  avoir 
donné  à  cette  jeune  femme  des  conseils 
pour  la  vie  spirituelle,  il  lui  raconte  tou- 
tes ses  douleurs  : 

i  Retiré  dans  cette  vaste  solitude  toute 

<  brûlée  par  les  ardeurs  du  soleil,  et  où 
«  les  moines  ne  trouvent  qu'une  de- 
I  meure  affreuse,  je  me  tenais  seul, 
«  parce  que  mon  Ame  était  remplie  d'a- 
1  merlume.  Le  sac  dont  j'étais  couvert 

<  avait  rendu  mon  corps  si  hideux  ,  que 

<  Ton  en  avait  horreur,  et  ma  peau  de- 
-i  vint  si  noire  qu'on  m'eût  pris  pour  un 
i   Éthiopien.  Je  passais  les  journées  en- 

<  tières  à  verser  des  larmes  ,  à  jeter  des 

<  soupirs;  et  bi  j'étais  quelquefois  obligé 
t  malgré  moi  de  céder  au  sommeil  qui 

<  m'accablait ,  je  laissais  tomber  sur  la 

<  terre  nue  mon  corps  tellemen!  dé- 
«  charné,  qu'à  peine  les  os  se  tenaient 

(1)  l'.pisl.  ad  Tlicodfjs.,  cdil.  Lénédicline ,  l.  n  , 
in-fyliu. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


23 


les  uns  aux  autres...  Enfermé  donc  que 
j'étais  dans  celte  espèce  de  prison  à 
laquelle  je  m'étais  volontairement  con- 
damné pour  éviter  le  feu  de  l'enfer  , 
et  n'ayant  pour  toute  compagnie  que 
les  scorpions  et  les  bâtes  féroces,  je  ne 
laissais  pas  de  me  trouver  souvent  en 
esprit  au  milieu  des  dames  romaines. 
Sous  un  visage  défait  et  abattu  par  un 
jeûne  continuel ,  je  cachais  un  cœur 
agité  et  troublé  par  d'infâmes  désirs. 
Dans  un  corps  tout  de  glace,  dans  une 
chair  déjà  morte  avant  l'entière  des- 
truction de  l'homme,  la  concupiscence 
seule,  et  toujours  enflammée  ,  entrete- 
nait un  feu  dévorant  que  rien  ne  pou- 
vait amortir. 

«  Me  voyant  donc  sans  appui  et  sans 
ressource,  je  me  jetais  aux  pieds  de 
Jésus-Christ ,  les  arrosant  de  mes  lar- 
mes ,  les  essuyant  avec  mes  cheveux, 
et  passant  les  semaines  entières  sans 
manger,  afin  de  dompter  ma  chair  re- 
belle et  de  la  soumettre  à  l'esprit. 
Bien  loin  de  rougir  de  ma  misère  ,  j'ai 
un  véritable  regret  de  m'en  voir  af- 
franchi. Je  me  souviens  d'avoir  passé 
très  souvent  les  jours  et  les  nuits  à  crier 
et  à  me  frapper  la  poitrine  ,  jusqu'à  ce 
que  le  Seigneur,  dissipant  la  tempute, 
eût  mis  le  calme  et  la  tranquillité  dans 
mon  cœur.  Je  craignais  même  d'entrer 
dans  ma  cellule ,  qui  avait  vu  naître 
tant  de  mauvaises  pensées.  Animé  con- 
tre moi-même  d'une  juste  colère,  et 
traitant  mon  corps  avec  la  dernière  ri- 
gueur, je  m'enfonçais  tout  seul  dans  le 
désert  ;  et  si  je  rencontrais  quelque 
vallée  profonde,  quelque  haute  mon- 
tagne, quelque  rocher  escarpé,  j'en 
faisais  aussitôt  un  lieu  d'oraison;  là. 
Dieu  mènic  iii  est  le  ti'niuin  ,  nbiuit^ 
dans  mes  larmes,  et  ayant  sans  cesse 
les  yeux  atttchés  au  ciel  ,  je,  nj'ini,)gi- 
nais  quel  jueTois  être  en  la  coinp  igme 
des  anges,  et  je  chantais  dans  le  trans- 
port de  ma  joie  :  JNous  courons  après 
vous  attiré  par  l'odeuiv  de  vos  par- 
fums (I).  1 

ISous  tous  qui  vivons  dans  une  époque 
de  trouble  et  de  rénovation  sociale,  nous 
soulfrons  les  mêmes  douleurs,  et  nous 

(1)  Epis(.  ad  Kuttochiam,  édil.  bénédict.,  t.  iv, 
in-folio. 


sentons  au-dedans  de  nous  le  même  com- 
bat de  la  ciiair  contre  l'esprit,  combat 
indéfectible  ,  qui  a  commencé  avec  le 
monde  et  qui  iinira  avec  lui.  Heureux 
si,  comme  saint  Jérôme,  nous  répandons 
sur  nos  plaies  saignantes  le  baume  adou- 
cissant de  la  prière,  si  nous  crions  vers 
Dieu  : 

«  O  mon  Dieu  ,  vous  êtes  ma  lumière 

<  et  mon  espérance. 

4  O  mon  Dieu,  vous  êtes  ma  sagesse  et 
ma  prudence ,  ma  beauté  et  ma  dou- 
ceur. 

i  O  mon  Dieu,  vous  êtes  le  jardin  mys- 
tique où  mon  âme,  accablée  de  la  cha- 
leur du  jour,  va  chercher  le  repos  et  le 
rafraîchissement. 

I  O  mon  Dieu ,  vous  êtes  ma  nourri- 
ture ,  ce  pain  au-dessus  de  toute  sub- 
stance ,  cette  viande  céleste  que  vous 
distribuez  à  tous  les  pauvres  voyageurs 
affamés. 

«  O  mon  Dieu,  vous  êtes  mon  vêlement, 
et  je  m'envelopperai  de  vous. 
«  O  mon  Dieu,  vous  êtes  le  grand  livre 
écrit  en  dedans  et  en  dehors ,  où  cha- 
cun vient  lire  la  vérité  et  puiser  la 
science  divine  de  votre  amour, 
i  O  mon  Dieu ,  je  veux  me  retremper 
en  vous  avant  le  soir,  vous  prier  tandis 
que  le  soleil  luit  encore  et  qu'un  peu 
de  force  me  reste;  je  veux  m'entourer 
d'actions  bonnes,  de  souvenirs  nom- 

<  breux  et  pacifians,  pour  que  mon  der- 
i  nier  sommeil  soit  doux  et  paisible.  — 
«  Amen  (1).  » 

Saint  Jérôme  joignait  au  remède  de  la 
mortification  et  de  la  prière,  celui  d'une 
élude  pénible  et  extrêmement  laborieuse. 
11  écrit  au  moine  Rusticus  ; 

<  Lorsque  j'étais  encore  jeune,  et  q»»e 
je  viv  s  au  fon  l  «lu  diK,»  i  et  ^[  ,,s  ,,iie 
el:oil.-  solitude,  je  ne  pouvais  suppor- 
ter les  ardeurs  de  la  coneiipi>ceiice 
dont  je  me  si  niais  embrasé,  ma  gi  é 
tous  les  soins  qu^-  je  pien.iis  d'amortir 
par  des  jeûnes  presque  continuels  ces 
leux  que  la  nature  O(»rronipue  allu- 
mait dans  mon  corps;  mille  pfiisées 
criminelles  ne  laissaient  pas  de  les  en- 
tretenir dans  mon  cœur,  l'our  éearler 
donc  de  mon  imagination  ces  f.U'Iieu- 
ses  idées,  je  me  lis  le  disciple  d  un  so- 

I      (i)  Croi*  e{  doxiUury  in-18,  à  Pari*,  chrz  Pcriise. 


24 


COURS  DIHSTOTRE  SUR  LKS  Orj)RES  MONASTIQUES, 


,  litairc  Juif,  qui  avait  embrassé  le  Cliris- 
€  tianisuir,  ol  aprrs  avoir  jjoùlé  avec  tant 
t  dr  plaisir  les  vives  ci  brillantes  fxpres- 

<  sionsde  (hiintilien,  la  prol'onile  et  ra- 
«   pide  éloipience  de  Cicéron  ,  hs  tours 

<  naturels  et  délicats  de  Pline,  je  m'as- 

<  suirllis  à  apprendre  l'alphabet  de  la 
«  lan;;iie  hébraïque  et  a  étudier  des  mois 

<  que  l'on  ne  saurait  prononcer  qu'en 
,  siKlant. Combien  cette  étude  me  coula  ! 
«  combien  il  me  fallut  vaincre  de  difli- 
i  cultes  1  combien  de  fois  j'abandonnai 
c  mon  dessein,  perdant  toute  espérance 
i  d'y  pouvoir  réussir,  et  combien  de  fois 

<  je  le  repris  m'efforçant  d'en  venir  à 
i  bout  par  un  travail  opiniAtre  !  Mais 
i  enlin ,  ^rAce  au  Seifjneur ,  j'ai  la  joie 
*  de  goûter  maintenant  les  doux  fruits 
i  d'une  étude  dont  les  commencemens 
«  m'ont  paru   si  difficiles  et  si  dégoii- 

i  tans  (1).  f 

L'éducation,  comme  elle  est  encore 
aujourd'hui,  était  toute  païenne  :  aussi 
.lérôme  avait  eu  beaucoup  de  peine  à 
quitter  Platon  et  Cicéron  pour  Moïse  et 
.lérémie.  Etant  déjà  à  Bethléem,  il  ra- 
conte à  Eustocliia  comment,  ayant  quitté 
patrie,  père,  mère,  sœurs  et  une  table  où 
il  avait  coutume  de  faire  bonne  chère,  il 
était  venu  à  Jérusalem  pour  servir  Dieu. 
«  J'avais  apporté  avec  moi,  dit-il.  les  li- 
I  vres  que  j'avais  amassés  à  Rome  avec 
«  beaucoup  de  soin  et  de  travail,  et  dont 
f  je  ne  pouvais  me  passer  :  tels  étaient 
«  alors  ma  misère  et  l'excès  de  ma  pas- 
t  sion  ,  je  jeûnais  pour  lire  Cicéron. 
«  Après  de  longues  et  fréquentes  veilles, 

<  après  avoir  versé  des  lorrens  de  larmes, 
€  que  le  souvenir  de  mes  péchés  faisait 
(  couler  du  fond  de  mon  cœur ,  je  me 
€  mettais  a  lire  Platon,  et  lorsque,  ren- 
(  trant  en  moi-même,  je  m'appliquais  à 

<  la   lecture   des  prophètes  ,    leur  style 

<  dur  et  grossier   me  révoltail    aussitôt. 

<  Aveugle  que  j'étais  et  incapable  de  voir 

<  la  lumière,  je  m'en  prenais  au  soleil, 
«  au  lieu  de  reconnaître  mon  aveugle- 

<  ment,  iîéduit  et  troaipé  de  la  sorte  par 
i  les  artifices  du  serpent  antique,  j'eus 

<  vers  le  milieu  de  la  sainte  quarantaine 

<  une    fièvre   qui  ,   pénétrant  jusqu'A   la 

<  moelle  de  mon  corps  déj;'i  épuisé  par 
«  de  continuelles  austérités,  et  me  tour- 
Ci)  Epitt.  18. 


<  mentant  jour  et  nuit  avec  une  incroya- 
«  ble  violence,  me  dessécha  tellement, 
i  que  je   n'avais  plus  que   les  os.   Mon 

<  corps  était  déjù  froid.  On  préparait  les 
I  funérailles,  lorsque  tout-A-coup  ,  dans 

<  un  ravissement  d'esprit,  je  me  trouvai 
c  devant  un  tribunal.  Ebloui  de  l'éclat 
«  dont  brillaient  tous  ceux  qui  étaient 

<  présens,  je  demeurai  prosterné  contre 
i  terre.  Le  juge  m'ayanl  demandé  quelle 

<  était  ma  profession,  je  lui  répondis  que 
i  j'étais  chrétien.  «  Tu  mens,  me  dit- il , 
I  tu  n'es  pas  chrétien  ,  mais  cicrronien  ; 
I  car  là  où  est  ton  trésor,  là  est  aussi  ton 

<  cœur  (1).  > 

Alors  les  ministres  de  la  colère  lui 
firent  souffrir  de  grands  tourmens  ;  il 
promit  de  ne  plus  lire  les  livres  profanes, 
et  dans  la  suite  il  fut  plus  passionné  pour 
les  livres  sacrés  qu'il  ne  l'avait  été  aupa- 
ravant pour  les  auteurs  profanes. 

Saint  Jérôme,  comme  tous  les  anciens 
maîtres  de  la  vie  spirituelle,  conseillait 
la  vie  cénobitique.  11  écrit  au  moine  Pius- 
ticus  : 

«  H  faut  examiner  d'abord  s'il  vous  est 
«  plus  avantageux  de  vivre  en  particulier 
«  dans  la  solitude,  ou  en  commun  dans 
«  un  monastère.  Pour  moi ,  je  vous  con- 
«  seille  de  vous  mettre  en  la  compagnie 
«  des  saints,  de  ne  vous  point  conduire 
(C  par  vos  propres  lumières,  et  de  ne  vous 
«  point  engager  sans  guide  dans  des  rou- 
«  tes  qui  vous  sont  inconnues,  parce  que 
K  vous  ])ourriez  peut-être  vous  écarter 
«d'abord  et  vous  égarer  tout- à -fait; 
«  marcher  plus  ou  moins  qu'il  ne  faut  ; 
«  vous  fatiguer  par  une  course  précipi- 
ce tée  ,  ou  vous  arrêter  et  vous  endormir 
«  sur  le  chemin.  La  vanité  se  glisse  ordi- 
«  nairement  dans  tout  ce  que  fait  un  so- 
ie litaire.  Pour  peu  qu'il  jeûne  et  qu'il 
«  demeure  dans  sa  retraite  ,  il  se  repaît 
«  de  l'idée  de  son  propre  mérite  ■  il  se 
«méconnaît  lui-même  j  il  ne  sait  plus 
«  ni  d'où  il  est  sorti ,  ni  ce  qu'il  est  venu 
«  faire  dans  le  désert  ;  et  il  ne  saurait  ni 
«  fixer  son  imagination  ,  ni  retenir  sa 
(f  langue,  condamnant  tout  le  monde, 
«  malgré  la  défense  que  nous  fait  l'apô- 
«  tre  saint  Paul  déjuger  les  serviteurs  de 
«  Dieu  ;  ne  se  refusant  rien  de  tout  ce 
«  que  son  intempérance  lui  suggère,  dor- 

(i)  l'pisl.  21 ,  o</  Km  loch  in  m. 


PAR  M.  EMILE  CHAYIN. 


25 


«  niant  aussi  long-temps  qu'il  lui  plait, 
«  vivant  sans  crainte  et  au-delà  de  ses 
«  désirs,  se  mettant  au-dessus  de  tous 
«  les  autres.  Je  ne  prétends  pas  par  là 
«  condamner  la  vie  solitaire  ;  mais  je 
<  veux  que  l'on  ne  voie  sortir  de  l'école 
«  des  monastères  que  des  gens  qui  soient 
(f  à  l'épreuve  de  toutes  les  austérités  qu'il 
«  faut  pratiquer  dès  que  l'on  est  entré 
«  dans  le  désert  ;  des  hommes  dont  l'on 
i'.  connaisse  par  une  longue  expérience 
«  les  mœurs  et  la  conduite  ;  qui  ne  se 
M  soient  jamais  laissé  ni  abattre  ,  ni  vain- 
ce  cre  par  l'intempérance  ;  qui  se  plaisent 
«  dans  la  pauvreté;  qui  ne  s'amusent 
«  point,  comme  font  quelques  moines 
«  impertinens  et  ridicules,  à  vanter  les 
•t  combats  imaginaires  qu'ils  soutiennent 
«  contre  des  spectres  et  des  démons ,  afin 
«  de  s'attirer  par  là  l'admiration  d'une  po- 
«  pulace  ignorante  et  crédule  et  d'attra- 
«  per  en  même  temps  leur  argent  (1).  » 

Voilà  des  conseils  sages,  mais  voilà 
aussi  une  amère  satire  contre  les  faux 
moines ,  les  solitaires  hypocrites  du  cin- 
quième siècle;  car  dès  cette  époque  il  y 
avait  des  hommes  qui  abusaient  de  la 
sainteté  de  la  profession  monastique 
pour  tromper  les  lidèles,  thésauriser 
l'argent  des  aumônes  et  commettre  d'au- 
tres crimes  plus  énormes  encore  (2). 

Les  occupations  de  Jérôme  dans  la  so- 
litude de  Bethléem  étaient  saintes  et  uti- 
les à  la  science  ecclésiastique;  il  tradui- 
sit l'Écriture  sainte  de  l'hébreu  en  latin 
et  fit  de  savans  commentaires.  11  para- 
phrasait ,^  pour  sa  fille  Eustochia,  Ezé- 
chiel,  ce  prophète  des  malheurs  et  de  la 
consolation  du  peuple  de  Dieu,  lorsqu'il 
vit  arriver,  dans  l'abjection  et  mendiant 
des  secours  et  un  abri,  les  hommes  con- 
sulaires et  les  grandes  dames  de  Kome. 
La  ville  dominatrice  du  monde  venait  de 
tomber  sous  les  coups  des  barbares  du 
JNord;  elle  était  devenue  le  tombeau  de 
ses  propres  cnfans  (3).  Ces  misères  furent 

(1)  Hieron.,  Epist.  Ifi. 

(2)  Voyez  aussi  une  lellre  à  Eustochia. 

{"»)  Qiiis  crederel  ut  tolius  orl)is  exiracta  vicloriis 
Iloma  corruerel  ul  ipsa  suis  populis  et  lualcr  liorol 
et  sepulcram?...  Quolidie  sancla  Beltilccm  ,  nobiles 
quundam  ulriusque  sexus  alquo  oranilius  diviliis  af- 
lluoiites  ,  susciperel  niendii  anlos.  I).  Ilicronym., 
Commetil.  in  Ezechicl,  lib.  ïu,  edit.  FrobcD,  Basic, 
JL8Ô7,  ia-fvlio,  tom,  u,  p,  100. 


pour  Jérôme  une  effrayante  vision  :  il  ne 
crut  plus  à  rien  de  durable  sur  la  terre; 
la  seule  chose  importante  est  de  se  pré- 
parer par  les  bonnes  œuvres  un  viatique 
pour   le   voyage    éternel  ;   car  dans   ce 
monde  tout  ce  qui  naît  meurt ,  et  la  vé- 
tusté y  consume  le  travail  deshommes  (1). 
Il  reçut  à  Bethléem  tous  ces  nobles  exi- 
lés, ces  débris  de  la  puissance  et  de  la 
grandeur  :  il  quitta  tout  travail  pour  gé- 
mir sur  tant  de  douleurs,  pour  pleurer 
avec   ceux  qui   pleuraient  ;  il  préférait 
faire  de  bonnes  actions  à  dire  et  écrire 
de  belles  choses;  il  aimait  mieux,  dans 
cette  triste  circonstance ,  réaliser  dans 
sa  vie  les  préceptes  divins  qu'à  les  para- 
phraser (2).  Il  appliquait  à  Rome  et  à  ses 
citoyens  errans   et  fugitifs  ces  paroles 
d'Ezéchiel  : 

«  Maintenant ,  la  fin  est  sur  toi ,  et 
«  j'enverrai  ma  colère  contre  toi,  et  je 
«  mettrai  contre  toi  toutes  tes  abomina- 

«  lions Ils  verront  venir  épouvante 

<  sur  épouvante Ils  passeront  d'un 

«  pays  à  un  autre  et  seront  emmenés 
«  captifs  (3).  »  Et  le  souvenir  de  ces  ca- 
lamités rendit  ses  derniers  jours  tristes 
et  amers.  Saint  Jérôme  mourut  en  120. 

Bethléem  était  devenue  l'hôtellerie  des 
pauvres  :  cette  terre  de  Palestine  a  tou- 
jours été  une  terre  sainte  pour  les  chré- 
tiens ;  il  semblait  qu'on  s'approchait  de 
la  sainteté  en  s'approchant  du  Calvaire. 

Saint  Jean  de  Ghozéba  ,  long- temps 
après  saint  Jérôme,  établit  un  monas- 
tère entre  Jérusalem  et  Jéricho.  Tous  les 
jours  il  se  rendait  sur  le  graml  chemin 
de  Jérusalem  pour  y  exercer  les  œuvres 
de  la  sainte  chanté.  11  présentait  du  pain 
et  de  Teau  à  ceux  qui  en  avaient  besoin; 

(1)  Nihil  loncuin  esl  quod  finora  habet  ;  et  oninis 
reiro  teraporuiu  séries  transacla  non  prodest  ,  nisi 
forlo  bonoruin  operuui  sibi  vialicum  pricparaveril... 
omuia  orla  occidunt  el  cuncla  scncsiunt.  D.  lliero- 
nyni.,  ihid. 

(2)  Quidoin  quoni.iiu  opem  ferr«»  non  possunuis  , 
eondolomus  et  lacryuias  lacryrais  ungimus...  ;  sine 
•^^cmilu  confluontes  yidere  non  palimur  srriptura- 
runiqup  rapimns  Terba  in  opéra  verlcre  et  non 
dicere  sanrt.i ,  sed  facerc.        D.  Hieronyni.,  iV/i  /. 

(ô)  Nunc  linis  saper  to  el  immittam  furorcm  nieum 
in  le;  et  ponam  contra  te  onines  abominaliones 
tuas....  <".onturbatio  super  conturbalionem  >cniet.... 
lu  iiansmigraliouem  cl  in  caplivitalcm  ibunt.  Eie- 
chicl ,  c,  yii  cl  su. 


COURS  DE  UKOIT  CRIMINEL, 


il  se  dépouillait  de  ses  habits  pour  revô- 
tir  les  pauvres  qui  étaient  nus;  il  portail 
j;ratuiteuu;nl  jusqu'à  Jéricho  les  far- 
deaux lie  ceux  qui  étaient  trop  charf;és; 
il  ensevelissait  les  morts  et  priait  pour 
eux  (1).  Ctf  monastère,  creusé  dans  le  ro- 
cher, existait  encore  au  douzième  siè- 

(I)  EYagre,lib.  iv  ,  c.  7. 


cle  (1).  Ce  sont  encore  les  moines  qui  re- 
çoivent aujourd'hui  à  Jérusalem  et  le  cu- 
rieux, iiui  va  explorer  l'Orient,  et  le  pè- 
lerin ,  qui  va  prier  et  |)leurer  sur  le 
tombeau  de  Jésus-Christ. 

Émilk  Chavin. 

(i)  Le  Symichtn  d'Allalius  ,  Uao»  Joao.  Pbocai, 
n"  lî>. 


M'<mc{$  ^ochU$. 


COURS  DE  DROIT  CRi3IlNEL. 


SEPTIÈME  LEÇON  (1). 

Coup  d'œil  réirospertif  sur  Athènes  comparée  à 
Rome.  —  Droit  criminel  de  Rome  naissante.  — 
Loi  dos  XII  tables. 

l'our  apprécier  les  ressemblances  et  les 
différences  des  anciennes  républiques 
de  l'antiquité,  résumons  les  principaux 
traits  de  l'histoire  politique  et  judiciaire 
d'Athènes  avant  de  commencer  celle  de 
Rome. 

Cne  mobilité  inquiète  et  progressive 
semble  caractériser  la  physionomie  du 
peuple  athénien.  Yoyez-le,  personnifié 
dans  Thésée,  arracher  aux  douze  chefs 
de  tribus  des  douze  dômes  de  l'Atlique , 
l'autorité  locale  et  patriarchale,  et  fondre 
dans  la  cité  centrale  ces  élémens  rivaux  ; 
ôter  au  sacerdoce  domestique  et  judi- 
ciaire des  pères  de  famille  ses  plus  belles 
attributions  ,  pour  en  revêtir  des  magis- 
trats nommés  par  la  cité,  et  ch;irgés  du 
dépôt  des  choses  saintes ,  en  même  temps 
que  l'interprétation  des  lois  et  des  juge- 
mens.  Ces  magistrats  n'offrent  d'autre 
garantie  conservatrice  des  vieilles  tradi- 
tions que  d'appartenir  à  la  première 
classe  de  l'État  2  ,  au  sein  de  laquelle  ils 
doivent  cire  choisis.  Voyez  encore  le 
même  peuple  d'Athènes  se  soulevant  avec 

(l)  Voir  la  rr  dans  le  n»  4n ,  l.  vu  ,  p.  2M. 

^'ij  Tbùàce  arail  fait  iroii  cladsc»  dans  l'étal ,  cl 
avait  repou&te  do  la  participation  ait  poavoir  tus 
deui  dernières,  cdlcs  de»  ajricuiivura  et  de»  aiU- 
ftans. 


Dracon  contre  l'aristocratie  de  l'Aréo- 
page ,  et  enlevant  à  ce  corps  auguste  la 
plus  grande  partie  de  son  pouvoir  judi- 
ciaire pour  le  transporter  aux  Éphètes  : 
puis  l'œuvre  de  Dracon  renversée  à  son 
tour,  moins  à  cause  des  excès  de  sa  sévé- 
rité législative  que  par  suite  du  peu  de 
ménageinent  qu'il  garde  pour  tout  ce  qui 
a  ses  racines  dans  le  passé.  On  ne  brise 
pas  impunément  la  chaîne  qui  lie  à  l'ave- 
nir les  temps  qui  ne  sont  plus. 

La  réaction  qui  a  lieu  contre  le  code 
draconien  ne  peut  être  momentanément 
apaisée  que  par  le  thaumaturge  Epimé- 
nide.  Il  faut  qu'un  législateur  sage  et  mo- 
déré soit  appelé  par  le  peuple  le  plus 
passionné  et  le  plus  léger  à  lui  donner 
des  institutions  qui  ne  choquent  ouver- 
tement aucun  des  intérêts  des  diverses 
classes  de  l'Etat  et  soient  entre  elles  une 
habile  transaction.  Solon  est  chargé  de 
cette  œuvre  difiicile. 

Une  fatale  imprévoyance  ou  les  exigen- 
ces insensées  de  ses  concitoyens  le  con- 
duisent à  d'immenses  concessions  envers 
la  démocratie.  Si  d'un  côté  il  restaure 
l'Aréopage,  s'il  donne  aux  trois  premiè- 
res classes  de  l'État  les  magistratures  po- 
litiques et  administratives  ,  d'un  autre 
côté,  il  appelle  la  quatrième  et  dernière 
classe  à  concourir  aux  jugemens  des  cri- 
mes d'État.  C'était  livrer  à  la  popuiace 
ranlu|ue  prérogative  du  sacerdoce  et  du 
patricial;  c'était  ravaler  la  justiceaurang 
d'un  instrument  d'arbitraire  placé  entre 
les  in.nns  des  i>lus  basiÇjS  passions,  Alors 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


27 


les  partis  ne  cessent  de  s'arracher  mu- 
tuellement le  pouvoir  :  la  tyrannie  de 
Pisistrate  s'établit  sous  les  yeux  môme  de 
Solon;  puis  l'oligarchie  domine  sous  les 
trente  tyrans;  Périclès  fonde  le  despo- 
tisme sur  la  corruption,  qu'il  déguise  par 
l'élégance  des  arts  et  le  charme  de  la  pa- 
role; plus  tard,  la  démagogie  rè^ne  avec 
Cléon,  le  vil  adulateur  des  passions  po- 
pulaires ;  enfin  ,  Philippe  et  Alexandre 
sèment  l'or  à  pleines  mainsdans  l'Agora  , 
et  achètent  les  orateurs  d'Athènes,  qui 
vendent  leur  patrie  après  s'être  vendus 
eux-mêmes. 

Épouvantés  des  excès  et  de  l'instabilité 
des  gouvernemens  populaires,  la  plupart 
des  philosophes  soupirent  après  le  régime 
monarchique-  Platon  désire  un  tyran  aidé 
d'un  bon  législateur  ;  Stobée  demande  un 
sage  sur  le  trône. 

On  ne  comprendrait  pas  qu'un  peuple 
pût  supporter  pendant  une  si  courte  exis- 
tence tant  de  révolutions  et  de  calamités, 
si  la  légèreté,  qui  était  la  première  cause 
de  ses  maux,  n'en  avait  été  en  même 
temps  le  remède.  Les  Athéniens  étaient 
des  enfans  que  des  hochets  disiraient  des 
plus  grandes  douleurs.  Les  persécutions 
lyranniques  ,  les  guerres  intestines  ,  les 
massacres  des  factions  rivales  étaient  à 
peine  suspendus  par  des  trêves  de  quel- 
ques jours  ;  de  riantes  solennités  se  pré- 
sentaient, et  on  s'y  livrait  avec  l'ivresse 
de  la  joie  et  l'enthousiasme  de  la  supers- 
tition. Pendant  la  guerre  sanglante  du 
Péloponèse,  on  célébrait  des  fêles  sur  des 
débris  encore  fumaiis  ;  l'athlète  du  jour 
faisait  oublier  le  héros  de  la  veille  ;  une 
palme  remportée  aux  olympiques  conso- 
lait d'une  défaite;  pour  de  tels  peuples, 
les  grandes  douleurs  n'avaient  rien  de 
bien  sérieux,  rien  ne  pénétrait  profondé- 
ment dans  ces  cœurs  et  ces  imaginations 
mobiles. 

Rome  se  présente  dans  l'histoire  avec 
une  altitude  plus  grave  et  une  phy- 
sionomie plus  sévère.  Son  berceau  est 
placé  entre  les  terreurs  de  la  sombre  re 
ligion  des  Étrusques  et  les  niAles  exerci- 
ces de  la  guerre.  Elle  s'élève  obscuré- 
ment, à  l'ombre  du  foyer  domestique, 
où  règne  le  père  de  famille.  Elle  est  pa- 
tiente, parce  qu'elle  a  foi  en  son  immor- 
talité. Elle  croit  devoir  durer  autant  qtic 
lerocher  duCapiiole.  Dans  ses  évolutions 


sociales  ,  elle  procède  avec  lenteur. 
Comme  l'a  fait  depuis  l'aristocratie  an- 
glaise ,  le  patriciat  romain  dispute  pied  à 
pied  les  prérogatives  civiles  et  politiques 
au  peuple  qui  veut  y  participer.  Jamais 
il  ne  va  au  devant  d'une  concession  ;  il 
résiste,  il  élude,  il  ajouî-ne,  et  ne  flé- 
chit que  devant  une  insurmontable  né- 
cessité. 

«  Il  faudra  ,  dit  Michelet ,  plus  de  deux 
cents  ans  aux  Latins ,  aux  plébéiens ,  pour 
monter  dans  la  cité  -,  deux  cents  ans  pour 
les  Italiens;  trois  cents  ans  pour  les  na- 
tions soumises  à  l'empire.  » 

Le  caractère  oriental  et  primitif  est 
plus  fortement  empreint  dans  l'histo  re 
de  Rome  naissante  que  dans  celle  de  la 
Grèce.  Le  patriarchat  s'y  montre  uni  au 
sacerdoce.  Le  père  de  famille  conserve 
dans  la  vieille  Étrurie  les  traditions  de  la 
religion  et  de  son  pouvoir  sous  l'emblème 
d'un  certain  nombre  de  mystérieuses  for- 
mules. Lacité  se  compose  de  l'agrégation 
de  ces  pères  de  famille. 

Leur  pouvoir  y  reste  long-temps  fort  et 
incontesté,  et  c'est  là  le  plus  grand  an- 
tagonisme qui  existe  entie  la  constitu- 
tion romaine  et  la  constitution  athé- 
nienne. 

Pendant  qu'à  Rome  le  père  avait  le  droit 
de  vie  et  de  mort  dans  toute  son  étendue; 
à  Athènes ,  le  père  avait  seulement  ,  à 
l'égard  de  son  enfant,  la  faculté  de  ne  pas 
l'accepter  comme  membre  de  la  famille. 
S'il  ne  le  levait  pas  de  terre  au  moment 
où  il  sortait  des  entrailles  maternelles,  il 
exprimait  par  là  que  le  nouveau-né  de- 
vait être  vendu  comme  esclave.  Il  pouvait 
aussi  répudier  ou  désavouer  son  lils  en- 
core mineur.  C'était  le  bannissement  de 
la  famille  substitué  à  la  peine  capitale. 

A  l'âge  de  vingt  ans(t),  lejeune  Athénien 
était  inscrit  dans  la  phratrie,  et  dès  l'in- 
stant où  il  faisait  ainsi  son  premier  pas 
dans  la  cité,  il  était  émancipé  ,  affranchi 
de  toute  dépendance  dans  sa  famille  na- 
turelle. Il  pouvait  alors  se  marier  et  de- 
venir chef  (le  famille  à  son  tour. 

Le  père  n'héritait  pas  du  iils:  et  s'il 
avait  un  enfant  mâle ,  il  ne  pouvait  tester 
pour  le  priver  de  sa  succession.  Ainsi.  le 
droit   atlique  abolissait   re\Ii('r«^<!alion  , 

(1^  \  oir  la  Ss.  Il  de  la  dernière  leçon.  Mir  le  jujc- 
mcnt  de  Socrale. 


J» 


COURS  DE  DKOIT  CRIMIINEL, 


pir'lt5rail  oiivortcmeni  \c.  lils  aux  asceii- 
clans,  et  coiisacrail  à  son  ('^gard  le  prin- 
cipe d'anVaMchissmifnt  el  de  si^paratioii. 
Le  droit  romani,  au  contraire,  nous 
pr<îsente  le  pure  de  famille  comme  étant 
i\  la  fois  chof  lelif^ieux,  chef  f,'uerrier  et 
chef  polilii|i'L\  Tous  les  sceptres  sont  unis 
dans  sa  niani.  UansTenceintede  sonfoyer 
domosti(ine.  au\  pieds  de  ses  pénates,  il 
est  roi  absolu  ;  il  est  tyran.  Avec  la  ter- 
rible formule:  Sacer  csto  Pcnatibiis ,  il 
peut  frapper  de  mort  tout  membre  de  sa 
famille,  et  chacun  de  ses  arrêts  est  res- 
pecté comme  un  oracle. 

Alors  mêmeque  la  puissance  paternelle, 
soumise  à  des  lois,  recjoit  quelques  mo- 
difications, l'enfant  y  est  assujetti  depuis 
sa  naissance  jusqu'à  la  lin  de  sa  vie.  Le 
père  peut  le  mettre  à  mort,  le  vendre 
jusqu'à  trois  fois,  l'enchaîner  et  le  faire 
travailler  avec  ses  esclaves.  Le  iils  de  fa- 
mille a  beau  revêtir  la  robe  virile  ,  être 
promu  aux  premiers  emplois  de  la  cité  , 
il  est  toujours  mineur  à  l'égard  de  l'au- 
teur de  ses  jours.  Le  consul  Spurius  Cas- 
sius  est  jugé  et  exécuté  aux  pieds  des  La- 
res domestiques.  Vers  la  fin  de  la  répu- 
blique, un  complice  de  Catilina  est  pour- 
suivi et  mis  à  mort  de  la  même  manière. 
Dans  le  système  de  la  loi  attique  ,  le 
mari  est  un  protecteur  et  non  un  maître  ; 
au  lieu  d'achet»*r  sa  femme  par  une  somme 
d'argent  et  d'en  faire  sa  chose,  il  reçoit 
de  son  beau-père  une  dot  pour  subvenir 
aux  charges  communes  du  ménage.   Le 
mariage  ne  se  présente  pas  sous  la  forme 
exclusive  d'une  répudiation  de  la  part  du 
mari  :  la   femme  peut   accuser  le   mari 
aussi  bien  qu'être  accusée  par  lui  ;  elle 
trouve  auprès  des  tribunaux  justice  cl 
impartialité. 

Dans  la  loi  romaine  primitive,  la  femme, 
loin  d'être  l'égale  ou  tout  au  moins  la 
compagne  du  chef  de  famille  ,  est  consi- 
dérée comme  sa  propriété,  comme  sa 
chose.  Le  futur  époux  donne  en  signe 
d'achat  une  somme  d'argent  à  celui  (jui 
doit  être  son  beau  père;  puis,  avec  le  fer 
de  son  javelot,  il  partage  les  cheveux  de 
sa  fiancée  ,  lui  fait  gouler  le  gAleau  sacré, 
confarredlio  ,  et  la  fait  ensuite  asseoir  ù 
son  foyer;  de  la  sorte,  tout  se  passe  sans 
le  consenlem«'nl  de  la  femnn'.  D'une  part, 
il  y  a  tradition;  «le  l'autre  acquisition  et 
prise  de  possession.  Après  la  (.vfifarrca- 


tio,  parait  une  autre  forme  de  mariage 
appelée  voeniptio  :  cette  forme  nouvelle 
est  un  progrès  évident  vers  un  adoucis- 
sement de  mœurs.  Elle  exige  le  consen- 
tement mutuel  des  époux,  et  reconnaît 
par-là  à  la  femme  le  droit  de  vouloir  et 
de  choisir  ;  elle  ne  la  considère  plus 
comme  Tinstrument  passif  de  la  généra- 
tion et  de  la  perpétuité  de  la  famille; 
mais  alors  encore  la  mère  de  famille  n'est 
considérée  que  comme  la  sœur  de  son  lils, 
erat  mulier  mater-familias  viroLoco  (iUœ. 
Une  fois  qu'elle  était  entrée  dans  la  mai- 
son conjugale ,  le  mari  devenait  son  maî- 
tre et  son  juge;  il  pouvait  la  mettre  à 
mort,  non  seulement  dans  le  cas  de  vio- 
lation de  la  foi  conjugale ,  mais  pour  des 
motifs  légers;  par  exemple,  lorsqu'elle 
avait  bu  du  vin  et  dérobé  les  clefs. 

A  Rome,  l'autorité  du  père  s'étendait 
sur  tous  les  membres  inférieurs  de  la  gc/z^, 
sur  les  cliens  et  les  colons  qui  s'étaient 
groupés  sous  la  protection  de  sa  lance  et 
de  ses  Pénates. 

Adversàs  hosteni  œterna  aiictoritas 
csto.  Ilostis  ,  Iiospes,  c'était  l'étranger 
accueilli  en  vertu  du  droit  d'asile.  La  ville 
de  Komulus  fut  fondée  sur  le  droit  d'a- 
sile, comme  celle  d'Athènes,  où  nous 
avons  vu  Orcste  embrasser  en  suppliant 
les  autels  de  Minerve. 

L'étranger  à  Rome  devait  s'agréger  à 
une  famille  et  se  soumettre  à  la  sainte  et 
imprescriptible  autorité  d'un/Jc/e. 

Ainsi,  quiconque  avait  ley'a^  Quiritiurn, 
le  droit  de  la  lance  et  du  sacrifice,  exer- 
(jait  une  sorte  de  royauté  religieuse  et 
armée  dans  le  cercle  de  la  famille  agrandi 
par  la  loi. 

Les  pères  réunis  sous  le  nom  de  Quintes, 
formaient  le  sénat,  présidé  par  le  roi  ; 
dans  leurs  assemblées  générales  ,  ils  ju- 
geaient les  crimes  d'État  et  le  petit  nom- 
bre de  délits  que  chaque  père  de  famille 
ou  patron  ne  voulait  pas  réprimer  lui- 
même  parmi  les  gens  de  sa  famille.  La 
formule  de  jugement  public  contre  le 
criminel  condamné  était  celle-ci  :  Saccr 
esio  Jovi  Capitolino.  Toujours  la  pu- 
nition du  coupable  se  présente  sous 
la  forme  d'une  expiation  sacrée.  Dans 
l'enceinte  du  foyer  domestique  ,  sa  tête 
est  dévouée  aux  dieux  Pénates;  dans  la 
cité,  elle  est  dévouée  à  Jupiter, le  dieu 
prolecteur  de  la  patrie,  Lç  père  condamne 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


29 


pour  repousser  loin  de  lui  et  de  sa  fa- 
mille la  solidarité  du  crime  commis  ;  le 
sénat  condamne  pour  que  cette  solidarité 
ne  vienne  pas  atteindre  l'État  qu'il  gou- 
verne et  représente. 

Quant  aux  délits  que  les  chefs  de  fa- 
mille commettent  les  uns  envers  les  au- 
tres, il  n'y  a  contre  eux,  dans  le  principe, 
aucune  autorité,   nulla  auctoritas.   La 
curie  peut  (1)  seulement  déclarer  qu'ils 
ont  mal  fait ,  improbe  factum.  Cette  im- 
punité est  une  espèce  d'autorisation  don- 
née aux  patriciens  de  se  venger  person- 
nellement. La  vengeance  privée  se  pré- 
sente ici  comme  une  prérogative  de  caste, 
de  même  que  le  duel  fut  dans  le  moyen 
âge  le  privilège  de  la  noblesse.  Que ,  si 
après  quelque  forfait  inexpié,  de  grands 
malheurs  viennent  menacer  la  patrie  , 
alors  un  àesphres  doit  se  dévouer;  à  dé- 
faut du  coupable,  l'innocent  paie  la  dette 
de  l'expiation.  Curtius  se  précipite  dans 
le  gouffre  sacrée  Décius  se  jette  au  milieu 
des  bataillons  ennemis. 

Ces  hauts  privilèges  du  patriciat  ne  du- 
rent pas  toujours.  Par  suite  de  la  chute 
des  Tarquins  et   du  parti  étrusque  ,   le 
caractère  religieux  qui  dominait  chez  les 
pères  conscrits  fait  place  à  un  caractère 
plus  spécialement  guerrier.  Les  combats 
endurcissent  les  âmes.  Le  patriciat,   en 
quittant  le  liluiis  augurai  pour  le  glaive 
et  le  javelot,  devient  de  plus  en  plusdur, 
farouche,  despotique.  Le  patron  se  trans- 
forme en  tyran.  Des  lois  atroces  sont  por- 
tées en  faveur  des  créanciers  patriciens 
contre  les  cliens  leurs  débiteurs;  les  ri- 
gueurs de  la  discipline  militaire  contre 
les  (2)  plébéiens  enrôlés  sous  le  drapeau, 
font  place  à   des  rigueurs  plus  grandes 
encore  dans  le  repos  de  la  paix.  Le  peu- 
ple se  lasse  et  se  soulève;  il  se  retire  en 
niasse  sur  le  mont  Aventin,  hors  de  l'en- 
ceinte sacrée  de  la  cité.  Ln  se  réunissant, 
il  s'est  compté  et  il  a  compris  sa  puis- 
sance. Celte  révolte  pacifique,  Cf'tle  sc- 
ce^sio»  jette  la  terreur  chez  les  patriciens. 
Les  Yolsqucs,  qui  habitaient  à  quelques 
lieues  de  Home,  s'approchent  et   mena- 
cent les  remparts.    Le  patriciat  a  baissé 
sa  fierté;  il   négocie,    il  transige:  il  est 

(1)  Mictielel ,  llisloire  romaine. 

(2)  Voir  los  pages  lôo  ,  l^iG  et  suivnnk'S  du  1'' 
vol.  Ue  VUisUHtc  romaine  de  M.  Micbolei. 


obligé  de  faire  des  concessions;  il  aban- 
donne une  partie  de  son  autorité  et  de  sa 
juridiction  antique  :  le  tribunal  s'élève 
et  siège  sur  le  seuil  où  les  Quirùtes  gou- 
vernaient mystérieusement  et  sans  con- 
trôle. La  barrière  tombe  entre  le  peuple 
et  l'aristocratie.  Une  immense  révolution 
commence  et  s'accomplit  peu  à  peu  dans 
le  cours  des  siècles. 

Cependant,  malgré  la  création  du  tri- 
bunal, les  Quirites,  retenant  exclusive- 
ment la  connaissance  des  formules  sa- 
crées, sacra  pri^ata  et  pubUcaj  peuvent 
seuls  juger  et  appliquer  la  loi .  et  les  dé- 
lits qui  échappent  aux  attributions  du 
père  de  famille  siégeant  au  foyer  domes- 
tique, retombent  dans  celles  des  consuls, 
ensuite  des  questeurs  et  des  décemvirs, 
puis  enlin  des  préteurs  qui  siègent  assistés 
de  quelques  patriciens  au  foyer  de  la 
cité. 

On  sait  quelle  fut  dans  les  premiers 
siècles  la  puissance  de  la  forme  emprun- 
tée principalement  au  droit  augurai  des 
Étrusques.  Quelquefois,c'étaient  des  sym- 
boles muets  employés  par  le  père  de  fa- 
mille, comme  quand  il  simulait  un  combat 
pour  disputer  la  possession  d'un  fonds. 
D'autresfois,  c'était  l'emploi  d'une  langue 
mystérieuse  et  sacrée  dans  les  actes  de  la 
vie  privée  et  publique. 

La  connaissance  du  droit  était  donc 
indissolublement  unie  à  celle  de  la  reli- 
gion ;  et  en  la  gardant  comme  un  privilège 
héréditairement  transmis,  les  patriciens 
conservaient  sous  plusieurs  rapports  leur 
antique  suprématie.  Les  tribuns  avaient 
obtenu  que  la  loi  lût  votée  dans  les  as- 
semblées populaires  par  tribus  .  et  ils 
avaient^arraché  ainsi  aux  pères  conscrits 
une  partie  de  leur  pouvoir  législatif  ; 
mais  ceux-ci ,  toujours  chargés  de  l'ap- 
pliquer comme  juges,  comme  adminis- 
trateurs, comme  chefs  militaires,  avaient 
la  faculté  de  l'annuler  ou  de  la  laisser 
tomber  en  désuétude. 

Les  plébéiens  de  Uome  ne  pouvaient 
pas  se  contenter  du  litre  de  souverains 
législatifs  au  forum  quand,  aux  pieds  des 
tribunaux  des  patriciens,  ils  n'étaient  pas 
même  des  personnes  civiles;  ils  voulurent 
ù  toute  forcesorlirdecellesilualion  con- 
tradictoire, et  linirent  par  obtenir  qu'on 
rédigerait  une  constitution  écrite  (jui  leur 
rendit  accessible  la  conuais^aiiccdu  droit 


9Ù 


œuns  DK  nnoTT  criminel, 


et  leur  donnât  une  pince  définitive  dans 
la  cité.  On  conila  d'abord  cette  mission 
législative  à  dix  st^nateiirs  choisis  parmi 
les  plus  inshiiits.  les  plus  t'tjuii.ibles  et 
les  plus  populaires.  Appius.  le  plus  cé- 
lèbre d'entre  eux,  domina  bientôt  sescol- 
lèi^ues ,  soit  parle  despotisme  de  son 
caractère,  soit  par  la  supériorité  de  ses 
connaissances.  11  se  lit  l'instrument  du 
mouvement  démocratique .  comme  on 
voit  des  loids  d'Anf,'leterre  se  mettre  à  la 
tête  du  parti  radical  :  il  fut  prorogé  dans 
sa  charge  de  décemvir.  et  l'adjonction  de 
quelques  plébéiens  qu'on  lui  donna  en 
cette  qualité  comme  coopérateurs  ne  fit 
que  l'ailler  à  achever  son  ouvrage  suivant 
l'esprit  dont  il  avait  voulu  l'empreindre. 

Les  républiques  de  l'antiquité  .  quand 
elles  ont  voulu  se  donner  un  corps  de 
lois  ,  ont  toujours  déposé  leur  pouvoir 
entre  les  mains  d'un  homme  ou  de  quel- 
ques hommes  renommés  pour  leur  sa- 
gesse ou  leur  profonde  science.  Cette 
marche  est  indiquée  par  l'impossibilité 
de  rédiger  un  Code  quelconque  dans  une 
réunion  populaire  ou  même  dans  une 
assemblée  délibérante  assez  nombreuse. 

Le  Code  dont  Appius  fut  le  principal 
rédacteur,  est  connu  sous  le  nom  de  Loi 
des  Dcnze  Tables.  Ce  monument  législa- 
tif ne  nous  est  pas  parvenu  en  entier  ; 
nous  n'en  avons  que  quelques  fragmens 
recueillis  çà  et  là  dans  des  citations  de 
divers  auteurs.  La  science  des  Alle- 
mands (I)  a  essayé  de  faire  un  corps  com- 
plet avec  ces  membres  épars  et  mutités. 
Dt'lachons  à  notre  tour  de  cette  recom- 
position patiente  les  débris  incohérens 
qui  pourront  nous  servir  à  construire 
l'hi'^toire  du  droit  criminel  chez  les  Ro- 
mains. 

Une  partie  de  la  Loi  des  Douze  Tables 
ne  fait  que  conserver  par  écrit  d'ancien- 
nes coutumes  usitées  depuis  long-temps 
dans  la  république.  On  y  retrouve  les  tra- 
ces d'une  civilisation  encore  informe, 
qui  substitue  nue  procédure  ^  d^ini  sau- 
vage, mais  régulière  .  au  terrible  droit  de 
la  vengeance  personnelle.  L'offensé  ne 
peut  plus  tendred'embuchesh  l'offenseur, 
la  nuit  ,  au  détour  du  chemin  :  l'emploi 
de  la  force  lui  est  ''2)  permis;  mais  il  ne 

(1)  Voir  le  travail  de  Dirkscn  sur  ce  6uiel. 
'2^  Doinde .  manus  .  iDJeclio  .  eslo  •  in  .  jus .  ducilo. 
Frac.  2  ,  icrtia  labula. 


doit  en  faire  usage  que  pour  amener  son 
ennemi  devant  le  juge,  et  pour  récla- 
mer en  pleine  place  publique,  au  grand 
jour  ^1),  la  réparation  de  l'outrage  ou 
du  tort  qui  lui  a  été  fait;  il  peut  même 
demander  main-forte  à  des  témoins  pour 
contraindre  le  récalcitrant  à  se  présenter 
devant  la  justice:  il  lui  doit  un  cheval, 
s'il  est  malade,  mais  pas  de  litière.  La 
lutte  judiciaire  se  rapprochera  le  plus 
possible ,  dans  sa  forme  et  dans  ses  effets , 
de  la  lutte  physique  qu'elle  est  appelée  à 
remplacer.  Ce  sera  un  véritable  com- 
bat (2) ,  où  le  vaincu  ,  s'il  ne  peut  se  ra- 
cheter, appartiendra  au  vainqueur. 

Celte  étrange  procédure  est  également 
applicable  au  civil  et  au  criminel  ,  au 
débiteur  et  au  délinquant  :  il  semble 
monstrueux  au  premier  abord  que  les 
obligations  ejc  contracta  et  ex  delicto 
soient  mises  sur  la  même  ligne,  et  que 
leur  violation  entraîne  des  elfets  sembla- 
bles. D'après  nos  idées  modernes,  il  n'y 
a  aucun  rapport  entre  un  contrat  privé 
qui  lie  deux  citoyens,  et  la  dette  du  cri- 
minel envers  la  société  dont  il  a  troublé 
l'ordre.  Mais  dans  les  idées  des  siècles  hé- 
roïques et  à  demi  civilisés,  celui  qui  a  por- 
té atteinte  à  la  fortune  ou  à  la  vie  d'un  ci* 
toyen  est  censé  n'avoir  commis  qu'une  of- 
fense privée  dont  la  réparation  doit  être 
poursuivie,  non  par  la  société,  mais  parle 
ciioyen  lésé  ou  par  sa  famille.  Les  conspi- 
rations contre  l'Etat  ou  les  délits  contre 
la  religion  sont  seuls  qualifiés  crimes  so- 
ciaux. D'ailleurs,  comme  le  meurtrier 
peut  se  racheter  par  une  composition 
pécuniaire,  tout  se  résout  pour  lui  comme 
pour  ledébiteuren  unequesliond'argent  : 
à  défaut  de  la  somme  exigée  ou  due ,  l'un 
et  l'autre  sont  tenus  d'abandonner  leur 
personne  à  l'offensé  ou  au  créancier  dont 
les  réclamations  sont  reconnues  fondées 
par  la  justice. 

Entendez  maintenant  l'inflexible  Loi 
des  Douze  Tables  dire  au  vainqueur  ju- 
diciaire quel  usdge  il  doit  faire  de  son 
triomphe  : 

«  Que  le  riche  réponde  (3)  pour  le  riche; 

(l)  Solis  .  occasus  .  suprenia  .  leojpeslaâ  .  eslo. 
Fr.  î>,  prima  tabula. 

['!)  Si  .  qui  .  in  .  jure  .  minum  .  ronserunt.  Tit.G, 
fr.  .;. 

(.')  Fr.  I.  .4s*i<tiio  .  vinJcx  .  ;issidtius  .  Cîto,  — Pro- 
lelario  .  quisquis  .  i^olet  .  viDdex  .  este. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


31 


I  pour  le  prolétaire,  qui  voudra 

t  L'affairejugée,  trente  jours  de  délais 

«  S'il  ne  satisfait  au  jugement;  si  per- 
«  sonne  ne  répond  pour  lui ,  vous  l'em- 
t  mènerez  attaché  avec  des  chaînes  qui 

<  pèseront  quinze  livres  ;  moins  de  quinze 
a  livres,  si  vous  voulez.  —  Que  le  prison- 
«  nier  vive  à  ses  propres  frais-  sinon, 
«  donnez-lui  une  livre  de  farine  ou  plus, 

<  à  votre  volonté  (1).  »  Ainsi,  la  loi  veut 
bien  fixer  un  maximum  de  rigueurs  dont 
elle  permet  au  vainqueur  de  ne  pas  se 
prévaloir.  Continuons  : 

«  S'il  ne  s'arrange  point,  tenez-le  dans 
«les  liens  soixante  jours;  cependant, 
c  produisez-le  en  justice  par  trois  jours 
i  de  marché,  et  là,  publiez  quelle  est  la 
f  quotité  de  la  somme  due  (2).— Au  troi- 
I  sième  jour  de  marché  ,  le  coupable 
t  sera  mis  à  mort,  ou  bien  on  pourra 
I  l'aller  vendre  à  l'étranger  au-delà  du 
I  Tibre.  Si  plusieurs  ont  gagné  le  procès 
«contre  lui,  ils  peuvent  couper  et  se 
«  partager  son  corps;  s'ils  coupent  plus 
«  ou  moins,  sans  fraude,  qu'ils  n'en  soient 
f  pas  responsables  (3)  !  > 

Ce  dernier  paragraphe  est  tellement 
révoltant,  que  la  plupart  des  commenta- 
teurs l'ont  entendu  dans  un  sens  figuré  ; 
ils  ont  cru  qu'il  s'agissait  du  prix  auquel 
le  malheureux  captif  serait  vendu,  et  non 
de  son  corps  même;  ils  ignoraient  jus- 
qu'où a  pu  aller  la  barbarie  humaine;  ils 
ne  savaient  pas  combien  la  vengeance 
privée  était  implacable  et  difficile  à  as- 
souvir. Les  temps  héroïques  touchent  à 
ceux  des  sacrifices  humains;  les  peuples 
ne  remontent  à  la  civilisation  que  par  un 
chemin  de  sang  et  de  larmes. 

(1)  Tertia  lab.  ,  fragm.  I.  — Rébus  .  jure  .  ju- 
dicalis  .  triginta  .  (lies  .  justi  .  sunlo. 

Fr.  .">. — Ni .  judicatum  .  facit .  aul  .  quips  .  endo  . 
em  .  jure  .  yindicit .  secum  .  ducito  .  vincito  .  aut . 
nervo  .  aul  .  compedibus  .  quindecim  .  pondo  .  ne. 
majore  .  aut .  si  .  volet .  minore  .  vinrito. 

(2)  Fr.  a.  —  Ëral  jus  inlerca  paciscendi  :  ac  ,  nigi 
pacli  forent,  habobaniur  in  vincuHs  dies  sexaginla  ; 
inlcr  eus  dies  Irinis  nundinis  conlinuis  ad  praUorem 
in  roncilium  proilucebanlur  ,  quantirque  pecuniic  ju- 
dirali  essont  prccdicabatur. 

(3)  Fr.  6.  —  ïerliis  aulora  nundinis  oapite  po»- 
nas  dabant,  aut  trans  Tiberim  percgre  vonuniibant. 
Si  plurcs  forent ,  quibus  rcus  csset  judicatus  ,  secarc 
si  vellenl  atque  partiri  corpus  addicli  sibi  hoininis 
permiseruut.  Teriiis  nundini.s  parles  sccauto.  Si  plus 
niinusve  secueiunt,  &q  fraude ,  eilo. 


J'émettrais  donc  au  moins  un  doute 
sur  la  manière  dont  cette  loi  devait  être 
interprétée  dans  les  siècles  reculés  où 
elle  n'était  encore  qu'une  coutume  peu 
écrite.  Plus  tard,  je  pense  en  effet  que 
l'adoucissement  des  mœurs  la  modifia  et 
la  rendit  telle  que  les  commentateurs 
l'ont  comprise.  Ce  fut  un  progrès  sem- 
blable à  celui  qui  s'opéra  ,  quand  .  au 
lieu  d'égorger  les  prisonniers  de  guerre, 
on  se  contenta  de  les  réduire  en  escla- 
vage. 

La  pénalité  tirée  des  anciennes  coutu- 
mes est  d'une  sévérité  atroce.  La  peine 
de  mort  y  est  prononcée  contre  ceux  qui 
mettent  le  feu  à  une  maison  ou  à  un  tas 
de  blé  placé  près  d'une  maison,  contre 
ceux  qui  dérobent  les  fruits  ou  la  moisson 
d'autrui,  qui  envoient  pendant  la  nuit 
leurs  troupeaux  dans  le  champ  d'un  voi- 
sin; leur  supplice  consiste  à  être  pendu 
aux  autels  de  Cérès.  Celui  qui  la  nuit 
coupe  l'arbre  de  son  voisin  ,  doit  payer 
vingt-cinq  livres  d'airain  ;  pour  quicon- 
que chante  des  vers  impies,  le  poison. 
Les  patriciens  conservent  encore  ou  éta- 
blissent la  peine  de  mort  contre  ceux  qui 
font  des  chansons  diffamantes  ou  fout 
partie  d'attroupemens  nocturnes.  Les 
plébéiens  à  leur  tour  obtiennent  des  ga- 
ranties contre  les  patriciens  oppresseurs. 
Si  le  patron j  dit  la  loi,  machine  pour 
nuire  au  client  ,  que  sa  tcte  soit  dé^'ouéc. 
Fatronus  si  clicnti  fraudein  fecerit,sacer 
esto.  La  terrible  formule  retombe  sur  ceux 
qui  eu  ont  tant  abusé.  Ce  n'est  pas  tout,  le 
patricien  conserve  le  pouvoir  judiciaire  : 
il  ne  faut  pas  qu'il  puisse  violer  impuné- 
ment l'équité  dans  l'exercice  de  ces  sain- 
tes fonctions.  Aussi  la  loi  décide  que 
le  juge  suborne  est  puni  de  mort,  le 
faux  témoin  précipité  de  la  tvche  Tar- 
péienne  {\).  De  la  sorte,  les  clieiis  ou 
membres  de  la  gens  que  le  patron  ap- 
pellera à  se  parjurer  pour  lui  ,  seront 
dans  l'alternative  ou  des  vengeances  de 
leur  chef,  ou  des  supplices  infligés  par  le 
législateur. 

Au  resie,  la  seconde  partie  de  la  Loi 
des  Douze  /V/i'/cv  contient  rétablissement 
d'une  institution  destinée  à  corriger  dans 
l'exécutiou  l'atrocité  des  lois  pénales.  On 
voit  dans  le  titre  l.V  que  le  dioil  est  donne 

(I)  Aulu-Gelle,  lib.  i ,  c.  1. 


32 


COURS  DE  DROIT  CRIMINEL, 


au  peuple  de  nommer  (1)  des  quesleurs 
pris  parmi  les  patriciens  ,  et  charj^t^s  de 
présider  au  jn^MMueiit  de  tout  crimi^  ein- 
porlaiU  la  peine  capitale;  ces  ijucsteurs 
étaient  appelés  questeurs  de  parricides. 
Le  peuple  peut  nn^me  se  démettre  du 
privilé:;e  de  connaître  (2)  des  crimes 
d'État,  et  en  renvoyer  l'instruction  et  le 
ju^'enient  aux  questeurs  qu'il  nommait 
spécialement  pour  chacune  de  ces  af- 
faires. 

L'institution  des  (;uesteurs  semble  avoir 
eu  pour  but,  au  moins  transitoire,  de 
poser  une  limite  à  la  redoutable  autorité 
des  décemvirs,  qui,  revêtus  du  pouvoir 
exécutif  et  législatif,  tendaient  encore  à 
envahir  en  entier  le  pouvoir  judiciaire. 
Cette  réunion  de  pouvoirs  devait  en- 
gendrer, ainsi  qu'on  le  vit  en  effet ,  la 
plus  monstrueuse  tyrannie.  Le  peuple 
voulut  avoir  des  garanties  contre  l'arbi- 
traire, du  moins  lorsqu'il  s'agissait  des 
crimes  les  plus  graves  et  des  peines  les 
plus  fortes;  il  voulut  même  une  arme 
dont  il  put  user  au  besoin  contre  les  dé- 
cemvirs eux-mêmes,  s'ils  devenaient  in- 
justes et  oppresseurs.  Appius,  qui  voulait 
flatter  le  peuple  pour  le  dominer  et  pour 
dominer  par  lui  le  sénat,  consentit  faci- 
lement à  ce  démembrement  de  son  auto- 
rité. Il  espérait  toujours  exercer  une 
immense  influence  sur  le  choix  des  ques- 
teurs et  sur  la  conduite  de  l'instruction 
qui  leur  serait  confiée.  Il  arriva  pourtant 
qu'après  la  réaction  politique  qui  le  pré- 
cipita du  faîte  des  honneurs  ,  il  fut  vic- 
time du  pouvoir  judiciaire  (o)  qu'il  avait 
réservé  au  peuple. 

Çuœstorcs  vient  de  fiun'siio  ,  instruc- 
tion ,  information.  Les  questeurs  étaient 
donc  principalement  considérés  comme 
juges  d'instruction.   Tout  ce  qui  se  rap- 

(1)  !..  II,  ,2ô,  De  (trig.jar.;  et  Cicer.  De  Re- 
publ.,  lib.  Il,  c.  31,  edil.  Aogelo  Wai.  —  ijueeslores 
consliluebanlur  à  populo,  qui  capitalibus  rthus  pra*- 
essenl  :  iii  appt'iljbanlur  quiiilorcs  parricidii  ,  clc. 

(2)  La  ngle  généralo  pos»;e  par  les  xii  labiés  était 
qae  le  parriridiutn  w  [louvail  être  jugé  que  par  le 
peuple  dans  les  comices  des  centuries.  CVji  sans 
doute  une  des  concessions  (jue  Ot  Appius  aux  pic- 
béiens  pour  se  rendre  populaire. 

(."5)  Il  se  tua  dans  sa  prison  pour  éviter  la  peine 
capitale.  Hans  celte  rirronstani  c  ,  le  peuple  ne 
nomma  pas  de  questeurs ,  et  exerçti  ses  fondions 
judiciaires  par  &C3  iribuDs  cl  par  luimOme. 


portait  à  l'information  judiciaire  était 
de  leur  compétence.  C'étaient  eux  qui 
présidaient  (1)  à  la  torture,  depuis  appe- 
lée (jHcslion  :  la  torture  était  regardée 
comme  inséparable  de  toute  instruction 
en  matière  de  crime  capital  ;  elle  ne  se 
donnait  qu'aux  esclaves. 

Dans  l'ancieime  Rome,  les  maîtres  eux- 
mêmes  pouvaient  donner  la  question  à 
leurs  esclaves,  en  vertu  de  la  juridiction 
du  pouvoir  paternel.  Ils  convoquaient 
leurs  amis  et  leurs  hôtes  au  foyer  de  fa- 
mille, devant  les  Lares  domestiques,  et 
là  ils  procédaient  au  moyen  de  la  tor- 
ture (2)  à  leurs  investigations  judiciaires. 

On  dressait  procès-verbal  des  réponses 
qui  étaient  faites  par  les  malheureux  pa- 
tiens,  on  le  faisait  signer  par  les  témoins, 
puis  on  fermait  soigneusement  les  ta- 
blettes où  il  était  écrit,  pour  ne  le  pro- 
duire qu'au  jour  du  jugement. 

Après  l'établissement  des  quesleurs,  la 
question  ordonnée  en  justice  se  donnait 
publiquement  au  milieu  du  Forum. 

La  question  fut  soumise  plus  tard  à  de 
nouvelles  règles  lors  de  l'institution  des 
préteurs.  JNous  reviendrons  dans  le  cours 
de  cette  histoire  sur  cet  important  sujet. 

L'établissement  d'une  magistrature  spé. 
ciale  nommée  par  le  peuple  pour  les  cri- 
mes capitaux,  marque  une  ère  nouvelle 
dans  la  procédure  romaine.  Les  crimes 
commis  par  les  cliens  des  sénateurs 
échappent  à  la  juridiction  du  chef  de  fa- 
mille pour  tomber  dans  celle  du  ques- 
teur ;  ceux  commis  par  les  pères  con- 
scrits n'ont  pas  le  privilège  de  l'impu- 
nité ,  la  loi  ne  fait  plus  acception  (3)  de 
personnes,  pas  plus  pour  protéger  que 
pour  condamner,  i.nhn  le  meurtre  et 
l'assassinat  ne  sont  plus  abandonnés  aux 
poursuites  privées,  régularisées  seule- 
ment par  une  espèce  de  visa  judiciaire. 
Ces  crimes  sont  compris  sous  (À)  le  nom 
générique  de  parricidiuni.  Les  compo- 
sitions pécuniaires  ne  sont  plus  arbitrai- 
res :  elles  sont  réglées  pour  toutes  les 
circonstances  graves.  Dans  le  cas  de  la 

f  l)  Sigonius  ,  De  J urc  italien. 

{'!)  Voyez  la  v  leron  ,  p.  I08  ,  t.  vu. 

(.")  T.  i),  fr.  1.  Vêlant  xii  tabula*  leges  pnvis  ho- 
minibus  irrogari.  Cicvro  ,  pro  dçmu  tua, 

(i)  Il  parait  cependant  que  la  connaissance  de  ces 
crimes  oc  fut  ùléc  aux  décemvirs,  puis  aux  consuls, 
qui:  lors  de  l'iDSlilulion  dcâ  préteurs. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


33 


rupture  d'un  membre ,  la  vieille  loi  du  J  devait  se  présenter  nu  ,  les  reins  ceints 
talion  (1)  est  applicable,  711  c^^/;^eo7?^^5Cf7^ 
s'il  n'y  a  pas  d'arrangement  ;  et  un  peu 
plus  loin,  l'indemnité  est  fixée  à  trois 
cents  «s  s'il  s'agit  d'un  homme  libre,  à 
cent  cinquante  s'il  s'agit  d'un  esclave  (2). 
Il  semble  qu'il  y  a  un  progrès  immense  à 
compter  l'esclave  pour  la  moitié  de  la 
valeur  d'un  homme  libre,  et  à  lui  don- 
ner des  protections  légales.  Cependant 
cette  amende  était  peut-être  instituée  en 
faveur  du  maître,  dont  les  intérêts  étaient 
lésés  par  l'incapacité  de  travail  de  son 
esclave.  Pour  un  autre  genre  de  délit  con- 
tre les  personnes,  les  injures,  la  compo- 
sition pécuniaire  est  fixée  à  vingt-cinq 
livres  d'airain  (3). 

La  procédure  criminelle  et  la  pénalité 
relatives  aux  crimes  contre  les  person- 
nes offrent  des  caractères  particuliers 
qu'il  est  bon  de  connaître.  On  avait  le 
droit  de  tuer  le  voleur  pris  la  nuit  en 
flagrant  délit,  et  le  voleur  de  jour  qui 
se  défendait  avec  une  arme. 

L'enfant  convaincu  de  vol  et  désarmé, 
était  (4)  amené  devant  le  juge  ou  décem- 
vir  et  battu  de  verges.  L'esclave  reconnu 
coupable  de  vol  manifeste  était  roué  de 
coups,  et  précipité  du  liaut  de  la  roche 
Tarpéienne. 

Quant  à  l'homme  libre  et  arrivé  à  l'Age 
de  puberté,  il  appartenait  à  celui  au 
préjudice  de  qui  il  avait  commis  le  vol, 
s'il  ne  se  défendait  pas,  et  si  le  crime 
avait  été  commis  en  plein  jour.  On  appe- 
lait voleur  manifeste  celui  chez  lequel 
on  retrouvait  l'objet  volé,  en  observant 
les  cérémonies  suivantes.  Le  proprié- 
taire, qui  se  portait  partie  plaii^nante, 


(1)  Si  membrum  rapil,  ni  cum  co  pascit ,  talio 
eslo.   FesUi3,V.  Talionis. 

(2)  Tit.  a  ,  fr.  Z.  Proplor  os  vero  fiacluin  aul  col- 
lisum  trecentoruin  assiuin  pœna  crut  :  al  si  servo  , 
centuin  cl  quinquacinla.    Gaïus  ,  instilul.,  •;  22."i. 

{7>)  Til.  V,.  fr.  1.  Si  injutiam  laxil  .  alleri  .  vi^inli. 
quinque  .  œris  .  pœnœ  .  sunlo.  A.  Gellius  ,  lit).  \x  , 
c.ip.  1. 

(')  Ex  coleris  autem  manifeslis  furibus  liboros 
verl)erari,  addicique  jusserunl  ,  ei  cui  raciura  fur- 
lun>  csset  ,  si  modo  id  liici  fccissonl  ,  neque  so 
4elo  dol'ondissonl  :  servos  itoin  furli  manilVsii  pron- 
sos  verbcribus  aflici  el  c  saxo  privcipilari  ;  sod  pue- 
ros  impubcros  pra>loris  arbilralii  verberari  voluf- 
rnnl,  noxamquo  ab  bis  factam  sarciri.  A.  Gellius, 
lib.  Il ,  c.  IK. 


d'une  toile  de  lin,  un  plat  à  la  main ,  sur 
le  seuil  de  la  maison  soupçonnf'e  .  y  en- 
trer (1)  dans  ce  bizarre  appareil,  et.  s'il 
y  trouvait  l'objet  qui  lui  avait  été  dérobé, 
il  mettait  la  main  sur  le  voleur,  qui  était 
reconnu  pour  être  voleur  manifeste.  On 
retrouve  dans  cette  espèce  d'inforrra'ion 
criminelle,  les  traces  du  vieux  symbo- 
lisme religieux.  Le  plat  était  le  signe  de 
la  demande.  La  nudité  était  une  garan- 
tie contre  la  fraude  :  le  plaignant  ne 
pouvait  pas ,  en  cet  état ,  introduire  fur- 
tivement l'objet,  et  se  dire  volé.  Celui 
qui  était  convaincu  au  moyen  de  ces  cé- 
rémonies payait  le  triple  de  l'objet  volé, 
s'il  avait  cette  valei:r  à  sa  disposition; 
autrement  il  devait  donner  sa  personne. 
Celui  qui  était  convaincu,  mai-^  sans  être 
voleuj'  77ianifeste,  payait  le  double  de 
l'objet  dérobé.  Ainsi  la  pénalité  était 
proportionnée  à  la  qualité  des  indices  et 
non  à  la  gravité  du  crime.  En  théorie, 
une  législation  qui  procède  d'après  de 
pareils  principes  semble  absurde.  Dans 
la  pratique,  elle  a  moins d'inconvéniens 
qu'on  ne  pense.  En  France,  jusqu'en  1789 , 
on  a  condamné  d'après  la  qualité  des  in- 
dices. Le  criminel  qu'on  reconnaissait 
manifestement  coupable  d'assassinat  était 
condamné  au  dernier  supplice.  Celui 
qui  n'en  était  que  vi'Iu'mente/ncnt  soup- 
çonné était  seulement  envoyé  aux  galères 
pour  toute  sa  vie.  Le  même  usage  se  pra- 
tique encore  dans  plusieurs  pays  d'Italie. 
En  droit,  il  ne  peut  pas  se  justifier.  En 
fait,  le  jury,  qui.  abusant  de  son  irres- 
ponsabilité, doit  pouvoir,  (juand  il  n'est 
pas  pleinement  convaincu  d'un  assassi- 
nat, écarter  la  préméditation  ou  admet- 
tre des  circonstances  attéiuiantcs,  arrive 
aux  mêmes  résultats  qui"  les  tribunaux 
criminclsd'ltalip.  L'omnipotence  du  juge 
produit  les  mêmes  effets  que  les  pres- 
criptions étroit»  s  de  la  loi  pénale  fondée 
sur  la  gradation  des  preuves.  Les  déceui- 
virs  s'étaient  réservé  la  connaissance  de 
tous  les  crimes  autres  que  les  crimes  ca 

(l)  Conccpti  cl  oblali  furli  pœna  ex  loge  xii  la- 
bularum  inpli  t'sl.  —  Prircipil  lex  qui  qua;rorc  ve- 
lil  ,  luidus  <|ua'ral ,  linloo  cinclus  ,  lancein  habons  ; 
qui  si  qiiiil  invoneril ,  jubol  el  lex  furlum  manifos- 
lum  esse.  Gaïus  ,  Inslitut. ,  lilt.  iil  ,  p.  Il><).  Voir 
M.  Miibelel,  His(.  romaine:  Hujo  ,  Histoire  du 
Droit  romain. 


34 


COURS  DE  DROIT  CRIMINEL 


pilaux.  Cliacuii  doux  reiulail  ù  son  tour 
la  jiislice  tous  les  tli\  jours  (1),  et  avail 
alors  les  lioimeuis  des  licteuis  portant 
les  faisceaux.  Ou  sait  l'abus  que  lit  A|)- 
piusde  ce  pouvoir  judiciaire  dans  la  nial- 
lieureus»'  alïaire  de  \  ir^iuie.  Les  plé- 
béiens eurent  Ifur  Lucrèce  ,  et  le  couteau 
fumant  de  Virginius  dévoua  à  l'exécra- 
tion populaire  la  tyrannie  des  déceutvirs. 
Dans  notre  siècle,  où  la  philosophie  de 

I  histoire  a  j;énéralisé  la  manie  de  voir 
des  symboles  parlonl  où  nous  étions  ac- 
coutumes  à  adint  ttre  des  faits  inléressans 
et  des  événemens  dramatiques,  on  n'a 
pas  manqué  de  contester  U  vérité  du  bel 
épisode  où  Tite-Live  raconte  le  meurtre 
de  Virginie.  H  est  possible  que  la  tradi- 
tion et  le  chroniqueur  aient  embelli  de 
quelques  ornemens  le  fait  primitif^  mais 
vouloir  le  nier  d'uno  manière  absolue  , 
c'est  tomber  dans  cet  esprit  de  système 
au  moyen  duquel  on  pourrait  bien,  au 
bout  de  deux  mille  ans.  présenter  Napo- 
léon comme  un  type  fabuleux  et  un  sym- 
bole historique,  en  contestant  que  ce  nom 
ait  jamais  été  celui  d'un  personnage 
réel.  Une  philosophie  vraiment  chré- 
tienne doit  se  garder  avec  soin  de  cette 
dangereuse  tendance  de  la  critique  mo- 
derne. 

L  n  autre  fait  relatif  à  l'origine  de  la  loi 
des  douze  Tables  a  été  également  mis  en 
doute  par  les  historiens  et  les  juriscon- 
sultes du  dix-neuvième  siècle,  tant  Alle- 
mands que  Français.  Je  veux  parler  de 
l'ambassade  solennelle  (2)  qui  aurait  été 
envoyée  de  r»ome  à  Athènes  r<in452  avant 
J.-C.  pour  étudier  les  lois  de  cette  con- 
trée. On  donne,  il  faut  l'avouer,  des  rai- 
sons assez  solides  à  l'appui  de  ce  doute. 

II  e>.t  assez  extraordinaire,  ainsi  qu'on  le 
remarque,  que  les  historiens  grecs  du 
temps  n'aient  fait  aucune  mention  d'un 
événement  qui  devait  11  itler  à  un  si  haut 
degré  la  vanité  nationale  (3).  D'ailleurs, 

(1)  Voir  Tite-Livp. 

(2)  Elle  aurait  ou  pour  chcti  principaux  Spurius 
Poithuiiiiu»  ,  SerTMis  Sulpirius  et  A.  Manlius  ,  per- 
sonnages coiisulaireâ  ,  ({ui  seiaienl  parlis  mut  truis 
galères  décorées  avec  loul  le  Une  ((uc  Rome  pouvait 
déployer  h  ceMe  époque.   Vo-r  Tito-Liie. 

(.")  M.  l'onreU't  fi  dirers  auteurs  de  droit  soa- 
liennenl  re  systéiup.  .M.  .Michelti  lappule  sar  des 
raisons  assex  nrurcs  :  les  premiers  liisloriens  de 
Rome  furonl  leg  Grecs  el  remonieoi  ù  la  sccyndc 


,  PAR  M.  ALBERT  DU  ROYS, 

trouve-ton  dans  la  loi  des  douze  Tables 
(|uel(|ue  imitation  des  loisde  Solon?]Nous 
avons  déjà  vu  l'anlagonisme  i\\\\  existait 
entre  la  constitution  de  la  famille  ro- 
maine et  celle  de  la  famille  athénienne. 
La  pénalité  n'offre  pas  non  plus  do  rap- 
ports bien  intimes.  Cependant,  il  y  a  une 
disposition  de  la  loi  qui  est  la  même 
dans  la  législation  desdécemvirs  et  dans 
celle  de  Solon,  c'est  celle  qui  donne  droit 
de  tuer  le  voleur  de  jour,  qui  se  défend 
avec  une  arme,  et  le  voleur  de  nuit  même 
sans  armes.  Mais  cette  loi  est  fondée  sur 
un  principe  de  défense  personnelle  qui 
doit  être  commun  ù  tous  les  peuples. 
Elle  existait  chez  les  Hébreux.  Peut-être 
y  aurait-il  de  plus  grands  rapprochemens 
à  faire  entre  les  procédures  criminelles 
des  Romains  et  des  Athéniens.  Ainsi 
quand  les  deux  parties  s'accordaient 
avant  le  jugement,  le  préteur  ratifiait 
leurs  accords,  comme  le  juge  était  obligé 
de  le  faire  à  Athènes.  Le  coucher  du  so- 
leil terminait  le  jugement  et  fermait  les 
tribunaux,  solis  occasus  suprema  tcm- 
pestas  esLo.  Petit  fait  observer  que,  sui- 
vant la  loi  de  Solon,  les  arbitres  sié- 
gtaient  aussi  jusqu'au  soleil  couchant. 
INIais  la  similitude  de  lois  et  d'usages  nés 
de  la  loi  naturelle  et  d'habitudes  com- 
munes à  tous  les  peuples  de  l'antiquité 
païenne  n'a  rien  que  de  simple  et  de  na- 
turel. On  pourrait  tirer  peut-être  des  in- 
ductions plus  puissantes  de  l'établisse- 
ment des  ^/iuci^iore^  parricidii.  Cette  in- 
stitution semble  se  rapporter  à  celle  de 
l'archonte  introducteur  des  causes  de- 
vant les  cour.s  de  justice.  L'idée  de  la 
création  des  décemvirs  eux-mêmes  pour- 
rail  être  rattachée  à  l'archontat  d'Athè- 
nes, qui  comptait  aussi  dix  magistrats 
chargés  de  l'administration  piincipale 
des  affaires  de  la  répub  ique. 

Enfin.  Cicéron  cite  cotnme  étant  pres- 
que textuellement  tirée  des  lois  de  Solon 
la  disposition  de  la  loi  des  douze  Tables 

{guerre  punique.  Ils  devaient  accueillir  avec  partia- 
lité cl  ciiibeilir  d\)rni-iii('nl  toute  tradition  à  laquelle 
leur  or(;ueil  national  était  intéressé.  Lis  liisloiiens 
que  nous  avons  conservés  ne  s'accordent  pas  sur  lo 
lieu  où  celle  ambassade  aurait  été  envoyée.  Titc- 
Live  ne  la  fait  aller  <|irà  Athènes;  Denis  d'ilalicar- 
nasse  dans  toutes  les  villes  de  la  Grèce  ,  excepté 
Sparte  ;  Trébonien  à  Sparte  seulement  ;  Tacite  dans 
toute»  les  villes  connues,  accHii  quœ  utquç  cgrtgxa. 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


^ 


qui  défendait  le  luxe  des  funérailles,  |  poindre  pour  les  plébéiens.  Cette  légis- 
et  les  lamentations  qui  les  accompa-  lation  est  toute  pleine  de  cette  dualité 
gnaient  (1).  puissante  qui  ne  s'éteignit  qu'avec  la  ré- 

Mais  quand  même  on  reconnaîtrait  i  publique;  elle  respire  la  lutte  et  le  com- 
dans  plusieurs  portions  du  droit  public  |  bat  entre  le  principe  aristocratique  et  le 
et  privé  adopté  alors  à  Rome  quelques  i  principe  populaire.  Placée  comme  un 
emprunts  faits  au  droit  attique  .  et  il  i  antique  monument  sur  le  seuil  d'un  nou- 
faut  avouer  qu'il  n'y  a  à  cet  égard  que  de  ^  veau  moiide ,  elle  fut  révérée  par  la  caste 

patricienne  comme  un  témoignage  de  sa 
splendeur  des  anciens  jours;  par  le  plehs, 
comme  la  première  garantie  obtenue 
contre  une  intolérable  oppression.  Les 
jurisconsultes  romains  étaient  élevés 
dans  le  respect  de  ce  code  vénérable  que 
les  àiècles  entouraient  de  leur  pres- 
tige :  leur  patriotisme  partial  le  mettait 
bien  au-dessus  des  lois  de  Lycurgue  ,  de 
Dracon  et  de  Solon  ;  la  loi  des  douze  Ta- 
bles était  pour  eux  ce  que  la  grande 
charte  d'x\ngleterre  fut  pour  les  Black- 
stone  ,  les  Burke  et  les  Erskine.  Fi- 
dèle aux  vieilles  religions  légales  de 
sa  patrie.  Cicéron.  au  milieu  du  scepti- 
cisme des  derniers  temps  de  la  républi- 
que ,  ne  craignait  pas  de  s'écrier  :  <  Dus- 
i  sé-je  révolter  tout  le  monde,  je  dirai 
c  hardiment  mon  opinion.  Le  petit  livre 

<  des  douze  Tables,  source  et  principe 
«  de  nos  lois,  me  paraît  bien  préférable 
«  à  tous  les  livres  de  philosophie,  et  par 

<  son  autorité  imposante  et  par  sa  haute 
c  utilité  (1).  > 

Albert  du  Boys. 


légères  présomptions  ,  on  ne  devrait  pas 
en  conclure  que  l'ambassade  dont  parle 
Tite-Live  ait  réellement  eu  lieu.  Suivant 
plusieurs  autres  auteurs,  les  décemvirs 
eurent  recours,  pour  la  confection  et  la 
rédaction  de  leurs  lois,  à  un  Grec  banni 
d'Éphèse,  appelé  Herraodore  (2).  Cette 
espèce  de  secrétaire  du  décemvirat  au- 
rait bien  pu  mêler  à  l'ouvrage  auquel  il 
concourut  quelques  élémens  de  la  légis- 
lation empruntée  à  la  Grèce. 

Disons  pourtant  que  ces  élémens  y  sont 
tellement  épars  qu'ils  peuvent  à  peine  y 
être  aperçus.  La  dure  et  sévère  physio- 
nomie de  la  vieille  Rome  est  fortement 
empreinte  dans  ces  tables  d'airain.  La 
loi  décemvirale  ,  comme  Janus  ,  est  à  la 
fois  tournée  vers  le  passé  qu'elle  résume, 
et  vers  l'avenir,  dont  elle  contient  les 
germes.  La  puissance  paternelle  et  patri- 
cienne y  rayonne  encore  avec  éclat, 
mais  un  nouveau  jour  commence  à  y 

(1)  De  Legib.,  lib.  ii. 

(2)  Pline  dit  que  l'on  éleva  une  statue  à  Hermo- 
dore  sur  la  place  des  Comices  ;  Strabon  aflirme 
qu'Uermodore  scripsil  quasdam  leges  romanas  ;  et 
Pomponius  dit  :  fuisse  decemciris  leguin  ferendarum 
auctorem. 


(!)  Cicero,  De  Oralore  ,  îib.  iii. 


REVUE. 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE , 

HISTOIRE  DE  LA  NAISSANCE  DE  L'ÉGLISE,  DE  SON  OHGAMSVTION  ET  DE  SES 
PROGRÈS  PENDANT  LE  PREMIER  SIÈCLE,  |)ar  F.  SALVADOR,  H  vol.  in-S\ 
Paris,  1830. 


M.  J.  Salvador  est  juif:  il  a  publié  de- 
puis (|uelques  années  une  Histoire  des 
institutions  de  Moïse  et  du  peuple  hébreu  , 
destinée,  comme  il  nous  l'apprend  lui- 
mOme,  <>  présenter  les  principe^:  rpnsii- 


tutifs  de  l<r  sagesse  infellectuelle  et  de 
rorg;anisiition  sociale  des  Juif\  sous  un 
aspect  tout  différent  de  ce  ffu'on  at^ait 
coutume  d'admettre  ,  c'est-à-dire,  à  effa- 
cer tout  caractère  merveilleux  ,   lontf* 


3() 


JÉSUS-CIIRTST  ET  SA  DOCTRTNK. 


trace  d'inspiralion  rcli^'ieuse  des  livres 
de  l'ARcien  Teslninenl,  et  à  réduire  Tliis- 
\o\vc  vl  \.\  Irgislalioii  mosaïques  aux  pro- 
portions tlii  pur  iKiLuralisinc.  Ce  n'est 
pas  chose  nouvelle  assuréiiienl  ({trune 
sfinblablt*  terilativ»';  nous  avons  assez 
de  livres  ilans  lesquels  Abraham  cesse 
d'<Mre  le  pcre  des  croyaiis ,  pour  devenir 
un  sage,  un  philosophe,  fondateur  de 
la  cite  jiii\-c  :  où  Ion  voit  I\loiî.e  chanj^é 
en  un  j;(^nie  éiiiinemmeut  constituant, 
qui  tient  fort  bien  sa  place  entre  Ly- 
curgue  et  l'abbt^  Syeyès  ;  les  prophètes, 
les  tins  de  Dieu  ,  correspondre,  dans  leur 
genre  ,  aux  êtres  favorisés  ,  (/u'on  appel- 
lerait de  nos  jours  les  en  fans  de  l'intelli- 
gence _,  des  arts,  ou  du  génie,  etc.  Aujour- 
d  hui ,  le  même  auteur  lente  de  pratiquer 
absolument  la  mOme  opération  sur  le 
christianisme.  C'est  l'affaire  de  deux  vo- 
lumis//z-8",  ni  plus,  ni  moins,  après 
lesquels  M.  Salvadoi  s'applaudira  ,  sans 
doute,  d'avoir  dit  son  dernier  mot  sur 
les  religions  présentes  et  passées  ,  en  at- 
tendant qu'il  veuille  bien  s'exercer  sur 
les  religions  futures. 

Plusieurs  de  nos  lecteurs,  ceux-là  sur- 
tout qui  s'occupent  de  l'étude  sérieuse 
de  la  religion,  ont  peut-être  remarqué 
plus  d'une  fois  que  la  lecture  de  certains 
apologistes,  môme  renommés  ,  du  chris- 
tianisme, vous  laissait  froids,  mécon- 
tens  ,  faisait  naître  des  diflicultés  aux- 
quelles on  n'avait  pas  songé  d'abord  ; 
tandis  que,  par  un  singulier  contraste, 
il  arrive  souvent  que  les  objections  diri- 
gées contre  la  pureté  du  dogme  catho- 
lique ne  font  (lue  rendre  l'ûme  plus  ras- 
surée ,  plus  calme,  plus  forte  dans  ses 
convictions,  et  plus  disposée  à  bénir 
Dieu  de  l'inestimable  bienfait  de  la  foi. 
Ceci  ne  tient  pas  seulement  aux  défauts 
particuliers  des  controverses,  mais  à  une 
cause  plus  générale  et  plus  profonde,  cpii 
louche  à  la  nature  même  des  croyances 
religieuses. 

La  foi  ne  s'établit  pas,  ne  doit  pas 
s'établir,  en  général,  par  voie  de  raison- 
nement, parce  qu'elle  n'est  pas  un  pro- 
duit (le  la  raisou  huuiaine.  De  là  vient 
que  toute  religion  (|ui  ne  dépasserait  pas 
la  sphère  de  la  raison  .  (jui  pourrait 
être  démontrée  matUénialn/uement  ,  se- 
rait fausse  ,  par  cela  seul.   La  foi  calho- 


par  voie  d'enseignement  et  d'autorité  ; 
elle  se  révèle  à  l'inlelligence  ainsi  qu'une 
luniicre surnaturel teéclairant  tout  ho f/i me 
venant  en  ce  monde.  Telle  est  l'idée  que 
tous  les  peuples  ont  toujours  eue  de  la 
reli;,'i()n  :  ils  ont  vu  en  elle  un  fait  d'un 
ordre  supérieur,  une  doclriiui  enseignée 
d'en  haut,  une  loi,  un  véritable  joug 
imposé  à  l'esprit  et  au  cœur,  et  jamais 
un  simple  élément  de  l'activité  humaine. 
Aussi  peut-on  dire  (jue  toutes  les  objec- 
tions qui  attaquent  l'autorité  religieuse 
tendent  à  détruire  la  notion  mêuie  et 
l'essence  d(^  la  religion. 

Quand  nous  disons  que  le  raisonne- 
ment n'est  pas  la  voie  naturelle  pour 
établir  la  vérité  dogmatique  ,  nous  ne 
prétendons  pas  que  les  hommes  qui  ont 
été  assez  malheureux  pour  arrivera  leur 
complet  développement  intellectuel  sans 
connaître  cette  vérité  ,  ou  qui  ont  eu  le 
malheur  plus  grand  encore  de  la  repous- 
ser, ne  puissent  être  ramenés  à  la  religion 
par  le  bon  usage  de  leur  raison.  Tel  est, 
au  contraire,  le  moyen  dont  se  sert  sou- 
vent la  grûce  divine  ,  dans  des  cas  qui , 
comparésà  la  loi  commune,  ne  sont  pour- 
tant qu'exceptionnels.  INous  sommesd'ail- 
leurs  pleinement  convaincus  que  toute 
raison  saine  et  droite,  conduite  d'après 
les  règles  propres  de  sa  nature,  doit  né- 
cessairement arriver  tôt  ou  tard  à  l'al- 
ternative de  se  nier  elle-même,  d'expirer 
dans  le  vide  ou  de  se  jeter  dans  les  bras 
de  la  foi  ;  mais  il  faut  pour  cela  une 
force  de  pensée  ,  une  constance  de  tra- 
vail et  un  désintéressement  des  circon- 
stances extérieures  dont  peu  d'ûmes  sont 
susceptibles.  La  plupart  des  non-croyans 
mal  dirigés  ou  préoccupés  de  tout  autre 
intérêt  demeurent  en  chemin  ;  les  seuls 
esprits  d'élite  ont  le  courage  de  pousser 
jusqu'au  bout,  et  l'on  ne  peut  nier  que 
les  exemples  et  aveux  de  ces  derniers 
n'aient  beaucoup  servi  de  nos  jours  à 
faciliter  la  solution  de  la  question  reli- 
gieuse. 

Au  fond,  il  n'appartient  ni  aux  croyans 
ni  aux  incroyans  de  changer  cette  ques- 
tion. Le  christianisme  repose  sur  des 
laits.  Ces  faits  sont  attestés  non  seule- 
ment par  des  témoignages  écrits,  revêtus 
de  tous  les  caractères  de  crédibilité , 
mais  par   une  tradition  perpétuelle  non 


li(iuc  est  transmise  au  sein  de  l'Eglise,  i  interrompue ,  toujours  vivante ,  ei  par- 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


37 


lant  au  sein  d'une  société  instituée  par 
Celui-là  même  qui  a  fondé  la  religion 
chrétienne,  avec  laquelle  cette  société 
est  identiliée.  Cette  société  n"a  cessé  d'a- 
Toir  son  organisation,  son  chef  suprême, 
ses  ministres  se  succédant  les  uns  aux 
autres,  se  transmettant  les  vérités  en- 
seignées, et  les  communiquant  aux  mem- 
bres répandus  sur  toute  la  face  de  la 
terre.  Elle  a  fait  cela  au  milieu  des  per- 
sécutions, des  schismes,  des  discussions 
et  des  critiques  les  plus  envenimées,  en 
face  des  efforts  réunis  de  la  puissance  , 
de  la  sagesse  et  de  la  science  humaines, 
sans  jamais  être  arrêtée  ,  ni  hésiter  un 
seul  moment  dans  sa  marche.  Chaque 
fois  qu'on  a  tenté  d'altérer  la  pureté  de 
ses  traditions  ou  de  changer  l'ordre  de 
sa  succession  pastorale,  un  cri  unanime 
s'est  élevé  pour  arrêter  les  novateurs  ou 
pour  les  repousser  au  dehors.  Sa  foi  est 
la  même  qu'elle  professait  au  sortir  du 
cénacle;  ce  qu'elle  enseigne,  c'est  ce 
qu'ont  enseigné  ses  pontifes ,  ses  con- 
ciles et  ses  docteurs,  sans  altération, 
sans  variation,  depuis  dix-huit  cents  ans. 

De  plus ,  cette  société  se  présente 
comme  rhériti^"re  naturelle  et  néces- 
saire ,  ou  plutôt  comme  la  continuation 
d'une  autre  société  divinement  instituée 
comme  elle  ,  qui  a  reçu  le  dépôt  de  la 
vérité  dès  l'origine  destemps,  aveccharge 
de  le  conserver  jusqu'à  l'époque  déter- 
minée long  -  temps  d'avance  .  époque  à 
laquelle  les  ligures  devaient  faire  place 
à  la  réalité ,  l'attente  et  le  désir  à  la  pos- 
session ,  la  loi  de  rigueur  à  la  loi  de 
grâce. 

C'est  ainsi  que,  présente  dans  tous  les 
temps,  présente  aux  lieux  les  plus  recu- 
lés, remplissant  le  monde  et  les  Ages, 
elle  apparaît  non  seulement  comme  l'au- 
torité la  plus  imposante  qui  soit  dehout 
sous  le  ciel ,  mais  comme  la  seule  auto- 
rité religieuse  qu'il  soit  possible  d'ima- 
giner. 

Son  symbole  ne  repose  point  sur  des 
idées  purement  spéculatives  ,  mais  sur 
des  faits,  des  faits  extraordinaires  sans 
doute ,  mais  palpables  et  païens ,  pu- 
blics ,  vus  par  une  multitude  de  témoins 
dont  la  plupart  se  sont  fait  égorger  plu- 
tôt que  de  les  révoquer  en  doute  ;  des 
faits  acceptés  par  tout  ce  qu'il  y  a  eu  de 
plus  grand,  de  plus  éclairé  au  monde; 

TOMB  VIII.  —  n»   43.  t8.'l). 


attestés  par  le  témoignage  des  pontifes, 
des  docteurs  et  des  martyrs ,  trois  classes 
de  témoins  qui  ne  cessent  de  se  répondre 
d'âge  en  âge,  et  qui  marquent  chaque 
siècle  du  Christianisme  d'un  triple  sceau 
d'autorité ,  de  génie  et  de  sang. 

Des  faits  de  cet  ordre  sont  désormais 
hors  de  toute  discussion. .Yoaz  bis  inidem; 
dit  la  jurisprudence  humaine.  Or,  ici  la 
cause  a  été  jugée  d'une  manière  assez 
solennelle.  Pour  y  revenir,  il  faut  se  ré- 
soudre à  renverser  le  fondement  de  toute 
certitude  traditionnelle,  à  professer  le 
plus  entier  scepticisme  en  histoire ,  et 
c'est  là  que  nous  voyons  aboutir  chaque 
jour  les  attaques  dirigées  contre  la  vérité 
des  faits  évangéliques. 

La  philosophie  du  dix-huitième  siècle 
y  est  arrivée  il  y  a  long-temps.  Ce  fut 
Dupuis  qui  ,  venu  le  dernier  ,  se  chargea 
de  formuler  une  explication  de  l'Évan- 
gile, qui  implique  de  la  manière  la  plus 
formelle  la  négation  de  l'histoire.  De  son 
côté,  le  protestantisme  allemand  arrive 
sur  le   môme   terrain  .   poussé   par  ses 
propres  théologiens,  tels  que  Eichorn, 
Bauer.  Daub,   Herder,   IN'éander,    Ifegel, 
et  y  parait  déhnitivement   installé   par 
îSchleiermacher  et  par  Strauss.  Eniîn,  il 
n'est  pas  sans  intérêt  de  voir  le  judaisme 
venir  à  son  tour  jusqu'à  la  même  limite. 
Son  allure,   il  est  vrai,  n'est  pas  aussi 
libre  et  déterminée  que  celle  de  ses  de- 
vanciers; il  hésite  encore,  il  tâtonne,  il 
a  recours  aux  expédiens.  Mais,  quoi  qu'il 
en  soit,  le  livre  de  M.  Salvador,  malgré 
toutes  les  précautions  oratoires  dont  il 
s'entoure ,  ne  peut  être  considéré .  tout 
au  plus,  que  comme  un  temps  d'arrêt  mo- 
mentané sur  la  pente  à  laquelle  Strauss 
et  Dupuis  se  sont  abandonnés ,  et  qui  ne 
saurait  manquer  d'entraîner  irrésistible- 
ment tous  ceux  qui  y  posent  le  pied. 

ISous  verrons  en  effet  que,  quoiqu'^ 
M.  Salvador  se  soit  proposé  ^  nous  dit-il , 
de  rctablir  les  faits ,  et  qu'il  affirme  au 
fond  la  rcalitc  de  l'Iustoire  privée  du 
Fils  de  Marie  (1; ,  son  opinion  ne  diffère 
pas  beaucoup  au  fond  de  celle  des  au- 
teurs qui  ne  voient  dans  l'Evangile  qu'un 
tableau  lO/nposc  ent  il  rement  d'ima^in,:- 
tion  pour  donner  aux  crojances  de  ses 

(I)  Pourquoi  Phiétoire  privée  du  fiU  de  Mari*  >c~ 
rjil-€lle  plus  réelle  que  son  histoire  publique.^ 


38 


.lÉSrS-CîîRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


iin'cntcurx  la  forme  et  l' intérêt  d'une  lc~ 
f^endc  ,  qu'elle  y  revient  en  dernier  ré- 
sultat ,  qu'elle  est  sujette  aux  uK'^mes  in- 
convénieus  et  aux  uiômes  objections.  Ce 
n'est  donc  pas  sans  raison  que  INI.  Salva- 
tlor  proIVsse  pour  ces  auteurs,  et  en  par- 
ticulier pour  Strauss,  une  certaine  sym- 
pathie. 

Mais  avant  d'aborder  l'exposition  de 
son  système  ,  nous  croyons  important 
d'arrêter  un  moment  l'attention  du  lec- 
teur sur  les  opinions  philosophiques  de 
IM.  Salvador,  qu'il  exprime  du  reste  assez 
clairement  i\  l'ouverture  de  son  livre.  — 
Les  premières  lignes  de  son  premier  cha- 
pitre nous  indiquent  une  loi  générale  de 
l'espèce  humaine  ,  qui  n'est  autre  chose 
querapplicationdusystèmedelag^rfli'/7rt- 
tion  physique  à  l'histoire  de  l'humanité. 
Cette  loi  est  déterminée  par  deux  ten- 
dances, deux  nécessites ,  dit  l'auteur; 
l'une  qu'on  peut  appeler  de  répulsion , 
<  qui ,  ayant  exigé  des  hommes  de  se 
disputer  sur  la  terre  pour  la  posséder  et 
pour  la  remplir,  a  opposé  aussitôt  des 
obstacles  multipliés  à  toute  concentra- 
lion,  et  explique  en  partie  l'inquiétude 
intérieure  et  les  accidens  qui  ont  excité 
les  races  et  les  populations  à  rompre 
leurs  liens  primitifs,  à  se  diviser  entre 
elles;  l'autre  tendance,  au  contraire  7'^^- 
traction) ,  en  ne  permettant  aux  hommes 
de  ne  tirer  ai^'antage  de  la  plus  faible 
étendue  de  leur  sol  qu'avec  beaucoup  d'ef- 
forts r(uni:>  ^  à  la  charge  de  l'arroser  de 
leur  sang  et  de  leurs  sueurs,  a  resserré 
de  plus  en  plus  les  liens  capables  de  les 
laire  agir  de  concert ,  et  a  donné  la  ific 
au  principe  moral  d'association,  d'unité 
humaine  et  de  convergence,  t 

D'après  ces  derniers  mots ,  on  voit  que 
le  principe  moral  d'association  et  d'unité 
humaines  a  son  origine  dans  le  besoin  de 
tirer  avantat^e  du  \ol  ,  en  d'autres  ter- 
mes que  l'intérêt  purement  matériel  a 
donné  la  yie  à  la  société,  au  principe 
moral  (V//s.\ociafii>ti  ,  aveu  qui  équivaut 
l)ien  ,  croyons- nous,  à  une  profession 
expresse  de  matérialisme. 

D'antre  part .  il  suit  du  passage  qu'on 
vient  de  lire,  el  (lesapi)lications  de  l'au- 
teur, que  l  humanité  est  soumise,  abso- 
lument commn  le  système  des  corps  pla- 
nétaires, à  deur  nécessités  constituant 
un  mouvement  lalal  de  va  et  vient .  une 


oscillation  perpétuelle  qui  régit  el  ex- 
plique tous  les  mouvemens  sociaux.  Cela 
posé,  plus  d'énigme,  plus  d'obscurité 
dans  la  vie  des  peuples.  Lne  société  se 
forme-t-elle,  devient-elle  forte  et  puis- 
sante, c'est  /(•  mouvement  de  convergence 
qui  prévaut;  languit-elle,  au  contraire, 
et  la  voit-on  se  traîner  comme  un  grand 
corps  malade,  tombant  presque  en  dis- 
solution, la  tendance  répulsive  explique 
le  mal  intérieur  qui  la  consume...  Appli- 
quez le  principe  h  l'établissement  de  la 
religion  chrétienne  ;  il  est  clair  que  la 
naissance  du  fils  de  Marie  a  coïncidé  avec 
un  moment  cosmique  ,  qui  déterminait 
lui-même  le  point  de  contact  entre  deux 
périodes,  deux  cycles  historiques;  mo- 
ment auquel  le  polythéisme  ,  avec  son 
cortège  d'idées  et  de  mœurs  sensuelles  , 
ayant  accompli  sa  révolution,  laissait  le 
champ  libre  aux  doctrines  spirituelles, 
à  l'esprit  d'amour,  de  paix,  de  sacrifice  , 
en  un  mot,  à  toutes  les  évolutions  de 
l'élément  chrétien.  Pvien  de  plus  simple, 
comme  on  voit,  que  cette  théorie,  qui  a 
toute  la  simplicité  et  toute  la  naïveté  du 
fatalisme. 

Maintenant  qu'on  est  prévenu  que  le 
matérialisme  et  le  fatalisme  sont  les  deux 
prémisses  de  M.  Salvador,  on  ne  sera  plus 
étonné  d'en  voir  découler  le  scepticisme 
pour  dernière  conclusion,  ainsi  que  nous 
croyons  l'établir  plus  tard. 

Le  plan  adopté  par  M.  Salvador  lui 
traçait  la  marche  à  suivre;  exposer  d'a- 
bord l'état  deschoses  antérieures  au  Chris- 
tianisme, afin  d'en  déduire  toutes  les  cir- 
constances favorables  à  sa  formation.  Car 
c  il  n'existe  pas  ,  nous  dit-il  ,  de  révolu- 
tion dans  le  monde  ,  qui  ait  réuni  avec 
autant  d'énergie  et  de  promptitude ,  au- 
tour d'un  centre  commun,  un  nombre 
plus  considérable  de  vœux ,  d'idées,  d'in- 
térêts divers,  où  les  circonstances  aient 
amené  de  plus  loin  ce  concours  extraor- 
dinaire et  si  long-temps  soutenu  de  né- 
cessités physiijues  et  morales.  » 

L'ouvrage  débute  donc  par  trois  cha- 
pitres destinés  à  servir  d'introduction, 
dont  le  premier  offre  un  résumé  de  l'his- 
toire des  peuples,  depuis  les  plus  nn- 
ciensempires  connus  jusqu'à  l'avénemenl 
du  Messie;  le  second  reproduit  l'état  des 
esprits  et  des  croyances  de  l'antiquité; 
le  troisième  s'attache  plus  particulière- 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


ment  au  développement  historique  et  in- 
tellectuel du  peuple  juif.  Ces  trois  cha- 
pitres mériteraient  sans  doute  examen  et 
discussion,  le  dernier  surtout  qui  n'est 
autre  chose  qu'un  résumé  du  système 
philosophique  de  M.  Salvador  sur  les 
institutions  hébraïques.  Mais  ceci  nous 
conduirait  trop  loin.  Nous  sommes  d'ail- 
leurs fort  éloignés  de  contester  que  la 
suite  de  l'histoire  humaine  ait  été  dispo- 
sée de  manière  à  préparer,  dès  l'origine 
des  temps  l'établissement  de  la  religion 
chrétienne,  afin  de  nous  faire  admirer, 
comme  dit  Bossuet ,  la  suite  des  conseils 
de  Dieu  dans  les  affaires  d'ici-bas,  et  de 
nous  montrer,  comme  s'exprime  F.  Schle- 
gel,  dans /e  Chris Lianismey  le  pôle  dwin^ 
placé  au  milieu  des  temps ,  d'oie  part  la 
délivrance  et  le  salut  de  la  nature  hu- 
maine. C'est  au  contraire  cet  ordre  de 
considérations  qui  constitue  la  philoso- 
phie de  l'histoire  ^  science  éminemment 
chrétienne  par  son  origine  et  par  son 
but ,  qui  ne  perd  son  caractère  scienti- 
fique pour  devenir  une  théorie  fataliste 
et  incompréhensible  ,  que  lorsque  ,  ces- 
sant de  s'appuyer  sur  les  faits  divins  de 
l'Évangile ,  elle  tente  de  substituer  à  ces 
faits  extraordinaires  ,  mais  certains  ,  un 
concours  extraordinaire  aussi  de  néces- 
sités physiques  et  morales  ;  lorsque  de  ce 
concours  extraordinaire  de  nécessités  y 
elle  prétend  Aéàu'weles  principales  (ou 
plutôt  les  seules  )  causes  qui  imposèrent 
au.  Christianisme  de  naître  et  de  se  consti- 
tuer... _,  sans  qu'il  soit  nécessaire  d'en 
chercher  d'autres  en  dehors  des  lois  natu- 
relles de  l'espcce  humaine;  lois  dont  nous 
venons  d'apprendre  à  connaître  claire- 
ment la  nature  et  la  tendance. 

M.  Salvador  passe  immédiatement  à  la 
discussion  directe  de  la  divinité  du  Chri- 
stianisme, qu'il  fonde  uniquement  sur 
une  critique  plus  ou  moins  hostile  des 
textes  du  JNouveau  Testament.  Nous  lui 
faisons  observer  qu'il  résulterait  de  cette 
manière  d'envisager  la  question,  que  la 
religion  chrétienne  n'a  d'autre  fonde- 
ment, ni  d'autre  preuve  que  le  texle  sa- 
cré de  VKcriture.  Celte  position  ne  peut 
ôtre  acceptée  par  un  catholique.  Le  Chri- 
stianisme n'est  pas  seulement  un  système, 
mais  une  société,  une  église;  celte  église 
repose  d'abord  sur  le  fait  public,  social, 
universel,  et  par-dessus  loiit  miraculeux 


de  son  existence,  qui  remonte  sans  inter- 
ruption jusqu'au  Christ,  et  du  Christ, 
sous  une  forme  symbolique ,  mais  non 
moins  réelle,  jusqu'à  la  création.  Voilà 
sa  possession  d'état ,  l'Evangile  est  le  ti- 
tre. Quand  ces  deux  choses  sont  réunies, 
il  n'y  a  plus  d'attaque  recevable  ;  il  n'y  a 
plus  à  .s'enquérir  si   le  titre  prouve  la 
possession^,  ou  la  possession  le  titre.  Nous 
ajouterons  toutefois  que  l'Eglise,  en  tant 
que  vivante  ,   enseignante ,  en  rapport 
immédiat  avec  chacun  des  fidèles,  em- 
porte  l'idée    d'autorité   logique   sur   le 
texte  sacré  de  l'Evangile  ,  comme  elle 
possède  par  le  fait  l'antériorité  de  date. 
L'Eglise,  cette  grande  famille,  a  ses  tra- 
ditions orales  et  écrites,  sa  succession 
continue,  son  histoire,  son  unité,   sa 
perpétuité,  ses  miracles ,  ses  martyrs,  ses 
doctrines,  ses  pontifes,  ses  conciles,  qui 
la  rattachent  au  titre  primitif,  qui  le 
consacrent,  l'interprètent,  et  y  suppléent 
au  besoin.  On  pourrait  donc  en  dernière 
analyse  concevoir  l'Eglise  sans  Evangile, 
mais  non  point  l'Evangile  sans  Eglise. 
Telle  est  la  doctrine  qui  découle  de  l'en- 
seignement des  pères.  Saint  Augustin  dé- 
clarait hautement  qu'il  ne  croirait  pas  à 
l'Evangile,  s'il  n'était  ébranlé  par  l'auto- 
rité de  l'Eglise  (1)  ;  et  saint  Irénée,  l'un 
des  plus  vénérables  et  des  premiers  or- 
ganes de  l'antiquité  chrétienne,  disait  en 
termes  plus  énergiques  encore  ;  n  Quoi 
c  donc!  si  les  apôtres  ne  nous  avaient 
«  laissé  les  Ecritures,  ne  faudrait-il  pas 
«  toujours  suivre  l'ordre  de  la  tradition  , 
«  qu'ils  ont  transmise  à  ceux  auxquels 
«  ils  conhaicnt  les  églises?  Telle  est  la 
«  règle  à  laquelle  se  conforment  beau- 
«  coup  de  nations  barbares,  parmi  les- 
*<  quelles  ceux  (jui  croient  au  Christ,  .yr7;/.v 
«  papier  ni  encre  {sine  rharta  et   aira- 
<(  mento) ,  ont  la  loi  de  salut  écrite  dans 
'(  leurs  cœurs  par  le  Saint-Esprit,  ^^ar- 
((  dant   religieusement    l'antique    Iradi- 
(  tion,  croyant  en  un  seul  Dieu..., en  Jé- 
(  sus-Clirist,  l'ilsde  Dieu...  Ces  hommes 
(  qui  croient  stnis  lettres  ,  sont  barbares 
.  par  le  langage:  mais  par  leur  manière 
«(  de  penser  et  d'agir  par  leur  foi,  ils  sont 
«  très  sages  et  agréables  à  Dieu  (2).  j> 

(1)  F.go  Toro  ETanjv'Ho  non  crodereui  nisi  nie  ca- 
IholiciB  licclesiaî  commoYcrel  aucloriUi....  Conl. 
Kpiil.  fundam.jC.  iî. 

(2)  Quid  aulera  si  ncque  aposloli  quidera  âcriptu- 


40 


JÉSUS-CHRIST  KT  SA  DOCTRINE. 


Celle  doclriiie  au  rt*sle  est  lelleinenl 
iiirhranlablr  ,  elle  rfssorl  telleiiKMit  des 
lois  de  la  naliUT  liuniaine  ,  que  ceux  qui 
la  repoussent  en  théorie,  comme  les  pro- 
testans ,  ne  peuvent  s'en  écarter  dans  la 
jualique. 

>ous  (levions  opposer  à  M.  Salvador 
cette  première  fin  de  non-recevoir ,  alin 
de  bien  préciser  la  question  el  d'établir 
que  si  nous  consentons  à  le  suivre  (juel- 
(juefois  dans  sa  critiiiuc  des  livres  saints, 
ce  n'est  pas  que  nous  y  soyons  forcés,  ce 
n'est  pas  surtout  pour  faire  dépendre 
leur  interprétation  d'une  discussion  pri- 
vée, mais  seulement  pour  montrer,  lors- 
que l'occasion  s'en  présentera,  à  quels 
excès  aboutit  celte  interprétation  libre 
et  individuelle  j  excès  dont  M.  Salvador 
peut  encore  servir  d'exemple,  après  tout 
ce  qu'on  a  vu  en  cette  matière. 

D'abord ,  M.  Salvador  croit  trouver  une 
objection  insoluble  contre  l'inspiration 
divineduISouveau  Testament,  dans  l'exis- 
tence de  7îz//frcn'er.s/o/Kv(c'estquatre  tex- 
tes originaux  qu'il  veut  dire),  qui  offrent 
une  grande  variété  de  rédaction,  quel- 
quefois même  de  véritables  contradic- 
tions. Quant  aux  contradictions,  comme 
elles  n'existent  que  dans  Tesprit  de 
M.  Salvador,  nous  le  renverrons  aux 
commentateurs  qui  ont  traité  assez  pro- 
fondément ces  matières  ^1).  Mais  n'est-il 
pas  sensible  que  l'objection  dont  il  s'agit 
revient  plus  forte  et  plus  insoluble  lors- 
qu'on transforme  l'homme-Dieu  en  per- 
sonnage purement  humain,  en  un  philo- 
sophe élaborant  avec    soin  le  corps  de 

ras  reliquisgcnl  nobis  ,  nonne  oporlcbal  ordincra 
seqai  iradilionis  ,  quam  Iradiderant  iis  quibus  com- 
raillebanl  Ecclesias  :'  Cui  ordinalioni  asscnliunt 
mulu-c  {jenlcs  barbarorum  ,  quorum  qui  in  Christo 
creduut  ,  sine  charta  el  atrameuto  .  scriptam  lia- 
bentes  per  spirilum  in  cordibus  suis  salulcm  ,  et  ve- 
lercm  Iradiiioncm  diligonler  cuslodicnlcs  ,  in  unum 

Deum  credentcs Cbrislum  Jesum  Dci  tilium.... 

Hanr  fidt'ra  qui  sine  litleris  credidcrunl ,  quantum 
ad  sennonom  bar'jari  sunt,  quantum  aulem  ad  ^»'n- 
icnliam  cl  consueludinera,  et  conTersationem,  prop- 

ler   (idem  ,    sapienlissimi    sunl   et   placent   Dco 

S.  Iren.,  Adi.  hœres,,  lib.  m,  c.  4. 

(I)  L'nc  lie  ces  contrailirtions  el  la  principale  que 
relève  M.  Salvador  consiste  en  ce  que  les  trois  pre- 
miers éTangélistes  ont  surtout  reproduit  ce  que  le 
Sauveur  a  opérr  dan»  le  nord  de  la  Galilée,  tandi^ 
que  saint  Jean  concentre  parlirulieremcnt  son  récit 
sur  Jérusalem  et  les  alentours. 


doctrine  religieuse  qu'il  voulait  établir 
au  prix  de  ce  qti'il  avait  de  plus  cher  au 
mou(!e,  de  son  repos  et  de  sa  vie?  Com- 
nuMit  expliquer  alors  qu'il  ne  se  soit  pas 
allaché  à  formuler  une  seule  rédaction 
hirn  j)r('cise  ^  bien  coniplcie,  bien  (i\'oncc 
par  .SCS  douze  disciples  intimes P  Tous 
les  hommes  qui  ont  voulu  donner  une 
impulsion  morale  ou  intellectuelle  i\  leur 
siècle  ,  ont  du  moins  pris  celte  précau- 
tion. Lycurgue  et  Solon  rédigèrent  leurs 
lois;  l'ythagore  ,  Platon,  Aristote,  Con- 
fucius  avant  eux  ,  se  sont  donné  la 
peine  d'écrire  leurs  systèmes;  Mahomet 
lui-même,  qui  tirait  ses  meilleurs  argu- 
mens  du  lil  de  son  glaive,  ne  dédaigna 
pas  de  tracer  en  lettres  d'or,  sur  des 
peaux  éclatantes  ,  le  livre  sacré  de  l'Isla- 
misme. Jésus  seul  n'écrit  rien,  ne  fait 
rien  écrire  de  son  vivant,  se  contente  de 
prêcher  des  dogmes  difficiles  à  croire  , 
une  loi  plus  difficile  à  observer,  et  se  re- 
pose du  succès  sur  douze  hommes  ignares 
el  grossiers  auxquels  il  reproche  sans 
cesse  leur  défaut  d'intelligence.  11  peut 
se  faire  que  M.  Salvador  trouve  cela  tout 
naturel  ,  ce  qui  n'empêche  pas  qu'un 
grand  nombre  d'apologistes  n'aient  trou- 
vé dans  ce  seul  fait  et  dans  les  dévelop- 
pemens  dont  il  est  susceptible,  une  des 
plus  belles  démonstrations  de  la  divinité 
du  Christianisme. 

Avant  d'aller  plus  loin ,  nous  déclarons 
encore  une  fois  que  nous  ne  nous  arrête- 
rons pas  aux  objections  renouvelées  du 
dix-huitième  siècle  ,  ou  plutôt  des  héré- 
tiquesetdesincrédulesdetouslcs  siècles, 
qui  forment  le  fond  de  la  critique  de 
M.Salvador  sur  le  texte  sacré.  Assez  d'é- 
crivains, el  qui  occupent  une  assez  belle 
place  comme  représenlans  de  la  science 
cl  du  génie,  ont  consacré  leurs  veilles  à 
réfuter  ces  objections,  pour  que  les  Ames 
droites  el  sincères  puissent  résoudre  tou- 
tes les  difficultés  que  présente  ce  sujet. 
Mieux  vaut ,  croyons-nous,  s'attachera 
signaler  les  conséquences  générales  qui 
dérivent  nécessairement  des  principes 
|)rofessés  par  M.  Salvador. 

ISous  avons  dit  que,  tout  en  reconnais- 
sant à  la  viede  Jésus-Christun  cerlainca- 
raclère  de  réalité,  le  système  de  M.  Salva- 
dor n'avait  pas  moins  pour  résultat  de  l'en 
dépouiller  complètement.  Tour  en  con- 
vaincre nos  lecteurs,  nous  n'avons  qu'à 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE, 


41 


considérer  la  manière  dont  il  traite  deux 
circonstances  assurément  trèsessentielles 
de  la  vie  du  Sauveur,  comme  de  toute  vie 
réelle  et  imaginable  :  ces  deux  circon- 
stances sont  la  naissance  et  la  mort. 
Relativementà  la  naissance  de  notre  Sei- 
gneur,  non  seulement  il  efface  d'un  trait 
de  plume  tout  le  merveilleux  des  premiers 
chapitres  de  saint  Luc  3  non  seulement  il 
conteste  à  Marie  ses  qualités  de  vierge  , 
d'épouse  et  de  mère  (1) ,  mais  il  dénie  les 
circonstances  qui  ne  présentent  rien  de 
miraculeux,  ni  d'extraordinaire;  le  re- 
censement opéré  par  le  président  Cyrinus 
est  attaqué  par  un  passage  de  Josèphe , 
qui  ne  contredit  point  le  texte,  et  qui, 
fût-il  aussi  concluant  qu'on  le  suppose  , 
n'aurait,  ce  semble,  aucun  droit  de  pré- 
valoir contre  l'auteur  sacré.  L'adoration 
des  mages  est  un  mythe  destiné  à  figurer 
à  l'cgard  de  Jésus  les  hommages  <^oloii- 
taires  des  peuples j  des  rois,  des  sages 
étrangers  qui^dans  la  croyance  des  pro- 
phcteSj  devaient  honorer  un  jour  le  peuple 
d'Israël  en  la  personne  de  son  chef^  lors- 
que ce  peuple...  serait  pari^enu  à  sa  pé- 
riode éloignée  d'inLelligencCy  de  majesté 
et  de  justice;  l'étoile  correspond  à  l'étoile 
allégorique  mentionnée  dans  les  livres  de 
Moïse  ou  aux  météores  nombreux  que  la 
naissance  et  la  mort  des  personnages  cé- 
lèbres de  l'antiquité  ne  manquaient  ja- 
mais de  produire;  l'or  et  les  parfums 
déposés  par  ces  visiteurs  augustes  ^  aux 
pieds  de  l'enfant  j  expriment  ^  sous  un 
emblème  j  que  la  royauté  et  le  sacerdoce 
auraient  à  se  confondre  cnlui,  et  que  l'i- 
magination orientale  était  prête  à  dé- 
ployer toutes  ses  richesses  au  service  de 
la  forme  nouvelle  sortie  de  la  loi  des  Ilé- 

(1)  On  pense  bien  que  M.  Salvador  ne  laisse  point 
passer  les  objeclions  tirées  des  deux  généaIo{;ies  de 
sainl  Mathieu  et  de  saint  Luc.  Nous  u'eu  aurions 
point  parlé  ,  s'il  no  commettait  une  erreur  assez 
grave  eu  attribuant  i  saint  Aujjustin  une  opinion 
qui  n'est  nullement  la  sienne.  D'aprôs  M.  Salvador, 
saint  Augustin  aurait  cru  que  la  sainte  Vierge  itaii 
de  la  race  de  Léci ,  t.  1 ,  p.  177,  note  ;  c'est  dans  sa 
dispute  contre  le  manichéen  Faustus  qu'il  aurait 
fait  cette  concession.  —  Nous  croirions  que  M.  Sal- 
vador prend  ici  l'opinion  de  Faustus  pour  celle  de 
saint  Augustin  ,  s'il  n'avait  soin  do  bien  préciser 
le  passage  où  le  saint  docteur  dit  précisément  le 
contraire.  On  n'a  qu'à  lo  cousuUvr  {conira  Fauslum 
Duinirhinim.  Lib.  xxiii,  D,  l.  ym,  col.  060;  cdil. 
(jaume). 


breux.  Le  massacre  des  Innocens  n'a  au- 
cune réalité  ,  toujours  parce  que  Josèphe 
n'en  a  rien  dit  ;  son  but  est  de  Térilier 
une  image  des  prophètes  et  démotiver  le 
voyage  en  Egypte  (1)  ;  enfin ,  le  lieu  même 
de  la  naissance  du  Sauveur  est  une  inven- 
tion ,  une  figure  poétique  trouvée  pour 
avoir  l'occasion  de  rappeler  un  texte  du 
prophète  Michée  ,  cité  en  effet  par  saint 
Mathieu  ;  Et  toi,  Bethléem ^  terre  de 
Juda,  etc 

Ces  citations  suffisant  pour  notre  objet, 
nous  passons  sans  intermédiaire  aux  con- 
sidérations que  suggère  à  M.  Salvador  la 
mort  de  N.-S.-J.-C.  Elles  sont  bien  autre- 
ment expressives  que  ce  qu'on  a  vu  jus- 
qu'ici ;  car  si  la  controverse  ne  portait 
que  sur  les  circonstances  de  la  nativité, 
dont  nulle  ,  il  est  vrai,  n'a  pu  résister  à 
la  critique  de  l'auteur,  c'est  la  réalité 
même  de  la  mort  qui  va  être  mise  en 
discussion  et  présentée  tout  au  moins 
comme  fort  douteuse  et  contestable. 

Le  passage  est  assez  curieux  pour  être 
cité  en  entier  : 

I  Aux  yeux  des  adversaires  du  miracle 
(et  par  conséquent  aux  yeux  de  M.  Sal- 
vador), ou  bien  la  mort  de  J.-C.  sur 
l'instrument  du  supplice  romain  n'aurait 
été  qu'apparente  et  n'entraînerait  d'autre 
idée  que  celle  d'un  long  évanouissement , 
suite  matérielle  de  douleurs  profondes  , 
oubienquelquesdisciplessecretsseraient 
descendus  dans  sa  tombe;  ils  auraient 
réussi  à  enlever  son  corps  privé  de  vie  , 
et  cela  sans  en  avoir  même  prévenu  les 
apôtres,  à  qui  leur  respect  natif  pour  l'au- 
torité nationale  et  l'effroi  de  leur  Ame 
avaient  d'abord  inspiré  de  se  cacher  avec 
grand  soin.  Toujours  est-ce  indubitable 
qu'on  chercherait  vainement  à  combiner 
par  la  pensée  /àvi  d'aussi  spécieux  en 
faveur  de  la  première  etdc  laplus  étrange 
de  CCS  deux  opinions,  que  le  concours 
suivant  des  données  évangéliques. 

(I)  Après  tant  de  né-alions,  on  est  ngréabloment 
surpris  de  voir  M.  Salvador  reconnaître  enfin  comme 
certain  le  voyage  en  Egypte.  On  se  demande  sur 
(juol  motif  historique  est  fondée  celte  exception  ; 
mais  rctoniuMionl  s'accroît  bien  davantage  ,  lors- 
qu'on voit  M.  Salvador  sur  le  point  de  reconnaiiro 
deu.v  vojajes  au  lieu  d'u»  et  ne  reculer  que  devant 
les  obstarlcs  insurnutnlablrs  que  rencontrerait  cette 
opinion  en  prisse  ne  r  de  Iradilions  nnsii  exprets\re$ 
'[uc  les  Évangiles ,  t.  i ,  p.  20o  et  suiv. 


12 


.lÉSU.S-CHRISr  ET  î)A  DOCTIUJSE. 


c  La  perle  de  la  \io  n'accompagne  pas 
do  toute  nccessité  des  blessures  graves 
aux  exln^milcs  des  membres.  ( Kt  le  coup 
de  lance  ?  direz-^'ous  pcut-clre...  ]\" anti- 
cipons pas ,  /(•  ioup  de  lance  viendra  à 
point...  J  1/autiquilé  romaine  offre  des 
exemples  nombreux  d'individus  qui  du 
baul  de  la  croix  où  le  poids  de  leur  corps 
était  soutenu  par  des  liens  (circonstance 
à  noter  dans  l'espèce j  où  le  corps  du  cru- 
cifié était  soutenu  par  des  clous  ;  mais 
M.  Salvador  n'est  pas  homme  à  s'embar- 
rasser des  clous  J  ,  auraient  exprimé  l'in- 
dignation de  leur  âme  aux  spectateurs, 
auraient  pu  y  respirer  plus  d'un  jour  ou 
en  être  détacbés  assez  à  temps  pour 
écbapper  à  la  rigueur  de  leur  destinée. 
La  femme  toute-puissante  du  procurateur 
et  le  centurion  appelé  à  présider  au  sup- 
plice, étaient  dans  les  dispositions  les 
meilleures  à  l'égard  de  Jésus-Cbrist.  {On 
ne  s'étonnera  donc  pas  de  trouver  au 
nombre  des  premières  causes  de  la  fon- 
dation du  Christianisme,  l'influence  des 
femmes.)  L'usage  ordinaire  et  affreux  du 
brisement  des  jambes  sous  le  fer,  qu'on 
n'épargne  point  aux  deux  patiens  livrés 
à  ses  côtés  au  même  sort,  fut  loin  d'at- 
teindre sa  personne.  Le  coup  ou  lapigiire 
de  lance ,  selon  les  expressions  textuelles, 
qu'un  des  soldats  lui  aurait  porté  dans 
le  flanc  et  qui  n  entraînait  rien  de  déci- 
sif, n'avait  nullement  pour  but  de  donner 
la  mort  ;  il  annonçait  à  la  foule  que  la  fa- 
culté de  sentir  avait  disparu  et  qu'on 
pouvait  se  retirer  sans  incertitude. 

i  Iiien  plus,  le  procurateur  lui-môme, 
homme  degrandeexpérience  sur  ce  point, 
manifesta  l'élonnement  le  plus  vif  dès 
qu  on  l'eutaverti.que  l'exposition  du  con- 
damné ,  comprise  entre  l'heure  de  midi 
et  le  coucher  du  soleil,  vers  Téquinoxe  du 
printemps ,  avait  déjà  amené  son  dernier 
souflle.  Eulin,  et  c'est  ici  l'un  des  rensei- 
gnemens  les  plus  essentiels  ,  les  textes 
établissent  qu'en  dehors  de  tous  les  apô- 
tres il  existait  des  disciples  secrets  de 
Jésus.  Un  de  ces  disciples  secrets,  un 
membre  du  sénat  juif  qui  avait  prononcé 
dans  le  jugement  un  vote  de  délivrance  , 
obtirtt  aussitôt  <lu  procurateur  l'autori- 
.sation  de  délier  le  corps.  Il  alla  en  per- 
sonne le  confier  h  une  tombe  récemment 
construite  dans  son  propre  jardin  ,  tout 
près  du  lieu  d'exéculion.  cl  un  autre  dis- 


ciple du  même  rang  y  accourut  chargé 
d'une  grande  quantité  d'aromates. 

<  Celte  première  supposition  d'une 
mort  apparente  ,  si  on  la  dégage  de  tou- 
tes les  formes  merveilleuses  que  l'enthou- 
siasme et  la  bonne  foi  des  croyances  ac- 
ceptaient alors  avec  tant  de  facilité  , 
ramènerait  donc  jusqu'àun  certain  point 
aux  conditions  d'un  fait  naturel  l'appa- 
rition ultérieure  du  maître  parmi  ses 
sectateurs  et  les  adieux  qu'il  leur  aurait 
adressés,  à  l'exemple  de  ^loïse  et  de  Ly- 
curgue.  Mais  quelle  que  soit  la  part  qu'on 
lui  accorde,  son  intérêt  véritable  est  de 
faire  arriver  sous  nos  yeux  l'opinion  d'une 
des  sectes  les  plus  anciennes  de  l'Eglise, 
celle  des  dohetes.  Suivant  cette  opinion, 
Jésus  n'avait  eu  à  subir,  durant  sa  pas- 
sion, aucun  mal  réel  ;  loin  de  s'identifier 
avec  la  nature  méprisable  de  la  matière 
ou  de  la  chair,  il  ne  s'était  offert  au  monde 
que  dans  un  état  tout  fantastique,  tout 
aérien,  dans  l'état  familier  aux  dieux  des 
Grecs,  qui  prenaient  des  formes  sans  sub- 
stance et  se  dissipaient  en  fumée  (1).  » 

On  ne  saurait  disconvenir  que  cette 
opinion  des  dokètes,  pour  laquelle  M.  Sal- 
vador n'a  pas  un  mot  de  rr^probation,  ne 
vienne  très  à  propos  corroborer  l'objec- 
tion si  complaisaniment  développée  con- 
tre la  réalité  de  la  mort  de  notre  Sei- 
gneur. Rappelons  maintenant  ce  qui  a 
été  dit  plus  haut  au  sujet  de  sa  naissance, 
et  d'après  la  manière  de  considérer  ces 
deux  circonstances  fondamentales  ,  lâ- 
chons d'apprécier  la  valeur  laissée  au 
reste  de  l'histoire  évangélique.  La  voici 
réduite  à  sa  nouvelle  forme  :  deux  ou  trois 
versets  serviront  à  la  mettre  tout  entière 
sous  les  yeux  du  lecteur  : 

1.  En  ce  temps-là,  il  est  ne  un  enfant 
dont  le  nom  symbolique  n'a  rien  de  per- 
sonnel. Cet  enfant  est  né  on  ne  sait  trop 
quand,  on  ne  sait  trop  où  ,  d'un  pcre  et 
d^une  mcre  fort  incertains.  Sa  naissance 
est  environnée  de  toutes  les  fables  et  de 
tous  les  emblèmes  dont  s'est  plu  à  Vem- 
bellir  l'imagination  orientale. 

2.  Sa  vie  a  été  retracée  en  une  suite  de 
tableaux  qui  tiennent  beaucoup  moins 
du  caractère  de  ihistoire  que  de  la  poésie 
et  du  drame,  qui  néglige,  selon  ses  con- 
veuances,  les  conditions  des  temps  et  des 

1 1)  T.  II,  p.  101  el  suiv. 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRIISE. 


43 


lieux j  et  qui  sacrifie  tous  ses  personnages 
secondaires^  qu'ils  soient  réels  ou  inven- 
tés, à  Vidée  dominante  du  sujet  et  à  son 
plus  haut  personnage. 

3.  Ce  personnage  est  mort  sur  une 
croix j  selon  toute  apparence.  Telle  est 
au  moins  la  supposition  la  plus  répan- 
due:^ quoique  tous  les  accessoires  de  cette 
mort  soient  pareillement  inventés  dans 
un  but  d'intérêt  personnel,  et  qu^il  soit 
impossible  de  combiner  rien  d'aussi  spé- 
cieux qu^une  certaine  opinion  qui  regarde 
cette  mort  même  comme  une  chimère. 

Telleesten  dernier  résultat  la  version  du 
nouvel  Évangile,  selon  M.  Salvador.  ]\'a- 
vions-nous  pas  raison  de  dire  que,  malgré 
toutes  ses  précautions  et  ses  efforts  pour 
s'attacher  encore  à  quelque  chose  de  réel, 
il  glisse  rapidement  sur  la  pente  de  Du- 
puis,  de  Schleiermacher  et  de  Strauss,  et 
que  son  système  est  sujet  aux  mêmes  in- 
convéniens  que  les  leurs?  Remarquez,  en 
effet,  que  quelque  aflirmatif  que  soit  le 
ton  de  ces  derniers,  quelque  assurance 
qu'ils  affectent  en  exposant  leurs  idées  , 
ces  affirmations  et  cette  assurance  ne  sont 
que  leur  fait  personnel  dont  il  est  libre  à 
chacun  d'accepter  l'autorité ,  et  que  le 
seul  résultat  qu'ils  puissent  obtenir,  au- 
quel ils  tendent  même,  c'est  d'élever  plus 
ou  moins  de  doutes  sur  les  faits  évangé- 
liques.  Cela  leur  suffit  ;  ils  n'en  veulent 
pas  davantage  et  n'exigent  pas  de  leurs 
disciples  une  négation  franche,  absolue, 
irrévocable.  Or,  en  fait  de  doutes  ,  d'in- 
certitudes, de  probabilités,  d'hésitations, 
ceux  qui  connaissent  l'ouvrage  de  M.  Sal- 
vador n'hésiteront  pas  à  lui  donner  la 
palme  entre  tous  ses  concurrens. 

Après  s'être  ainsi  mis  à  l'aise  avec  les 
événemens  fondamentaux  du  Christia- 
nisme,  il  reste  un  autre  grand  fait  dont 
il  n'est  pas  aussi  facile  de  se  débarrasser  : 
c'est  le  Christianisme  lui-même,  ou,  si 
l'on  veut,  le  Christ  vivant  et  agissant  au 
sein  de  son  Église,  gouvernant  les  siècles, 
secouant  le  monde  pour  le  transformer 
et  le  pousser  à  des  destinées  d'une  gran- 
deur inconcevable,  créant  une  civilisa- 
tion, des  relations,  des  vertus  nouvelles, 
faisant  jaillir  d'un  pôle  à  l'autre  des  Ilots 
de  lumière  et  d'amour.  Comment  tout 
cela  s'est-il  fait?  Comment  le  (Christ  est-il 
parvenu  à  fonder  sa  religion  .' 
La  foi  cluélicnnc  rapporte  principalc- 


lement  la  fondation  du  Christianisme  à 
l'accomplissementdes  prophéties  de  l'An- 
cien Testament  et  aux  miracles  opérés 
par  ]N.-S.  Jésus-Christ.  Ces  deux  séries 
défaits  appartenant  à  l'ordre  surnaturel, 
la  position  de  M.  Salvador  lui  impose  de 
les  rejeter.  Voyons  jusqu'à  quel  point 
sont  acceptables  les  hypothèses  qu'il  y 
substitue. 

Relativement  aux  prédictions  qui  con- 
cernent le  Messie,  deux  questions  se  pré- 
sentent :  l'une  qui  touche  à  la  composi- 
tion des  prophéties ,  à  l'inspiration  et  aux 
intentions  des  prophètes ,  et  l'autre  à  leur 
accomplissement.  Selon  M.  Salvador,  les 
prédictions  annonçant  un  libérateur,  un 
sauveur,  une  ère  de  salut  et  de  gloire , 
n'ont  d'autre  but  que  de  spécifier  et  d'ex- 
pliquer l'avenir  du  peuple  juif.  Ce  3Iessie, 
cet  envoyé  qui  doit  sauver  le  peuple,  qui 
doit  tantôt  souffrir,  tantôt  être  glorifié , 
c'est  le  peuple  juif  lui-même  châtié  ou 
récompensé  selon  ses  mérites  ou  ses 
crimes.  Ici,  comme  on  voit,  s'ouvre  à 
l'exégèse  le  champ  des  explications  les 
plus  variées.  Tantôt  i  la  Judée  ou  Jéru- 
salem ,  dépeinte  sous  la  forme  d'une 
vierge,  et  fécondée  par  l'intelligence  ou 
par  l'esprit,  promet  d'enfanter  après  de 
longues  amertumes,  de  violentes  dou- 
leurs, un  peuple  juste,  un  Fils  puissant 
et  glorieux,  destiné  un  jour  à  servir  d'é- 
tendard et  de  moyen  d'alliance  à  toutes 
les  nations  de  la  terre  ;  i  tantôt  »  la  môme 
personnification  nationale,  l'homme  de 
droiture  livré  en  victime  aux  plus  amèrcs 
douleurs,  et  déchiré  par  ses  propres  en- 
fans  ,  aurait  ses  membres  dispersés  ea 
tous  lieux ,  deviendrait  la  risée  du  monde 
entier  ;  sa  robe  toute  sanglante  serait  mise 
en  lambeaux,  sa  couronne  de  gloire  se 
changerait  en  déshonneur,  et  on  le  ver- 
rait jeté  ,  comme  un  mort ,  dans  la  pous- 
sière et  dans  la  fosse,  mais  pour  revenir 
de  nouveau  à  la  lumière,  pour  ressusciter 
plus  jeune  et  plus  brillant,  parce  qu'il 
ne  convient  ni  à  la  penstîe  qui  a  présidô 
ù  sa  création,  ni  à  l'intérêt  des  races  hu- 
maines de  le  laisser  mourir.  >  L'auteur 
cite  à  l'appui  un  certain  nombre  de  textes 
qjii  peuvent  se  plier  ù  celte  supposiiiou, 
sans  se  mettre  en  peine  s'il  en  est  d'autres 
et  ass(V.  nombreux  qui  deviennent  abso- 
luiueul  inintelligibles,  rsousnoushornous 
à  rappeler  ccu.\  qui  reprcscntcnt  le  Messie 


11 


.lÉSUS-CHRlST  ET  SA  DOCTRINE. 


comme    souffrant   sans  l'avoir    mérité , 
souffrant  non  pour  lui  qui  est  juste,  Fils 
de  Dieu,   mais  pour  les  pécheurs;  mis  h 
mort  pour  son  peuple  et  par  son  peuple; 
ceux  encore  où    il  est  dit  que  le  Messie 
s'offre  en  sacrifice  de  lui-mrme,   libre- 
ment, jHircc  ijuUL  ia  k'duIu. —  ODicu! 
les  holocaustes  et  les  ^'ic  tint  es  ne  vous  ont 
j)(2s  t'it'  (/gn'tiblcs ,  (dois  j\n  dit  :  Je  viens. 
Ksl-ce  là  le  type  d'un  peuple  cliAlié  pour 
:>es  crimes?...  Mais  pour  ne  point  s'arr^;- 
ter  à  des  citations  qu'il  serait  facile  de 
multiplier,  que  devient  cette  attente  uni- 
verselle d'un  libérateur,  d'un 3Iessie,  que 
M.  Salvador  reconnaît  lui-môme,  et  qui 
entre  dans  la  plus  intime  constitution  de 
riiébraisme ?  ISulle  discussion  là-dessus. 
Youlez-vous   savoir    ce  que  devient  le 
Messie  dans  Topinion  de  M.  Silvador?  — 
i  Le  Messie,   en  hébreu   Mochiarch ,  g\\ 
grec   Christos ,  signifie  l'homme  frotté, 
oint,  parfum.é,  ou,  comme  on  dirait  au- 
jourd'hui ,  riiomme  habillé,  équipé  pour 
marcher  à   la  tête  des  assemblées  reli- 
gieuses  ou  guerrières.  >    Quoi   qu'il  en 
puisse  ùtre ,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
le  îMessie  frotic  _,  oint  ou  cqiiipc  ,  comme 
vous  l'entendrez ,  était  l'objet  de  l'attente 
universelle  des  juifs,  qu'ils  étaient  d'ac- 
cord à  fixer  sa  venue  vers  l'époque  de  la 
naissance  de  Jésus-Christ,  qu'aujourd'hui 
môme  une  portion  assez  considérable  de 
juifs,   ne  pouvant  autrement  expliquer 
leurs  livres  sacrés,  sont  contraints  d'ad- 
mettre que  le  iNIessieest  déjà  venu,  quoi- 
qu'il ne  se  soit  pas  encore  manifesté; 
tandis  que  tous  les  autres,  tous,  sans  ex- 
ception (sauf  M.  Salvador),  l'attendent 
encore;  enfin,  qu'en  aucun  temps,  aucun 
juil  d'aucune  secte,  ni  pharisien,  ni  sad- 
ducéen,  ni  essénien  ,  ni  hérodien,  n'a  ja- 
mais cru  voir  dans  le  Messie  la   person- 
nihcation    du    peuple  juif  (  toujours  à 
l'exception  de  M.  Salvador  ). 

Chose  singulière  !  nous  allons  voir  cette 
interpr«'lali(>n  attaquée  et  fort  ébranlé»; 
par  l'auteur  lui-même,  en  traitant  la  se- 
conde question  relative  à  l'accomplisse- 
ment des  prophéties  dans  la  personne  du 
Sauveur.  Pourcjuoi  cl  comment  en  effet 
l'Évangile  ofire-l-il  tant  do  traits  de  con- 
formité avec  les  anciens  oracles;  confor- 
mité tellement  littérale,  qu'on  pourrait 
«louter  (juel(|uefois  ,  selon  l'expression 
d'un  l'crc  ,  bi  tcrUius  d  ciili  e  les  prophC 


tes  ne  sont  pas  plutôt  des  évangélistes  ? 
M.  Salvador  ne  trouve  rien  de  mieux  que 
de  répéter  ce  qu'ont  été  forcés  de  dire  tous 
les  adversaires  du  Christianisme  ,  et  de  se 
rejeter  dans  le  système  d'un  parti  pris 
d'avance,  d'une  détermination  arrêtée 
entre  Jésus  et  ses  disciples,  i  On  juge 
soudain,  dit-il,  toute  la  portée  de  cette 
détermination  des  historiens  de  Jésus, 
qui  s'étend  sur  les  questions  de  doctrine 
comme  sur  les  points  de  fait ,  et  qui  les 
excitait  à  réaliser  matériellement  en  sa 
personne  toutes  les  images  et  toutes  les 
expressions  de  la  poésie  sacrée  hébraï- 
que. On  assiste,  en  quelque  sorte,  avec 
eux  au  développement  du  principe  pro- 
clamé en  ces  temps  par  le  maître  :  // 
faut  que  toutes  les  cJioses  écrites  dans  la 
loi  de  Moïse,  écrites  dans  les  prophètes , 
écrites  dans  les  chants  de  David,  se  trou- 
vent accomplies  en  jnoi.  »  Mais  pour  con- 
cevoir ce  principe  proclamé  h  priori  et 
cette  résolution  d'exprimer  dans  toute  sa 
vie,  dans  les  plus  cruelles  souffrances  et 
dans  la  mort,  tout  cequi  estécrit^  il  faut 
bien  admettre,  de  la  part  des  apôtres  et 
de  leur  maître,  et  encore  de  la  part  de 
toute  la  nation  juive,  la  conviction  que; 
l'accomplissement  des  prophéties  par  le 
Christ  était  une  condition  de  première 
nécessité;  que  le  signe  auquel  on  devait 
reconnaître  1'^  IMessie  consistait  en  cette 
ressemblance  parfaite  avec  le  divin  exem- 
plaire tracé  depuis  plusieurs  siècles,  que 
par  conséquent  son  premier  caractère 
était  d'être,  d'avoir  sa  personnalité  pro- 
pre bien  réelle,  et  nullement  de  se  con- 
fondre avec  je  ne  sais  quelle  personnifi- 
cation vague  du  peuple  juif. 

La  discussion  des  miracles  n'offrant 
rien  de  neuf,  étant  au  contraire  loin  de 
reproduire  dans  toute  leur  force  les  ob- 
jections faites  et  résolues  depuis  long- 
temps, nous  ne  croyons  pas  devoir  nous 
y  arrêter. 

Les  prophéties  et  les  miracles  ainsi 
éliminés,  nous  arrivons  à  l'examen  des 
causes  naturelles  qui  ont  favorisé  la  fon- 
dation du  Christianisme.  >ous  ne  pré- 
tendons point  passer  en  revue  toutes  les 
raisons  apportées  par  M.  Salvador,  qui 
ne  pèche  pas  assurément  par  le  nombre 
et  la  complication  de  ses  moyens  oratoi- 
res. M)ns  (leinariderons  donr,  la  periuis- 
nc  mentionner  que  celles  qui 


1     res.  i\oi 
-  I  :3ion  (le 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


nous  sembleront  plus  remarquables,  ou 
par  quelque  apparence  de  fondement , 
ou  par  le  mérite  de  la  nouveauté. 

Première  cause.  —  Uétat  du  monde  a 
l'époque  de  la  naissance  de  J.-C.  Nous 
avons  dit  un  mot  de  ce  système  familier 
aux  adversaires,  et  le  plus  fort  argument 
qu'ils  puissent  employer  parce  qu'il  a  un 
côté  vrai.  Il  consiste  à  dire  que  les  peu- 
ples attendaient  ;  que  tout  dans  le  monde, 
hommes  et  choses,  événemens  et  doc- 
trine, tout  avait  été  préparé  pour  un 
grand  changement  religieux  et  social. 
]Vousreconnaissonscesprémisses,etnous 
en  donnons  la  raison.  Vous,  vous  ne  pou- 
vez les  expliquer,  vous  ne  faites  que  les 
admettre...  Je  me  trompe  ;  vous  concluez 
hardiment  de  cq  concours  extraordinaire 
de  circonstances  (expressions  de  M.  Sal- 
vador) qu'il  n'y  arien  d'extraordinaire 
dans  l'établissement  du  Christianisme. 
C'est  là  le  plus  grand  effort  de  votre  lo- 
gique. Il  est  inutile  d'observer  que  cette 
preuve  tout  extérieure  n'effleure  même 
pas  et  laisse  subsister  en  leur  entier  les 
caractères  de  divinité  que  la  religion  du 
Cbrist  tire  de  son  propre  sein.  Qu'on 
veuille  bien  le  remarquer,  car  l'objection 
tirée  de  Télat  du  monde  est  fort  en  vogue 
aujourd'hui.  C'est  là  un  larcin  de  plus 
que  commettent  nos  adversaires  ;  c'est 
une  arme  qu'ils  voudraient  nous  dérober 
pour  la  tourner  contre  nous,  et  qui  s'é- 
brèche  entre  leurs  mains  chaque  lois 
qu'ils  tentent  de  s'en  servir. 

Deuxième  cause.  —  L'adresse  du  jeune 
niailrc  de  Nazareth  (nous  demandons 
pardon  d'employer  le  style  de  M.  Salva- 
dor), et  surtout  sa  conduite  à  l'égard  de 
saint  Jean-Baptiste,  qu'il  parvint  à  sup- 
planter. Les  rapports  entre  notre  Sei- 
gneur et  saint  Jean  deviennent  sous  la 
plume  de  IM.  Salvador  le  canevas  d'un 
vrai  roman;  c'est  une  suite  d'accords,  de 
refrodisseniens  ,  de  conditions  ,  de  scis- 
sions qu'il  a  trouvés  quelque  part  sans 
doute  ailleurs  que  dans  rÉvangiie,  et 
dont  nous  n'avons  pas  à  nous  occuper. 

Troisième  cause.  —  Les  stipulations 
intervenues  entre  le  maître  et  les  apôtres  , 
que  M.  Salvador  trouve  curieuses,  et  qui 
le  sont  fort,  entendues  en  son  sens.  Ces 
stipulations  existent ,  en  elïet ,  cl  nous  les 
trouvons  clairement  expiiuiécs  à  la  lin  du 
xi\'  chapitre  de  saint  Mathieu  ,  lorsque 


saint  Pierre  disant  au  Sauveur:  Foilà  que 
nous  a^ojis  tout  quitté  et  que  nous  vous 
avons  suivi;  quoi  donc  nous  en  reviendra- 
^^7.'' Il  entendit  celte  sublime  promesse 
qu'il  n'est  pas  besoin  de  rappeler.  Écou- 
tons le  curieux  commentaire  de  M.  Sal- 
vador :  i  Quelque  pauvres  qu'eussent  été 
jusque-là  les  apôtres,  et  malgré  leur 
amour  envers  leur  maître,  Pierre  fut  sou- 
vent l'organe  de  ses  collègues  pour  faire 
expliquer  Jésus  en  termes  précis  sur  la 
part  qui  reviendrait  à  chacun  d'eux  delà 
grandeur  que  sa  propre  personne  se  ré- 
servait. Ils  voulurent  être  assurés  des 
biens  réels  qui,  indépendamment  de  l'é- 
ternité promise  à  leur  avenir,  serviraient 
à  les  dédommager  de  l'abandon  complet 
de  leur  famille  et  de  leur  profession  , 
auxquels  ils  s'étaient  résignés  à  sa  voix  , 
et  de  tous  les  dangers  qui  devaient  en 
être  la  suite.  La  réponse  de  Jésus...  con- 
siste à  leur  déclarer  et  à  leur  promettre 
toutes  ces  choses  : 

i  Ils  recevraient  le  centuple,  en  maisons  y 
enchanips  et  en  parenté^  de  ce  qui  avait 
été  en  leur  possession  ; 

«  Dans  le  royaume  de  la  résurrection 
prochaine  et  de  choix...  ils  obtiendraient 
douze  trônes  pour  présider  aux  douze 
tribus  du  nouvel  Israël,  qui  verrait  Jésus 
assis  sur  un  trône  particulier  comme  sou- 
verain prince; 

«  Enfin,  ils  auraient  un  droit  absolu , 
dans  riniervalle, aiouic  sorte  de  secours, 
à  l'exemple  du  l'ils  de  Marie  lui-même  , 
qui  vivait  des  libéralités  dues  à  plusieurs 
femmes  guéries  par  sa  puissance  de  leurs 
vices  ou  de  leurs  maux.  » 

Nous  croyons  pouvoir,  sans  compro- 
mettre notre  cause,  laisser  subsister  ce 
chef  dans  toute  sa  puissance  et  loule  sa 
séduction.  Le  second  n'est  peul-ôlre  pas 
bien  compris  de  nos  lecteurs,  et  nous 
aurons  occasion  d'y  revenir  en  traitant 
un  système  de  M.  Salvador,  ou  plutôt 
une  tentative  de  réhabilitation  en  faveur 
d'une  des  plus  aiUMcnnes  hérésies  con- 
nues. Reste  donc  le  premier  motif,  qui 
n'est  pas  le  moins  curieux,  puisqu'il  con- 
siste, selon  notre  auteur,  à  promettre 
aux  apôtres,  dès  celle  vie  (///  tcmpore 
//0(%  (l'cjprès  le  texte  de  saint  Marc  \  cent 
pour  un  de  tout  ce  qu'ils  avaient  quitté  , 
maisons,  champs,  etc. ,  sans  oublier  pro- 
bablement barques  cl  iilcli:.  Si  les  apo- 


46 


Ji:SLS-CIIRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


1res  certes  rnb^ricUrcnt  celle  slipulalion 
(l'une  maiiiùre  aussi  lilU-rale  el  aussi 
nialériolk"  (jue  ^1.  Salvador,  ils  (lurent 
iMrebien  délromin's  par  la  suite  et  d'au- 
tant moins  eui|)iess(5s  à  verser  leur  san^' 
poui  un  nKTÎIrc  (jui  les  avait  si  cruelle- 
nient  abusc^s. 

(^^uatrit'ine  cause.  —  J^spril  de  prosély- 
tisme cl  de  coïKfiu'le.  iSousne  suivons  pas 
toujours  le  intime  ordre  que  M.  Salvador, 
cc!  (jui  ne  peut  nuire  à  la  force  de  sesar- 
gumens. —  11  a  un  ciiapitre  exprès  ,  con- 
sacr(^  au  prosiM) iisme  de  la  religion  chré- 
tienne, ('et  esprit  existe  effet  au  sein  de 
l'Église  calliolique  ,  et  plus  fort ,  plus  ac- 
IK  que  partout  .lilieurs;  il  est  jusqu'à  un 
certain  point    le  j>rincipe  de  sa  force  , 
mais  bien  plus  encore  le  résultat  de  son 
institution   divine.   Tout  cela  est  viai  ; 
mais  vouloir  matérialiser  encore  ce  prin- 
cipe, le  changer  eniin  esprit  de  conquête 
cupide  et   cruel,  le  comparer  à  l'esprit 
de   mahomélisme,  ce   serait  sans  doule 
dépasser  les  bornes  ;   c'est  pourtant  ce 
qu'entreprend  M.  Salvador,  et  en  termes 
assez  énergi(|ues  (I):  <  Quelle  que  soit, 
dit-il,  la   renommée  justement   acquise 
au  Fils  de  Marie  ,  il  y  a  plusieurs  distinc- 
tions importantes  à  émettre  sur  ce  sujet. 
Ceux-là  cèdent  en  par  tic  à  une  illusion  qui, 
pour  lui  donner  encore  plus  d'éclat ,  se 
plaisent  à  l'opposeravecune  ferveur  trop 
exclusive  à  la  sc^H-rité  (va-),  non  moins  fa- 
meuse du  prophète  de  l'Arabie,  ou  de  leur 
prédécesseur  commun  (.)/oi'.ît',ro//////Ci'Of/.v 
devinez)...  Moïse  ordonna  tropsouventà 
l'épée  de  se  montrer  impitoyable!  {fJt  Ma- 
homet aussi, n'est-ce  pas^'')  Mais  dans  l'at- 
tente absolue  (lu  royaume  deseconde  vie, 
qui  occupait  to»ite  la  pensée  de  Jésus,  des 
conséquences  aussi  terribles  se  manifestè- 
rent clairement  à  %e^yQnx,desronséquen- 
I  es  plus  terribles  peut-être, hcdwsti  de  leur 
caractère  moral  et  de  la  direction  fatale 
(ju'ellesonl  si  long-lemps  imprimée  à  son 
É/^lisp.  Pourtant,  loin  d'hésiler  à  leur  as- 
pect, il  se  liAta  do   les  accueillir,  de  les 
développer  et  de  leur  donner  une  e^xpres- 
.\ion  qui  n'a  rien  a  rencontrer  de  plus  fort 
dans  l'éloquence  de  Mahomel  tN  l'IJl- 
SO>>E.  >  Est-ce  assez  clair?...  Mais  grand 
Dieu  !  de  quoi  s'a.;it-il  donc?...  U  s'agit 
d'un  texte  de  saint  Mathieu.  «  INe  croyez 

(l)T.  I,p.liUU. 


pas  que  je  sois  venu  apporter  la  paix  sur 
la  terre,  s'écrie  le  nouveau  maître;  j'ai 
apporté  l'épée;  je  suis  venu  mettre  le  feu 
sur  la  terre,  el  tout  mon  désir  est  qu'il 
s'allume,  etc..  >  Ajoutez  cette  parabole 
d'un  roi  qui,  avant  de  livrer  bataille,  a 

besoin  de  compter  sur  ses  guerriers  / 

<  Ce  sont  des  guerriers  véritables  qu'il  se 
propose  de  former!  s'écrie  M.  Salvador, 
des  guerriers  qui ,  étant  appelés  à  con- 
quérir   le   royaume   prochain (Quel 

royaume ,  encore  une  fois?)  le  royaume 
prochain  de  la  résurrection  des  morts , 
doiventregarder  d'un  œil  indifférent  tou- 
tes les  conditions  favorablesou  contraires 
de  l'existence  actuelle  ;  ce  sont  des  guer- 
riers enfin,  réduits  à  l'état  des  athlètes, 
qui  se  présentaient  nus  pour  le  combat...  » 
Tout  s'explique  enlin,  et  nous  respirons. 
Vous  voyez  que  M.  Salvador  n'est  pas 
aussi  méchant  qu'il  le  paraît.  Il  parle 
bien  quelque  part  des  exemples  célèbres 
d'inclémence  et  de  barbarie  que  le  Chris- 
tianisme a  eu  si  souvent  l'occasion  d'of- 
frir à  V univers  ;  mais  il  faut  savoir  passer 
quelque  chose,  et  ce  n'est  pas  trop  pour 
un  juif. 

Cinquième  cause.  —  Le  dogme  nou- 
veau .  —  En  général ,  M.  Salvador  entend 
nos  dogmes  de  la  plus  étrange  facjon  ;  il 
croit  que  celui  de  la  sainte  Trinité  atta- 
que l'unité  de  Dieu  •  l'incarnation  pareil- 
lement lui  semble  être  Vassociation  d'un 
Dieu  nouveau  au  Dieu  ancien;  la  créa- 
tion (qui  le  croirait),  selon  le  sens  des 
Pères,  revient  au  système  du  dualisme 
absolu,  t  Si  Dieu  a  tiré  la  matière  du 
néant,  il  fallait  que  le  néant  existât  de 
concert  avec  Dieu ,  ce  qui  donne  tou- 
jours deux  j)rincipes  (1).  i 

En  effet,  le  principe  être  et  le  principe 
non-étre. 

^lais  il  est  un  nouveau  dogme  que 
M.  Salvador  s'attache  surtout  à  mettre  en 
lumière,  comme  renfermant  le  principe 
de  la  puissance  du  lils  de  Marie  et  l'expli- 
cation complète  de  ses  succès.  Ce  nou- 
veau dogme  est  celui  de  la  résurrection 
des  morts,  qui  d'abord  n'est  pas  si  ;^oa- 
ixv/zi^  puisque,  d'après  le  litre  d'un  cha- 
pitre de  notre  auteur,  il  constitue  le 
dernier  terme  du  mariage  des  croyances 
orientales  avec  les  telles  sacrés  des  Juifs. 

(1)1.  ll,p.  liMi 


JÉSUS-CHRTST  ET  SA  DOCTRINE. 


47 


Quoi  qu'il  en  soit,  tout  le  secret  des 
triomphes  de  Jésus  est  dans  ce  dogme  et 
dans  l'usage  qu'il  en  fit. 

Ce  n'est  pas  sans  répugnance  que  nous 
nous  voyons  réduit  à  travestir  et  à  pro- 
faner en  quelque  manière  nos  plus  sain- 
tes vérités;  mais  il  faut  bien  qu'on  sache 
ce  que  sont  et  où  tendent  ces  systèmes 
élevés  à  si  grands  frais  et  dont  on  fait 
tant  de  bruit.  Que  le  lecteur  veuille  donc 
poursuivre  jusqu'au  bout  l'examen  d'un 
de  ces  systèmes,  qu'il  est  impossible  de 
mieux  réfuter  qu'en  les  exposant. 

Le  fils  de  Marie  {pur  homme)  com- 
mence donc  par  se  convaincre  et  par 
convaincre  ses  disciples,  sans  arrière- 
pensée  ,  de  l'existence  d'un  royaume  de 
gloire  et  de  délices,  existant  au-delà  de 
celte  vie,  qui  devait  être  la  récompense 
de  leur  fidélité  et  de  leur  dévouement. 
Cela  fait,  nul  doute  *  que  sous  l'empire 
absolu  d'une  croyance  si  féconde  en  mo- 
tifs d'excitation,  le  premier  besoin  moral 
était  d'acquérir  pour  soi-même  et  de 
faire  acquérir  aux  autres  par  l'entraîne- 
ment le  plus  généreux  une  place  éter- 
nelle dans  le  monde  ainsi  reconstitué ,  et 
que  la  première  manifestation  de  ce  be- 
soin emportait  une  puissance  jusqu'a- 
lors inconnue  de  gloire ,  de  ferveur  et 
de  zèle.  Cette  puissance  se  personnifiait 
en  Jésus-Christ.  >  La  seule  difficulté  était 
d'établir  la  doctrine  ;  mais  remarquez 
qu'  i  elle  devait  rencontrer  les  causes  les 
plus  immédiates  de  succès  dans  les  con- 
victions religieuses  répandues  de  toutes 
parts  et  dans  l'état  de  malaise  des  esprits 
disposés  par  avance  en  faveur  de  toute 
inspiration  qui,  loin  de  délier  pénible- 
ment le  nœud  des  principaux  ennuis  de 
la  vie  et  ses  principales  diflicultés,  se 
proposerait  de  le  trancher  tout-à-coup 
comme  sous  le  fil  d'une  épce.  >  L'auteur 
exprime  ailleurs  sa  nième  pensée  en  un 
seul  mot  plus  clair  et  plus  piquant,  le 
charme  des  contrastes  ;  c'est  tout  dire.  Le 
monde,  fatigué  de  voluptés  sensuelles, 
soupirait  après  les  plaisirs  de  l'Ame  ;  les 
intelligences  abruties  exigeaient  une  doc- 
trine pure  et  élevée  ;  régoïsmc  avait  soif 
de  sacrifices;  enfin,  et  pour  dernier 
contraste,  cette  doctrine  «formait  une 
opposition  absolue  à  l'école  contempo- 
raine et  dominante  des  autres  interprè- 
tes de  la  loi,  qui,  ulaut  minutieusement 


renfermés  dans  les  intérêts  nationaux  et 
humains,  ne  demandaient  compte  que 
des  actions  extérieures.  ÎSouvel  appât 
tendu  à  la  nation  juive,  sur  laquelle  le 
Christ  avait  préconçu  de  s'appuyer  pour 
conquérir  le  monde  (I).  > 

Le  principe  de  résurrection  une  fois 
reconnu ,  il  ne  s'agissait  que  d'en  tirer 
tout  le  parti  possible  ;  c'est  ce  qui  fut 
exécuté  admirablement.  L'ère  ou  royau- 
me de  la  résurrection  fut  divisé  en  deux 
périodes  :  l'une,  qui  devait  suivre  la  con- 
sommation des  siècles  et  le  jugement 
universel  (c'est  là  le  dogme  chrétien  tel 
que  nous  le  professons  encore)  ;  l'autre, 
beaucoup  plus  rapprochée,  qui  se  rap- 
porte à  l'erreur  des  millénaires,  et  dont 
nous  avons  spécialement  à  nous  occuper. 
Cette  première  époque  devait  être  mar- 
quée, comme  on  sait,  par  une  première 
destruction  du  monde  actuel,  une  res- 
tauration complète  des  choses,  une  ré- 
surrection partielle  des  morts,  et  un 
avènement  glorieux  du  Christ ,  qui  ré- 
gnerait avec  ses  fidèles  sur  la  terre  ainsi 
reconstituée.  «Quant  au  jour  précis,  à 
l'heure  exacte  de  ces  événemens  (circon- 
stance fort  importante  ,  comme  on  voit), 
Jésus  ne  les  déclara  point,  mais  il  les 
renferma  dans  des  limites  sensibles  (2) ,  » 
des  limites  très  rapprochées ^  qui  ne  dé- 
passeraient point  rcxistence  de  la  géné- 
ration alors  vii>antc  (3).  La  destruction 
de  Jérusalem  et  du  temple  devaient,  en 
un  mol,  «  précéder  de  très  près  la  con- 
sommation des  jours  d'ici-bas  :  ils  de- 
vaient servir  de  signal  à  la  première  pé- 
riode de  la  création  du  royaume  cé- 
leste (4).  s 

La  position  était  nettement  tracée;  en- 
core soixante-dix  à  quatre-vingts  ans,  nu 
siècle  au  plus,  et  le  Christ  venait  en  per- 
sonne, au  milieu  de  sa  gloire,  escorté 
de  ses  anges  et  de  ses  disciples,  fonder 
son  royaume  visible.  Si  les  promesses 
s'accomplissaient  ,  tout  était  dit  ;  dans  le 
cas  contraire,  pas  de  diffictiltt*  noti  plus. 
Le  fils  de  Marie  n'était  qu'un  vil  subor- 
neur, un  faux  jirophète  justement  chAtié, 
qui  n'avait  plus  de  titre  même  apparent 
à  la  croyance  d'un  seul  disciple,  qui  ne 

(1)  T.  I .  p.  4iOei9uiv. 

(2)  T.  Il,  p.  50. 

(,->)  Ib. 

(1)  Ib.,  p.  5o. 


18 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRIINE. 


méritait  pas  surtout  que,  pour  se  sou- 
mettre h  toutes  les  riji^ueurs  de  sa  loi .  on 
affronlAt  la  haine,  les  mépris  du  monde, 
les  dOcrels  de  .\t  ron  et  de  ses  succes- 
seurs. Qu'advint-il  cependant^  i  Après 
une  longue  suite  d'années  et  de  généra- 
tions (pas  lout-i'i-fait ,  M.  Salvador,  mais 
avant  la  lin  d'une  seule  génération  ,  de 
ta  gcncration  alors  vU'anle  ,  comme  vous 

venez  de  le  dire) Lorsque  Tl^^lise  eut 

épiouvé  sous  ce  rapport  les  déceptions 
intérieures  et  les  agitations  qui  sont  une 
i\Qs  clefs  historiques  du  poème  révéla- 
teur de  l'apôlre  .lean  (notez  en  passant 
(|ue  le  système  donne  une  des  clefs  de 
l'Apocalypse),  lorsqu'il  ne  fut  plus  per- 
mis de  compter  sur  le  retour  visible  et 
prochain  du  fils  de  Marie  (pourquoi  donc 
nous  parler  à'une  Longue  suite  de  généra- 
tions),  et  qu'une  foule  de  disciples  des 
écoles  platoniciennes  eurent  introduit 
un  spiritualisQie  spécial  (petite  nébulo- 
sité à  laquelle  les  lecteurs  de  31.  Salvador 
sont  habitués ,  mais  qui  ne  fait  rien  à 
l'affaire),  qu'arriva-t-il  enlia  .^  Il  fallut 
attacher  par  adresse  ou  par  <^oie  d'auto- 
rité un  autre  sens  aux  convictions  du 
maître  et  de  ses  disciples  (I).  >  Voici  l'in- 
stant précis  auquel  les  convictions  font 
place  à  Vadrcsse  et  à  V autorité  ;  et  il  fal- 
lut beaucoup,  certes,  d'adresse  et  d'au" 
torité  pour  convaincre  tout  une  société 
d'hommes  doués  de  raison,  que  le  maître 
avait  été  mal  compris,  qu'il  y  avait  er- 
reur de  date  ,  pour  qu'on  s'habituât  à 
dire  (expression  de  31.  Salvador)  que 
cetle  résurrection  et  ce  royaume  si  pro- 
chains devaient  è!re  retardés  jusqu'à  la 
consommation  des  siècles,  et  qu'on  slia- 
biiuàt  en  même  temps  à  monter  sur  les 
échafauds,  sur  les  chevalets,  sur  les  bû- 
chers ,  à  se  faire  déchirer  par  les  lions 
trois  siècles  durant,  pour  rendre  le  té- 
moignage du  sang  au  plus  hardi  et  au 
plus  slupide  menteur  qui  se  fût  joué  de 
l'humanité. 

(  )n  ne  saurait  s'imaginer  toute  la  peine 
que  prend  31.  Salvador  pour  é;lablir  ce 
système  ;  il  y  revient  sans  cesse,  le  déve- 
loppe, ou  plutôt  reiiveloi)pe  sous  tous 
les  nuages  qiie  peuvent  lui  fournir  son 
érudition,  sa  pcns«'e,  son  style,  et  ceux- 
là  seuls  qui  ont  lu  rouvra;^e  peuvent  dire 

(I)  T.  Il,  p.  il. 


juscproù  vont  les  ressources  de  l'auteur 
en  ce  genre.  Il  y  a  emprunt  manifeste 
aux  millénaires,  que  31.  Salvador  nous 
donne  pour  les  vrais  orthodoxes,  les 
seuls  qui  aient  bien  compris  la  doctrine 
de  Jésus.  3Iais  c'est  encore  ici  peine  per- 
due :  car  si  M.  Salvador  se  rattache  aux 
millénaires,  les  millénaires  ne  veulent 
pas  de  31.  Salvador;  deux  abîmes  les  sé- 
parent. Premièreoient,  les  millénaires 
plaçaient  dans  un  avenir  fort  éloigné  ,  et 
au  moins  illimité,  cette  première  résur- 
rection à  laquelle  31.  Salvador  fixe  un 
terme  tn's  prochain  avec  tant  d'insistance 
et  de  bonhomie  ;  en  second  lieu,  beau- 
coup de  millénaires  reconnaissaient  la 
divinité  de  ISotre  Seigneur  j  ceux  qui  la 
niaient,  comme  Cérinthe,  admettaient 
cependant  cnlui  une  véritable  inspiration 
divine  ,  quelque  chose  de  surhumain.  Or, 
cela  suffisait  pour  donner  à  leur  opinion 
une  couleur  de  vraisemblance  qui  man- 
que à  l'opinion  de  31.  Salvador,  d'après 
laquelle  le  fi!s  de  3larie  et  ses  disciples 

ne  sont  plus disons  le  mot,  que  de 

vrais  fous,  et  toute  l'Eglise  chrétienne 
qu'un  vaste  Bedlam.  Ôr,  soyons  juste, 
31.  Salvador  se  respecte  assez  pour  ne 
pas  dire  cela. 

Avant  d'aller  plus  loin,  nous  signale- 
rons une  tactique  de  nos  adversaires.  On 
a  son  système;  pour  l'étayer,  il  faut  des 
preuves  ;  pour  en  trouver,  on  se  lance  en 
des  dissertations  à  perte  de  vue.  Or.  de 
même  qu'il  est  extrêmement  difficile, 
impossible  de  trouver  une  seule  bonne 
raison,  une  preuve  péremptoire  en  fa- 
veur d'un  système  faux  et  absurde  ;  de 
même  aussi  rien  n'est  plus  facile  que  de 
ramasser  un  bon  nombre  de  ces  demi- 
raisons,  de  ces  quasi-preuves  qui  ne  prou- 
vent rien,  sans  doute,  mais  qui  ne  lais- 
sent pas  que  d'embrouiller  la  question  et 
d'embarrasser  les  esprits  peu  défians  ou 
peu  éclairés.  C'est  à  (pioi  l'on  s'arrête,  et 
c'est  faire  preuve  d'habileté,  puisque 
c'est  là  le  seul  moyen  de  prolonger  la 
discussion;  on  prend  donc  ses  positions, 
on  pousse  un  argument,  et  au  moment 
où  le  côté  faible  se  laisse  apercevoir  on 
passe  à  un  autre,  et  ainsi  indéfiniment. 
La  première  hypothèse  ne  vous  va-t-elle 
pas?  prenez  la  seconde  ;  en  cas  de  refus, 
voici  la  troisième,  plus  insoutenable  que 
les  autres.  Ou  accumule  ainsi  preuve  sur 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


49 


preuve,  on  parcourt  tous  les  domaines 
de  la  pensée,  physique,  métaphysique, 
histoire.  Puis  vient  la  récapitulation  ;  on 
compte  au  lieu  de  peser,  et  l'on  triom- 
phe d'avoir  accablé  l'adversaire  sous  une 
multitude  de  démonstrations  qui,  pour 
dire  vrai,  valent  autant  l'une  que  l'autre. 

Nous  allons  voir  cette  tactique  mise  en 
œuvre  par  M.  Salvador  dans  la  disserta- 
lion  consacrée  à  la  Passion  du  Sauveur, 
dissertation  que  nous  ne  pouvons  laisser 
décote,  malgré  la  longueur  de  cet  ar- 
ticle. 

D'abord  il  est  impossible  de  bien  ex- 
pliquer la  Passion  et  la  mort  du  Christ  si 
Ton  ne  les  considère  comme  le  résultai 
d'un  plan  conçu  long-temps  à  l'avance, 
et  suivi  par  Jésus  avec  une  persévérance 
qui  ne  se  démentit  jamais.  «  Telle  eit  la 
première  des  causes  qui  ont  présidé  à  sa 
mort  ;  c'est  sa  volonté  de  mourir  prove- 
nant d'un  ordre  de  convictions  et  d'en- 
thousiasme conforme  aux  idées  de  l'épo- 
que où  il  vivait ,  et  conforme  à  l'interpré- 
tation orientale  des  livres  sacrés  des 
Juifs  poussée  à  ses  dernières  limites.  Si 
ce  n'était  celte  volonté  absolue,  toute  sa 

doctrine  serait  revendiquée,  etc.  (1) > 

Si  l'on  veut  bien  y  faire  attention,  ce 
n'est  là  que  le  dogme  chrétien  de  la  ré- 
demption, métamorphosé  en  une  théorie 
tout  humaine  et  philosophique;   mais. 


loin  de  gagner  au 


change,  nous  avons 


une  absurdité  à  la  place  d'un  mystère; 
car  (pour  abréger),  d'après  M.  Salvador 
lui-même ,  la  mort  du  Christ  ne  servait 
de  rien  si  elle  n'était  suivie  de  son  se- 
cond avènement  visible,  glorieux  et  très 
prochain,  sans  lequel  l'établissement 
chrétien  croulait  par  la  base. 

Telle  est  donc  La  j)/-emicre  des  causes 
de  la  Passion.  Passons  aux  causes  secon- 
des :  la  Passion  avait  pour  but  de  repré- 
senter plusieurs  choses  ,  deux  au  moins. 
Premièrement,  elle  représentait //^/ ^/oc- 
trine  nouvelle  qui  trouve  en  elle  <  sa  for- 
me la  plus  extérieure,  la  plus  sensible, 
la  plus  historique  en  apparence Tou- 
tes les  croyances  du  Christianisme  pri- 
mitif y  sont  représentées  en  caractères 
ineffaçables,  de  sorte  que  si  le  temps  et 
la  ncccssitc  ont  concouru  à  changer  ou 
àmodider  sa  vraie  wixiWYG ^  jamais  lliis- 

(I)  T.  II,  i>.  9«. 


toire  ne  s'est  vue  exposée  à  son  égard  à 
perdre  les  traces  de  son  origine.  Le  ta- 
bleau vivant  qu'il  a  laissé  de  lui-même 
offrait  un  moyen  imprescriptible  pour 
en  revenir  à  l'exactitude  précise  des 
faits  (1).  »  Acceptons  cel  hommage  rendu 
à  la  véracité  de  Phistoire,  mais  ne  lui 
donnons  pas  plus  de  valeur  qu'il  n'en  a 
réellement;     n'attendons    pas     surtout 

qu'un   seul  fait  soit  précisé un  seul, 

et  nous  en  aurions  grand  besoin;  car 
nous  apprenons  plus  bas  qu'  <  on  s'abu- 
serait étrangement  si  l'on  allait  croire 
que  les  tableaux  évangéliques  relatifs  à 
la  Passion  du  fils  de  Marie  soient  l'ex- 
pression naïve  des  faits  accomplis,  la 
description  spontanée  d'une  catastrophe 
actuelle;  ils  ont  pour  objet  arrêté  (et 
c'est  ici  le  deuxième  symbolisme  de  la 
Passion  de  Jésus-Christ)  de  réaliser  sur 
un  nouveau  plan  les  tableaux  d'une  autre 
Passion  qui  frappe  avec  évidence  tous 
les  yeux  de  la  Passion  longue,  féconde 
en  avertissemens  et  terrible  du  peuple 
hébreu  personnifié ,  de  la  Judée,  de  Jéru- 
salem, dont  les  malheurs  présens  et  à 
venir  avaient  excité  tant  de  fois  la  verve 
et  les  lamentations  des  prophètes  (2).  » 

Je  pense  qu'on  chercherait  vainement 
parmi  les  êtres  corporels  ou  intellec- 
tuels quelque  chose  de  plus  pliant,  de 
plus  ductile,  de  plus  fusible,  de  plus 
élastique,  de  plus  souple  et  par  consé- 
quent de  plus  commode  que  le  symbo- 
lisme j,  quand  on  sait  le  manipuler  avec 
celte  dextérité  et  cette  assurance  qui  ca- 
ractérisent un  assez  bon  nombre  de  phi- 
losophes contemporains.  ^  otis  voyez  en 
ce  lieu  :  La  Passion  d«  Notre  Seigneur  Jé- 
sus-Christ représente  à  la  fois  le  Chris- 
tianisme et  le  judaïsme,  qui  pourraient 
bien  avoir  quelque  sujet  (rélonnenient 
de  se  retrouver  tous  deux  dans  la  uu'^me 
image.  Nous  ne  tenterons  pas  en  ce  mo- 
ment de  les  accorder  entre  eux,  mais 
bien  de  voir  comment  la  dernière  opi- 
nion que  nous  venons  d'exposer  s'ac- 
corde avec  elle-uuMue. 

En  thèse  :  La  Passion  de  Jésus  réalise 
la.  Passion  dit  peuple  héhrcu  ;  le  Juif  est 
personnifié  dans  le  (.lirist.  Suivez  l'.ip- 
plication  historique  :  Le  peuple  juif,  en 

(1)  T.  II ,  p.  an. 

(2)  Ib.,  p.  î)«. 


jesus-curtst  et  sa  doctrine. 


la  personne  de  Jésus,  est  reçu  par  le 
j)euple  juif  dans  les  murs  de  Jc^rusalem; 
le  peuple  juif  s'empare  du  peuple  juif 
au  jardin  des  Oliviers  ;  le  peuple  juif  fait 
comparaître  le  peuple  juif  par  devant  le 
peuple  juif:  le  peuple  juif  se  crache  au 
visage  .  crie  Toile  f  Vrencz  le  jicitplcjuif.' 

Crucifiez  le  pcnjtle  juif/ On  peut  al- 

lei-  i)lus  loin  encore  ;  nous  nous  bornons 
a  mettre  sur  la  voie  de  cette  étrange  con- 
fusion des  juges,  des  témoins,  des  bour- 
reaux et  de  la  yiclime. 

<  Mais  ce  n'est  pas  tout,  poursuit  notre 
auteur;  il  faut  suivre  de  plus  près  la  vi- 
vacité du  débat  (1).  i  Le  débat  s'élance  en 
effet  dans  une  critique  longue  et  embar- 
rassée de  toutes  les  circonstances  de  la 
Passion ,  où  nous  ne  le  suivrons  pas. 
L'Évangile  y  est  convaincu  d'avoir  trop 
flatté  le  portrait  de  P>late  aux  dépens  du 
peuple  juif,  et  surtout  aux  dépens  de 
Harabbas.  qui  devient,  sous  la  plume  de 
son  compatriote,  d'abord  un  homme  es- 
time, puis  un  personnage  d'une  influence 
considérable ,  un  prisonnier  dislint^ur , 
considérable,  remarquable,  dit  L'évangile 
de  IMatthieu  {vinclum  insignem)  (2)  ;  en- 
fin un  homme  de  lete  et  d'action  qui 
aurait  excité  un  soulèvement  pour  déli- 
vrer son  pays  du  joug  des  Romains,  un 
(iuillaurae  'J'ell  malheureux,  i  On  a  jugé 
à  propos  de  dépouiller  ce  Darahbas  de 
son  véritable  nom  ,  car  il  s'appelait  Jé- 
sus, fils  d'Abbas,  ou  Bar-Abbas  (3), 
comme  le  fils  de  Marie  s'appelait  Jésus, 
fils  de  Joseph  ;  ou  liar-Joseph  ,  comme 
Pierre  s'appelait  Simon  .  fils  de  Jonas ,  ou 
Har-Jone  (îj.  i>  INous  ne  savons  ce  que 
peut  faire  à  la  question  que  liar-Abbas 
ait  ou  non  porté  le  nom  de  Jésus.  Ce 
nom  était  fort  répandu  parmi  les  Juifs, 
surtout  vers  les  derniers  temps,  comme 
le  prouve  l'histoire  de  Josèphe ,  et  il  sem- 
blerait même  qu'ils  ne  l'ont  pas  entière- 
ment   répudié    depuis    leur    dispersion 

(1)  P.  101. 

(2)  w  m;»  cl  n<». 

J(X)  En  parlant  des  maniiscrils  de»  Efancilos  dans 
lesquels  un  enlevait  déjii  au  lii.s  d'Abbas  son  nom 
nropro  de  JéiUs  ,  Origéoe  s  exprime  aioâi  :  In  mul- 
Itt  exemplaribui  non  coHliuclur  quod  Barnbliat 
clinmJetus  direbatur  ,  rt  fursilun  rertè  ut  ne  lu/mni 
Jetu  contentât  alicuiiniquorum.Or\^Qu.,inMalth., 
xxtii;  note  de  }I,5a(i. 
(4)  P.  107. 


parmi  les  divers  peuples  dont  ils  ont  été 
ol)Iif;és  d'adopter  la  langue,  comme  le 
prouverait  au  besoin  le   noui   même   de 

I\L  Siileddor Ce  n'est  pas  notre  faute 

si  le  débat  tombe  sur  ce  terrain  et  devient 
une  (juestion  de  noms.  Arrêtons  lu  tou- 
tefois. 

Un  peu  plus  loin  ,  M.  Salvador  se  de- 
mande ï  pourquoi  le  fils  de  Marie,  qui , 
au  dir('  de  ses  annalistes,  possédait  le 
don  illimité  des  miracles,  et  qui  ne  dé- 
daignait pas  d'y  recourir  chaque  jour,  se 
serait  refusé  de  sa  pleine  volonté  à  im- 
primer à  sa  parole  le  degré  de  force  assez 
efficace  pour  attirer  aux  interprétations 
nouvelles  l'esprit  et  l'Ame  de  ses  conci- 
toyens? >  Ce  n'est  au  fond  qu'un  miracle 
de  plus  qu'on  demande.  Le  Christ,  dit- 
on,  n'avait  d'autre  moyen  d'échapper 
aux  mains  des  Juifs  que  de  les  frapper 
par  IW'idence  d'un  miracle;  et  voilà 
pourquoi  ils  lui  en  demandaient  un, 
<  non  pas  de  ceux  qui  entraînaient  facile- 
ment les  classes  populaires  et  dont  on 
citait  les  exemples  en  tout  lieu,  mais.... 
un  signe  grand  ,  évident ,  en  plein  jour, 
dans  l'air,  dans  le  ciel,  un  signe  qui  ne 
leur  laissât  aucune  arrière-pensée.  »  Un 
miracle  qui  convertisse  nécessairement 
est  une  impossibilité ,  un  non-sens,  parce 
que  les  spectateurs  conservent  toujours 
l'usage  de  leur  libre  arbitre.  Quelqu'un 
n'a-l-il  pas  dit  :  Si  je  voyais  ressusciter 
un  mort,  je  deviendrais ,  non  pas  croyant, 
mais  fou?  IMais  tout  cela  était-il  bien  sin- 
cère? De  bonne  foi,  comment  ce  miracle 
eût-il  pu  nous  être  transmis  autrement 
que  par  l'Évangile  ou  la  tradition?  Que 
si  l'on  veut  s'en  tenir  là  ,  on  aura  lieu 
d'être  satisfait;  sans  chercher  plus  loin, 
les  signes  qui  environnèrent  la  mort  du 
Sauveur  sur  la  croix  répondent ,  ce  sem- 
ble, à  fontes  les  exigences  des  Juifs  et  de 
M.  Salvador.  Les  Juifs,  du  reste,  n'ont 
rien  à  faire  ici,  car  ils  n'ont  guère  con- 
testé la  réalité  des  miracles,  qu'ils  se 
sont  au  contraire  toujours  ingéniés  à  ex- 
j)liquer  par  l'intervention  de  causes  sur- 
humaines. I\este  donc  M.  Salvador,  que 
les  miracles  touchent  peu,  puisqu'il  les 
considère  comme  un  accessoire  indis- 
pensable et  commun  à  toutes  les  reli- 
gions (1). 

(1)  T.  I,  p.  214elsuiY. 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


61 


Nous  touchons  enfin  au  dernier  mot 
de  la  Passion.  Si  Ton  nous  trouve  long, 
nous  pouvons  affirmer  que  nous  omet- 
tons une  foule  de  détails  très  intéressans; 
mais  ce  qu'on  va  lire  est  d'une  nature 
tellement  extraordinaire,  tellement  pro- 
pre à  faire  apprécier  la  portée  philoso- 
phique de  l'auteur  et  en  général  des  ad- 
versaires du  Christianisme,  qu'il  est  in- 
dispensable d'y  consacrer  un  développe- 
ment convenable.  C'est  un  bel  hommage 
rendu  à  la  religion  catholique  que  de  di- 
vulguer les  aberrations  d'esprit  de  ceux 
qui  la  combattent,  et  de  faire  voir  que 
les  derniers  venus  d'entre  eux  ne  peu- 
vent guère  prétendre  sur  leurs  devan- 
ciers d'autre  avantage  réel  que  celui  des 
incohérences  et  des  contradictions. 

Après  avoir  très  bien  défini  la  nature 
du  sacrifice  qui  consiste  à  renoncer,  <  au 
physique  ou  au  moral ,  à  quelque  posses- 
sion très  avantageuse  ou  très  douce  pour 
soi,  dans  le  seul  dessein  d'en  faire  passer 
tous  les  avantages  sur  les  autres,»  l'au- 
teur examine  si  la  Passion  et  la  mort  de 
Jésus  emportent  l'idée  d'un  véritable  sa- 
crifice. Non,  répond-il,  et  voici  la  rai- 
son :  «  En  ne  payant  que  d'un  jour,  d'un 
seul  jour  de  souffrances,  trois  années 
d'une  lutte  morale,  suivie  de  tant  de  suc- 
cès et  de  gloire;  en  ne  renonçant  à  la  vie 
qu'avec  la  conviction  intérieure ,  très  ar- 
rêtée et  très  complète  de  la  reprendre 
mille  fois  plus  brillante  peu  d'instans 
{ffnès y  pour  devenir  en  corps  et  en  unie  le 
dominateur  d'un  royaume  nouveau  ,  et 
pour  occuper  en  personne  un  trône  sans 
fin  (figurez-vous  un  homme,  un  simple 
mortel  avec  cette  conviction  très  arrê- 
tée, et  dites  le  nom  qui  lui  convient 

Toutefois,  M.  Salvador  regarde  le  Christ 
comme  un  des  plus  grands  personnages 
de  l'humanité,  plus  grand  que  Moïse  à 
certains  égards)  ,  avec  celte  conviction  , 
disions-nous,  t  le  fils  de  Marie  cntraîne- 
t-il  l'idée  d'un  sacrifice  trop  inconceva- 
ble?! Que  si  ce  mot  inconcevable  vous 
arrête  un  moment  comme  en  suspens,  h 
quoi  l'appliquer?  Daignez  écouter  en- 
core î  ibien  plus de  quelque  majesté 

que  soit  toujours  entouré  le  fait  de  se 
dévouer  pour  une  noble  cause  ,  de  s(/cri- 
fier  sa  vie  jwur  les  hotnmcs ^  de  so  préci- 
piter au-devant  des  angoisses  d'une  der- 
nière henrc Une  chose  plus  majes- 


tueuse et  plus  difficile  encore  existe  au 
monde  :  c'est  de  vivre ,  de  lutter  avec  la 
vie  elle-même  ,  de  la  soumettre  à  des  lois 
imposantes  qui  la  transforment  en  un 
bienfait  véritable,  de  défricher  son 
champ  immense ,  si  effrayant  parfois 
pour  l'œil  qui  le  mesure  ,  mais  tout  rem- 
pli des  plus  riches  trésors  (1).  >  D'où  il 
résulte  que  le  Christ  n'a  eu  aucune  diffi- 
culté à  se  dévouer  à  la  mort;  bien  plus, 
qu'il  eût  été  plus  difficile  pour  lui  de 
Vivre  tranquille  à  Nazareth  que  de  se 
faire  attacher  à  une  croix. 

Cette  explication  fondamentale  de  la 
Passion  est  suivie  de  quelques  considéra- 
tions sur  les  sacrifices  humains  ^  par  les- 
quelles nous  clorons  nos  citations. 

«  Sous  le  rapport  physique,  les  sacri- 
fices humains  étaient  en  partie  destinés  à 
servir  d'expression  extérieure  et  sauvage 
à  la  loi  suprême,   en  vertu  de  laiiuelle 
toute  sorte  de  principes  d'activité  et  de 
renaissance   s'échappent  du  sein  de   la 
destruction.   Cette  loi  mêle  la  vie  à  la 
mort  d'une  manière  si  inextricable  qu'il 
est  impossible  de  déterminer  les  limites 
de  l'une  et  de  l'autre  ;  en  embrassant  la 
généralité  de  leurs  actes,  loin  de  les  re- 
connaître exclusivement  pour  des  riva- 
les,  elles  se  montrent  soumises  à  une 
pensée  unique  ,  h  une  harmonie  digne  de 
deux  sœurs.  »  Il  est  bien  pour  un  philo- 
sophe qui  veut  et  doit  rendre  raison  tle 
tout,  de  poser  la  loi  ;  mais  c'est  peu  tant 
qu'il  ne  donne  point  la  raison  de  celte 
loi.  iM.  Salvador  croit  pouvoir  s'en  dis- 
penser ici,  comme  ailleurs,  ainsi  que  la 
suite  va  le  prouver  :  <  Dès  qu'on  se  re- 
met en  mémoire  rincroyable  quantité  de 
sang  humain  qui  a  coulé  sur  la  terre  et 
qui  a  pénétré  tout  brûlant  jusqu'en  ses 
entrailles,  //  n'y  a  plus  ni  métaphy.ufjue 
ni  morale  capables  d\\rpli<]ucr  pour<juoi 
les  choses  se  sont  passées  ainsi  ;  c'est  à 
des  faits  d'un  autre  ordre  qu'il  faut  de- 
mander  du  secours.  C'est  dans  l'organi- 
sation intime  de  notre  petit  monde  quii 
faut  cherclier  quelque  cause:  et  puisijue 
les  débris  des  plantes  renversées  par  les 
orages  ou  par  la  main  des  hommes  ont 
été    pour  la  terre   elle-même  l'une  des 
sources  premières  de  son  activité  puis- 
sante de  végétation,  qui  suit  si  une  reJa- 

(I)  r.  Ha  cl  suiY. 


JÉSUS-CîmiST  KT  SA  DOCTRINR. 


lion  caclu-oirn  pns  existt^  dus  l'origine, 
et  i)Oiir  une  jxrioilo  indt^llfiie  de.  temps  , 
enlre  ce  sanj;  précieux  et  le  développe- 
ment tie  sa  puissance  de  création  ani- 
male'.' Du  moins,  kohu  luir  ionl/t/dic/ioit 
iipiuiniuc  qni  mérite  bien  d'attirer  un 
instant  nos  rep;ards.  C'est  précisément 
parce  qu'elles  sont  devennes  pins  nom- 
breuses et  plus  serrées  sur  la  terre  que 
les  populations  ont  perdu  cl  perdent 
chatjue  jour  de  leur  goût  el  de  leur  en- 
thousiasme primitifs  à  s'entre-détruire. 

«  Mais  sous  le  rapport  moral  ,  la  force 
fccondiinte  du  sang  est  bien  aittienicnl 
vertu inc  ipte  dans  ses  effets  j)hjsïques.  Il 
n'existe  pas  une  seule  vérité  sociale  de 
<|uel(jiie  importance  qui  n'ait  obtenu  du 
sanj,'  versé  en  sa  faveur  ou  contre  elle ^  nn 
surcroît  extraordinaire  d'intérôt  ou  d'é- 
nergie ,  et  qui ,  tantôt  sous  le  couteau 
du  prêtre  des  siècles  les  plus  barbares, 
lanlùt  sous  le  glaive  non  moins  rigou- 
reux de  la  guerre  et  de  la  justice,  n'ait 
exigé  des  sacrilices  humains  (1).  «  Repre- 
nons :  que  le  lecleur  suive  le  raisonne- 
ment de  M.  Salvador;  il  trouvera  qu'il 
n'y  a  ni  jnétaphjsique  ,  ni  morale  capa- 
ble d\\xpli(]ucr  l'effroyable  effusion  du 
sang  humain  dont  le  monde  est  inondé, 
cl  qu'il  faut  s'adresser  à  la  physique.  La 
preuve  de  cette  proposition  est  un  (pii 
sdii .  Et  le  <]ui  sait  se  prouve  à  son  tour 
par  une  contradiction  apparente...  IN'ous 
avons  encore  deux  questions  à  adresser 
sur  le  second  paragraphe.  Comment  se 
fait-il  qu'/7  n'y  ait  ni  métaphysique  ^  ni 
morale  ca])able  d'expliquer  l'effusion  du 
sang  ;  tandis  (jue  ,  sous  le  rapport  morid, 
1(1  force  fécundante  du  sang  est  bien  au- 
trement certaine  que  dans  les  effets  phy- 
siques ?  Comment  encore  p<nil-il  cire 
que  le  sang  versé  en  faveur  d'une  idée 
produise  le  même  effet  et  lui  donne  la 
même  énergie  que  le  sang  versé  contre 
elle.'  Le  sang  versé  par  les  martyrs  en 
faveur  de  la  pensée  chrétienne  ,  a-t-il 
donné  un  surcroît  d'énergie  à  la  pensée 
paK'unc  (  antre  la(/uellc  et  par  kujucllc  il 
était  rj'pandu  ? 

M.  Salvador  dit  quelque  part  (lu'il 
n'aime  pas  les  généraliti'.s  vagues.  l'sl-ce 
une  lactique  d'aller  ainsi  au-devant  des 
reproches  qu'on  serait  tenté  de  lui  adres- 

(1)  P.  liîO,  liil. 


serV  IS'accuse-t- il  pas  ailleurs  l'école 
chrétienne  d'avoir  fait  de  la  passion  du 
Christ  une  affaire  de  tribunal.^  \  rai- 
menl .  M.  Salvador?...  'Mais  si  quelqu'un 
a  oui)lié,  comme  il  est  possible,  votre 
chapitre  de  1828  et  la  réponse  de  M.  Du- 
])in  ,  vous  avez  soin  de  nous  les  rappeler 
par  une  note  (jui  vaut  une  brochure.  Que 
ceux  qui  l'ignorent  sachent  donc  que 
M.  Dupin  publia  ,  en  182S  ,  une  brochure 
dont  le  titre  au  moins  lit  du  bruit  dans 
le  monde.  Ce  titre  était,  sauf  erreur  : 
Procès  de  Jésus-Christ  y  ou  Jésus  devant 
Cd'iphe  et  Pilate ,  réfutation  d'un  cha- 
])ilre  de  AI.  Salvador.  Le  chapitre  en 
question  ne  tendait  à  rien  moins  qu'à 
prétendre  que  toutes  les  formalités  judi- 
ciaires requises  par  la  législation  juive 
avaient  été  appliquées  dans  la  passion  de 
Notre  Seigneur,  et  que  tout  s'était  passé 
selon  les  règles  de  la  plus  stricte  légalité. 
M.  Dupin,  fort  bon  chrétien,  et  aussi 
grand  partisan  de  la  légalité  ,  crut  devoir 
prendre  fait  et  cause  ;  il  plaida  vigoureu- 
sement que  tout,  au  contraire,  était  illé- 
gal. D'abord,  pas  de  jugement  de  mise 
en  accusation  ,  incompétence  du  tribu- 
nal ,  jugps  récusables ,  témoins  à  charge 
insuflisans  ,  appréhension  au  corps,  opé- 
rée par  le  fait  d'une  espèce  de  brigade 
grise,  qui  n'avait  aucun  caractère  pu- 
blic, etc.,  etc.  M.  Salvador,  qui  semblait 
avoir  passé  condamnation ,  n'avait  fait 
qu'ajourner  s;»  réplique;  il  vient  aujour 
d'hui  reprendre  en  sous -œuvre  et  dé- 
truire une  à  une  les  fins  de  non-recevoir 
opposées  par  l'adversaire.  Pour  nous, 
nous  demandons  encore  pardon  au  lec- 
teur d'arrêter  un  moment  ses  i  égards  sur 
cet  affligeant  spectacle.  La  mort  et  pas- 
sion du  Fils  de  Dieu  réduite  à  une  affaire 
de  procédure  !  Oh  !  nous  comprenons 
qu'un  enfant  d'Israël  ait  pu  s'applaudir 
(l'avoir  attiré  un  chrétien  sur  ce  terrain  ; 
mais  il  est  diflicile  que  chez  un  baptisé 
les  susceptibilités  de  l'avocat  aient  pu 
absorber  jusqu'à  ce  point  le  sentiment 
chrétien! 

M.  Salvador,  en  terminant  ce  qu'il 
avait  à  dire  de  la  passion,  veut  bien  se 
conformera  un  usage  qu'il  appelle,  je  ne 
sais  trop  pourrjuoi  ,  antique  et  solennel , 
en  comparant  la  mort  de  Socrate  à  celle 
de  Jésus.  Jean-Jacques  a  fait  le  même 
parallèle,  et  il  a  conclu.  Croyez-vous 


que  M.  Salvador  conclue?  Nullement. 
Tout  ce  qu'il  nous  apprend  est  que  si, 
d'un  côté,  la  mort  de  Socrale  est  fort 
belle  j  de  l'autre ,  on  n'en  saurait  faire  un 
crime  à  ses  juges.  Il  cite  à  l'appui  l'opi- 
nion de  M.  Cousin  (1);  et  nous  avons  le 
plaisir  de  voir  deux  hommes  ,  tous  deux 
grands  admirateurs  de  la  liberté  de  pen- 
ser, qui  lèvent  le  chapeau  au  nom  de 
Luther,  qui  surtout  ne  peuvent  pardon- 
ner à  l'Eglise  catholique  d'avoir  voulu  et 
de  vouloir  encore  défendre  sa  foi  et  sa 
liberté,  trouver  tout  naturel  qu'Athènes 
ou  Jérusalem  se  soient  débarrassées  d'un 
novateur  par  la  voie  de  la  ciguë  ou  de 
la  croix. 

Si  nous  voulons  rappeler  brièvement 
les  raisons  que  donne  M.  Salvador  de 
rétablissement  du  Christianisme,  nous 
trouverons  les  suivantes  : 

Elaguez  d'abord  les  miracles  ,  les  pro- 
phéties et  les  martyrs ,  il  restera  : 

La  folie  évidente  du  fondateur,  qui  se 
jette  en  fanatique  au-devant  de  la  mort, 
bien  convaincu  qu'il  va  ressusciter  peu 
d'instans  après. 

L'imposture  la  plus  grossière  et  la  plus 
mal  b.^tie  qui  fût  jamais ,  qui  consiste 
dans  la  promesse  d'un  second  avénemenL 
glorieux  très  rapproché.  Promesse  si 
bien  imaginée  que  son  accomplissement 
même  emportait  la  destruction  du  Chri- 
stianisme et  le  non-accomplissement  à 
plus  forte  raison. 

Les  disputes,  les  scissions,  les  schis- 
mes sans  lin  de  la  primitive  église.  Ceci 
constitue  tout  une  dernière  partie  de 
l'ouvrage  de  M.  Salvador,  sur  laquelle 
nous  aurions  du  nous  arrêter  encore, 
(l'est  là  qu'on  retrouve  les  Lrois  faces 
qu'offre  le  premier  développement  de 
l'Eglise ,  faces  représentées  par  les  trois 
apôtres  saint  Pierre,  saint  Paul  et  saint 
Jean  ;  les  merveilles  de  Simon  et  d'Apol- 
lonius opposées  aux  miracles  de  Jésus- 
Christ  et  des  apôtres  ;  les  ruptures  entre 

(t)  «  L'esprit  do  son  temps  et  non  pas  Anytus  ni 
l'arropago  avait  mis  Socrale  en  cause  et  l'avait  con- 
damnt'.  Anytus  était  cvidemniont  un  citoyen  re- 
coinniandablc  ,  raréopago  un  tribunal  é(iuilablc  et 
modéré,  ci  si  Ton  devait  éprouver  quelque  étonne- 
ment,  ce  serait  que  Socrate  eût  été  accusé  si  lard  et 
qu'il  n'eût  pas  été  condamné  à  uuo  majorité  plus 
forte.  »  Argum.  do  Wipohg.  de  SocraUj  par  M.  Cou- 
sin, 1«22. 

TOMB  VIII.  —  H»  13.  183». 


JÉSUS-CimiST  ET  SA  DOCTRINE. 

saint  Pierre  et  saint  Paul 


53 


leurs  voyages 
et  leur  mort  à  Rome  contestés  •  les  er- 
reurs et  les  déréglemens  des  premiers 
hérétiques  mis  sur  le  compte  des  pre- 
miers chrétiens ,  etc. 

Le  charme  des  contrastes.  Il  faut  citer 
encore  de  toute  nécessité  :  (  Le  besoin 
général  de  chercher  un  refuge  assuré 
contre  les  calamités  présentes  dans  les 
béatitudes  divines  d'un  monde  futur.  Le 
charme  perpétuel  qui  naît  pour  les  po- 
pulations des  contrastes  les  plus  tran- 
chés les  disposait  à  passer  soudain 
comme  le  début  même  du  Christianisme 
en  a  donné  la  preuve  ^  d'une  licence  ex- 
cessive de  mœurs  à  toutes  les  exaltations 
de  la  chasteté,  des  divagations  de  l'esprit 
à  la  foi ,  du  désir  universel  de  comman- 
der à  Puniversalité  de  l'obéissance  (1).  » 
Nous  avons  souligné  ces  mots  ;  comme  le 
début  du  Christianisme  en  a  donné  la 
preuve;  parce  qu'il  en  résulte  que  le  dé- 
but du  Christianisme  prouve  le  charm& 
des  contrastes ,  de  même  que  le  charme 
des  contrastes  prouve  le  début  du  Chri- 
stianisme. 

Enfin  ,  une  foule  d'autres  considéra- 
tions de  même  nature  qui ,  prises  isolé- 
ment, prouvent  peu  de  chose,  et  qui 
dans  leur  ensemble  ,  prouveraient  tout 
au  plus  que  le  Christianisme  n'a  jamais 
dû  s'établir. 

Le  dernier  terme  auquel  on  puisse 
conduire  un  adversaire  par  le  raisonne- 
ment, c'est  d'avouer  qu'il  n'existe  pas  de 
vérité  absolue  pour  la  raison  humaine. 
Au-delà,  il  n'y  a  plus  qu'incertitude, 
scepticisme ,  sous  quelque  forme  (juil  se 
déguise,  et  peine  perdue.  Or,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit  en  commençant ,  l'ou- 
vrage de  M.  Salvador  aboutit  directe- 
ment à  ce  terme. 

iNous  n'en  voulons  d'autre  preuve  que 
ce  dernier  passage,  (pii  peut  être  consi- 
déré comme  la  conclusion  du  livre  ; 
«(  S'il  est  vrai  que,  pendant  dix  huit  siè- 
cles, l'Eglise  chrétienne  tout  entière  ait 
prêché  aux  populations  sur  ce  point  (il 
s'agit  de  la  passion  du  Clirist,  et  nous 
pouvons  généraliser  la  proposition  sans 
rien  changer  au  sens)  les  erreurs  de  fait 
et  les  injustices  les  plus  certaines,  alors 
quel    homme ,   quelle   religion  ,   (jucllo 

(I)  Page  519. 


54 


JÉSUS-CHRIST  ET  SA  DOCTRINE. 


école  oserait  prt^leiidre  à  la  f>osses.uon 
absolue  de  la  Write  (1)?  »  Ne  nous  lais- 
sons pas  preniire  h  Tamphibolo^'ie  de  ces 
(UMMiiers  mots.  Si  par  la  possession  dbso- 
liic  (le  1(1  \critc,  on  enleiul  la  connais- 
sance entière,  illimitée,  inlinie  de  la  vé- 
rité, qui  jamais  y  a  prétendu,  hormis 
Die"  seul  ? 

Ce  qu'on  a  donc  voulu  dire ,  c'est  la 
possession  d'une  ^'critc  absolue,  d'une  vé- 
rité fixe ,  immuable,  qui  ne  soit  pas  seu- 
lement relative,  d'une  vérité,  en  un  mot  ; 
car  la  vérité  est  ce  qui  est,  ce  qui  dure  et 
ne  chanf^c  pas  (2). 

TNlais  tout  le  livre  de  ÎM.  Salvador  ne 
tend  à  autre  chose  qu'à  contester  à  l'E- 
Hise  chrétienne  la  possession  de  cette 
vérité. 

Tirez  la  conclusion,  et  dites  à  quoi 
servent  tous  les  raisonnemens  de  M.  Sal- 
vador, qui  neprélend  plus  à  la  connais- 
sance de  la  vérité. 

Un  mot  à  la  louange  de  M.  Salvador.  Il 

(1)  Page  90. 

(2)  S'il  y  avait  quelque  difficulté  sur  le  vrai  sens 
de  ces  paroles  ,  nous  pourrions  les  expliquer  par 
d'autres  passages  de  l'auteur.  Nous  n'aurions  qu'à 
citer  répigrapbe  même  de  son  livre,  qu'il  a  empran- 
lée  à  VEccléniaste  ,  mais  en  lui  attribuant  une  signi- 
fication entièrement  sceptique  :  —  Â  chaque  chose 
ta  saison^  à  chaque  pensée,  sous  les  deux,  son 
temps.  Lor5qu''on  accepte  cette  devise  en  son  sens  ab- 
solu et  qu'on  la  déploie  comme  une  bannière  à  la 
tête  d'un  ouvraj^e  ,  n'est-ce  pas  dire  formellement 
qu'on  ne  reconnaît  aucune  lérid-  absolue,  éternelle  ? 
Mais  lorsqu'on  a  pris  celte  position  ,  il  faut  en  subir 
les  conséquences.  Il  y  a  donc  lieu  de  sVtonner  d'en- 
Icndrc  M.  Salvador  revendiquer  en  faveur  de  Dieu  , 
de  VCtre  éternel,  je  ne  sais  quelle  infaillibilité  qu^i\ 
lui  interdit  do  communiquer  bor»  de  lui.  T.  U,  p.î)l. 
Vainement  encore  voudrait-on  se  rallacber  à  quel- 
que cbose  de  solide  et  tenter  de  produire  un  seul 
acte  de  foi  en  la  vérité  ,  en  s'écriant  :  —  Avant  tout 
In  vérité,  In  ri'alilé  elle-même!  le  règne  particulier 
de  chaque  idrr,  de  chaque  chose  pnssti'  ;  elle  seule  est 
ttnhle ,  elle  seule  est  éternelle!  P.  1548.  On  oublie 
qu'on  a  perdu  le  droit  d'Invoquer  le  nom  de  Dieu  , 
dont  on  ne  peut  plus  affirmer  l'existence  d'une  ma- 
nière absolue  y  car  qui  vous  a  dit  que  Tidèe  de  Dieu 
ne  fera  pas  son  temps  et  ne  passera  pas  comme  les 
autres?  Nous  ne  saurions  voir  autre  chose  dans  ces 
élans  éncr^iqui's ,  mais  vains,  que  les  convulsions 
d'un»'  raison  effrajéc  du  >iile  affreux  qui  s'e>l  fait 
autour  d'elle  et  qui  s'agite  violemment  entre  le 
panthéisme  et  le  sceptiritmê  j  dans  une  égale  im- 
puissance de  vivre  cl  de  mourir. 


y  a  au  fond  de  son  Ame  un  beau  senti- 
ment de  patriotisme  ,  un  noble  espoir  de 
délivrance  et  de  progrt^s  pour  les  Juifs. 
Nous  nous  associons  A  ce  sentiment  ; 
nous  partageons  cet  espoir  avec  autant 
d'énergie  et  plus  d'assurance  que  lui.  11 
n'a  pour  lui  que  son  vœu  ,  les  données 
plus  ou  moins  contestables  de  son  intel- 
ligence et  l'attente  vague  d'un  peuple 
qui  a  perdu  la  lumière;  nous ,  nous 
avons  les  prédictions  formelles  de  notre 
foi.  Oui,  non  seulement  nous  l'espérons, 
mais  nous  le  savons  de  science  certaine  : 
Israël  reviendra ^  et  ses  restes  seront  sau- 
vés. Nous  saluons  cette  grande  époque, 
et  comme  un  jour  de  salut  pour  une  na- 
tion bien  criminelle,  que  nous  plaignons 
toutefois ,  et  que  nous  respectons  ainsi 
qu'un  aïeul  coupable  dont  le  châtiment 
a  presque  égalé  le  crime,  et  comme  une 
ère  de  glorification  et  de  triomphe  pour 
le  Christ  ,  telle  qu'on  n'en  aura  point 
vu.  Car  ,  selon  la  parole  du  grand  Apô- 
tre ,  en  qui  juifs  et  chrétiens  semblent 
trouver  un  lien  commun  :  Si  la  chute 
d'Israël  a  fait  la  richesse  du  monde ,  et 
sa  diminution  la  richesse  des  Gentils, 
combien  plus  son  retour  plein  et  en- 
tier (1)!  Mais  qu'ils  le  sachent  bien  ,  s'il 
est  en  leur  puissance  de  hâter  ce  retour 
au  bercail,  ce  ne  sera  pas  en  passant  par 
le  protestantisme  et  le  rationalisme;  ce 
ne  sera  pas  surtout  en  appelant  de  nou- 
veau sur  leur  tète  les  anciens  anathèmes, 
en  s'incrustant  plus  profondément  au  vi- 
sage le  stigmate  du  déicide. 

A.  COMBECUILLE. 

(l)  Quod  si  delictum  illorum  diviti»  sunt  mundi , 
et  diminutio  eorum  divili%  sunt  gentium  ,  quanto 
magis  plenitudo  eorum.  /?om,,  xi ,  12.  Saint  Jean 
Chrysostoine  parapbrase  ainsi  ce  verset  :  «  Si  ,  dit 
l'apôtre  ,  leur  chute  a  été  cause  du  salut  d'an  si 
grand  nombre  ;  si ,  lorsqu'ils  ont  été  rejetés  ,  tant 
d'autres  ont  été  appelés ,  songez  à  ce  qui  arrivera 
quand  ils  reviendront.  Il  ne  dit  pas  en  effet  :  Com- 
bien plus  leur  rhangement ,  ou  leur  conversion  ,  ou 
leur  redressement!  mais  combien  plus  leur  pléni- 
tude !  ce  qui  veut  dire  lorsque  lovs  seront  sur  le 
point  de  rentrer.  Il  dit  cela  pour  montrer  qu'il  y 
aura  alors  effusion  plus  large  de  la  grâce  et  do  don 
divin,  effusion  presque  totale,  — Tcjto  ^t  iitti  , 
f^tavu;  /.ai  rcre  ro  ttXecv  tt/Ç  yapircç  Edou-îvov,  xat 
TY,;  ^«peaç  TCJ  «Eoj ,  KAl  2XFA0N  TO  IIAN.  » 
6.  Joan.  Cbrys.,^^  Epitt,  ad  Rom.  Homil.  xix. 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HtSTOIRE. 


5S 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE, 

ou  L'HISTOIRE  EXPLIQUÉE, 

Introduction  renfermant  l'histoire  de  la  création  universelle  ,  par  le  baron  Alexandre 

GuiRAUD ,  de  l'Académie  française. 


L'on  pourrait  diviser  en  deux  classes 
les  productions  scientifiques  et  littérai- 
res d'un  siècle  :  les  unes  ne  font  que  pré- 
senter sous  des  formes  nouvelles  les  no- 
tions communes ,  les  connaissances  ac- 
quises à  tous,  tandis  que  d'autres  renfer- 
ment des   conceptions   et   des  aperçus 
nouveaux.  Celles  de  notre  siècle  appar- 
tiennent ,   en  général  ,  à   la    première 
classe.  Tout  ce  qui  s'écrit  de  nos  jours , 
qu'est-ce,  si   ce  n'est  une  reproduction 
de  ce  qui  s'était  déjà  dit?  et  l'on  ne  se 
donnerait  pas  une  grande  peine  si  l'on 
voulait  ramener  à  son  origine  véritable 
et  ancienne  presque  toute  la  science  de 
l'époque.  Si  l'on  excepte  les  découvertes 
qui  se  font  dans  les  sciences  naturelles  , 
les  ouvrages  que  l'on  jette  avec  profusion 
dans  le  public,  ou  ne  méritent  pas  l'atten- 
tion des  esprits  graves,  ou  n'intéressent 
que  par  la  couleur  du  temps  que  l'on 
donne  à  ce  que  tout  le  monde  sait,  par  le 
point  de  vue  attachant  sous  lequel  on  le 
présente.  Notre  siècle  se  pique  moins  de 
découvrir  d'autres  choses,  qu'il  ne  s'étu- 
die à  voir  autrement  les  choses.  Toutefois 
il  peut    revendiquer  une  qualité  supé- 
rieure qui  semble  lui  appartenir  exclusi- 
vement, c'est  celle  de  coordonner  les  no- 
lions  de  l'esprit  et  les  découvertes  des 
sciences,   d'en  étudier  les  rapports,   et 
d'élever  sur  une  môme  base  tout  l'édilice 
des  connaissances  humaines.  Cet  esprit 
de  synthèse  est  un  mérite,  sans  doute  ; 
mais  outre  qu'il  annonce  un  point  d'ar- 
rêt dans  la  carrière  de  la  science,  il  est 
souvent  pousse    outre  mesure  ,   et    les 
aperçus  philosophiques  que  l'on  se  per- 
met en  toute  matière  sont  moins  le  ré- 
sultat d'une  appréciation  antérieure  des 
faits  que  des  notions  à  j)riorL  auxquel- 
les on  s'efforce  de  les  plier. 

11  est  cependant  des  ouvrages  remar- 
quables sous  le  point  diî  vue  de  l'inven- 
tion, et  qui  peuvent  appartenir  à  la  se- 


conde classe  dont  nous  avons  parlé.  Nous 
y  comprenons  celui  de  M.  le  baron  (iui- 
raud.  En  effet,  il  n'a  pas  puisé  ailleurs 
beaucoup    de  conceptions  qui  entrent 
dans   son   système.    Elles  peuvent  être 
quelquefois  plus  ou  moins  défectueuses, 
mais  elles  ajoutent  au  mérite  d'être  des 
inspirations  venues  dans  la  méditation 
du  sujet  celui  d'avoir  été  prfondément  ré- 
fléchies. Nous  y  rencontrons,  d'ailleurs, 
des  aperçus  qui ,  réduits  à  de  justes  bor- 
nes, peuvent  servir  utilement  la  science 
et  la  religion.  Nous  nous  proposons  de 
faire  quelques  observations  sur  ce  nou- 
veau système  de  la  création  universelle  : 
mais  nous  devons  l'exposer  d'abord  sous 
sa  forme  la  plus  simple ,  en  empruntant 
souvent, pour  plus  d'exactitude,  les  paro- 
les de  l'auteur,  afin  de  faire  mieux  appré- 
cier et  le  système  lui-même  et  le  jugement 
que  nous  nous  permettrons  d'en  porter. 
Dieu,  au  commencement,  créa  l'esprit 
et  la   matière,  principes  de  toutes   les 
productions  dans  ces  deux  ordres  d'êtres. 
Car  l'esprit  actif  de  sa  nature  a  besoin, 
pour  exercer  au  dehors  sa  puissance,  du 
secours  de  la  matière,  élément  inerte  et 
passif.  Or  cette  matière  primitive,  diffé- 
rente de  celle  de  ce  monde,  était  éthérée 
et   lumineuse  ;  et    l'esprit  ,    émanation 
abondante  et  magnifique  de  l'être  infini, 
c'était  l'archange,  Lucifer,  destiné  à  fé- 
conder et  développer  les  germes  des  êtres 
renfermés  dans  la  première  production 
de  la  puissance  créatrice.  Celte  f(  conda- 
lion  ne  pouvait  toutefois  avoir  lieu,  se- 
lon les  lois  de  la  sagesse  divine,  qu'autant 
qu'il  resterait  uni  à  Dieu  et  qu*il  puise- 
rait dans  le   sein  qui  l'avait  enfanté  l'é- 
nergie et  la  règle  de  sa  puissance. 

L'archange  ou  l'esprit  remplit  d'a- 
bord glorieusement  sa  destinée  ,  et  fit  un 
usage  légitime  des  qualités  supérieures 
dont  il  était  doué.  S'unissant  à  la  matière, 
il  anima  et  développa  en  elle  et  en  lui- 


r,G 


PHILOSOPHIE  CATHOLTQLi:  DE  L'HISTOIRE. 


liic-me  les  f;ermes  iW  louL  Pouvrage  de  la 
création,    cl  h    Piustant    fureiil  produits 
des   myriades  d'aiif^es   aux(juels  corrcs- 
])ondii'cnt    cl  fiirrnl   unies   des  produc- 
tions mati  riolles  analof^uos.   Aîais  ébloui 
de  la  j,'loire  (ju'il  vient  de  iaire   éclater, 
il  se  Paltri!)ue  à  lui-nirme  ,  se  détache  de 
Dieu,  se  fait  le  principe  et  le  centre  de 
sa  puissance,  et  entreprend  de  produire 
de  lui-nu^uie   hors  de   lui  comme  Dieu. 
Au  lieu  donc  de  léconder   la  matière  en 
la  perfectionnant  par  un  développement 
progressif,  et  Pélevant   enlin    jusqu'à  la 
région  des  esprits,  il  descendit  jusqu'à 
elle,  la  corporisa  ,  la  solidifia,  et  la  pé- 
nétrant de  son  énergie  propre  que  ne  fé- 
condaient plus  ni  ne  dirigeaient  la  puis- 
sance et  la  sagesse  divines,  il  produisit 
en  elle  une  œuvre  informe  dont  nous  re- 
connaissons les  traces  dans  ces  ossemens 
monstrueux  cachés  sous  terre  qui  attes- 
tent par  leurs  proportions   démesurées 
comme  un  essai  et  une  ébauche  de   la 
nature  j  et  dès  lors  fut  rompue  l'harmo- 
nie   de    la   création  primitive  ,  et  com- 
mença cette  lutte  d'élémens  qui  a  boule- 
versé notre  globe  et  porté  le  désordre  et 
la  confusion  jusque  dans  ses  profondeurs. 
Une  partie  des  anges  ne  suivit  pas  Lu- 
cifer dans  cette  déviation  de  son  être  ,  et 
mérita  d'être  récompensée  par  un  mou- 
vement d'ascension  vers  Dieu ,  et  l'ab- 
sorption   peut-être   dans  leur  substance 
spirituelle  de   la   matière  à   laquelle   ils 
étaient  unis:  et  cette  perfection  ajoutée 
à  l'état  primitif  des  bons  anges  fut  dans 
la  proportion  des  mérites  et  les  distribua 
en  différentes  classes  qui  forment  la  hié- 
rarchie des  esprits  célestes  reconnue  par 
l'Cglise.    Les   autres   anges   partagèrent 
l'orgueil  de  Lucifer  et  furent  enveloppés 
dans  sa  disgrûce.  Car,  après  qu'ils  se  fu- 
rent détachés   de  Dieu,   ils    tombèrent 
avec  lui  d'un  élément  dans  un  aulre  et 
toujours  du  plus  subtil  au  plus  condensé, 
et  produisirent  dans  les  parties  les  plus 
basses  et  les  plus  obscures  cet  épouvan- 
table chaos,    au   sein   duquel    cessèrent 
toute  vie  corporelle  et  tout  mouvement; 
compiiniésq\i'ils  furent  aussitôt  par  l'es- 
prit de  Dieu,  (jui  était  porté  sur  les  eau\ 
autour  de  celle  masse  immonde  et  dés- 
ordonnée. 
Cependant  le    \  «rbe   de  Dieu  voulut 


réparer  le  désordre  causé  par  Satan  et  1  laissé  creuses  et  vides  les   parties   du 


féconder  les  élémens  de  la  matière  de- 
venue captive.  Il  dit  :Oue  l<i  iiunihrc  soit; 
et  la  lumière,  que  l'abîme  avait  étouffée 
sans  l'éteindre,  brilla,  non  pas  de  son  pre- 
mier éclat  tout  spirituel,  mais  d'un  éclat 
(|ui  put  s'harmoniser  avec  les  créatures 
que  le  Verbe  de  Dieu  allait  vivifier  ;  et 
alors  s'accomplit  pour  Satan  la  division 
de  son  essence  lumineuse  et  de  son  es- 
sence ignée,  la  séparation  de  la  lumière 
des  ténèbres.  Satan  ne  fut  plus  dès  lors 
lumière  spirituelle  et  féconde,  il  devint 
feu;  carie  feu  n'est  que  la  lumière  con- 
densée; et  la  main  de  Dieu  le  repoussant 
sans  cesse,  il  se  renferma  dans  les  en- 
trailles de  la  terre,  où  il  entretient  parsa 
présence  et  son  activité  un  feu  perpétuel, 

La  lumière  (|ui  avait  brillé  s'éleva  dans 
les  régions  supérieures,  et  ce  fut  le  pre- 
mier jour  de  la  création  mosaïque. 

Le  premier  effet  opéré  par  l'apparition 
de  la  lumière  fut  la  formation  du  iirma- 
ment  ;  c'est-à-dire  qu'elle  attira  à  elle, 
du  sein  du  chaos ,  une  partie  de  cette 
matière  non  encore  organisée,  à  laquelle 
elle  rendit ,  par  l'épuration  ascendante 
qu'elle  lui  lit  subir,  sa  première  éthéréité 
et  cette  faculté  expansive  qui  lui  lit  sou- 
lever la  masse  des  eaux  dont  le  chaos 
était  ceint  et  diviser  ainsi  celles  que  l'in- 
lluence  satanique  retenait  de  celles  que 
l'influence  divine  avait  assez  épurées  en 
les  touchant  pour  qu'elles  pussent  mon- 
ter avec  l'éther  et  même  au-dessus  de  lui. 
Notre  atmosphère  peut  donc  être  consi- 
dérée comme  un  espace  neutre  où  les 
deux  influences  satanique  et  divine  se 
combinent,  se  combattent  quelquefois, 
et  où  celle-ci  intervient  toujours  avec 
assez  de  puissance  pour  maintenir  la 
conservation  de  ce  qu'elle  a  organisé, 
(juelles  que  soient  les  luttes  de  l'influence 
ennemie  essentiellement  destructrice.  Et 
ce  fut  le  second  jour. 

Mais  après  que  Dieu  eut  allégé  le  poids 
des  eaux  sur  la  terre  en  les  divisant  par 
l'étendue  du  firmament  ,  et  retiré  au- 
dessus  même  des  eaux  supérieures  son 
esprit  qui  comprimait  cette  masse  chao- 
tique, alors  l'élément  igné  qui  était  de- 
meuré en  elle,  reprenant  son  action  ex- 
pansive, enfla  sur  plusieurs  points  l'élé- 
ment aride  et  l'exhaussa.  Or  ces  exhaus- 
semens    partiels    ayant    nécessairement 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE. 


57 


globe  qu'ils  n'avaient  point  soulevées,  il 
en  résulta  que  les  eaux  eurent  leur  bas- 
sin creusé  tout  naturellement,  qu'elles 
s'y  retirèrent  et  que  les  continens  qui 
avaient  surgi  au-dessus  d'elles  furent  pro- 
pres à  recevoir  une  organisation  végétale. 

La  création  matérielle  semble  termi- 
née à  l'apparition  de  la  terre  ,  et  chacun 
des  élémens  dépositaires  des  germes  at- 
tend l'ordre  du  Yerbe  pour  les  dévelop- 
per. Or  ce  développement  s'opère  sous 
une  double  influence  :  l'une  suprême , 
celle  de  la  lumière  et  de  l'eau  qui  en  est 
l'agent  •  l'autre  inférieure  ,  celle  du  feu 
ou  de  Satan ,  car  le  feu  et  l'eau  sont  re- 
connus par  la  science  pour  être  les  deux 
grands  modificateurs  de  la  matière.  Par 
eux  s'établit  l'antagonisme  qui  constitue 
la  loi  des  êtres.  La  lutte  est  entre  le  feu 
et  l'eau  :  l'eau  qui  féconde,  le  feu  qui 
brûle.  Satan,  qui  avait  formé  le  premier 
monde,  concourt  donc  avec  le  Yerbe  à  la 
formation  du  monde  nouveau,  et  ta  terre 
produisit  l'herbe  verte  faisant  sa  semence 
et  des  arbres  à  fruits  portant  leur  se- 
mence. Et  ce  fut  le  troisième  jour. 

Les  eaux  que  la  puissance  du  Verbe 
avait  pénétrées  et  séparées  des  eaux  in- 
férieures se  répandirent  dans  l'espace;  et 
se  combinant  avec  la  substance  éthérée, 
formèrent  vraisemblablement  les  corps 
sidéraux  actuels,  soleil,  étoiles,  planètes, 
etc Et  ce  fut  le  quatrième  jour. 

Ces  mêmes  eaux  supérieures  et  infé- 
rieures, au  commandement  du  Verbe  , 
produisirent  :  les  premières,  les  oiseaux, 
et  les  autres,  les  poissons.  Et  ce  fut  le 
cinquième  jour. 

Le  sixième  jour,  la  terre,  déjà  parée 
d'arbres  et  de  plantes ,  se  peupla  d'ani- 
maux. Or  les  productions  animées  com- 
me celles  du  règne  végétal  ne  doivent 
pas  être  attribuées  à  la  puissance  divine. 
Elles  sont  plutôt  l'ouvrage  de  Satan,  qui 
est  forcé  d'obéir  au  commandement  du 
Yerbe.  La  nature  bestiale  n'est,  en  effet, 
qu'une  animation  satanique  modifiée  par 
les  inlhiences  divines  ou  supérieures  qui 
agissent  dans  Tatmosphèrc.  La  bête  ainsi 
animée  par  Satan  a  été  faite  à  son  image, 
comme  riiomnie  à  l'image  de  Dieu. L'Ame 
des  bêtes  est  donc  l'esprit  même  de  Sa- 
tan répandu  dans  la  nature  ;  c'est  l'Ame 
universelle  des  anciens.  Si  elle  se  mani- 
feste d'une  uiauièrc  imparfaite  dans  l'a- 


nimal ,  c'est  à  cause  de  l'imperfection 
des  organes;  et  si  l'animal  souffre  ,  c'est 
parce  que  Satan  a  péché.  Au  reste ,  les 
bêtes  étaient  plus  parfaites  dans  le  para- 
dis qu'elles  ne  le  sont  aujourd'hui.  Elles 
avaient  l'intelligence  et  la  parole. 

La  formation  du  corps  de  l'homme  ne 
fut  pas  une  production  satanique.  Dieu  , 
qui  le  façonna  de  ses  mains  ,  en  purifia 
d'abord  la  matière  de  toute  émanation 
du  principe  igné.  Son  âme  fut  une  éma- 
nation de  l'esprit  de  Dieu.  Il  s'opéra  un 
changement  dans  la  forme  du  corps  de 
l'homme  avant  sa  chute.  Il  n'y  avait  d'a- 
bord en  lui  aucune  distinction  de  sexe,  et 
Dieu  lui  avait  donné  la  puissance  de  se 
multiplier  par  l'action  seule  qu'il  exer- 
cerait sur  la  matière  à  laquelle  il  était 
uni.  Mais  il  manqua  de  force  pour  exer- 
cer cette  puissance.  Il  se  laissa  aller  à  la 
langueur,  au  sommeil,  et  Dieu,  par  con- 
descendance pour  cette  faiblesse,  dit  ;  Il 
n'est  pas  bon  que  Vhomme  soit  seul  j  et  lui 
donna  une  femme.  Et  Dieu  cessa  de  pro- 
duire et  rentra  dans  son  repos. 

La  destinée  que  l'ange  avait  d'épurer 
la  matière  et  de  l'élever  progressivement 
à  L'état  d'esprit  fut  déférée  à  l'homme, 
^ïais,  par  sa  désobéissance  aux  ordres  de 
Dieu,  il  se  mit  dans  l'impuisssance  de 
la  remplir.  Il  s'opéra  alors  un  change- 
ment plus  considérable  dans  son  corps 
comme  dans  son  âme.  Son  corps,  en 
particulier,  fut  pourvu  d'organes  néces- 
saires à  des  besoins  grossiers  qui  n'exis- 
taient pas  dans  l'état  d'innocence.  31ais 
par  Jésus-Christ  il  a  recouvré  cette  des- 
tinée. Son  corps  sera  définitivement 
transformé  par  la  résurrection,  et  avec 
lui  toute  la  nature.  Tout  ce  qui  est  rela- 
tif à  sa  condition  présente  cessera.  Les 
sexes  seront  effacés.  La  femme  retour- 
nera à  son  principe;  elle  rentrera  dans 
riiomme  pour  ne  former  avec  lui  qu'une 
seule  chair. 

Telles  sont  les  idées  qui  dominent  dans 
l'Histoire  de  la  Création  universelle  de 
IM.  le  baron  Guiraud.  Elles  pourront  bien 
surprendre  dos  esprits  peu  accoutumés 
à  sortir  de  la  sphère  des  notions  commu- 
nes et  positives.  Nous  comprenons,  en 
effet,  que  pour  juger  et  apprécier  un 
travail  île  cette  nature,  il  faut  savoir 
(lonntM*  un  libre  essor  à  la  pensée  et  ne 
pas  trop  craiadie  la  nouveauté  et  la  har- 


68 


J'IIILOSOPHIE  CATHOLIQUI::  DE  L'HISTOIRE. 


tliesso  des  conceptions.  INlais  nons  con- 
fessons, en  niOuie   temps,   que  c«   n'est 
point  là  une  conci'Sbion  faite  an  nom  vi 
A  rmlenlion  droite  de  fauteur,  mais  une 
position  que  l'on  est  forcé  de  prendre  si 
1  on  ne  veut  pas  s'c'^arer  soi-même;  que 
ce  n'est  point  bienveillance,  maisjustice. 
Les  merveilles  de  la    création  et  de   la 
restauration  de  toutes  choses  apparais- 
sent  à   l'intelligence    qui    les   découvre 
comme  des  beautés  nouvelles  cachées  au 
commun  des  hommes,  et  dépassent  tou- 
jours par  leur  grandeur,  malgré  nos  ef- 
forts, les  bornes  de  notre  esprit.  INous 
sommes  donc    disposés  à   justifier  et  à 
louer  tout  ce  qui  mérite  des  éloges  ou  se 
trouve  à  l'abri  de  la  censure.  C'est  déjà 
beaucoup  que  de  concevoir  un  système 
vaste  comme  l'ouvrage  de  Dieu  et  d'en 
accorder  les  parties.  Cet  effort  tout  seul 
donne  un  titre  bien  mérité  à  la  recon- 
naissance et  à  l'admiration  publique.  La 
fécondité   de   l'esprit  est  toujours  une 
qualité    supérieure.    Mais    nous   dirons 
aussi  avec  liberté   et   franchise,    notre 
pensée  sur  ce  qui  nous  a  paru  hasardé, 
inexact,  même  un  peu  étrange.  En  rele- 
vant les  beautés  du  tableau,  nous  n'en 
voilerons  pas  les  défauts  qui  le  déparent. 
L'idée  d'un  monde  primitif,  son  bou- 
leversement progressif  causé  par  un  dés- 
ordre   volontaire  et  coupable    survenu 
dans  le  monde  des  intelligences ,  cette 
destinée  commune  de  perfection  et  de 
décadence  donnée  h  l'esprit  et  à  la  ma- 
tière est  une  conception  qui  non  seule- 
ment échappe   à  la  censure  de  la   foi , 
mais   donne  encore  à   l'ouvrage  de   la 
création  un  caractère  de  magnificence 
et  de  sagesse.  Il  n'est  pas   indigne  de 
Dieu   de  se   représenter    le    chaos  non 
comme  un  premier  essai  de  sa  puissance, 
mais  comme  le  débris  d'un  monde  ruiné 
par  la  révolte  de  la   créature.  La  confu- 
sion et  le  désordre  où  étaient  alors  les 
élémens  de  l'univers  peuvent  très  bien 
être  attribués  à   la  faute  d'une   intelli- 
gence créée  plutôt  qu'au  dessein  do  l'in- 
telligence suprême,  en  qui  tout  est  ordre, 
sagesse  et  beauté. 

Portant  plus  haut  nos  regards,  qui  sait 
même  si  l'œuvre  de  Dieu  n'a  pas  par- 
couru plusieurs  périodes  analogues  ;  si 
sa  justice  et  sa  miséricorde,  sans  cesse 
aux    prises,  pour  ain^i  dire,  avec  l'or 


gneilde  sa  créature,  n'ont  pas  tout  détruit 
sans  cesse  pour  tout  restaurer?  Nous  au- 
rions peut-être  là  la  notion  originelle 
de  ces  successions  indélinii^s  d'absorption 
et  de  développement  du  panthéisme  in- 
dien. iMais  tout  en  laissant  un  libre  cours 
à  nos  pensées  ,  il  faut  se  mettre  en 
garde  contre  la  séduction  de  nos  con- 
ceptions propres  ;  et  parce  que  nous  au- 
rons trouvé  une  explication  des  mystères 
du  monde  qui  nous  paraîtra  digne  du 
Créateur  et  de  son  ouvrage ,  il  ne  faut 
pas  croire  qu'on  ne  puisse  les  compren- 
dre autrement  ,  ni  donner  à  nos  inven- 
tions si  incertaines,  si  souvent  témérai- 
res, l'autorité  d'une  révélation.  L'auteur 
s'est  donc  montré  trop  sévère,  trop  ex- 
clusif, lorsqu'il  a  dit  que  Dieu  n'avait 
pas  pu  procéder  par  ébauches ,  pag.  269. 
Car  le  système  qui  fait  commencer  tou- 
tes choses  par  le  chaos  n'est  pas  dé- 
pourvu de  vraisemblance.  La  puissance 
divine,  si  libre  dans  son  exercice,  serait- 
elle  forcée  de  se  déployer  d'abord  dans 
toute  son  étendue?  Elle  ne  le  pourrait 
même  pas  :  sa  fécondité  dépasse  toujours 
ses  propres  productions.  Si  donc  elle  doit 
se  restreindre,  pourquoi  ne  pourrait-elle 
pas  se  réduire  jusqu'aux  premières  ébau- 
ches de  l'être?  La  différence  de  perfec- 
tion qui  sépare  les  créatures  n'est  rien 
par  rapport  à  sa  plénitude.  Elle  aurait 
d'ailleurs  agi  toujours  selon  son  infinité 
par  l'acte  même  de  la  création.  Que  si 
l'on  dit  que  sa  sagesse  avait  besoin  de  se 
manifester  d'abord  comme  sa  puissance, 
cette  sagesse  aurait  eu  son  mode  de  ma- 
nifestation dans  le  perfectionnement 
progressif  de  ce  premier  jet  de  la  puis- 
sance créatrice.  Depuis  même  que  Dieu 
a  mis  la  dernière  main  à  l'univers,  tout 
ne  paraît-il  pas  commencer  par  un  état 
élém.entaire?  Chaque  classe  d'êtres  n'a- 
t-elle  pas  son  chaos,  et  ne  faut-il  pas  le 
travail  de  plusieurs  périodes  pour  les 
amener  à  leur  perfection  définitive?  Dans 
cet  ordre  de  production,  il  y  aurait  eu, 
à  la  vérité,  moins  d'éclat  et  de  magnifi- 
cence au  commencement  ,  mais  aussi 
plus  de  mesure  et  plus  d'ordre  dans  la 
suite.  Or  l'action  de  Dieu  n'est-elle  pas, 
ce  semble ,  plus  ordonnée  qu'étendue  ? 
Ne  se  monlre-t-elle  pas ,  dans  son  com- 
mencement ,  plus  faible  que  forte,  et 
ncst-ce  pas  là  celle  douceur  avec  la- 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE. 


sa 


quelle  la  sagesse  atteint  ses  fins?  L'on  ne 
peut  nier  que  le  monde  ne  soit  soumis  à 
la  loi  du  progrès.  Il  faut  donc  qu'il  ait 
commencé  par  un  état  moins  parfait. 
Pourquoi  pas  par  l'état  informe  du  chaos? 
Toutes  les  formes  de  l'être  créé  eussent 
alors  été  le  résultat  de  cette  loi  univer- 
selle. Si  cette  loie  st  digne  de  Dieu,  pour- 
quoi n'y  pas  soumettre  tout  l'exercice 
possible  de  sa  puissance?  Il  a  toute  l'é- 
ternité pour  faire  passer  sa  créature  du 
néant  à  sa  perfection  indéfinie. 

L'intervention  de  Satan  et  de  ses  anges 
dans  la  destruction  du  premier  monde 
et  la  formation  du  chaos  ne  répugne  pas^ 
elle  satisfait  même  à  la  croyance  chré- 
tienne qui    mêle  cet  ange   rebelle  aux 
désordres  de  l'univers  et  lie  ensemble 
deux  faits  incontestables  et  analogues  ,  la 
confusion   du  premier  état  du   monde 
matériel  et  le  désordre  survenu  dans  le 
monde  moral  par  la  révolte  de  Lucifer. 
On  peut  bien  supposer  primitivement  un 
ordre  de  choses  semblable  à   celui  du 
monde  mosaïque  j  car  le  premier  homme 
était  le  maître  et  le  chef  de  la  nature  , 
non  pas  seulement  en  la  faisant  servir  à 
son  usage,  mais  encore  en  la  pénétrant 
de  son  action  puissante,  et  en  l'associant 
inévitablement  à  son  sort.  Centre  d'une 
force  immense,  il  devait  l'emporter  dans 
sa  sphère  d'activité  et  lui  faire  subir  sa 
loi.   Elle  l'a  subie,   cette  loi.  Nous  la 
voyons  étrangement  défigurée  depuis  que 
l'homme  a  altéré  en  lui  l'image  de  Dieu. 
Mais  elle  a  commencé  à  recevoirde  J.-C, 
le  nouvel  Adam ,  une  influence   régéné- 
ratrice, et  elle  attend,  dans  les  gémisse- 
Hiens  de  la  captivité,  sa  délivrance  et  sa 
glorification  définitive.  L'archange  avec 
les  esprits  qui  lui  étaient  soumis  pouvait 
donc  avoir  entre  ses  mains  la  destinée  ds 
la  créature  matérielle.  Son  obéissance  à 
la  loi  de  son  créateur  dans  l'exercice  de 
la  puissance  qu'il  en  avait  reçue  aurait 
assuré  à  cette  matière  primitive  un  per- 
fectionnement progressif,  et  les  produc- 
tions magnifiques  qui  en  étaient  sorties, 
s'élevant  sans  cesse  vers  des  régions  su- 
périeures, auraient  subi  des  transforma- 
tions successives  qui  les  auraient  rappro- 
chées de  la  nature  des  esprits;  comme 
aussi  sa  révolte  renversant  ce  bel  ordre 
aurait  jeté  la  confusion  dans  les  élcmens 
de  l'univers  et  amené  sa  ruine  totale. 


Il  y  a  d'ailleurs  dans  celte  explication 
du  chaos  une  conception  bien  conforme 
aux  principes  d'une  saine  philosophie. 
La  matière  n'aurait  pas  une  existence 
indépendante  de  l'esprit  ;  elle  serait  sou- 
mise dans  son  développement  et  dans  sa 
forme  à  l'action  d'une  force  placée  au- 
dessus  d'elle^  rejetée  au  dernier  rang  de 
la  création,  sa  destinée  serait  de  repré- 
senter des  phénomènes  d'un  ordre  supé- 
rieur ,  d'être  l'image  sensible  des  mer- 
veilles invisibles.  Ne  convient-il  pas,  en 
effet,  qu'à  la  production  la  plus  impar- 
faite de  la  puissance  créatrice  réponde 
la  plus  basse  fonction,  celle  de  servir 
d'instrument  pour  figurer  des  manifes- 
tions plus  parfaites  de  cette  même  puis- 
sance? 

Au  reste ,  en  admettant  un  monde  pri- 
mitif, il  faut  nécessairement  rattacher  sa 
destinée  à  celle  du  monde  des  intelli- 
gences. Car  il  répugne  de  le  voir,  sous 
l'action  immédiate  de  Dieu ,  tomber  par 
des  altérations  successives  dans  la  con- 
fusion et  l'immobilité  du  chaos.  La  main 
du  Créateur,  lorsqu'elle  n'est  pas  gênée 
par  l'action  désordonnée  de  la  créature, 
soutient  et  perfectionne  son  ouvrage.  La 
même  puissance  qui  l'a  fait,  doit  au 
moins  le  conserver;  et  Dieu  ne  peut  pas 
plus  altérer  ou  détruire  sa  créature  que 
se  repentir  de  lui  avoir  donné  l'existence. 
L'histoire  qui  nous  est  connue  de  ses 
desseins  nous  montre,  en  effet ,  qu'il  ne 
trouble  l'ordre  établi  et  ne  détruit  que 
pour  punir  et  exercer  sa  vengeance.  Le 
chaos,  considéré  comme  dernière  pé- 
riode de  l'action  créatrice,  eût  été  un 
véritable  désordre  qui  eut  du  être  attri- 
bué à  Dieu  lui-même  ;  car  le  désordre 
proprement  dit  est  la  destruction  d'un 
ordre  antérieur.  Les  défenseurs  du  sys- 
tème de  l'origine  chaotique  de  la  créa- 
tion savent  écha})per  ù  ce  défaut.  La  con- 
fusion originaire  de  l'univers  est  moins, 
dans  leur  opinion,  un  désordre,  que  le 
premier  état  ék^mcntaire  de  l'ordre.  La 
loi  du  progrès  ii  laquelle  Dieu  voulait 
soumettre  l'exercice  de  sa  puissance,  de- 
mandait qu'il  conimençAt  par  les  pre- 
miers rudiuicnsde  l'être. Or,  la  première 
ébauche,  quelque  grossière  qu'elle  soit , 
d'un  ouvrage  magnifique,  n'est  pas  indi- 
gne (le  la  sagesse  de  l'ouvrier. 

Cette  intervention  des  an^^es  dans  le 


m 


PIIILOSOPIIIE  CATHOLIQUE  DE  L'JTISTOIRE. 


î^oiJvernemcnt  du  premier  monde  ne  se- 
rait,  au  reste,  que  le  commencement 
d'un  dessein  suivi  dans  des  temps  post<^- 
rieurs.  La  croyance  gt^nérale  des  peuples 
et  celle  de  l'Église,  est  que  les  esprits  cé- 
lestes priSident  à  l'ordre  prt^senl  de  l'u- 
nivers. De  là  il  est  bien  permis  d'inférer 
que  la  loi  générale  veut  que  Dieu  confie 
aux  créatures  intell ij^entes  supérieures 
une  partie  de  sa  ])uissance  pour  la  dis- 
position du  monde  matériel.  Que  celte 
puissance  aille,  comme  le  pense  l'au- 
teur ,  jusqu'à  concourir  activement  au 
développement  des  formes  et  à  la  pro- 
duction des  espèces  résultant  de  l'asso- 
ciation diverse  des  élémens  primitifs, 
c'est  ce  qui  n'est  pas  aussi  bien  établi.  11 
n'est  pas  toutefois  impossible  que  la  mu- 
nificence divine  ait  enrichi  la  créature 
faite  à  son  ima^e  de  cette  puissance  pro- 
ductrice, et  ail  voulu  mettre  en  elle  une 
force  qui  retraçût,  à  un  certain  degré,  la 
puissance  même  de  créer.  Peut-ôtre  se- 
rail-il  permis  d'y  voir  un  dessein  réclamé 
par  sa  bonté  et  sa  sagesse.  Mais  il  est 
possible  aussi  que,  jaloux  de  mettre  dans 
ce  monde  inférieur  le  caractère  d'une 
dépendance  absolue  de  son  Créateur,  il 
ait  seulement  confié  aux  espritsj,  minis- 
tres de  ses  volontés,  le  soin  de  le  conser- 
ver dans  Pétai  où  il  l'avait  mis. 

Le  premier  ange  aurait-il  encore  pro- 
duit des  anges  semblables  à  lui ,  et  cette 
puissance  de  développement  exercée  sur 
les  germes  primitifs  de  la  matière,  au- 
rait-il pu  la  porter  sur  lui-mrme  ,  et  par 
une  reproduction  et  une  fécondation  de 
sa  nature,  donner  l'existence  à  d'autres 
esprits  dont  il  aurait  peuplé  et  embelli  le 
monde  V  C'est  la  une  question  (jui  touche 
à  des  mystères  trop  profonds  pour  être 
pleinement  éclaircie  par  la  raison  hu- 
maine. Appliquée  à  l'Ame,  elle  avait  été 
agitée  par  les  premiers  docteurs  de  l'E- 
glise ,  saint  Jérôme  et  saint  Augustin ,  et, 
dans  sa  plus  grande  généralité,  elle  a  été 
résolue  affirmativement  par  les  héréti- 
ques des  premiers  siècles,  par  les  défen- 
seurs du  système  philosophique  des  éma- 
nations dont  elle  était  la  base.  Sous  le 
point  de  vue  plus  restreint  de  saint  Au- 
gustin ,  les  scholastiques  l'ont  examinée 
avec  plus  de  précision  et  de  rigueur,  et  se 
sont  arrèlé's  à  l'impossibilité  métaphysi- 
que de  la  génération  des  ûmCû.  Leur  con- 


clusion a  été  résumée  dans  ces  paroles 
de  Pierre  Lombard  :  Anima  in  cor  porc 
fornuito  infitndiliir  et  infmidendo  crca- 
ttir.  Ce  serait  traiter  M.  le  baronGuiraud 
avec  trop  de  sévérité  et  peut-être  d'in- 
justice ,  si  nous  combattions  son  système 
par  l'autorité  seule  de  l'école,  si  nous  le 
jugions  faux  et  absurde  par  cela  seul 
qu'il  est  opposé  à  l'enseignement  com- 
mun des  théologiens  du  moyen  âge.  ^ous 
sommes  forcés  d'avouer  que  l'opinion  de 
la  génération  des  esprits  n'est  point  con- 
traire à  la  foi,  et  que  l'opinion  qui  lui 
est  opposée  et  qui  a  prévalu  n'enlève  pas 
au  philosophe  la  liberté  de  ses  concep- 
tions en  celte  matière,  parce  qu'elle  ne 
se  rattache  pas  nécessairement  à  aucun 
pointde  la  doctrine  chrétienne,  et  qu'elle 
n'a  pas  reçu  la  sanction  de  l'Eglise.  JNous 
irions  même  plus  loin.  Wous  penserions 
qu'on  pourrait  établir  par  des  raisons  qui 
ne  seraient  pas  méprisables  la  possibilité 
de  celte  génération  des  esprits.  Pourquoi 
refuser  à  un  être  plus  parfait  et  plus  puis- 
sant que  l'homme  le  privilège  de  la  re- 
production de  lui-même  que  l'homme  a 
reçu.  IN'otre  intelligence  bornée  et  maté- 
rialisée, pour  ainsi  dire,  par  la  vue  des 
phénomènes  de  ce  monde ,  se  refuse  sou- 
vent à  concevoir  rien  de  supérieur  au 
delà,  et  nous  poussons  sur  la  question 
présente  l'ignorance,  j'ose  dire,  la  gros- 
sièreté jusqu'à  nous  convaincre  que  les 
esprits  n'engendrent  pas ,  parce  qu'ils  ne 
sont  pas  composés  de  parties ,  comme  si 
la  génération  emportait  nécessairement 
la  division,  comme  si  la  plus  belle  préro- 
gative de  l'être  demandait  la  condition 
de  la  matière.  Dieu  est-il  matière  pour 
engendrer  son  fils?  Est-il  matière  pour 
faire  sortir  de  son  sein  des  esprits?  Sans 
doute  ces  productions  divines  diffèrent 
essentiellement  de  celle  des  créatures; 
mais,  puisqu'il  nous  plaît  de  voir  une 
image  de  cette  puissance  productrice 
dans  l'homme  qui  est  matière  ,  pourquoi 
la  refuser  aux  purs  esprits  plus  puissans 
<'t  par  conséquent  plus  féconds  que 
l'homme?  IS'ous  descendons  jusqu'à  la 
plante  pour  y  découvrir  une  représenta- 
lion,  grossière  sans  doute,  de  la  géné- 
ration divine;  et,  en  remontant  l'échelle 
d<'s  êtres,  nous  répugnons  à  nous  arrêter 
a  ces  pures  intelligences,  toutes  resplen- 
dib.sanlcâ  de  la  muuiiicence  de  leur  Créa- 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE. 


61 


leur,  pour  y  contempler  l'image  d'un  at- 
tribut qui  fait  le  fond  de  l'être  de  Dieu  , 
qui  est  la  source  même  de  sa  puissance 
créatrice. 

Toutefois ,  nous  accusons  l'auteur  de 
V Histoire  de  la  Création  universelle  d'a- 
voir fait,  d'une  opinion  philosophique 
opposée  au  sentimentgénéralement  reçu, 
un  des  points  fondamentaux  de  son  sys- 
tème. Il  aurait  pu  insinuer  sa  pensée  , 
montrer  par  le  raisonnement  et  l'analo- 
gie qu'elle  n'est  pas  sans  vraisemblance , 
et  jeler  quelque  jour  sur  une  question  si 
importante  que  l'on  n'examine  plus, 
parce  qu'on  n'en  sent  pas  assez  la  gra- 
vité. C'eût  été  là  une  discussion  à  part 
qu'il  aurait  bien  pu  appliquer  à  la  géné- 
ration de  l'homme  ,  mais  nullement  à  la 
production  des  anges.  Car  il  n'est  venu , 
ce  nous  semble,  à  la  pensée  d'aucun 
écrivain  ecclésiastique  qu'il  s'est  opéré 
dans  le  ciel  une  multiplication  des  es- 
prits par  voie  de  génération  ,  et  que  tous 
les  anges  sont  les  enfans  de  Lucifer. 

ISous  ne  saurions  non  plus  approuver 
ce  qu'il  avance  sur  la  nécessité  pour 
l'ange  de  s'unir  à  la  matière  pour  exer- 
cer sa  fécondité.  Le  concours  de  deux 
élémens  actif  et  passif  est  bien,  dans  l'é- 
tat présent  de  la  nature  ,  une  condition 
nécessaire  de  la  production  des  êtres  ; 
mais  il  n'est  pas  du  tout  certain  qu'il  en 
soit  ainsi  dans  l'ordre  des  pures  intelli- 
gences. Nous  sommes  porté  à  croire  que 
le  besoin  pour  l'homme  de  s'unir  à  un 
autre  principe  pour  se  reproduire  est 
plutôt  impuissance  de  sa  part  que  le  ré- 
sultat de  la  loi  universelle  des  êtres. 
iNous  concevrions  plutôt  qu'une  créa- 
ture portée  à  un  haut  degré  de  perfec- 
tion dut  engendrer  comme  Dieu  par  une 
action  exercée  sur  elle-niêmc. 

Wous  ne  voudrions  pas  cependant  qu'il 
fut  permis  de  conclure  de  \h  que  l'homme 
dans  son  premier  état  d'innoceucc  n'eut 
pas  eu  besoin  de  la  femme  pour  engen- 
drer, et  qu'elle  lui  fut  accordée  par  con- 
descendance pour  sa  faiblesse.  L'auteur 
reproduit  sur  cette  question  les  idées  de 
l^aader.  Quoi  qu'il  en  soit  de  la  probabi- 
lité intriusè(iue  du  système  du  philoso- 
phe allemand,  nous  pouvons  bien  avan- 
cer qu'il  ne  repose  sur  aucune  autorité 
grave.  Quelques  Pères  de  l'église,  entre 
autres  saint  Augustin,  ont  bien  pense 


que  les  hommes,  avant  le  péché  ,  se  fus- 
sent multipliés  selon  un  mode  plus  par- 
fait, analogue  à  l'état  d'innocence  de  la 
nature  humaine  ;  mais  aucun  n'a  dit  que 
la  formation  de  la  femme  fut  une  déro- 
gation à  l'ordre  primitivement  établi , 
causée  par  la  faiblesse  de  l'homme.  Plu- 
sieurs ont  regardé  le  sommeil  d'Adam 
non  comme  un  affaiblissement  volontaire 
de  ses  forces,  mais  comme  une  extase. 
N'est-il  pas  écrit  que  Dieu  lui  envoya  ce 
sommeil?  Rien  n'indique  qu'il  ne  faille 
prendre  dans  le  sens  propre  ces  paroles: 
Il  n'est  pas  bon  que  Phomnie  soit  seul. 
L'union  de  l'homme  et  de  la  femme  a  été 
considérée,  d'ailleurs,  comme  la  figure 
de  l'union  plus  haute  de  J.-C.  et  de  son 
Église.  Dieu  aurait-il  été  prendre  dans  la 
dégradation  de  son  ouvrage  une  image 
des  mystères  futurs?  Le  système  de  Baa- 
der  diffère,  sans  doute,  de  l'opinion 
d'Amauri-  mais  ceux  qui  voudraient  le 
défendre  devraient  se  rappeler  cette  pro- 
position du  docteur  scholastique ,  con- 
damnée par  le  concile  général  4'  de  La- 
tran  ;  Si  homo  non  peccasset,  in  dupliceni 
scxurn  partitus  non  fuissct,  nec  gcnera- 
tus,  sed  co  modo  quo  angeli  sancti  mul- 
tiplicati  fuissent  homines. 

Nous  avons  parlé  jusqu'ici  de  la  puis- 
sance de  Lucifer  encore  soumis  à  Dieu. 
Nous  devons  dire  notre  sentiment  sur  le 
pouvoir  qui  lui  est  resté  après  sa  chute. 
Que  l'auteur  se  fiit  contenté  de  reculer 
jusqu'au  monde  primitif  l'origine  des 
productions  fossiles,  personne  n'eut  ou 
le  droit  d'ébranler  sa  conviction  et  de 
lui  contester,  h  cet  é^'ard,  l'indcptMidance 
de  sa  pensée.  Tout  au  plus  aurait-on  pu 
lui  observer  que,  nonobstant  quelques 
irrégularités  dans  la  dispositicn  descou- 
ches terrestres,  qui  peuviMii  être  attri- 
buées à  des  accidcns,  l'on  remarque  un 
ordre  général  qui  répond  exactement  .ui\ 
productions  des  jours  île  la  créatuni,  et 
que  cette  corrélation  invite  puissamment 
l'observateur  à  prendre  dans  la  création 
mosaïque  l'explication  de  faits  géologi- 
ques. JMais  il  a  porté  plus  loin  ses  induc- 
tions. Il  a  vu  dans  les  débris  des  végétaux 
et  des  animaux  ensevi^lis  dans  la  Icmmo 
les  restos  d'une  production  satanique  ; 
production  qui  atteste,  en  effet,  selon 
Ini ,  par  ses  proportions  gigantesques  et 
informes,  l'aclion  d'un  pouvoir  désor. 


m 


lILOSOPIIlb:  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE. 


tlonné.  C'est  là  .  nous  le  pensons,  une  er- 
nuir.  l/aiialo^'i(^  fiappanle  entre  ces  pro- 
(iiiclions  et  celles  des  temps  poslériours  , 
leur  similitude  parfaite,  surtout  dans  le 
rè^ne  vé^'tMnl ,  la  ré;;ularitt^  souvent  re- 
nianpiaMc  des  formes  sont,  à  notre  avis, 
des  preuves  irrt'cusables  de  l'ideulilé  du 
principe  de  la  première  et  de  la  seconde 
création.  Lucifer,  sépart^  de  Dieu,  ne  de- 
vait plus  avoir  de  puissance  pour  l'ani- 
mation de  la  malitl-re,  pour  ledcveloppe- 
nient  des  germes.  Car  pourquoi,  si  celte 
puissance  lui  était  restée,  n'aurait-il  pas 
pu  piovoquei'  un  développement  analo- 
î;ue  dans  le  principe  spirituel  et  pro- 
duire d'autres  an^es  ? 

L'erreur  devient  plus  grave  lorsque 
l'auteur  fait  intervenir  Satan  dans  toute 
la  création  des  six  jours,  l'homme  ex- 
cepté; lorsqu'il  nous  représente  l'uni- 
vers sorti  du  chaos  comme  une  œuvre 
mixte  résultant  de  la  combinaison  de 
l'action  de  Dieu  et  de  celle  de  Lucifer, 
de  la  lumière  et  du  principe  igné.  En 
vérité,  cette  conception  nous  paraît 
étrange  et  ne  saurait  être  favorablement 
accueillie  par  les  esprits,  je  ne  dis  pas 
religieux  ,  mais  éclairés  seulement  par 
les  lumières  d'une  saine  philosopliie.Qui 
a  janiiis  cru  que  Dieu  se  soit  seivi  de  la 
puissance  qui  restait  au  démon  pour 
produire  les  merveilles  de  la  nature; 
qu'en  ce  qui  regarde  les  produits  corpo- 
rels des  élémens  ,  il  se  soit  tenu,  en  ar- 
rière? Qui  a  jamais  pensé  que  la  nature 
bestiale  n'est  (ju'une  animation  satanique 
moiliIi(''e  par  les  inlluenct  s  supérieures 
qui  agissent  dans  l'atmosphère  :  que 
l'Ame  des  bètes .  c'est  l'esprit  de  Satan; 
qu'elles  souffrent  à  cause  diî  son  péché  ; 
que  la  guerre  déclarée  autrefois  aux 
bêtes  était  un  combat  contre  Satan,  etc., 
etc....?  Ce  pouvoir  donné  au  démon 
dépasse  manifestement  les  bornes  que 
l'enseignement  de  la  théologie,  que 
la  croyance  des  chrétiens  lui  assignent. 
Qu'il  ai^isse  en  certaines  rencontres  sur 
la  nalurt;  et  occasionne  quelquefois  des 
désordres  notables ,  que  sa  puissance 
sur  les  corps  soit  très  étendue,  le  chré- 
tien ne  saurait  le  nier  ;  mais  il  sait  en 
même  temps  qu»i  cette  puissance  est  en- 
chaînée ,  suitoul  depuis  I.-C.  ;  qu'elle  ne 
s'exerce  que  par  une  permission  divine 
€t  pour  le  mal  j  ((uc  son  action  est  plutôt 


une  anomalie  dans  le  monde  que  le 
principe  régulier  du  mouvement  et  de 
la  vie,  et  que  Dieu  a  réservé  aux  bons 
anges  le  gouvernement  de  l'univers.  Cou- 
,sY///,  dit  saint  Thomas,  toLam  creaturam 
( orjioralcni  (idnnnislrari  à  Dco,  minis' 
(cno  cin'f^elonim  (I). 

H  ne  nous  est  pas  possible  de  donner 
plus  de  développement  à  nos  réilexions, 
et  de  suivre  dans  tous  ses  détails  le  sys- 
tème de  M.  le  baron  Guiraud.  11  faudrait 
un  volume.  JNous  comprenons  qu'on  ne 
saurait  entamer  de  discussion  utile  en 
celte  matière  qu'en  prenant  les  ques- 
tions une  à  une,  et  les  considérant  sous 
les  points  de  vue  qu'elles  peuvent  offrir. 
Or,  elles  se  rattachent  à  un  ordre  d'idées 
trop  élevé  et  trop  étendu  pour  pouvoir 
être  traitées  dans  les  limites  d'un  article. 
Aussi  nous  contenterons-nous,  en  iinis- 
sant,  d'indiquer  quelques  propositions  , 
ou  fausses  ou  peu  exactes,  qui  ont 
échappé  à  l'auteur. 

JL  n'y  a  iV omnipotent ,  d'éternel  ^  d'ir- 
résistible pour  Llionime  que  la  grâce  de 
Dieu.  Pag.  3. 

JSos  fautes  sont  suscitées  en  nous, 
PRESQi  E  TOUJOURS  ,  par  cet  esprit  du 
mal  (le  démon).  Pag.  5. 

L'esprit  et  la  matière  sont  une  émana- 
tion de  Dieu  riédiate  ou  immédiate. 
Pag.  21. 

Ce  sont  les  créatures  qui  ont  donné 
naissance  à  la  forme.  Pag.  23. 

Le  corps  principe  est  obligé  de  con- 
quérir.... un  état  qu'il  eut  possédé  par 
la  simple  obsen'ation  de  sa  loi  naturelle. 
Pag.  28. 

JVulle  intervention  secondaire  ne  vient 
se  placer  entre  i homme  et  lui  (Dieu) , 
dans  le  buisson  ardent  où  il  révèle  sa 
mission  à  Moïse.  Pag.  41.  Voyez  Act.  des 
Apôtres,  chap.  vu,  vers.  30. 

L'esprit  j  ai  Hit  du  sein  du  Paraclet.... 
le  f^crbe  produisait  cette  sorte  d'ovaire 
universel  (/u'on  appelle  matière.  Pag.  104. 
\  oy.  Lvang.  selon  saint  Jean,  ch.  1, 
vers.  3. 

La  création  mosaïque  tout  entière, 
moins  V homme  cependant,  appartien- 
drait au  k'érbe.  Pag.  lOO. 

J^es  Pères,  trop  influencés  peut-être  par 
/«  V    traditions   de    l'école   philosophique 

(1)  Àd  Ephes.,  c«p.  2. 


PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  DE  L'HISTOIRE,  ê5 


païenne ,    cherchaient  à  s'éloigner  le 

moins  qu'il  était  possible  de  cet  enseigne- 
ment (la  destruction  du  monde  par  le 
feu).  Pag.  189.  Voy.  Ep.  2  de  saint  Pierre, 
c.  3,  V.  10. 

Le  premier  jour  mosaïque  fut  aussi  le 
jour  du  jugement  pour  le  monde  angéli- 
que....  La  miséricorde  de  Dieu  rendit  à 
leur  nature  ceux  des  anges  rebelles  que 
le  repentir  avait  purifiés  après  leur  chute. 
Papf.  223. 

Ne  nous  serait-il  pas  permis  de  dire 
que  les  astres  du  firmament  sont  encore 
animés  par  des  anges  y  sans  doute  en  état 
d'épreuve?  Ibid. 

Les  deux  seuls  corps  sans  péché  qui 
ont  paru  sur  cette  terre  se  sont  élevés 
d'eux-mêmes  dans  le  ciel,  ceux  de  la 
Vierge-mère  et  de  son  divin  fils.  Pag.  264. 

L'homme  créature  mixte,  placée  entre 
Dieu  et  Satan  comme  pour  servir  à  ce 
dernier  d'entremise.  Pag.  273. 

Nous  ne  concevons  pas  les  motifs  de 
toutes  ces  distinctions  entre  la  nature  et 
la  grâce.  Pag.  387. 

Sans  l'explication  que  nous  donnons , 
Daius  serait  fondé  dans  ses  propositions. 
388. 

Après  avoir  fait  connaître  le  fond  du  sys- 
tème de  M.  le  baron  Guiraud,  nous  nous 
abstiendrions  de  parler  de  la  forme  dont 
il  l'a  revêtu  si,  sous  ce  dernier  rapport, 
il  ne  méritait  l'attention  du  lecteur.  Le 
style  en  est  correct,  élégant,  clair,  abon- 
dant,  rapide;  l'on  reconnaît  une  plume 
exercée  et  dirigée  par  le  sentiment  du 
bon  goût.  On  désirerait  cependant  plus 
de  cette  simplicité  de  discours  qui  con- 
vient à  une  discussion  de  celte  nature. 
C'est  quelquefois  plutôt  la  parole  imagi- 
née et  nombreuse  de  l'homme  de  lettres 
que  le  langage  bref  et  concis  du  philoso- 
phe. Ce  défaut,  qui  tient  aux  habitudes 
de  l'écrivain,  n'erapèche  pas  qu'on  ne 
voie  clair  dans  sa  pensée  ,  et  que  toutes 
les  parties  de  son  système  ne  s'offrent 
sous  un  point  de  vue  distinct.  11  sert 
même  à  donner  à  la  lecture  un  nouvel 
attrait. 


Pag. 


Mais  ce  que  nous  devons  relever  sur- 
tout, c'est  l'intention  droite,  le  senti- 
ment de  foi  et  la  conviction  vraie  et  pro- 
fonde qui  ont  dirigé  M.  le  baron  Guiraud 
dans  la  conception  de  son  système  etdans 
l'exposition  qu'il  en  fait-  Ce  n'est  point 
là  une  de  ces  productions  où  le  cœur  et 
l'esprit  de  l'auteur  s'effacent  pour  ne 
faire  paraître  que  le  fruit  aride  de  ses 
recherches  j  où  le  style  ,  destin^^  à  pro- 
duire au  dehors  le  fond  de  l'Ame,  ne  sert 
qu'à  le  masquer  et  à  substituer  un  lan- 
gage appris  et  étudié  au  produit  spon- 
tané de  la  nature.  M.  Guiraud  dit  ce  qu'il 
sent,  ce  qu'il  a  éprouvé  ,  nous  oserions 
dire  ce  qu'il  a  vu  ;  et  il  le  dit  avec  le  sen- 
timent d'une  foi  vive  et  sincère,  dans  le 
dessein  et  l'espérance  de  faire  une  œuvre 
utile  à  la  religion.  L'on  découvre,  sous 
le  voile  de  sa  parole,  le  cœur  du  chré- 
tien qui  brûle  du  besoin  de  venger  sa  foi 
des  dédains  et  des  vaines  attaques  de  la 
science ,  et  de  forcer  cette  science,  si  in- 
dépendante et  si  fière,  à  rendre  hom- 
mage à  la  croyance  de  l'humble  fidèle. 
C'est  déjà  un  service  éminent  rendu  à  la 
religion  que  de  dévouer  à  la  défendre 
un  talent  que  le  public  a  plus  d'une  fois 
reconnu  et  admiré,  que  de  refuser  ses 
travaux  et  ses  veilles  à  des  productions 
auxquelles  les  éloges  et  les  applaudisse- 
mens  serdient  acquis  d'avance,  et  de  les 
consacrer  5  des  recherches  et  des  con- 
ceptions religieuses  dont  la  destinée  est 
incertaine,  mais  qui  doivent  avoir  tou- 
jours pour  résultat  d'apprendre  aux  es- 
prits légers  et  ignorans  à  respecter  une 
religion  qui  entraîne  vers  elle  les  hom- 
mes remarquables  du  siècle.  Les  catho- 
liques trouveront  aussi  dans  cet  hom- 
m.ige  de  la  scienro  un  motif  puissant  de 
s'attacher  à  leurs  convictions  religieuses. 
Ils  remercieront  ces  écrivains  de  science 
et  de  foi  du  bien  (ju'ils  en  reçoivent,  leur 
exprimant  toutefois  le  regret  qiu^  leurs 
conceptions  ne  soient  pas  toujours  sans 
reproche  comme  le  sentiment  qui  les 
inspire. 

Un  professeur  de  théologie. 


■»t»0'tg5» 


64 


LES  MUTURS  CAI  flOLlQUES. 


[.ES  MOI  l  lis  CATIIOLIOLKS,  OU  LES  AGES  DE  EOI. 

Aiu.iiKouK.iE,  i,iTTi:i;\rriiE  et  imulosoimiie  catholique. 

DF.rxiiMf:  vrticlf:  (().  — (siite  f.t  fin.) 


(  Le  I'.  INIahilIon  dil,  dans  son  tiaih' 
sur  les  hludcs  f/iorN/sfii/ui's ,  que  l'un  des 
plus  f^rands  j^i'iiies  de  cet  A^e  qui  Liait 
ik'  dans  riu'M"('si(*  fui  converti  à  l'K^iisc 
par  l'clude  de  1  histoire  ecclésiastique. 

JNéccssaire  à  tous,  nous  devons  remar- 
quer que  cette  étude  importe  surtout  à 
ceux  qui  sont  eni,'a;^és  dans  ce  que  lord 
J)acon  appelle  les  murs  étroits  et  bornés 
de  la  science  naturelle  ;  car,  en  retra<jant 
riiisloire  de  la  philosophie  naturelle,  de 
telles  personnes  prennent  l'habitude  de 
rélléchir  sur  les  erreurs  des  hommes 
dans  les  ii^es  successifs  ,  sur  les  absurdes 
fantaisies  mises  au  rebut  de  l'opinion  par 
les  A^es  suivans ,  c'est  ainsi  que ,  gra- 
duellement et  sans  le  savoir,  ces  person- 
nes deviennent  incapables  de  croire  à  la 
transmission  constante  des  mêmes  vé- 
rités religieuses  à  travers  un  long  laps  de 
temps,  fait  certain  cependant,  et  dont 
une  accointance  avec  la  science  et  les 
coutumes  des  âges  chrétiens  les  eût  con- 
vaincus. 

Ouant  à  l'utilité  de  l'étude  de  l'histoire 
pour  les  théologiens,  dans  le  but  de  leur 
fournir  des  argumens,  des  exemples  et 
des  moyens  d'éviter  l'erreur  sous  le  rap- 
port populaire  ou  vulgaire,  Melchior 
Canus  en  parle  au  long  dans  ses  Lieux 
f/u'ologi(/ucs  (2), 

IMais  pour  ne  point  paraître  offrir  des 
instructions  à  ceux  dont  il  serait  au  con- 
traire convenable  que  j'en   reçusse,   je 
passe  à  la  remarcjuc  qu'en  dernier  lieu  , 
le  but  et  le  sujet  de  cet  ouvrage  peuvent 
paraitrc  d'un  intérêt  et  d'une  utilité  par- 
ticulière pour  les  personnes  qui  habitent 
«les  pays  séparés  de  la  couiniunion   ca- 
tholicjue,   et   loin  des  coutumes   et  des 
UH/urs    traditionnelles   de   la    vie  chré- 
tienne.  C'est  dans  de  telles  contrées  que 
l'on  peut  dire  que  c'est  principalement 
avec  les  esprits  des  anciens  temps,  avec 
leurs  saints  et  héroïques  ancêtres,  qui 
ont  existé  dans  des  siècles  de  loi,  que  les 
siècles    vivent    et    conversent.    11    n'e^l 

(1)  Voir  le  1^'  an.  Uao»  k  n"  42,  l.  yii,  p,  iJl. 

(2)  Lib.  XI. 


point   d'hommes  d'un   esprit  cultivé  et 
d'une  susceptibilitédélicate  qui  souffrent 
des  privations  telles  que  les  catholiques 
dans  les  pays  dont  nous  parlons;   car  le 
sentiment  du  beau  et  du  juste  est  conti- 
nuellement entretenu  dans  leurs  esprits, 
et  même  ra'fhné  et  exalté,  tandis  que  la 
matière  sur  laquelle  il  pourrait  s'exercer 
au  dehors  lui  est  soustraite;  exclus  des 
temples  augustes,  qui  s'élèvent  comme 
des  monumens  de  leur  ancienne  foi,  ils 
n'ont  aucune  de  ces  ressources  locales 
que  la  sagesse  des  Ages  religieux  avait  eu 
soin  de  fournir  à  des  âmes   comme  les 
leurs  ;  ils  ne  peuvent  pas  contempler  con- 
tinuellement des  objets   qui,    par    leur 
grAce  et  leur  grandeur,  servent  aux  sain- 
tes pensées  de  rempart  contre  les  impres- 
sions de  la  vanité  :  pour  les  appeler  aux 
saints    of/ices,    aucune   tour  solennelle 
n'envoie  dans  les  airs  les  volées  imposan- 
tes de  ses  cloches;  la  forme  extérieure 
des  choses  cesse  d'être  divine,  car  ils  ne 
voient  aucun  lieu  public  de  réunion  et 
de  solennité  sanctifié   par  les  emblèmes 
de  leur   religion;  bornés,   enchaînés  et 
traversés,  leurs  rites  ne  sont  que  des  rites 
tronqués  ;  pour  eux,  il  n'est  plus  de  nuit 
sanctifiée  par  le  chant  des  hymnes  et  des 
cantiques  ;  les  beautés  même  de  la  na- 
ture leur  sont  enlevées,  et  appropriées  à 
des  desseins  tout  contraires  à  ceux  aux- 
quels on  les   avait  originairement  des- 
tinées ;  tout  beau  site,  toute  plaine  et 
tout  charmant  rivage,  est  réclamé  pour 
les  usages   du  luxe  ou  de  l'utilité  sécu- 
lière; car  les  sectes  nouvelles   semblent 
avoir  la  conscience  qu'il  n'y  a  nulle  con- 
nexion entre  elles  et  les  divines  harmo- 
nies du  monde  naturel  et  matériel.  IMais 
ceux   qui  sont   du   troupeau  éternel  ne 
possèdent,  dans  les  recoins  les  plus  pau- 
vres et  les  plus  obscurs  d'un  faubourg 
éloigné,    que    quehpie    édifice    frêle   et 
nouveau  pour  être  le  sanctuaire  du  Dieu 
de  gloire. 

C'est  donc  pour  eux  que  les  livres,  et 
particulièr(înienl  les  annales  des  Ages 
chrétiens ,  oont  un  élément  de  vie  tout-à- 


LES  MOEUBS  CATHOLTOUES. 


65 


fait  essentiel;  c'est  pour  eux  qu'un  Bède 
et  qu'un  Alcuin  sont  chers  et  précieux, 
et  qu'il  n'y  a  point  de  jouissances  plus 
Tives  que  de  se  promener  le  long  des  ri- 
vages de  rindisfarne  que  bat  la  mer,  et 
au  milieu  des  temples  d'Iona,  où  le  maî- 
tre des  îles  se  repose  de  ses  travaux  mor- 
tels. 

On  dit  que  le  cas  le  plus  fâcheux  est 
celui  où  l'on  connaît  des  choses  admira- 
bles dont  la  nécessité  nous  force  de  nous 
tenir  éloignés.  Cette  pensée  de  Pindare 
peut    bien  être   appliquée  à    ces   rares 
chrétiens  qui  se  trouvent  dans  de  tels 
pays,  et  qui  poursuivent  leur  route  soli- 
taire à  travers  des  régions  qui  semblent 
abandonnées  de  Dieu,  de  la  lumière  et 
de  Ja  joie;  comme  le  héros  de  Virgile  et 
sa  compagne,  sans  rien  voir,  et  dans  la 
nuit,  ils  vont  par  les  ombres ,  par  les  pa- 
lais déserts  et  les  empires  vides  de  Plu- 
ton  :  à  chaque  pas  ,  ils  rencontrent  des 
spectres  de  douleur  et  d'ennui.  C'est  la 
triste  vieillesse,  c'est  la  crainte,  c'est  la 
faim  aux   sinistres  inspirations,  c'est  la 
honteuse  indigence,   ce  sont  des  formes 
terribles  à  voir,    c'est  la  mort  et  la  souf- 
france; c'est  ensuite  le  frère  consanguin 
de  la  mort ,  le  sommeil ,  ce  sont  les  joies 
mauvaises  de  l'ûme,  c'est  la  guerre  meur- 
trière qui  se  tient  debout  sur  le  seuil ,  ce 
sont  les  lits  de  fer  des  Euménides  et  la 
discorde  insensée  (1). 

Voilà  le  spectacle  que  les  catholiques 
ont  sous  les  yeux ,  et  encore  faut-il  qu'ils 
paraissent  insensibles  aux  actions  impies 
qui  se  font  autour  d'eux;  autrement,  ils 
entendraient  des  menaces  terribles,  ex- 
primées en  termes  semblables  à  ces  ter- 
mes de  Caron  :  ;  C'est  ici  le  lieu  des  om- 
bres ,  du  sommeil  et  de  la  nuit.  ^lais  il 
n'est  pas  permis  de  charger  sur  la  barque 
du  Styx  ce  qui  est  encore  vivant.  » 

Ces  nations  inlidéles  avaient  coutume 
de  crier  :  Qu'il  n'y  ait  point  de  catholi- 
ques parmi  nous;  il  ne  leur  est  pas  per- 
mis de  se  montrer  ici!  Ce  qui  était  comme 
s'ils  eussent  dit  :  Il  n'est  pas  permis  d'ad- 
mettre des  vivans  parmi  des  morts.  Pen- 
dant ce  temps-là,  chaque  chose  sert  à 
leur  rappeler  le  souvenir  de  leurs  saints 
et  puissansancCtres;  encore  debout  leurs 
tours  et  leurs  dômes  magniiiques  portent 

(I)  /Eneid.  ti,  208. 


dans  chacune  de  leurs  arches  une  voix 
pour  vous  parler  de  la  sagesse  catholique, 
et  chaque  fenêtre  nous  montre  quelque 
saint  canonisé.  «Le  lieu  qu'ont  embelli 
les  anges  est  béni .  bien  que  les  voleurs 
y  viennent  ensuite.  > 

Et  quoique  les  tombeaux  des  catholi- 
ques et  de  leurs  saints  aient  été  depuis 
long-temps  violés,  et  que  les  pierres  sé- 
pulcrales qui  contenaient  leurs  vénéra- 
bles cendres  aient  été  renversées  et  ré- 
pandues sur  la  voie  publique,  leur  vertu 
vit  encore  par  une  sorte  de  tradition  va- 
gue dans  la  mémoire  du  peuple;  cils 
sont  loués  même  par  le  méchant,  tandis 
que  cependant  ils  laissent  sa  route  sans 
l'y  suivre.  » 

Les  villes  elles-mêmes  ne  portent  pas 
d'autre  nom  que  celui   du  saint  ou  du 
martyr  qui  leur  a  donné  de  la  renom- 
mée, comme  un  saint  Alban.   un  saint 
ISestor,  un  saint  Ives ,  ou  un  saint  Ed- 
mond. Les  flancs  de  nos  monts  solitaires 
ont  encore  des  croix  dont  la  forme  gros- 
sière atteste   leur    origine    saxonne,    et 
parmi  le  simple  peuple  de  ces  montagnes 
il  y  a  encore  de  pieuses  mains  pour  les 
défendre  de  la  profanation.  La  douce  con- 
tenance des  saints  rois  et  des  saints  ab- 
bés, gravés  sur  la   pierre,  plane  encore 
au-dessus  des  portes  solennelles  des  tem- 
ples vénérables  ;  à  côté  d'une  inscription 
pompeuse  et  d'une  vanité  presque  païen- 
ne, on   distingue   souvent    l'antique    in- 
scription qui  demande  humblement  des 
prières  pour  le  repos  d'une  Ame.  Là  aussi 
coulent  les  mêmes  eaux  noires  sur  les 
vagues  desquelles  a  si  souvent  pleuré  à 
minuit  le  son   des  cloches  du  couvent, 
ou  retenti  la  faible  voix  de  l'homme  des 
saints  ordres,  se   hâtant  d'accomplir  sa 
tâche  de   charité.  Voyez-vous  là-bas  les 
arches  en  ruines  de  celte  abbaye,  sur  les 
bords  d'une  rivière  plus  solitaire  que  les 
routes  qui  traversent  les  vastes  déserts  : 
c'est  CroNvland  :  et  à  cette  heure  calme  et 
solennelle,  .où  le  jour  va   poindre,  et 
où  l'hirondelle,   se  souvenant  peut-être 
de  ses  anciennes  douleurs,  recommence 
son  chant  plaintif;  où  nos  esprits,  plus 
libres  des  liens  de  la  chair  et  moins  re- 
tenus par   la   pensée,   sont   en  quelque 
sorte  remplis  d'une  sainte  divination  ^l),» 

(I)  Danle,  Purgat.,  ix. 


b6 


LES  M()i:URS  CATHOLIQUES. 


vous  vous  approchez  et  vous  niellez  à 
genoux  sur  le  lieu  sacrt'î,  el  les  murs,  de- 
puis loi  <;-leuips  ih'serlstlu  sancluaire  en 
luiues,  s'clouueiit  à  la  vue  du  pieux 
t'iranfjer  qui  semble  porler  seul  le  ilani- 
bcau  de  In  foi  il  travers  un  monde  que  la 
nuit  a  surpris.  Où  esl  maintenant  cette 
foule  dévole  assemblée  pour  le  dernier 
sacrifice  ?  Où  esl  cotte  pompe  riche  el  va- 
riée, cesvélenuns  magnifiques,  ces  bril- 
lantes pierreries  el  lous  ces  beaux  orne- 
mens  des  aulels  pour  un  jour  de  fùte  ? 

^os  vieux  historiens  s'arrêtent  avec  dé- 
lices sur  la  f;loire  de  ce  lieu.  Ils  décri- 
venlen  détail  les  autels  d'or,  les  fenêtres 
richement  peintes,  les  orj^ues  solennels 
placés  eu  haut  au-dessus  de  l'entrée,  les 
candélabres  d'argent  massif  et  les  croix 
de  procession  ,  les  présens  splendides  des 
rois  Merciens  .  des  empereurs  d'AUema- 
<^ne  et  des  princes  de  France ,  les  beaux 
biUimens .  le  i,'rand  hospice  pour  les  pau- 
vres ,  et  les  salles  pour  les  nobles  hô- 
tes (l)  ;  voilà  ce  que  disent  les  historiens, 
nous  laissant  le  soin  de  nous  représenter 
à  nous-mêmes  la  pieuse  altitude  de  l'âge 
qui  médite  la  grûce  riante  de  la  jeunesse 
angélique.  les  joies  innocentes  de  l'é- 
tude, les  délices  de  la  vérité  et  de  la 
paix  ,  la  psalmodie  ,  la  douce  intonation 
de  la  prière  sublime,  le  silence,  la  cha- 
rité, la  foi  si  souvent  attestée  au  tom- 
beau de  saint  Gulhlace,  la  vie  des  saints 
et  la  mort  des  justes. 

Hélas!  tout  cela  est  passé  ;  il  n'en  reste 
plus  que  ia  désolation,  dont  le  seul  as- 
pect glace  le  cœur  ;  quelques  arches  qui 
s'écroulent  et  que  chaque  hiver  menace 
de  coucher  sur  le  sol  ;  une  rangée  de  mi- 
sérables cabanes  qui  abritent  quelques 
vieilles  "ens  (jui  semblent  ignorer  Dieu 
aussi  bien  que  sou  Chrisl  :  gens  grossiers 
et  sensuels,  à  tel  point  qu'ils  ne  savent 
pas  s'il  y  avait  là  quelque  chose  de  tel 
qtie  le  Saint -Ksprit,  el  qui  sont  prêts  à 
assurer  au  voyageur  que  ces  murs  étaient 
aulrefois  un»*  prison .  un  lieu  de  fortifica- 
tion romaine;  tandis  qu'autour  de  vous 
»  étend  un  marais  tomhre  et  sinistre  ,  où 
le  .;ibet  peut  frapper  votre  vue  plutôt  que 
la  croix,  et  le  signe  de  mort  plutôt  que 
le  signe  de  la  rédemption. 

(l)  Vide  Ingulphus,  Hist.  p.  D.  —  Uitl.  Croylan- 
dcruù't  rtrum  anglic.  Hcriploreiy  i.  i. 


La  terre  elle  -  môme  semble  être  en 
deuil  ;  «  c'est  là  la  terre  ténébreuse  et 
couverte  du  brouillard  de  la  mort  ;  c'est 
là  la  terre  des  misères  el  des  ténèbres, 
où  nul  ordre  ne  règne,  mais  où  habite 
une  horreur  éternelle.  Hélas!  que  reste- 
t-il  donc  au  pauvre  voyageur,  si  ce  n'est 
de  se  frapper  la  poitrine  et  de  continuer 
sa  plainte  accoutumée?  Malheureux,  que 
ferai-je  ?  où  fuir^.  !\lon  âme  se  trouble 
profondément;  mais  toi,  Seigneur,  viens  à 
son  aide!  Où  est  ma  force  maintenant, 
et  qui  a  égard  à  ma  patience?  C'est  toi, 
Seigneur,  qui  es  mon  Dieu, 

i  Cependant ,  celui  qui  a  rendu  les  na- 
tions gucrissablcs  (1)  ne  laisse  personne 
sans  lui  donner  ce  qui  lui  est  nécessaire 
pour  les  besoins  particuliers  de  son  âme, 
el  sans  les  moyens  de  lui  donner  un  exer- 
cice salutaire.  Dans  les  temps  les  plus 
fâcheux,  il  y  a  des  traits  qui  les  excu- 
sent, el  des  objets  d'imitation  tels  que 
ceux  que  l'historien  romain  spécifie  en 
disant  que  <  c'est  la  nécessité  même  su- 
bie avec  courage  et  des  morts  sembla- 
bles à  celles  qu'a  louées  l'antiquité  (2).  > 
Quoique  notre  pompe  ait  besoin  d'ad- 
mettre cette  pâle  compagne;  quoique, 
dans  noire  désir  du  retour  du  règne  de 
la  vérité ,  nous  n'ayons  que  des  vœux  et 
des  larmes,  pauvres  acolytes  de  l'ima- 
gination ,  cependant  il  survit  encore 
quelques  uns  de  ceux  qui  ont  saint  Tho- 
mas pour  gardien  pour  nous  encourager 
et  nous  diriger  dans  notre  voie,  ^lous  ne 
pouvons  pas  jouir  de  l'avantage  de  Sa- 
muel, qui  ne  sortit  point  du  temple,- 
mais  il  est  des  chapellps  sur  les  collines 
éloignées,  et  en  partant  du  pied  de  leurs 
brillans  autels  pendant  l'obscurité  de  la 
nuit,  el  ayant  pour  compagne  du  che- 
min les  étoiles,  et  pour  soulagement  le 
chant  répété  de  quehjues  douces  mélo- 
dies qui  semblent  encore  errer  autour  de 
nous,  nous  pouvons  marcher  vers  notre 
demeure,  el  espérer  (]ue  chacun  de  nos 
pas  aura  été  compté  par  un  ange. 

H  ne  nous  esl  point  donné  de  fréquen- 
ter les  assemblées  du  peuple  saint  qui  , 
dans  les  vastes  cathédrales  ,  adore  el  ré- 
pète avec  d'innombrables  voix  l'hymne 

(1)  Snnabil($  fecit  nationei  orbit  tcrrûrum,  6ap., 
cap.  I,  V.  11. 

(2)  Tacil.,^ù^,  lib.  i,û. 


LES  MOEtmS  CATHOLIQUES. 

solennel  qui  marque  le  retour  de  quel- 
que saint  temps  ;  mais  nous  pouvons  nous 
promener  seuls  dans  les  bois  et  chanter 
le  Stahat  Mater ^  tandis  que  le  rossi- 
gnol prêtera  les  notes  lentes  et  plainti- 
ves de  sa  voix  pour  prolonger  encore  et 
rendre  plus  profondes  les  notes  de  ce 
chant  mélancolique  :  alors  nos  larmes 
tomberont  sur  les  fleurs  sauvages ,  et 
nous  nous  sentirons  en  communion  avec 
les  saints  morts,  avec  ceux  qu'ils  ont 
chantés  si  souvent,  tristes  et  soupirans 
comme  la  Béatrix  du  Dante  (1),  et  soupi- 
rant sur  un  tel  mode ,  que  Marie  ,  pros- 
ternée rfu  pied  de  la  Croix,  était  à  peine 
plus  changée  qu'eux. 

Oui ,  terre  bien-aimée  ,  terre  qui  sou- 
riais si  bien  aux  esprits  humbles  et  doux , 
terre  deux  fois  convertie  (2)  ,  et  trop 
belle  pour  être  à  jamais  perdue,  tu  es 
toujours  chère  à  tous  tes  enfans,  mais 
doublement  chère  à  ceux  qui  déplorent 
ainsi  ta  destinée  ;  car  tes  douces  prairies 
se  couvriraient  de  l'émail  des  fleurs  pour 
orner  les  triomphes  de  Jésus-Christ  dans 
la  victime  de  l'autel;  tes  bois  solennels 
offriraient  un  abri  à  l'ermite  solitaire ,  et 
tes  clairs  ruisseaux  fourniraient  des  ra- 
fraîchissemens  aux  tabernacles  des  jus- 


67 


tes;  tes  jardins  donneraient  des  roses 
pour  répandre  devant  le  Saint- Sacre- 
ment, et  tes  villes  et  tes  hameaux  enver- 
raient leur  joyeuse  jeunesse,  leurs  en- 
fans  beaux  comme  la  race  des  créatures 
primitives  pour  commencer  leurs  lancées 
de  fleurs  :  quoique  maintenant  discor- 
dant ou  muet ,  tu  es  encore  un  noble  in- 
strument; des  mains  ignorantes  et  sans 
art  ont  voulu  en  jouer  jusqu'à  ce  qu'elles 
t'aient  brisé  en  mille  pièces;  mais  tout 
démonté  ou  brisé  que  tu  sois,  vienne 
à  s'élever  un  maître  qui  sache  ranimer 
la  corde  catholique,  et  tu  pourras  ren- 
dre encore  les  accens  les  ])lus  doux. 

C'est  une  remarque  de  Frédéric  Schle- 
gel ,  qu'un   amour  constant  du  monde 

(1)  Paradit ,  ch.  xvii. 

(2)  L^une  par  Ips  missionnaires  du  papo  EIpu- 
Ihère,  et  Taulro  par  lo  moine  Aui;uslin.  Les  prèlrcs 
(l'An{;lelerrc  portaionl  sur  leur  aube  et  sur  leur 
épaule  {jauche  le  si^jnc  de  Tunilé  de  lu  loi  de  ceUe 
double  conversion.  Ce  signe  était ,  selon  Marlenuc 
et  la  cbronique  de  saint  Bertin  ,  quasi  tocipes  $uper 
assutas  ,  fermé  par  lo  haut  ;  il  était  ouTcrl  par  le 
bas  pour  indiquer  le  symbolo  qu'il  rcprcseotait. 


romantique,  des  âges  moyens  et  de  leur 
chevalerie  n'a  pas  cessé  de  caractériser 
la  poésie  anglaise  alors  même  que  la  phi- 
losophie négative  de  ses  sophistes  l'est 
venue  remplacer  (1). 

Et  quoique,  en  même  temps,  et  pour 
des  raisons  dont  l'explication  n'exige 
point  un  sphynx  ,  quoique  la  plainte  des 
étrangers  soit  très  juste  quand  elle  dit 
qu'il  n'est  point  de  pays  dans  le  monde 
civilisé  où  la  littérature  et  les  antiquités 
des  ancêtres  soient  plus  négligées  qu'en 
Angleterre;  il  est  également  vrai  aussi 
et  encore  plus  remarquable  que  dans  ce 
pays  plusieurs  vieilles  coutumes  catholi- 
que? du  moyen  âge  nous  ont  été  trans- 
mises comme  si  elles  avaient  été  conser- 
vées dans  la  glace  pour  être  l'étonne- 
ment  des  autres  nations.  Il  est  vrai 
qu'elles  ont  perdu  toutes  leurs  qualités 
vitales;  qu'il  n'y  a  plus  d'esprit  qui  les 
vivifie,  ni  d'âme  oui  les  dirige;  mais  la 
forme,  quoique  morie  et  sans  mouve- 
ment .  conserve  encore  quelque  chose 
d'imposant  et  de  majestueux ,  et .  qui  plus 
est,  de  gracieux  et  d'aimable. 

En  vérité,  on  pourrait  composer  un 
livre  sur  le  catholicisme  latent  de  plu- 
sieurs habitons  de  ce  p:îys.  où  tout  ce 
qui  a  du  poids  et  du  prix  est  ,  après  tout , 
ou  une  résurrection,  ou  un  reste  de  la 
pensée  ou  de  l'établissement  catholique. 
11  me  semble  que  ce  ne  serait  pas  aller 
trop  loin  que  de  faire  entendre  ,  d'après 
des  principes  généraux  ,  que  la  jeunesse, 
au  moins  dans  un  tel  pays,  ue  pout  ja- 
mais être  essenliellt'uient  opposée  au  ca- 
tholicisme. Les  froides,  les  sèches  néga- 
tions, et  ce  ton  dédaigneux,  qiif^lque 
bien  adaplés  qu'ils  soient  aux  poitrines 
d'où  ils  sortent ,  ne  sont  pas  compatibh's 
avec  le  naturel  chaleureux  et  si  généra- 
Icnienl  confiant  du  jeune  Ai;e. 

^'il  a  entendu  les  paroles  du  saint  Évan- 
gile .  compris  des  enfans  aussi  bien  que 
des  écoliers  bonlTis  de  vanité;  s'il  a  été 
familiarisé  avec  les  peintures  des  artistes 
catholiques  qu'un  goùl  pour  les  beaux- 
arts  aura  laissé  paraître  par  hasard  de- 
vant lui;  s'il  a  vu  de  toutes  parts  les 
images  et  les  souvenirs  des  martyrs  et 
des  saints  :  s'il  a  été  élevé  dans  un  pays 
où  abondent  ,  en  dépit  du  vandalisme  fa- 

(1)  Philosophie  der  GeschichU,  ii ,  260. 


LES  MOEURS  CATTÎOLÎQUES. 


G8 

nalique  et  coniiiiercial ,  des  ruines  d't'ili-  1 
lices  sacrrs  et  i\vs  nionuiiuMis  de  l'an- 
ciciinc  loi;  s'il  a  vibitt'  le  cloilre  cU'soU'  , 
vu  la  haute  eatht^drale  et  entendu  la  clo- 
olie  solennelle  ;  si  parfois  il  a  appris  à 
rt^péler  cjiielque  récit  louchant  sur  la 
^rautlour  et  la  sainteté  des  temps  qui  ne 
sont  plus,  quelque  beau  passage  des  li- 
vres ctonnans  des  doux  honnues  de  Dieu  ; 
s'il  a  appris  à  nourrir  son  imagination 
des  leçons  mystérieuses  de  la  douce  piété 
chrétienne  ,  eu  vain  les  pédafiogues  et  les 
docteurs  mondains  lui  demanderont  d'a- 
dopter les  protestations  des  hommes  qui 
doutent  ,  qui  s'abstiennent  et  refusent 
d'écouter  l'Kglisej  il  est  catholique  dans 
son  cœur ,  dans  son  genre  ,  dans  sa  ma- 
nière de  penser,  môme  dans  plusieurs 
liabitudes  de  sa  vie,  et  il  doit  continuer 
d'être  tel  jusqu'à  ce  que  l'ûgc  et  le  monde 
aient  terni  l'or  de  sa  belle  nature. 

Ces  considérations  serviront  encore  à 
justifier  ma  première  assertion  que  l'é- 
lude vers  laquelle  je  me  propose  de  diri- 
ger l'attention  dans  ces  pages  aura  un 
intérêt  domestique  tout  spécial.  Il  en  est 
qui  ,  la  conscionce  troublée  par  la  honte 
de  leur  injustice  ou  par  celle  des  autres, 
trouveront   sévères  quelques  parties  de 
ce  livre;  et  néanmoins,  comme  Caccia- 
Guida  a  dit  au  Dante  :   i  Toute  la  vision 
sera  manifestée;  et  que  ceux-là  me  lan- 
cent des  ruades  qui  auront  le  dos  blessé  ; 
mais  bien  qu'au  premier  mot  ma  voix 
puisse  paraître  rude  et  mal  venue  parmi 
eux  .  s'ils  la  méditent  et  la  digèrent,  elle 
se  changera  pour  eux  en  une  nourriture 
vivihante.   >  Avec  un  peu  d'indulgence 
pour  le  style  profane,  nous  trouverons 
que  Pindare   a   raison  quand  il  chante; 
t  (jue  les  anciennes  vertus  retrouvent  une 
nouvelle  force  qui  s'est  changée  dans  les 
ûges:  car  la  terre  ne  produit  point  ses 
fruits  dans  une  succession  de  temps  non 
interrompue,  et  les  arbres  ne  donnent 
pas  leurs  llcurs  odoriférantes  dans  toutes 
les  saisons  de  l'année,  mais  seulement 
à  de  certains  intervalles;  de  même  aussi 
la  force  de  la  >erlu  chez  les  mortels  est 
soumise  au  gouvernement  du  destin  {{..  - 
Cependant,  l'exposition  des  vertus  ap- 
partenant aux  Ages  de  foi,  et  une  recher- 
che diligente  des  coutumes  et  des  mœurs 

(1)  Nçm.  u<J.  XI. 


de  l'antiquité  chrétienne,  doivent  avoir 
du  prix,  particulièrement  pour  ceux  sur 
lesipiels  l'iniquité  de  l'orgueil  est  mul- 
tipliée; car  ce  n'esl  que  par  le  souvenir 
des  esprits  bienheureux  qui  furent  jadis 
sur  la  terre  et  qui  sont  arrivés  au  ciel 
si  grands  en  renommée  (jue  toute  muse 
doit  en  orner  son  triomphe  (1),  alin 
qu'elle  apprenne  à  sentir  la  misère  de 
ceux  qui  sont  encore  dans  ce  monde, 
et  qu'à  la  suite  du  mauvais  exemple  tout 
s'égare. 

J'ai  trouvé  moi-même,  tandis  que  je 
vivais  dans  un  pays  catholique,  que  ces 
exemples  pris  du  moyen  Age ,  ces  exem- 
ples des  mœ*urs  et  des  coutumes  de  la  vie 
chrétienne,  de  la  charité  et  du  zèle,  de 
la  sainte  pénitence  et  de  l'innocence  an- 
gélique,  de  la  richesse  et  du  temps,  de 
la  beauté  du  service  de  Dieu  et  des  pau- 
vres ,  perdaient  la  moitié  de  leur  intérêt, 
parce  qu'ils  ne  différaient  en  rien  de  ce 
qui  se  passait  tous  les  jours  sous  les  yeux 
de  chacun  ,  et  de  ce  qui  était  familier, 
comme  toutes  les  circonstances  de  la  vie 
domestique. 

Mais  dans  les  pays  infidèles,  à  moins 
que  ce  ne  soit  dans  les  murs  d'un  collège 
ou  de  quelque  famille  singulièrement  fa- 
vorisée, ces  mêmes  choses  semblent  être 
tout-à-fait  de  l'histoire,  sinon  de  la  poé- 
sie, et  appartenir  à  un  autre  monde,  ou  à 
un  autre  temps  à  jamais  passé.  C'est  par 
l'étude  qui  rappelle  les  images  de  l'an- 
cienne sainteté  et  l'ancien  règne  de  la 
vérité,  que  les  hommes  sont  rendus  ca- 
pables de  tirer  des  leçons  même  des 
pierres  de  leurs  abbayes  ruinées,  qui 
sembleront  leur  dicter  cette  prière  so- 
lennelle :  <  Sauvez-moi,  Seigneur,  puis- 
que le  saint  même  a  failli  et  que  les 
vérités  ont  diminué  chez  les  enfans  des 
hommes  (2).  > 

Ce  n'est  pas  un  avantage  indigne  d'at- 
tention que  celui  qui  résultera  de  l'étude 
historique  des  Ages  de  foi ,  puisqu'à  notre 
dernière  heure  il  peut  devenir  pour  nous 
un  appui  et  une  source  de  consolation  : 
car  combien  sera  douce  alors  la  pensée 
que  peut-être  par  la  grâce  du  Très-Haut 
nous  serons  admis  à  voir  l'assemblée  des 
grands  et  saints  hommes  avec  lesquels 

(1)  Dante  j  Paradis  ^  cli.  xtui. 
(2)Ps.  11. 


LES  MOEURS  CATHOLIQUES. 

de  telles  études  nous  auront  rendus  de- 
puis long-temps  familiers  ;  d'entrer  dans 
ce  pays  pour  lequel  sont  déjà  partis  tous 
ceux  qui  ont  été  l'objet  de  notre  amour 
et  de  notre  respect!  Là  seront  des  prin- 
ces sous  le  règne  heureux  desquels  l'É- 


69 


glise  eut  la  paix  et  la  liberté  ;  les  doux 
confesseurs  et  les  humbles  qui  auront 
couru  pour  suivre  le  Christ. 

Mais  en  vain  tout-à-fait  aurons-nous  fait 
ces  études,  si  nous  n'en  pouvons  tirer 
cette  consolation  :  <  De  quoi  te  sert  le  bien 
d'autrui,  si  le  tien  tu  le  négliges  (1)?  > 
Mabillon,  dans  la  Préface  de  son  h^ Siè- 
cle bénédictin ,  parle  de  ceux  qui  Tout 
aidé  dans  le  travail  de  cette  vaste  en- 
treprise ,  et  mentionne  en  particulier 
un  jeune  homme,  Jean  Jessentus,  delà 
plus  grande  espérance ,  qui  avait  com- 
mencé à  fournir  quelques  notes ,  et  qui 
fut  enlevé  par  une  mort  soudaine  pen- 
dant un  voyage  en  Lorraine  d'où  il  reve- 
nait avec  lui.  Mabillon  ajoute  ces  paro- 
les touchantes  :  i  Je  souhaite  que  ses  mé- 
ditations sur  la  gloire  des  saints  lui  aient 
profité  pour  une  vie  meilleure  3  je  désire 
surtout  qu'il  ne  tourne  point  à  ma  propre 
confusion  qu'après  m'étre  occupé  tant 
d'années  durant  des  actes  des  saints,  je 
sois  encore  si  éloigné  de  leurs  exemples.  » 

Mais  je  reviens  à  parler  en  général  du 
plan  et  de  l'objet  suivis  dans  les  recher- 
ches suivantes.  C'a  été  souvent  un  sujet 
d'étonnement  et  de  plainte  que  la  direc- 
tion exclusivement  classique  donnée  dans 
les  temps  modernes  aux  études  de  la  jeu- 
nesse ;  et  bien  qu'il  fût  facile  de  découvrir 
la  cause  qui  a  produit  ce  fait  de  partia- 
lité qu'il  ne  faut  certes  pas,  comme  on 
l'a  dit ,  chercher  dans  l'aridité  et  la  bar- 
barie de  l'ancienne  littérature  chré- 
tienne ,  il  nous  suffit  de  porter  ici  témoi- 
gnage à  la  justice  de  cette  plainte.  Car 
en  fait,  quoi  de  moins  raisonnable  que 
de  soutenir  que  la  connaissance  de  l'his- 
toire et  des  mœurs  des  anciens  Grecs  et 
des  anciens  llomains  était  plus  essen- 
tielle au  complément  de  l'instruction  des 
chrétiens  que  la  connaissance  des  usages 
et  des  institutions  de  leurs  propres  an- 
cêtres et  de  leurs  pères  en  la  foi  :  qu'un 
étudiant  anglais,  par  exemple,  doit  rire 
familier  avec  Tile-Live  sans  jamais  avoir 

(l)  Dante,  Purj.,  cli.  x. 

TOMB  YIll.  —  NO  43.  1831). 


entendu  parler  d'Ingulfe  ou  de  Guil- 
laume de  Malmesbury  •  qu'il  doit  connaî- 
tre toutes  les  sentences  de  Démosthènes, 
sans  savoir  que  saint  Chrysostome  était 
peut-être  son  égal  en  éloquence  et  en 
grandeur;  qu'il  doit  trembler  de  corrom- 
pre son  latin  en  jetant  les  yeux  dans 
saint  Jérôme,  dont  Érasme  disait  que 
s'il  avait  eu  un  prix  à  donner  à  Cicéron 
ou  à  lui,  il  serait  tenté  de  le  donner  à  ce 
père  de  l'Église  plutôt  qu'au  grand  ora- 
teur romain  ? 

Ah!  puissent  ces  esprits  de  l'ancien 
monde  faire  connaître  la  conviction  qui 
maintenant  les  possède  ,  en  réponse  à  la 
multitude  de  voix  qui  s'élèvent  conti- 
nuellement de  la  terre  pour  célébrer 
leur  louange  !  Ils  conseilleraient  à  leurs 
ardens  admirateurs  de  placer  leur  affec- 
tion sur  des  modèles  plus  divins;  ils 
parleraient  en  termes  semblables  à  ceux 
de  Yirgile,  quand,  pour  la  première  fois, 
il  rencontre  le  Dante  :  1  rsous  avons  vécu 
dans  un  temps  de  biens  faux  et  menteurs  ; 
nous  avons  chanté  des  conquêtes  terres- 
tres ',  mais  pourquoi  retournes-tu  dans 
cette  fatale  région"^  pourquoi  ne  gravis- 
tu  pas  cette  délicieuse  montagne  qui  est 
le  commencement  et  la  cause  de  toute 
joie?  A  Rome  coula  ma  vie  sous  le  doux 
Auguste  ,  au  temps  des  divinités  fausses 
et  fabuleuses  :  barde  j'étais,  et  pris  pour 
objet  de  mes  chants  le  fils  pieux  d'An- 
chise,  qui  fuit  de  Troie  lorsque  la  flamme 
dévora  les  hautes  tours  d'Iliou  ,•  mais  toi 
pourquoi  retournes-tu  à  des  temps  pas- 
sés? pourquoi  ne  montes-tu  pas  cette  belle 
montagne,  la  cause  et  la  source  de  toute 
joie  (1)?  I 

Je  sais  bien  que  des  livres  ont  été  faits 
récemment,  et  je  n'en  saurais  dire  le 
nombre,  dans  le  but  déclaré  d'instruire 
les  hommes  de  l'esprit  et  des  mœurs  du 
moyen  Age;  mais  sans  désirer  m'arréter 
à  faire  sonner  mes  louanges  et  à  con- 
damner les  ouvraj^es  de  ceux  qui  ont 
écrit  avant  moi  sur  ce  sujet,  qu'on  uie 
permette  de  porter  contre  quelques  uns 
de  nos  historiens  contemporains  cette 
même  plainte  que  fit  Deuys  d'Halicar- 
nasse  contre  ces  hommes  qui  avaient  osé. 
dit-il,  composer  des  histoires  dans  le  seul 
but  de  les  rendre  agréables  aux  rois  bar- 

(I)I)anlo  ,  rEvffr,  cli.  i. 


7<^  LKS  MOEURS  CATÎIOLIQURS 

hnres  qui  linissaicnl  Romo;  rt  qi)i  poi  r 
n.ilter  ûc  lois  piiiict's  t'criviicntdes  li- 
vres où  la  j\!s!ire  manquait  lotit  aussi 
bien  que  la  vt  riti*  ((). 

Ces  farauds  de  la  terre,  ces  barbares, 
qui  haïssaient  si  cordialement  Rotr.e , 
n'ont  pas  cessé  d'avoir  des  correspoii- 
dans  nonibreux  parmi  les  écrivains  que 
n'arrête  poinl  le  respect  pour  les  clefs 
de  saint  i^erre. 

Les  anciens  nous  ont  laissé  un  excel- 
lent exemple  en  portant  le  plus  vif 
intérêt  à  tout  ce  qui  avait  rapport  aux 
anti(|uités  de  leur  pays  et  aux  coutumes 
de  leurs  ancêtres.  Cicéron  nous  dit  qu'il 
avait  écrit  avec  soin  un  ouvraj^e  sur  les 
mœurs ,  les  inslilutioiis  des  anciens,  sur 
la  discipline  et  le  gouvernement  de  la 
ri'pnblif/iic  {2\  Denys  d'IIalicarnassc  dit 
aussi  dans  le  premier  volume  de  son  his- 
toire :  Je  commencerai  par  les  récits  les 
plus  antiques ,  que  les  anciens  historiens 
ont  omis  et  que  l'on  ne  j)cut  jdus  retrou- 
ver sans  peines  et  difficultcs ^  quoique 
ailleurs  cependant  il  parle  d'un  écrivain 
qui  en  avait  l'ait  une  collection  (3).  Plante 
renchérit  encore  sur  le  conseil  de  Pin- 
dare,  et  dit  c  qu'ils  sont  sages  ceux-là 
qui  se  plaisent  aux  vieilles  fables  (4).  > 

IM.iutenanl,  ce  ne  serait  certes  pas  trop 
«l'adirmer  que  les  coutumes  et  les  mœurs 
du  moyen  Aj^e  sont  dignes  de  tout  autant 
d'attention  de  notre  part  que  cette  vie 
que  l'on  appelle  homrrique^  et  que  ces 
mœurs   des  pythagoriciens    dont   parle 


Socrate  5»;  que  sa  littérature  offrira  la 
plus  inléressanle  variété  à  ceux  qui 
croient  avoir  asssez  entendu  parler  du 
dur  EuristhOe  et  des  autels  de  l'in- 
(Anie  liusiris .  et  des  autres  vers  qui 
continuent  d'arrêter  tant  d'esprits 
vides  et  oisifs,  l^nfm ,  ces  anti(|uilés 
du  moyen  Age,  qui  sont  nos  antiquités 
domestiques  ,  pourraient  lournir  une 
ample  matière  pour  exercer  avec  le  plus 
grand  avantage  notre  diligfiuct;  et  nos 
reclicrrhes,  eussions  -  nous  l'industiie 
d'un  Chiysippe,  rpii  était  assez  curieux, 
comme  le  dit  Cicéron  (6),  pour  recueillir 

(1)  Anli<i.  nom.,  lib.  i  ,  î. 
(ij  Tusculan. ,  i;b.  iv  ,  i. 
(.-.)  Lib.  I,  G8. 

{:.)  Plal.  de  Hep.,  lib.  x. 
(0)  IiMCu/on.,  1 ,  1J. 


des  exemples   dans  toutes  les  histoires. 

Saint  Ambroise  nous  apprend  qu'il 
avait  lui-même  éciit  un  livre  sur  les 
îna'urs  des  j)cres  ({). 

îMais  il  ne  serait  pas  difficile  de  trouver 
uti  ouvrage  qui  enlrAt  en  plein  dans  les 
détails  de  la  société  rhrétientie  chez  nos 
ancêtres.  Dans  la  composition  de  ces  vo- 
lumes, je  m'aiderai  des  intéressans  écrits 
qui  nous  restent  du  moyen  Age  ;  écrits 
dont  nous  pouvons  dire  avec  bien  plus 
de  justice  que  ne  le  disait  Ouintilicn  des 
vieux  auteurs  latins  :  «  C'est  là  certaine- 
ment qu'il  faut  aller  chercher  la  sainteté 
et  pour  ainsi  parler  la  virilité  aujour- 
d'hui que  nous  nous  somuKîs  laissé  éner- 
ver par  des  délices  jusque  dans  notre 
manière  de  parler  (2).  >  C'était  un  prin- 
cipe admis  chez  les  anciens  de  professer 
un  graîid  respect  et  une  grande  admira- 
lion  pour  les  vieux  auteurs.  Cicéron  et 
Virgile  tirèrent  de  l'or  d'Ennius;  Ho- 
race pensait  que  la  lecture  des  livres  des 
anciens  était  la  meilleure  consolation  de 
la  misère  du  présent  ;  «  O  campagne  !  s'é- 
crie-t-il,  quand  le  verrai-je  ,  et  quand  me 
sera-t-il  permis  de  lire  tantôt  les  livres 
des  anciens,  et  tantôt  de  goûter  le  doux 
oubli  d'une  vie  inquiète  (3)?  »  Les  Ro- 
mains pari  aient  avec  enthousiasme  de  leur 
Atlius  ,  de  leur  Pacuvius,  de  leur  ISé- 
vius,  pour  lesquels  ils  avaient  le  respect 
le  plus  religieux.  Ainsi,  Quintilien  di- 
sait ,  en  parlant  d'eux  :  <  Révérons  ces 
vieux  arbres  de  nos  bois  sacrés,  dont  les 
troncs  à  demi  tombés  ont  en  eux  quel- 
que chose  de  très  vénérable  que  le  leujps 
même  semble  respecter  tout  eu  les  dé- 
truisant. » 

Sans  parler  des  ouvrages  d'un  saint 
Thomas  ou  d'un  Anselme  et  d'autres 
dont  les  noms  vivront  moins  pour  l'hon- 
neur des  hommes  que  pour  celui  de  la 
sagesse  et  de  l'éloquence,  il  y  a  une  foule 
d'ouvrages  qui  datent  de  celle  période 
ojibliée  du  moyen  Age  dont  la  renommée 
n'a  aucun  éclat.  Dans  ces  ouvr.iges, 
comme  dans  un  ancien  temple,  il  n'y  a 
pas  autant  de  grAce  et  d'élégance  que  de 
piété;  mais  ils  contiennent  cependant 
maintes  sentences  brillantes  ,  cl  maintes 


(l)  Fpixt.,  liî).  vi,  37, 
l'I)  Intlitut.,  lib.  1  ,». 
(3)  Lib.  Il  ,  J>alir.  U  ,  v. 


CG. 


LES  MŒURS  CATHOLIQUES. 


71 


choses  bonnes  à  lire  pour  le  bien  des 
mœurs.  On  voit  que  ce  n'est  point  une 
eau  de  pluie  que  leurs  auteurs  y  ont  re- 
cueillie ;  mais  que  c'est  une  source  vive 
qui  jaillit  de  leur  sein. 

Ce  sera  de  ces  ouvrages  c  comme  d'une 
fontaine  sainte  et  auguste ,  que  coulera 
notre  discours  (1).  »  Je  les  citerai ,  mais 
sans  tenir  aucun  compte  des  disputes  et 
des  controverses  que  les  écrivains  mo- 
dernes ont  élevées  entre  eux.  Mabillon  , 
en  s'occupant  d'éclairer  les  actes  de 
l'ordre  des  Bénédictins,  jugea  nécessaire 
tout  d'abord  de  n'approcher  de  ces  choses 
si  anciennes  qu'avec  l'esprit  d'un  ancien, 
un  esprit  libre  des  disputes  des  temps 
plus  modernes  ,  et  préoccupé  seulement 
de  servir  la  cause  commune  de  la  reli- 
gion chrétienne  (2).  Ce  sera  aux  yeux  de 
quelques  uns  une  recommandation  qu'ici 
la  vérité  ne  se  produise  point  comme 
dans  un  ouvrage  de  raisonnement,  où, 
comme  dit  M.  de  Donald,  elle  ressemble 
à  un  roi  dans  un  jour  de  bataille;  mais 
plutôt  comme  dans  un  jour  consacré  au 
sentiment,  où  le  même  la  compare  à  une 
reine  au  jour  de  son  couronnement,  et 
au  milieu  de  la  pompe  d'une  fêle,  de  la 
splendeur  d'une  cour  ,  des  acclamations 
de  tout  un  peuple  ,  des  décorations  et 
des  parfums ,  enfin  ,  de  tout  ce  qui  est 
gracieux  et  magnifique. 

Et  comme  Alexandre  Borgia  avait 
coutume  de  dire  de  l'expédition  des 
Français  contre  Naples,  qu'ils  étaient  ve- 
nus avec  de  la  chaux  dans  les  mains  pour 
marquer  leurs  logemens ,  plutôt  qu'avec 
des  armes  pour  combattre,  ainsi  plusieurs 
diront  peut-être  avec  lord  Bacon  qu'ils 
aiment  mieux  celle  entrée  de  la  vérité 
qui  vient  paisiblement  avec  de  la  chaux 
dans  les  mains  pour  marquer  les  esprits 
capables  de  lui  fournir  un  logement  et 
un  asile,  que  celle  qui  vient  avec  une 
humeur  querelleuse  et  conlentieuse  (3); 
j'irai  donc  <,^ù  et  \U  sans  crainte  de  sortir 
de  mon  sujet ,  dussé-je  ressembler  à  Iso- 
crate  composant  l'éloge  d'Hélène.  Car  je 
croirai  que  mon  lecteur  fera  comme  le 
jeune  homme  qui  dispute  avec  Cicéron 
dans  le  premier  livre  de  ses  TuscuLancs^ 

(1)  Cicer.,  Tmculan.,  lib.  t,  13. 

(2)  Prœfat.  in  iv.  sœcul,    Itencd. 

(3)  On  thc  niivmcment  of  Icarhng  ,  ^  4. 


quand  il  répond  qu'il  se  souvient  du  su- 
jet de  leur  conversation  dont  ils  s'étaient 
éloignés,  et  ajoute  :  i  Mais  je  souffrais 
facilement  qu'en  parlant  de  l'éternité  tu 
t'éloignasses  de  ton  plan.  >  Les  auteurs 
de  nos  jours  ont  dû  être  plus  sages  dans 
le  style  de  leurs  discours  que  la  Minerve 
même  d'Homère.  Cependant ,  Euripide  , 
soit    comme    philosophe ,   soit   comme 
poète  ,  n'obtient  pas  dans  l'estime  des 
hommes  sensibles  une  place  plus  haute, 
parce  que  dans  son  débat  avec  Eschyle , 
il  avait  prouvé  que  dans  les  Ombres  il 
n'avait  jamais  dit  la  même  chose  deux 
fois  (1)  ;  et  c'est  Platon  lui-même  qui  est 
si  amoureux  de  cette  maxime  :  Çua?it  au 
beau  et  au  juste,  répétez-le  deux  ou  trois 
fois  (2). 

Et  nous ,  nous  sommes  sur  le  sol  du 
catholicisme ,  c'est-à-dire  sur  le  terrain 
de  l'infini  en  grandes  pensées  et  en  gra- 
cieuses harmonies  ;  un  terrain  qui  est  vi- 
vifié par  cette  chaleur  dont  la  douce 
énergie  donne  naissance  aux  fleurs  et 
aux  fruits  de  la  sainteté  ;  fruits  qui  ja- 
mais ,  qu'on  s'en  souvienne ,  ne  furent 
cueillis  sur  un  autre  sol. 

Dans  quelque  direction  que  nous  tour- 
nions nos  pas  sur  ce  saint  rivage ,  nous 
trouverons  d'inépuisables  richesses  de 
vertu,  de  sagesse,  de  beauté,  de  gran- 
deur ,  pour  charmer  le  sage  qui  pourra 
découvrir  alors  la  vérité  des  choses  claire 
et  profonde  dans  un  abime  de  lumière, 
pour  ravir  cette  imagination  de  la  jeu- 
nesse et  pour  satisfaire  dans  tous ,  cette 
soif  perpétuelle  et  incréée  qui  nous 
pousse  vers  le  lieu  où  règne  la  forme 
même  de  Dieu.  Une  telle  course,  envisa- 
gée sous  le  rapport  du  nombre  des  ima- 
gos matérielles  que  l'amour  et  la  vérilé 
ont  revêtues  sur  cette  terre ,  n'offre  pas 
l'espoir  d'une  prompte  terminaison:  r!lc 
nous  préparerait  plutôt  à  un  ouvrn^'o  di- 
gne du  titre  de  celui  que  Christine  de  V\- 
san  écrivit  et  appela  le  Chemin  de  lon- 
gue cstude. 

Mais  si  la  description  de  l'armure  d'un 
héros  peut  justement  occuper  autant  de 
vers  qu'Jlomèri'  et  Virgile  en  ont  consa- 
crés à  celles  d'Achille  el  d'Énéc,  quelle  in 
dulgence  ne  peut-on  pas  accorder  à  celui 

(l)  Aristoph.,  lianiv. 


72 


LES  MOEURS  CATTIOLTQUES. 


qui  s'efforcerait  de  mettre  sous  les  yeux 
lies  hommes  la  grandeur  et  la  sainteté 
de  la  vie  et  de  la  mort  des  hommes   de 
l'ancien  ré|;ime  catholique?  Ce  sont  lu 
les  choses,  dit  Socrate  ,  que  l'on  devrait 
apprendre  à  se  chanter  h  soi-môme.  "J'out 
cela  viendra  s'incorporer  devant  l'esprit 
comme  sur  une  tablette  peinte  ,  alin  (lue, 
selon  le  dire  du  poule ,  si  nous  vivons  et 
rt^fléchissons  seuls  ,  la  mémoire,  comme 
lin  roi,  prince  souverain,  peut    cepen- 
dant conserver  pour  nous  une  magnifi- 
que galerie  de  peintures  riantes  ou  tra- 
giques. 

Cependant  je  ne  remplirai  point  ce 
livre  de  ces  sentences  qui ,  comme  la 
paille  et  la  laine,  serventà  envelopper  les 
objets  précieux  pour  les  conserver  pen- 
dant le  cours  d'un  voyage  difficile.  Ici  le 
passage  se  fera  dans  des  ûmes  tranquilles 
et  généreuses ,  à  qui  je  puis  offrir  ces 
précieux  fragmens  tels  que  je  les  trouve, 
sans  perdre  de  temps  à  les  envelopper 
dans  ce  remplissage  de  ma  propre  créa- 
tion. 

Cardan  fait  voir  l'avantage  d'une  telle 
méthode,  quand  il  dit  :  <  La  brièveté  du 
langage  est  d'un  usage  excellent  pour  les 
personnes  d'une  science  et  d'une  habileté 
compétentes,  mais  elle  peut  être  nuisible 
pour  les  personnes  ignorantes  et  stu- 
pides  :  pour  ceux  qui  ont  la  faculté  de 
comprendre  plusieurs  choses  en  peu  de 
mots  ,  ce  style  impressionne  l'Ame  avec 
plus  de  force  ,  il  jette  plus  de  lu- 
mière ,  et  empêche  mieux  les  choses  de 
s'évanouir  dans  l'oubli  ;  il  n'engendre 
point  l'ennui  .  et  tandis  qu'il  accroît 
l'autorité  de  celui  qui  parle,  il  augmente 
aussi  dans  l'auditeur  le  désir  de  les 
entendre  (1).  > 

Cette  manière  de  représenter  le  lion 
en  montrant  ses  griffes  était  grande- 
ment estimée  des  anciens  ;  ils  s'étu- 
diaientàmettre  dans  leurs  écrits  la  plus 
grande  brièveté  et  la  plus  grande  conci- 
sion ,  afin  de  dire  beaucoup  de  choses  en 
peu  d'espace;  tandis  que  les  modernes, 
qui  ne  peuvent  rien  lier  à  moins  de  le 
toucher  avec  leurs  doigts,  sont  inenpa- 
bles  de  rien  comprendre,  à  moins  fju'il 
ne  soit  déduit  du  llux  non  interrompu 
d'un  discours. 

(i)  Hicron.  Cardan,  de  Prudentia  civil\,  cap.  i, 


C'est  à  peine  si  nous  allons  au-delà  de 
l'écorce  des  auteurs  anciens  ,  qui  écrivi- 
rent avec  l'art  et  le  soin  le  plus  grand  ; 
de  sorte  que  bien  des  choses  gisent  en- 
core profondément  ensevelies  dans  leurs 
livres  ,  qui  paieraient  amplement  la 
peine,  et  qui  pourraient  faire  la  répu- 
tation d'un  homme.  C'est  encore  ce  que 
remarque  Cardan  ,  qui  cite  l'exemple  de 
Platon  qui,  haïssant  Aristippe  et  Cléo- 
brole,  écrivit  qu'ils  étaient  à  Égine  tan- 
dis que  Socrate  était  en  prison  (1)  ;  car 
c'était  un  fait  qu'Égine  n'était  qu'à  vingt- 
cinq  mille  pas  d'Athènes. 

On  pourrait  apprendre  aussi  de  plu- 
sieurs écrivains  du  moyen  âge  à  parler 
serrement  y  presse  loqui  ^  bien  que  ce 
soient  leurs  ouvrages  qui  ont  fourni  les 
précédens  pour  justifier  les  fréquentes 
citations  poétiques  dont  ces  pages  seront 
semées.  Ainsi ,  le  Temple  de  V Honneur , 
par  Jean  Le  Maire,  adressé  à  la  duchesse 
de  Bourbonnais  et  d'Auvergne,  fille  de 
Louis  XI ,  est  composé  de  prose  et 
de  vers,  à  l'imitation  de  l'ouvrage 
de  Boétius,  sur  les  Consolations  de  la 
Philosophie  (2)^  ainsi  que  le  Doctrinal 
de  la  Courj  de  Pierre  Michaut  ,  le  ber- 
ger d'honneur,  d'André  de  La  Vigne  ,  le 
iManuel  royal  y  de  Jean  Brèche,  et  la 
Vie  de  Louis  de  la  Trcmouille ,  par  Jean 
Boucher. 

On  peut  remarquer  en  général  que  les 
écrivains  de  cette  époque  aimaient  à  en- 
fermer dans  leurs  ouvrages  le  cercle  en- 
tier de  la  sagesse.  C'est  ainsi  que  dans  le 
fameux  Trésor  de  Brunetto  le  PMorenlin, 
que  l'on  dit  être  un  enehdssement  des 
choses  div'ines  et  humaines,  la  théologie 
vient  s'unir  aux  beautés  de  la  littérature 
païenne. 

Peut-être  aussi,  dans  ce  livre,  trou- 
vera-t-on  matière  à  éclaircir  la  proposi- 
tion d'Aristote  ,  que  toutes  les  vérités 
s'enchaînent  et  se  donnent  la  main  (3)  ; 
et  celle  de  Platon,  quand  il  dit  que 
notre  Ame  lui  paraît  semblable  à  un 
livre  (1).  Sa  forme  ne  ressemblera  point 
A  celle  que  les  écrivains  des  guerres  don- 
nent à  leurs  histoires,  ni  à  celle  que  l'on 
adopte  pour  relater  la  condition  indivi- 

(1)  Phœdon. 

(2)  Gouget,  liihUn.  française,  x,  p,  70. 
{']  .lUhic,  M  ,    i3. 

(î)  Philebus. 


LES  MOEURS  CATHOLIQUES. 

duelle  des  états  particuliers,  ni  à  celle  des 
maigres  annales  qui  sont  si  ennuyeuses 
et  si  repoussantes  ;  mais  ce  sera  un  genre 
mêlé,  comme  celui  que  propose  Denys 
d'Halicarnasse ,  un  genre  composé  de 
toute  idée  positive  et  théorique ,  qui 
puisse  être  agréable  à  ceux  qui  se  livrent 
à  l'étude  de  la  police  des  nations ,  à  ceux 
qui  se  dévouent  à  la  spéculation  philo- 
sophique ,  comme  aussi  à  ceux  qui  cher- 
chent un  doux  et  tranquille  délassement 
dans  la  lecture  de  l'histoire  (1). 

De  sorte  que  le  plan  que  je  me  propose 
ici  exigerait  un  écrivain ,  comme  l'an- 
cien moine  de  Cluny ,  Udalrique ,  qui 
recueillit  avec  soin  les  anciennes  cou- 
tumes de  ce  lieu ,  et  dont  il  est  dit  ; 
t  C'était  un  Père  instruit,  et  tirant  de  sa 
trésorerie  des  choses  nouvelles  et  ancien- 


73 


nés  ,  dont  il  enrichissait  les  autres;  »  on 
pourrait  dire  ici  ce  que  Pindare  chanta 
de  lui-môme  ;  «  J'ai  dans  mon  carquois 
plusieurs  flèches  qui  sonnent  pour  les 
sages,  quoiqu'elles  aient  besoin  d'un 
interprète  pour  le  vulgaire.  >  Enfin  l'en- 
semble de  cet  ouvrage  peut  être  appelé 
une  rapsodie  ,  car  il  est  composé  de  frag- 
mens  extraits  d'ouvrages  d'hommes  qui , 
comme  Homère  ,  florissaient  dans  un  âge 
héroïque ,  et  qui  naquirent  dans  des  an- 
nées meilleures. 

La  règle  qui  préside  à  ce  genre  de  com- 
position n'est  pas  indigne  d'un  auteur 
chrétien ,  car  le  scholiaste  de  Pindare 
nous  informe  que  les  rhapsodes  com- 
mençaient toujours  par  le  nom  de  Ju- 
piter. Rien  de  plus  que  des  fragmens  re- 
cueillis dans  un  esprit  de  respect,  ne 
peut  être  ici  recherché;  comme  les  abeil- 
les butinent  sur  toutes  les  fleurs  dans  les 
bois ,  de  même  nous  effleurons  ici  toutes 
les  paroles  d'or  des  hommes  : 

Floriferis  ut  apes  in  sallibus  omnia  limant  ; 
Omnia  nos  itidem  depascimur  aurca  dicta  (2), 

Assurément ,  si  Ton  avait  l'ambition 
de  se  donner  de  hauts  motifs  de  défense 
pour  avoir  adopté  un  tel  genre  de  com- 
position, on  pourrait  en  produire  ici  de 
nombreux  exemples.  Plante  et  Tércnce 
prirent  plusieurs  scènes  d'anciens  poêles, 

(1)  Anliq.  lîom.  ,  lib.  i. 

(2)  Lucrèce  ,  lib.  n. 


et  le  cardinal  Bona  en  appelle  à  Pexem- 
ple  de  Virgile ,  de  Cicéron ,  d'Aristote  et 
même  de  Platon,  qui  transporta  dans 
son  Timée  une  grande  partie  de  l'ouvrage 
de  Philolaùs.  Homère  lui-même  en  four- 
nit un  exemple  ,  comme  Eustathe  le  fait 
voir.  Apollodore  avait  coutume  de  dire 
que  si  l'on  eût  tiré  des  livres  de  Chry- 
sippe  ce  qu'il  avait  emprunté  aux  autres, 
il  n'y  resterait  plus  rien  que  des  pages 
vides.  Saint  Jérôme  remarque  que   les 
écrits  de  saint  Ambroise  sont  remplis  de 
sentences  d'Origène.  La  seconde  partie 
de  la  Somme  de  saint  Thomas  est  prise 
tout  entière  du  Speculu?n  de  Vincent  de 
Beauvais.  Et  une  telle  méthode  est  abso- 
lument inséparable  du  plan  de  celui  qui 
essaie  d'exposer  les  anciennes  mœurs  et 
les  anciennes  manières  de  penser,   de 
celui  qui  parcourt  les  monumens  des 
grands  hommes  (1),  ce  qui   est  l'objet 
qu'on  se  propose  ici  ;  «  car  j'aborde  pour 
base  les  choses  de  l'art  et  la  gloire  d'au- 
trefois, et  n'ose  vous  en  ouvrir  les  sources 
sacrées  (2).>  L'on  peut  objecter  au  plan 
de  cet  ouvrage  qu'il  engage  à  soutenir 
un  système  arbitraire  qui  nous  empêche- 
rait de  voir  la  vérité  de  l'histoire.  Avant 
de  répondre  à  cette  accusation  ,  je  ferai 
observer  que  le  mot  systhne  ou  systéma- 
tique  peut    être    employé    dans    deux 
sens,  dont  l'un  est  bon  et  digne  d'éloge, 
et  l'autre  digne  d'être  blAmé  et  rejeté.  Il 
est  pris  dans  ce  dernier  sens  dans  ces 
phrases,  qui  affirment  que  quelque  chose 
n'est  qu'un  pur  systhne  ou  conforme  à 
un  système  ou  à  un  autre.  Par  là  on  veut 
dire  ,    comme    le    remarque     Frédéric 
Schlegel ,  que  l'on  n'entend  pas  affirmer 
qu'il   ne  repose  sur  aucun   fondement 
quelconque,  que  c'est  une  pure  création 
du  caprice,  mais  plutôt ,  peut-être,  que 
bien  qu'il  puisse  contenir  plusieurs  vé- 
rités,  il   n'embrasse  pas  la  vérité  tout 
entière  ;    en   un  mol ,  qu'un  enchaîne- 
ment systématique  n'est  qu'un  échafau- 
dageextérieur,  visible  et  totalement  illu- 
soire; aulicu  qiifdanslescnsbonet  droit, 
nous  pouvons  dire  qu'un  ouvrage  est  un 
système,  ou  qu'il  est  systématique  ,  en 
faisant  allusion  à  la  liaison  intérieure 


(1)  flncide,  m,  \.  102,  et  Gcorg.,  n,  >.  171. 

(2)  Id. 


74 


LES  MtlLURS  CATHOLIQUES. 


cl  à  l'unité  vivante  ci  unifornu;  nui  le 
ptnètrc  d'un  J)Oui  h  l'autre  (1). 

Dans  ce  dernier  sens,  tout  livn;  (|iii 
est  écrit  dans  Irsprit  du  catholicisme 
doit  C'ire  un  syslènie,  c'esl-iVdire  qu'il 
doit  embrasser  l'ensemble  de  la  vérité. 
Tout  imparfait  que  soit  son  arran^'e- 
ment,  ne  lùt-il  (junne  rhapsodie,  il  doit 
encore  Être  sysLciiuiLiquc,  dans  le  noble 
et  juste  sens  de  ce  mot.  Et  dans  le  fait 
ce  n'est  que  cette  vue  calliolique  des 
choses,  saine  daivs  son  plus  haut  degré 
de  clarté,  et  que  Dante  décrit  dans  cet 
inimitable  passage ,  vers  la  lin  de  son 
PiinuiLs  j  où  il  dit  «  qu'il  regarda ,  et 
que  dans  la  profondeur  de  la  splendeur 
éternelle ,  il  vit  dans  un  volume  relié  par 
l'amour  tout  ce  que  contient  l'univers. 
Je  distinguai  toutes  les  propriétés  des 
substances  et  des  accideus  réunies,  et 
dont  l'une  cependant  éclairait  toutes  les 
autres,  j 

Plusieurs  saints  hommes,  comme  saint 
Benoit,  avaient  atteint  à  la  mûme  pro- 
fondeur autrement  que  par  une  fiction 
poétique,  cl  en  avaient  donné  la  descrip- 
tion, tandis  que  ses  effets  pratiques 
avaient  été  la  joie  et  la  consolation  de 
tous  les  justes.  L'expression  s'en  trouve 
aussi  dans  les  chants  sacrés:  «  Je  me  pro- 
menais dans  l'immensité  ,  dit  David , 
parce  que,  Seigneur,  j'ai  cherché  tes 
commandemens  (2).  > 

Il  est  vrai  cependant  que  je  ne  m'arrê- 
terai pas  pour  recueillir  les  objets  dé- 
gradans  et  odieux  que  je  pourrai  ren- 
contrer en  chemin.  Nous  lisons  dans  Ho- 
mère que  ,  lorsque  Jupiter  suspendit  la 
balance  fatale,  et  que  le  plateau  d'Ilcc- 
lor  descendit,  Apollon  l'abandonna  aus- 
sitôt. La  Muse  doit  abandonner  aussi 
toutes  les  choses  maudites,  condamnées 
et  abandonnées  de  Dieu.  Je  ne  les  recher- 
cherai point,  ni  n'en  ferai  le  sujet  de 
mes  plaintes  interminables.  «  Comment 
mes  vers  ont-ils  injurié  l'Etat?  demande 
Euripide  ;  ai-je  retracé  l'histoire  de  i'hè- 
dre  auiK'cnent  que  d'après  les  faits?  — 
Selon  les  faits,  c'est  cela  môme,  répon- 
dit Eschyle  ,  mais  vous  n'eussiez  pas  dû 
reproduire  ce  (|ui  était  mal,  ni  l'expo- 


(1)  Philotophic  dcr  tpracUc,  p. 

(2)  Psaume  cxtiii    17  .  ôo. 


ser  sur  la  scène  pour  pervertir  l'esprit 
de  la  jeunesse  (1).  > 

lien  est  qui  sont  encore  à  convaincre  de 
la  sa;^M'sse  de  nos  écrivains  modernes , 
qui  s'accordent  avec  Euripide  poursoule- 
nir  qu'il  est  plus  utile  d'exposer  sur  ia 
scène  toutes  les  turpitudes  de  ces  fables 
domestiques,  quederessembleràEschyle 
dans  la  haute  et  super-humaine  gran- 
deur de  son  sujet. 

Que  personne  néanmoins  ne  s'alarme 
ici  pour  lavérité;noiis  ne  croyonspasquc 
ce  soit  une  faute  pardonnable  d'inventer 
ou  de  publier  des  mensonges  sur  les 
saints,  quelqu'admirablcs  qu'ils  pussent 
paraître,  bien  que  Pindare  dise  i  qu'il 
est  permis  aux  mortels  de  faire  de  beaux 
actes  en  l'honneur  des  immortels  (2).  » 

A  strictement  parler  cependant ,  la 
meilleure  histoire  de  ces  âges  moyens 
doit  se  tirer  d'une  série  de  mémoires 
biographiques  relatifs  aux  grands  et 
saints  pesonnages  qui  llorrissaient  depuis 
le  temps  de  Charlemagne  et  d'Alfred  jus- 
qu'à la  fm  de  ces  mêmes  âges.  Frédéric 
Schlegel  a  dit  :  <  J'aimerais  mieux  recher- 
cher la  véritable  qualité  d'un  état  chrétien 
durant  cette  époque ,  dans  une  série  de 
portraits  représentant  les  hommes  qui 
furent  grands  dans  le  sens  chrétien  ,  et 
qui  gouvernèrent  d'après  les  principes 
chrétiens,  que  dans  toute  autre  déhni- 
tion  scientiiique  (3).» 

Mais  tout  est  plein  de  pédantisme. 
L'histoire  n'est  considérée  que  comme 
une  mine  ,  dont  les  hommes  de  tout  sys- 
tème politique  peuvent  tirer  des  maté- 
riaux utiles  à  Vi  luslralion  de  leurs  théo- 
ries respectives.  Et  quand  on  proteste 
hautement  contre  une  telle  application 
de  l'étude  historique  ,  ils  sont  encore 
comme  des  machines  à  recherches  , 
qui ,  lorsqu'ils  assistent  à  la  représenta- 
tion d'une  solennelle  tragédie,  ne  sont 
occupés  que  du  soin  de  découvrir  par 
fjuels  fils  et  quelles  poulies  les  scènes 
sont  changées,  où  le  mécanisme  du 
théâtre  conduit,  sans  recevoir  jamais  une 
seule  pensée  riante  de  l'harmonicî  de 
cette  pompe  héroïque.  Coml)ien  plus 
sages  et  plus  pénélrans  sont  ceux  qui 

(I)  Aristoph.,  Ranœ  ,  lOJÔ. 

Cl)   Olymp.,  I. 

''})  Philosophie  dcr  gcscJiischlc,  II. 


LES  MŒURS  CATHOLIQUES. 


75 


sont  dans  l'ignorance  de  ce  qui  se  passe 
derrière  la  scène ,  et  qui  ne  s'occupent 
qu'à  se  conformer  aux  intentions  du 
poète  ,  qui  étaient  d'instruire,  de  plaire 
et  d'émouvoir  ! 

Que  ce  soit  par  l'effet  d'une  pure  va- 
nité que  les  hommes  sont  si  altenlifs 
aujourd'hui  à  faire  preuve  de  la  puis- 
sance analytique  de  l'esprit,  bien  qu'elle 
soit  mal  appliquée,  ou  bien  par  un  mo- 
tif plus  profond,  et  mentionné  par  saint 
Jérôme  ,  quand  il  dit  :  «  Ils  déchirent  les 
saintes  intentions^  et  se  croient  payés  de 
leur  zcle  si  personne  à  leurs  yeux  n'est 
plus  saint  (1)  ;  ou  bien  encore  par  ce  faux 
principe  qui  amena  la  philosophie  mo- 
derne ,  et  qui  dispose  les  hommes  à  voir 
sans  cesse  et  sans  exception,  comme  le 
poète  Wordsworlh  dans  son  Excursion, 
tous  les  objets  morts ,  sans  liaison  et  sans 
vie  ;  à  diviser,  à  diviser  encore  ;  à  briser 
ainsi  toute  grandeur.  »  Le  grand  objet  des 
recherches  modernes  semble  consister 
à  forger  desargumens  qui  obligeront  les 
hommes  à  renoncer  à  leur  admiration 
pour  les  anciens  actes  de  vertu  ,  et  d'ar- 
river à  la  conclusion  qu'il  n'est  personne 
qui  leur  puisse  montrer  quelque  chose 
de  bien.  Le  poète  a  bien  raison  de  sentir 
qu'il  est  triste  d'entendre  des  répétitions 
ennuyeuses  d'un  sens  où  l'âme  est  morte, 
où  le  sentiment  n'a  plus  de  place,  où  la 
science,  débutant  mal  par  de  froides  re- 
marques sur  les  objets  extérieurs,  finit 
par  des  conclusions  de  pure  forme.  Un 
professeur  distingué  de  l'Académie  de 
Paris  se  plaint  des  Allemands,  et  dit: 
«  Dès  qu'un  Etat  social  leur  parait  noble 
et  bon  ,  vu  sous  un  grand  aspect,  ils  le 
regardent  avec  une  admiration  et  une 
sympathie  exclusives,  ils  ont  une  incli- 
nation générale  à  l'admiration  et  aux  im- 
pressions ;  les  imperfections,  les  défauts 
et  le  mauvais  côté  des  choses  ne  les 
frappent  que  très  peu. 

«  Singulier  contraste  !  dans  la  sphère 
purement  intellectuelle  ,  dans  la  recher- 
che et  la  combinaison  des  idées,  aucun 
peuple  n'a  plus  d'étendue  d'esprit  ni 
une  impartialité  plus  philosophique,  et 
quand  les  faits  sont  de  nature  à  s'adresser 
à  l'imagination  et  à  exciter  des  éniolions 
morales ,  ils  tombent  faciloment.dans  des 

(I)  Epiilol.  xxTui. 


préjugés  étroits  et  dans  des  vues  bornées  ; 
leur  imagination  manque  de  hdélité  et  de 
foi  ;  ils  perdent  toute  impartialité  poé- 
tique ;  ils  ne  voient  point  les  choses  sons 
toutes  leurs  faces  et  telles  qu'elles  sont 
réellement  (1).» 

Cette  longue  censure  dogmatique  ne 
prouve,  autant  qu'on  la  puisse  compren- 
dre, autre  chose  que  le  bon  sens  qui  guide 
l'imagination  qu'elle  condamne.  Le  péché 
et  le  mal  ne  sont  que  des  négations  dans 
la  vue  universelle  de  la  création  :  et  pour 
les  personnes  dont  l'esprit  est  uni  à  la 
force  et  à  l'essence  de  toutes  les  choses 
créées ,  ils  sont  comme  s'ils  n'étaient 
pas  ;  ils  ne  détournent  pas  un  moment 
leur  vue  de  l'immensité  de  cette  grande 
gloire  pour  laquelle  leur  cœur  rend  des 
grâces  continuelles. 

On  peut  objecter  encore  à  mon  plan 
qu'il  ne  suppose  pas  une  attention  sufti- 
sante  pour  distinguer  le  caractère  parti- 
culier de  chaque  âge  dans  les  annales  de 
la  société  chrétienne ,  et  que  ,  consé- 
quemment,  et  dans  l'hypothèse  la  plus 
favorable  pour  lui ,  il  tendrait  à  ne  don- 
ner qu'une  idée  très  confuse  de  riiistoirc 
de  cette  époque.  Mais  rien  n'en  peut  être 
plus  éloigné  que  la  prétention  de  don- 
ner une  histoire  de  cet  âge  dans  aucun 
des  sens  ordinaires  de  ce  mot  ;  l'objet  en 
vue  est  de  montrer  en  combien  de  détails 
la  vie  et  les  institutions  des  hommes 
étaient  alors  inspirées  par  l'esprit  chré- 
tien ;  et  si  la  succession  des  âges  n'y  est 
pas  toujours  distincte,  c'est  parce  qu'une 
telle  distinction  eut  été  tout  â-fait  inu- 
tile dans  le  but  que  je  me  propose.  Et , 
après  tout ,  pour  ce  qui  regarde  la  plus 
grande  partie  dos  sujets  (jui  seront  ici 
traités,  tous  les  âiijes  de  l'Eglise  sont  uns 
el  idonliques,  de  la  même  manière  que 
lorsque  l'âme  est  unie  à  Dieu,  iournant  les 
yeux  vers  le  point  où  tous  les  temps  sont 
prt'sens  ,  il  n'y  a  plus  pour  elle  ni  passé, 
ni  futur,  elle  est  en  possession  de  l'éter- 
nité ,  elle  est  dans  le  sein  de  cette  éter- 
nité immuable  qui  est  Dieu  même,  elle 
possède  toute  chose. 

Je  ne  nie  pas  que,  sous  quelques  rap- 
ports ,  il  y  ail  pour  les  timides  amis  de 
la  vérit('  lieu  de  penser  qu'il  y  a  de  la 
nouveauté  et  du  danger  dans  la  carrière 

(O  Guiiol,  (''.Hn  d'ilùtviic  wiotït/ «if ,  It,  G. 


7R 


i.ES  MOEURS  CATHOLIQUES. 


<iui  s'ouvre  ici  devant  nous.  Quoi  de  plus 
dan^'ereux  ,    dira  ton  ,    que    de    lenler 
l't^lo^'C  de  ces  A^es,  de  ces  anciens  temps, 
que  tant  d'Iiouiuies  croient  avoir  éié  en- 
sevelis dans  les  ténèbres  et  la  barbarie  .* 
et  pourquoi  voulez-vous,  avec  une  voix 
isolée  ,    renouveler  la  mémoire  de  leur 
louan^'e?  J'admets   que  ,   dans  quelques 
pailles,  nous  puissions  arriver  à  des  eaux 
sales  et  troubles  •  mais  convaincus  néan- 
moins,   mal^'ré   les   argumens   des    so- 
phistes ,   que   sous  ces  eaux  il  y  a  tou- 
jours d'excellentes  choses,  je  demande 
seulement,  comme  Platon  ,  si  étant  très 
jeune  et  ayant  la  connaissance  de   plu- 
sieurs rivières  ,   il  ne  me  serait  pas  per- 
mis d'essayer  d'abord  de  les  passer  seul, 
laissant  en  sûreté  ceux  qui  me  conseille- 
raient d'attendre,  et  de  voir  si  elles  ne 
seraient  pas  guéables  ,  même  pour  ceux 
qui  sont  plus  Agés?  Si  j'en  puis  donner 
la   preuve  ,    ils  pourront  passer   aussi  • 
mais  si  elles   n'étaient  pas  guéables ,   il 
n'importerait  nullement  que  je  m'expo- 
sasse au  danger  (1).  i 

rsous  entrerons  donc  dans  une  foret  où 
nulle  trace  de  pas  n'a  frayé  un  chemin, 
mais  qui  peut  ressemblera  cette  forêt  de 
Colonne  ,  la  forêt  des  sombres  destinées, 
quoique  florissante  de  toute  la  verdure 
d'un  printemps  de  Grèce,  quoiqu'elle 
abonde  en  lauriers  ,  en  oliviers  ,  en 
vignes  ,  et  que  le  rossignol  y  fasse  enten- 
dre son  éternelle  chanson  (2). 

^on  ,  je  n'y  trouverai  pas  les  traces  de 
plusieurs  modernes  qui  m'aient  précé- 
dé ,  car  il  n'y  a  pas  chance  d'y  décou- 
vrir desminesd'or  et  d'argent,  ou  toute 
autre  chose  qui  se  puisse  ciiauger  en 
monnaie  ;  je  n'espère  pas  davantage  que 
plusieurs  m'y  suivent  plus  tard.  Je  ne 
suis  qu'un  glaneur  solitaire  dans  les 
champs  que  le  temps  a  dévastés  ;  mais 
le  plus  faible  peut  faire  quelque  chose  : 
et,  comme  le  dit  un  père  de  l'Église  , 
«  quelquefois  ce  qui  a  été  laissé  par  un 
parfait  peut  être  trouvé  par  un  enfant.» 
Ce  sera  bien  quelque  chose,  dans  ce  siè- 
cle ,  de  détourner  (juelqu'un  de  la  véné- 
ration que  l'on  porte  à  la  pensée  de 
l'ignoble  Capanée  :  <  Psous  sommes  beau- 
coup meilleurs  que  nos  pères,  »   et  de 

(1)  Plat.,  Lois,  liv.  x. 

(2)  Sophocle  ,  OEdipc  Col. 


pouvoir  dire  non  seulement  par  dévo- 
tion ,  mais  d'après  la  base  de  la  véracité 
hislorif|ue  :  <  C'est  assez,  Seigneur,  et  je 
ne  suis  pas  meilleur  que  mes  pères.  »  Ce 
sera  (pielque  chose  de  faire  au  monde  or- 
gueilleux considérer  que  tous  les  grands 
hommes  ne  sont  pas  de  sa  suite  ,  et  qu'il 
en  fut  qui  préférèrent  la  foi  et  la  piété 
envers  Dieu. 

Mais  quels  que  soient  le  danger  que 
l'on  oppose  et  l'apparence  de  la  nou- 
veauté ,  qu'il  soit  bien  entendu  que  le 
tout  est  écrit  dans  l'esprit  de  la  plus 
humble  soumission  au  jugement  de  notre 
sainte  mère  l'Église  catholique  .  et  que  si 
quelque  chose  dans  mon  livre  était  dans 
le  moindre  désaccord  avec  ce  jugement, 
je  la  renie,  et,  selon  son  degré  de  désac- 
cord ,  je  l'abhorre  de  toute  la  sincérité 
de  mon  cœur,  et  de  toute  la  franchise  de 
mes  paroles. 

Dans  un  petit  ouvrage  qui  a  passé  au- 
trefois sous  les  yeux  de  peu  de  person- 
nes que  le  hasard  ou  une  amitié  person- 
nelle y  rendirent  attentives  ,  dans   cet 
ouvrage  qui  essayait  d'exposer  les  usages 
de  l'ancienne  chevalerie,  peut-être  ai-je 
tracé  le  commencement   de  la  carrière 
dans  laquelle  je  vais  maintenant  entrer. 
Ici   nous   avons  besoin  d'un  plan    plus 
simple  encore,  et  l'on  peut  s'apercevoir 
que  nous  nous  mouvons  déjà  dans  une 
sphère  plus  libre,  vu  qu'en  imagination 
nous  approchonsplusprèsdela  limite  où 
finissent  tous  nos  désirs.  Ici  doit  cesser  ce 
mélange  de  grAce  et  de  terreur  que  nous 
nous  permettions  quand  nous  étions  avec 
les  enfans  de  la  terre  et  des  ténèbres;  le 
burlesque  et  l'ignoble  doivent  en  dispa- 
raître; nous  entrons  en  quelque  sorte 
dans  le  cercle  d'espérance  décrit  par  le 
Dante,  qui  inspire  la  modération  dans 
la  tristesse  et  une  mélancolie  toujours 
douce  ,  qui  a  déposé  toute  la  misanthro- 
pie de  ce  bas  monde  et  des  enfers.  Les 
fiers  chevaliers  ,   sévères  et    inflexibles 
dans  leurs  jugemens ,  doivent  disparaître 
maintenant  ou  laisser  peu  de  traces,  et 
nous  paraîtrons,  bien  qu'il  y  en  ait  qui 
l'attribueront  à  un  plus  grand  degré  de 
faiblesse,    avoir  perdu  la  mémoire  des 
agitations  de  ce  monde  ;   et,  quoique  le 
sujet  de  ce  livre  soit  si  fort  au-dessus  de 
moi,   il   n'est  pas  besoin  de  m'accuser 
(l'une  grande  présomption,  car  ce  ne 


LES  MOEURS  CATHOLIQUES. 


77 


sera  fii  comme  un  prêtre  ,  ni  comme  un 
homme  d'un  ordre  sacré  ,  que  je  propo- 
serai mes  pensées;  mais  ceux  qui  parlent 
devant  leurs  supérieurs  avec  des  égards 
respectueux  ne  retiennent  pas  leur  voix 
sans  vie  entre  leurs  lèvres. 

Je  ne  pourrai  que  faire  entendre  les 
choses  en  sons  imparfaits,  et  me  présen- 
ter comme  le  dernier  des  frères ,  celui 
qui  a  la  charge  de  garder  la  porte  exté- 
rieure de  la  sainte  clôture  ,  ou  peut-être 
comme  le  dernier  venu  parmi  de  rudes 
étrangers  dans  une  salle  commune;  et  si 
parfois  il  s'y  trouvait  quelque  chose  de 
téméraire  et  d'exagéré ,  il  suffira  de  se 
rappeler  que  ces  étrangers  ont  long- 
temps fréquenté  les  cours  orgueilleuses 
de  la  chevalerie  mondaine,  et  que  le 
temps  est  nécessaire  non  moins  pour 
guérir  les  maladies  de  l'esprit  que  les  ma- 
ladies du  corps.  La  mer  elle-même  est 
encore  agitée  long-teraps  après  la  tem- 
pête; ses  vagues  se  retirent  et  reviennent 
encore ,  encore  elles  se  brisent  contre  le 
rivage ,  et  ce  n'est  qu'après  un  long  inter- 
valle qu'elles  retrouvent  leur  ancienne 
tranquillité. 

Ah!  vraiment,  pour  mettre  les  hommes 
en  rapport  avec  les  esprits  des  grandes 
et  bonnes  époques  écoulées,  il  faut  une 
langue  non   habituée   au   babil  de  l'en- 
fance, i  Je  ne  m'en  crois  pas  digne  moi- 
même,  et  nul  autre   ne  le  croira  non 
plus;  si  donc  je  m'aventure  en  ce  voisi- 
nage ,  craignez  que  ce  ne  soit  dans  un  but 
insensé   (!);>  car  quelquefois   il  m'arri- 
vera  de  jeter,  même  au  milieu  de  la  mu- 
sique des  cloches  angéliques,  la  sauvage 
mesure  de  ces  contes  qui   m'ont  charmé 
jadis.  Tout  rudes  qu'ils  soient  dans  leur 
carillon,   ils  me  rappellent  les  pensées 
des    temps  anciens.  Alors,   l'ancien  or- 
gueil  commencera   à   se    réveiller,    et, 
comme  le  dernier  ménestrel  dans  la  tour 
de  rsewarck,   celui   qui   autrefois   aima 
toute  la  pompe  de  la  chevalerie ,  com- 
mencera-t-il  à  parler  aussitôt  i  du  bon 
comte    Francis,   mort   et    trépassé;   du 
comte  Walter,  que  Dieu  mette  en   paix 
son  Ame,  jamais  plus  brave  guerrier  ne 
courut   au  combat.»    Ainsi,  parlant  de 
choses  bonnes  à  dire  autrefois,  mais  mcil- 


(i)  Dante  ,  V Enfer,  \u 


leures  à  taire  aujourd'hui  j  et  ensuite  con- 
tinuant de  dire  qu'il  désirerait  avec  pas- 
sion pouvoir  redire  un  ancien  chant  qu'il 
ne  pensa  jamais  avoir  à  chanter  de  nou- 
veau, pour  lui  aussi  ce  chant  de  légende 
pourrait  parler  c  des  faits  anciens  depuis 
si  long-temps  dans  l'oubli,  des  preux 
dont  la  mémoire  n'est  plus,  des  forêts 
maintenant  détruites  et  stériles ,  des 
tours  qui  n'abritent  plus  que  le  lièvre  , 
des  mœurs  depuis  long-temps  changées, 
des  chefs  qui  ont  si  long-temps  dormi 
sous  leur  dalle  grise  que  l'inconstante 
renommée  a  effacé  leurs  noms  de  ses 
rôles.  > 

Hélas!  il  faut  admettre,   en  effet,  en 
terminant     ce     discours    préliminaire, 
qu'en  faisant  allusion  par  pure  inadver- 
tance à  ce  pouvoir  séducteur  des  trom- 
peuses images  et  à  cette  variété  de  sujets 
qui  se  combattent  dans  les  liens  de  l'i- 
magination, nous  a\"ons  mis  à  découvert 
une  source  de    danger  assez  réel  pour 
nous  faire  avancer  dans  notre  voie  avec 
précaution,  avec    crainte    et    tremble- 
ment ;  car  c'est  le  conseil  du  sage  qu'Al- 
bert-le-Grand   nous  donne  quand  il  dit 
que  nous  devons  nous  abstenir  des  vi- 
sions, des  images  et  des  choses  corpo- 
relles, parce  que   si   notre  âme  plait  à 
Dieu  plus  que  tout  le  reste,  c'est  qu'elle 
est  nue  et  dépouillée  de  ces  formes  et  de 
ces  images  ;  parce  qu'il  est  certain  que  si 
la  mémoire,  l'imagination   et  la  pensée 
ont  souvent  le  loisir  de  s'appliquer  à  de 
telles  choses,  il  s'ensuivra  que  l'âme  se 
confondra  avec  les  choses  nouvelles  ou 
avec  les  reliques  des  choses  anciennes, 
ou  qu'elle  sera  dilft^remment  affectée  par 
d'autres  objets,  et  l'esprit  de  grâce  et  de 
vérité  se  sépare  de  ces  pensées ,  matéria- 
lisées  en  quelque  sorte  et  sans  intelli- 
gence. 

En  conséquence,  un  véritable  amant  de 
Jésus-Christ  doit  être  tellement  uni  d'in- 
telligence et  de  cœur  à  la  volonté  et  à  la 
bonté  de  Dieu:  il  doit  être  si  éloigné  de 
tous  les  fantôQies  et  de  toutes  les  pas- 
sions, qu'il  ne  doit  point  remarquer  s'il 
est  méprisé  ou  honoré,  de  quelle  ma- 
nière il  prie,  pourvu  que  ce  soit  d'une 
manière  qui  le  transforme  en  la  resbcm- 
blance  divine,  de  manière  à  ne  plus  voir 
d'autres  créatures  ni  lui-même,  si  ce 
n'est  en  Dieu;  de  mamèrc  à  n'aimer  que 


78 


m:s  pèlerinages  en  suisse. 


Dion  ,  h  ne  p<»n<;pr  h  pprsonno .  pas  m<^me 
à  soi .  si  ce  n\'st  on  Dieu. 

Ce  sont  ers  peustS's  qui  dissipent  les 
tént^bres  (^p.iisses  (hi  momie  et  qui  gu(*- 
rissent  les  blessures  de  ceux  qui  pleurent 
de  voir  le  païen  venir.  Je  m'tH'rierai  donc 
avec  le  Dante  en  ces  mots  :  «  Vraies, 
ft  «^ratid  Albert!  vraies  sont  tes  paroles: 
sur  mon  cœur  elles  rt^pandeut  un  tendre 
esprit  de  douceur,  et  guérissent  ici-bas 
ce  que  le  mal  corrompt.  » 

Voilà  donc  rintroduction  du  grand  ou- 
vrage de  M.  Digbi  ;  et  pourtant  elle  n'en 
donne  pas  encore  une  idée  suflisanle  et 
complète;  on  voit  que,  malgré  quelques 
obscurités  et  quchpies  longueurs  qui  dis- 
paraissent dans  les  autres  cliapitres,  cette 
introduction  est  remarquable  et  intéres- 
sante. On  sera  charmé  de  suivre  l'auteur 
dans  les  vieux  livres,  dans  les  vieilles 
chartes,  dans  lesvieillescatbédrales,  dans 
les  vieilles  abbayes,  dans  toutes  ces  vieil- 
les choses  si  bonnes,  si  pleines  d'intérêt, 
mais  si  oubliées  de  nos  jours. 

Cet  important  ouvrage  a  exigé  un 
grand  travail,  de  longues  études,  des 
recherches  immenses  ;  la  traduction 
seule,  faite  avec  la  conscience  que  met 
à  toute  chose  M.  Danielo,  ne  sera  pas 
elle-même  une  tôchc  légère,  surtout  dans 


un  temps  où  il  a  sur  les  bras  de  si  grands 
travaux.  Mais  on  sera  rassuré  à  cet  égard 
si  l'on  sait  ropiniûlreté  ardente  et  infa- 
tigable avec  laquelle  l'auteur  travaille. 
Aussi,  déjà  tous  les  ouvrages  qu'on  en  a 
annoncés,  tels  que  V Histoire  el  Lablcau 
de  l'univers;  VJIisloire  de  la  reine  IHan- 
chc  et  de  sa  fille  JsabcUe;  le  Tableau  de  la 
vie  conteniplafive  dans  le  monde  antique 
et  tlans  le  monde  moderne,  ou  bien  avant 
el  après  le  Christ  ;  les  Essais  de  littcra- 
ture orientale;  VJJistoire  du  suicide  chez 
tous  les  peuples  et  dans  tous  les  ûges,  el 
puis  enfin  un  petit  Traite  de  cos//iof;onic 
et  de  inythologiej  traité  indispensable  au- 
jourd'hui et  qui  manque  entièrement  à 
l'instruction  publique  ;  aussi  ,  disions- 
nous  ,  ces  ouvrages ,  auxquels  il  travaille 
avec  tant  de  soin,  sont-ils  tons  à  peu  près 
terminés,  et  susceptibles  de  paraître  dans 
peu  de  temps.  Il  ne  faut  pas  s'en  étonner j 
une  vie  libre,  laborieuse  et  entièrement 
consacrée  à  l'étude  est  féconde  ;  le  temps 
se  multiplie  sous  la  main  qui  sait  en 
user,  et  une  chose  une  fois  bien  sue  en 
apprend  plusieurs  autres. 

Ce  sont  MM.  Poui$ieI[;ae-Rusand  ,  rae  Haute- 
feuille  ,  n»  9,  à  Paris,  el  Richelel,  imprinifur- 
librairo  au  Mans,  qui  publient  la  traduction  des 
Mœurs  calholiques  de  M.  Digbi. 


»<HH>« 


LKS  rÉLEIlLNAGES  EN  SUISSE,  p.vu  Louis  Veuillot  (1). 


Après  tant  de  voyages  en  Suisse,  voici 
sur  un  sujet  si  rebattu  un  ouvrage  en- 
core plus  neuf  que  son  titre.  C'est  un 
vrai  catholique  visitant  en  pieux  pèlerin 
un  pays  dont  la  foi  a  fait  toute  la  gloire; 
il  y  a  remarqué,  il  a  compris  ce  que  les 
rapides  touristes,  qui  courent  h;  monde 
seulement  pour  voir  .  n'ont  pas  même 
vn.  Son  observation  est  constamment 
fine  et  profonrle;  son  style  a  un  carac- 
tère d'originalité  naturelle  fort  rare  au- 
jourd'hui, 011  tant  d'écrivains  font  tant 
de  grimaces  pour  paraître  originaux. 
Aussi  pas  une  page  ne  languit  dans  ce  li- 
vre ;  rien  de  plus  varié,  de  plus  piquant, 
de  plus  touchant ,  avec  un  tact  de  conve- 
nance chrétienne  <\u\  en  fait  une  lecture. 


non  seulement  exempte  de  danger  pour 
les  yeux  les  plus  innocens,  mais,  je  puis 
dire,  pieuse  autant  qu'intéressante.  Les 
deux  senlimens  qu'on  y  trouve  sans  cesse 
sont  une  vénération  solide  pour  les  or- 
dres religieux  et  le  mépris  le  plus  logi- 
que pour  les  doctrines  protestantes.  Une 
citation  en  dira  plus  que  tous  mes  élo- 
ges: je  prends  dans  le  chapitre  du  cha- 
let, t.  ^S  p.  13G  : 

«  Il  a  fallu  monter  longtemps  pour 
l'atteindre,  car  l'été  s'avrinceel  la  neige 
s  en  va Le  myosotis  des  Alpes,  les  re- 
noncules, les  pompons  d'or  ,  les  lys  sau- 
vages, mille  Heurs  charmantes  que  les 
botanistes  ont  défigurées  de  noms  igna- 
res, se  liAlent  de  naître  :  leur  jour  de  so- 


(1)  Chez  CdDuei,  libraire  ,  rue  Casicltc,  8.  2  toI.  pciii  in  o',  prix  :  3  fr. 


LES  PÈLERINAGES  EN  SUISSE. 


79 


leil  est  venu.  Non,  rien  n'est  joli ,  rien 
n'est  charmant  et  pur  comme  les  fleurs 
des  Alpes.  On  est  confondu  de  tant  de 
fraîcheur  et  de  variété,  de  tant  de  formes 
élégantes  et  d'insaisissables  parfums. 
Cela  donne  appétit.  Certes,  ils  n'étaient 
pas  dignes  de  vous  brouter,  douces  fleurs, 
les  horribles  professeurs,  herboristes,  la- 
tinistes et  autres,  qui  vous  ont  attristées 
de  tant  de  noms  hideux.  Vos  véritables 
noms,  je  vais  vous  les  dire  :  Toi,  qui  t'é- 
panouis là  si  blanche,  tu  t'appelles  fille 
des  neiges,  loi ,  touffe  d'étoiles  pâles  et 
bleues ,  tu  t'appelles  couronne  des  an- 
ges ,  et  quelque  chérubin  ,  en  se  jouant 
là-haut,  t'a  laissée  tomber  de  son  front; 
toi,  sombre ,  pensive  et  parfumée  ,  ton 
nom  est  fleur  de  la  croix  ;  et  toi ,  si  can- 
dide et  si  rose,  tu  naquis  après  le  pre- 
mier sourire  de  3Iarie  enfant ,  et  pour 
cela  tu  te  nommeras  sourire  de  Marie; 
et  toi,  petite  grappe  écarlate,  dont  le  suc 
est  un  dictame  ,  sang  de  Jésus  ;  et  toi , 
toujours  inclinée,  pure  et  rêveuse,  du 
premier  mot  de  la  plus  douce  des  priè- 
res, Ave;  et  toi,  rêve  du  ciel,  parce  que 
sur  ta  hampe  élancée,  la  fleur  éclol  apiès 
la  fleur,  et  s'élance  toujours  comme  l'es- 
pérance en  Dieu.  Suaves  merveilles,  une 
science  grossière  vous  a  débaptisées, 
comme  autrefois  en  France  l'impiété 
avait  débaptisé  les  hommes  j  reprenez 
vos  noms  célestes,  et  devenez  ainsi  pour 
ceux  qui  vous  contemplent  autant  de 
souvenirs  de  la  foi,  autant  de  promesses 

du  paradis 

«  Amis  à  qui  j'écris  ces  lignes,  vous 
voulez  donc  une  silhouette  du  chalet? 
prenez  garde,  il  y  va  d'une  illusion.  Mais 
délinissez  d'abord  le  chalet  vous-mêmes, 
et  voyons  comuie  vous  l'entendez.  Le 
chalet,  séjour  de  l'innocence  et  des  dou- 
ces rêveries,  est  l'habitation  du  pasteur 
des  Alpes  ;  on  le  trouve  au  sein  des  mon- 
tagnes, prés  des  hautes  cimes,  sous  l'om- 
bre des  mélèzes  et  des  sapins....  •  Sui- 
vent les  tapis  de  gazon  odorant ,  les  per- 
spectives lointaines,  les  lacs,  les  échos, 
les  danses  des  jeunes  filles  et  des  heu- 
reux montagnards,  après  un  repas  frugal 
c  composé  do  biftecks  d'ours,  de  rôtis  de 

chamois  et  de  laitages tandis  (|ue  les 

vieillards,  fumant  leur  pipe,  assis  sur  le 
seuil,  causent  des  intérêts  <lu  pays,  et 
(ont  répéter  à   leurs    pclils-cnfans    les 


grands  noms  de  Tell  et  de  Yinkelried.  > 
«Et  vraiment  c'est  bien  là  le  chalet 
tel  que  nous  le  connaissons,  tel  que 
les  touristes  nous  le  décrivent,  que 
les  vaudevillistes  nous  le  montrent,  que 
les  petites  filles  et  les  capitaines  retrai- 
tés nous  le  chantent  avec  accompagne- 
ment de  piano.  C'est  le  chalet  comme 
beaucoup  de  gens  le  rêvent  et  vont  le 
chercher  à  leur  grand  désappointement. 
Il  y  a  pourtant  quelque  chose  de  vrai 
dans  ce  portrait  rosé  ,  mais  il  s'en  faut 
qu'il  soit  exact,  et  pour  ma  part  j'en  suis 
aise  ,  j'y  ai  gagné  le  plaisir  de  l'inat- 
tendu. » 

Je  veux  laisser  le  môme  plaisir  au  lec- 
teur qui  verra  ce  chapitre  ,  et  j'en  déta- 
che seulement  un  passage  qui  touche  à  la 
vie  des  montagnards  :  «  Dure  existence, 
en  vérité,  et  qu'il  faut  avoir  vu  accepter 
si  paisiblement  pour  la  croire  supporta- 
ble. Ces  ouvriers  des  Alpes  sont  engagés 
au  nombre  de  huit  à  dix  ,  tant  hommes 
qu'enfans,  pour  garder,  traire,  soigner 
une  cinquantaine  de  vaches  et  fabriquer 
le  fromage.  Ils  vont  à  la  montagne  quand 
les  premiers  pâturages  sont  découverts, 
et  n'en  redesccmient  plus  qu'à  la  fin  de 
la  saison.  Durant  tout  ce  temps,  ils  vi- 
vent de  petit-lait,  de  crênie,  de  séret. 
Jamais  de  viande,  jamais  de  fruits,  ja- 
mais de  vin,  encore  moins  de  liqueurs 
fortes  ;  à  peine  du  pain,  si  on  peut  appe- 
ler pain  des  palets  de  croule  mince  et 
dure  qu'on  leur  donne  souscebeau  nom, 
et  qu'ils  nomment  eux-mêmes  fort  exac- 
tement des  briques,  i.es  nécessités  de  la 
vie  sont  simplifiées  à  l'égal  de  la  nourri- 
ture. Pour  vêtement,  un  pantalon  de 
grosse  toile,  une  chemise,  une  mince  ca- 
lotte do  paille;  pour  lit.  un  grand  cadre 
rempli  de  foin;  pour  vaisselle,  une  sou- 
pière de  bois  ,  et  chacun  une  cuiller  du 
même  métal,  qui  sert  en  même  temps  de 
tasse,  de  verre  et  d'assiette,  comme  le 
lait  est  à  la  fois  la  nourriture  et  la  bois- 
son. Rien  de  plus mais  si.  j'oublie  la 

pipe  :  chacun  a  la  sienne,  même  le  der- 
nier marmot.  Après  cela  ne  chercher 
plus  rien;  tout  le  reste  serait  du  super- 
flu, et  ils  se  font  une  certaine  gloire  de 
n'en  point  avoir  :  et  puis,  où  le  place- 
rait-on';' » 

Tout  est  écrit  de  ce  genre  ferme,  gra- 
cieux cl  naif  :  ce  dernier  Irait  si  vrai  cl 


ao 


si  iiuprévii,  (|u'oii  me  permette  l'expres- 
sion, est  (lu  Lacordairc.  Et  tout  ce  qu'a- 
joute l'auteur  sur  les  mœurs  de  ces  pau- 
vres moulai^fiards,  sur  leur  foi  simple  et 
forte,  soulicut  aussi  bien  la  coiiiparaisou 
pour  le  style  et  pour  la  pensée.  11  nous 
peint  si  parfaitement  leur  indi-jence  et 
leur  douce  résij^nation!  il  nous  fait  as- 
sister si  délicieusement  à  la  prière  du 
soir  au  chalet  !  et  ses  réflexions  sur  tout 
cela  sont  si  justes,  si  précises  ,  si  frap- 
pantes, en  un  mot,  si  catholiques,  qu'on 
ne  peut  s'empôcher  d'aimer  l'auteur  au- 
tant que  son  talent. 

Il  y  a  environ  quinze  mois  que,  se 
trouvant  à  Rome  pendant  la  semaine 
sainte,  il  assistait  à  la  magnifique  céré- 
monie de  la  bénédiction  pontificale  urbt 
et  orbi ,  le  jeudi  saint;  il  s'agenouilla 
comme  tout  le  monde,  presque  involon- 
tairement, car  il  ne  connaissait  pas  en- 
core la  foi  :  il  se  releva  chrétien.  Ce 
n'est  pas  là  une  conversion  ni  une  âme 
vulgaire.  iSon  livre  est  empreint  de  la 


LA  CHRONIQUE  DE  RAINS. 

première  joie  de  cette  conversion ,  et 
chaque  jour  il  en  ressent  plus  solidement 
le  bonheur.  Les  catholiques  compren- 
dront surtout  l'intérêt  d'un  tel  ouvrage, 
qui,  sous  une  forme  très  amusante,  porte 
des  coups  de  maître  à  l'incrédulité. 

Beaucoup  d'ouvrages  de  fantaisie  amor- 
cent la  curiosité  du  lecteur  par  des  titres 
aventureux  et  singuliers,  qui  vous  font 
toml)er  souvent  dans  l'ennui  de  chapi- 
tres vides  et  fades.  11  n'en  est  point  ainsi 
de  ces  Pèlerinages.  Soit  que  vous  les 
ouvriez  au  chapitre  du  Saint  genevois,  à 
celui  de  Fribourg,  de  Pierre  Canisius, 
de  Louise  de  Rick  (charmante  légende 
du  moyen  âge),  du  Braire  homme,  des 
Protcstans  et  des  cloches  catholiques , 
vous  y  trouverez  le  même  charme.  Pour 
mon  compte,  pendant  trois  jours,  je  n'ai 
interrompu  la  lecture  de  ces  deux  petits 
volumes  que  malgré  moi,  et  je  ne  suis  pas 
arrivé  à  la  fin  sans  regret  ;  mais  je  re- 
commencerai. 

Edouard  Dumont. 


LA  CHRONIQUE  DE  RAINS  ; 

Publiée  sur  le  manuscrit  unique  de  la  Bibliothèque  du  Roi  par  Louis  Paris  ,  archiviste 
de  la  ville  de  Reims ,  membre  de  la  Société  des  Antiquaues.  (Tcchner,  place  du 
Louvre,  nM2.) 


M.  Louis  Paris,  dont  nous  serions  heu- 
reux de  pouvoir  faire  apprécier  la  ré- 
cente publication,  est  depuis  long-temps 
connu  comme  éditeur  de  la  Chronujue 
du  moine  JSestor,  qu'il  a  traduite  durant 
son  séjour  en  Russie.  iSous  n'avons  pas  à 
parler  de  ce  chroniqueur  ni  de  son  ou- 
vrage, qui  est  aux  annales  si  peu  con- 
nues de  l'ancienempire  moscovite  ce  que 
le  texte  de  Orégoire  de  Tours  est  à  notre 
propre  histoire.  jNous  rappellerons  seu- 
lement qu'il  existait  au  onzième  siècle, 
entre  la  France  et  la  i»ussie,  des  rap- 
ports établis  par  le  mariage  d'Henri  J«i 
avec  Anne,  lille  de  Loradislas,  et  que  ces 
rapports,  à  peu  près  oubliés  ou  laissés 
dans  le  vague*  el  l'incertitude,  ne  peu- 
vent être  bien  déterminés  que  depuis  la 
publication  des  pièces  inédiles  données 
par  M.  Louis  Paris  dans  son  cdiliou  do 


la  Chronique  de  Nestor.  Il  s'agit  aujour- 
d'hui de  la  Chronique  de  Reims.  Or,  si 
l'éditeur  a  pu  rendre  la  première  profi- 
table à  notre  histoire,  combien  plus  la 
seconde  ,  qui  fait  connaître  l'antique  et 
célèbre  cité  du  sacre  de  nos  rois ,  et  en 
quelque  sorte  leur  capitale  religieuse  ! 
Au  moyen  âge,  la  ville  de  Reims  fut  tou- 
jours le  centre  des  rapports  de  l'État 
avec  l'Église  nationale,  le  premier  théâ- 
tre où  se  consommait  l'alliance  de  nos 
pouvoirs  politiques  avec  la  chrétienté. 
Il  serait  donc  superflu  d'énumérer  toutes 
les  ressources  que  l'histoire  d'un  royau- 
me fait,  comme  le  dit  Gibbon,  par  des 
évcques ,  doit  emprunter  aux  annales 
(l'une  cité  aussi  importante.  Deux  exem- 
ples suffiront  pour  montrer  quelles  lu- 
mièies  nouvelles  elles  jettent  sur  l'his- 
toire générale  du  moyen  âge  et  sur  celle 


des  lettres  aussi  bien  que  de  la  politique 
nationale. 

Mais  d'abord  un  mot  d'explication  sur 
le  nom  donné  à  la  Chronique  découverte 
par  M.  Paulin  Paris,  membre  de  l'Insti- 
tut et  l'un  des  employés  de  la  Bibliothè- 
que royale  -,  elle  avait  été  signalée  par 
lui  dans  son  Romancero  Français.  «  Nous 
l'avons  appelée,  dit-il ,  la  Chronique  de 
Reims  ^  parce  que  les  détails  minutieux 
qu'on  trouve  dans  ce  curieux  monument 
sur  l'échevinage  de  Reims ,  le  sacre  des 
rois  et  les  démêlés  de  l'archevêque  Henri 
de  Braine  avec  les  bourgeois,  ne  peuvent 
se  rencontrer  que  chez  un  historien  du 
diocèse,  sinon  de  la  ^>ille  de  Reims.  » 

M.  Louis  Paris  ne  pouvait  donc  mieux 
faire  que  de  consacrer,  par  une  excel- 
lente publication,  le  nom  que  la  chroni- 
que avait  reçu  de  son  frère  •  et  ces  deux 
écrivains  champenois  ont  également  bien 
mérité  de  leur  ville  natale.  J'aime,  je 
l'avoue ,  ce  patriotisme  qui  attache  un 
nouveau  fleuron  à  l'histoire  d'une  cité, 
s'intéresse  à  l'illustration  de  ses  annales 
et  compte  les  intérêts  de  la  science  lo- 
cale au  nombre  des  véritables  intérêts 
municipaux. 

Nous  avons  dit  que  notre  histoire  po- 
litique trouverait  de  précieux  éclaircis- 
semens  dans  la  publication  de  M.  Louis 
Paris  :  en  voici  la  preuve  à  propos  d'une 
question  bien  controversée.  On  connaît 
la  belle  allocution  de  Philippe-Auguste 
avant  la  bataille  de  Bouvines ,  lorsqu'il 
offrit  la  couronne  au  plus  digne,  et  pro- 
voqua par  celte  offre  inattendue  le  refus 
et  l'enthousiasme  de  ses  barons.  M.  Aug. 
Thierry ,  dans  ses  Lettres  sur  Vhistoire 
de  France,  suspectant  avec  beaucoup  de 
raison  le  désintéressement  du  monarque, 
mais  oubliant  son  habileté ,  qui  ne  fut 
jamais  sans  magnanimité  ni  sans  coura- 
ge, traita  de  scandale  historique  la  po- 
pularité de  celle  scène  pleine  de  gran- 
deur. Rien  assurément  n'en  démontrait 
la  fausseté  ,  et  ce  motif  aurait  dû  rendre 
l'auteur  plus  indulgent  pour  le  pauvre 
moine  dont  la  chronique  contemporaine 
mentionne  pour  la  première  fois  l'action 
attribuée  à  Philippe-Auguste.  Le  chro- 
niqueur en  question ,  habitant  au  fond 
des  Vosges  ,  éloigné  du  royaume  de 
France  et  du  théAtre  des  événemens,  n'é- 
tait sans  doute  pas  à  l'abri  d'un  soupçon 


LA  CHRONIQUE  DE  RAINS.  81 

d'erreur.  Mais  aujourd'hui  le  doute  mê- 
me est  levé;  car  la  Chronique  de  Reims , 
à  peu  près  contemporaine  et  écrite  dans 
le  nord  de  la  France  par  un  homme  t  à 
qui  on  ne  peut  contester  d'avoir  vécu 
parmi  les  plus  éminens  personnages  de 
l'époque,  s  vient  confirmer  de  son  témoi- 
gnage irrécusable  la  vérité  d'une  des  plus 
belles  pages  de  notre  histoire. 

Grâces  donc  soit  rendues  à  M.  Louis 
Paris,  qui  nous  apporte  une  preuve  aussi 
péremptoire  et  aussi  désirée.  C'est  un 
devoir  pour  chacun  de  l'avoir  tout  en- 
tière sous  les  yeux.  Voici  comme  s'ex- 
prime le  chroniqueur  de  Reims  : 

«  Au  diemanche  matin  li  rois  se  leva  et 
fist  sa  gent  issir  de  Tourney  armes  et 
banières  desploijés ,  et  ses  araines  sou- 
nans ,  et  ses  escièles  ordenées.  Et  tant 
errèrent  qu'il  vinrent  a  1  pouciel  qu'on 
apièle  le  pont  de  Bouvines  j  et  si  avoit 
une  capièle  ou  li  rois  tourna  pour  oïr 
messe  ,  car  il  estoit  encore  matin  ,  et  le 
canta  li  vesqùes  de  Tournay.  Et  li  rois  oï 
messe,  tous  armes.  Et  quant  la  messe  fu 
dite,  si  fist  li  rois  aporter  pain  et  vin,  et 
fist  tailler  des  soupes  et  en  manga  une. 
Et  puis  dist  à  tous  céans  qui  entour  lui 
estoient  :  «  Je  proi  à  tous  mes  boins  amis 
qu'il  mangascent  avoec  moi,  en  ramau- 
brance  des  xii  apostles  qui  avoec  nostre 
Signour  burent  et  mangièrent.  Et  s'il  en 
y  a  nul  qui  pense  mauvaistié  ne  treche- 
rie,  si  ne  s'i  aproce  mie.  > 

«  Lors  s'avancha  un  sire  Engherrans 
de  Couchi  et  prist  la  première  soupe.  Et 
li  quens  Gauthiers  de  Saint-Pol  la  secon- 
de ,  et  dist  au  roi  :  —  <  Sire ,  wi  en  c'est 
jour  vera  on  qui  icrt  traitres  !  »  —  Et  dist 
ces  paroles  pour  çou  que  il  savait  bien 
que  li  rois  l'avoit  en  souspeclion  ,  por 
mauvaises  paroles.  Et  li  quens  de  5an- 
cerre  prist  la  tierce  et  tous  li  autre  ba- 
ron après,  et  i  ot  si  grant  presse  qu'il  ne 
porent  tous  avenir  au  hanap.— Et  quant 
li  rois  vit  çou  si  en  fu  moult  lies  et  lor 
dist  :  <  Signeur  vous  iesles  tout  mi  home, 
et  je  suis  voslrc  sires,  quels  que  je  soie, 
et  vous  ai  moult  amés,  et  portés  grant 
honneur,  et  donnr  don  mien  largement 
et  ne  vous  lis  onkes  tort  ne  desraison  , 
ains  vous  ai  toujours  menés  par  droit. 
Pour  <jou,  si  prie  à  vous  tous  quo  vous 
'tardés  w  i  mon  cors  et  m'ouneur  et  la 
vostre.  El  se  vous  vécs  que  la  corone  soit 


82 


LA  ciiiioMguu:  di-:  rains. 


iiiius  emploie  en  l'iiii  de  vous  qu'en  moi, 
je  iiii  olroi  volculiers  el  le  voel  de  Loin 
Ciicr  ei  de  boint^  volcnlc.  » 

<  (Jiiant  li  baron  l'oirenl  eiisi  parb^r, 
si  comencièrenl  à  plorer  de  pilit^  et  di- 
sent :  «  Sire,  pour  Dieu  niercln  !  nous  ne 
volons  roi  se  vous  non  !  Or  clievauciés 
hardieuient  contre  vos  aiiemis ,  cl  nous 
sommes  tous  apparelliéc  de  mourir  avoec 
vous(l)!  > 

l'armi  les  lacunes  historiques  que  la 
Chronique  de  Reims  permet  de  combler, 
nous  pourrions  cilei-  encore  une  guerre 
de  llicbard  (iu'ur-de-Lion  contre  les  Es- 
pagnols, qui  n'est  mentionnée  par  aucun 
hislorien.  Mais  (|u'est-cc  qu'une  guerre 
de  plus  au  milieu  de  tant  d'aulres  guer- 
res ,  de  tant  de  faits  d'armes  et  de  ba- 
tailles qu'on  rappelle  année  par  année, 
et  qu'on  enregistre  si  scrupulensemcnl  ? 
La  physionomie  guerroyante  de  Richard 
est  assez  connue  j  cherchons  plutôt  en 
lui  le  troubadour,  le  i^entius  hotii  et  Le 
granC  sires  ^  prisonnier  du  duc  d'Autri- 
che, el  délivré  par  le  ménestricr  Rlondei. 
Certes ,  on  se  récrie  depuis  long-temps 
contre  le  mérite  exagéré  des  poètes  et 
des  chroniqueurs  du  moyen  Age.  Je  ne 
veux  pas  examiner  tout  ce  que  leur  litté- 
rature a  perdu  à  être  exploitée  par  l'igno- 
rance ou  le  cliarlatanisme  ;  mais  je  sais 
qu'on  m'opposera  difiicilement  un  récit 
plus  naïf  et  mieux  accidenté  que  celui 
où  l'on  voit  Rlondiaus  le  ménestrel  à  la 
recherche  de  Richard ,  arrivant  en  Au- 
triche au  pied  d'un  château -fort,  gagnant 
les  bonnes  grûccs  du  chAteiain  ,  el  dé- 
couvrant la  prison  de  son  maître;  puis, 
de  retour  en  Angleterre  ,  annonçant  aux 
barons  qu'il  a  retrouvé  le  roi,  dont  la  li- 
berté ne  peut  être  achelée  qu'au  prix 
d'une  rançon. 

^ous  nous  laissons  aller  au  plaisir  de 
donner  tout  ce  récit,  persuadé  que  le 
lecteur  nous  en  saura  (pielque  gré.  (^)uant 
à  sa  valeur  hisloricjue,  elle  est,  ou  peut 
dire,  inappréciable,  puisque  ce  récit  (îst 
le  seul  témoignait;  autiHinlicpie  ((\ii  nous 
soiL  parvenu  de  la  découverlc  de  Richard 
par  son  ménestrel. 

L'intérêt  (pu  s'attache  au  caractère  de 
ce  dernici'  mérite  (juelc|ues  mois  de  bio- 
graphie : 

(1)  Cliap,  XX,  p.  140. 


Rlondei,  dit  M.  Louis  Paris,  surnommé 
de  I\'csles,  du  lieu  de  sa  naissance,  a  été 
l'un  des  chansonniers  les  plus  estimés 
du  douzième  siècle  j  son  dévouement  au 
roi  d'Angleterre  n'a  été  connu  jusqu'à  ce 
jour  (jiie  par  le  récit  du  président  Fau- 
chet,  dans  son  livre  des  Anciens  poêles 
français. 

«  J'ai  une  bonne  chronique  Irançoise, 
dit-il,  qui  dit  que  le  roy  Richard  ayant 
eu  querelle  outre-mer  contre  leducd'Aus- 
triche,  n'osant  passer  par  l'Allemagne 
en  estai  cogneu,  et  encore  moins  par  la 
France,  pour  le  doute  qu'il  avait  de  Phi- 
lippe-Auguste, se  déguisa,  etc »  Fau- 

chet  cite  ensuite  un  assez  long  extrait  de 
sa  chronique,  qui  s'accorde  de  tout  point 
avec  la  nôtre  :  le  style  en  est  seulement 
plus  jeune.  L'auteur  de  l'article  Dlondei, 
dans  la  Biographie  Michaud ,  dit  que 
cette  chronique  de  Fauchet  fut  écrite 
en  1455:  et  il  est  à  remarquer  qu'on  a 
souvent  élevé  sur  la  réalité  de  ce  précieux 
épisode  des  doutes,  en  raison  seulement 
du  défaut  de  monumens  à  peu  près  con- 
temporains. La  publication  de  la  Chro- 
nique de  Reims  détruira  complètement 
la  force  de  cet  argument  négalif.  —  De 
toutes  les  chansons  que  Rlondei  a  com- 
posées, il  n'en  reste  que  vingt-neuf:  elles 
se  trouvent  à  la  Ribliothèque  royale  , 
Cabinet  des  Manuscrits.  —  Sinner,  dans 
ses  Extraits  de  <iuelques  poésies  des  dou- 
zième et  treizième  siècles^  cite  une  admi- 
rable chanson  du  roi  Richard,  que  M.  Pa- 
ris a  publiée  dans  son  édition  de  Yille- 
hardouin.  il  l'avait  composée  en  prison 
dans  les  états  du  duc  d'Aulrichc.  \oici 
le  chapitre  de  sa  chronique  : 

CHAPITRE  VIII. 

Cornent  ti  rois  Kicars  fu  mis  liors  de  prison  par 
Dlondiel  le  incneslrel. 

«  Dés  oremais  vous  dirons  del  roi  Ri- 
chart  que  li  dus  d  Osterriche  tenoit  en 
prison  ;  et  ne  savoit  nus  nouvieles  de  lui, 
fors  seulement  li  dus  et  ses  consaus.  Si 
avint  qu'il  avoit  longuement  tenu  1  mé- 
nestrel.  qui  nés  cstoit  deviers  Artois,  cl 
avoit  anom  Rlondiaus.  Cius  afferma  en 
soi  qu'il  qucrroil  son  seigneur  par  ti)Utes 
terres  tant  qu'il  l'auroit  trové  ou  qu'il 
eu  oroit  novièles.  VA  se  mist  en  chemin 
et  tant  cira  1  un  jour  et  Pautrc,  par  laid 


LA  CHRONIQUE  DE  RÂINS. 


83 


et  par  biel,  qu'il  ot  demouré  an  el  demi,  | 
n'onques  ne  pot  oïr  nouvièle  del  roi.  Et  j 
tant  aventura  qu'il  entra  en  Osterriclie 
ensi  comme  aventures  le  menoit.  Et  vint  | 
droit  au  casliel  où  li  rois  estoit  en  pri-  I 
son.  et  se  hiébrega  ciès  une  vaine  femme, 
et  li  demanda  à  cui  cis  castiaus  estoit, 
qui  tant  estoit  biaus  et  fors  et  bien  séans? 
Li  ostesse  respondi  et  dist  qu'il  estoit 
au  dus  d'Osterricbe.  —  <i  O  bièle  ostesse, 
dist  Blondiaus,  a-il  ore  nul  prisonier  de 
dens?  —  Cierles,  dist-elle.  oil .  un  qui  ja 
estoit  bien  a  llll  ans  :  mais  nous  ne 
poons  savoir  qui  il  est  ciertainement. 
Mais  en  le  garde  moult  sougneusement  et 
bien  espérons  qu'il  est  gentius  liom  et 
grant  sires.  »  Et  quant  Blondiaus  entendi 
ces  paroles  si  fu  merveilles  liés  et  li  sem- 
J)la  en  son  cuer  qu'il  avoit  trouvé  çou 
qu'il  quaroit.  Mais  ains  ne  fist  semblant 
al  ostesse.  La  nuit  dormi  et  fu  aise  et 
quantil  oi  legaite  corner  lejour  si  se  leva 
et  ala  à  l'église  proijer  Dieu  .  qu'il  li  ai- 
dast;  et  puis  vint  au  castiel  et  s'accointa 
au  caslelain  de  laiens  ,  et  dist  qu'il  es- 
toit menestreus  de  viièle  et  volontiers 
deraouroit  avoec  lui,  s'il  lui  plaisoit.  Li 
castelains  estoit  jouenes  chevaliers  et 
jolis  et  dist  qu'il  le  retentoit  volentiers. 
Adonc  fu  liés  Blondiaus  et  ala  querre  sa 
viièle  et  ses  nestrumens  j  et  tant  servi  le 
castelain  qu'il  fu  moult  bien  de  laiens  et 
de  toute  la  maisnie  et  moult  plot  ses  sier- 
Tîces.  Ëusi  demoura  laiens  tout  l'iver, 
onques  ne  ne  pot  savoir  qui  li  prisoniers 
esloit.  Et  tant  qu'il  aloit  1  jour  es  liestes 
de  Pasques  par  le  jardin  qui  estoit  lès 
la  tour,  et  regarda  enlour.  savoir  se  par 
aventure  poroit  veoir  le  prisonnier.  Ensi 
comme  il  estoit  en  celle  pensée,  li  rois 
regarde  et  vit  Blondiel  et  pensa  coment 
il  se  feroit  à  lui  conoistrc  ;  et  li  souvint 
d'une  cancbon  qu'il  avoient  fait  entr'- 
eaux  deux ,  que  nus  ne  savoit  fors  que 
eux  deus.  8i  comenclia  haut  et  clèrement 
à  canter  le  premier  vier.  car  il  cantoit 
très  bien.  Et  quand  Blondiaus  l'oï,  si  sot 
ceriainement  que  c'estoit  ses  sires.  Si  ot 
a  ruer  le  plus  granl  joie  qu'il  ot  onques 
mes  à  nul  jour.  Et  se  parti  maintenant 
dou  vergier  et  entra  en  sa  cambre  oii  il 
gisoit  ,  el  prist  sa  viièle  et  comruclia  ù 
vicier  une  note  ,  et  en  violant  se  déliloii 
de  son  signeur  qu'il  avoit  trouvé.  Ensi 
demoura    Blondiaus    desclù    à    Tenle- 


consle,  et  si  bien  se  couvri  que  nus  ne  se 
pierchut  de  son  affaire.  A  dont  vint  Blon- 
diaus au  caslelain  et  lui  dist  :  <  Sire,  s'il 

<  vous  plaist ,  je  me  iroie  volentiers  en 

<  mon  pays  ,  car  lonc  tans  a  que  je  n'i 

<  fui.  —  Blondiel  bieau  frère  ,  ce  dist  li 
c  castelains  ,  ce  ne  ferez  vous  mie  ,  se 
«  vous  m'en  crées.  Mais  demorés  encore 
i  et  je  vous  ferai  grant  bien.  —  Ciertes , 
«  sire  ,  dist  Blondiaus  ,  je  ne  demouroie 
i  en  nule  manière,  y  Quant  li  castelains 
vit  qu'il  ne  le  pooit  retenir,  si  li  oclria 
le  congier  et  li  donna  boineroncbinoeve. 
A  tant  se  parli  Blondiaus  dou  caslelain 
et  ala  tant  par  ses  journées  qu'il  vint  en 
Engictère  et  dist  as  amis  le  Roi  et  as  ba- 
rons, où  ii  avoit  le  Roi  trouvé  et  coment. 
Quant  il  orent  entendu  ces  nouvièles  si 
en  furent  mouU  liés.  Car  li  rois  estoit  li 
plus  larges  chevaliers  qui  onques  cauçast 
esporon.  Kl  prisent  consel  enlr'aus  qu'il 
cnvoieroient  en  Osteriche  au  duc  pour 
le  roi  raiiembre  ;  et  eslurent  11  cheva- 
liers qui  la  iroient.  des  plus  vaillans  et 
des  plus  sages.  Et  tant  alèrent  par  lor 
journées  qu'il  vinrent  à  Osteriche  au  duc 
et  le  trouvèrent  en  1  sien  castiel  et  le 
saluèrent  de  por  les  barons  d'Englelerre 
et  li  disent:  <  Sire,  il  vous  mandent  et 
prient  que  vous  prendés  de  lor  signor 
raenchon  :  et  il  vous  en  douront  tant 
qu'il  vous  venra  en  gré.  >  Li  dus  lor  res- 
pondi qu'il  s'en  conselleroit  ;  et  quant  il 
s'en  fu  conselliés  si  dist  :  i  Signeur  se  vous 
le  volés  ravoir,  il  le  vous  convient  raca- 
ter  de  11.  cens  mil  mars  d'eslerlins;  et 
si  n'en  reprendés  plus  ma  parole,  car  ce 
seroit  paine  pierdue.  —  A  tant  prisent 
si  message  congiet  au  duc,  et  disent  que 
ce  reporteroient  il  as  barons  et  puis  si 
en  eussent  consely.  Adont  revinrent  en 
Englelere,  el  disent  as  barons  çou  que  si 
dus  lor  avoit  dit.  Et  il  disent  que  jà 
pour  çou  ne  demouroil.  Adonc  fisenl 
apresler  lor  raenchon  el  le  fisent  en- 
voier  au  duc.  Et  li  tlus  délivra  le  roi. 
Mais  anchois  si  list  douner  boine  sûreté 
que  jamais  il  n'en  seroit  moliesté. 

<  Ensi  avinl  (jue  11  rois  Richars  fu 
raiiens  ;  el  fu  recheus  en  Engleterre  a 
grant  honneur  ;  mais  sa  terre  en  fut 
moult  grevée  elles  églises  del  règne, 
car  il  lor  convint  mellrc  jusques  as  ca- 
lices, et  cantèrcnt  loue  tans  en  calisccs 
d'eslain.  • 


84 


BULLETINS  BTBl 


Tel  est  le  passage  plein  de  f:^rAce  el  de 

fraîcheur  qui  confirme  nn  trait  histo- 
rique di:,'n('  d'rtrc  pronv(^  par  un  tel  rc- 
cit  :  l'aventure  fort  contestt'e  jusqu'à 
nos  jours  de  lUondel  le  nn^nestrel  et  du 
roi  l\ichard.  ^lal^ré  la  ctMchre  romance 
connue  de  tous:  C)  Ilicluird/  ô  mon  liai/ 
elc,  l'histoire,  qui  ne  s'en  rapporte 
qu'aux  titres  autlientiques,  aurait  pu 
mettre  en  doute  le  dùvoùment  du  géné- 
reux trouvère  et  le  reléguer  dans  le  do- 
maine des  lictions  clievaleresques.  C'est 
ce  qu'a  fait  Uapin  Tlioyras.  En  racontant 


JOGRAPHTQUES. 

la  captivité  de  lUchard-Cœur-de-Lion, 
il  ne  daigne  pas  m^me  faire  mention  de 
son  ménestrel.  Aujourd'hui  cette  omis- 
sion n'est  plus  permise,  grAce  à  la  pu- 
hlication  de  la  Chroni<iue  de  Reims.  Pour 
la  mémoire  de  Blondel  comme  pour  la 
scéiMî  vraiment  homérique  de  Philippe- 
Auguste  à  Bouvines,  les  faits  sont  rétablis 
sous  leur  véritable  jour  ;  et  ces  faits,  sans 
doute,  parlent  assez  haut  pour  constater 
les  services  rendus  à  la  science  par  leur 
éditeur. 

Ràimond  Thomassy. 


GRAMM.MRE  GRECQUE  ,  accompagnée  d'exercices 
et  de  questionnaires,  par  Hemu  Co:ignbt  ,  cha- 
noine de  Soissons  ,  el  de  la  Sociélé  Asiatique  do 
Paris.  A  la  librairie  de  Périsse  frères,  à  Paris  et 
ù  Lyon  ;  prix  :  3  fr. 

C'est  avec  plaisir  que  nous  voyons  un  livre  aussi 
utilo  sortir  des  mains  d'un  membre  du  clergé;  il 
suffit  en  effet  de  jeter  les  yeux  sur  la  grammaire  de 
M.  Congnet  pour  distinguer  tous  les  avantages  qu'elle 
offre  sur  les  autres  grammaires  dont  on  se  sert  dans 
les  classes.  Nous  allons  les  énoncer  ici  succincte- 
ment. 

Comme  cette  grammaire  éîcmenlaire  et  complète 
est  destinée  en  même  temps  aux  élevés  el  aux  pro- 
fesseurs, trois  lettres  marginales  indiquent  ce  quo 
les  uns  el  les  autres  doivent  apprendre  ou  passer 
sous  silence  dans  leurs  premières  leçons.  A  la  lin  de 
cliaque  chapitre  se  trouvent  des  questionnaires  fort 
bien  faits  ,  qui  ont  pour  but  de  s'assurer  si  les  élè- 
ves ont  bien  compris  les  règles,  et  qui  les  aident  à 
les  appliquer.  —  Les  matières  aussi  nous  ont  paru 
mieux  distribuées. 

La  deuxième  partie  de  l'ouvrage,  ou  la  syntaxe ^ 
correspond  avec  la  première  ,  chapitre  par  chapitre, 
article  par  article,  avantage  qui  ne  se  trouve  dans 
aucune  autre  grammaire.  La  disposition  typographi- 
que n'est  pas  à  dédaigner  dans  une  grammaire.  Ici 
rien  n'a  été  épargné  ,  aucun  sacrifice  n'a  coûté  pour 
arriver  ù  parler  aux  yeux  de  l'cnfatit.  On  peut  exa- 
miner la  disposition  des  déclinaisons,  des  paradig- 
mes des  verbes  ,  des  prépositions ,  etc.  Cette  gram- 
maire offre  toutes  les  ressources  possibles  pour  les 
thiv\e%  aussi  bien  que  pour  les  versions.  La  .syntaxe 
offre  pour  les  thèmes  une  heureuse  innovation  :  sous 
le  titre  de  formules  supplëmtnlairet  y  M.  Congncl 
donne  à  la  fin  de  chaque  chapitre  des  règles  pour 
traduire  du  Irunçais  en  grec.  Les  travaux  des  Mal- 
ihaîi  el  des  huhner  y  ont  été  mis  à  la  portée  des  éco- 
liers. —  Ainsi  s'explique  le  succès  de  cet  ouvrage 
classique.  Plusieurs  petits  séminaires  ou  pension- 
nats à  Paris  ,  Verdun  ,  Beauvais ,  Laon  ,  Versailles , 
Meaux  ,  Reims,  Chùlons ,  Soissons,  Liesse,  Mont- 
cosnel ,  Fismes  ,  OuIchy-le-Chàtcau,  Nantes,  Avon, 


Chauny,  etc.,  l'ont  adoptée  pour  renseignement. 
Les  missionnaires  du  Canada  Pont  introduite  dans 
leurs  collèges.  Des  hellénistes  disliogués  de  la  capi- 
tale ,  des  inspecteurs  de  l'Académie  de  Paris  l'ont 
accueillie ,  aussi  nous  ne  doutons  pas  qu'elle  ne  soit 
bientôt  admise  par  le  Conseil  royal  de  l'Instruc- 
tion publique. 


LE  PIEUX  HELLÉNISTE  sanctifiant  la  journée 
par  la  prière  ,  par  Henri  Congnbt  ;  à  la  librairie 
classique  de  Périsse  frères,  à  Paris  et  à  Lyon. 
Vol.  in-32  ;  prix  :  1  fr.  23. 

C'est  une  bonne  idée  que  d'avoir  composé  ce  petit 
manuel  ;  il  ne  peut  qu'être  agréable  aux  hellénistes 
qui  commencent  déjà  à  comprendre  le  grec,  et  il 
leur  sera  même  utile  pour  se  rendre  la  langue  fami- 
lière. On  trouve  dans  cet  opuscule  les  prières  du 
matin  et  du  soir  et  des  principaux  exercices  de  la 
journée ,  l'ordinaire  de  la  messe  ,  la  passion  de  N.-S. 
Jésus-Christ ,  les  prières  pour  la  bénédiction  du 
Saint-Sacrement ,  les  principales  hymnes  et  proses 
de  l'Église,  la  dévotion  à  la  Bainle-Vierge,  et  enfin 
les  vêpres  du  dimanche. 


GRAMMAIRE  GRECQUE  ,  ou  Exposition  analytique 
et  complète  des  élémens  de  la  langue  grecque  , 
avec  syntaxe  ,  suivie  d'un  traité  entièrement  neuf 
sur  la  formation  des  mots  ;  par  l'abbé  Jules  Quod, 
professeur  de  langue  grecque  au  petit  séminaire 
de  Toulouse  ;  cartonnée  ,  2  fr.  iiO;  typographie  de 
J.-B.  Paya,  à  Toulouse.  Toulouse,  J.-B.  Paya, 
imprimeur-libraire,  hôtel  Castellano  ,  et  au  petit 
séminaire.  —  ll],"l). 

Comme  M.  l'abbé  Congnel ,  M.  l'abbé  Quod  a 
donné  une  grammaire  qui  prouve  des  études  sé- 
rieuses sur  la  constitution  intime  de  la  langue  grec- 
que. M.  Quod  n'a  pas  trailé  avec  autant  d'étendue 
toutes  les  parties  de  la  syntaxe,  mais  ce  qu'il  en  a 
(lit  suffit;  il  a  voulu  faire  une  grammaire  claire, 
courte  et  eompUle  pour  les  commençans ,  et  les 
juges  les  plua  éclairés  ont  trouvé  qu'il  avait  réussi. 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


Mm($  j^tj^$x^{0èx<\\i($^ 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE. 


Quatrième  leçon  (!}. 

Récapitulation.  —  Des  états  de  l'àrae  où  nos  actions 
revêtent  un  caractère  moral  en  l'absence  de  la  li- 
berté et  du  libre  arbitre.  —  Éclaircissement  sur 
les  prévarications;  la  prévarication  considérée 
dans  son  essence  ,  dans  ses  rapports  et  dans  ses 
conséquences;  de  la  prévarication  des  anges; 
mythe  de  la  chute  de  Lucifer  ;  de  la  prévarication 
de  rhomme  primitif;  de  ses  conséquences;  i^ses 
conséquences  de  rapport;  2»  ses  conséquences 
subjectives;  S»  ses  conséquences  objectives;  des 
causes  fmales  et  du  triomphe  de  la  justice  et  de  la 
miséricorde.  —  De  Tivresse.  —  Du  sommeil  ma- 
gnétique. 

Dans  notre  dernière  leçon  nous,avons 
examiné  cet  état  de  l'Ame,  où  la  liberté 
et  le  libre  arbitre  se  trouvent  interrom- 
pus par  des  causes  naturel! es.  L'iiorame 
étant  ainsi  privé  de  son  caractère  dislinc- 
l'il'  (i'ùlve  intelliiient  et  moral,  n'est  plus 
un  agent  responsable,  parce  que  la  vo- 
lonté (si  m^me  elle  conserve  une  certaine 
action  difficile  h  constater)  n'est  pins 
éclairée  par  la  mémoire  et  par  Tenten- 
flement,  et  par  conséquent  il  n'y  a  plus 
«le  responsabilité  morale  possible.  Il  sera 
peiit-élre  ulile  de  répéter  ici  qu'en  par- 
iant de  causes  naliircLlcs ,  nous  avons 
employé  le  mot  naturelle  à  défaut  d'une 
épitlièle  plus  propre  ;   non  pas  comme 

(t)  Voir  a  iir  leçon,  n'  il,  l.  tii  ,  p.  -551. 
fujiM  VIII.  —  rk"  \\.  IÔ5'v>. 


synonyme  de  physique,  mais  dans  son 
sens  le  plus  étendu,  comme  indiquant 
l'universalité  des  êtres  sortis  du  sein  de 
Dieu,  qui  est  l'unité  primitive  et  lecentre 
absolu.  Ainsi,  nous  n'avons  pas  borné 
notre  examen  à  l'influence  du  sommeil , 
de  l'évanouissement,  du  délire  et  de  cer- 
taines affections  analogues  ;  nous  avons 
abordé  la  question  des  causes  purement 
spiriluellas.  Dans  nos  observations  sur 
cette  matière  intéressante ,  nous  avons 
essayé  d'éclairer  notre  sujet  par  des  con- 
sidérations pathologiques  ,  paria  tradi- 
tion générale  et  par  l'enseignement  de 
l'Eglise. 

Il  existe  une  seconde  cat^^orie  des 
états  de  l'Ame,  où  elle  se  trouve  aussi 
privée  de  la  liberté  et  du  libre  arbitre, 
mais  avec  cette  différence  très  impor- 
tante, que  ces  états  sont  précédés  d'une 
prévarication  personnelle  ;  et  que  ,  par 
conséquent,  celui  qui  les  provoque,  celui 
qui  les  invite  ou  qui  les  permet,  reste 
responsable  de  tout  le  désordre  qui  peut 
en  résulter. 

La  circonstance  distinclive  ici,  c'est 
la  prévarication  préalable^  j  or,  avant  de 
commencer  notre  examen  de  l'état  de 
l'Ame  sous  rmflneuce  de  ces  niodilica- 
lious  qui  résultent  de  l'action  de  l'ivresse 
cl  du  sommeil  magnétiiiue,  il  sera  peut- 
être  couYcnable  do  prébculof  «luelqucs 

c 


S6 


COURS  DE  rSYCTIOI 


observations  sur  les  prévarications  en 
i;i^néral ,  dans  leur  essence,  dans  leurs 
rapports  et  dans  hMirs  cons(''qucnces. 

L'iiomnie,  rtre  libre  el  moral,  est  pour 
nous  un  fait,  dont  il  ne  nous  ai)partient 
nullenicnt  de  ciiorcher  la  raison.  Pour- 
quoi Dieu  a-t-il  trouve  bon  de  soumettre 
à  une  certaine  l'épreuve  non  seub^uent 
l'bomnic,  mais  les  anges  mcnies  V  c'est 
iiuo  fiurstion  qui  dépasse  les  forces  de 
noire  entendenienl.  IMus  d'une  inlelli- 
gence  puissante  a  failli  en  tenant  la  ba- 
lance entre  la  liberté  de  l'iiomme  et  la 
préscience  de  Dieu.  Il  nous  suffit  donc 
de  savoir  que  l'iiomme  étant  libre  est 
tombé  par  sa  faute. 

Si  nous  envisageons  la  prévarication 
dans  son  essence  ,  nous  verrons  ,  qu'en 
dernière  analyse  ,  elle  se  réduit  ù  une 
rspèce  d'impossibilité  malbémati([n(î,  — 
à  un  îioii'scus ,  comme  tout  ce  qui  est 
en  dcbors  de  l'ordre.  C'est  la  partie  qui 
se  pose  comme  égale  au  tout;  la  volonté 
de  la  créature  qui  s'érige  contre  la  vo- 
lonté suprtïmc.  Cette  a])surdité  se  con- 
çoit dans  riiomme  décliu  ,  à  cause  de 
Taveui^lement  qui  le  caractérise;  mais 
que  les  anges ,  que  l'homme  innocent  ait 
pu  s'insurger  contre  la  puissance  divine, 
c'est  une  chose  que  nous  ne  pouvons  pas 
môme  concevoir.  Tout  ce  que  nous  pou- 
Tons  dire  lâ-d(i5sus,  au  point  de  vue 
philosophique,  c'est  que  la  prévarica- 
tion est  nécessairement  renfermée  dans 
la  liberté,  in  potentiel.  La  prévarication 
de  l'homme  diffère  de  celle  des  anges 
dans  l'espèce  ;  mais  ce  qu'elles  ont  en 
commun,  c'est  la  trahison  euvcis  le  chef 
légitîttie ,  et  la  soumission ,  directtî  ou 
indirocle,  à  celui  qui  s'arroge  ces  préro- 
?i,ativcs  ,  et  c'est  là  le  point  de  vue  prin- 
cipal sous  lequel  nous  l'envisagerons. 

La  prévarication,  quant  à  l'homme, 
envisagée  dans  ses  rapports  objectifs  et 
subjectifs  ,  dépend  ,  en  quelque  sorte  , 
cl''une  prévarication  antérieure.  L'ensei- 
gncnieni  calîioliciuc  nous  donne  l'hislo- 
rique  de  ce  malheur,  et  nous  expliqua 
comment  Thommc  s'est  laissé  entraîner 
par  les  séductions  d'un  C-Arc  dont  la  na- 
ture était  bien  supérieure  à  la  sienne. 

Avant  la  cîn't'^  de  l'homme  ,  il  y  avait 
dé  'e  spirituel  une  per- 

lur.auoii  iLini.'.e  ,  iail  dcnl  nous  trou- 
vcn^i  des  trac:.'",  non  n.ulcmc^ii  dans  la 


OCTR  CTÎRÉTTENNE, 

mythologie  grecque,  mais  aussi  dans  les 
théogonies  de  l'Kgypte  et  de  l'Inde;  on 
pouriail  même  ajouter  dans  les  tradi- 
tions de  tous  les  peuples. 

11  existe  sur  cet  le  matière  une  ancienne 
tradition  que  nous  rapporterons  ici  sans 
chercher  à  en  établir  ni  l'origine;  ni  la 
valiMU-  ;  c'est  le  mythe  de  la  chute  de 
Lucifer  :  on  y  trouvera  au  moins  une 
pensée  profonde 

Au  point  de  vue  purement  subjectif 
(abstraction  faite  de  tout  enseignement  ) 
nous  concevons  Dieu  réalisant  en  dcdiors, 
dans  l'ordre  fini,  les  types  de  sa  divine 
essence  Or,  par  la  révélation,  nous  sa- 
vons que  la  nature  divine  est  trinaire  ; 
que  le  Père  a  généré  le  Fils,  et  que  du 
Père  et  du  fils  procède  le  Saint  Esprit, 
Voici  donc  le  mythe  dont  nous  venons 
de  parler;  il  rentre  toul-à-fait  dans  celte 
idée  ,  et  nous  donne  la  clef  de  la  préva- 
rication primitive. 

La  première  réalisation  objective  de 
l'idée  divine,  a  été  la  création  des  intel- 
ligences célestes.  Toute  création  ayant 
pourbut  une  manifestation  de  la  gloire  de 
Dieu  ,  nous  ne  voyons  là-dedans  qu'une 
reproduction  ,  dans  l'ordre  lini ,  de  cer- 
tains types  qui  ont  existé  de  toute  éter- 
nité. La  création  étant,  en  résumé,  l'er- 
jfression  de  l'idée  divine,  le  premier  acte 
de  sa  toute-puissance  a  été  la  création 
des  anges,  et  à  la  tète  des  trois  premières 
hiérarchies  se  trouvaient  trois  êtres  d'une 
perfection  transcendante.  ÏMichaël,  l'ange 
de  la  puissance  et  le  prince  des  légions 
célestes,  représentait  la  première;  per- 
sonne de  la  très  sainte  Trinité.  A  la  tèle 
de  la  seconde  hiérarchie  se  trouvait  Lu- 
cifer, l'ange  de  la  lutnicrc  el  de  la  jta- 
role ,  représentant  dans  l'ordre  fini  les 
perfections  el  les  attributs  du  Verbe,  la 
seconde  personne  de  la  très  sainte  Tri- 
nité, (iabriel,  l'autre  de  la  vie,  (|ui  figu- 
rait la  puissance  vivifiante  de  l'Esprit 
saint ,  se  trouvait  à  la  tète  de  la  troisième. 
Les  anges  ,  par  un  ])rivi!ége  spécial  de 
leur  nature,  étant  initiés,  jusqu'à  un  cer- 
tain point,  dans  les  conseils  de  Dieu, 
avaient  connaissance  de  l'incarnation  fu- 
ture du  Verbe.  Ils  savaient  que  ce  mys- 
tère devait  s'accomplir  dans  une  créalure 
de  race  inférieure  ;  et  Lucifer,  l'ange  du 
\  erbe  ,  regardant  cette  assimilation  à  la 
ualurc  divine,  d'uuc  nature  iuféricurc, 


rAR  M.  J.  STEINMETZ. 


S7 


comme  un  tort  fait  à  lui  et  à  vSon  ordre , 
conçut  dans  l'aveuglement  de  son  or- 
gueil le  projet  insensé  de  s'asseoir,  par 
la  force,  sur  le  trône  de  la  puissance  su- 
prême. 

Sans  vouloir  examiner  l'autorité  de 
cette  tradition ,  nous  observerons  que, 
dans  le  point  essentiel  ,  elle  est  parfai- 
tement d'accord  avec  l'enseignement  for- 
mel de  l'Eglise.  La  chute  de  l'homme  a 
été  certainement  précédée  par  celle  des 
anges;  et  dans  cette  prévarication  pri- 
mitive ,  celle  de  notre  race  trouve  sa 
racine  et  son  explication.  Dès  lors  ,  l'a- 
charnement des  mauvais  esprits  conire 
Adam  et  contre  tous  ses  descendans  de- 
vient intelligible  ,  puisque  ces  êtres  fai- 
bles et  inférieurs  ont  été  créés  pour  oc- 
cuper dans  la  gloire  la  haute  position 
que  Lucifer  et  ses  compagnons  ont  per- 
due par  leur  faute. 

Pour  comprendre  la  malice  de  cer- 
tains actes  ,  qui ,  au  premier  abord  ,  pa- 
raissent assez  indifférens  ,  il  est  néces- 
saire de  comprendre  non  seulement  la 
question  de  la  prévarication  de  l'homme, 
mais  il  est  également  nécessaire  de  la 
considérer  constamment  dans  ses  rap- 
ports avec  la  grande  perturbation  qui  l'a 
précédée.  Pour  prendre  un  exemple  dans 
la  vie  ordinaire,  c'est  une  chose  assez 
indifférente  de  laisser  flotter  aux  vents 
un  lambeau  d'étoffe  de  telle  ou  de  telle 
couleur  -,  mais  la  question  change  de  na- 
ture quand  il  est  arboré  comme  le  dra- 
peau d'un  ennemi  cruel  et  implacable. 
Ainsi,  dans  l'ordre  moral,  il  n'y  a  pas 
d'acte  ,  quelque  peu  important  qu'il  pa- 
raisse, qui  ne  soit  une  déclaration  de 
principes  ;  et  c'est  pour  cela  que  le  péché 
revêt  un  double  caractère.  Ce  n'est  pas 
seulement  une  séparation  du  bien,  c'est 
de  plus,  et  nccessaircnicnt^  une  adhésion 
au  mal.  On  ne  peut  pas  quitter  la  ban- 
nière de  Dieu  ,  notre  souverain  légitime, 
sans  s'enrôler  dans  les  rangs  de  ses  en- 
nemis. 

H  faut  bien  nous  pénétrer  de  ce  fait 
pour  apprécier  cet  acte  de  notre  premier 
père  ,  qui  a  eu  pour  nous  des  consc-qucn- 
ces  si  funestes.  Manger  un  fruit  défendu 
nous  parait  une  chose  si  peu  iuiporlanle, 
que  nous  soniun  s  comme  stupi  Tiiis  de- 
vant les  malheurs  inappréciables  qui  en 
sont  résultés.  Mais  au  point  de  rue  phi- 


losophique, il  faut  changer  la  formule,^ 
et ,  abstraction  faite  de  l'acte ,  il  faut  con- 
sidérer surtout  l'intention:  alors  nous 
verrons  que  l'homme  a  volontairement 
et  sciemment  quitté  le  service  de  Dieu  : 
il  a  voulu  aussi  lui  s'asseoir  sur  le  trône 
de  Dieu  :  il  a  voulu  être  semblable  à  Dieu, 
connaissant  le  bien  et  le  mat  W 

L'homme  dans  son  état  primiiif  n'avait 
pas  la  connaissance  du  bien  et  du  mal.  Il 
avait,  à  la  vérité,  la  perception  du  bien, 
mais  non  pas  la  connaissance  du  mai. 
L'épouvantable  apostasie  des  anges  re- 
belles lui  était  totalement  inconnue.  Il 
possédait  sansv  doute  une  certaine  con- 
naissance négative  du  mal,  connaissance 
tout-à-fait  spéculative,  nécessairement 
impliquée  dans  la  connaissance  du  bien  j 
mais  la  connaissance  proprement  dite, 
la  connaissance  pratique,  il  ne  l'a  acquise 
que  par  son  propre  acte,  en  se  mettant 
en  opposition  formelle  avec  la  volonté 
divine.  Il  a  mangé  de  ce  fruit  défendu, 
qui  avait  la  propriété  fatale  de  lui  ouvrir 
les  yeux  sur  un  ordre  de  faits  qu'il  de- 
vait absolument  ignorer  :  voilà  sa  pre- 
mière prévarication,  la  prévarication  de 
race,  la  seule  possible  dans  son  état  d'in- 
nocence ,  car  Dieu  ne  lui  avait  défendu 
qu'une  seule  chose.  L'homme  ayant  fait 
irruption  dans  un  ordre  infini^  la  préva- 
rication a  revêtu  une  qualité  analogue, 
et  il  se  trouve  écrasé  en  présence  de  cette 
lutte  épouvantable  du  bien  et  du  mal; 
mystère  à  jamais  inconcevable  pour  lui , 
mais  dans  le  tourbillon  duquel  il  se 
trouve  emporté.  Cette  connaissance  fu- 
neste ,  que  la  mythologie  représente 
comme  un  feu  céleste  dévorant  les  en- 
trailles de  celui  qni  l'a  dérobé,  est  carac- 
térisée dans  la  (Venèse  comme  une  préro- 
gative divine  toul-à-fait  étrangère  à  la 
nature  de  l'homme.  Erre  Adani  quasi 
inms  ex  nobis  fiictus  est,  sciens  honum  et 
jnalinn  (2);  et  ahn  qu'il  ne  consommât 
point  son  malheur  en  mangeant  de  l'ar- 
bre de  la  vie,  et  ne  rendît  ainsi  sa  faute 
irrémédiable,  il  fut  chassé  du  paradis 
terrestre,  emportant  avec  lui  la  malé- 
diction de  Dieu,  fliûiedirtn  terra  in  opcre^ 
liio;  in  laboribus  conicdes  ex  câ  cttncUs^ 

^l)  .Aicrionlur  ocuU  voslii    el  crilis   sit-ul    l»ii  . 
scK'iius  bouuiu  ol  luuluiu.  Gcn,  Z ,  Y*  !>• 
(^)  c;cn.  Z  ,  T.  22. 


88 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CTTRÉTIEINNE , 


(lichits  vitiV  tnœ  (1).  S'il  avait  maii-îL'  de 
Tarbre  de  la  vie,  ce  qu'il  était  libre  de 
faire ,  et  ce  qu'il  aurait  corlaincnimt  fait, 
sans  riiitervention  spéciale  de  la  divine 
miséricorde,  sa  nature  sérail  devenue 
semblable  à  celle  de  son  séducteur,  et  la 
rédemption  devenait  désormais  impos- 
sible. 

A  cette  première  prévarication  de  race 
avec  toutes  ses  tristes  conséquences , 
pour  établir  la  véritable  dynamique  du 
mal ,  il  faut  ajouter  les  prévarications 
secondaires  des  individus  ,  des  familles  , 
lies  nations;  dette  épouvantable  dont  la 
justice  rigoureuse  de  Dieu  demandera 
compte  un  jour. 

Les  conséquences  de  cette  triste  révolte 
de  rbomme  contre  son  Seigneur  légitime 
ont  suivi  immédiatement  le  crime.  Les 
prévarications    secondaires    n'ont   rien 
cbangé  à  la  nature  de  la  perturbation 
primitive  ;  elles  n'ont  fait  qu'augmenter 
son  intensité.  Ces  conséquences  peuvent 
se  diviser   en   trois   classes  distinctes  : 
1^  les  conséquences  de  rapport  j  2'j  les 
conséquences  subjectives  ,  et  3°  les  con- 
séquences objectives.  Nous  n'essaierons 
pas  d'établir  quels  furent  les  rapports 
de  l'homme  avec  la  nature  dans  le  l^ara- 
dis  terrestre,  séjour  de  bonheur  où  tou- 
tes les  facultés  physiques  et  morales  de 
l'homme  devaient  se  développer  jusqu'au 
moment  de  son  passage  du  temps  dans 
l'éternité  par  une  modification  spéciale 
de  sa  nature  (probablement  en  mangeant 
du  fruit  de  l'arbre  de  la  vie).  Nous  nous 
bornerons  à  passer  en  revue  les  consé- 
quences/p^/c/io/og^i^^/e^.  D'abord,  quant 
aux  conséquences  de  rapport,  la  raison 
de  l'homme  s'est  trouvée  violemment  sé- 
parée de  la  raison  divine,  qui  est  sa  lu- 
mière naturelle  et  son  complément  né- 
cessaire •  de  plus ,  de  libre  qu'il  fut,  il  est 
devenu  l'esclave  de  celui  qui  l'a  séduit. 
De  là  la  nécessité  du  Christ  comme  libé- 
rateur ,  et  de  l'Eglise  comme  moyen  de 
communication  avec  Dieu. 

Mais  il  y  a  eu  d'autres  conséquences, 
des  conséquences  purement  subjectives. 
L'homme,  selon  l'avertissement  de  Dieu, 
a  été  frappé  de  mort  au  moment  même 
de  sa  désobéissance.  Dans  ce  fruit  était 
renfermé  le  ferment  do  la  morlj  ses  cf- 

(»)  Ooi.,  T.  ly. 


feis  pour  le  corps  furent  un  dérangement 
iiisensibUî  dans  l'agrégation  de  ses  molé- 
cules :  dérangement  qui  a  enfanté  la  lon- 
gue liste  de  maladies  auxquelles  il  est 
sujet  et  (jui  aboutissent  toutes  à  sa  de- 
struction; car  toute  maladie  implique  un 
dérangement  de  l'organisation.  En  pas- 
sant de  l'ordre  matériel  à  l'ordre  spiri- 
tuel ,  nous  observerons  des  effets  analo- 
gues. Comme  toutes  les  maladies  du 
corps  peuvent  être  attribuées  à  deux 
causes,  dont  l'une  (l'inanition)  est  repré- 
sentée par  le  signe  — ,  et  l'autre  (la  ré- 
plélion)  par  le  signe  -j- ;  ainsi  dans  les 
maladies  de  l'âme ,  tous  les  symptômes 
ont  leur  origine  ou  dans  l'ordre  positif 
de  la  concupiscence ,  ou  dans  l'état  né- 
gatif de  l'ignorance.  L'ignorance  et  la 
concupiscence!  voilà  les  causes  uniques 
de  nos  maladies  morales.  Quand  l'âme 
est  affaiblie  par  l'ignorance  du  vrai  bien , 
le  bien  apparent,  par  suite  de  la  concu- 
piscence, produit  en  elle  une  véritable 
inflammation  qui  aboutit  à  la  passion,  la  4 
lièvre  de  l'âme. 

Mais  l'homme,  par  le  péché,  n'a  pas 
seulement  changé  son  essence  et  sa  des- 
tinée :  il  a  môme  troublé  le  monde  exté- 
rieur, et  cet  acte  fatal  a  été  suivi  de  la 
révolte  générale  de  la  nature.  Ceci  est 
important  comme  expliquant  le  travail 
pénible  et  opiniâtre  qui  est  devenu  la 
condition  de  notre  existence  morale  et 
physique.  La  matière  qui  était  destinée  à 
ctre  la  servante  de  l'homme,  est  devenue 
une  esclave  rebelle  ;  lors  même  qu'elle 
est  disciplinée  à  l'obéissance,  elle  reste 
morne  et  ombrageuse  et  ne  cède  qu'à  la 
force ,  cherchant  toujours  à  échapper 
âux  liens  qui  la  retiennent.  Le  travail 
matériel ,  qui  est  la  suite  d'une  malédic- 
tion spéciale  ,  n'est  que  le  symbole  d'un 
travail  autrement  pénible,  le  travail  in- 
tellectuel, qui  à  lui  seul  sufhtpour  dé- 
tourner la  plupart  des  hommes  des  voies 
de  la  science. 

Pour  compléter  cet  éclaircissement  sur 
les  prévarications,  il  nous  reste  la  haute 
consolation  de  les  envisager  dans  leurs 
causes  finales,  c'est-à-dire  dans  leurs  rap- 
])orts  avec  la  justice  et  la  miséricorde  de 
Dieu. 

Jl  est  vrai  que,  par  suite  de  la  préva- 
rication primitive  ,  l'homme  se  trouve 
placé  daos  une  position  tout-à-fail  anor- 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


89 


maie.  Il  est  aussi  digne  de  remarque  que 
chaque  prévarication  particulière ,  tout 
insignifiante  qu'elle  est ,  renouvelle  en 
quelque  sorte  l'attentat  originel  contre 
l'autorité  divine.  Mais  Dieu ,  qui  ne  per- 
met jamais  le  triomphe  permanent  du 
désordre ,  place  toujours  le  remède  à 
côté  du  mal.  Comme  il  est  souveraine- 
ment et  nécessairement  juste,  il  lui  était 
impossible  de  pardonner  l'offense  d'A- 
dam ,  de  môme  que  les  offenses  de  ses 
descendans ,  sans  une  satisfaction  équi- 
valente. Or,  l'offense  étant  infinie,  une 
telle  satisfaction  était  rationnellement 
impossible.  Mais  voici  que,  quittant  l'or- 
dre rationnel  pour  l'ordre  de  la  foi,  la 
miséricorde  de  Dieu  trouve  un  remède 
ineffable  pour  ce  malheur  infini,  et  son 
divin  Fils  se  revêtant  de  la  nature  hu- 
maine ,  par  son  obéissance  et  par  sa  mort, 
efface  la  dette  accumulée  de  sa  race^,  — 
oui,  de  sa  race,  car  il  s'est  fait  homme. 

Ainsi  le  Christ ,  par  sa  sagesse  et  sa 
puissance  infinies ,  a  non  seulement  re- 
médié aux  prévarications  de  ses  frères , 
il  y  a  même  trouvé  une  source  féconde 
d'amour  et  de  gloire.  Dès  cette  vie  même, 
l'homme  sage  portera  toujours  ses  re- 
gards jusqu'aux  causes  finales,  car  elles 
seules  donnent  un  sens  aux  choses.  Alors 
et  toutes  nos  misères  de  corps  et  d'Ame, 
et  cette  immense  douleur  de  toutes  les 
créatures,  que  saint  Paul  compare  à  un 
enfantement  pénible,  deviennent  autant 
de  causes  de  joie ,  parce  que  nous  savons 
que  l'heure  de  la  rédemption  du  règne 
définitif  de  l'ordre,  approche.  Le  péché  et 
toutes  ses  tristes  conséquences,  les  souf- 
frances et  la  mort  môme,  ne  sont  plus 
pour  lui  que  des  signes  négatifs  de  la 
gloire  éternelle  et  il  tire  de  tout  des  mo- 
tifs pour  louer  la  sainte  volonté  de  Dieu , 
jusque  dans  ses  propres  infirmités  :  r/uœ 
infirniitatis  meœ siuilj  gloriubor[\).  Com- 
bien ne  nous  épargnerions-nous  pas  d'an- 
goissesetdedécouragemens  si  nous  nous 
laisionsunehabitude  de  ne  jamais  séparer 
un  fait  de  la  loi  générale  qui  le  domine! 

Pour  terminer  une  digression  qui  nous 
a  été  imposée  par  le  sujet  de  cette  le(;on, 
nous  observerons  que  dans  Tétai  actuel 
dos  choses,  l'homme  se  trouvé  placé  en- 
tre deux  principes  opposés,  le  bien  et  le 

(1)  2  ad  Cor.,  c.  il)  y.  ôo. 


mal,  et  que  son  premier  devoir  est  de 
conserver  intacts  les  moyens  que  Dieu 
lui  a  fournis  pour  distinguer  l'un  de  l'au- 
tre. Or  ces  moyens  sont  au  nombre  de 
deux,  la  mémoire  et  l'entendement ,  qui 
sont  destinés  à  éclairer  et  à  guider  sa  vo- 
lonté. C'est  donc  un  fait  assez  remarqua- 
ble que,  chez  tous  les  peuples,  il  existe 
une  substance  qui  paraît  spécialement 
destinée  à  troubler  Taction  de  ces  facul- 
tés. La  forme  eu  est  variée  ,  mais  la 
base  est  identique,  c'est  toujours  de  Val- 
cool.  Les  noms  vulgaires  de  cette  sub- 
stance ont  une  signification  très  pro- 
fonde, en  tant  qu'ils  constatent  la  na- 
ture de  l'abus  dont  elle  est  l'objet.  Au 
fait,  l'emploi  des  boissons  spiritueuses 
paraît  introduire  dans  le  corps  de  celui 
qui  s'en  sert  un  esprit  nouveau  j  la  vie 
parait  renouvelée  par  cette  eau  fatale  ; 
mais  la  pente  est  dangereuse,  et  ceux-li 
mêmes  qui  les  emploient  comme  de  sim- 
ples excitans ,  ont  bientôt  raison  de  dé- 
plorer leur  témérité,  car  l'organisme  ne 
résiste  pas  long-temps  à  leur  action  dé- 
létère. La  mémoire  et  Tentendement  s'af- 
faiblissent peu  à  peu  et  finissent  par  se 
détruire  totalement.  Mais  il  existe  un 
danger  plus  grand;  cette  substance  ex- 
cite un  délire  factice,  pendant  lequel  la 
raison  est  renversée  de  son  trône  et 
l'homme  ravalé  au-dessous  du  niveau  de 
la  bête.  Pendant  cet  état,  les  facultés  in- 
tellectuelles étant  ou  suspendues  ou  dé- 
rangées ,  il  peut  s'ensuivre  les  consé- 
quences les  plus  fatales.  L'ivresse  est  un 
véritable  délire  ,  avec  cette  différence 
que  le  délire  résulte  ordinairement  d'un 
accident  physique  ,  tandis  que  l'ivresse 
est  un  acte  dont  les  conséquences  sont  à 
notre  charge. 

Dans  les  pays  où  l'on  a  voulu  éviter  ce 
désordre,  en  défendant  par  la  loi  reli- 
gieuse l'usage  de  toute  boisson  fcrmcn- 
U'c  ,  on  a  substitué  l'opium.  L'ivresse  de 
l'opium  paraît  différer  beaucoup  de  celle 
que  produit  lalcool:  d'abord,  abstrac- 
tion faite  de  la  diversité  des  sujets,  il  pa- 
rait que  rimaf;i!iation  est  toujours  acti- 
vée d'une  manière  extraordinaire  ,•  de 
plus,  dans  l'ivresse  ordinaire,  les  effets 
coniuitMiccnt  à  diminuer  ,  du  monient 
qu'elle  a  atteint  le  maximum;  tandis  que 
l'.iclioii  de  l'opiuui  conserve  sa  puis- 
bautc  pcudauL  plusieurs  heures.  Ou  voit 


90 


COURS  DE  PSYCnOLOGlE  CHRÉTIENNE, 

forcer  la  matière;  c'est  dispenser  son  pa- 


souvont ,  dans  les  environs  de  Conslanli- 
iioplc,  des  lioniinis  passer  la  joiirm  tî 
t:nliiTe  immobiles  sous  l'influence  de 
celle  puissante  drof^ue.  A  les  entendre, 
ils  sonl  hausportésdans  un  monde  idc'wl. 
Le  dernier  îles  niendians  aclièle  ])our 
quel{|ucs  sous  de  quoi  faire  oublier  sa 
misère;  Joules  les  splendeurs  de  l'Orient 
sont  à  ses  pieds.  11  se  promène  sur  les 
rives  mai^nifiques  du  Hospbore  ,  entouré 
de  la.  ^'loire  dos  sullans;  il  traverse  des 
jardins  délicieux  où  les  arbres  charités  de 
ileurs  odoriférantes  résonnent  des  cliants 
de  mille  oiseaux  au  plumaj^e  d'or  et  d'a- 
zur; alors,  il  se  repose  dans  un  palais 
splendide:  on  lui  sert  les  mets  les  plus 
délicats,  tandis  que  le  doux  mur::jure 
des  fontaines  ,  dont  les  eaux  tombent 
dans  de  riches  bassins  de  marbre ,  l'in- 
vite au  repos.  Mais  toutes  ces  brillantes 
illusions  coûtent  cîier  à  celui  qui  s\v 
abandonne.  Ln  corps  livide  et  décharné 
rend  témoignage  aux  ravages  terribles 
que  causent  ces  excès  criminels,-  rare- 
ment les  lèvres  qui  ont  touché  cette 
coupe  enchanlerresse  peuvent  s'en  sépa- 
rer, et  une  mort  prématurée  attend  celui 
que  la  folie  n'arrête  pas  en  chemin. 

Il  appartient  plutôt  au  moraliste  qu'à 
celui  qui  se  met  au  point  de  vue  scienti- 
lique  d'énumérer  les  tristes  effets  de  l'i- 
Tresse  sur  le  corps  et  sur  l'Ame.  Pour 
nous,  il  suffit  d'avoir  constaté  la  diffé- 
rence capitale  qui  existe  entre  la  suspen- 
sion de  la  volonté  par  des  causes  natu- 
relles et  l'abdication  libre  de  l'exercice 
de  cette  haute  faculté. 

Cependant  l'ivresse,  comme  tout  antre 
phénomène,  a  sa  loi  générale  dont  il  ne 
serait  peut-être  pas  difficile  de  trouver 
la  formule.  Elle  entrerait  probablement 
dans  une  formule  générale;  car  fume  dé- 
pend, jusqu'à  un  certain  point .  du  corps, 
et  le  corps  est  soumis  aux  lois  i^énérales 
de  la  nature.  Nous  pouvons  dire,  qu'ad- 
mettant pour  un  instant,  par  l'hypothèse, 
l'exisleiu  e  des  «îspiils  animaux,  tout  dé- 
veloppement extraordinaire  est  aux  dé- 
pens du  sujet.  Comme  dans  la  mécani(pie 
le  frottement  est  en  raison  de  la  vitesse, 
de  même  toute  sur-excitation  de  rAme(il 
serait  peut-être  plus  juste  de  dire  en  ce 
cas,  du  cerveau)  a  lieu  à  ses  propres  dé- 
pens. Or,  abstraction  laite  de  la  question 
morale,  il  D'y  a  ricu  a  ga;;ucr  à  vouloir 


trimoine  en  véritable  |)rodigue.  Sans 
doute  il  y  a  certaines  conditions  de  l'or- 
ganisuMî  qui  sont  particulièrement  favo- 
rables au  développement  des  facultés  de 
l'Ame ,  et  ces  conditions  venant  à  man- 
quer par  la  maladie  ou  par  d'autres  cau- 
ses (|ui  on  dépendent ,  peuvent  être  réta- 
blies momentaiu' nient  ,  par  l'usage  des 
stimulans  ;  mais  ce  mouvement  forcé 
que  nous  donnons  ainsi  à  l'organisme , 
linit  par  le  déranger  davantage  et  par  le 
détruire.  L'histoire  contemporaine  nous 
offre  plusicfurs  exemples  d'hommes  célè- 
bres qui  ont  eu  recours  à  ce  moyen.  La 
délicatesse  nous  défend  de  produire  des 
noms  propres.  Cependant  il  est  de  la 
connaissance  de  tout  le  monde,  qu'un 
célèbre  auteur  allemand,  bien  connu  par 
ses  contes  fantastiques,  travaillait  tou- 
jours à  proximité  d'une  carafe  i}C(iau-dc.- 
^•^e;et  à  la  fin  du  siècle  passé,  dans  un 
pays  voisin  ,  les  plus  brillans  discours 
politiques  étaient  dél)ités  par  des  hom- 
mes sous  l'influence  du  même  stimulant. 

Il  y  a  sans  doute  dans  l'ivresse  un  élé- 
ment grotesque  ,  qui  nous  empêche  de 
l'envisager  sérieusement  dans  ses  consé- 
quences morales  et  philosophiques  :  mais 
tous  les  péchés  ont  une  fausse  surface 
qu'il  faut  briser  avant  d'arriver  à  leur 
véritable  forme  ;  et  l'ivresse  ,  dans  ses 
différentes  progressions,  est  un  désordre 
assez  grave ,  ses  effets  sur  l'âme  (  par  le 
corps)  sont  assez  importans  pour  justi- 
fier cette  peine.  En  résumé,  l'ivresse  est 
une  prévarication  formelle  ,  par  laquelle 
l'homme  fait  l'abdication  de  sa  liberté, 
en  s'abandonnant  à  l'action  des  forces 
aveugles,  ou,  ce  qui  pis  est,  aux  sugges- 
tions des  esprits  pervers. 

La  révélation  nous  représente  Satan 
comme  le  prince  de  ce  monde  ;  il  a  donc 
des  sujets  et  des  moyens  de  gouverne- 
ment. 11  a  ses  traditions  et  ses  inities  , 
n'en  doutons  pas.  Comment  l'homme  a- 
t-il  appris  à  extraire  des  substances  les 
plus  salutaires  et  les  plus  diverses  ce 
produit  délétère  et  identique  qu'on  nom- 
me de  L'esprit  ?  C'est  ce  que  nous  ne  re- 
chercherons pas  :  libre  A  chacun  d'y  voir 
une  tradition  titani{[ue,  une  inspiration 
diabolique,  ou  une  découverte  ordinaire. 
Dans  cette  dernière  hypothèse  nous  pren- 
drons lu  libcité  de  Liirc  observer  que 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


91 


nulle  découverte  ne  peut  être  l'effet  du 
hasard.  Dans  un  ordre  de  choses  soumis 
à  l'action  providentielle,  le  hasard  est 
un  mot  qui  n'a  pas  de  sens.  Or  chaque 
découverte  se  manifeste  dans  le  temps , 
selon  un  plan  p;énéral  et  toujours  sous 
l'influence  de  l'esprit  du  bien  ou  de  l'es- 
prit du  mal. 

L'intervention  permanente  de  la  puis- 
sance diabolique  dans  les  affaires  de  ce 
monde  est  un  fait  que  nous  perdons  trop 
souvent  de  vue.  Cette  intervention  revêt 
des  formes  diverses  et  change  selon  les 
siècles.  Dans  un  siècle  comme  le  nôtre, 
qui  se  remet  à  peine  d'une  perturbation 
profonde  ;  qui  sort  d'une  tourmente  qui 
a  renversé  toutes  les  institutions  ,  tant 
civiles  que  religieuses,  il  ne  faut  pas  de- 
mander   quel    sera    le    moyen    capital 
qu'emploiera  l'esprit  des  ténèbres,  pour 
détourner  les  hommes  des  choses  saintes. 
En  présence  du  scepticisme,  tous  les  au- 
tres moyens  deviennent  inutiles.  Quand 
le  doute  a  éteint  dans  les  masses  la  vie 
de  la  foi;  quand  il  les  a  précipitées  dans 
tous  les  vices,  et  les  a  séparées  de  la 
puissance  réparatrice  des  sacremens,  il 
est  peu  nécessaire  de  passer  outre  et  de 
troubler  Tordre  naturel  du  monde  exté- 
rieur. Dans  les  siècles  de  foi,  la  posit'.on 
était  toute  différente  et  les  faits  sont  en 
harmonie  avec  le  principe.  Ainsi  ,  c'est 
dans  le  moyen  ûge  et  surtout  au  moment 
de    l'établissement     du    protestantisme 
qu'ont  eu  lieu  ces  nombreux  cas  de  sor- 
cellerie et  de  possession  dont  les  détails 
nous  étonnent  ou  nous  amusent  selon 
noire  poiiàt  de  vue.  INous-mêmes  nous 
les  prenons   très   au    sérieux,  quant  au 
fond;  laissant  cependant  aux  hommes  le 
droit  de  se  tromper   dans  les   détails, 
nous  y  voyons  un  moyen  puissant  pour 
détourner  les  hommes  des  croyances  vé- 
ritables. Les  phénomènes  surnaturels  qui 
ont  eu  lieu  dans  ces  circonstances  ont 
un  attrait  irrésistible  pour  certains  es- 
prits, et  bien  que  ces  efforts  extraordi- 
naires ne  soient  pas  absolument  néces- 
saires dans  notre  siècle,   il   faut  (pic  la 
tradition  diabolique  se    transmette ,   il 
faut  que  les  initiés  se  recrutent,  pour  les 
temps  à  venir;  car  le  règne  de  la  super- 
stition succède  toujours  ù  celui  du  scep- 
ticisme .  comme  la  tyrannie  surgit  de 
l'anarchie. 


Ce  préambule  indique  assez  la  positioa 
que  nous  comptons  prendre  à  l'égard  du 
magnétisme.  Loin  de  nous  cependant  de 
vouloir  qualifier  de  diaboliques  tous  les 
faits  curieux  qui  ont  été  observés  dans 
les  expériences  sur  le  sommeil  magnéti- 
que. jNous  croyons,  au  contraire  ,  qu'il 
faut  en  attribuer  un  grand  nombre  à  la 
supercherie  et  au  compérage.  La  cupi- 
dité des  uns  et  la  crédulité  des  autres  ont 
rendu  le  magnétisme  une  véritable  af- 
faire de  tréteaux.  De  plus  il  est  possible, 
nous  regardons  même  comme  très  pro- 
bable, que  dans  beaucoup  de  faits  quali- 
fiés de  jnagnctiques  il  n'y  a  autre  chose 
que  des  phénomènes  extraordinaires  qui 
relèvent  de  certains  lois  jusqu'à  présent 
inconnues.  Nous  sommes  disposés  à  faire 
la  partla  plus  large  aux  moyens  naturels. 
Ainsi ,  ces  cas  extraordinaires  de  percep- 
tion visuelle  par  la  nuque  et  par  Tabdô- 
men   pourraient  à   la  rigueur  recevoir 
une  explication  naturelle,  puisque  tous 
les  sens  paraissent  reconnaître  une  loi 
commune ,  qui  est  le  contact  de  Tobjet 
avec  le  tissu  nerveux  de  l'organe  spécial. 
Il  est  donc  ]ihysiquemcnt  possible  ,   que 
dans  un  état  donné  du  système  nerveux, 
la   puissance  visuelle    soit  étendue  sur 
toute  la  surface  du  corps;  et,  en  adop- 
tant l'hypothèse  des  ondulations  et  l'exis- 
tence d'un   lluide  beaucoup  plus  subtil 
que  la  lumière  ,  sa  prolongation  indéfi- 
nie ,  même  à  travers  les  corps  opaques  , 
ne  serait  pas  une  difficulté  insurmojita- 
ble.    JNous  disons  ceci  pour   le   cas  de 
somnambulisme  naturel,  car  le  sommeil 
magnéti(iuc  artificiel  est  pour  nous  tou- 
jours un  crime  :  en  outre  de  ce  principe, 
que  le  libre  arbitre  est  un  privilège  ina- 
missible  et  que  l'homme  n\\  i>as  le  droit 
de  confisquer  sa  volonté  au  profit  de  qui 
que  ce  soit.  Or  il  est  constant  que  dans 
le  magnétisme  le  patient  ne  percjoit  et 
ne  veut  que  par  l'intervention   de  l'opé- 
rateur. 

Si  nous  voulions  entrer  dans  les  faits, 
nous  trouverions  de  quoi  justifier  ample- 
ment ce  que  nous  venons  d'avancer  ; 
mais  nous  préférons  nous  attacher  au 
principe.  Car  dans  les  traités  volumi- 
neux qui  existent  sur  cette  matière,  il 
serait  difficile  de  dire  où  la  bonne  foi  a 
manqué  ,  et  impossible  de  tirer  une  ligne 
de  dcmarcalion  cnlrc  les  faiU  nalunls 


92 


POÉSIE  rxELIGIEUSE.  —  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


cl  les  ti\i[<^rfi(ib(>li«/iir.<:.  Copcndanl  l'ana- 
lo^'ie  c|u'offrrnt  jiIusitMirs  de  ces  laits 
avec  ce  (]ui  se  passe  dans  les  possessions 
cl  dans  la  sorcellerie  suffil  pour  ouvrir 
les  ycu\  h  celui  que  le  prt''jup;(^  ne  rend 
pas  coniplctenient  aveugle. 

ISe  croyons  donc  pas  que  cette  puis- 
sance redoutable  de  l'ange  prt^varicaleur 
soit  anéantie,  parce  que,  pour  le  mo- 
ment, il  emploie  des  moyens  moins  ter- 
ribles. IS'ous  savons  que  la  fin  des  siècles 
sera  tt^moin  des  prodiges  (épouvantables, 
de  rantechrist,  qui  seront  de  nature  à 
tromper  les  élus  mômes  ,  si  la  chose  était 
possible.  Mais  elle  ne  l'est  pas ,  parce 
que  le  tribunal  suprême,  qui  est  l'unique 
juge  de  pareils  faits ,  subsistera  toujours, 
r.clairé  par  l'Ksprit  divin,  il  ne  peut  ja- 
mais devenir  la  victime  de  l'erreur.  Le 
simple  lidèle  doue,  aussi  long-temps  qu'il 


reste  dans  l'unité,  n'a  rien  a  craindre, 
parce  qu'il  participe  à  la  vie  commune 
de  l'Lglise  dont  il  est  membre. 

La  soumission  que  nous  devons  à  Dieu, 
notre  cn'atctu-  et  notre  n'clemptcury  est 
une  soumission  absolue.  Sa  domination 
ne  permet  aticune  réserve,  et  nous  devons 
être  informés  de  la  nature  et  des  consé- 
quences de  tous  nos  actes.  Songeons  bien 
que  l'ignorance  et  la  curiosité  sont  aussi 
des  crimes,  puisque  nous  possédons  les 
moyens  de  dissiper  l'une  et  de  réprimer 
l'autre  ;  et  que  chaque  prévarication  par- 
ticulière ,  en  se  rattachant  à  la  prévari- 
cation primitive,  revêt  en  quelque  sorte 
un  caractère  infini.  Ces  considérations 
peuvent  nous  servir  de  motifs  dans  nos 
rapports  avec  ce  qu'on  est  convenu  d'ap- 
peler le  magnétisme. 

J.  Steinmetz. 


COURS  SUR  LllISTOIRE  DE  LA  POÉSIE  CHRÉTlENîsE. 

CYCLE  DES  APOCRYPHES. 


HUITIÈME  LFCON  (1). 

Légende  du  JuiT-ErraBl,  personnification  du  peuple 
juif.  —  Seconih'  période  du  cycle  des  apocryphes  ; 
développemenl  ei  Iraiisformalioii  des  légendes.  — 
Poènie  de  ^S'otre-Vame-Sainle-IUarie. 

Quand  Jésus  naquit  dans  l'étable  de 
Bethléem  ,  il  ne  Tint  pas  que  des  pasteurs 
h  son  berceau,  disent  les  légendes;  il  s'y 
amassa  aussi  une  foule  avide  et  curieuse. 
Quand  les  sages  de  l'Orient  traversèrent 
Jérusalem  pour  se  rendre  auprès  du  r«oi 
pouveau-né,  celte  foule  fut  grande  en- 
core à  leur  suite.  Elle  fut  immense  au- 
tour du  l'ils  de  l'homme,  le  jour  où  il  fit 
son  entrée  dans  la  ville  de  David,  l't 
alors  elle  chantait:  Ilosanna!  Gloire  à 
celui  qui  vient  an  nom  du  Seigneur  !  Trois 
jours  après  ,  elle  criait  :  Qu'il  meure ,  et 
que  son  sang  retombe  sur  no;>  tètes! 

(I)  Voir  la  Tir  leçoD  ,  n"  40  ,  t.  m ,  p,  27o. 


Celte  foule  mobile,  au  cœur  sec,  à  l'Ame 
dure;  ce  peuple,  si  facile  aux  larmes  et 
à  la  colère ,  qui  tuait  ses  prophètes  et 
puis  après  les  pleurait  sous  la  cendre; 
qui  disait  à  César  (dont  il  délestait  la  do- 
mination) :  Yenge-moi  !  afin  que  César 
le  délivrât  de  l'homme  qui  avait  osé  lui 
reprocher  ses  vices;  cette  race  juive,  en- 
fin ,  frappée ,  pour  son  impitoyable  or- 
gueil ,  d'un  inexplicable  anathéme,  a  été 
dans  le  moyen  Age  l'objet  d'une  légende 
dont  la  célébrité  est  encore  populaire, 
mais  dont  le  symbolisme  profond  n'est 
pas  universellement  compris:  c'est  celle 
du  Juif  errant ,  la  dernière  du  cycle  des 
apocryphes,  celle  qui  en  forme  comme 
la  clef  de  voûte.  Qui  n'a  entendu  sur  les 
grands  chemins  le  mendiant  en  accom- 
pagner sa  plainte  '  .\ous  savons  tous,  dès 
l'enfance,  grAce  à  la  ballade  de  l'aveugle 
et  aux  grandes  images  du  colporteur  de 
gravures  à  deux  sous  ,  la  lamentable  bis- 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


93 


toire  de  cet  éternel  voyageur,  qui  jamais 
ne  s'arrêtBy  et  qui , 

Par  beau  ou  mauvais  temps 
Marche  iDcessammenl. 

Nous  l'avons  tous  vu,  dans  son  habit  dif- 
forme et  très  mal  arrangé ,  franchissant 
les  montagnes,  un  bourdon  à  la  main , 
et  recommençant  pour  la  cinquième  fois 
le  tour  du  monde.  Sur  les  rochers ,  les 
pâtres  des  Alpes  nous  ont  arrêté  devant 
les  vestiges  gigantesques  de  ses  pas,  et 
les  vieillards  nous  ont  affirmé  que  leurs 
pères  avaient  vu  ses  formes  fantastiques 
dans  la  brume  des  vallées  (1).  Plusieurs, 
sans  doute ,  au  récit  de  ces  bonnes  gens , 
ont  fredonné  en  riant  ce  couplet  : 

Est-il  rien  sur  la  terre 
Qui  soit  plus  surprenant 
Que  la  grande  misère 
Du  pauTre  Juif-Errant. 

Pourtant,  rien  n'est  moins  de  nature  à 
faire  sourire  que  cette  légende,  quand  on 
la  considère  dans  l'esprit  du  moyen  âge. 
Pour  nos  aïeux ,  pour  ceux  du  moins  qui 
avaient  l'intelligence  des  mythes  chré- 
tiens, l'histoire  du  Juif-Errant  n'était  pas 
l'histoire  d'un  homme,  mais  celle  d'une 
nation  entière.  Sous  le  voile  de  cette  iic- 
tion,  il  y  avait  pour  eux  une  sombre 
réalité.  Cet  homme  fantastique  était  à 
leurs  yeux  l'image  du  peuple  déicide. 
Cette  vie  sans  fin  et  sans  félicité,  cette 
existence  éternellement  agitée ,  cette 
destinée  étrangère  à  toutes  les  consola- 
tions de  la  terre  ,  leur  représentaient  la 
condition  désolée  de  la  race  maudite 
d'Israël.  Ahasvérus  était  dans  la  poésie 
chrétienne  l'opposé  de  Saint  -  Christo- 
phe (2).  Saint-Christophe  figurait  le  peu- 

(1)  Le  Molterberg ,  situé  au-dessous  du  Motter- 
liorn ,  est  un  glacier  très  élevé  du  Valais,  sur  le- 
quel la  Visp  prend  sa  source.  D'après  lo  dire  du 
pays,  il  y  a  eu  \h  anciennement  une  ville  considé- 
rable. Le  Juif-Errant  passa  une  fois  par  celte  ville 
et  dit  :  Quand  je  passerai  par  ici  une  seconde  fois, 
là  où  il  y  a  maintenant  des  maisons  et  des  rues  ,  il 
n'y  aura  plus  que  des  arbres  et  des  pierres;  et 
quand  j'y  passerai  une  troisième  fois  ,  il  n'y  aura 
plus  rien  que  de  la  neige  et  do  la  glace.  A  présent 
on  n'y  voit  plus  que  neige  et  glace.  ((îriinm  ,  Trn- 
dilions  allemandes^  t.  i,  p.  i;ô i  de  lu  tradudion.)  — 
rius  loin ,  Tauleur  parle  de  la  trace  des  pas  du  Juif- 
Errant. 

(1)  M  légende  de  SainlCbri^lophe ^  légende  au 


pie  chrétien  ,  tel  que  l'ont  fait  l'espé- 
rance et  la  foi;  Ahasvérus  était  l'image 
du  peuple  juif  dans  l'état  où  l'ont  réduit 
Tanathème  et  le  désespoir. 

Quel  est  l'âge  de  ces  deux  symboles 
(car  tout  porte  à  croire  qu'ils  sont  con- 
temporains) ?  A  quelle  époque  ont-ils  pris 
possession  des  imaginations  chrétiennes? 
On  ne  saurait  le  dire  exactement.  Les 
élémens  manquent  à  la  solution  de  ce 
problème  historique  (1).  Toutefois ,  s'il 
était  permis  d'appliquer  à  la  légende  du 
Juif-Errant  les  renseignemens  que  four- 
nit l'érudition  sur  celle  de  Saint -Chris- 
tophe ,  qui  lui  est  parallèle ,  elle  remon- 
terait au  treizième  siècle.  Du  moins  se- 
rait-ce d'alors  que  daterait  sa  propaga- 
tion dans  la  foule  et  sa  popularité.  Quant 
à  sa  conception,  nul  doute  qu'elle  ne 
soit  plus  ancienne  :  tout  fruit  qui  éclôt 
au  grand  jour  a  long-temps  germé  dans 
le  sol.  Le  treizième  siècle  est  la  grande 
époque  du  développement  de  la  poésie 
chrétienne,  le  moment  où  commencent 
à  s'épanouir  de  toutes  parts  à  l'air  du 
monde  les  rêves  mystiques  du  cloître. 
C'est  le  temps  des  créations  idéales,  celui 
où  se  réalisent  sur  tous  les  points  et 
dans  toutes  les  sphères  les  spéculations 
des  âges  antérieurs.  C'est  la  période  la 
plus  brillante  du  règne  de  l'Evangile, 

reste  purement  imaginaire,  est  l'une  des  crcalions 
les  plus  curieuses  du  moyen  âge.  Nulle  conception 
n'a  été  plus  populaire.  Il  n'y  avait  pas  d'église  ,  il  y 
a  cinquante  ans  ,  qui  n'offrît ,  peinte  ou  sculptée  , 
l'image  de  cet  bomme  colossal  qui  porte  le  Christ 
sur  ses  épaules  à  travers  les  flots.  L'aspect  mon- 
strueux que  lui  avaient  donné  presque  parloui  les 
artistes  do  la  décadence  ,  a  fait  proscrire  ce  groupo 
dont  l'attitude  et  les  dimensions  cflraynient  les  en- 
fans.  On  ne  le  rencontre  presque  plus  nulle  pari, 
et  là  où  il  subsiste  encore  par  hasard  ,  on  en  ignore 
la  signification.  L'interprétation  de  ce  symbole,  qui, 
dan»  les  conceptions  de  la  poésie  chrétienne  ,  se 
place  au  pôle  opposé  du  Jiiif-Krrant ,  pourrait  de- 
venir l'objet  d'un  travail  intéressant.  Déjà  les  frères 
Boisseréo  en  ont  reproduit  dans  leur  Musée  du 
moyen  dgf  rescjuisse  primitive.  Espérons  qu'il  se 
trouvera  un  sa  vaut  chréiicii  pour  nous  en  ré\éler  le 
sens. 

(l)  Trois  auteurs  alleuiaiuls  se  sont  occupés  de  la 
légende  du  Juif-Errant  sans  beaucoup  rédairrir. 
Voyez  rhilt»  ,  ^rlelrma  hi-iloricr  dcJuihro  itnvti<r~ 
(ali  ;  Witleniberg  ,  10G8  ,  in-1".  —  Srhultî  ,  OisseV' 
(atio  de  Jtidœo  non  morlali;  Regiom.,  IG<»».  — 
\iil(Mi,  lUsserf.  in  (jud  Icpidam  fabulnm  de  Jud<VO 
tmmutliili  examinai j  Ueliusl.,  17JG,ia-l". 


91 


rOLSIE  RELIGIEUSE.  —  CYCLE  DES  ArOCRYniES, 


celle  où  Ips  cpiivroschriUicnncs  s'emprei- 
gnent pins  pirficiili^remenl  du  double 
carachMT  de  la  force  cl  de  rainour. 

La  ié^'cjid*'  (lu  .Uiif-Errant  n'accnserait 
pas  le  treizième  siècle  par  sa  concop- 
tion,  (ju'i'ile  le  iMi>pplIt'rait  toujours  par 
la  vive  charité  qu'elle  respire.  La  bien- 
veillance et  la  compassion  font  en  effet 
le  trait  distinctif  de  ee  tableau  d'une  race 
pour  laquelle  il  semble  qu'on  ne  devrait 
rencontrer,  h  une  telle  distance,  que 
l'horreur  et  le  mépris.  TSul  sentiment 
d'ai°;reur  ou  de  dédain  ne  perce  dans  le 
récit  symbolique  de  ses  destinées.  L'é- 
crivain chrétien  est  non  seulement  sans 
liel  pour  Ahasvérus  .  mais  il  s'intéresse  à 
ses  aventures  et  s'attendrit  visiblement 
sur  ses  maux.  A  la  vérité,  Ahasvérus  est 
un  Juif  plein  de  respect  pour  les  évéques, 
qui  leur  parle  avec  politesse  et  suit  leurs 
sermons  à  l'église.  Mais  ,  bien  qu'il  se 
frappe  la  poitrine  à  la  lecture  de  l'Évan- 
gile .  et  qu'il  reconnaisse  que  Jésus  était 
la  bonté  môme,  il  n'en  reste  pas  moins 
au  fond  dans  son  impénitence  et  son  in- 
crédulité. L'intérêt  que  prend  le  légen- 
daire à  son  sort  est  donc  bien  réellement 
gratuit.  C'est  le  fait  de  cet  ardent  amour 
de  I  homme  qui .  à  la  même  époque,  fai- 
sait agiter  la  question  du  salut  de  Platon 
et  des  sages  de  la  Grèce,  et  dont  la  cha- 
leureuse exubérance  nous  a  déjà  frap- 
pés dans  la  partie  de  la  légende  de 
saint  Brcndcn  ,  relative  à  Judas  Isca- 
riolh. 

Il  faut  ravouer  pourlanl,  ce  dernier 
n'est  pas  traité  ici  avec  autauL  de  Uiisé- 
ricorde  (]ue  dans  la  légende  que  nous 
rappelons.  Sa  vie  ,  qui  fait  le  principal 
épisode  de  celle  du  Juif- Errant,  forme 
avec  elle  un  contraste  qui  ne  nous  semble 
pas  sans  intention.  Ahasvérus  est  un 
homme  ardent,  rempli  de  préjugés,  de 
violence  ei  d'orgueil  ;  mais  c'est  d'ailleurs 
un  artisan  sincère  et  probe.,  pour  lecjuel 
on  se  sent  dispos*;  au  pardon.  Judas,  au 
contraire,  est  une  créature  infAme.  un 
être  aux  instincts  vils  et  bas,  qui  n  ins- 
pire que  répugnance  et  dégoût.  Le  rap- 
prochenient  de  ces  deux  types  juifs  dans 
un  même  récit  avait  évideuiunMit  une  si- 
gnification. Si  nous  conjecturons  bien  , 
il  exprimajl  la  distinction  qu'on  faisait 
au  moyen  âge  entre  les  Juifs.  Ahasvérus 
icprèsculjit  ic  Jui[  aveugle,  maib  iiou- 


nète  homme,  pour  lequel  on  espérait  le 
salut .  à  la  fin  des  temps;  Judas  Isca- 
riolli  figurait  le  Juif  menteur,  traître 
et  cupide,  pour  lequel  il  n'y  avait  point 
de  pitié,  même  dans  les  trésors  de  la 
charité  divine.  Ainsi  serait  expliquée,  si 
cette  interprétation  était  juste  ,  l'espèce 
de  contradiction  qui  pouvait  exister,  au 
premier  coup  d'œil.  entre  la  bienveillance 
pour  les  Juifs  qu'atteste  la  légende,  et  la 
haine  que  révèle  l'histoire.  Il  y  avait  deux 
hommes  dans  le  Juif  du  moyen  âge, 
Ahasvérus  et  Judas  Iscarioth.  C'est  Ju- 
das qu'on  proscrivait  et  qu'on  humiliait  ; 
c'est  Ahasvérus  qu'on  faisait  associer  au 
festin  épiscopal  et  dont  on  plaignait  l'in- 
fortune. 

Ce  mot  de  festin,  que  nous  venons 
d'écrire,  fait  allusion  au  début  de  notre 
légende.  C'est  dans  un  repas,  en  effet,  se- 
lon la  fiction  toute  germanique  de  l'au- 
teur, qu'elle  est  censée  être  racontée  par 
le  Juif-Errant  lui-même. 

<  L'an  cle  notre  Seigneur  1500,  1600,  ou 
1700  (la  date  varie  avec  les  éditions,  qui 
ont  toutes  la  prétention  de  rapprocher 
l'événement  et  d'en  faire  une  histoire 
contemporaine),  l'évêquedeSlewich  voya- 
geait par  le  pays  de  Wittemberg,  allant 
à  Hambourg,  pour  de  là,  se  rendre  dans 
une  petite  ville  nommée  Salen,  et  visiter 
un  de  ses  amis  appelé  Franciscus  Eysen, 
théologien  et  homme  d'un  grand  es- 
prit (1).  Après  s'être  complimentés,  les 
deux  amis  se  mirent  à  discourir  de  contro- 
verse. Le  discours  étant  tombé  sur  la  pré- 
dication, M.  Franciscus  Eysen  dit  les  pa- 
roles suivantes  :  i  Messieurs, comme  vous 
savez  que,  selon  mon  devoir  ,  je  suis  ob- 
ligé de  faire  mon  sermon  lundi  prochain, 
qui  est  la  fête  des  trois  llois,  j'invite  toute 
la  compagnie  à  s'y  trouver.  Vous  me  fe- 
rez un  sensible  plaisir.  Si  vous  voyez 
quelque  chose  i  corriger  dans  ma  pro- 
duction, je  vous  prie  de  m'en  faire  part; 
je  le  recevrai  comme  venant  de  nies  meil- 
leurs amis.  »' 

L'auteur  ajoute  que  ,  le  jour  du  ser- 


(I)  Nous  reproduisons,  on  l'épurant  des  faatcs 
de  lan[;ue  dont  l'onl  surrhargée  les  différtn»  édi- 
it'urs  ,  la  tradaclion  abri{^ée  de  la  légende  du  fuif- 
Lrrant ,  publiée  en  langage  vulgaire,  vers  la  fin  du 

51  i/ume  sitcle.  et  (lu'oiU  (  opiéc  en  rallérani  les  im- 
piiUicuiâ  pvu  ftcrupuleux  de  U  JiibUolkiijM  PUuç. 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


ds 


mon  venu  ,  les  amis  tinrent  parole,  et  se 
trouvèrent  tous  au  pied  de  la  chaire  du 
prédicateur,  qui  lit  merveille.  Durant  le 
sermon ,  monseigneur  de  SIewicIi ,  qui 
apparemment  n'y  donnait  pas  toute  son 
attention  ,  avisa  un  homme  fort  vieux , 
ayant  une  grande  barbe  blanche ,  et  qui 
paraissait  suivre  le  prédicateur  avec  un 
vif  intérêt.  Chaque  fois  qu'il  entendait  le 
nom  de  Jésus ,  il  se  frappait  la  poitrine 
et  poussait  de  profonds  gémissemens. 
L'évéque,  pensant  que  cet  homme  ex- 
traordinaire avait  quelque  chagrin  mor- 
tel sur  le  cœur,  chargea  un  de  ses  domes- 
tiques ,  à  qui  il  le  montra ,  de  le  suivre 
avec  soin  quand  il  sortirait  de  l'église,  et 
de  l'inviter  à  venir  à  la  maison  de  M.  Ey- 
sen.  L'étranger  se  rendit  sans  difficulté 
à  l'invitation  du  prélat,  qu'il  trouva  à 
table  avec  ses  nombreux  convives.  Il  fit 
d'abord  quelques  difficultés  pour  répon- 
dre aux  questions  de  l'évéque  ;  mais , 
pressé  par  ses  sollicitations  et  celles  des 
convives  ,  le  Juif-Errant  (car  c'était  lui) , 
touché  de  cette  bonne  hospitalité  germa- 
nique ,  consentit  à  s'asseoir  à  côté  de  l'é- 
véque de  Slewich,  et  à  raconter  son  his- 
toire. Nous  allons  le  laisser  parler.  Le 
récit  de  ses  jeux  d'enfant  va  amener  une 
ingénieuse  et  touchante  légende  sur  l'o- 
rigine du.  bois  de  la  croix. 


CHAPITRE  II. 


La  naissaDce  et  les  premières  années  du  Juif- 
Errant. 


I  Je  suis  né  de  la  tribu  de  Nephlali , 
après  la  création  du  monde  .'J002,  trois 
années  avant  que  notre  roi  ilérode  fît 
mourir  ses  deux  cnfans  Alexandre  et 
Arislobule,  par  ordre  de  l'empereur  Au- 
guste. jMon  nom  est  Ahasvérus.  JMon  père 
était  charpentier  de  son  métier;  ma  mère 
était  couturière,  elle  travaillait  aux  ba- 
bils des  lévites,  lesquels  elle  savait  bro- 
der en  perfection;  mes  parens  me  tirent 
apprendre  à  lire  et  à  écrire  ,  et  quand  je 
fus  un  peu  plus  avancé  en  Age,  on  me 
donna  ù  lire  le  livre  de  la  loi  et  celui  des 
prophètes.  Outre  ces  livres  qu'on  me 
donna,  mon  père  en  avait  un  grajul  qui 
étuil  vieux  cl  relie  cnpaieUcmin.  dont  il 


avait  hérité  de  ses  ancêtres  ,  dans  lequel 
j'ai  lu  des  choses  admirables;  je  vous  en 
dirai  quelque  peu  ,  à  cause  qu'il  touche 
à  mon  histoire. 

«  Quand  notre  premier  père  Adam  et 
sa  femme  Eve  eurent  deux  enfans  ,  savoir 
Gain  et  Abel  ,  ils  crurent  qu'un  de  ces 
deux  enfans  serait  le  Messie,  et  qu'il  leur 
pardonnerait  le  péché  de  désobéissance. 
Leur  espérance  s'évanouit  bientôt,  car 
Caïn  tua  son  frère  Abel ,  pour  laquelle 
mort  Adam  pieu  ra  pendant  cent  ans. 
Enfin,  ayant  encore  eu  plusieurs  enfans, 
fils  et  filles ,  et  voyant  que  le  temps  de  sa 
mort  approchait,  il  appela  son  jeune  fils 
Seth  ,  et  lui  dit  :  Allez  vous-en  au  Paradis 
terrestre  ,  et  demandez  à  l'ange  Gabriel, 
qui  est  avec  une  épée  flamboyante  pour 
le  garder,  qu'il  me  laisse  encore  une  fois 
entrer  dedans  avant  de  mourir.  Seth,  qui 
ignorait  tout  cela,  s'y  en  alla,  trouva 
l'ange  comme  il  lui  avait  dit,  et  fit  son 
message.  Mais  l'ange  lui  dit  :  Votre  père, 
ni  vous,  ni  vos  descendans  n'entreront 
jamais  dans  le  Paradis  terrestre ,  mais 
bien  dans  le  céleste.  Ayant  dit  cela,  il  lui 
laissa  voir  de  loin  ce  charmant  lieu  de 
beauté,  où  son  père  et  sa  mère  avaient 
demeuré,  et  où  ils  avaient  commis  le  pé- 
ché de  désobéissance. 

»(  Quand  Seth  eut  vu  ce  charmant  sé- 
jour, il  en  fut  surpris  et  en  eut  une  telle 
tristesse  qu'il  se  mit  à  pleurer.  Sa  dou- 
leur fut  fort  vive;  il  s'en  alla;  mais 
l'ange  le  rappela  et  lui  dit  :  f^otre  pire 
doit  bientôt  mourir  ;  tenez  j  voilà  trois 
pcpins  du  fruit  de  L'arbre  de  fendu  ,  ci 
lorsque  votre  pcrc  sera  mort  j  mettez  ces 
trois  pépins  sur  sa  langue,  et  enterrcz-lc 
ainsi.  Et  puis  Seth  s'«'n  alla,  et  accomplit 
avec  exactitude  tout  ce  que  l'ange  lui 
avait  commandé. 

11  faut  savoir  qu'au  même  endroit  où 
Adam  fut  enterre,  quelque  temps  .ipiès 
il  crût  trois  arbres ,  qui ,  avec  le  temps  , 
vinrent  toujours  de  plus  en  plus  grands 
jusqu'ù  ce  (|u'ils  portèrent  leur  fruit,  qui 
était  si  beau  à  voir,  qu'on  ne  pouvait  rien 
souhaiter  de  plus  agréable  A  la  vue;  mais 
il  était  amer  au  goût  et  fort  sablonneux  ; 
il  n'était  pas  mangeable  :  c'est  pour  cela 
que  ces  arbres  demeurèrent  là ,  et  qu'on 
n'en  lit  aucun  cas. 

.  Quand  nos  ancêtres  fui  eut  menés  es- 
clavci  eu  i^ovpte,  Moisc  vit  une  forêt  ar- 


96 


rOÉSIE  RELIGIEUSE.  -  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


dente  iti  où  il  parla  h  Dieu  :  c'est  daus 
cette  inénie  lort'l  qu'il  prit  la  verj^e  avec 
laquelle  il  fU  tant  de  prodi^^es,  comine  en 
présence  de  Pliaraon  il  lit  chanj^'er  celte 
verge  en  serpent ,  lit  ouvrir  la  mer ,  lit 
sortir  une  fontaine  hors  d'un  rocher,  et 
beaucoup  d'autres  miracles  (pie  vous 
pouvez  lire  dans  la  sainte  Ecriture. 

u  Quaml  nos  pères  furent  venus  dans  la 
Terre  promise,  ils  commencèrent  à  hAtir 
des  villes  et  de  grands  chAteaiix  pour  se 
défendre  contre  leurs  ennemis  :  il  faut 
savoir  que  lesdits  arbres  dont  nous  avons 
ci-devant  fait  mention,  étaient  encore  en 
leur  même  endroit:  ils  étaient  sur  une 
montagne  où  la  ville  de  Jérusalem  fut 
bAtie,  et  ces  arbres  demeurèrent  hors 
des  murailles  de  la  ville  ,  jusqu'à  ce  que 
le  Roi-Prophète  ,  David ,  après  la  mort 
du  roi  Saiil,  les  ht  entourer  de  murailles, 
et  ht  bAlir  auprès  une  demeure  pour  lui, 
à  cause  que  les  fruits  de  ces  arbres  étaient 
extrêmement  beaux  à  la  vue ,  et  qu'il  ne 
se  pouvait    rien  voir  d'aussi  charmant. 
Une  fois,  ayant  cueilli  trois  de  ces  pom- 
mes, il  en  coupa  une  en  deux;  il  n'y 
trouva  autre  chose  que  de  la  terre  ;  dans 
la  deuxième  il  y  trouva  écrit  :  Chasche- 
c'rt^,  c'est-à-dire,  il  accepte  ceci  en  amour i 
dans  la  troisième  il  trouva  toute  la  pas- 
sion de  rsotre-Seigneur  Jésus-Christ,  la- 
quelle le  l\oi-Prophète  avait  prédite  dans 
ses  Psaumes.  Enfin ,  pour  abréger  l'his- 
toire .  après  différentes  guerres  entre  les 
rois  d'Israël  et  d'autres  pays ,  la  ville  de 
Jérusalem  fut  détruite  de  fond  en  com- 
ble ,   après   avoir    été    ruinée   plusieurs 
fois.  J^e  palais  de  David  était  sur  ladite 
montagne,  et  lesdits  arbres  éloignés  de 
ladite  ville  d  un  quart  de  lieue  ;  et  cela 
est  demeuré  dans  son  entier  jusqu'à  ce 
qu'Antipater.  père  du  roi  llérode  (1) .  fit 
abattre  le  palais  et  lesdits  arbres  en  l'an 
3î).3(),  pour  rendre  le  terrain  plus  spa- 
cieux, qui  était  un  endroit  destiné  à  faire 
mourir  les  malfaiteurs  ;  et  celte  monta- 
gne fut  appelée  C.olf^ola.  Lesdits  arbres 
furent  menés  dans  la  ville  de  Jérusalem, 
proche  du  Temple,  contre  une  grande 
murailic,  où  je  me  suis  assis  plusieurs 
foisdessus,  ctoù  j'aijouéavec  mescamara 

(I)  Erreuk  hisloriquo.  Ifc.roile  1  n'clail  pas  fils 
d'Antipalcr,  maM  son  ncvrvi.  Il  avail  eu  pour  père 
Aridlobulc  ;  lib  d  U(.iodc-lc-(jraud. 


des  plus  de  mille  fois.  Ce  sont  les  mêmes 
arbres  qui  ont  servi  à  faire  la  croix  où 
iNotre  Seigneur  Jésus-Christ  a  été  cru- 
cilié.  » 

Jj'idée  de  faire  mourir  le  Sauveur  des 
hommes  sur  une  croix  provenant  d'un 
pépin  de  l'arbre  fatal  dont  le  fruit  avait 
séduit  et  perdu  le  genre  humain  dans  ses 
auteurs;  l'idée  plus  ingénieuse  encore 
de  faire  croître  ce  pépin  dans  la  cendre 
de  nos  premiers  parens  ,  nous  a  toujours 
paru  l'une  des  plus  attachantes  imagina- 
tions de  la  poésie  du  moyen  âge.  On  la 
verra  s'embellir  plus  tard,  quand  l'au- 
teur, racontant  la  passion  de  Jésus-Christ, 
nous  montrera  la  croix  ,  faite  de  l'arbre 
qui  avait  crû  sur  la  tombe  d'Adam  et  s'é- 
tait nourri  de  sa  substance  ,  s'élever  sur 
cette  même  tombe,  et  le  sang  divin  du 
Rédempteur  couler  jusqu'à  la  cendre  gla- 
cée du  père  des  hommes  et  la  ranimer. 
Mais  revenons ,  pour  le  moment,  à  l'his- 
toire du  Juif- Errant  ;  elle  renferme  en- 
core quelques  détails  mythiques  intéres- 
sans. 

Ahasvérus  avait  neuf  ans  quand  un 
jour  il  entendit  son  père  dire  à  sa  mère 
qu'il  venait  d'arriver  à  Jérusalem  trois 
rois,  qui  cherchaient  après  un  roi  nou- 
vellement né  ,  qu'ils  voulaient  adorer. 
Il  courut  après  eux,  dit-il,  et  les  at- 
teignit au  moment  où  ils  allaient  entrer 
à  Bethléem.  11  les  décrit  comme  nous  les 
représentent  tous  les  tableaux  du  moyen 
Age  :  les  deux  premiers  grands  et  forts , 
le  troisième  d'une  stature  ordinaire  avec 
le  teint  noir  et  la  figure  africaine.  De  ce 
moment  jusqu'à  la  fuite  en  Egypte,  le  ré- 
cit d'Ahasvérus  ne  contient  rien  d'impor- 
tant ou  qui  ne  soit  dans  les  Évangiles. 
Mais  le  voyage  de  la  sainte  famille  à 
travers  le  désert  est  plein  de  ciconstan- 
ces  merveilleuses,  empruntées  sans  doute 
à  quelque  évangile  apocryphe  ,  qui  doit 
n'être  pas  arrivé  jusqu'à  nous  ;  car  , 
à  quelques  exceptions  près ,  nous  ne  les 
avons  trouvées  dans  aucun  des  recueils 
connus. 

(1)  Celte  tradition  des  trois  rois  ne  proure  pas 
•lu  tout ,  comme  on  a  touIu  le  dire  ,  la  date  relative- 
ment récente  de  la  légende  du  Juil-lirranl,  puisqu'il 
est  prouvé  qu'elle  remunlo,  dans  tous  ses  détails,  aux 
niiquièmc  et  sixième  sièc  les  de  PiicUse.  Voy.  Thilo, 
Cudcu.  afocr>jj)hut ,  p.  3o8. 


PAR  M.  DOUHAIKE. 


97 


<i  Quand  la  sainte  famille  partit  pour 
s'en  aller  en  Egypte  ,  dit  Ahasvérus ,  il 
faut  savoir  que  Marie  ,  regardant  de 
temps  en  temps  derrière  elle ,  aper- 
çut des  soldats  qui  venaient  ;  elle  en 
eut  une  telle  épouvante  qu'elle  fût 
tombée  de  son  âne  ,  si  Joseph  ne  l'eût 
secourue.  Ils  aperçurent  un  grand 
chêne  sous  lequel  ils  s'allèrent  promp- 
tement  cacher;  et  sitôt  qu'ils  furent 
dessous ,  les  branches  du  chêne  s'a- 
baissèrent ,  et  par  ainsi  ils  furent  cou- 
verts :  les  soldats  passèrent  leur  chemin 
sans  apercevoir  la  sainte  famille  ;  quand 
ces  assassins  furent  passés  ,  les  branches 
de  l'arbre  se  dressèrent  comme  aupara- 
vant ,  et  la  sainte  famille  poursuivit  son 
voyage. 

«  Le  jour  après  ils  vinrent  dans  le  dé- 
sert ;  ayant  fait  un  assez  grand  chemin  , 
ils  eurent  une  nouvelle  alarme ,  voyant 
qu'il  sortait  hors  d'un  trou  deux  assas- 
sins ,  qui  prirent  d'abord  Joseph  et  Ma- 
rie avec  son  enfant,  et  les  menèrent  un 
peu  à  l'écart,  où  ces  voleurs  avaient  leur 
demeure  ,•  ils  demandèrent  à  Joseph  et  à 
Marie  d'où    ils    étaient?  Marie   devint 
toute  troublée.  Dans  cet  instant ,  Jésus 
regarda  ces  voleurs  avec  une  mine  riante, 
et  leur  toucha  tellement  le  cœur,  qu'in- 
continent il  fit  délier  Joseph,  car  quand 
ils  le  prirent  ils  le  lièrent  d'abord.  Un 
d'eux  commanda  à  sa  femme  d'apporter 
un  linge  blanc  pour  l'Enfant-Jésus,  et  fit 
donner  à  boire  et  à  manger  à  Joseph  et 
à  Marie.  Il  faut  savoir  que  la  femme  de 
ce  voleur  avait  un  enfant  hydropique,  et 
comme  elle  avait  pris  l'Enfant-Jésus  et 
l'avait  lavé  et  mis  de  nouveaux  linges, 
elle  en  lit  autant  au  sien;  mais  voyez 
tout  à  coup  quel  miracle  ;  la  mère  n'eut 
pas  plus  tôt  lavé  son  fils  dans  la  même 
eau  où  Jésus  avait  été  lavé,  que  voilà 
l'enfant  guéri  :  le  voleur  et  sa  femme  fu- 
rent bien  surpris  de  voir  une  telle  chose. 
Joseph  et  Marie  furent  bien  servis  ,  et  on 
leur  donna  la  meilleure  chambre  pour 
se  reposer;  le  lendemain  au  malin,   le 
voleur  hîur  donna  à  déjeûner,   mit   iMa- 
rie  dessus  son  Ane,  les  conduisit  jusqu'à 
ce  qu'ils  furent  sur  \o.  grand  clioinin  ,  cl 
leur  souhaita  un  bon  voyage.  Il  adressa 
ces  paroles  à  Jésus  :  «  Seigneur  .j  e  crois 
pour  certain  que  vous  êtes  plus  (prun 
houune ,  car  je  n'ai  pas  eu  le  cœur  de 


vous  tuer;  vous  êtes  les  premiers  gens 
qui  soient  sortis  de  ma  maison  en  bonne 
santé  ,  et  pour  cela  ,  Seigneur  ,  ressouve- 
nez-vous de  moi  et  de  ma  misérable  vie,  > 
et  il  s'en  alla  en  pleurant.  Celui-ci  est  le 
môme  voleur  ,  selon  le  témoignage  de  la 
sainte  Vierge,  qui  fut  crucifié  avec  Jé- 
sus ,  et  qui  dit  :  Seigneur ,  ressouvenez- 
vous  de  moi  quand  vous  serez  dans  votre 
royaume. 

<  La  sainte  Famille,  poursuivant  son 
voyage ,  arriva  hors  du  désert  environ 
midi;  Marie  descendit  de  son  âne  pour 
prendre  quelque  peu  de  repos ,  à  cause 
qu'elle  était  fort  fatiguée;  elle  se  mit  à 
l'ombre  sous  un  dattier  ,  pendant  que 
Joseph  s'en  fut  chercher  quelque  peu 
d'herbe  pour  son  âne.  Marie  regardant 
en  haut  de  l'arbre,  vit  que  les  dattes 
étaient  mûres,  et  comme  ce  fruit  parais- 
sait fort  beau,  elle  aurait  bien  souhaité 
d'en  manger;  mais  elle  ne  pouvait  pas  y 
atteindre,  à  cause  que  les  branches  étaient 
trop  hautes;  mais  comme  elle  avait  un 
grand  désir  de  manger  de  ce  fruit ,  voilà 
qu'une  branche  de  cet  arbre  s'abaisse 
jusque  sur  son  giron  :  elle  en  cueillit  tant 
qu'elle  en  voulut  :  Marie  et  Joseph  en  ii- 
rent  leur  repas.  La  datte  est  un  fruit  à 
peu  près  comme  les  citrons ,  mais  un  peu 
plus  grand  ,  approchant  du  goût  des 
oranges. 

«  Enfin,  ils  poursuivirent  leur  chemin, 
il  faut  savoir  que  le  pays  d'Egypte  est 
éloigné  de  la  Judée  de  seize  journées  d'un 
homme  qui  sait  raisonnablement  mar- 
cher; étant  arrivés  eu  Egypte,  parfont 
où  la  sainte  Famille  passa,  tous  les  faux 
dieux  d'Egypte  tombèrent  à  la  renverse; 
quantité  d'Egyplious  vinrent  adorer  la 
sainte  Famille;  d'autres  Ei^yptiens  vin- 
rent réprimander  leurs  gens  de  ce  qu'ils 
se  prosternaient  en  terre  pour  des  gens 
qui  n'étaient  pas  plus  qu'eux  :  mais  ceux- 
ci  leur  répondirent  :  iVcv  dicu.r  sont  tom- 
bés en  leur  présence,  jwnrquoi  ne  ferions- 
nous  pas  de  f/iérne.'  Après  quelque  ten^ps 
de  séjour  en  Egypte,  un  ange  apparut  à 
Joseph  dans  sou  sommeil,  et  lui  com- 
manda de  retourner  en  Judée,  où  le  roi 
lléiode  était  mort  misérablement. 

Les  circonstances  que  nous  venons  de 
rapporter  ne  se  renconlrent  pas  dans 
tontes  les  éditions  de  la  légeiuii-.  l'.lles 
manquent  nolamiuenl  dans  tous  les  excni- 


98 


ror.sîn  reltcteuse.  — 


plaires  d'une  dalo  un  pcMi  récenle.  l*ro- 
bablenient  ellesaiiroul  paru  trop  apocry- 
phes aux  niodcnies  cclileurs  de  la  IhbUo- 
ihi-ijiic  JJlcuc.  Ces  messieurs  sont  si  scru- 
puleux d'habilude! 

I  ISous  ne  suivrons  pas  yMiasvérus  dans 
sa  narration,  qui  en  beaucoup  d'endroils 
manque  dinh^rîl,  bien  ([u'il  y  soil  pres- 
que exclusiveuienl  question  de  Jésus  et 
(le  ses  parons,  l.e  l)on  U'^j^endaire  qui  le 
fait  parler  trouve  aux  petits  détails  de  la 
vie  de  famille  un  charme  qui  ne  serait 
pas  goûté  par  tout  le  monde.  JNous  ve- 
nons immédiatement  aux  scènes  de  la 
Passion,  dont  le  récit  amène  l'affreuse 
légende  de  Juiias  Iscariolh,  cet  autre  type 
du  Juif  déicide. 

*  Je  vous  conterai  sa  généalogie,  dit 
Ahasvérus.  Son  pore  était  sorti  de  la 
Iribu  de  r»uben  ;  il  était  jardinier,  et  il 
faisait  quelque  négoce  en  terre  et  en  ar- 
bres. (^)uand  la  mère  fut  enceinte  de  son 
dernier  enfant,  qui  était  ce  même  Judas, 
elle  songea  qu'elle  enfanterait  un  enfant 
qui  avait  une  couronne  en  sa  main,  la- 
quelle couronne  il  jetait  en  terre  et  bri- 
sait avec  ses  pieds.  De  là,  ce  même  en- 
fant alla  près  de  son  père,  qu'il  tua. 
Quand  cela  fut  fait,  il  s'en  alla  au  tem- 
ple, où  il  brisa  tous  les  ornemens ,  vo- 
lant tout  ce  qui  était  de  quelque  valeur, 
et  puis  s'en  alla. 

«  Sa  mère  étant  éveillée  et  fort  alarjnée 
d'un  si  terrible  rêve,  le  conta  à  son  mari, 
qui  alla  demander  partout  ce  que  pou- 
vait signifier  un  tel  songe;  à  la  lin  on 
lui  dit  (|ue  cela  signifiait  (fii'il  aurail  un 
fils  i/ui  tuerait  un  roi  cl  son  pcie,  et  au- 
rait une  si  grande  avarice  pour  amasser 
de  l'argent,  qu'il  ferait  toutes  les  nic- 
chanceti's  imaginables . 

i  Quand  le  père  de  Judas  eut  entendu 
cela,  il  fut  fort  triste;  et  pour  éviter  un 
si  grand  malheur,  lui  et  sa  femme  pri- 
rent resolution  entre  eux  que  dès  le  mo- 
ment ((ue  l'enfant  sérail  né  de  le  mettre 
dans  une  cassette  sur  une  rivièio,  afin 
que  le  courant  de  l'eau  l'emmenAt.  C(;la 
arriva  connue  ils  avaient  projeté  :  Judas, 
étant  Agé  de  dix  jours,  fut  porté  par  son 
père  dans  la  rivière  du  Jourdain,  laquelle 
se  décharge  dans  la  mer  Méditerranc-e  (1  ). 
Cette  cassette  dans  laquelle  était  Judas 

Cl)  Ou  sa  il  4uiour<l'liai  qu  au  lieu  Uo  ne  rcudrc 


CYCLK  DES  APOCRYPHES, 

fut  poussée  par  le  vent  dans  l'île  de  Can- 
die. J^e  roi  de  cette  île  se  promenant  avec 
sa  femme,  apercent  cette  cassette  llotter 
sur  l'eau.  11  lu  lit  chercher  pour  voir  ce 
qu'il  y  avait  dedans.  Elle  fut  ouverte,  et 
on  y  trouva  un  bel  enfant,  auquel  on 
donna  quelque  rafraîchissement  pour  le 
fortifier,  parce  qu'il  était  très  faible.  Le 
roi  donna  ordre  qu'il  fut  élevé.  Quand  il 
eut  atteint  Tûge  de  six  ans,  il  le  fit  nom- 
mer Judas,  parce  qu'on  voyait  à  seshabil- 
lemens  que  c'était  un  enfant  juif. 

<  Judas  fut  élevé  avec  le  fils  du  roi 
pour  lui  servir  de  compagnie.  Le  jeune 
prince  était  d'un  an  plus  vieux  que  Ju- 
das. Quand  ils  vinrent  plus  en  âge,  il  re- 
marqua que  Judas  dérobait  de  l'argent 
ou  quelque  autre  chose ,  et  par  ainsi  qu'il 
s'accoutumait  à  voler.  Le  jeune  prince  le 
dit  au  roi  son  père,  lequel  fit  appeler 
Judas,  et  le  fit  incontinent  fouiller.  On 
lui  trouva  de  l'argent,  des  bagues  de 
grand  prix  et  quelques  joyaux,  qu'il 
avait  pris  à  la  reine  et  au  prince.  Le  roi 
le  fit  fouetter,  et  lui  dit  :  f^ous  n'ctcs  pas 
mon  fils, encore  que  vous  en  portiez  le 
nota  ;  vous  n'êtes  qu'un  enfant  trouvé  que 
l'on  a  tiré  de  Veau ,  et  vous  n'avez  été 
élevé  à  la  cour  que  par  charité.  Judas,  à 
ces  paroles,  eut  une  telle  rage  au  cœur 
de  n'être  point  ce  qu'il  pensait  être ,  qu'il 
prit  la  résolution  d'en  tirer  vengeance. 
S'imaginant  que  le  jeune  prince  était 
cause  de  son  malheur,  il  épia  le  temps  et 
comment  il  s'y  prendrait.  L'occasion  se 
présenta  bientôt.  Étant  allés  se  prome- 
ner ensemble,  et  arrivant  dans  un  petit 
bois,  il  prit  une  bûche,  et  lui  en  donna 
un  si  grand  coup  sur  la  tête  qu'il  le  tua. 
Ayant  fait  cela,  il  prit  la  fuite  du  côté  de 
la  mer,  où  il  trouva  un  vaisseau  qui  al- 
lait en  lOgyplej  de  là  il  revint  ^  pied  à 
Jérusalem  ,  où  il  trouva  l'occasion  de  se 
mettre  au  service  chez  un  grand  sei- 
gneur, parce  qii'il  était  circoncis,  ce 
qu'il  ne  savait  pas  lui-même.  On  lui  ap- 
prit la  loi  des  Juifs  et  les  coutumes  dis- 
raid. 

«Quelque  temps  après,  son  maître 
l'envoya  acheter  de.»  pommes,  et  lui  en- 
seigna la  maison.  Celait  justement  celle 
de  son  père;  mais  il   ne  la  connaissait 

dans  la  lUi-rfil^rranée ,  le  Jotiidaia  SO  décharge  tout 
JiDlilcmcnl  duiii  la  Ittcr-Morle. 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


99 


pas  ;  et  comme  il  avait  toujours  envie 
d'amasser  de  l'argent,  il  monta  sur  la 
muraille  du  jardin,  et  commença  à  cueil- 
lir des  pommes.  Son  père  se  trouvant  là 
par  hasard,  lui  dit  :  Pourquoi  venez-vous 
me  voler  mes  pommes?  et  lui  dit  encore 
quelques  autres  paroles  piquantes.  De 
quoi  Judas  entra  en  fureur,  le  prit  par  la 
tête,  et  lui  donna  tant  de  coups  qu'il  le 
laissa  pour  mort  :  puis  il  prit  ses  pom- 
mes ,  et  s'en  alla.  Le  lendemain  ,  sa  mère 
vint  faire  ses  plaintes  à  son  maître,  et 
lui  dit  que  son  mari  était  à  la  mort  des 
coups  que  Judas  lui  avaitdonnés.  D'abord 
on  le  mit  en  justice,  et  on  porta  contre  lui 
cette  sentence,  que  d'abord  que  le  blessé 
serait  mort  il  épouserait  la  veuve  :  ce  qui 
est  arrivé  peu  de  temps  après.  Par  ainsi 
Judas  se  maria  avec  sa  propre  mère,  et 
puis  on  lui  donna  le  surnom  à'Iscariothy 
qui  signifie  en  notre  langue  ;;ze;^r^r/e/' ou 
homicide.  Il  vécut  long-temps  avec  sa 
mère,  et  a  été  connu  sous  le  nom  de 
Judas  Iscarioth. 

€  Judas  vivant  ainsi  avec  sa  mère,  il 
arriva  qu'allant  se  coucher  et  ôtant  ses 
bas .  sa  mère  aperçut  que  les  deux  doigts 
d'un  pied  étaient  attachés  ensemble.  Elle 
lit  un  grand  cri  en  disant  ;  O  Seigneur! 
je  vois  que  mon  songe  n'est  que  trop  vé- 
ritable et  qu'il  est  accompli  ;  car  les  or- 
teils de  l'enfant  qu'ils  avaient  mis  en  la 
rivière  étaient  aussi  ensemble;  et  plus 
cette  femme  regarda  Judas,  plus  elle 
trouva  en  sa  physionomie  que  c'était  son 
lils;  et  ce  qui  le  vérifia  encore  mieux, 
c'était  une  tache  grise  qu'il  avait  aux 
tempes  comme  son  enfant  avait  pareille- 
ment; et  voilà  comme  Judas  fut  re- 
connu. » 

Ce  mélange  do  souvenirs  juifs  et 
païens,  cet  amalgame  d'horreurs  em- 
pruntées à  l'histoire  d'iJIùlipo,  de  Moïse 
et  de  Pilale,  caractérise  à  merveille  le 
moyen  ûge,  où  toutes  les  traditions  llot- 
taient  confuses,  et  où  l'imagination  des 
écrivains  faisait  arme  de  tout.  S'agit-il 
pour  eux  d'un  grand  roi  à  mettre  en 
scène?  Vile ,  le  trouvère  se  met  à  l'œu- 
vre ;  il  invoque  son  érudition,  fait  poser 
devant  lui  David,  Enée,  Alexandre, 
Charlemagne,  et  de  leurs  traits  réunis  il 
fait  une  merveilleuse  ligure  de  monar- 
que qui  lî;:jure  admirablement  sur  un 
champ  de  bataille,  et  qui  tronc  à  ravir 


dans  une  cour  plénière.  Même  procédé 
pour  faire  un  sage  :  c'est  alors  à  tous  les 
philosophes  passés  qu'on  emprunte  les 
élémens  de  cette  création.  C'était  ici  le 
plus  criminel  et  le  plus  vil  des  hommes 
qu'il  fallait  peindre;  le  légendaire  a  fait 
appel  à  ses  livres,  il  leur  a  demandé  ce 
qu'ils  avaient  de  plus  noir,  et  il  a  été 
servi  à  point. 

Revenons  à  Ahasvérus,  dont  Judas 
.nous  a  éloignés.  Nous  l'avons  dit,  c'était 
un  homme  du  peuple,  d'une  instruction 
médiocre,  d'une  intelligence  bornée,  et 
partisan  fanatique  des  Scribes  et  des  Pha- 
risiens. Curieux  et  avide  de  nouvelles,  il 
était  sorti  au  premier  bruit  de  la  marche 
du  Christ  pour  se  rendre  au  lieu  du  sup- 
plice. 

«  J'étais  à  ma  porte,  dit-il  dans  un  ré- 
cit que  nous  reproduisons  intégralement 
pour  n'en  pas  effacer  la  forme  et  la  cou- 
leur populaires,  et  je  vis  les  gens  courir 
en  répétant  :  On   va  crucifier  Jésus!  Je 
pris  alors  mon  enfant  sur  mes  bras  pour 
le  lui  faire  voir.  En  ce  moment,  j'aperçus 
Jésus   qui    venait    chargé   d'une  lourde 
croix ,  sous  laquelle  il  chancelait  ;  il  s'ar- 
rêta devant  ma  porte  ,  voulant  se  reposer 
un  peu.  .Alais  moi ,  prenant  cela  pour  un 
grand  affront,   je  dis  à  Jésus-Christ  ces 
paroles  fort  aigres  ;  Allez,  allez,  allez- 
i>ous-en  de  tnaporle^je  ne  veuapas  quhin 
scélérat  se  rej)ose  là.   D'abord  Jésus  me 
regarda  d'un  air  triste,  et  me  répondit  :/e 
vais  et  je  reposerai;  vous,  vous  marcherez 
et  vous  ne  reposerez  pas  ,  vous  marcherez 
tant  que  le  monde  sera  monde ,   et  jus- 
(juau  dernier  jour  du  jugement.  Allez  ^ 
vous  me  verrez  assis  à  la  droite  de  mon 
Père  pour  juger  les  douze  tribus  t/ui  me 
crucifieront.  D'abord  j'ai  mis  mon  enfant 
en  bas  de  mes  bras,  et  j'ai  suivi  Jésus. 
La   première  personne  que  je  vis,  ce  fut 
\  éronique   q\ii  vint  essuyer  la  face  de 
Jésus  avec  un  linge,  et  sa  face  y  demeura 
empreinte  ;  nu  peu  plus  loin,  je  vis  Ma- 
rie et  d'autres  feunnes  (|tu  pleuraient ,  et 
vis    passer    wn    ouvrier    qui    avait    une 
manne,  avec  des  clous  et  un  marteau.  U 
prit  un  des  clous,  et   l'approcha  au  nez 
de  Marie  en  ili«aiit  :  f'ojez,  femme,  c'est 
avec  ces  clous  *fue  votre  fils  sera  cloué. 
Je  m'en  allai  avec   lui  jusqu'à  la  monta- 
gne. Liant  venus  là,  ils  prirent  la  croix  et 
la  mii'cut  pai  .tenu;  puis  il:>  imèul  do 


100 


POÉSTE  HELIGIEUSE.  -  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


grands  trou»;  peiulanl  fjiie  los  autres  va- 
lets  (lu    boiirreaii    drpouillùren!    Jt^sus. 
Etant  (iépoiiillt^  tout  nu  on  prt^sence  de 
tout  h'  monclt'.  aucuns  dt'lournèrcnt  U»urs 
yeux  pour  ne  point  voir  un  si  triste  spec- 
tacle ,  tl'autres  riaient  et  s'en  moquaient, 
^l.irie  ôtant  le  liuj^e  de  sa  t«)te,  l'envoya 
pour  couvrir  la  nudité  de  Jésus.  On  le 
crucifia ,  et  la  croix  fut  posée  dans  le 
même  endroit  où  Adam  avait  été  enterré 
et  là  où  étaient  les  arbres  dont  j'ai  parlé. 
Après  que  Jésus  eut   prononcé  quelques 
paroles,  il  mourut.  Alors  l'air  s'obscur- 
cit et  il  survint  une  grande  tempête;  les 
morts  sortirent  de  leurs  tombeaux,  les 
rocbers  se  fendirent,   et  au  pied  de  la 
croix  la  terre  se  fendit  en  deux.  Longin 
vint  avec  une  lance,  et  perça  le  côté  de 
Jésus,  qui  était  mort;  il  sortit  encore  du 
sang  de  la  plaie ,  et  ce  san^^  coula  dans  la 
fente  qui  était  au  pied  de  la  croix,  le- 
quel   précieux    san^    arrosa    les    corps 
d'Adam  et  d'Eve,  lesquels  avaient  été  là 
enterrés,  et  qui  étaient  réduits  en  cen- 
dres. Longin  était  borgne  ;  sitôt  qu'il  eut 
percé  le  côté  de  Jésus-Christ,  il  coula  du 
sang    sur  sa    main,   et   sentant  quelque 
chose  en  son  œil,  il   le  frotta   avec  sa 
main  ensanglantée,  et  d'abord  il  recou- 
vra la  vue.  Ouelque  temps  après  ,  il  se  fit 
baptiser,  et  il  est  mort  martyr.  > 

«Quand  le  Juif-Errant  eut  un  peu  re- 
posé, et  que  chacun  dans  la  compagnie 
eut  dit  son  sentiment  sur  son  histoire,  il 
reprit  ainsi  : 

I  Aussitôt  que  Jésus-Christ  fut  mort,  je 
jetai  la  vue  sur  la  ville  de  Jérusalem  pour 
la  voir  encore  une  fois,  car  j'étais  comme 
contraint  de  la  délaisser;  par  ainsi  je 
commençai  mon  voyage ,  et  ne  savais  pas 
où  j'allais.  Je  passais  de  hautes  monta- 
gnes ;  partout  où  je  vais  je  n'y  saurais 
rester.  En  ce  moment  môme,  il  me  sem- 
ble. Messieurs,  ajouta-t-il  eu  faisant  une 
profonde  révérence  à  la  coni])agnie,  que 
je  suis  sur  des  charbons  ardens;  encore 
bien  ipie  je  sois  assis,  mes  jambes  se  re- 
muent.  et  j'éprouve  une  grande  impa- 
tience de  marcher.  > 

Ce  qui  s»»it  dans  le  récit  d'Ahasvérus 
pourrai!  rire  d'un  grand  intérêt  pour 
J'hisloire  si  nous  possédions  les  exem- 
plaires originaux  de  cette  légende  :  c'est 


l'histoire  de  quatre  voyages  faits  succès-     lome  la  compiif^me  , 

les    parties   du  J  pour  la  cioquièuje  f 


sivem^nt    dans    toutes 


monde.  Il  pouvait  y  avoir  là  d'imporlans 
renseignemens  sur  les  opinions  du  moyen 
âge  touchant  l'état  et  les  populations  des 
contrées  inconnues  du  globe;  malheu- 
reusement ces  pages  ont  élé  mutilées  si 
souvent  et  d'une  façon  si  stupide,[qu'elles 
n'ont  plus  aucune  valeur,  ^ous  ne  cite- 
rons donc  que  celles  qui  terminent  le  ré- 
cit d'Ahasvérus;  elles  sont  graves,  et 
laissent  dans  l'Ame  une  involontaire  im- 
pression de  tristesse. 

i  Après  avoir  parcouru  tout  le  monde, 
je  retournai  en  Judée;  mais  je  n'y  trou- 
vai plus  ni  parens  ni  amis  ,  car  il  y  avait 
déjà  cent  ans  passés   que  je  ne  faisais 
que  marcher.   Aussi    j'avais    un  grand 
chagrin  de  vivre  si  long-temps.  Je  délais- 
sai encore  une  fois  Jérusalem  ,  puisqu'il 
n'y  avait  plus  personne  qui  me  connût, 
avec  intention  de  me  mettre  dans  tous 
les  périls  imaginables  pour  y  perdre  la 
vie;  car  j'avais  un  mortel  ennui  de  vivre 
si  long  temps;  mais  tout  ce   que  je  fis 
fut  peine  perdue  ,  parce  que  la  parole  de* 
Dieu  devait  être  accomplie.  Je  me  suis 
trouvé  en  plusieurs  batailles,  et  ai  reçu 
plus  de  deux  mille  coups  d'épée  et  d'ar- 
quebuse sans  pouvoir  être  blessé,  étant 
invulnérable  ;  mon  corps  est  dur  comme 
un  rocher,  toutes  les  armes  qui  se  puis- 
sent imaginer  ne  sauraient  me  nuire.  J'ai 
été  sur  mer,  et  plusieurs  fois  j'ai  fait  nau- 
frage :  je  suis  sur  l'eau  comme  une  plume 
et  ne  me  saurais  noyer.  Pour  le  boire  et 
le  manger,  je  m'en  passe  fort  bien;  pour 
les  maladies ,  je  n'en  ai  jamais,  et  ne  puis 
mourir.    J'ai    déjà    parcouru    le    monde 
quatre  fois ,  et  j'ai  vu  de  grands  cliange- 
mens  partout ,  des  pays  ruinés ,  des  villes 
bouleversées,  que  je  serais  long-temps  à 
vous  raconter. 

«  Quand  le  Juif-Errant  eut  fini  son  his- 
toire ,  il  se  leva  pour  s'en  aller  ;  mais  l'é- 
vêque  lui  dit  de  rester  encore  un  peu,  et 
lui  présenta  de  l'argent  pour  faire  son 
voyage.  Le  Juil-Krrant  lui  répondit  ;  Je 
n'en  ai  pas  besoin  ;  je  })eu\  facilement 
demeurer  plusieurs  années  sans  boire  ni 
manger,  encore  que  je  sais  le  faire  aussi 
bien  qu'un  autre.  Touchant  mes  habille- 
m(;ns,  bas  et  souliers,  je  n'en  ai  pas  be- 
soin, parce  qu'ils  ne  s'usent  jamais. 

•t  Et  faisant  une  profonde  révérence  à 
toute  la  compagnie  ,  il  se  mit  en  marche 
ois.  ) 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


101 


Voilà,  dans  sa  forme  populaire,  cette 
célèbre  légende  que  le  peuple  lui-même 
oublie  de  jour  en  jour,  et  dont  on  ne 
saura  bientôt  plus  que  la    complainte, 
d'une  naïveté  plus  que  suspecte  ,  que  se 
transmet  oralement   la  caste  des  men- 
diansde  profession.  C'était  pourtant  une 
conception  d'une  rare  profondeur  ;    le 
mythe   même   en   était    très    poétique. 
Quelle  figure  plus  grande  et  plus  saisis- 
sante, en  effet,  que  celle  de  ce  voyageur 
éternel,  condamné  par  une  sentence  di- 
vine à  tout  voir  passer  sans  passer  jamais 
lui-même?  ]Xe  voit-on  pas  jaillir  sponta- 
nément et  comme  de  soi  une  épopée  gi- 
gantesque de  la   vie   de  ce  solitaire  et 
étrange   témoin  des  révolutions  humai- 
nes? Nous  ne  nous  étonnons  pas  que  le 
dix-huitième  siècle  n'ait  fait  avec  cette 
donnée  qu'un  mauvais  roman  satyrique  ; 
les  hommes  de  ce  temps  réduisaient  à 
leur  taille  tout  ce  qu'ils  louchaient.  Mais 
nous  sommes  surpris  qu'un  écrivain  de 
la  trempe  et  de  la  portée  de  M.  Edgard 
Quinet  n'en  ait  tiré  qu'une   obscure  et 
morte  formule  de  philosophie  de  l'his- 
toire (1). 

Nous  voici  arrivés  au  terme  de  cette 
première  période  du  cycle  des  apocry- 
phes, que  nous  avons  appelée  l'époque 
déformation.  La  légende  du  Juif-Errant 
clôt  la  série  des  compositions  isolées  qui 
doivent  se  fondre  plus  tard  dans  ce  vaste 
poème.  Le  moment  de  cette  transforma- 
tion approche;  un  drame  se  prépare 
dont  les  larges  contours  vont  s'ouvrir 
pour  recevoir  tous  ces  élémens  épars, 
toutes  ces  légendes  isolées  qui  ne  se  rat- 
tachent encore  l'une  à  l'autre  que  par  le 
nom  des  personnages  qui  y  figurenl. 
Laissez  se  lever  le  quatorzième  siècle  et 
s'organiser  les  confréries  dramatiques ,  et 
quelque  clerc  du  béguinage  de  Vaien- 
ciennes  ou  de  toule  autre  ville  viendra 
par  son  art  rhctorical  (2)  harmoniser  et 
vivifier  tout  cela  dans  le  Mystlre  de  La 
Passion.  L'Histoire  de  la  Nativité  et  le 
Proici'angile  de  saint  Jacques,  dûment 
ornés  et  amplifiés,  en  feront  les  prcniiè- 

(1)  Voy.  le  J uif- Errant ,  Toman  aUribué  au  comte 
de  Trcssan,  2  vol.  in-1»,  1775.  —  Ahasvcrus , 
poème,  par  Etig.  Quinel ,  1  vol.  in-»". 

(2)  Voyez  fUudcs  sur  les  Mi/stères ,  par  0.  Leroy, 
1  \ol,  in»".  l»aris  ,  UacheUe ,  1»57. 

TOUK  Vin.  —  H»   4f,  lU.'O. 


res journées;  les  légendes  des  apôtres  et 
des  disciples,  celles  en  particulier  de  La- 
zare et  de  Marie-3Iadeleine  ,  fourniront 
au  poète  les  principales  scènes  de  la  Pas- 
sion ;  V Evangile  de  JSicodhne,  la  légende 
de  Pilate,  celle  de  Judas  Iscarioth,  dé- 
fraieront les  derniers  actes  du  drame. 
Seule,  la  légende  d'Ahasvérus  n'y  trou- 
vera pas  place;  cette  sublime  épopée 
n'aurait  pu  y  entrer  qu'à  titre  d'épilo- 
gue, et,  d'honneur,  c'eût  été  abuser  de 
la  patiente  piété  des  spectateurs;  le  mys- 
tère, sans  l'épilogue,  se  composait  déjà 
de  vingt-cinq  journées  ! 

Mais  avant  d'arriver  à  cette  grande  et 
suprême  coordination,  lesLégendesévan- 
géliques  avaient  reçu  pour  la  plupart  de 
riches  développemens,  et  avaient  été  réu- 
nies en  groupes  de  dimensions  plus  ou 
moins  grandes.  Wousparlerons  une  autre 
fois  des  préludes  dramatiques  qui  ont 
préparé  le  Mystère  de  la  Passion.  Au- 
jourd'hui nous  terminerons  cette  leçon 
par  Panalyse  d'un  poème  sur  la  sainte 
Vierge,  qui  pourra  donner  une  idée  des 
inspirations  que  la  muse  chrétienne  em- 
prunta aux  fictions  du  cycle  des  apo- 
cryphes. 

Ce  poème  fait  partie  d'une  Bible  en 
vers  du  treizième  siècle  ,  dont  le  manus- 
crit appartient  à  M.  Leroux  de  Lincy, 
qui,  le  premier,  Pa  fait  connaître  (1\  Il 
porte  le  titre  particulier  :  De  Nostre- 
Danie  sainte  Marie.  Le  poète  débute  par 
faire  un  appel  à  l'attention  de  ses  lec- 
teurs: 

Si  vos  volez  que  je  vos  die 
De  Dieu  et  de  sainte  Marie, 
Or  faites  pais  ,  si  in"cscol«z  , 
Comment  nostrc  sires  nasqui 
Kl  qui  sa  mère  engenui  (2)  ; 
Aussi  comme  sainte  Anne  fut  née , 
(jui  aine  ne  fu  d'onime  eni;onrèe. 
Mais  par  le  terdre  d'un  coutel  (ri). 
En  la  caisse  saint  Eanouel. 
Là  fût  sainte  Aniio  cn[;onnuie, 
<l^)ui  fut  mère  sainte  Marie. 

Puis  il  continue  : 

<  Mille  ans  après  la  désobéissance  du 


(i)  Le  Livre,  des  Légendes,  page  21  ;  l  vol.  iii-3  , 
Paris,  1îk"(;,  flioz  Silvostro. 
(2)  Engendra. 

(."»)  Par  W  frollcnienl,  le  nelloiomcnt  d'un  cou- 
Icaii. 


102 


POÉSin  RELIGIEUSE.  —  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


premier  homme  ,  Dieu  transporla  l'ar- 
bre de  vie  dans  le  jardin  de  saint  Abra- 
ham. Un  aiif^e  vint  avertir  que  sur  cet 
arbre  le  l'ils  de  Dieu  serait  crucitié  ;  (jiie 
la  fleur  de  cet  arbre  donnerait  le  jour  ii 
un  clu'valier  qui  mettrait  au  monde,  sans 
le  concours  d'aucune  l'emme  ,  la  mère 
d'une  vierge  que  Dieu  ciioisirait  pour 
mère.  > 

:^lalf;rè  la  diflicullé  qu'il  y  avait  à  ren- 
dre clairement  ces  détads  généaloj;iques, 
noire  poète,  dit  i^I.  Leroux  de  Lincy, 
s'en  tire  très  bien. 

«  Ami ,  dit  l'ange,  entends-moi.  L'ar- 
bre que  tu  as  ici  planté,  est  celui  où 
Dieu  sera  crucifié,  où  son  cœur  sera 
percé  et  où  coulera  son  sang^.  De  la  ileur 
naîtra  la  mère  d'une  vierge  dont  Dieu 
fera  sa  servante  :  elle  sera  la  mère  de 
notre  Seigneur,  le  roi  du  ciel  ,  le  Créa- 
teur (1).  > 

Le  grand  prodige  arriva  tel  qu'il  était 
annoncé.  Abraham  avait  une  fille  qui 
respira  les  parfums  de  la  fleur  de  l'arbre, 
et  qui  devint  enceinte.  Pour  prouver  son 
innocence  devant  les  Juifs  qui  l'accu- 
saient, elle  consentit  à  entrer  dans  le 
feu,  nue,  en  chemise.  Les  flammes,  res- 
pectant la  jeune  lille,  se  changèrent  en 
fleurs. 

«  11  n'y  eut  pas  un  seul  tison  ,  pas  un 
charbon  qui  ne  devint  une  rose,  une  fleur 
de  lys  ou  d'églantier  (2;.  » 

Un  tel  miracle,  on  le  pense  bien,  réta- 
blit l'honneur  de  la  jeune  fille.  Elle  n'en 
donna  pas  moins  le  jour  à  un  enfant  qui 
devint  chevalier,  puis  roi  ,  puis  empe- 
reur, et  possesseur,  sans  cju'il  en  connût 
toutes  les  propriétés,  de  Varbre  de  vie.  J I 


(1)  Amis  ,  disl-il ,  enten  à  ml; 
Tu  as  un  arbre  planté  ci 
Où  Diex  sera  crucefiés  , 

Les  cuers  perciés  et  aUucliiés  : 
El  si  sera  cuvert  de  sanc 
El  colera  aval  son  flanc. 
El  de  cestc  dor  naislra 
l'ns  (heviiliers  qui  panlera 
La  Mitre  à  icelle  pucèie 
Dont  (James  Dieu  fera  s'auccie  : 
Mcre  «era  noslre  Signor, 
Le  roi  des  cifl  ,  le  Creator. 

(2)  Onqups  n'i  oi  un  sat  tison 

ijui  fusl  enpuis  de  viT  charbon  , 
Qui  ne  fusl  \asp  de  rosier, 
Uu  llor  de  Ijs  ou  d  éjlanlifcr. 


paraît  pourtant  qu'il  soupçonnait  quel- 
que vertu  à  l'arbre;  car,  pour  guérir  des 
malades  ,  il  en  coupa  un  fruit  qu'il  di- 
visa en  différentes  parties,  et  il  essuya 
ensuite  sur  sa  cuisse  le  couteau  dont  il 
s'était  servi.  Mais  ,  ô  prodige  !  le  suc  gé- 
nérateur de  l'ai  bro  s'introduisit  dans  la 
cuisse  ! 

<  Quand  il  vit  le  coutcati  mouillé  par 
le  fruit,  il  l'essuia  sur  sa  cuisse,  qui 
enfla,  et  qui  produisit  la  plus  gentille 
damoiselle  qu'on  ait  vue;  ce  fut  sainte 
Anne,  que  Dieu  aima  tanl  (I).  > 

La  cuisse  de  l'empereur  Fanouel  {c^eat 
le  nom  qu'il  a  dans  le  poème^  grossissait 
clia(|ue  jour  outre  mesure.  En  vain  con- 
sultait-il les  médecins  les  plus  célèbres 
et  les  clercs  les  plus  lettrés,  nul  ne  pou- 
vait trouver  remède  à  son  mal  (2j. 

11  lui  fallut  attendre  neuf  mois  avant 
d'être  délivré,  et  alors  il  accoucha,  par 
la  cuisse,  d'une  charmante  petite  fille. 
Fanouel  n'en  fut  pas  moins  honteux 
d'être  devenu  ainsi  père  ,  quoiqu'il  eût 
pu  s'appuyer,  dit  31.  Leroux  de  Lincy, 
de  l'exemple  de  Jupiter  et  de  quelques 
autres  dieux.  Il  appelle  aussitôt  près  de 
lui  un  chevalier  de  conhance,  et  lui  or- 
donna de  porter  au  milieu  des  bois  sa 
progéniture  ,  et  de  la  tuer  sans  miséri- 
corde. Le  chevalier  obéit;  mais  au  mo- 
ment où  il  allait  frapper  la  victime  ,  une 
colombe  descendant  du  ciel ,  lui  dit  : 

<  Chevalier,  ne  frappe  pas  cet  enfant  ; 
de  lui  naîtra  une  vierge  que  Dieu  choi- 
sira pour  mère  (3;.» 

Le  chevalier  écoule  avec  soumission 
l'ordre   divin  ;  il   dépose   la  jeune  lille 

(I)    Quant  il  vit  le  cautel  moillié 

De  son  beau  fruit  qu'il  ut  taillié, 

A  la  cuisse  le  ressua 

Que  la  cuisse  s'en  enpraingna 

D'une  raoult  gente  damoiselle 

Conques  nus  lions  ne  vit  plus  Ix^lc; 

Ce  fut  sainte  Anne,  dont  je  chaol, 

Que  dam«9  Dicx  parania  tant. 
{'Z)    Aine  n'i  vint  mères  tanl  sénés  , 

Fisiciens  ,  ne  clercs  lellré>  , 

Oui  seust  ilire  la  dolor 

De  la  cuisse  rempércor. 
(r.)    Chevalier  frère  ,  or  te  tien  quoi  : 

Relien  ton  cou  ,  parole  à  moi. 

N'occire  pas  celé  ineschine  : 

De  li  istra  une  virgine 

Oii  Dex  char  cl  sanc  praiidcra 

Qiunl  en  terre  desceodera. 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


103 


dans  un  nid  de  cygnes  qu'il  aperçoit  près 
de  là. 

(  Puis  Dieu  prit  soin  de  l'enfant  :  un 
cerf  lui  apporta  sa  nourriture;  il  était 
beau,  et  avait  des  bois  superbes  qui  pro- 
duisaient des  fleurs  de  toutes  les  sortes. 
Chaque  jour,  quand  la  jeune  fille  criait, 
le  cerf,  lui  offrant  des  fleurs,  parve- 
nait à  l'apaiser  si  bien  qu'elle  s'endor- 
mait (I).  > 

Ainsi  éleve'e,  l'enfant  grandit  vite.  A 
l'âge  de  dix  ans,  c'était  déjà  une  fille 
accomplie. 

Un  jour  que  Fanouel  chassait ,  il  ren- 
contre le  cerf  miraculeux,  le  poursuit, 
le  blesse;  et  le  pauvre  animal  se  réfugie 
sous  le  nid  de  la  jeune  fille  ,  qui  recon- 
naît son  père  et  lui  demande  grâce  pour 
le  cerf  sa  nourrice. 

<  Saint  Fanouel  voit  son  enfant  ;  il 
parle  doucement ,  et  dit  :  Belle,  qui  es- 
tu  ?  —  Sire ,  répond  l'enfant ,  ne  le  sais- 
tu  pas?  Je  suis  la  fille  que  tu  portas  dans 
la  cuisse  ;  le  chevalier  auquel  tu  com- 
mandas de  me  tuer  me  laissa  ici  (2).  > 

Fanouel ,  très  étonné ,  emmène  sa  fille, 
et  la  marie  à  Joachim  ,  chevalier  de  son 
empire.  De  celte  union  naquit  3Iarie, 
mère  de  Dieu. 

De  ce  moment,  les  faits  perdent  de  leur 
étrangeté,  et  le  poème  n'est  plus  guère 
que  la  traduction  libre  des  divers  évan- 
giles apocryphes  qui  racontent  la  vie  de 
sainte  Anne  et  la  naissance  de  la  sainte 
Vierge. 

(Ij    Puis  fu  Dex  garde  de  l^enfant  : 

Par  le  sieD  saint  commandemenl 

Li  li  euvoya  sa  provende 

Par  .  1  .  cerf  qui  est  en  la  lende  , 

Qui  mult  estait  paraus  et  biax 

El  durement  estait  isniax  : 

Cornes  avait  mult  assises, 

Flors  i  avait  de  maintes  grises. 

Chaque  jor  est  desos  le  ni  : 

Quant  li  enfant  jetait  .  1  .  cri 

D'une  dos  Hors  le  rapaisait , 

Taut  qui  li  enfès  s'endormait. 
(2)    Saint  Fanoiax  voit  son  enfant , 

Li  a  parlé  moult  doucement. 

Courtoisement  le  salua 

Kt  bi'Iement  lui  demanda  : 

«  Uele  ,  dist-il  ,  et  qui  ies-tu  ? 

«  —  Sire  ,  disl-èle  ,  ne  s<*s-tu  ? 

((  Je  sais  celc  que  tu  portas  , 

u  Par  ta  cuisse  t'en  délivras. 

<(  Li  chevalier  ici  me  misi , 

M  Cui  comiuaada»  qui  m'occ»isl.  » 


Ce  début ,  que  nous  avons  brièvement 
analysé  d'après  M.  Leroux  de  Lincy,  qui 
n'a  fait  connaître  lui-même  que  cette  par- 
tie du  manuscrit,  est  un  curieux  échan- 
tillon du  mélange  d'inspiration  chevale- 
resque et  religieuse  ,  dévote  et  profane, 
pédantesque  et  crédule,  qui  caractérise 
les  rares   productions  chrétiennes   des 
Trouvères.  Il  y  a  ici  en  effet  de  la  Lé- 
gende et  de  l'érudition,  de  la  mytholo- 
gie et  de  la  Bible  ;  le  tout  arrangé  en  ma- 
nière de  roman  féodal.  Ce  bon  Fanouel, 
qui  s'est  inoculé  dans  la  cuisse  une  génie 
damoiselle,  rappelle  évidemment  Jupiter 
et  l'étrange  grossesse  qui  donna  le  jour 
à  Bacchus;  niais  il  fait  souvenir  en  même 
temps  des  divers  passages  de  l'Ancien 
Testament,  où,  dans  la  hardiesse  de  son 
langage  oriental,  l'écrivain  sacré  dit  que 
les  fils  sont  sortis  de  la  cuisse  de  leur 
père.  Quant  à  la  fleur  de  l'arbre  de  vie 
qui  enfante  le  chevalier  dont  la  fille  de- 
vait donner  le  jour  au  Sauveur,  qui  n'y 
voit  une  réalisation  matérielle  et  quelque 
peu  enfantine  de  ce  texte  :  Egredieiur 
virga  de  nidice  Jesse  ,  et  flos  de  radice 
ejus  ascendet  {!)  ? 

M.  Leroux  de  Lincy  a  cherché  vaine- 
ment dans  les  apocryphes  l'origine  de  ce 
mythe  :  nous  n'avons  pas  été  plus  heu- 
reux. Mais  s'il  ne  nous  a  pas  été  donné 
d'en  découvrir  la  source  .  nous  avons  pu 
en  constater  les  dérivations.  Le  nom  de 
Fanouel  ou  Phamiel ,  et  l'histoire  de 
la  gestation  merveilleuse,  se  retrouvent 
dans  la  plupart  des  Légendes  en  prose  de 
sainte  Anne  ,  et  dans  les  histoires  popu- 
laires de  la  sainte  Merge,  postérieures 
au  quinzième  siècle  (2).  Nous  les  rencon- 
trerons encore  avant  la  lin  de  ce  cours. 

P.  DOLHAIRE. 

(1)  Isaie,  il,  1. 

(2)  Cette  légende  de  Fanouel  a  été  dès  le  temps 
où  elle  parut  rohjet  d'une  Tive  critique.  L'auteur  du 
Litre  des  Légendes  cite  un  manuscrit  du  Ireiiiénie 
siècle  du  poémo  do  la  Luncepiion,  de  Uoberl-Wace. 
où  se  trouve  ce  passage  : 

Anne  do  Bclhléem  fu  née  , 
De  flour  i\v  fu  pas  cn[;enrée, 
Ce  saicbiez-Toas  certainement 
Mais  d'omme  cooceue  churuellemeni, 
l  rlics  et  cil  soient  confondu 
(Jui  croient  un  roman  qui  fu  , 
Oiit  dist  ifue  de  fl^ur  icA  iciiuc 
:iciiHi«  Anne  et  cngcnuc. 


1U4 


coins  irAl'vCHITECTUnF,  DF.S  ÉGLISES  DE  RUSSIE, 


1CctUV$  H  ?im. 


COURS  SUR  L'ARClllTECTURL  DUS  UC.LISES  DE  1,A  UUSSIK. 


Deuxième  leçon  (1). 

CoDlinuation  de  la  iloscriplion  de  KijoT.  —  Le  cou- 
vent des  Folchorifs. —  Les  catai  oinbes  ou  kryples 
de  Kijov.  —  Légendes  kijoviennes.  —  Le  purga- 
toire russe. 

Le  couvent  des  Pctcluries  a  550  sagè- 
nes  de  circonférence.  Son  entrée  est  pré- 
cédée d'une  petite  place  en  demi-cercle, 
dont  les  deux   murailles  latérales  sont 
couvertes  de  grandes  fresques.  Elles  re- 
présentent d'un  côté  l'introduction  du 
Christianisme  en  Oukraine  par  des  pré- 
lats et  desmoinesgrecsvélusen  hasiliens, 
et  qui  apportent  processionnellement,  de 
Khersoii  au  grand  Vladimir.  unelNladone 
miraculeuse  :  car  c'est  presque  toujours 
ainsi  que  se  convertit  une  tribu  slave. 
Puis  le  couvent  des  Petchcries  est  fondé; 
on  le  voit  avec  le  paysage  qui  l'entoure^ 
mais  le  plan  de  l'édilice  et  du  temple  a 
été  malheureusement  repeint  et  changé 
de  siècle  en  siècle.  Pourquoi  les  évoques 
du  moyen  Age,  qui  excommuniaient  pour 
des  motifs  souvent  si  légers,  n'ont-ils  pas 
songé  à  déclarer  excommunié  quiconque 
essaierait  de  dénaturer  les  peintures  na- 
tionales et  autres  monumens?  Combien 
de  documens  perdus  sans  retour  auraient 
été  par  là  conservés  à  l'histoire  !  De  l'au- 
tre côté  de  la  place  sont  peints  les  bustes 
de  tous  ces  saints  des  Petchéries ,  dont 
^estor ,  dans  son  J^atcr  icntic  ,  nous  a 
transmis  les  merveilleuses  légendes,  com- 
plément nécessaire  de  la  vie  des  solitai- 
res d'Orient.  Vêtus  de  noir  et  dans  le 
costume  basilien,   chacun  d'eux   a   son 
buste  enchâssé  dans  une  grande  étoile, 
comme  pdur  signifier  qu'il  règne  au  fir- 
mament ,    parmi    les    astres    de    Dkmi  , 
image  empruntée  au  symbolisme  sidéral 
des  gnostiques.  Sous  ces  grandes  peintu- 
res sont  exprimés,  dans  de  petits  carrés, 
des  martyres  et  des  scènes  bibliques,  tels 

(I)  Voir  la  i'«  leçoo  dans  le  n''  12,  t.  vu,  p.  Î31. 


que  les  quarante  saints  plongés  nus  dans 
rétang  de  glace. 

Au   fond  de    celte  place  étroite,   est 
le  portail  du  couvent,  surmonté  d'une 
IMadone  colossale,    entre  deux  person- 
nages également  gigantesques  ,  Antoine 
et   Fêodosc,\Gs  fondateurs  de  la /^/////r. 
Un  long  porche  voûté ,  orné  de  même 
de   saints    icônes  ,    et   surmonté    d'une 
chapelle    à    coupolette    dorée  ,     intro- 
duit dans  la  cour  carrée  du  monastère, 
flanquée  de  petites  maisons,  la  plupart  ù 
pignon  allemand,  c'est-à-dire  en  pyra- 
mide échelonnée.  Dans  chacune  habite 
un  solitaire,  qui  a  devant  sa  porte  un  pe- 
tit jardin   avec  quelques  arbres  et  des 
fleurs.  Au  centre  de  cette  vaste  cour,  en 
partie  pavée,  brille  ,  svelte  et  dégagé,  le 
magnifique  Sobor^   moins  étendu  que  la 
Sophie  j  mais  que  je  regarde  cependant 
comme  le  monument  le  pins  grandiose 
de  la  Russie  ,  pour   la   hauteur   de   ses 
murs  et  de  ses  voûtes,  et  l'ampletir  ma- 
jestueuse de  ses  neuf  coupoles  dorées , 
les  plus  belles  peut-être  de  l'Orient  chré- 
tien.  La   porte  d'entrée  est   précédée , 
comme   à  la  Sophie,   d'une   petite  ter- 
rasse  flanquée   de   deux  chapelles   laté- 
rales, qui  proéminent  comme  d'énormes 
piliers  bontans  hors  du  plan  carré  du 
Sobor,  et  leurs  murs  couverts  en  dehors 
de  grandes  peintures  historiques,   sons 
lesquelles  une  quarantaine  de  petits  car- 
rés représentent  toutes  les  paraboles  de 
l'Évangile,   l'enfant  prodigue ,  la  poutre 
dans   l'œil   d'autrui  ,   le  mauvais   arbre 
avec  la  coignée  ,   etc.   Un   baptême  du 
Christ  surmonte  la  porte  en  arc  maures- 
(|iie, 

1 1  faut  descendre  plusieurs  degrés  pour 
entrer  dans  cet  anti(ine  et  sombre  Soboi-, 
où  le  culte  russe  est  né  ,  et  que  visihnt 
constamment,  depuis  sept  siècles,  les 
pj'U'rins  en  bure  grise  on  en  pe:iu  d'a- 
gneaux blancs;  Slaves  des  deux  rivages, 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


105 


qui  se  mêlent  à  celte  limite  où  le  sla- 
visme  oriental  embrasse  celui  d'Occi- 
dent. On  les  voit  se  prosterner  en  faisant 
de  nombreux  signes  de  croix,  se  coucher 
d^ms  la  poussière  et  se  relever  allernali- 
vement,  au  milieu  des  centaines  de  cen- 
taines de  cierges  ,  qui ,  brûlant  chaque 
matin ,  mêlent  à  l'encens  leurs  nuages 
de  fumée ,  et  illuminent  à  la  fois  les  mys- 
tiques profondeurs  du  temple  et  les  poé- 
tiques ténèbres  de  la  liturgie  gréco-russe. 
L'étroit  et  long  trapèze,  sans  aucune  fe- 
nêtre, est  entièrement  couvert  de  pein- 
tures, qu'une  faible  clarté  laisse  à  peine 
distinguer.  Ce  qui  frappe  principale- 
ment ,  ce  sont  les  portraits  en  médaillon, 
sur  fond  azuré,  des  saints  moines  des 
Petchéries.  Chacun  a  la  tête  surmontée 
d'une  étoile,  peut-être  celle  qui,  dans 
le  mystique  Bas-Empire  ,  était  censée  lui 
servir  de  lumineuse  demeure.  Aux  chré- 
tiens orientaux  de  ces  temps,  les  âmes 
apparaissaient  sous  la  forme  d'astres 
brûlans.  Peut-être  avant  d'ouvrir  le  tem- 
ple à  leurs  néophytes,  les  premiers  moi- 
nes de  Kijov  les  arrêtaient  dans  cet  obs- 
cur trapèze  pour  leur  expliquer  les  lé- 
gendes des  stylites  et  des  ascètes  qui  ont 
fondé  l'église  russe ,  et  dont  les  moines 
actuels  ont  retenu  une  partie  de  l'ef- 
frayante austérité. 

L'intérieur  de  cette  cathédrale ,  carré 
exact,  tout-à-fait  disposé  à  la  russe,  ne 
diffère  des  Sobors  de  Moskou  que  par 
les  chapelles  sombres   qui  l'entourent. 
La  grande  coupole  seule  est  ouverte  in- 
térieurement ,  et  l'œil  s'étonne  de  son 
élévation  extraordinaire  ,  augment(?e  en- 
core par  la  lumière  qui  l'inonde  ,  pen- 
dant que  le  reste  du  temple  est  dans  une 
mystérieuse  obscurité.  Ses  peintures  sont 
malheureusement  modernes  :  mais  il  n'en 
est  pas  de  même  de  celles  du  vaste  ico- 
nostase, qui  monte  dans  celte  coupole 
tout  resplendissant  de  pierreries  et  de 
vermeil.  Ses  rangées  de  personnages  ,  de 
grandeur  naturelle,  litiirgiqucmcnt  dis- 
posés ,  portent  tous  les  caractères  d'un 
style  très  ancien.  Ornées   d'or  cl  d'ar- 
gent ,  séparées  entre  elles  par  dos  colon- 
nes spirales  à  fiils  dorés  et  chargés  d'a- 
rabesques ,  ces  figures ,  toutes  isolées  ,  à 
types  orientaux  ,   sont  quelquefois  très 
remarquables  commo  dessin  et  vivacité 
de  coloris.  Daus  les  obscurs  cnloncemcns 


des  bas-côtés,  brillent  de  toutes  parts,  à 
la  lumière  des  cierges  sans  cesse  brùlans, 
les  gigantesques  têtes  des  Madones  venues 
de  Byzance.  Outre  ces  petites  chapelles  , 
il  y  en  a  deux  grandes  aux  extrémités  du 
transept,  et  qui  remplacent  les  bras  de  la 
croix  5  mais  elles  ont  une  voûte  très  basse 
et  sont  séparées  par  des  portes  d'avec  le 
carré  intérieur,  de  sorte  qu'elles  forment 
comme  deux  églises  à  part,  chacune  avec 
son  iconostase. 

Tout  le  Sobor ,  murs  et  voûtes  ,  est  à 
fond  bleu,  sur  lequel  sont  peints  des  su- 
jets historiques  ,  des  fleurs,  des  arabes- 
ques. La  voûte  centrale,  ici  comme  dans 
la  plupart  des  cathédrales  russes ,  a  en 
hauteur  plus  de  trois  fois  sa  largeur  ; 
tandis  que  celles  des  bas-côtés  figurent 
presque  une  catacombe.  Au  reste ,  les 
unes  et  les  autres  ont  leur  arc  extrême- 
ment surbaissé,  ainsi  que  tout  ce  qui  data 
du  moyen  âge  ruthénique  :  elles  sont 
presque  plates  ;  les  nervures  croissantes 
et  longitudinales  n'y  sont  que  légère- 
ment indiquées  ,  souvent  par  de  simples 
lignes  peintes.  Les  bas-côtés  portent  les 
galeries  de  l'église  supérieure,  appuyées 
aux  quatre  gigantesques  piliers  de  la 
large  mais  courte  nef,  au  pied  desquels 
sont  les  sièges  en  bois  des  chantres,  ex- 
haussés comme  des  tribunes.  De  la  base 
au  sommet  de  ces  piliers ,  sont  peints , 
de  grandeur  naturelle,  les  saints  confes- 
seurs, colonnes  de  l'église  gréco-russe. 
Mais  l'Occidental  s'étonne  lorsqu'il  voit 
adossé  au  premier  de  ces  piliers,  en  en- 
trant ,  le  comptoir  mercenaire  du  moine 
noir  et  voilé  ,  qui  vend  les  cierges  et  les 
amulettes ,  et  même  durant  les  oftices 
compte  et  recompte  ses  piles  de  soroks 
et  de  koj)cks. 

A  l'extérieur  du  Sobor  sont  murées 
plusieurs  pierres  sépulcrales  de  divers 
siècles,  usage  inconnu  à  Moskou,  et  qui 
sent  la  l'oiognc  cl  rAllemagne.  Le  clo- 
cher entièrement  isolé,  à  l'orientale  ,  ne 
surnionto  point,  comme  on  le  voit  pour 
la  Soplu't:  et  tant  de  monastères  russes  , 
la  porto  (rentrée  de  la  Laiirc ;  mais  il  est 
dans  l'intérieur  même  de  l'enceinte.  Son 
carré  so  loruiine  on  une  masse  octot^oiie 
élanooe  à  uno  hauteur  très  considoraide: 
quoiciuc  d'architecture  moderne  ,  quoi- 
((uo  loruiée  d'étages  superposes  ,  chargés 
de  ressauts ,  et  percés  diunombrablcs  ie- 


106 


COLTvS  irARCfnTFCTnnE 


n(''trcs,  niiiÀÏ  fjiio  I(*  sont  colles  de  fous 
les  >obors,  relie  tour  est  nt^iiinioins  une 
(les  plus  belles  de  la  Russie.  Sa  hauteur 
de  Ali  sni;ènes  et  sa  hardiesse  <^tonnenl 
IVril  qui  se  repose  sur  sa  einie,  long 
eo!ie  don- à  lanterne  ,  forme  sacramen- 
telle de  tout  campanile  orthodoxe, 

Ln  peu  plus  loin  est  la  petite  ci;lise  de 
.'<aint  pierre  et  sûini  Paul ,  <*};alement 
assez  ancienne ,  à  porte  moresque  et  5 
colonnes  bizarres,  prt^c(^d(^e  d'un  porche 
à  icônes,  avec  des  bancs  pour  les  pèle- 
rins, et  qui  est  oblong  au  lieu  de  s'éten- 
dre en  lari^eur.  Là  commence  le  chemin 
de  pierre,  qui  descend  aux  petchéries. 
Entre  celle  é;^lise  et  le  clocher,  le  mo- 
deste palais  du  métropolite,  jadis   pa- 
triarche de  toutes  les  Russies ,  occupe  un 
des  quatre  côtés  du  monastère.  Il  est  en- 
core plein  des  souvenirs  du  dernier  ar- 
chimandrite ,    Eugène ,    l'un    des    plus 
grands  archéologues  qui  aient  existé  chez 
les  Slaves .  et  qui,  malgré  ses  nombreux 
ouvrages  imprimés,  en  a  laissé  encore 
un  plus  grand  nombre  en  manuscrits , 
qui  gisent  ici  oubliés  dans  la  bibliothè- 
que  poudreuse    du    couvent  :   tant   la 
science  est  peu  favorisée  en  Russie.   La 
charité  en  retour  continue  de  s'y  exercer 
comme  dans  les  temps  primitifs  :  sous  le 
portiqtie   d'une    autre  église   à  grande 
coupole  dorée  (car  tout  couvent  russe 
renferme  au  moins  sept  ou  huit  temples), 
au  fond  d'une  petite  cour  à  gauche  en 
entrant,  on  voit  chaque  semaine  des  trou- 
pes de  pèlerins,  étendus  sur  leurs  four- 
rures où  souvent  ils  ont  passé  la  nuit, 
recevoir  leur  dîner  des  moines  dont  le 
réfectoire  est  voisin.  L'hospitalité  est  res- 
tée la  vertu  des  orientaux. 

Chaque  fois  que  je  passais  devant  la 
Lanrc ,  je  m'arrêtais  avec  un  nouvel 
élonnement  :  car  autant  ses  neuf  vastes 
coupoles  en  ellipses  étincelanles ,  ran- 
gées trois  par  trois  sur  le  Sobor,  pro- 
duisent de  loin  un  effet  magique  sur 
l'imaginalion,  autant  de  près  elles  satis- 
font la  raison  par  leurs  espacemens,  leur 
hauteur  et  la  beauté  harmonieuse  de 
leurs  proportions.  C'est  une  des  magni- 
ficences les  plus  vraies  qu'offre  l'Orient 
chrétien.  Rien  plus  nombreuses  et  plus 
impressionnanlesJe.  cou  pôles  du  Arc//?/c 
moskovite  n'ont  pas  à  beaucoup  près  U 
même  majesté. 


DES  EGLISES  DE  RUSSIE, 

Enfin  l'heure  était  venue  de  dcscendie 
aux  r///r/ro//i6fs  :  je  suivis  le  vieux  nioiiic 
ù  longue  barbe,  au  regard  morne*  ,  qui  , 
un  /lambeau  à  la  main  ,  devait  m'initier 
au   mystère  des   ténébreuses  pcicJu'rics. 
Ces  grottes  sacrées  d'où  l'Église  russe  est 
sortie,  comme   l'Église  latine  de  celles 
de  Rome,  sont   le   monument  funéraire 
chrétien  le  mieux  conservé  de  l'OritMil.  Les 
catacombes  de  ladrèce  ,  si  on  avait  pu  les 
étudiera  fond,  seraient  sans  doute  bien 
plus   intéressantes:   mais  elles  ont   dis- 
paru avant  que  la  science  archéologique 
ait  pu   s'en  occuper.  On  sait  seulement 
que   les  Grecs  y  employaienl   un    luxe 
étonnant ,  et  en  creusaient   partout   où 
ils  s'établissaient.  Ils  ont  porté  cet  usage 
jusque  dans  la  Sarmatie ,  où  celles  de  A't- 
jo\'  remontent  à  une  époque  ignorée  ,  et 
se  perdent  dans  les  fables  scytliiques.  Ces 
labyrinthes  que  le  peuple  dit  tout  pavés 
de  métaux  précieux  et  qui  passant  sous 
le  Borysthène   étaient  censés  s'unir  aux 
grottes  de  Tchernigo^ ,  d'où   ils  se  pro- 
longeaient jusqu'à  Moskou  ,  ont  été  dé- 
crites dans  le  Patcriconc  de  ÎN'estor  dont 
malheureusement  les  langues  usuelles  de 
l'Europe  n'ont  encore  aucune  traduction. 
Une  dissertation  latine  de  178  pages  a 
paru,  il  est  vrai,  l'an  1674,  à  Hambourg 
et  Jena,  dans  un  gros  volume  in-12,  in- 
titulé: D^i'/rf/.v  K'on  dcr  Bêche  j  i\Iindani, 
expert nienta...    natiualiuTii  rennn.    Im- 
médiatement après  le  traité  De  Lunariis 
hcrbis  et  rébus  noctii  liicentibus  ^  par  Con- 
rad Gessner,  on  y  trouve   les  Religiosœ 
Kijo^'ienses  cryptœ  y  swe  Kijoi'ia  siibtcr- 
ranca  ,  et....  a  scxcentis  annis  dUonini 
atqiie   hcroutn    Grtvco-Ruthenoruiii    nec- 
dum  cornipta  corpora ,  par  Jean  Ilcrbi- 
nius.  Ce  petit  livre  curieux  est  devenu 
excessivement  rare  ,  et  ne  renferme  d'ail- 
leurs aucune  description  des  grottes  ,  où 
l'auteur  semble   n'être   pas  même   des- 
cendu. C'est  un  simple  extrait,  avec  cri- 
ti{iue,  du  Patcrirone  de  ÎN'estor  sur  ces 
momies  vénérées  :  en  voici  l'analyse. 

u  (Juel  homme,  dit  le  voyageur  dans 
sa  préface,  pouvant  visiter  cette  ville 
devenue  si  fameuse  par  la  lutte  inces- 
sante de  ses  A o\rtA\9  contre  les  Tati'.rs , 
cl  qui  se  vante  de  posséder  les  restes  de 
Troie,  les  tombeaux  de  Priara,  d'Hector, 
d'Achille  ,  d'Ajax  ,  des  héros  Helléniques 
cl  Dardaniens,  ne  partirait  pas  avec  joie 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


107 


pour  le  Borysthène?  >  Après  quelques 
pages  semblables,  notre  Allemand  entre 
en  matière. 

Chapitre  premier.  De  la  signification 
de  petchérie  ,  mot  dérivé  du  polonais 
pietchara  j  qui  est  synonyme  d'Aj^og^e'e 
ou  krypte j  du  grec  xpjiTTsïv,  creuser,  en- 
fouir. Le  slavon  piets  désigne  ionie  grotte  ^ 
cellule  ou  sépulcre. 

Chapitre  deuxième.  Origine  de  Kijov: 
elle  ne  peut  être  l'ancienne  Troie  ,  au- 
trement Homère  aurait  parlé  du  passage 
des  cataractes  par  la  flotte  d'Agaraem- 
non.  Ainsi  c'est  une  fable  que  les  corps 
gigantesques  et  incorruptibles  d'Hector 
et  de  Priam  gisent  dans  les  Petchéries. 
Mais  cette  ville  fut  dès  la  plus  haute  anti- 
quité des  A^Ô5<2A:5^  nation  de  faucheurs, 
dont  le  nom  vient  du  slavon  kossa,  faux, 
et  qui  en  maniant  cette  arme  ,  servit  ja- 
dis dans  le  camp  d'Alexandre-le-Grand. 
(Il  est  inutile  d'observer  que  Kijov  n'est 
ni  Troïen,  ni  Kbsak ,  mais  purement 
slave  ;  ce  n'est  qu'au  xvi*  siècle  que  les 
Kosaks  y  vinrent,  et  en  trop  petit  nom- 
bre pour  en  transformer  la  population. 
D'ailleurs  ces  guerriers  étaient  la  plupart 
des  réfugiés  Polonais.) 

Chapitre  troisième.  Les  Petchéries  creu- 
sées au  plus  tard  au  x»  siècle  par  des  mis- 
sionnaires grecs,  venus  chez  les  Roxo- 
lans  ou  Russes  orientaux.  Ce  peuple  cinq 
fois  baptisé  retournait  à  chaque  fois  aux 
idoles.  Première  conversion  par  les  apô- 
tres saint  André,  saint  Paul  et  saint  An- 
dronic;  deuxième  par  Cyrille  et  Méthode, 
apôtres  des  Polènes  ;  troisième  par  des 
prêtres  inconnus  en  878,  d'après  Baro- 
nius,  tome  9^  de  ses  annales  ;  quatrième 
par  la  princesse  Olga;  cinquième  par 
Vladimir  et  SvialoslaY  en  1()08. 

Chapitre  quatrième.  Ces  catacombes 
furent  le  refuge  des  premiers  chrétiens 
Rulhènes,  persécutés  par  les  princes  ido- 
lâtres et  par  les  cruels  Polo\>lsi. 

Chapitre  cinquième.  Creusées  non  dans 
le  roc,  mais  dans  un  sable  dur ,  comme 
la  pouzzolane  du  Latium,  ces  cavernes 
ne  passent  point  sous  le  Borysthène  ,  et 
ne  vont  point  jusqu'à  Smolensk ,  ni  jus- 
qu'à Dniestre  y  comme  l'a  écrit  Florus  Po- 
lonus  en  1G66.  L'archimandrite  de  Kijov 
assure  Herbinius  que  tout  cela  était 
faux. 

Chapitre  sixicnie.  Ces  labyrinthes  seul 


néanmoins  d'une  telle  étendue  qu'on  n'en 
saurait  pas  plus  sortir  sans  guide  qu'on 
ne  sortait  autrefois  de  ceux  de  Minos. 
On  y  trouve  d'innombrables  cellules  et 
môme  de  beaux  temples  :  c  Templaj  An- 
tonio et  Theodosio  auctoribus ,  faberriniè 
constructa.  » 

Les  chapitres  suivans  renferment  des 
commentaires  diffus  sur  une  lettre  qu'In- 
nocent Ghiziel ,  archimandrite  de  la  Lau- 
re ,  écrivit  à  Pauteur  en  1674.  Après  avoir 
établi  l'authenticité  des  reliques   véné- 
rées aux  petchéries,  cette  lettre  finit  en 
ces  mots  :   <  L'incorruptibilité  accordée 
à  ces  corps  ne  peut  être  qu'une  récom- 
pense de  leur  sainteté;  il  est  impossible 
d'en  attribuer  la  conservation  à  travers 
tant  de  siècles  aux  inflnences  du  terrain, 
puisque  d'autres  morts  enterrés  dans  les 
mêmes  lieux  se  sont  dissous  en  poussière. 
Bien  plus  ,  quelques  crânes  desséchés  y 
distillent  une  huile  salutaire,  qui  chasse 
toutes  les  maladies.  Par  Pintervention  de 
ces  saints  les  aveugles  voient,  les  éner- 
gumènes  sont  délivrés  du  démon,  et  des 
miracles  de  jour  en  jour  plus   grands 
s'accomplissent.  Quant  à  Pétendiie   des 
souterrains,  nous  sommes  dans  Tincerli- 
tude  depuis  qu'un  tremblement  de  terre, 
il  y  a  soixante  ans,  a  fait  ébouler  les  voû- 
tes en   plusieurs    endroits.    Ces   choses 
étant,  je  conjure  ardemment  nos  saints 
qui  n'ont  point  vu  et  ne  verront  la  cor- 
ruption, de  vous  prendre  sous  leur  tu- 
telle et  de  vous  procurer  le  salut  (1).  > 

<  Ghizif.l.  » 
<  Mais,  répond  Herbinius,  J.-C.  seul  est 
incorruptible.  Comment  peut-on  dire  que 
les  saints  de  Kijov  ne  connaîtront  jamais 
la  corruption  ,  si  llénoch  et  i:iio  nu'^me 
doivent  la  voir  venir  sur  eux,  et  puisque 
tout  ce  qui  porte  la  tache  du  péché  ori- 
ginel subira  cette  conséquence.  Au  reste, 
bien  que  très  lentement  ces  corps  se  des- 
sèchent néanmoins  et  diminuent  peu  à 
peu  ,  s'ils  n'ont  pas  encore  disparu,  c'est 
peut-être  par  la  volonté  de  Dieu,  qui 
permet  ce  genre  d'édification  à  un  peu- 
ple simple.  N  oilà  tout  ce  qu'on  peut  ac- 
corder, en  reconnaissant  même  que  ces 

(l)  On  sélonno  de  lire  dans  M.  Schuil/lor  ces  pa- 
roles »iui;uliores  :  <«  Les  calacombcs  passent  sous  le 
flouvo  qu'on  enlcnd  gronder  sur  sa  télo ,  lorsqu'on 
yibito  fC9  voùies  souicrraincs.  » 


108 


COUnS  IVAUCFIITECÏUAE 


ermites  ont  vi^cii  en  saints,  comme  les 
])ropht>tcs  litM)r<Mi\  (|ui  jadis  se  retiraient 
dans  des  ^'lollrs  paroilles.  A  leur  exem- 
ple, ces  moines  (rOrient  ont  V(\'u  ciia- 
cnn  dans  la  cellule  qu'il  s'était  creusée  j 
il  y  priait  des  années,  et  mort  on  l'y  em- 
l>aumail  h  Téf^yptienne  dans  des  bande- 
lettes, pour  qu'il  y  reslAl  jusqu'au  juge- 
ment dernier;  sa  cellule  devenait  son 
tombeau.  Cette  immobilité  de  la  vie  as- 
cétique orientale  n'a  pas  encore  pleine- 
ment cessé  de  nos  jours.  » 

Les  pères  du    mysticisme  russe   sont 
donc  enterrés  ici  ;  chacun  d'eux  brille 
par  une  vertu  ou  par  un  genre  de  com- 
bat. Voici  le  duc  de  Tchernigov,  Nicolas 
Sviatoch  ,  qui  renonça  librement  à  toutes 
les  gloires  du  monde  pour  se  couvrir  du 
cilice  ;  plus  loin  est  Moïse  le  magjar,  qui 
résista  à    tous  les   charmes   de  l'amour 
d'une  Polonaise  ,  et  donna  son  cœur  à 
Dieu   seul;  celui-ci   est  Arétas,    moine 
avare,  et  puis  pénitent;  là  est  Érasme, 
long-temps  tiède  et  paresseux,  mais  qui 
finit  par  devenir  exemplaire;  ces  deux 
frères,    Evagrius   et    Titus,   se   haïrent 
long-temps  à  mort  avant  de  s'embrasser 
dans  une  môme  cellule.  Voilà  des  ran- 
gées   d'igoumènes    mitres   :   Polycarpe, 
Pimènc,    ISikon,    Stéphane,     Barlaam; 
deux  évoques  de  Psovgorod,  INifon  et  M- 
cétas,  qui  fut  d'abord  reclus  dans  ces 
grottes  ;  un  autre  de  \  ladimir,  et  Suzdal, 
nommé  Siméon;  le  prélat  thaumaturge 
Esaias,  Jean  raffligé,  Euslrale  le  jeûneur, 
l'eunuque  Ephrem,    le   médecin  Agapet 
(jui  sut  guérir  de  tous  les  maux,  le  pein- 
tre Alympius  au  merveilleux  talent;  les 
deux  iidèles  amis  ,  Basile  et  Féodor  ;  le 
martyr  Kukcha,   le  moine  captif  INikon; 
les  ascètes  Jérémic,  Polycarpe,  Oriésifor; 
les  reclus  Laurent  et  Afanase  ;  les  thau- 
maturges Prokhor  et  (Grégoire  ,  le  prètie 
Damien,  le  triste  Isaac  tenté  tonte  sa  vie 
par  le  diable;  Matthieu  le  voyant,   ob- 
servateur des  spectres,  dont  il  sent  la 
prés»  nce  et  interprète  les  volontés  ;  enlin 
des  tètes  oléifères  de  reclus  dont   on   a 
perdu   les  noms;  «car,  dit  Nestor,  dorjt 
on  voit  ici  l'humble   dépouille,  cominc 
les   fils  d'isracl  durent ,   suivant  la  jjpo- 
messe,  égaler  en   nombre  les  étoiles  du 
firmament,  de  même  en  est-il  pour  les 
saints  des  petchérics.  Oui,   notre  Kijov 
est  uii  ciel  :  Aulomc  le  iluthtnc ,  qui  in- 


DES  ÉGLISES  DE  t\USSIE, 

cendiait  tous  les  cœurs  de  son  divin 
amour,  en  est  le  soleil;  il  marche  pré- 
cédé (le  sa  Vénus  ou  étoile  avant-conr- 
rière ,  saint  Ililarion,  qui  avant  le  lever 
du  soleil  russe  sur  notre  montagne  avait 
déjà  creusé  à  Berestov  la  crypte  où  il  vé- 
cut en  priant.  Le  brillant  Mercure  ,  qui 
illumine  nos  nuits,  est  l'admirable  évé- 
que  de  Suzdal,  saint  Siméon,  dont  le  ta- 
lent et  l'étude  isont  parvenus  à  trans- 
mettre, dans  leurs  détails  véridiques,  les 
vies  des  saints  Pères  kijoviens  à  toute  la 
chrétienté.  Enfin,  dans  notre  ciel  parait, 
comme  une  lune  magnifique,  l'élève 
d'Antoine ,  qui ,  ayant  reçu  de  lui  l'exem- 
ple et  les  règles  de  la  vie  ascétique,  lui 
succède  avec  le  flambeau,  éclairant  dans 
les  ténèbres  de  la  luxure  mondaine  les 

planètes  ses   sœurs Il  y  a  en  outre 

dans  nos  cryptes  des  centaines  d'étoiles 
d'hommes  pieux,  qui  luisent  aux  yeux 
du  pèlerin.  > 

D'après  ce  passage,  écrit  Herbinius, 
on  a  composé  une  couronne  suspendue 
à  une  chaîne  dans  le  Sobor  de  la  madone 
Petchérienne,  dont  cette  guirlande  est  le 
diadème;  et  sur  chaque  étoile  est  écrit 
le  nom  d'un  père,  depuis  les  deux  plus 
grosses,  qui   sont  Antoine  et  Féodose, 
le  soleil  et  la  lune,  jusqu'aux  plus  pe- 
tites. Autour  du  cercle  on  lit  en  slavon 
le  texte  :    Qui.  numerat    multitudinein 
sieilainni ,  cl  omnes  nomine  suo  vocal. 
Tels  sont  les  cycles  héroïques  de  Kijov 
souterraine.  A  l'auror(;  pascale  de  chaque 
année,  l'archimandrite  ou  le  père  qui 
est  de  service ,  descend  avec  les  prêtres 
dans  ces  cryptes  ,   encense  les  tombes, 
et  crie  aux  morts  :  Frcres  ,  aujourd'hui 
Chrislos  ,  brisanl  le  dard  de  la  inorl , 
esi  sont  vivanl  du  scpulcrc.  Les  assistans 
répondent  :  Oui ,  Chrislos  est  vraiment 
ressuscilc.  Puis  on  s'en  va  silencieuse- 
ment à  travers  les  rangées  de  tombeaux. 
Nestor,  an  chapitre  dernier  de  son /-'^^//cr- 
iconc  y   raconte  qu'une  fois,  à  cette  cé- 
rémonie, sous  le  règne  du  grand  prince 
Siméon-Alexandro   Vitch,   et  sons  l'ar- 
chimandrite Nicolas,  à  la  nouvelle  ap- 
l)()rtée  par  le  prêtre  Denis  ,  les  caveaux 
s'ébranlèrent  de  tontes  parts,  et  la  voix 
des  morts  s'entendit:  Oui  ^  père  Diony- 
sos, le  Christ  notre  maître  est  vraiment 
I  es  iisiilé. 
Le  chapitre  douzième  d'iler bjuiu;»  liuile 


des  crânes  oléifères.  Car  plusieurs  de  ces 
corps,  malgré  leur  sainteté  ,  se  sont  dis- 
sous entièrement ,  et  il  n'est  resté  que 
leurs  crânes.  <  De  qui  sont  ces  têtes  ,  dit 
le  Patericone  ?  on  l'ignore  ;  ce  qui  est 
sûr,  c'est  qu'elles  sont  saintes,  puisque, 
dépouillées  de  toute  chair  et  de  toute 
humidité ,  elles  distillent  une  essence 
huileuse ,  douée  de  la  vertu  des  mira- 
cles... En  effet,  si  l'on  prouve  que  Tesprit 
de  Dieu  habitait  dans  Samson  ,  parce 
qu'entre  ses  mains  des  eaux  pures  jailli- 
rent de  la  mâchoire  d'âne ,  à  combien 
plus  forte  raison  l'huile  des  têtes  kijo- 
viennes  ne  démontre-t-elle  pas  la  sainteté 
de  ceux  qui  les  ont  portées,  comme  les 
reliques  de  Nicolas  Mirlekiskj ,  de  Deme- 
Irius  Oléifer,  et  d'autres  où  se  recueillent 

un  onguent  salutaire Ces  choses  sont 

des  mystères.  L'huile  symbolise  la  misé- 
ricorde et  la  paix  donnée  aux  hommes 
dans  la  personne  de  ]\oé,  à  qui  la  co- 
lombe apporte  le  rameau  d'olivier....  Ce 
jus  tiré  de  l'olive  signifie  encore  la  pru- 
dence, la  douceur,  la  vivifiante  lumière 
des  êtres  que  le  martyre  a  réunis  à  notre 
Sauveur,  dont  le  titre  même  de  Christ 
indique  l'onction;  et  c'est  pourquoi  sa 
fiancée  l'Eglise  le  salue  par  le  cri  :  Ton 
nom  même  est  une  huile  répandue.  » 

Chapitre  treizième.  Causes  physiques 
de  ce  phénomène.  Supposé  que  les  moi- 
nes ne  fraudent  pas ,  ce  qui  est  peu  sup- 
posable  depuis  tant  de  siècles  que  cette 
merveille  existe  ,  Tliuile  des  crânes  de 
Kijov  peut  résulter  des  miasmes  humi- 
des, qui,  sortis  de  tant  de  cadavres,  s'at- 
tachent à  ce  qu'ils  trouvent  de  spongieux 
comme  les  crânes,  et  en  découlent  par 
les  pores  transformés  en  huile  médici- 
nale; car  les  semblables  sont  guéris  par 
les  semblables,  ainsi  qu'on  paralyse  le 
poison  par  d'autres  poisons  ou  antidotes. 
Ons'altendait  peu  à  trouver  ici  cetaxiome 
de  l'oméopalhie  moderne. 

Chapitre  quatorzième.  Les  popes  sont 
pour  les  lUilhcnes  des  anges  tliéophores. 
Ces  chrétiens  se  prélendcnt  hs  seuls /'/vz- 
voslavnij  ou  orthodoxes,  mais  en  m(>me 
temps  ils  sont  déplorablemcnt  iconolâ- 
tres  {i canota trtv  abominaiidi). 

Chapitre  quiiizienie  et  dernier.  Le  sla- 
von  issu  de  l'hébreu  :  catalogue  compa- 
ratif des  racines  de  ces  deux  idiomes.  Le 
sldvon  dyil  cire  ran^ic  paimik:>  (|uciqucs 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT.  109 

langues  capitales  du  monde.  Rutheni 
Borysthenidœ  docti  j  Moscovitœ  vero  bar' 
bari. 

Après  avoir  relu  ce  curieux  livre  d'un 
critique  Teuton,  je  descendis  par  une 
pente  rapide  la  montagne,  dont  le  mena- 
çant Petchersk  occupe  le  sommet,  et  aux 
bases  de  laquelle  sont  creusées  les  cata- 
combes de  la  Russie.  L'escalier  long  d'un 
quart  de  lieue,  et  couvert  en  bois,  qui 
mène  du  couvent  à  ces  grottes ,  tombe 
enfin  sur  une  petite  place  solitaire,  de- 
vant une  chapelle   déjà  moitié  crypte, 
toute  tapissée  de  vieilles  icônes  votives 
revêtues  en  métal.  Là ,  se  trouve  l'entrée 
des  souterrains  -,  sous  la  galerie  funèbre 
qui  les  précède ,  est   peint    le  fameux 
Monitarst^o.  A  la  lampe  qui  brûle  de- 
vant cette  peinture,  le  vieux  moine  allu- 
ma son  cierge,  et  me  prit  par  la  main  j 
comme  la  sibylle  du  Pausilippe,  lors- 
qu'elle introduisait  l'étranger  dans  les 
ténèbres  de  l'Achéron.  Moi,   pareil  au 
myste  des   initiations  antiques ,   j'étais 
plein  d'attente  et  de  respect.  Il  m'expli- 
qua les  vingt-deux   stations   expiatrices 
dontse  compose  le  purgatoire  des  Russes, 
et  qui   furent ,   dit-on  ,   dévoilées  à  une 
voyante,  pieuse  muse  de  saint  Basile, 
qui  déclara  celte  vision  orthodoxe.  L'âme 
extatique  avait  été  conduite  à  travers  ces 
vingt-deux  degrés  ,  qui  correspondent  h 
autant  de  crimes  ,  et  autant  de  châlimens 
contre  la  colère,  l'ivresse,  l'impureté, 
la  paresse,  la  médisance,  la  calomnie. 
Chacun  de  ces  vices  est  représenté  par 
des  démons  hideux  et  fétides,  aux  formes 
bizarres,  qui  rappellent  les  dieux  mons- 
tres de  l'Inde,  et  qui  sont  chargés  de  sup- 
plicier les  coupables.  Enveloppée  sous 
cette  légende  ,  l'origine  du  MouUarstvo 
remonte  évidemment  aux  écoles  gnosti- 
ques,  qui  avaient  conservé  une  partie  de 
la  croyance  néoplatonicienne  aux  voya- 
ges et  migrations  de  lame  à  travers  les 
différens  cieux.  On  sait  d'ailleurs  que  le 
rite  oriental  a  girdé  beaticoup  plus  (jue 
celui   d'Oeciilent  le  caractère  plastique 
et  judaïque  dans  les  cérémonies.  \  l'épo- 
que de  Constantin  et  de  ses  fils,  il  y  eut 
en  (irèce  uiuî  sorte  de  rapprochement 
entre  ll-glise  et  le  vieux  paganisme  mou- 
rant, qui  léguait,  comme  le  centaure,  sa 
loge  sanglante  ."i  son  vainqueur.  Ixappro- 
cUcmtiU  dont  l'EglibC  laliuc,  dcji  bépa- 


110 


COURS  n'ARCHlTECTURE  DES  ÉGLISES  DE  RUSSIE, 


rée  de  la  cour  ft  du  pouvoir  temporel , 
fui  pr»VN<M-v(S'  (Invniita^e. 

Oiioi  (ju'il  en  soit ,  les  stations  du  piir- 
f;atoiresonl  iei  travers(^cs  par  PAnie  sous 
la  fi^Mire  d'un  enfant,  conduit  par  deux 
an:;es  ailt'S,  rép(*l(S  vinj^l-deux  fois  :  l'un 
Mane  et  pur,  l'anlre  noir  et  hideux,  à 
ailes  de  chauve-souris,  et  plus  ou  moins 
^'rimaçant.  Au  point  de  départ  s'ouvre 
une  cild  à  murailles,  tours  et  portes  hy- 
zanfines:  c'est  la  cité  de  l'univers.  An- 
dessus  de  celte  cosmopole  brille  le  dis- 
que rou^e  de  l'astre  de  la  nuit,  symbole 
des  ténèbres  qui  couvrent  la  vie  terrestre. 
A  chaque  station ,  plusieurs  groupes  de 
démons  ru^issans  tAchent  de  s'emparer 
de  l'Ame,  qui,  aprc^s  les  vingt-deux 
épreuves,  soutenue  par  son  génie  blanc, 
franchit  un  arc  triomphal .  au-dessus  du- 
quel brille  la  lune  blanche  et  presque 
éclipsée  par  l'éclat  naissant  du  jour.  Au- 
delà  de  celle  porte,  Jésus-Christ  en  ju<,'e 
suprême,  sur  son  trôïie  entouré  de  ché- 
rubins, attend  IMme  tremblante.  Les  ex- 
piations purgaloriales  sont  finiesj  celui 
qu'elles  ont  purifié  monte  au  ciel,  celui 
qui  est  resté  obstiné  dans  le  mal  tombe 
dans  l'abîme  éternel.  Un  pareil  juoni- 
ttirsiK'o ,  mais  avec  moins  de  détails,  est 
peint  d'ordinaire  sur  la  porte  du  réfec- 
toire de  chaque  couvent  pour  avertir  les 
moines  entraiit  au  lieu  de  leurs  seules 
jouissances  physiques,  que  d'affreuses 
peines  expient  les  abus. 

Les  cryptes  kijovienncs  se  composent 
de  deux  étages  ou  cavernes:  la  première, 
attiihuée  h  saint  Antoine,  est  la  plus 
grande,  la  plus  riche  en  reliques  illustres 
de  métropolites,  princes,  év<^ques;  c'est 
le  ciel  supérieur.  La  seconde,  dite  de 
Féodose,  est  moins  ornée,  quoiqu'elle 
ail  encore  des  sanctuaires  et  de  spacieu- 
ses cellules,  où  dorment  les  pères  obscurs 
et  tout  le  peuple  des  saints,  ^ous  notis 
enfoncAmes  par  un  couloir  étroit  dans  la 
première  caverne.  Ses  mille  détours,  ses 
portes  secrètes,  ses  escaliers,  laiitôt 
montant,  tantôt  descendant,  semblent 
indiquer  l'inlenlion  des  fondateurs  de  se 
ménageides  retraites  en  cas  de  persécu- 
tion; c'est  un  vaste  labyrinthe  de  cham 
bres  et  de  corridors,  où  (jà  et  là  sont 
taillés  des  bancs  de  repos  pour  les  pèle 
rins  et  les  moines  d'autrefois;  souvent 
des  verrous  ferment   rentrée  des  cellu- 


les; d.ins  de  petites  églises  souterraines 
brûlent  des  lampes.  Wullc!  part,  la  voûte, 
laillee  dans  le  sable  dur,  ne  pose  sur 
d'autres  étais  que  des  colonnes  et  des  pi- 
liers taillés  dans  ce  roc  tendre:  la  ma- 
çonnerie parait  A  peine  autour  des  prin- 
cipales portes.  Aussi  ces  catacombes 
n'offrent-elles  qu'une  faible  miniature  de 
celles  de  Rome  et  de  INaples;  cependant 
le  vandalisme  restaurateur  des  moines 
brille  là  comme  partout  :  pas  une  figure 
du  moyen  Age  n'est  restée,  soit  aux  ico- 
nostases des  chapelles,  soit  au  fond  des 
arcades  funèbres  qui  recèlent  les  bières 
en  bois  des  saints.  Par  une  inconcevable 
barbarie,  on  restaure  annuellement  ces 
bières  :  chaque  année  on  donne  aux  mo- 
mies un  nouveau  trousseau  ,  et  l'on  re- 
touche les  peintures  des  légendes  qui 
surmontent  les  tombeaux.  Ainsi ,  excepté 
les  murs  et  les  corps  môme  des  confes- 
seurs, tout  est  ici  entièrement  moderne, 
mais  moderne  à  l'orientale  j  de  sorte  que 
le  voyageur  en  parcourant  ces  nombreu- 
ses rangées  de  momies,  embaumées 
comme  celles  d'Egypte  et  de  Syrie,  peut 
se  croire  un  moment  aux  catacombes 
chrétiennes  du  Liban.  Chaque  profes- 
sion ,  chaque  dignité  sociale  y  conserve 
son  costume  :  le  patriarche  tout  doré; 
le  prélat  avec  mitre  cl  crosse;  l'ermite, 
le  frère  lai,  tous  y  portent  un  habit  dont 
la  magnificence  est  en  rapport  avec  le 
degré  d'honneur  propre  à  chacun  durant 
sa  vie.  Un  écrileau  proclame  le  nom  du 
mort  au-dessus  de  chacune  de  ces  tom- 
bes,  simples  comme  celles  des  tsars  et 
des  moujiks,  comme  celles  de  tous  les 
vieux  croyans.  Partout  j'ai  remarqué  que 
l'absence  d'ornement  sculptural  ou  ar- 
chitectonique  est  le  caractère  distinctif 
des  sépultures  orthodoxes. 

la  seconde  caverne,  sans  communi- 
cation apparente  avec  la  première,  est 
également  précédée  d'une  petite  cha- 
pelle à  peintures,  mais  elle  renferme 
dans  son  sein  beaucoup  moins  d'apparte- 
mens,  ce  qui  fait  croire  qu'elle  ne  servait 
point  de  demeure  aux  vivans  ,  mais  élait 
simplement  pour  les  morts;  elle  n'a  que 
six  cent  trente-sept  pieds  de  longueur, 
tandis  que  l'autre  en  a  quatorze  cent. 

Ces  grottes  ne  m'ont  présenté,  comme 
art,  qu'une  seule  chose  remarquable  : 
c'est  une  chapelle,  parmi  beaucoup  d'au- 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


111 


très  insignifiantes,  qui  a  sa  porte  sainte 
posée  sur  deux  colonnes,  que  surmonte 
un  arc  en  fer  à  cheval;  l'extrême  simpli- 
cité des  chapiteaux  et  de  tout  l'ensemble 
de  celte  chapelle  portent  à  la  croire  pri- 
mitive. Ainsi ,  un  arc  moresque,  perdu 
dans  ces  solitudes,  y  aurait  été  fait  par 
des  Byzantins  en  même  temps  que  les 
Arabes  faisaient  ceux  de  l'Alhambra.  Il 
y  aurait  en  Russie  plus  d'uue  preuve  à 
recueillir  pour  démontrer  que  ce  qu'on 
appelle  art  moresque  n'est  au  fond  que 
l'art  byzantin.  Nous  parcourions  ces  ran- 
gées de  moines  du  onzième  et  douzième 
siècle,  enveloppés  de  bandelettes,  et 
dont  les  os  noircis  et  décharnés  sont 
pourtant  restés  intacts.  Le  prêtre  qui  me 
conduit  s'arrête  devant  chacun  d'eux 
pour  me  raconter  sa  vie  ;  il  y  en  a  de  si 
extraordinaires  que  je  regrette  de  ne 
pouvoir  les  mentionner  ici;  mais  celte 
Histoire  des  Pcrcs  de  Kijov,  tirée  des 
sources  slavonnes,  mérite  un  travail  à 
part. 

Je  regardais  avec  terreur  les  étroites 
fenêtres  carrées,  chacune  aujourd'hui 
garnie  d'une  ou  deux  vitres,  par  où  l'on 
passait  le  pain  et  l'eau  aux  malheureux 
enfouis  pour  leur  vie  dans  ces  cellules, 
pratiquées  aux  parois  des  corridors,  et 
souvent  trop  étroites  pour  qu'ils  s'y  pus- 
sent coucher.  Dans  des  temps  barbares 
comme  ceux  d'alors,  il  fallait  sans  doute 
des  prodiges  d'ascétisme  pour  attendrir 
les  cœurs  durcis  des  grands  de  la  terre; 
il  fallait  de  tels  martyrs  pour  fonder 
l'Église  en  Scylhie.  Ce  genre  d'ermites, 
qu'on  nomme  en  russe  d'un  nom  qui  cor- 
respond à  celui  de  iiiurcsy  n'étaient  pas 
toujours  isolés.  On  montre  une  cellule 
où  douze  d'entre  eux  vécurent  ensemble, 
et  la  légende  les  dit  fils  d'une  même 
mère;  on  montre  aussi  un  saint  dont  le 
corps  s'enfonce  de  plus  en  plus  dans  la 
terre,  au  dire  du  peuple,  qui  observe 
avec  anxiété  de   combien   de    lignes  il 


baisse  par  génération,  car  quand  il  sera 
tout-à-fait  enfoui  l'univers  finira. 

J'arrivai  enfin  à  la  tête  de  mort  placée 
sur  une  tombe  ,  et  d'où  découle  constam- 
ment une  huile  miraculeuse,  dont  les 
popes  oignent  les  lèvres  de  leurs  fidèles. 
Cette  particularité  uic  rappela  des  reli- 
ques semblables  sur  le  Rhin  et  ailleurs; 
et  l'abus  qu'on  en  fait  jeta  dans  mon  âme 
de  pénibles  réflexions,  qui  m'accompa- 
gnèrent jusqu'à  ce  que  je  fusse  remonté 
vers  la  clarté  du  jour.  Un  beau  soleil 
brillait  alors,  et  colorait  l'ardente  ver- 
dure et  les  vignes  qui  recouvrent  ces 
grottes  des  saints  russes,  comme  elles 
revêtent  les  catacombes  italiennes.  Mais 
les  images  des  murés  planaient  sur  mon 
imagination;  je  me  rappelais  le  texte 
d'Hélfotj  qui  prouve  qu'il  y  en  eut  en 
France  comme  en  Orient.  «  La  coustume, 
dit-il,  estoit  autrefois  à  Vienne  en  Dau- 
phiné  de  choisir  un  religieux  que  l'on 
croioit  estre  le  plus  avancé  dans  la  per- 
fection et  le  plus  digne  d'estrc  exaucé  de 
Dieu,  et  on  le  renfermoit  dans  une  cel- 
lule afin  qu'il  y  passast  le  reste  de  ses 
jours  dans  la  coulcraplation  et  qu'il  y 
priast  sans  cesse  pour  le  peiiple  ;  c'estoit 
aussi  la  pratique  de  la  plusparl  des  mo- 
nastères, non  seulement  d'hommes,  mais 
encore  de  filles.  Il  y  en  avoit,  entre  au- 
tres,  dans  le  monastère  de  Sainte-Croix 
de  Poitiers;  et  Grégoire  de  Tours  a  des- 
crit  les  cérémonies  qu'on  observoit  dans 
la  réclusion  de  ces  saintes  filles,  ^lais 
ces  reclus  d'Europe  avaient  au  moins  un 
petit  jardin  ,  où  ils  pouvaient  faire  quel- 
ques pas  ;  ceux  des  laurrsd'Orii'ut  étaient 
plongés  comme  dans  des  sépulcres.  En 
Russie,  ces  espèces  de  slylites  occu- 
paient le  plus  haut  degré  dans  la  classe 
des  anachorètes  dits  parfaits,  en  slavon 
sc/ufiniks,  et  revêtus  de  Vluibit  angclifjiic 
comme  ne  participant  plus  aux  faiblesses 
de  la  nature  humaine. 

CYrniKJN  Robert. 


—  ii^|«OH^g"' 


112 


c»:dvres  de  m.  li:  pjik.sideint  riamrouiu;. 


REYUE. 


<h;i\iw:s  PIIII.OSOIMIK.HF.S  DI:;  m.  lk piiésioem  iuamboukg, 

riihlicrs  par  MM.  T.-U.  Iolsslt,  cl  Fabbc  Foisslt  ,  ancien  supérieur 

de  scniinaiie  (1). 


Voici  1111  hoiiimc  dont  la  renommée 
Iillt^raire  n'a  pas  eu  dans  le  monde  un 
i^raiid  retentissement,  un  philosophe 
dont  les  travaux  n'ont  él6  jusqu'ici  ap- 
précies que  d'un  public  restreint,  quoi- 
que nombreux.  En  convenant  de  ce  fait, 
nous  ajouterons  avec  confiance  et  con- 
viction que  rénumération  des  écrivains 
pliilosopiirs  de  ce  temps  serait  incom- 
plète, (ju'il  y  aurait  lacune  dans  l'his- 
toire des  travaux  qui  ont  de  nos  jours 
rxercé  une  influence  sur  le  mouvement 
des  idées  en  philosophie,  si  une  place 
honorable  n'était  réservée  à  M.  le  prési- 
dent Kiambourg.  Quels  sont,  pour  obte- 
nir une  telle  distinction ,  les  titres  à  pro- 
duire? A'est-elle  pas  un  prix  assuré  pour 
celui  qui  unit  à  la  véritable  intelligence 
des  questions,  à  une  raison  qui  les  jui^e 
avec  fermeté,  le  don  de  bien  exprimer 
son  jugement;  pour  celui  enfin  qui ,  ne 
relevant  d'aucun  maître,  a  su  se  frayer 
une  voie  que  personne  n'avait  précisé- 
ment ouverte?  Tous  ces  mérites  se  re- 
trouvent en  M.  Riambourg.  Par  les  senli- 
mens  et  le  fond  des  doctrines,  il  entre 
assurément  jusqu'à  un  certain  point  en 
communauté  avec  d'illustres  contempo- 
rains dont  nous  rappellerons  bientôt  le 
nom.  ^lais  les  procédés  de  son  esprit 
sont  tout  autres  que  les  leurs,  et  sa  mé- 
tliode  semblerait  le  rapprocher  des  ad- 
vers.Tiresde  ses  principes;  enfin,  les  de- 
voirs d'une  carrière  publique,  aciive, 
laborieuse,  constamment  associés  aux 
m«''ditatiors  de  la  pensée,  lui  donnent 
aussi  un  caractère  paiticulicr.  Suivant 
nous,  leju-cment  d'un  livre  du  ^enre  de 
celui  que  nous  avons  sous  les  yeux  est 


bien  avancé  quand  une  vraie  connais- 
sance de  l'auteur  est  acquise.  Nous  envi- 
sagerons donc  M.  Itiambourg  sous  divers 
points  de  vue  :  les  uns ,  théoriques  ;  les 
autres,  personnels.  Occupons-nous  d'a- 
bord du  principal,  c'csl-à-dirc  du  fond 
de  sa  doctrine. 

Si  les  œuvres  de  M.  Riambourg  eussent 
été  déjà  publiées  quand  a  paru  l'ouvrage 
de  M.  Damiron,  intitulé  Essai  sur  l'his- 
toire de  la  ]iliiloso])liie  au  dix-neuvicme 
sicclCj  nul  doute  qu'il  n'eût  été  rangé  par 
la  critique  de  l'ancien  c^lobc.  dans  l'école 
théologique  ,  et  l'aurait  été  avec  justice 
en  admettant  qu'il  suffit  pour  appartenir 
à  cette  école  d'une  foi  catholique  sincère 
hautement  avouée  et  de  la  résolution 
prise  de  repousser  toute  opinion  con- 
traire aux  dogmes  chrétiens.  3Iais  si  l'on 
eût  prétendu  indiquer  sous  cette  désigna- 
tion des  esprits  concentrés  dans  l'élude 
et  l'amour  de  la  religion  au  point  de  dé- 
daigner les  opérations  de  la  pure  raison 
et  les  observations  psychologiques,  au- 
cun des  écrivains  classés  dans  cette  caté- 
gorie ne  lui  aurait  appartenu  réellement, 
et  M.  Riambourg  aurait  dû  moins  que 
tout  autre  y  prendre  place. 

M.  de  Ronald ,  M.  de  Maistre  ;  plus 
tard  ,  M.  de  Lamennais,  dans  WEssai  sur 
l'indiffcrcncc;  31.  Rallanche  ,  INI.  d'Eck- 
stein,  avec  M.  de  Chateaubriand,  dont  il 
est  difficile  de  circonscrire  la  gloire  par 
le  nom  de  philosophe  :  voilà  les  hommes 
de  qui  l'influence  a  le  plus  contribué  .î 
ramener  les  esprits  dans  les  voies  de  la 
religion.  Tous  tendent  au  môme  but; 
mais  ils  suivimt  des  routes  si  difftrenles 
(ju'il  y  a  (iuel(|uc  ciiosc  de  forcé  à  les 


(1)  Chez  Dcbtcourl ,  libruirc  ,  rue  dc5  Sainls-Pcres,  \i\)\  ô  Toi.  in-ii'.  l'rix  :  IJfr. 


OEUVRES  DE  M.  LE  PRÉSTDE^'T  RIAMBOURG. 


grouper  sous  le  litre  d'école.  Pour  peu 
qu'on  étudie  leurs  œuvres  et  qu'on  les 
compare,  on  est  d'abord  frappé  de  la 
distance  qui  sépare  le  point  de  départ  de 
chacun  d'eux,  de  la  liberté  entière  avec 
laquelle  chacun  pose  les  prémisses  dont 
il  fera  sortir  ensuite  toutes  ses  déduc- 
tions. Ils  ont  cela  de  commun ,  que  tous, 
leur  marche  une  fois  tracée,  la  suivent 
sans  s'inquiéter  des  autres,  sans  même 
se  préoccuper  beaucoup  de  leurs  adver- 
saires; tous  sont  des  esprits  synthétiques 
ou  veulent  l'être,  et,  comme  il  arrive, 
tous  ont  leur  synthèse  particulière. 

Ils  se  ressemblent  encore  par  un  autre 
point:  tous  donnent  au  mot  philosophie 
la  même  étendue;  tous  en  le  prononçant 
ont  le  même  objet  immense  sous  les  yeux, 
quoique  chacun  l'envisage  sous  un  aspect 
qui  lui  est  propre.  Venus  à  la  suite  d'une 
époque  qui  a  vu  les  doctrines  les  plus 
générales  se  mêler  à  tant  d'événemens, 
les  principes  métaphysiques  devenir  so- 
lidaires de  tant  de  catastrophes,  il  est 
arrivé,  même  aux  plus  philosophes  d'en- 
tre eux,  que  l'abstrait  et  le  positif  se 
sont  fréquemment  unis  dans  leur  polé- 
mique ;  comme  leurs  adversaires  du  dix- 
huitième  siècle,  i!s  ont  considéré  les 
questions  à  la  fois  dans  leur  théorie  et 
dans  leurs  résultats;  comme  eux,  ils  ont 
appelé  philosophie  tout  labeur  de  l'es- 
prit humain,  pourvu  qu'il  s'appliquât  à 
des  sujets  généraux.  Mais  la  philosophie 
ainsi  conçue  n'a  plus  les  caractères  d'une 
science;  sans  commencement  et  sans  fin 
possibles,  sans  autres  limites  que  celles 
de  la  pensée,  dont  elle  est  le  noble  et 
puissant  exercice,  elle  est  immense 
comme  elle. 

On  ne  peut  le  nier  cependant,  il  est 
une  science  de  la  philosophiez  cultivée 
par  tous  les  peuples  sortis  de  l'enfance  -, 
science  spéciale,  quoique  bien  vaste  en- 
core, dont  au  dix-sepiiènie  siècle  Des- 
cartes et  Malebranche  sont  en  France  les 
rcprésentans  plus  que  IJossuel  et  Pascal; 
au  dix-huitième  siècle,  Locke  et  Condil- 
lac  plus  que  llousscau  et  \oltaire.  C'est 
cette  science  qui  doit  être  enseignée  dans 
l<«s  chaires  publiques,  et  qui  par  suite 
des  circonslauces  l'est  sans  suite,  sans 
(Misenil)le  et  sans  lixilé;  c'est  à  elle  (|ue 
M.  Hiambourg  a  consacré  ses  laborieux 
loisirs.  Dans  l'ordre  des  travaux  de  l'in- 


113 

lelligence,  ce  n'est  pas  seulement  la  hau- 
teur de    la   fonction   qu'un   homme   se 
charge  d'accomplir  qui  doit  lui  assigner 
un  rang  dans  l'estime;  souvent  c'est  pour 
lui   un   mérite  de   moins   entreprendre 
lorsque  la  tûche  qu'il  s'impose  lui  paraît 
essentiellement  utile  ,  et  qu'en  promet- 
tant moins  de  gloire  elle  exige  pourtant 
de  grands  efforts.    Naturellement  assez 
riche  de  raison  pour  dédaigner  tout  faste 
de  logique,  soutenu  par  une  instruction 
forte  et  variée ,  doué  d'un  discernement 
calme  et  d'une  équité  d'esprit  qui  le  ren- 
dait singulièrement  propre  à  l'exposition 
historique,   à   l'analyse  et  à  la  critique 
des  systèmes  ,   M.  Riambourg  avait  par- 
faitement mesuré  la   nature  de  ses  tra- 
vaux à  ses  facultés;  je  dis  la  nature,  non 
l'étendue,  car  l'œuvre  à  laquelle  il  vou- 
lait consacrer  le  reste  de  sa  vie  dépassait 
trop  évidemment  les  forces  humaines.  Ce 
qu'il  a  laissé,  et  qu'il  considérait  seule- 
ment comme  des  lambeaux  de  cette  œu- 
vre, sufhra,  nous  en  avons  la  confiance, 
pour  lui  maintenir  dans  la  mémoire  des 
hommes  éclairés  une  juste  réputation. 

Revenons  à  la  philosophie  et  à  son  en- 
seignement actuel.  Elle  exerce  sur  la 
jeunesse  une  puissante  influence,  quel- 
quefois salutaire,  souvent  dangereuse, 
alors  même  qu'elle  semble  perdre  toute 
action  sérieuse  par  suite  de  la  succession 
rapide  de  professeurs  qui  ne  font  que  pa- 
raître, et  chez  qui  pourtant,  durant 
leur  passage,  les  idées  ont  eu  le  temps  de 
changer  deux  ou  trois  fois.  Cette  mobi- 
lité ne  doit  pas  empêcher  de  reconnaître 
dans  l'enseignement  philosophique  une 
sorte  de  marche  suivie  et  certaines  pha- 
ses bien  distinctes.  Ainsi ,  professée  au 
premier  temps  du  rétablissement  des 
études  sous  le  consulat  et  sous  l'empire 
dans  une  direction  toute  sensualist?,  la 
philosophie  a  reçu  tout-à-coup,  il  y  a 
vingt-cinq  ans,  uiu^  impulsion  différente; 
depuis  ,  il  s'en  est  b<*aucoup  fallu  qu'elle 
ait  toujours  été  rassurante  au  point  île 
vue  chrétien:  mais  enfin  elle  a  cherché  A 
relever  l'honime,  elle  l'a  rendu  moins 
hostile  aux  doctrines  religieuses ,  elle  lui 
a  ineul(|ué  des  idées  et  des  sentiniens 
dont  la  religion  peut  tirer  parti  pour  les 
tourner  à  mieux.  Les  catholitjues  doivent 
ap|)récier  tout  ce  qui  est  bon  en  soi  et 
^  ^avoir  gré  de  tous  les  services;  ils  n'ou- 


114 


irUVRES  DE  M.  LE  PRÉSrDENT  RIAMBUURG. 


blinront  donc  pas  qu'un  homnin  sup(j- 
rienr,  devonn  drptiis  iMuslro  dans  la  |)0- 
litiquo.  rt  qui.  j<*!t'' par  les  circonstances 
dans  renseignement  de  la  philosopliie, 
n'a  fait  })Our  ainsi  dire  que  la  traverser, 
a  éf«*  le  premier  auteur  de  cette  rc^action 
subite,  véritable  r»h  oint  ion  (pii  depuis 
s'est  continnt^e  constamment,  quoi(|UC 
sous  des  formes  diverses. 

(Mioi  qu'il  en  soit  ,  la  philosopliie  de 
nos  jours,  qu'elle  ait  pour  organes  des 
hommes  voués  à  l'enseignement  ou  des 
écrivains,  émet  souvent  des  doctrines 
hasardées,  mt^me  d.ingfreuscs;  elle  doit 
donc  ^tre  l'objet  d'une  surveillance  con- 
tinuellement active.  Cependant  les  hom- 
mes célèbres  dont  nous  avons  cité  les 
noms,  le  regard  probablement  fixé  sur 
de  pins  pressans  besoins,  ont  générale- 
nient  consacré  i>eu  de  temps  et  de  soin  à 
ce  genre  d>'  polémique  (I).  I\I.  de  Ronald, 
sans  doute,  a  touché  dans  ses  McLangcs 
philosophiques  à  pins  d'une  question 
alors  agitée  dans  les  écoles  ;  y\.  de  Mais- 
tre,  en  mainte  occasion,  et  particulière- 
ment quand  il  veut  réhabiliter  la  théorie 
des  idées  innées,  à  combattre  les  systè- 
mes contemporains  en  métaphysique; 
M.  de  Lamennais  agit  d'une  manière  ana- 
logue dans  VE^sai  sur  L'indiffrencc. 
Mais  aucun  de  ces  hommes  célèbres  ne 
s'est  imposé  la  tAche  de  discuter  article 
pir  article  les  doctrines  généralement 
répandues,  et  d'attaquer  en  quelque 
sorte  pied  à  pied,  sur  leur  propre  ter- 
rain ,  les  hommes  «n  crédit  près  de  la 
jeimesse.  Cette  lAche ,  M.  Riambourg  a 
pu  se  la  croire  réservée,  et  il  l'avait  con- 
nue dans  toute  son  étendue  possible.  C'é- 
tait une  œuvre  complète  et  immense  en 
ce  genre  qn'il  voulait  accomplir,  et  pen- 
dant le  peu  d'années  qu'il  lui  a  été  doniu'; 
(Vy  consacrer,  il  va  déployé,  avec  une  fer- 
meté de  principes  inébranlable,  une  sa- 
gacité et  une  modération  qui  y  sont  bien 
rarement  unies  an  même  degré;  rien  de 
plus  attachant  cpic  de  le  voir  reprendre 
<în  sons-œuvre  les  idées  des  autres  pour 
les  réduire  au  vrai  \  son  scrupule  ù  ten- 
dre justice  aux  hommes  les  plus  éloignés 
de  ses  doctrines,  sa  disposition  cmpres- 

(I)  Il  faut  oïccpltT  M.  (rEtks(cin  ,  à  qui  Ton  doil 
en  ce  gcnro  un  ,;rdiiJ  nuiubre  de  morceaux  de  cii- 
lique  excellente. 


sée  à  leur  concéder  tout  ce  que  lui  per- 
met sa  conscience,  sont  admirables. 

VA  c'est  maintenant  (jue  nous  pouvons 
voir  dans  toute  sa  clarté  le  caractère  in- 
contestable d'originalité  du  président 
Riiambourg.  Chez  qui  rencontre-t -on 
cette  rare  impartialité  philosophique? 
Chez  un  homme  qui  n'a  jamais  conclu  la 
politique,  si  ce  n'est  au  point  de  vue  de 
parti  et  avec  un  sentiment  passionné.  Où 
brille  celte  intelligence  de  toutes  les 
idées,  quelles  qu'elles  soient,  lors  môme 
(ju'elles  se  déguisent  sous  les  formes  les 
plus  modernes  et  les  plus  étranges?  Ch<;z 
un  homme  d'un  Age  avancé,  ne  quittant 
guère  sa  ville  de  province,  nourri  dans 
les  études  d'un  autre  siècle,  disciple  de 
Port-Royal,  au  jansénisme  près.  Autre 
contraste  :  ses  travaux  attestent  une  in- 
struction philosophique  très  étendue;, 
qui  n'a  pu  s'acquérir  que  par  une  appli- 
cation persévérante,  et  qu'on  ne  rencon- 
tie  pas  toujours  égale  chez  ceux  qui 
font  profession  de  consacrer  leur  vie  à  la 
science  ;  et  lui ,  la  science  ne  vint  jamais 
l'occuper  avant  que  les  devoirs  multi- 
pliés d'une  carrière  laborieuse  ne  fussent 
tous  accomplis.  D'abord,  élève  de  l'Ecole 
polytechnique,  puis  avocat,  juge,  pro- 
cureur-général ,  président  à  la  cour  de 
Dijon  ,  jamais  son  zèle  ne  s'est  un  instant 
alangui ,  jamais  personne  intéressée  n'a 
pu  soup(jonner  que  d'autres  soins  que 
ceux  de  sa  fonction  eussent  place  dans 
son  esprit  ;  et  cependant  quand  le  magis- 
trat savait  ainsi  se  réserver  pour  l'élude 
de  la  philosophie  des  momens  de  liberté, 
il  n'y  voyait  pas  le  premier  objet  de  sa 
pensée:  elle  était  pour  lui  bien  plutôt  un 
moyen  qu'un  but.  Métaphysicien  par 
goût  et  par  disposition  native,  il  se  sen- 
tait avant  tout  fervent  catholique  ;  mais 
il  était  de  ces  fidèles  que  saint  J'aul  ap- 
pelle avec  tous  les  saints  à  comprendre 
quelle  est  1(1  largeur,  la  longueur^  la 
hauteur  et  Itt  j)/ofoiideur  du  mystère. 
i*our  lui,  comme  pour  Pascal,  pour  Ma- 
lebranche,  les  limites  précises  du  natu- 
rel et  du  surnaturel  se  montraient  peu 
tranchées,  et  s'il  discernait  toujours 
comme  émanant  de  sources  différentes 
la  philosophie,  qui  apparaît  comme 
l'œuvre  de  l'homme ,  et  la  religion,  qui 
est  reconnue  Pauvre  de  Dieu,  il  ne  les 
considérait  pas  comme  aussi  distinctes 


OEUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RIAMBOURG. 


11$ 


dans  leur  objet ,  et  croyait  probablement 
avec  de  grands  esprits  qu'une  séparation 
trop  absolue  entre  elles  serait  la  néga- 
tion de  l'une  ou  de  l'autre  j  il  ne  médi- 
tait rien  de  moins  qu'une  apologie  chré- 
tienne complète  par  la  philosophie  et  par 
l'histoire.  L'examen  critique  de  tous  les 
systèmes  achevé ,  le  sien  se  serait  trouvé 
produit,  et  ses  travaux  polémiques  suc- 
cessifs seraient  devenus  par  leur  ensem- 
ble et  naturellement  une  œuvre  dogma- 
tique. Mais  ici  ressort  encore  une  des 
particularités  de  cet  excellent  esprit.  Lo- 
gicien à  la  manière  du  dix-septième  siè- 
cle, et  remarquable  surtout  dans  ies  dis- 
cussions de  pur  raisonnement ,  il  sympa- 
thisait avec  les  hommes  de  nos  jours  qui 
attachent,  dans  l'intérêt  de  la  religion,  une 
importance  principale  aux  témoignages 
tirés  des  traditions  antiques.  Libre  de 
toute  préoccupation  exclusive,  il  ne  con- 
fondait jamais  sa  méthode  pour  la  dé- 
monstration de  la  vérité  avec  la  vérité 
même.  Ainsi,  quand  de  vifs  débats,  aux- 
quels Rome  a  mis  fin,  divisaient  l'Église 
de  France,  le  bon  sens  élevé  de  ]\L  Piiam- 
bourg  cheminait  irréprochable  entre  les 
deux  partis,  profitant  de  tout,  jugeant 
tout,  et  devinant  d'avance  une  concilia- 
tion vers  laquelle  tous  aujourd'hui  gravi- 
tent, qu'ils  s'en  doutent  ou  non. 

L'ouvrage  que  méditait  ]M.  Riambourg 
n'a  jamais  été  même  ébauché  dans  son 
ensemble,  et  comme  l'observent  ses  esti- 
mables éditeurs,  supposer  seulement 
qu'il  pût  être  terminé  était  une  illusion 
de  l'auteur.  Les  trois  volumes  publiés  en 
1838  comprennent  différens  travaux  qui 
concourent  tous  à  exprimer  sa  pensée  gé- 
nérale, quoique  sans  liaison  sensible. 
Ainsi,  l'on  y  remarque  deux  composi- 
tions courtes,  mais  complètes,  qui 
avaient  déjà  été  publiées  comme  ouvra- 
ges indépendans  ;  on  y  retrouve  encore 
de  précieux  morceaux  insérés  dans  di- 
vers recueils^  puis  des  fragmoiis  inédits, 
et  plusieurs  questions  traitées  daiis  un 
but  tout  spécial.  Les  qualités  qui  distin- 
guent l'auteur  se  font  partout  sentir; 
elles  rassortent  plus  ou  moins  selon  les 
sujets. 

La  collection  s'ouvre  par  VKculc 
d' Athènes.  Dans  cet  ouvrage,  imprimé 
une  première  fois  en  1829,  l'auteur  a 
mis  en  discussion,  sous  la  forme  du  dia- 


logue ,  les  diverses  doctrines  de  la  philo- 
sophie antique;  il  s'est  même  permis 
d'énoncer,  sous  le  nom  des  philosophes 
grecs,  des  argumens  qui  datent  des 
temps  modernes,  lorsque  les  anciens, 
dans  la  bouche  desquels  il  les  place,  ne 
les  auraient  pas  désavoués.  Le  ton  de 
cette  controverse  est  convenable  et  di- 
gne ;  elle  aboutit,  de  discussion  en  dis- 
cussion, de  concession  en  concession,  à 
rendre  évidente  l'impuissance  du  raison- 
nement pour  donner  une  solution  com- 
plète, et  à  l'abri  de  la  critique,  à  l'en- 
semble des  questions  qui  intéressent  au 
plus  haut  degré  l'iuimaiiité,  puisqu'elles 
décident  de  sa  destinée  et  de  ses  devoirs. 
Mais  cette  conséquence,  qui  résultf*, 
comme  à  l'insu  des  interlocuteurs ,  de 
leur  argumentation  contradictoire,  tou- 
jours faible  dans  la  défense ,  quoique  vic- 
torieuse dans  l'attaque,  se  produit  sans 
effort,  sans  partialité  contre  les  hom- 
mes, j'ajouterai  sans  injuste  déduction 
pour  les  idées  qui ,  dans  ce  naufrage  où 
elles  vont  toutes  s'abîmer,  conservent 
leur  valeur  comme  témoignage  de  ce  qui 
peut  sortir  de  puissant  et  d'ingénieux  du 
cerveau  des  grands  hommes.  3L  Iliam- 
bourg  était  bien  loin  de  ce  zèle  malha- 
bile reproché  quelquefois  à  des  écri- 
vains, et  qui  les  pousse  à  infirmer  dans 
l'exposition  les  raisonneuiens  de  leurs 
adversaires  pour  les  réfuter  avec  plus 
d'avantage.  Par  scrupule  de  conscience 
plus  eue  O!  e  que  par  modération  d'esprit, 
il  se  maintenait  e.i  ce  genre  au-dessus  de 
toute  faiblesse. 

Mais  il  n'eût  donné  qu'une  œuvre  in- 
complète s'il  se  fût  borné  i\  reiulre  sensi- 
ble la  misère  radicale  de  tonte  philoso- 
phie, et  n'eut  en  même  temps  fait  recon- 
naître à  la  lumière  de  quel  flambeau 
l'homuie  peut  en  effet  conduire  en  sécu- 
rité sa  pensée  sans  rien  sacrifier  de  son 
énergie.  Un  cj)i/ogue,  remarquable  de  vi- 
gueur de  style  et  de  fermeté  logique, 
termine  VJ-uolc  ti Jlhcucs  et  lui  sert  de 
conclusion.  Les  caractères  dislinctifs  de 
la  révélation  y  sont  d'abord  nettement 
retracés;  puis,  pour  parler  comme  ses 
éditeurs,  <  la  question  réduite  à  ses  vé- 
ritables termes,  l'auteur  démontre  en 
peu  de  pages  ,  par  des  preuves  tout  exté- 
rieures et  palpables,  où  il  faut  clicrcher 
non  seulement  l'unitine  révélalion,  mais 


116 


OTUVRKS  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RTAMBOURG. 


riinique  Église  qui  vienne  du  ciel.  >  L'au- 
teur commence  par  cHablir  victorieusc- 
nuMil  (jiril  n'y  a  «raulic  icfii^^c*  assuré 
contre  If  sc«'plicisnic  (iiio  la  loi  à  la  r('- 
viMalion;  puis  il  pose  en  maxime  irréfra- 
gable (jiie  le  scepticisme,  impossible  à 
riiommc,  est  à  la  fois  contraiiuî  h  sa  rai- 
son et  à  sa  nature;  il  justifie  judicieuse- 
ment cette  dernière  pens(?e.  lY'ut-(^tre  ce- 
pendant devait-on  attendre  ici  une  dis- 
cussion plus  d«Seioppée  et  plus  appro- 
fondie; là  était  la  réponse  triomphante 
aux  conclusions  désespérées  qui  sortent 
du  dialogue,  et  c'était  pour  1\I.  Riam- 
bourg,  qui  tlans  le  reste  de  l'épilogue  ne 
peui  apparaître  que  comme  apologiste 
chrétien,  une  occasion  de  plus  de  se 
montrer  philosophe.  ISi  le  temps  le  lui 
avait  permis,  il  se  réservait  probable- 
ment de  donner  à  ce  point  de  contro- 
verse l'étendue  qui  aurait  ajouté  à  l'ou- 
vrage un  nouveau  degré  de  mérite. 

A  la  suite  de  V Ecole  d'Allwncs  sont 
placés  les  travaux  polémiques  insérés 
par  l'auteur  dans  divers  recueils.  On  y 
trouve  encore  aujourd'hui  une  lecture 
solide  et  d'un  véritable  intérêt.  On  y 
puise  avec  les  doctrines  les  plus  sages 
d'excellentes  leçons  dans  l'art  difficile 
d'apprécier  les  opinions  d'autrui  :  mais 
pour  estimer  ces  morceaux  5  toute  leur 
valeur,  il  faut  embrasser  d'un  même 
coup  d'œil  le  temps  actuel  et  l'époque 
où  ils  ont  été  donnés  comme  articles.  On 
nous  pardonnera  donc  ici  une  sorte  de 
digression.  IM.  Kiambourg  ne  peut  qu'y 
gagner  ;  en  reportant  sur  le  passé  des 
souvenirs  devenus  plus  impartiaux  après 
ilix  années,  on  est  conduit  h  rendre  un 
témoignage  flatteur  au  discernement  du 
crilicpie  :  en  considérant  le  présent ,  on 
s'étonne  en  combien  de  points  ses  prévi- 
sions se  trouvent  déjà  justifiées. 

IVappelons-nous  1828.  ce  temps  de  la 
vogue  du  journal  le  (jlohe,  et  des  succès 
de  M.  Cousin  à  la  Sorbonne.  Les  spécu- 
lations, les  éludes  philosophiques  étaient 
alors  en  grand  honneur  :  ceux  qui  se 
présentaient  comme  les  interprètes  de  la 
science  se  distinguaient  alors  par  uti  ta- 
lent réel,  de  l'instruction,  une  manière 
sérieuse  ,  des  senlimens  élevés.  Ils  se 
prononçaient  avec  assurance  sur  de  gra- 
ves questions,  et  promettaient  pour  un 
temps  rapproché  la  solution  satisfaisante 


d'immenses  problèmes.  Sans  doute,  entre 
ces  hommes  qui  déclaraient  tous  avoir 
puisé  leurs  idées  premières  à  la  même 
source,  des  germes  de  dissentiment  com- 
mençaient à  poindre  sur  la  méthode  et 
la  doctrine  ,  deux  choses  qui  n'en  font 
qu'une ,  comme  l'a  si  bien  établi  M.  Cou- 
sin ;  mais  ces  divergences  encore  légères 
ne  troublaient  en  rien  l'accord  unanime 
de  leurs  flatteuses  espérances.  Cependant 
depuis  ,  les  communes  prétentions  auda- 
cieuses se  sont  comme  effacées,  et  les  dé- 
bats naissans ,  remplacés  par  d'autres 
soins,  n'ont  point  eu  de  suite.  INe  faut-il 
pas  s'étonner  du  peu  de  persistance  de  ces 
hommes  ilistingués  quand  il  s'agit  d'une 
science  à  laquelle  ils  déclaraient  avoir 
voué  leur  vie '.'Ils  ne  pourraient  présenter 
comme  excuse  les  temps  de  crise  que 
nous  avons  traversés  :  c'était  pour  eux 
une  raison  de  redoubler  d'ardeur,  après 
que  le  plus  illustre  d'entre  eux  s'était 
chargé  d  expliquer  ,  par  les  évolutions 
indépendantes  de  cette  science  souve- 
raine, tous  les  changemens  sociaux  ,  tons 
les  faits  de  quelque  valeur,  et  jusqu'à 
l'avènement  des  hommes  dont  l'influence 
se  fait  sentir  ici-bas. 

Nous  chercherons  à  déterminer  les 
causes  du  mécompte  qu'il  nous  a  fallu 
subir.  Pour  cela  ,  au  lieu  de  constater 
avec  M.  Cousin  l'empire  exercé  par  la 
philosophie  sur  les  faits,  nous  serons 
conduits  à  faire  ressortir  une  action  qui 
se  montre  au  moins  quelquefois  et  qui 
est  tout  opposée.  Nous  examinerons  si, 
précisément  dans  les  vingt-cinq  dernières 
années,  ce  ne  seraient  pas  les  hommes  et 
les  événemens,  en  tant  qu'ils  modifiaient 
les  situations  personnelles,  qui  auraient 
agi  d'une  manière  singulièrement  puis- 
sante sur  les  vicissitudes  de  la  philoso- 
phie. L'assertion  est  grave  ;  nous  ne 
pourrons  la  justifier  sans  remonter  assez 
haut  et  sans  en  venir  aux  noms  propres  ; 
nous  lAcherons  de  le  faire  avec  modéra- 
tion et  mesure. 

La  vie  purement  philosophique  ,  cette 
vie  réduite  à  l'activité  de  la  seule  pensée, 
supérieure  aux  circonstances  du  dehors, 
ne  connaissant  d'.iutres  événemens  que 
ses  progrès  ,  d'autres  sujets  d'inquiétude 
(jue  ses  lenteurs,  a  toujours  été  rare  et 
didicile;  elle  est  comun^  impossible  au- 
jourd'hui. Comment  l'homme  suivrait-il 


ŒUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RTAMBOURG. 


117 


sa  carrière  en  ligne  droite  sans  regarder 
autour  de  lui  dans  ce  continuel  tremble- 
ment du  monde!  Quand  M.  Roycr  Col- 
lard  opéra  la  réaction  spiritualiste  que 
nous  voyons  se  prolonger  et  dont  on  ne 
saurait  assigner  le  terme  ,  lui  aussi  asso- 
ciait d'autres  préoccupations  graves  aux 
méditations  abstraites.  Ce  n'est  pas  assez 
dire.  Jeté  par  sa  volonté  hors  de  sa  poli- 
tique ,  à  laquelle  sa  jeunesse  avait  pris 
part  avec  chaleur  ,   il   ne  nous    repro- 
chera pas  de   supposer   que   les  ensei- 
gnemens  puisés  au  sein  d'une  révolution 
impie  ,  joints  aux  instincts  d'une  nature 
élevée  et  aux  souvenirs  d'une  éducation 
hautement  morale,  étaient  entrés,  con- 
curremment avec  le  jugement  de  sa  rai- 
son, comme  motifs  déterminans  dans  sa 
direction  philosophique.   Lorsqu'il  im- 
portait et  mettait  en  honneur  de  ce  côté 
du  détroit  la  judicieuse  et  patiente  mé- 
thode de  l'école  écossaise,  il  en  appré- 
ciait la  sagesse,  et  sa  raison  y  adhérait; 
mais  il  l'aimait  surtout  pour  ses  consé- 
quences. C'était  avec  une  satisfaction  de 
sentiment  autant  que  d'esprit  qu'il  faisait 
disparaître  la  statue-homme  de  Condil- 
lac  sous  la  lime  d'Edimbourg  ,  et  déga- 
geait de  ses  grossiers  débris  l'homme 
réel  apparaissant  comme  une  force  es- 
sentiellement une,  active,  libre,  repon- 
sable  ;  enfin,  l'homme,  du  spiritualisme 
auquel  le  philosophe  se  sentait  attaché 
par  toutes  les  puissances  de  la  raison  et 
par  les  traditions  qu'il  respectait  le  plus. 
JNul  doute  qu'il  ne  considérât  du  nic^me 
point  de  vue  ce  qui  se  faisait  par  d'autres 
autour  de  lui.  Quand  IVl.  Laromiguière , 
sous  l'impulsion  du  mouvement  nouveau, 
reconnaissait  dans   Valtcntioii  un   prin- 
cipe actif ,  il  ne  devenait  ])as  pour  cela 
disciple  d'Edimbourg.  IM.  lloyer  Collard 
n'en  regardait  pas  moins  sa  iléclaration 
comme  une  précieuse  conqut^te.  Soyons- 
en  surs,  au  contraire,  ISL  Jouflroy,  ipii 
suit  la  méthode  écossaise  avec  fidélité, 
acceptant  pour  lui  et  pour  les  sIjmis  la 
mission  dtî  reconstruire  l'édifice  du  vrai, 
et  (le  publier  la  loi  nouvelle,  mais  décla- 
rant aussi  que  <<   l'opinion  qui  attribue 
le;  faits  de  conscience  h.  un  principe  dis- 
tinct de  tout  organe  corporel ,  i)ciit  jus- 
qu'ici titre  considérée  comme  une  hypo- 
thèse "  ,  blessait,   bien  plus  celui  qu'on 
appelle  son  maître,  qu'il  ne  l'cùl  lait  par 
Toas  >iii.  — •  N"  41.  lar.y. 


quelque  infraction  aux  procédés  de  Reid 
et  de  Dugald  Stewart.  On  peut  appliquer 
à  M.  Royer  Collard  .  en  philosophie  .  ce 
qu'un  publiciste  a  dit  de  lui  en  l'indi- 
quant comme  chef  et  fondateur  de  l'école 
dite  doctrinaire  en  politique.  «.  11  s'y  est 
trouvé  lié  moins  par  une  communauté 
de  doctrines  que  par  des  habitudes  d'es- 
prit analogues  (1).  » 

La  restauration  rendit  M.  Royer  Col- 
lard à  sa  destinée.   En  fermant  sa  car- 
rière philosophique  après  trois  années 
d'enseignement,  elle  ouvrit  celle  de  ses 
disciples.   Pour  ceux-ci ,   la   science   ne 
pouvait  être  de  prime-abord  ce  qu'elle 
avait  été  pour  leur  maître  :  une  forme 
sous  laquelle  s'exerce,  à  défaut  d'autre, 
la  vocation  décidée  d'un  homme  à  agir 
sur  la  société.  Leur  jeunesse  les  avait 
jusqu'alors   soustraits   à   toute   sérieuse 
préoccupation  des  intérêts  publics  j  ils 
achevaient   de  se   former  aux  derniers 
temps  de  l'empire,  quand  la  force,  ré- 
gnant sans  contrôle,  semblait  affranchir 
les  théories  de  toute  responsabilité;  ils 
avaient  à  demander  à  leurs  talens  nais- 
sans ,  à  s'assurer,  par  des  efforts  soute- 
nus, un  avenir  dans  l'enseignement  pu- 
blic. La  philosophie  dut  donc  leur  ap- 
paraître   sous    deux    aspects  ,    d'abord 
comme  science  purement  spéculative  et 
abstraite  ,  puis  comme  source  et  matière 
d'une  profession  spéciale.  Si  un  senti- 
ment d'un  autre  ordre  avait  pu  trouver 
en  outre  de  l'écho  parmi  eux,  c'aurait 
été  celui   de   l'indignation  contre  l'op- 
pression des  idées,  en  général  .  sous  l.i 
force  brutale  du  despotisme  niililaiic; 
mais  aucune  prédisposition  n'appelait, 
croyons-le,  vers  uiu»    école   plutôt   que 
vers  une  autre  ces  enfans  d'une  époque 
sans  traditions,   on  pourrait  dire  sans 
principes.   Quand   ils  changèrent  d'opi- 
nion à  la  voix  d'un  nouveau  maître,  au- 
cun penchant  ne  vint  secoiuler  chez  ces 
jeunes  hommes  le  jugement  de  leur  es- 
prit. Us  ont  renoncé  alors  aux  hypothc 
ses  de  Condillac  ;  mais  ce  ne  fut  pas  de 
leur  pirl  repoussement  direct  pour  les 
conséquence-;  matérialistes  qui  eu  décou- 
laient ;  ce  fut  bien  plutôt  volonlc  tle  pro- 
scrire toute  espèce  d'hypothèse  et  faviMU* 

(I)  M.  lie  Carnô ,  Vues  sur  l  Ilisloirr  ronlempo^ 

raine. 


118 


ÛTUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RIA^MBOURG. 


pour  uiio  mctiioile  plus  rigoiirpuscmenl 
expérimentale,  lis  ont  consenti  à  resser- 
rer la  seience  dans  les  bornes  de  la  psy- 
chologie, lis  se  sont  résip;nés  à  assii^ner 
pour  dernier  terme  aux  conquêtes  de  la 
j)l»ilosophie  la  d(?couverte  de  faits  primi- 
tifs et  géfu^raux,  qui  eu\-mtïmes.  invinci- 
l)lement  inexplicables,  apportent  cepen- 
dant h  l'esprit  qui  les  discerne  une  satis- 
faction,  celle  de  lui  icndre  compte  des 
faits  particuliers  plus  rapprochés,  que 
riiomnie  aperçoit  d'abord   parce  qu'ils 
l'entourent  ;  mais  cet  aveu  des  limites  de 
la  science  fut  sans  fruit  pour  eux.  Leur 
intelligence  s'est  trouvée  conduite  vers 
le  mystère  et  contrainte  de  s'arrêter  de- 
vant lui  :  mais  c'est  à  peine  s'ils  ont  lixé 
leur  retiîard   sur  ce  mystère  ,  que   Reid 
contemplait  avec  respect ,  que  M.  Royer 
Collard  ,  son  interprète  original  ,  entre- 
voyait  sans  doute  et  qui  ne  l'offusquait 
pas.  Conlens  de  l'étroit  domaine  que  la 
pensée   peut   parcourir  sans  craindre  le 
poids   d'écrasantes    obscurités  ,    ils   ont 
adopté  virtuellement  cette  maxime  ,  que 
M.  Cousin  proclamait  plus  tard  dans  une 
intention  un  peu  différente  :  «  Ce  qui  est 
au-dessus   de   ma   raison,  ce  que  je  ne 
comprends  pas,  n'existe  pas  pour  moi.  » 
Leur  vuo,  qui  ne  se  dirigeait  pas  au-des- 
sus fî'eux,  se  tournait  avec  complaisance 
au-dessGus.  Ils  se  flattaient  qu'une  fois 
arrivés  aux  faits  primitifs,  ils  seraient  re- 
connus par  le  res'e  des  hommes  comme 
parvenus  plus  haut  qu'eux,  et  seraient 
par  conséquent  en  mesure  de  leur  don- 
ner des  ensoignemens  et  leur  tracer  des 
règles.  Celte  espérance,  jointe  à  la  jouis- 
sance de  ne  rien  sentir  au-dessus  de  soi, 
leur  suffisait.  C'eût  été  un  prodige  que 
des  hommes  si  distingués ,  dans  le  pre- 
mier orgueil  de  la  jeunesse,  sous  1  in- 
iUience  de   l'éducation  de   l'empire  ,  se 
lussent  élevés  à  concevoir  de  plus  nobles 
besoins! 

De  semblables  dispositions  ne  met- 
taient, il  est  vrai,  en  droit  d'espi-rer 
quils  oprrasscnt  en  France  une  ])rolonde 
restauration  morale;  mais  du  moins, 
dans  l'ordre  de  la  science,  pouvait -on 
attendre  beaucoup  de  ces  hoainies  (|ui 
voyaient  s'ouvrir  devant  eux  un  long 
Lvenir.  Qu'ils  miss. «ut  de  l'ensemble  ,  de 
a  pcrbévéi  ance  dans  leurs  efforts  ,  et  ils 
dévoient  allucher  leur  nom  à  un  monu- 


ment  philosophi({ue  vaste  et  durable. 

La  psychologie  ,  dans  laquelle  l'art 
d'observer  et  de  constater  les  faits  joue 
le  rùle  principal ,  se  prête  mieux  (jue 
toute  autre  branche  de  la  science  au 
concours  des  travailleurs,  et  il  n'est  pas 
douteux  que  vingt  années  d'applic  ition 
el  de  persévérance  dans  cette  voie  n'eus- 
sent amené  de  grands  progrès.  Cepen- 
dant, ((iiaud  noJis  faisons  de  bonne  foi  le 
compte  de  ces  vingt  années,  nous  retom- 
bons dans  la  surprise;  malgré  les  espé- 
rances données  par  les  premiers  débuts, 
malgré  les  promesses  de  I82t{,  qu'ont-elles 
produit?  Quelques  essais  qui  suffisent 
pour  faire  apprécier  les  dons  heureux 
que  leurs  auteurs  ont  reçus  du  ciel  el 
donner  le  regret  qu'ils  n'en  aient  pas 
tiré  plus  de  parti  ;  des  traductions  utiles, 
aucun  ouvrage  important  qui  leur  soil 
propre.  Mais  ce  qu'il  y  a  de  pis  ,  plus  de 
concert  réel  après  quelques  années.  Si 
l'on  célèbre  encore  l'école  écossaise,  ce 
n'est  plus  d'une  voix  unanime,  et  ceux- 
là  même  qui  continuent  de  s'en  déclarer 
les  adeptes,  ne  se  ploient  qu'avec  impa- 
tience et  sans  suite  aux  obligations  que 
ce  litre  impose.  Les  sérieuses  études  psy- 
chologiques, les  investigations  patientes 
sont  rares  et  isolées.  IMais  surtout  la 
modestie,  la  réserve,  la  patience,  ces 
vertus  philosophiques  d'P^dimbourg,  dis- 
paraissent bientôt.  Elles  sont  remplacées 
par  le  faste  des  promesses,  par  la  plus 
étrange  présomption  à  résoudre  déliniti- 
vement  les  plus  obscurs  problèmes. 

Les  jeunes  philosophes  qui  se  propo- 
saient naguères  d'être  les  savans  anato- 
misles  de  l'esprit  humain  ,  jettent  tout- 
ù-coup  le  scalpel  .  montent  sur  le  tré- 
pied :  qui  d'entre  eux  ne  s'est  pas  mis  en 
devoir  de  rendre  son  oracle?  Le  secret 
de  l'humanité,  de  l'univers,  de  Dieu,  ils 
vont  nous  le  dire....  et  ils  n'ont  rien  dit. 
De  toute  celte  période,  qui  pouvait  être 
si  fructueuse,  rien  ne  subsistera.  Le  pos- 
sible (ju'on  devait  tijulcr  a  été  négligé; 
l'impossible  présomplueusement  essayé 
est  resté  impossible.  Certes,  il  y  a  eu  Ja 
le  sujet  d'un  grave  mécompte  ,  el  nous 
devons  en  rechercher  la  cause  :  celle  que 
nous  lui  assignerons  est  peu  philoîophi- 
(|ue.  A  notre  avis  .  si  les  jeunes  disciples 
de  ."M.  Royer  Collard  se  sont  détournés 
(h;  la  Yoi.\  ouveric  devant  eux ,  si  tant 


OEUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RTAMBOURG. 


119 


d'espérances  légitimes  ont  él6  déçues,  il 
faut  l'imputer  au  grand  fait  politique 
qui  domine  cette  époque,  au  fait  de  la 
restauration.  Une  plus  longue  durée  du 
règne  de  Napoléon,  que  les  destinées  de 
la  philosophie  occupaient  peu  ,  aurait, 
nous  n'en  doutons  pas,  maintenu  celte 
science  dans  la  voie  d'un  progrès  lent , 
mais  réel;  sa  chute  sur  ce  point  aussi  a 
tout  bouleversé.  Voici  comment  un  effet, 
assurément  bien  éloigné  et  secondaire, 
est  sorti,  suivant  nous,  de  cette  crise  dans 
le  cours  des  destinées  du  monde. 

La  restauration  a  ouvert  pour  la  France 
une  ère  de  discussion,  où  les  plus  graves 
intérêts  se  débattent.  L'influence  qui 
s'obtient  sur  l'opinion  par  la  contro- 
verse ,  est  devenue  le  principal  moyen 
d'action  sur  le  pays.  Le  don  de  convain- 
cre et  celui  d'entraîner  par  des  raison- 
nemens  déduits  d'idées  générales,  a  pris 
le  rôle  que  remplissait,  sous  Napoléon, 
le  don  d'éblouir  par  la  gloire  et  de  con- 
tenir par  la  crainte.  Quand  le  cours  des 
traditions  est  violemment  brisé  chez  un 
peuple  ;  quand  aucune  puissance  irrésis- 
tible n'y  fléchit  plus  la  volonté  des  hom- 
mes, la  démonstration  ou  la  séduction 
qui  la  simule  sont  les  seuls  principes  de 
force,  et  l'élude  subtile  de  la  philosophie 
prépare  merveilleusement  à  exercer  cet 
empire.  Comment  les  brillans  élèves  do 
l'i'cole  normale  n'auraient-ils  paspromp- 
lement  reconnu  que  les  habitudes  d'es- 
prit qu'ils  avaient  prises  et  les  facultés 
qu'ils  avaient  fortiiiées  en  eux  dans  un 
autre  but,  les  disposaient  à  la  vie  politi- 
que et  les  appelleraient  peut-être  un  jour 
à  l'exercice  du  pouvoir  ^  A  quelle  source 
sainte  auraient-ils  puisé  la  vertu  de  res- 
ter inattaquables  à  l'ambition? 

C'aurait  été  cependant  l'élouffer  hc- 
roïc|uement  dans  leur  cœur,  que  de  se 
maintenir  avec  fermeté  dans  la  voie  de 
l'école  écossaise  ,  et  de  se  vouer  exclusi- 
vement à  la  psychologie.  Quel  chemin  , 
je  le  demande,  aurait  j)u  frayer  dans  le 
monde  une  vie  consacrée  à  de  scrupu- 
leuses investigations  sur  les  facultés  es- 
sentielles h  l'esprit  humain,  et  les  pro- 
cédés qu'il  suit  en  raison  de  sa  nature. 
Ce  lra>ail  d'cbsorvalion  et  d'analyse  ne 
sera  jamais  apprécié  que  d'un  monde 
d'exception;  il  exige,  dans  ceux  qui 
rcnlropronncul,  dos  liabiludes  de  con- 


centration et  d'isolement  méditatif  in- 
compatibles avec  l'influence  sur  les  au- 
tres hommes.  Ainsi  s'explique  peut-être 
pourquoi  l'on  vit  les  plus  avancés  de  nos 
jeunes  philosophes  renoncer  bientôt  aux 
études  psychologiques ,  et  comment  le 
mot  éclectisme  j    inscrit  sur    leur  ban- 
nière ,  signala  la  direction  nouvelle  où 
s'engageait  leur  pensée.  Choix  sincère , 
assurément,  exempt  de  calcul  et  d'ar- 
rière-pensée ,  mais  qui  eût  été  habile  s'il 
eût  pu  eire  prémédité.  Nous  avons  dit  en 
quoi  l'austère  méthode  d'Edimbourg  fait 
presque  forcément  obstacle  à  la  fortune 
de  ses  partisans  dévoués.  Ajoutons  que 
l'éclectisme  nous  semble  apporter  natu- 
rellement à  ceux  qui  se  passionnent  pour 
lui  les  avaniages  opposés. 

Au  point  où  il  se  place,  l'éclectique  a 
sous  les  yeux  un  iiorizon  sans  bornes  : 
toutes  les  idées,  tous  les  systèmes,  toutes 
les  opinions  possibles  sont  de  son  do- 
maine. L'ontologie,  la  morale,  la  reli- 
gion, la  politique,  la  législation  ,  l'es- 
thétique, n'offrent  point  de  question  sur 
laquelle  il  n'ait  son  mot  à  dire.  Mais  ce 
mot  prend  toujours  et  partout  la  favo- 
rable apparence  d'une  parole  concilia- 
trice ;  l'éclectisme  prétend  soustraire 
l'Ame  aux  préventions,  et  affecte  de  pro- 
scrire les  jugemens  passionnés;  il  semble 
ainsi  emprunter  son  principe  autant  au 
cœur  qu'à  l'esprit,  à  la  volonté  qu'à  l'in- 
telligence. Par  ce  côté  ,  et  par  la  facilité 
d'étendre  l'application  du  système  à  tous 
les  sujets,  il  devient  accessible  à  bien 
des  gens  qu'une  philosophie  plus  dog- 
matique aurait  bientôt  rebutés  ou  fati- 
gués sans  fruit.  Près  de  ces  personnes , 
au  contraire,  s'il  est  un  moyen  de  pren- 
dre faveur,  c'est  assurément  d'exposer 
ea  regard  deux  doctrines  opposées  qui 
lixent  d'autant  mieux  la  curiosité,  qu'on 
les  montre  plus  exlrt^mes;  c'est  de  faire 
ensuite  jaillir  de  leur  conflit  une  opinion 
moyenne  à  laquelle  on  déclare  s'arrêter. 
Pour  peu  que  chaque  auditeur  ou  lecteur 
voie  celle  doctrine  déiinilive  se  dessiner 
dislii>clcmeuL  sur  les  deux  autres  qui  lui 
servenl  comme  de  repoussoir,  il  se  per- 
suadera porter  sur  le  problème  enti(M' 
un  jugenieut  éclairé;  et  (juand  il  adop- 
tera la  solution  qu'on  lui  présente  ,  il 
croira  (|u'il  se  décide  en  pleiiu":  connais- 
sance de  cause.  Que  celui  qui  use  de  cette 


420 


rrrvREs  de  m.  u:  rRÉsioENT  RiAMr.oi 


méthode  ail  l'art  d'y  joindre  riMoii  d'iin- 
partialité  protectrice  qui  n'exclut  pas  la 
chaleur  ni  nu'^nie  Tt^xaltation  et  la  vc'Iil'- 
mencc  ,  et  il  aura  conquis  la  sympathie 
de  toutes  ces  Ames  candides,  jeuiu's  en 
niajoriltS  (|ui  aiment  à  voir  les  questions 
lie  fait  qui  les  touchent  prendre  la  cou- 
leur de  questions  de  principe;  ou  encore, 
dont  la  vie  morale  se  consume  à  pour- 
suivre l'heureux  moment  où  tout  le 
monde  va  s'entendre  sur  tout,  moment 
qui  fuit  sans  cesse  devant  eux  sans  les 
ch^sespérer  jamais. 

iM.  Cousin  est  le  seul  qui  nous  ait  mon- 
tré en  France  réclectisme  sur  une  grande 
échelle.  Toutes  les  idées,  toutes  les  scien- 
ces morales  rentrent  dans  son  domaine, 
la  religion  comme  la  politique  et  l'his- 
toire. La  religion  d'un  peuple  était  alors, 
pour  !M. Cousin,  le  symhole d'une  doctrine 
philosophique  ;  sa  politique  était  la 
même  doctrine  mise  en  action,  son  his- 
toire en  était  l'explication  par  les  faits. 
Dans  tous  les  systèmes,  suivant  ce  phi- 
losophe ,  on  s'est  trop  préoccupé  du 
fini  ou  bien  de  Vin  fini.  Le  juste  rapport 
du  fini  à  l'infini  n'a  été  bien  senti  en  re- 
ligion que  par  le  christianisme,  bien  réa- 
lisé en  politique  que  par  le  gouverne- 
ment représentatif.  Or  le  christianisme 
et  le  gouvernement  représentatif  sont 
deux  formes  de  l'éclectisme;  et  c'est  un 
des  caractères  de  leur  excellence.  Dans 
sa  critique  ingénieuse  et  calme  des  phi- 
losophes contemporains  ,  M.  Damiron  se 
déclare  éclectique,  lui  aussi  s'est  chargé 
d'appliquer  l'éclectisme  à  la  religion  ; 
mais  il  est  loin  d'établir,  avec  M.  Cousin, 
entre  l'Évangile  et  sa  doctrine  une  sorte 
d'identité.  L'Evangile,  au  contraire,  ne 
fournit  à  son  choix  qu'un  des  élénicns  du 
vrai,  et  c'est  en  dehors  de  lui  qu'il  pré- 
t(Mid  en  trouver  la  plus  haute  expression.' 


chologie  qu'il  enij 
de  ses  décisions.  En 
osait  aborder  l.i  qn 
(lui:;  ni  es  finissent .' 
tour  l'avènement  p 
dogme,  il  abando 
voie  de  l'observât 
lancer  dans  la  plus 
conjecturale  des  * 
a  décorée  de  nos  je 
Sophie  de  l'histoire 
règles  écossaises  n 
tée  même  par  ceux 
faire  les  attaques  d 
le  christianisme. 

ÎMalgré  leur  div 
points,  il  est  remai 
sophes    émules    s'; 
dans  deux  prétenti 
de  juger  les  droits 
que  h  la  créance  de 
de  mort  porté  co 
tien  ,  celle  de  doi 
monde.   Nous  nous 
autorisait  chez  euj 
ce  qui  les  excitait 
La  fidélité  aux  d< 
INous  avons  vu  c 
pas  de  scrupule  à 
un  sentiment  de  a 
en  eux ,   loin  de  1 
voies  hasardeuses, 
Les   sérieux   scrut 
aussi  peu  avancée 
gie  prise  au  point 
auraient  attendu 
par  la   solution  d< 
préliminaires  des 
des  peuples  avant 
dicteurs  de   leurs 
auraient-ils  voulu 
non  dans  les  homn 
tériel  avant  de  lei: 


ŒUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RIAMBOURC 


d'une  vérité,  a  dit  Bossiiel.  La  consé- 
quence exacte  de  celte  maxime  dite  à  un 
docteur  catholique  de  si  grande  autorité. 
est  que  le  travail  qui  consisterait  à  dé- 
gager de  toutes  les  erreurs  les  racines  de 
vérité  qui  leur  servent  de  support  et  leur 
donnent  la  vie,  serait  un  travail  évidem- 
ment éclectique  qui  pourrait  être  essen- 
tiellement chrétien.  Mais  j'irai  plus  loin. 
L'éclectisme  repose  sur  cette  idée,  que 
tout  système  émané  de  l'esprit  humain 
n'a  d'autre  valeur  que  celle  d'un  minerai 
précieux  dont  il  faut  séparer  la  gangue  : 
mais  alors  la  raison  prescrirait  de  cher- 
cher ailleurs  que  dans  les  systèmes  le 
moyen  à  l'aide  duquel  on  pourra  y  re- 
connaître et  en  extraire  le  métal  rare  et 
pur.  Et  qui  donc  pourra  fournir  celte 
pierre  de  touche  indispensable,  sinon  ce 
qui  a  toujours  été  considéré  dans  le 
monde  comme  principe  de  vérité  en 
vertu  des  traditions  et  en  dehors  du  rai- 
sonnement :  la  religion. 

Nous  voici  bien  loin  de  toute  idée  d'an- 
tagonisme entre  la  foi  et  la  philosophie. 
Cependant,  c'est  un  fait  que  nos  éclecti- 
ques, au  risque  d'ôter  à  leur  système  sa 
seule  base  possible,  nos  Écossais,  sans 
s'inquiéter  s'ils  ne  s'écartaient  pas  des 
voies  de  la  psychologie,  ont  tous  pris  à 
tâche  de  mettre  le  christianisme  en  cause. 
Les  uns  l'ont  traité  ouvertement  en  enne- 
mi, les  autres  ont  affecté  à  son  égard  les 
formes  de  la  protection.  Deux  procédés, 
moins  différens  qu'ils  ne  semblent  au  pre- 
mier abord.  Autre  sujet  digne  de  re- 
marque :  La  guerre  que  lui  faisaient  il  y 
a  dix  ans  ces  hommes  est  maintenant 
comme  assoupie  j  elle  est  généralement 
remplacée  par  des  protestations  bien- 
veillantes ,  qu'on  peut  croire  sincères. 
Après  cela,   comment  ne  pas  présumer 


fluence  ,  leur  gloire  se 
ment  de  jeunes  et  ai 
désiraient  acquérir  du 
ciété,  et  qui  n'y  apport 
que  leur  puissance  d 
raient  -  ils  pas  été  in: 
sionnés  pour  la  philos< 
Or,  s'ils  eussent  adm 
hypothèse,  qu'il  peut 
obéissance  à  des  vérit 
ne  sondera  jamais  Tii 
c'eût  été  au  moins  se 
cette  philosophie.  Bi( 
fussent  venus  à  recont 
que  l'homme  réservai 
forces  intellectuelles  < 
culte  du  mystère ,  il 
cile  de  leur  démontn 
doit  être  la  meilleurt 
réduit  forcément  celle 
à  la  raison,  à  des  pr< 
ment  étroites  et  mode 
nace  de  déchet  pour  la 
philosophes  qui  pen 
régner  en  souverains 
humaine.  Il  leur  fut  r 
vrai,  une  belle  tâche 
spéciale,  circonscrite 
recte  sur  la  société,  e 
en  rien  à  leur  ambitio 
traire,  au  point  où  ils 
ne  s'ouvrait  pas  devani 
perspective. 

Quand  ces  philosopl 
de  raison  et  d'amour  ( 
çaient  d'arrêter  chez  U 
généreux  l'élan  qui  h 
questions  immenses  qi 
tive  d'autre  solution  ( 
de  la  foi,  ils  se  gardaie 
chez  les  hommes  pral 
généralités:   des  paroi 


i:i2 


OEUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDENT  RIAMROURO. 


on  dix  reposera  la  seule  autorité  léf;i- 
huM',  àeu\  appartiendra  le  véritahlo  sa- 
ceriiuce.  lii  loi^ique  inùne  i^  natnrelle- 
nitMit,  et  nous  n'oxnj,'éroiis  rien  ;  eux- 
mônies,  tians  plus  d'un  maniieste,  dont 
nous  pourrions  citer  les  paroles,  ont  ad- 
mis e\plicileuient  ces consécpieuces,  qui, 
pour  (^tre  rif,'Ourcuses,  n'eu  font  pas 
moins  sourire. 

J.a  couliancc  nu*lre  d'illusions  qu'in- 
spire la  jeunesse  lut  sans  doute  pour 
beaucoup  dans  ces  prétentions;  mais  les 
circonstances  politiques  contribuèrent 
bientôt  à  lorlilier  celte  exaltation  natu- 
relle .  et  la  ciiangèrent  en  un  esprit  d'au- 
dace et  de  Téritable  hostilité. 

A  la  chute  de  JNapolcon,  les  élèves  de 
l'École  normale  partagèrent  unanime- 
ment, on  pourrait  dire,  la  joie  qu'excita 
dans  presque  toutes  les  classes  de  la  so- 
ciété la  lin  de  la.guerre  et  des  vexations 
impériale?.  Cependant  le  rélablisseaient 
«le  la  vieille  dynastie  rendait  une  réac- 
tion contre  ce  sentiment  inévitable  :  elle 
ne  se  fit  pas  attendre.  De  nombreuses  fa- 
milles répandues  sur  le  sol  entier,  habi- 
tuées dans  l'ancien  régime  au  respect  de 
tous,  liées  à  la  fortune  de  l'antique 
royauté  par  des  avantages  sociaux  anti- 
ques aussi,  les  avaient  vus  brisés  du  même 
coup  qui  frappa  la  couronne.  Conmient 
au  retour  des  Bourbons  auraient-elles 
étouffé  l'espoir  de  reconquérir  au  moins 
en  partie  leur  situation  perdue  et  une 
prépondérance  incontestable  dans  la  so- 
ciété.^ Cette  consé(iuence  forcée  d'un 
rapprochement  Ters  le  passé  tourna 
promptement  en  un  commencement 
d'opposition  malveillante  la  satisfaction 
qu'une  multitude  de  gens  avaient  éprou- 
vée aux  premiers  jours  de  la  restaura- 
tion. L'homme  se  passionne  et  oublie 
vile,  surtout  quand  sa  vanité  l'alarme. 
Des  gfns  d'esprit,  confians  en  eux-mê- 
mes et  non  exempts  d'ambition  ,  comme 
les  élèves  de  l'École  normale,  ne  devaient 
pas  rtrc  les  moins  susceptibles;  le  soup- 
çon que  des  faveurs  ou  du  pouvoir  pour- 
raient être  accordés  sur  d'autres  motifs 
que  la  distinction  personnelle  les  révolta: 
par  leurs  taleiis  et  leurs  habitudes  sé- 
rieuses d'esprit  ils  furent  conduits  à  s'é- 
riger en  arbitres  du  mérite,  et  à  plaider 
au  nom  de  la  raison  «i  d»'  l'ér^alilé  natu- 
relle, sous  la  forme  dc:>intércs.',te  de  la 


pure  théorie,  la  cause  du  gouvernement 
par  les  classes  riches  et  éclaiiées,  cause 
à  laquelle  le  fait  de  l'affaiblissement  des 
clas.M's  autrefois  prépondérantes  assurait 
plus  que  la  meilleure  lo^ifjue  un  succès 
conforme  à  leurs  désirs.  Ils  eussent  peul- 
ctre  pris  patience  si  des  obslacles  directs 
et  positifs,  rencontrés  par  chacun  d'eux 
dans  la  carrière  tracée  devant  lui ,  ne  fus- 
sent venus  donner  h  leur  opposition  le 
caractère  d'une  lutte  passionnée. 

Tous  appartenaient  A  T Université;  plu- 
sieurs attiraient  sur  eux  par  leurs  paro- 
les et  par  leurs  actes  la  surveillance, 
mèuie  la  défaveur  de  l'autorité  qui  gou- 
vernail l'instruction  publique.  Des  mani- 
festations choquantes  d'indifférence  reli- 
gieuse furent  encore  l'occasion  de  mesu- 
res de  sévérité  qui  accrurent  leur  irrita- 
lion;  justes  en  elles-mêmes  le  plus  soii- 
vent.  elles  coïncidèrent  avec  les  essais 
de  restauration  catholique  fondés  sur 
l'alliance  de  la  puissance  civile  et  de  la 
puissance  religieuse ,  essais  qui ,  de  l'aveu 
de  tous  aujourd'hui,  furent  si  funestes 
aux  deux  intérêts  qu'ils  étaient  appelés  à 
f.-îvoriser.  Une  sclilarité  malheureuse 
s'établit  entre  le  trône  et  l'autel,  et  les 
mécontenfemens  ,  éveillés  par  la  crainte 
de  l'influence  aristocratique,  se  tournè- 
rent bientôt  avec  une  vivacité  bien  plus 
grande  en  apparence  contre  ce  qu'on  ap- 
pela jésuitisme  et  congrégation  :  ainsi  se 
forma  graduellonient  contre  la  religion 
et  ses  ministres  une  sorte  d'hostilité  gé- 
nérale, qui  en  1826  et  1827  atteignit 
toute  sa  violence. 

Des  temps  semblables  offraient  une 
belle  occasion  pour  dresser  en  face  de  la 
bannière  de  la  religion  le  drapeau  de  la 
philosophie,  et  poser  la  question  de  la 
î  rééminence  de  l'une  sur  l'autre.  Des  ex- 
cursions peu  prudentes  de  M.  Cousin, 
sur  le  dom  ine  de  la  religion  et  de  la  po- 
litique, eurent  pour  résultat  la  clôture 
de  son  cours;  les  disgrAces  universitaires 
deM>l.  Dubois,  Jouffroy,  Damiron,  don- 
nèrent naissance  au  journal  /c  Clobc.  Sa 
polémique,  habituellement  contenue  par 
un  sentiment  de  dignité  et  par  un  louable 
dég(»ût  pour  les  allures  révolutionnaires, 
di'qrassa  queh|uefois  toute  mesure.  Duc 
d»'s  occasions  où  ressortit  le  plus  l'esprit 
anti-chrétien  qui  animait  alors  ses  rédac- 
teurs lut  la  publication ,  soua  forme  de 


OEUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDEIST  RIAMBOURG. 


123 


supplément  au  journal,  d'un  article  in- 
titulé :  Comment  les  dogmes  finissent, 
qui  fit  alors  grand  bruit,  et  dont  M.  Riani- 
bourg  a  extrait  plusieurs  citations.  Dans 
ce  morceau,  l'extinction  définitive  du 
dogme  ancien ,  l'avènement  prochain  du 
dogme  nouveau  sont  clairement  expli- 
qués 3  le  droit  de  déterminer  les  caractè- 
res du  nouveau  dogme,  celui  d'initier  les 
peuples  à  sa  connaissance ,  de  les  diriger 
dans  ses  applications  morales,  y  sont  re- 
vendiqués pour  les  philosophes  avec  une 
assurance  que  seraient  loin  d'avoir  au- 
jourd'hui ceux  qui  affectaient  ces  pré- 
tentions étranges. 

La  même  présomption  a  cessé  d'exister, 
et  nous  attribuerons  sa  fin  à  une  cause 
analogue  à  celle  qui  lui  avait  donné  nais- 
sance, à  un  grand  fait  politique,  à  la  ré- 
volution de  juillet.  En  rapprochant  cer- 
tains hommes  du  pouvoir,  elle  leur  a  fait 
sentir  leur  impuissance  à  exercer  une 
action  morale  sérieuse  sur  les  popula- 
tions, et  le  désir  leur  est  venu  de  lavoir 
aux  mains  de  l'autorité  religieuse,  qui  en 
avait  usé  jusqu'alors  au  grand  profit  de 
tous.  La  révolution  leur  procurait  en 
môme  temps  dans  le  gouvernement  une 
influence  qui  les  consolait  de  renoncer  à 
ce  qui  avait  fait  long-temps  l'objet  de 
leur  ambition. 

La  politique  du  Globe  n'est  pas  de  no- 
tre  sujet.  M.  Riambourg  n'y  a  fait  que 
des  allusions  très  indirectes.  Le  Globe 
professa  généralement  en   ce  temps  de 
bonnes  maximes,   tendant  à  substituer 
aux  violentes  passions  de  gauche  un  sen- 
timent plus  impartial.  On  peut  seulement 
regretter  qu'elles  ne  soient  pas  constam- 
ment  restées  présentes  au  souvenir  de 
ceux  qui  les  produisaient  alors,  depuis 
qu'une  révolution  les  a   rapprochés  du 
pouvoir  et  des  affaires.  Quant  au  carac- 
tère   de  sa   philosophie,    nous   croyons 
qu'il  est  maintenant  facile  de  le  saisir. 
INous    avons  montré    comment   l'action 
combinée  de  diverses  causes  jeta  l'école 
philosophique  de    la  restauration   dans 
une  voie  de   présomption  aventureuse, 
bien  écartée  de  celle  que  lui  avait  tracée 
son  fondateur.  Mais  tout  en  s'affranchis- 
sanl  complètement  dans  le  fait,   les  élè- 
ves de  l'École  normale  n'en  continuèrent 
pas  moins  de  reconnaître  pour  maîtres, 
31.  Royer-Collard  et  les  Écossais.  C'est 


qu'en  effet  ils  étaient  bien  jeunes ,  et 
avaient  peu  produit  pour  avoir  le  droit 
de  se  dégager  de  tout  antécédent ,  et  de 
se  proclamer  chefs  d'école.  L'embarras 
de  cette  double  situation  se  fait  sentir 
jusque  dans  leurs  travaux  les  plus  spé- 
culatifs. Après  avoir  célébré  la  méthode 
expérimentale  et  la  réserve  écossaise,  on 
les  voit  émettre  des  doctrines  et  s'arro- 
ger une  autorité  qui  leur  sont  directe- 
ment contraires. 

Il  en  est  résulté  dans  les  écrits  de  ces 
jeunes  philosophes  de  fréquentes  con- 
tradictions et  une  confusion  d'idées  sur 
laquelle  le  talent  même  le  plus  limpide 
ne  parvient  pas  à  faire  illusion.  31.  Riam- 
bourg a  parfaitement  fait  ressortir  ces 
défauts.  Mais  éloigné  par  les  goûts  d'un 
autre  âge,  par  ses  habitudes  de  magis- 
trat, enfin  par  son  séjour  en  province..., 
du  théâtre  où  s'exerçaient  les  personnes 
qu'il  entreprenait  de  juger,  il  s'est  ha- 
bitué à  considérer  les  écrits  plutôt  que 
leurs  auteurs,  à  examiner  les  propor- 
tions et  les  déductions  logiques,  plutôt 
sous  le  rapport  de  leur  mérite  intrinsè- 
que qu'en  vue  des  motifs  qui  les  faisaient 
émettre.  11  y  a  des  cas  où  cette  méthode 
de  critique  est  bonne ,  où  elle  est  seule 
permise.  C'est  quand  elle  est  appliquée 
après  coup  aux  travaux  d'hommes  émi- 
nens  dont  les  méditations ,  après  tout 
une  vie  consacrée  aux  études  philoso- 
phiques, ont  fini  par  se  réduire  en  sys- 
tème. Mais  la  même  méthode  n'est  pas 
sans  inconvéniens,  si  on  l'emploie  pour 
apprécier  les  essais  contemporains  de 
jeunes  esprits  encore  livrés  aux  pieniié- 
res  agitations  de  leurs  pensées.  Inévita- 
blement bien  des  assertions,  auxquelles 
ceux  qui  les  ont  avancées  ne  tiendront 
bientôt  plus,  sont  prises  là  trop  au  sé- 
rieux; en  même  temps  bien  des  incohé- 
rences, qu'expliquent  très  bien  le  mou- 
vement, les  passions,  et  rintluence  des 
conjonctures,  prises  au  point  de  vue 
abstrait  restent  incompréhensibles,  l  ne 
critique  ainsi  laite,  dans  les  mains  d'hom- 
mes d'un  autre  temps,  n'aura  pas  pour 
eux  tous  les  mérites  d'une  histoire,  puis- 
(ju'elle  néglige  les  causes.  I.lle  enregis- 
trera pourtant  une  multituilede  maximes 
et  d  opinions  qui  ne  peuvent  plus  avoir 
qu'une  valeur  historique.  îMalgré  ce  genre 
d  impcrlccliou,  V  Ecole  de  Va  ils  n'en  sera 


121 


(rnVHES  DE  M.  LE  1•RÉS1^K^T  IUAMBOIjTxG. 


pas  nioin*;  liio  louionrs  avec   un  intc^n'^f 
sonlcmi  vi  un  prolit  rt'cl. 

Avant  (io  finir  sur  ce  point,  nous  sen- 
tons le  l)esoin  de  protester  contre  le  sens 
trop  sévère  que  Ton  pourrait  prtiter  h 
qnel(pies  expressions  des  paj^es  qui  pré- 
ct'denl.  On  jiourrait  nous  accuser  d'insi- 
nuer (pie  les  seclaleurs  de  lY'cole  t^clec- 
tique  écossaise  ont  constamment  et  sciem- 
ment subordonné  leurs  doctrines  à  des 
vues  intéressées.  Loin  de  nous  de  leur 
iin|niler  un  si  odieux  machiavélisme; 
seulement  nous  ne  nous  croyons  pas  obli- 
j;és  de  les  croiie  exempts  des  faiblesses 
communes  ù  presque  tous  les  hommes. 
Or  qui  n'a  pas  constaté  comme  facile- 
nuMit  la  raison  s'accommode  aux  désirs, 
surtout  dans  la  jeunesse,  et  comme  la 
passion  sait  fausser  le  juçi^ement  à  son 
insu  en  le  forçant  à  observer  les  choses 
d'un  point  particulier  où  elles  changent 
de  face!  Quanta  la  présomptueuse  ambi- 
tion de  substituer  l'autorité  de  leur  pen- 
sée .'i  celle  de  la  foi  chrétienne,  et  leur 
influence  h  celle  du  sacerdoce,  nous  fe- 
rons remarquer  qu'elle  ne  leur  fut  pas 
particulière.  Depuis  vingt  ans  on  la  voit 
partager  partons  les  hommes  de  quelque 
"valeur,  qui,  séparés  par  l'éducation  ou 
quelque  circonstance  des  croyances  chré- 
tiennes de  leurs  pères,  avaient  conservé 
de  l'élévation  dans  l'esprit ,  avec  un  vif 
sentiment  moral ,  ou  de  la  chaleur  dans 
l'Ame.  C'(''tait  assez  pour  souffrir  profon- 
dément du  vide  que  raffaibiisseuuînt  de 
la  foi  antique  creusait  aussi  bien  dans  la 
socié'té  que  dans  les  cœurs.  Ces  hommes 
ont  compris  que  ce  vide  était  contraire 
à  la  nature,  ils  en  ont  conclu  qu'il  n'était 
pas  besoin  d'une  force  surnaturelle  pour 
le  rorabler.  Puis  prenant  une  intention 
droite  pour  une  vocation  ,  ils  ont  résolu 
de  rendre  à  l'humanité  le  plus  grand  des 
services:  leuresprit.  sans  autre  guide  que 
leur  désir.  s'<'st  lancé  dans  les  recherches 
difficiles,  dans  les  combinaisons  ardue», 
et  bientôt  ils  ont  cru  reconnaître  dans  les 
fanlôuu's  que  créait  leur  imagination 
échauffée,  tous  les  caractères  de  la  vé- 
rité qui  faisait  faute  au  monde. 

A  la  considérer  dans  son  principe,  on 
ne  peut  int'cnnri.iitre  (pie  cette  «•( range 
disposition    n'émam;    d'honorables   ins 
tincts.  Héduitc  par   l.i    rrih.wion   aux  ré 
•^uli-il:,  (|u'cllc  peut  pioduirc,    clic   en 


court  l(î  ridicule.  On  a  vu  naguère  suc- 
comber sous  le  ridicule  des  hommes  dis- 
tingués aussi  ,  mais  dont  l'exaltation  .s'é- 
tait manifestée  par  des  actes  si  bizarres 
«pi'iis  ont  concentré  l'allenlion  sur  eux, 
et  mis  comme  dans  l'ombre  d'autres 
chercheurs  (pii,  plus  mesurés  en  appa- 
rence ,  ne  leur  cédaient  guère  au  fond  en 
délire.  Le  monde  civilisé  tout  entier  a 
coiniu  les  saint-simoniens  et  les  a  dé- 
clarés extravagans.  D'après  son  plan  , 
INI.  Riambourg  ne  pouvait  se  dispenser 
de  soumettre  leurs  doctrines  à  une  dis- 
cussion raisonnée.ll  a  déployé  dans  cette 
critique  les  précieuses  qualités  qu'en 
toute  occasion  nous  avons  été  à  portée 
de  remarquer  en  lui.  Il  est  difficile,  en 
effet ,  de  mieux  analyser  un  système ,  de 
mieux  montrer  sous  leurs  diverses  faces 
les  théories  dont  se  compose  le  saint-si- 
monisme.  Dans  la  partie  métaphysique  , 
M.  Riambourg  est  i)hilosophe;  dans  tout 
ce  qui  a  trait  à  l'organisation  de  la  fa- 
mille, et  à  l'héritage,  on  reconnaît  le 
jurisconsulte  ;  mais  pour  ce  qui  touche 
à  la  question  sociale,  peut-être  les  opi- 
nions politiques  si  arrêtées  de  l'auteur 
ont-elles  eu  trop  d'iniluence  sur  son  ju- 
gement. Toujours  juste,  indulgent  même 
pour  les  personnes,  il  n'en  juge  pas  moins 
le  système  avec  une  extrême  sévérité. 
Pson  seulement  il  réprouve  les  thèses  im- 
morales, mais  il  ne  voit  guère  dans  l'en- 
semble (pie  la  dernière  expression  du 
principe  révoliilionnaire.  Là  encore,  je  le 
crois,  certaines  circonstances  ne  lui  ont 
pas  permis  de  se  rendre  compte  de  tous 
les  faits.  Ainsi  l'on  ne  peut  nier  que  les 
saint  simoniens  n'aient  été  les  premiers 
au  sein  du  matérialisme,  à  reculer  de- 
vant les  conséquences  de  leurs  doctrines, 
ù  comprendre  l'impossibilité  de  fonder 
la  société  sur  l'intérêt  personnel,  à  recon- 
naître dans  la  religion  le  seul  bien  social 
cllicice.  à  rendre  à  l'Eglise  unejustice  his- 
torique à  peu  près  complète.  Beaucoupde 
folif's  se  mêlaient  h  cela  ,  je  le  sais;  mais 
cela  révélailpourlant  une  tendance  qu'un 
catholique  zélé  n'aurait  pas  du  suivre 
d'un  (cil  mécontent,  indifférent  même, 
IM.  Riambourg,  par  la  disposition  d'es- 
prit (pu;  nous  avons  dt^jà  indiquée,  a  été 
plus  frappé  de  l'absurdité  du  .système 
xiiiil  simonien .  que  du  mouvement  d  es- 
pnl  dont  il  acte  le  [iremier  signe.  11  n'a 


œUVRES  DE  M.  LE  PRÉSIDEINT  RIAMBOURG.  125 

Le  second  volume  contient  encore  plu- 
sieurs morceaux  de  bonne  critique,  et  le 
Plan  d'un  cours  d'histoire  pour  un  petit 
séminaire.  Rédigé  sur  la  demande  d'un 
respectable  évêque,  ce  dernier  opuscule 


pas  suffisamment  compris  que  les  adep- 
tes eux-mêmes,  séduits  par  le  mot  pro- 
grès dont  ils  ont  tant  abusé,  attachaient 
bien  plus  de  prix  à  ce  mouvement  qu'à 
la  justesse  intrinsèque  de  leurs  apho- 
rismes. 

L'examen  du  saint-simonisme  clôt  TE- 
cole  de  Paris.  JNous  sommes  forcés  de 
passer  rapidement  sur  plusieurs  opuscu- 
les ,    quel  que  soit  leur  mérite   réel.   i\e 
pourrait-on  pas  j  en  mettant  de  côté  les 
mystères  j  conserver  intacte  la  croyance 
d'un  Dieu?  telle  est  la  question  traitée 
sous  ce  litre  :  le  Prohlcme  insoluble.  Nous 
n'avons  pas  à  dire  que  M.    Riambourg 
se  décide  pour  la  négative.   Mais  l'im- 
puissance de   l'homme    à    échapper  au 
mystère  ne  peut  se  prouver  que  par  une 
savante  analyse  de  l'esprit  humain.  Le 
philosophe  déploie  là  toute  sa  sagacité. 
«  Si  je  n'étais  avant  tout  chrétien  ,  avait- 
<  il  dit,  j'appartiendrais  à  l'école  écos- 
i  saise.  >  Le  caractère  de  son  talent  s'ac- 
corde bien  avec  cette  inclination.  Les 
mêmes  qualités ,  jointes  à  une   grande 
force  logique,  se  font  remarquer  dans  le 
morceau  qui  suit,  intitulé  :  Faut-il  s'é- 
tonner qu'il  y  ait  des  mystères  ?  Ce  mor- 
ceau rappelle  beaucoup  l'école  de  Port- 
Royal.  Un  travail  digne  de  plus  d'intérêt 
encore,  et  qui  a  une  valeur  historique, 
est  un  rapport  lu  en  1823  à  l'Académie 
de  Dijon,  sur  la  question  de  laCcrtitude. 
C'était  le   temps  des   premières  discus- 
sions soulevées  par  M.  l'abbé  de  La  Men- 
nais.  Aucune  autorité  ne  s'était  encore 
formellement  prononcée,  et  déjà  l'esprit 
judicieux  du  président  Riambourg  savait 
réduire  la   question  à  ses  véritables  ter- 
mes, et  la   résoudre  dans  une  suite  de 
déductions  simples  mais  rigoureuses.  Cet 
écrit  répandu  à  temps  aurait  pu  prévenir 
de  grands  maux,  s'il  n'était  vrai  qu'une 
théorie  même  hasardée,  mais  qui  divine 
les  esprits  profondément,  restera  long- 
temps impénélral)le  aux  traits  (i(^  la  rai- 
son. Si  elle  a  des  partisans  nombreux  et 
zélés,  on  peut  être  sur  qu'elle  eniprunlc 
cette  puissance  à  des  passions  ,  ou  à  de 
bons  sentimens  qui  ont   à  se  produire. 
(Jiiaïul  les   urics  ou  les  autres  se  seront 
fait  jour,  le  jugement  de  chacun  sera  dés- 
intéressé, et  le  moment  du  triomphe  de 
la  vérité  sur  ce  puiul  particuliei"  arri- 
vera. 


a  dû  être  pour  ]M.  Pàambourg  l'objet 
d'une  véritable  affection  ;  car  un  de  ses 
plus  vifs  désirs  a  toujours  été  de  voir  les 
études  du  clergé  acquérir  un  nouveau 
degré  de  force,  d'étendue  et  de  variété. 
Mais  j'ai  hâie  d'arriver  au  dernier  ou- 
vrage de  l'auteur,  à  celui  où  Ton  trouve 
le  plus  d'unité,  au  volume  intitulé  :  Ra- 
tionalisme et  Tradition. 

On  sent  en  lisant  cet  ouvrage  que  l'au- 
teur a   eu   principalement   en    vue   les 
chrétiens  sincères,  occupés  d'études  phi- 
losophiques, et  que  son  but  a  été  de  bien 
tracer  la  voie  qu'ont  à  suivre  aujourd'hui 
les  défenseurs  de  la  foi.  On  y  voit  cepen- 
dant dominer  ce  qui  forme  le  caractère 
distinctif  de  son  talent.  Ici  encore,    il 
prend  à  tûche  d'exposer  sur  chaque  ques- 
tion toutes  les  opinions  émises  avant  lui, 
et  de  les  réduire  au  vrai  par  une  discus- 
sion sérieuse  et  impartiale.  Tous  les  sys- 
tèmes prennent  ainsi  place  dans  son  œu- 
vre ,  et  c'est  encore  par  la  critique  qu'il 
arrive  à  établir  sa  propre  doctrine.  Les 
idées  qui  ont  cours  dans  le  monde  ne 
peuvent  remonter  qu'à  l'une  ou  à  l'autre 
de  ces  deux  origines  :  ou  elles  sont  nées 
de  la  puissance  delà  raison  humairie,  ou 
bien,  révélées  dans  le  principe,  elles  ont 
été  transmises  d'Age  en  A^c    par   tradi- 
tion. Ici  s'ouvre  un  grand  débat  ;   la  ré- 
vélation en  fait  a-t  elle  existé'.'  Ceux  qui 
le  nient  ou  qui   ne  s'en  iuquiéleul  pas  , 
forment  l'école  rationaliste.  Ceux  qui  y 
croient,  au  contraire,  sont    sinon  chré- 
tiens, du  moins  dans  la  voie  du  christia- 
nisme. I\lais  lors  même  qu'on  accepte  le 
fait  d'une  révélation  ,  il   s'en  faut  que  le 
problème  philosophique  soit  pleinement 
résolu.  11  reste  A  éelaircir  quel  est  dans 
le  trésor  de  nos  idées,  tel  que  les  temps 
l'ont  formé,  le  fruit  du  travail  de  la  pen- 
sée: quelle  est  au   contraire    la  part  qui 
revient    aux    croyances    traditionnelles. 
SelotKiue  l'on  décide  cette  question  d'uiu^ 
manière  i>lus  ou  moiiis  traneliée  dans  un 
sens  ou  (l.ins  l'autre,  on    peiu'lie  veis  le 
ralionalisuu'  ou  Ton  tend  à   accepter  le 
|0U^  huMifaisaul  de  la  foi. 

Djus  la  discussion  qu'il  établit  avec  les 


i2n 


CITUVRES  DE  M.  LE  VRÉSTDENT  RTAMBOURG. 


rationnli<;tr<; ,  ^^.  Rianibourg  reproduit 
dans  un  ordrr  nu^lliodicjuc  cl  pit^'is  tons 
1rs  ar^uiniMis  (jii'll  avp.it  semtVs  jusquo  là 
dans  sa  polt*ini(ino.  Mais  lorsqu'il  abordtî 
les  questions  rrialivcs  A  la  tradition,  son 
esprit  sr  montre  sons  nn  jour  nouveau, 
IV^rndition  vient  se  combiner  avec  la  logi- 
qu<^et  la  psycbolo;;ie.  et  l'ouvrai^c  prend 
i^l  nn  certain  point  une  forme  liistorifjue. 
L'auteur  entreprend  d'assigner  h  la  ré- 
vélation et  h  la  raison  leur  pari  respec- 
tive dans  le  domaine  des  idées,  et  de 
fixer  les  époques  où  Tune  et  l'autre  ont 
tour  à  tour  exercé  la  principale  action. 
C'est  (|u'unc  école  récente,  née  au  sein 
du  catholicisme,  excliîsivement  tr.idi- 
lionnelle  en  théorie,  quoique  très  ration- 
nelle en  pratique,  avnil  inquiété  ^î.  Riam- 
bourg  par  ses  propositions  absolues. 
Zélé  partisan  des  études  orientales  et  de 
tontes  les  recheicbes  s\ir  l'antiquité,  il 
craint  qu'un  entralnpment  irréfléchi  ne 
leur  donne  bientôt  une  importance  exa- 
gérée ,  et  ne  prétende  en  tirer  des  consé- 
quences qu'elles  ne  renferment  pas.  Il 
s'élève  contre  les  rapprorhemens  quel- 
quefois forcés  qu'une  interprétation  en- 
thousiaste voudrait  étrblir  entre  nos 
doj^mes  et  ceux  de  la  Chine  et  de  l'Inde  ; 
il  plaint  le  temps  dépenséà  chercher  sous 
des  mythes  obscurs  et  souvent  révoltans 
une  pensée  qui  ne  reposa  jamais  dans 
leurs  profondeurs.  Mais  \h ,  pas  plus 
qu'ailleurs,  son  intention  n'est  de  dé- 
courapjer  des  fortes  études  les  hommes 
reliLîieux.  Ce  qu'il  veut  au  contraire  avec 
chaleur,  c'est,  en  prévenant  quelques 
abus,  faire  tomber  les  préventions  que 
bien  des  esprits  nourrissent  contre  les 
découvertes  modernes.  Il  aspire  an  mo- 
ment où  ,  animés  d'un  même  zélé,  tous 
les  chrétiens  studieux  marchorit  d'un  pas 
éj;al  à  la  conquête  de  la  sciences  sans  en- 
goùment  comme  sans  préjugé.  M.  Rinm- 
bourj:;  ne  s'avfuglait  pas  sur  les  faiblesses 
de  ses  amis;  il  les  jugeait  comme  ses  ad- 
versaires sans  partialité  avec  discerne- 
ment et  prévoyance. 


l.st-il  besoin  que  nous  terminions  pur 
nn  lésiimé  cet  article  déjà  bien  long. 
Nous  ne  le  pensons  pas ,  car  nous  croyons 
inutile  une  répétition  abri'gée  de  nos 
sincères  éloges.  "Mais  de  plus  ,  pour  les 
philosophes  du  genre  de  celui  qui  nous 
occupe,  la  chose  devient  très  difficile.  Il 
n'en  est  pas  sous  ce  rapport  des  esprits 
modérés,  vi^jilans,  (jui  saisissent  toutes 
les  faces  diverses  des  choses,  et  sont  tou- 
jours prêts  à  porter  appui  h  la  vérité  et 
à  la  rai5«on  partout  où  elles  leur  sem- 
blent attaquées,  comme  des  esprits  pas- 
sionnés et  systématiques.  Ces  derniers 
changent  souvent  de  point  de  vue  ; 
l'axiome  qui  leur  était  sacré,  l'année  sui- 
vante sera  peut-être  échangé  par  eux 
contre  un  axiome  tout  opposé:  mais 
chacune  de  leurs  productions  pourra 
être  ramenée  à  une  pensée  unique,  et  se 
résumera  facilement  dans  une  proposi- 
tion fondamentale.  Leurs  œuvres  prises 
isolément  auront  au  plus  haut  degré 
le  cachet  d'unité  ,  quelles  que  soient 
les  contradictions  de  leur  vie.  Chez  les 
premiers,  au  contraire,  l'unité  bien 
moins  sensible  dans  les  travaux  réside 
et  persiste  tout  entière  dans  la  per- 
sonne et  dans  les  intentions.  C'est  pour 
cela  qu'en  commençant  cet  article ,  nous 
avons  fait  entendre  que  pour  bien  ju- 
ger l'auteur  de  ces  œuvres  philosophi- 
ques il  fallait  connaître  l'homme.  Isolre 
but  serait  rempli  et  notre  satisfaction  en- 
tière, si  nous  espérions  que  les  pages 
qu'on  vient  de  lire  rendront  plus  facile- 
ment appréciables  le  caractère  si  élevé 
ol  impartial,  l'esprit  si  sagace  de  M. 
Riambourg,  et  l'imporlance  des  volumes 
publiés  après  sa  mort  par  des  amis  dé- 
voués, si  distingués  eux-mêmes,  presque 
ses  disciples,  et  sur  lesijuels  il  a  long- 
temps exercé  la  légitime  influence  que 
donnent  une  raison  puissante  et  d'émi- 
nentes  vertus. 

E.   WlLSOW. 


PSYCHOLOGIE  EXPÉRIMENTALE. 


127 


PSYCHOLOGIE  EXPÉIUMENTx\LE , 

PAR   L.    E.    r,AUTALN  , 

Chanoinu  honoraire  do  Strasbourg,  professeur  de  philosophie  et  doyen  do  la  faculté  des  lettres  , 
docteur  en  théologie,  en  nièdecine,  Os  lettres,  etc.  (l). 


Nous  nous  sommes  engagés  ,  dans  uii 
premier  article  (2),  à  rendre  compte  d'une 
manière  détaillée  des  deux  volumes  de 
Psychologie  expéri/nenlale  _,  publiés  par 
l'abbé  Bautain. 

Dans  îc  présent  article,  nous  nous  bor- 
nerons à  V Introduciion  placée  ert  tôte  de 
cet  ouvrage,  ot  qui  sert  d'introduction 
générale  au  cours  entier  de  philosophie, 
dont  la  psychologie  expérimentale  est 
l'une  des  branches. 

Cette  partie  de  l'ouvrage  ,  résumé  de 
l'enseignement  philosophique  dont  nous 
nous  occupons,  est  présentée  en  para- 
graphes serrés,  non  développés,  tels  q'.ie 
le  professeur  les  dicte  dans  ses  cours, 
comme  textes  de  développemetis.  Nous 
chercherons  à  bien  faire  connaître  le 
sens  et  la  portée  de  ce  travail ,  par  quel- 
ques citations  du  texte  et  quelques  dé- 
veloppemens  qui  en  manifestent  l'esprit 
et  en  fassent  voir  l'application  au  temps 
présent. 

Quel  est  le  principe  et  le  terme  de  la 
philosophie  chrétienne?  Telles  sont  les 
deux  questions  extrêmes,  et  id(MUiq!ies 
au  fond ,  dont  s'occupe  cette  introduc- 
tion. 

I 

Le  principe  <Î8  la  philosophie  chré- 
tienne n'est  pas  une  proposition  pre- 
mière dont  se  déduise  tout  nue  doc- 
trine, et  son  terme  n'est  pas  une  vloctrine 
formulée,  déduite  de  cette  proposition 
première.  Le  principe  et  le  terme  de  la 
philosophie  chrétienne  sont  un  état  de 
l'Ame  humaine. 

îSi  la  philosophie  chrétienne  est  celle 
qui  se  fonde  sur  la  parole  du  Christ; 
s'il  est  vrai  que  le  Christ  a  dit  :  i  Prati- 
<i  quez  mes  paroles,  et  vous  connaîtrez 
«  la  vérité;  »  s'il  est   vrai  qu'il  a   dit  ; 


«  Le  commandement  que  je  vous  donne, 
«  est  de  vous  aimer  les  uns  les  autres  j  » 
il  s'ensuit  que  la  connaissance  de  la  vé- 
rité découle  pour  riio'.nmede  la  pratique 
du  commandement,  et  que  lecomman- 
denient  étant  l'amour  ,  la  vérité  pour 
l'homme  vient  de  l'amour. 

Cette  assertion  aussi  simple  qu'an- 
cienne, maisénoncéeeldéveloppéeseien- 
tifiqiiement ,  constitue  à  nos  yeux  l'ini- 
portance  et  l'originalité  des  travaux  du 
professeur  de  Strasbourg.  Cette  solide 
vérité,  grAcn  à  Dieu,  s»'  répète  fréquem- 
ment de  nos  jours;  mais  il  était  bon  de 
la  voir  philosophiquement  développée 
dans  tout  le  cours  d'un  enseignement. 

La  vérité  vient  de  i'amour.  Cette  pa- 
role vient  de  la  bouche  du  Christ,  com- 
mentée dans  la  vie  pratique,  de  la  ma- 
nière la  plus  lucide,  par  un  très  grand 
nombre  de  saints,  exposée  même  dog- 
matiquement au  moyen  ûge  par  Hugues 
de  Saint- Victor  et  son  école,  et  pratiquée 
par  saint  Thomas  qui  puisait,  disait-il . 
sa  science  aux  pieJs  du  Crucifix  ,  dans 
son  amoin*  pour  sou  Sauveur.  C'est  aussi 
cequ'adit  saint  Paul  :  «  Je  nevcu\  d'aulre 
«  science  que  celle  de  Jésus  crucilié.  > 

Et  cependant  il  semble  assez  nouveau, 
peut-être  un  peu  forcé,  d'engager  les 
philosophes  <^  aimer  pour  connaître.  Le 
divorce  de  la  tète  et  du  cœur  est  bien 
ancien  parmi  les  hommes  qui  pensent. 
Peut-être  même  est-il  peu  de  penseurs 
aux  yeux  desquels  on  ne  paraisse  con- 
fondre deux  ordres  de  choses  bien  diffé- 
rens,  en  énonçant  seienlill  :jmMneut  que 
la  lumière  philoH)pIii(iuc  vient  de  l\i- 
moiu'. 

C'est  qu'en  effet  la  sphèie  des  senti- 
mens  et  la  sphère  des  idées  sont  deux 
sphères  très  distinctes.  L'homme  dont  la 
vie  se  porte  vers  rinlelligcncc  cl  la  rai- 


(1)  Paris,  chez  La^uy  fn-ros,  rur  Bouihon-lc-Chiilcau ,  I.  '1  vol.  in-3\  prix  :  llfr. 
(15)  Voir  le  n'  ol>,  l.  vu ,  p.  ii«j. 


128 


1\SVCK0L()GIF,  FXPKIUMF.NTALE , 


NOM  sT'puisP  ordiiiaiiiMiient  N»  C(rur,  cl 
celui  dont  \c  t  (iMii-  scconccMilrc  cii  amour 
laisse  birn  souvenl  toinhcr  la  science 
comme  vainc. 

Toute  Ame  aimante,  en  (jui  rinlclli- 
f^cnce  est  tHeillée,  sent  nn  anla;;onisme 
coulimiel  entre  son  esprit  et  son  cœnr. 
Lors(iu'elle  se  porte  vers  l'amour,  elle 
sent  que  son  esprit  se  replie  surlui  uicme, 
perd  l'étendue,  perd  la  couleur  et  la  va- 
riétt^  ;  elle  sent  (pie  son  inlclli^'once  re- 
devient simple  VA  dciiuce  comme  l'in- 
telli^'ence  d'un  enfant.  Si  elle  se  porte 
vers  la  lumière  ,  son  entendement  se  di- 
late et  sou  cœur  semble  s'épuiser. 

Dans  tous  les  ordres  reli^'ieux,  on  prive 
de  science  l'esprit  des  nouveaux  frères, 
pour  que  leur  cœur  apprenne  à  vivre  de 
prière  et  d'amour.  Dans  celle  épreuve  , 
leur  cœur  s'échauffe  et  leur  esprit  pûlit; 
puis,  lorsqu'ensuite  la  science  redevient 
un  devoir,  l'intelli^'ence  reparaît  avec 
sève,  mais  l'Ame  se  plaint  que  sa  ferveur 
s'éteint. 

L'amour  et  la  lumière  sont  donc  deux 
sphères  distinctes,  cl  qui  semblent  même 
aujourd'hui  bien  moins  se  soutenir  que 
se  combattre. 

Et  cependant  le  commencement  de  nos 
ténèbres,  c'est  la  séparation  de  ces  deux 
choses  ((ue  Dieu  avait  unies,  l'amour  et 
la  lumière.  Dieu  est  amour.  Dieu  est  lu- 
mière, et  nous  sommes  faits  à  son  image. 
La  science  perd  la  force  et  la  vie  quand 
elle  n<î  la  tire  pas  du  cœur;  l'amour  ne 
se  répand  point  sur  la  terre,  ne  parvient 
pins  à  dominer  les  hommes,  quand  il  ne 
se  rend  pas  visible  par  la  lumière. 

\  oilà  pourquoi ,  lorsque  les  hommes 
d'amour  et  de  prière  négligent  la  science 
comme  vaine  ,  ils  déposent  le  sceptre  in- 
tellectuel .  le  sceptre  qui  doit  régir  l'es- 
prit humain:  et  c'est  alors  que  l'esprit 
des  siècles  s'égare  sans  direction. 

Loisque  de  leur  côté  les  hommcîs  de 
scien(MMU(''prisenl  l'amour,  comme  source 
de  science,  lorsqu'ils  disent:  Le  cœur 
est  le  foyer  des  illusions;  lorsqu'ils  eu 
viennent  à  s'endurcir  contre  tout  senti- 
ment pour  suivre  les  conséquences  rigi- 
des de  leur  esprit,  lorscju'ils  chassent 
du  domaine  sciciiiirnjuc  l'amour,  la  foi, 
pour  s'enfermer  e\clusiv<Muenl  dans  la 
pensée,  n'arrive-l-il  pas  alors  que  leur 
esprit  sans  base,  rcnon(,anl,  autant  qu'il 


h^  j)eul,  à  l'altraclion  centrale  du  cœur, 
stî  pcril,  s'évanouit  cl  se  dissipe  dans  le 
domaine  sans  lin  de  la  pensée  ? 

Il  y  a  donc  une  alliance  idéale  et  né- 
cessaire en  soi,  entre  la  lumières  et  l'a- 
mour; et  cependant,  dans  la  piatique  et 
dans  le  fait,  il  y  a  opposition  et  diver- 
gence entre  les  deux. 

L'antagonisme  du  cœur  et  de  l'enlende- 
inent  est  un  état  invétéré  dans  l'homme, 
une  habitude  de  l'esprit  humain  :  c'est 
presque  une  condition  de  notre  vie  pré- 
sente, un  vice  originel  de  la  constitution 
de  l'homme  déchu. 

Eh  bien  !  c'est  là  le  mal  que  la  philoso- 
phie chrétienne,  appuyée  sur  la  vie  chré- 
tienne, doit  chercher  à  détruire.  Dans 
cette  destruction  même,  se  trouve  la  so- 
lution du  grand  problème  philosophique. 
Ce  point ,  nous  rafiirmons  ici,  sans  le 
développer  en  ce  moment. 

Reprenons  les  conséquences  de  cette 
première  idée,  que  le  principe  philoso- 
phique c'est  l'amour. 

Tout  le  mal  scientifique  ,  le  cercle  des 
égaremens,  des  illusions  et  des  ténèbres 
de  l'esprit,  vient  de  la  séparation  même 
de  l'esprit  et  du  cœur,  qui  n'est  elle-même 
qu'une  conséquence  de  la  séparation  de 
notre  cœur  de  Dieu. 

C'est  faute  d'amour  que  l'esprit  le  plus 
haut  se  dégrade  ,  et  ne  craint  pas  de  se 
livrer  à  des  erreurs  que  repoussent  l'i- 
gnorance et  la  simplicité  :  c'est  faute  d'a- 
mour que  les  plus  belles  intelligences 
osent  affirmer  des cho5es  que  repoussent 
les  enfans  et  les  femmes  par  un  instinct 
de  cœur  qui  les  tient  dans  le  vrai. 

Par  exemple ,  ce  n'(îsl  qu'une  intelli- 
gence abstraite  du  cœur  qui  peut  tomber 
dans  l'apalhie  de  l'éclectisme,  et  surtout 
dans  l'impur  panthéisme,  cette  niaise- 
rie de  l'esprit  isolé  ,  qui  ne  voit  pas  ce 
qui  peut  l'empêcher  d'identifier  toutes 
choses,  le  bien  avec  le  mal,  la  haine  avec 
l'amour.  L'esprit  peut  être  panthéiste; 
le  cœur,  s'il  n'est  vicieux,  ne  peut  pas 
Pêlre.  Au  spectacle  du  monde  ,  l'esprit 
est  spectateur,  mais  le  cœur  seul  est  juge. 
L'esprit  ne  voit  (jue  faits,  lois  et  formules, 
effets  et  causes,  évolutions  logiques  et 
nécessaires  :  il  trouve  sa  joie  dans  ce 
spectacle  où  le  mal  est  beau  comme  le 
bien  ;  l'un  n'est  pas  plus  logique  ni  dra- 
malJiiuc  que  laulrc.  Mais  le  cœur  cm- 


PAR  M.  L.  BAUTAIN. 


129 


brasse  l'un  .  repousse  l'autre ,  parce  que 
le  cœur  aime  la  justice  et  hail  l'iniquité, 
s'il  est  vivant. 

Tout  esprit  séparé  du  cœur,  s'il  tra- 
vaille et  s'il  marche,  quel  que  puisse  être 
au  point  de  départ  son  degré  de  lumière 
et  de  foi ,  descend  en  proportion  exacte 
de  sa  vitesse  et  de  son  énergie  vers  la 
destruction  de  tout  dogme  .  la  neutrali- 
sation de  toute  parole  de  vérité,  vers  la 
face  ténébreuse  du  monde.  Mais  un  es- 
prit fondé  sur  un  cœur  droit,  quel  que 
soit  son  degré  d'ignorance  .  s'il  travaille 
et  s'il  marche,  remonte  en  proportion 
de  sa  vitesse  et  de  son  énergie ,  vers  la 
lumière,  l'affirmation,  vers  la  face  lumi- 
neuse des  choses  et  le  foyer  de  la  vé- 
rité. 

On  peut  poser  que  l'esprit  tombe  dans 
les  ténèbres  et  dans  le  froid  en  propor- 
tion  de  son  éloignement  du  cœur.  Et 
quel  que  soit  l'amour  qui  règne  dans  un 
cœur,  pur  ou  impur,  l'esprit  demeure 
au  moins  dans  l'affirmation  d'un  système 
s'il  se  maintient  uni  au  cœur  -,  mais  il 
descend  jusqu'à  la  négation  de  toute  doc- 
trine s'il  s'en  sépare. 

L'affirmation  d'une  doctrine  positive 
suppose  toujours  comme  principe  un 
amour.  Si  c'est  l'aflirmation  du  sensua- 
lisme, il  faut  du  sensualisme  vivant,  un 
amour  vigoureux  de  la  terre  et  point 
désenchanté  .  dans  le  cœur  de  celui  qui 
l'annonce.  Ln  homme  sans  nulle  passion, 
un  esprit  franchement  isolé,  rigoureu- 
sement critique  ,  niera  l'épicurisme  au 
m«'^me  degré  et  au  même  titre  que  toute 
autre  forme  philosophique. 

Le  principe  subjectif  de  la  philosophie 
est  donc  le  cœur  de  l'homme,  et  l'ori- 
gine des  différentes  doctrines  philoso- 
phiques vient  des  états  divers  du  cœur 
humain. 

Là  où  se  trouve  le  cœur  d'un  homme, 
là  est  aussi  son  trésor  intt'llecluel ,  sa 
doctrine  implicite  ou  explicite. 

Si  le  cœur  est  plongé  dans  les  sens  ,  il 
en  résulte  le  matérialisme,  système  phi- 
losophique toujours  vivant  parnii  les 
hommes,  tant  ([iie  le  sensualisme  est 
pratiqué. 

Si  notre  cœur  s'attache  aux  charmes 
de  la  nature  et  à  l'intelligente  admiration 
de  ses  beautés,  plutôt  qu'a  la  jouissance 
de  ses  formes  et  à  leur  possession  égois- 


tique,  il  produit  ces  gracieuses  théories, 
délices  de  l'imagination,  beaux  rêves  des 
esprits  colorés  et  des  cœurs  jeunes,  foice 
poétique  du  platonisme. 

Si  notre  cœur  s'élance  avec  excès  vers 
la  lumière  ,  la  cherche  sans  sobriété  ,  se 
pose  dans  un  désir  avide  de  la  contem- 
plation, de  la  science  à  tout  prix,  c'est 
là  la  voie  mystique  dans  le  sens  dange- 
reux,  c'est  un  ambitieux  amour  delà 
lumière  créée  sans  véritable  amour  de 
Dieu.  Dans  cet  état  ,  l'homme  fait  effort 
pour  devenir  lui-même  la  source  de  la 
lumière,  et  il  s'éloigne  de  la  lumière  in- 
créée que  la  seule  pureté  peut  atteindre, 
et  qu'on  n'obtient  qu'en  passant  par  la 
croix,  et  ses  ténèbres  et  ses  souffrances. 

Enfin,  lorsque  le  cœur  se  donne  à 
Dieu,  libre  et  pur  de  tout  autre  amour, 
alors,  si  l'àme  cherche  la  science  et  la 
vision,  elle  est  dans  la  philosophie  chré- 
tienne, dont  il  est  dit  :  «  Bienheureux 
<  ceux  qui  ont  le  cœur  pur,  parce  qu'ils 
{  verront  Dieu.  > 

Ainsi,  la  voie  philosophique  véritable 
est  celle-ci  :  Appuyer  son  e>prit  sur  son 
cœur,  son  cœMir  sur  Dieu. 

iSous  le  croyons,  il  y  a  un  extrême  à- 
propos  à  dire  ces  choses  en  ce  moment  ; 
car  c'est  la  voie  par  laquelle  seule  nous 
pouvons  aujourd'hui  lutter  contre  l'ob- 
scur mélange  des  doctrines  innombra- 
bles ,  incohérentes  ,  qui  pèsent  sur  les 
esprits. 

jNous  sommes  environnés  de  doctrines 
sans  amour,  sans  pratique  et  sans  foi  ; 
fruits  d'une  exaltation  maladive  de  l'es- 
prit sous  un  grand  ville  de  etrur.  Des  sé- 
ries de  pensées  confuses  ,  indiftérentes, 
rontraires.  et  cependant  toujours  prêtes 
à  s'unir  dans  im  fastidieux  syncrétisme 
pour  se  séparer  aussitùt;  des  voix  molles, 
sans  vigueur  d'assertion,  faibles,  mais 
innombrables,  luttent  et  se  neutralisent 
dans  la  splière  vague  de  l'esprit  isob'-. 
Fantômes  inconsislans,  qui  nagent  dans 
l'air  et  ne  s'appuient  jamais  sur  terre, 
sur  la  terre  rtSistante  de  la  pratique  et 
de  l'action;  qui  s'isolent  de  toute  base 
d'amour,  de  pratique  et  dévie;  qui  pnr- 
l(Mit  comme  ces  esprits  étranges  qu'un 
écrivain  connu  crut  voir  eu  songe  .  ils 
s'énouijaient  à  partir  de  leurs  lèvres,  sans 
souffle  de  poitrine,  sans  éprouvei-  nulle 
émotion;  ils  avaient  l'art  de  maintenir 


130 


PSYCHOLOGIE  EXPKIUMENTALE, 


rij;oureu<;cinenl  isolrs  rnn  tic  l'autre  leur 
parolt;  cl  leur  ((iMir. 

CroNons-iiotis  donc  que  ces  Cantôines 
peuvent  rrsistrr  lorsqu'une  parole  chré- 
tienne, fondt'e  sur  la  prali(|iie  et  sur  l'a- 
mour, leur  comuKuule  de  se  dissiper  V 

(.'.onuue  l'épée  sul)Nt;.'ntielle  du  Ik'îios 
chassait  les  ombres  vaines  qui  s't'car- 
taient  sans  rési>tance  devant  un  corps 
réel,  ainsi,  croyous-ie  hien  ,  l'épée  vi- 
vante de  la  taj^esst^  du  Chri.>>t,  qui  est 
substance  parce  qu'elle  est  amour,  peut 
t  hasser  du  ciel  de  la  l'rance  ces  vaj;;ues 
Iraiuées  de  panlliéisine,  ces  miasmes  de 
doute  et  de  fatigue  spirituelle,  ces  théo- 
ries sans  cœur,  et  percer  jusqu'au  tiel 
serein  dans  l'atmosphère  éteint  qui  nous 
ul)sède. 

Eli  bien!  si  dans  celte  confusion  ,  dans 
cette  fadeur  générale  de  parole,  si  nos 
efforts,  nièuje  j)0ur  la  cause  de  Dieu, 
semblent  aussi  trop  souvent  faibles  et 
iu)puissans  h  trancher  sur  le  bruit,  d'où 
vient  ce  mal?  quel  en  est  le  remèdfî? 
Avouons-ie,  (juand  cetie  faiblesse  et  cette 
stérilité  se  font  sentir,  c'est  manque  de 
cet  état  cordial,  humble  et  puissant,  qui 
donne  aux  plus  simples  paroles  le  sel  et 
le  mordant,  la  sève  et  la  fécondité. 

Si  ce  (fu'on  appelle  aiîjourd'hui  le  nou- 
veau mouvement  catholique  dans  la  lit- 
térature, la  science,  la  politique  et  la 
philosophie  ,  doit  prendre  de  l'impor- 
tance et  obtenir  un  résultat  européen  et 
historique  ,  la  condition  de  ce  succès 
c'est  que,  plus  que  jamais,  quiconque 
prétend  combattre  par  celle  cause  se  re- 
cueille en  son  cœur  devant  Dieu  ,  et  re- 
vienne avant  tout  à  l'amour  comme  base 
de  science  ,  de  sa},M;ssc  et  de  force  :  quii 
quiconque  s'est  mis  à  écrire  se  mette  à 
pratiquer. 

Lue  autre  cause  de  la  médiocre  in- 
lluence  d.;  celte  nouvelle  tendane;;  vient 
de  son  attitude  b'^'èrement  craintive  à 
l'égard  de  rantorité  spirilLclle.  Elle  ïie  se 
seul  pas  encore  tout  à-fail  soutenue,  et 
ciainl.  sans  l'oseï-  dire,  de  ne  pas  l'ctrcî 
assez.  Cest  iiu'en  effet  l'autorité  ne  put 
encore  accorder  sans  réserve  son  tjop 
puissant  appui  à  toutes  nos  bardiessi  s 
littéraires,  piiilosophiques  et  scienlili- 
ques.  Pour  cela  ,  qii'atlend-elle.^  Le  voici  : 

1^'autorilé,  suilout  l'autorité  centrale, 
le  sié^c  do  Piomc,  cherche  avant  loul 


dans  ses  enfans  le  caractère  chrétien 
foudamenlal,  l'amour,  ou,  ce  qui  est 
même  chose,  l'humilité ,  ipii  est  en  nous 
la  capacité  pour  l'amour;  i  caritdtis  Lo- 
chs huinilitas ,  i  dit  saint  Bernard;  l'hu- 
milité est  le  lieu  de  l'amour,  (hiand 
Home  trouve  dans  une  Ame  ce  caractère, 
il  semble  qu'elle  lui  dise  :  <  Allez  en 
paix  ;  ama  et  die  qiiod  vis.  i  Mais  elle 
tient  pour  suspectes  même  les  meilleures 
paroles  de  quiconque  ne  s'est  pas  fait 
reconnattre  à  ce  litre. 

L'autorité  catholique  attend  donc  des 
{^ciges  solides  d'amour  ,  de  vie  pratique, 
d'humilité,  de  pureté,  de  désintéresse- 
ment d'esprit  ,  avant  de  reconnaître 
comme  légitimes  et  comme  appartenant 
au  Christ,  les  nouvelles  forces  qui  se 
développent. 

Une  remarque  d'un  très  grand  sens 
vient  d'élMî  faite  dans  ce  recueil  (1), 
c'est  que  l'état  passé  du  clergé  gallican 
(qui  n'est  plus  le  nôtre  aujourd'hui),  état 
Uianifeslé  p.>r  celle  tendance,  non  h  se 
séparer ,  mais  à  se  distinguer  du  centre 
de  l'unité  d'une  manière  réfléchie,  pr<^- 
méditée  et  formulée,  avait  en  propor- 
tion éloigné  de  l'amour  pour  réléguer 
davantage  vers  la  science  l'ensemble  de 
nos  travaux  et  de  nos  efforts.  <  ISous  n'a- 
vons plus  assez  hardiment  professé  la 
vcrilc  dans  VamoiWy  >  doctrine  essentiel- 
lement romaine  ,  essentiellement  cen- 
trale dans  l'Église  catholique.  jNous  nous 
sommes  trop  posés  dans  le  domaine  spé- 
culatif j  nous  y  avons  suivi  trop  loin  le 
philosophisme  sans  cœur  ;  nous  avons  em- 
ployé ses  armes  impuissantes;  nous  avons 
accordé  que  l'amour  et  la  foi  devaient 
rester  dans  les  limites  du  cœur  ,  sans  se 
mêler  aux  choses  de  la  raison,  de  même 
qu'on  accordait  quel'induencede  l'Eglise 
(hi  Sauveur,  se  bornant  au  for  intérieur, 
au  salut  de  chaque  Ame,  n'avait  pas  droit 
de  se  mêler  au  m<juvemenl  social  ;  doc- 
trines contraires  au  progrèfcde  la  science, 
comme  au  salut  des  peuples,  comme  à 
l'enseignement  invariable  de  l'Eglise 
mère,  cœur  de  l'Eglise  universelle. 

Donc,  et  sous  tous  les  rap,)Oits,  la 
marche  à  suivr<; ,  la  voie  unique  et  né- 
cessaire ,  la  voici  :  retour  de  l'intelli- 
gence vers  le  cœur,  de  l'esprit  vers  l'a- 

(1;  i>umOrQ  de  fvvriçr^  arlicio  iaiilulé  Imaid, 


PAU  M.   h    BAUTAIN. 


131 


moiir,  de  la  pliilosophie  et  de  la  science 
vers  la  pratique  et  vers  la  foi  :  retour  du 
cœur  vers  l'unité  centrale  ,  vers  Dieu,  et 
vers  le  cœur  de  son  Eglise. 

Quand  les  travaux  des  savans  chrétiens 
s'appuieront  entièrement  sur  ces  bases, 
on  verra  prendre  à  la  science  catholique, 
sur  tout  ce  qui  porte  à  côté  d'elle  le  nom 
de  science,  l'ascendant  qui  convient  à  la 
vérité  sur  l'erreur. 

De  là  vient,  disons-nous,  et  l'impor- 
tance et  l'a -propos  de  l'enseignement 
philosophique  dont  nous  nous  occtipons  ; 
car  il  est  tout  entier  dans  ce  sens  :  il 
pose  scienlifiquement  l'amour  comme 
principe  et  comme  terme  ;  dans  son  plan 
général  et  dans  tous  ses  détails  ,  dans  ses 
conseils  et  sa  méthode ,  c'est  en  vertu  de 
ce  principe  qu'il  marche,  et  c'est  vers  ce 
terme  qu'il  lend.  La  première  page  et  la 
dernière  du  livre  traitent  de  ce  point. 
Citousen  quelque  chose  : 

«  Le  sujet  de  la  philosophie,  c'est 
I  l'homme,  le  seul  être  de  ce  monde  qui 
«  ait  la  conscience  de  lui-même  et  de  ce 
«  qui  l'affecte,  le  seul  qui  sache  aimer 
«  ou  réfuter  son  affection  avec  motif. 
I  L'homme  est  aimant  de  sa  nature 
«  comme  il  est  libre  et  inlelligenl.  Il 
«  aime  dès  qu'il  vit,  avant  de  connaître 
«  et  de  se  connaître,  avant  qu'il  soit  ca- 
«  pable  de  choisir  l'objet  de  son  affec- 
i  tion.  Il  aime  ce  qui  lui  est  semblable, 

<  analogue  ou  homogène.  H  tend  vers  ce 

<  qu'il  aime,  et  parce  qu'il  l'aime.  Qu'est- 

<  ce  donc  qu'aimer?  qu'est-ce  que  Ta- 

<  mour(l)? 

«  L'amour  ,  dans  le  sens  universel  du 
«  mot,  est  le  principe  créateur  de  toutes 
«  choses.  Il  est  la  source  de  la  vie,  la  loi 
«  des  intelligences,  le  lien  sacré  qui  unit 
«  toutes  les  créatures  du  ciel  et  de  la 
«  terre.  L'amour  spécial,  humain,  l'a- 
«  mour  dans  l'homme  est  l'expression  du 
«  besoin  foncier  qu'il  a  de  la  vie  ;  c'est  la 
«  tendance  du  moi  vers  un  non  i/iui ,  le 
'<  penchant  du  sujet  vers  un  objet,  alin 

<  (h;  se  l'unir  ou  de  lui  être  uni.  Gar- 
i  dons- nous  de  coufoudje  Vnmour,  qui 
«  appartient  ;\  l'Ame,  à  ce  qu'il  y  a  de 
(  plus  pur,  de  plus  céleste  dans  l'homme, 
«  avec  la  convoitise  de  l'esprit ,  avec  la 
«  concupiscence  de  la  chair  ou  les  appé- 

(l)  Inlrçiluclion  ,  |j  G, 


«  tits  du  corps.  L'homme  appelé  ce  qui 
«  répond  au  besoin  de  sa  vie  physique; 
'(  il  convoiLe  ce  qui  flatte  son  goût  et  s'y 
attache;  mais  il  n'aime,  il  ne  peut  ai- 
mer véritablement  que  ce  qui  est  ho- 
mogène à  sa  nature  physique,  analogue 
à  son  besoin  foncier.  La  créature  hu- 
maine ne  saurait  aimer  que  ce  qai  lui 
est  égal  ou  supérieur ,  comme  sa  haine 
ne  peut  s'appliquer  qu'à  ce  qui  est  à 
son  niveau,  ou  à  ce  qui  la  dépasse.  >  (^  7.) 
î  L'amour  humain  a  sa  source  dans  le 
besoin  profond  de  la  vie,  dans  !e  senti- 
ment que  l'homme  acquiert  de  sa  dé- 
pendance de  la  source  de  toute  vie; 
dans  la  conscience  vague  de  sa  limita- 
tion, de  son  impuissance  à  se  suffire  h 
lui-même,  à  vivre  par  lui  et  pour  lui 
seul.  Il  n'y  a  pas  de  vie  sans  mouve- 
ment, sans  action  et  réaction,  sans 
communication.  L'homme  est-il  dans 
l'abondance?  il  tend  à  communiquer 
son  bien-être,  à  en  faire  part  li  ses  sem- 
blables pour  .se  les  attacher,  pour  s'en 
laire  aimer  ;  il  ne  jouit  vraiment  de  ses 
biens  matériels  et  spirituels  qu'à  celte 
condition.  Est-il  dans  la  pauvreté,  dans 
le  dt^n\iement?  il  cherche  .  et  poursuit 
ce  qu'il  croit  propre  à  le  soulager  ou  à 
le  satisfaire.  Dans  l'un  et  l'autre  cas  , 
c'est  le  besoin  de  vivre  qui  le  presse  : 
du  besoin  senti  naît  le  désir,  et  du  désir 
vient  l'amour.  >  (§  8.) 
4  3Iais  si  l'amour  de  la  vérité  est  la 
condition  de  la  science  de  la  vérité  ; 
s'il  n'y  a  point  d'amour  sans  désir,  ni 
de  désir  sans  le  sentiment  intime  et 
profond  de  la  privation  de  quelque 
chose  qui  est  essentiel  à  notre  bien-être, 
de  quelque  chose  que  nous  ne  possé- 
dons point  en  nous-mêmes,  (|iic  nous 
ne  pouvons  nous  donner ,  qu'il  faut  at- 
tendrez et  recevoir  d'ailleurs,  il  sera 
vrai  de  dire  (|ue  la  capacité  de  l'indi- 
vidu pour  la  science  philosophique  est 
en  raison  de  son  besoin  senti  et  réflé- 
chi ,  reconnu  et  avoué  d'un  bit  n  qui  lui 
maïuii.e  ;  en  r.iison  de  la  conviction 
qu'il  aura  acquise  que  son  existence 
réclame  un  soutien  ,  que  sa  vie  spiri- 
tuelle ne  peut  se  passer  d'aliuieni  ;  et 
il  sera  encore  vrai  de  dire  cjuil  ny  a 
point  de  philosophie  réelle,  point  de 
science  pîiilo^opliique  possihie  la  où 
rhommc  prétend  se  suflirc  a  lui  même, 


m 


rSYCîIOLOGîF  KTPKnniENTALE, 


<  puiser  la  sn'onro  o\  la  v«'îrilé  vu  lui  :  la 
a  où  l'oif^iiril  dissimula  le  besoin  ,  où  lY*- 

<  i^oisnic  ('loiilfe  l'aiiiour.  »  {j  9.) 

(!e  sont  l;"i  ipielques  uns  des  parap^ra- 
phcs  de  riutroduction.  Nous  eu  raj)i)ro- 
chous  ici  les  dernières  pafjes  du  livre  (|ui 
uionlient  (jue  l'amour  est  la  eousonnua- 
liou  de  la  science,  comme  il  en  est  le 
principe. 

4  11  y  a  dans  l'Iiomme  un  besoin  plus 
profond  que  le  besoin  de  connaître, 
c'est  celui  d'ainu^r.  L'inttdli^encc  est  à 
TAme  ce  que  la  vt'rité  est  au  bien  ;  et 
comme  le  bien  est  la  consommation  du 
vrai,  l'amour  est  la  consommation  de 
la  science,  iîavoir,  c'est  vivre  par  l'es- 
prit; aimer,  c'est  vivre  par  l'Ame;  vi(î 
plus  profonde  ,  puistjue  l'Ame  est  la 
racine  de  l'esprit,  et  que  l'intelligence 
en  est  une  puissance.  Aussi ,  ce  qu'il  y 
a  de  plus  ('levt'  dans  la  science,  toutes 
les  merveilles  de  la  contemplation  ne 
suffisent  plus  h  une  Ame  en  qui  le  be- 
soin foncier  de  sa  nature  s'éveille.  La 
vi^ritr,  si  belle  qu'elle  soit,  lui  paraît 
froide,  la  science  vaine,  si  elle  ne  re- 
(joit  la  vie  en  substance,  et  elle  ne  peut 
la  recevoir  ainsi  qu'en  aimant  :  car  l'a- 
mour seul  unit  intimement  à  l'objet,  et 
il  n'y  a  de  bonheur  que  par  l'union  et 
dans  l'unité. 

<  IMais  il  y  a  des  degrés  dans  l'amour 
comme  dans  l'intellij^ence ,  depuis  le 
désir  le  plus  grossier  des  sens,  jusqu'à 
l'amour  le  plus  pui-.  II  y  a  de  l'Ame 
dans  tous  les  degrés  de  l'amour,  car  on 
n'aime  qu'avec  TAme  :  mais  tantôt  elle 
aime  purement  ,  imraédiatenuMit  ce 
qui  est  analogue  à  sa  nature  ou  ce  qui 
lui  est  supérieur  j  tantôt  elle  aime  mé- 
diatement,  avec  mélange,  (juaud  son 
désir  n'airive  h  l'objet  qu'A  travers  le 
corps,  les  sens  ,  l'imagination  ,  la  rai- 
sou,  l'esprit;  ou  quand  elle  aim(;  ce 
(jui  est  d'une  nature  inférieure  A  la 
sienne.  Alors  son  amour  s'abaisse  et 
rlle  se  di^grade.  Le  seul  objet  digne  de 
son  attachement  c'est  le  Di»Mi  supri^-m»;, 
la  source  de  tout  bien,  l'I^tre  p.ir  ex- 
cellence. Aussi  le  cherche-l-(dle  in- 
sliuclivemiMil  par  toutes  les  voies  et  en 
toutes  choses  ,  cl  lorsqu'elle  se  pas- 
sionne pour  une  créature,  pour  un  6tre 
lini,  c'est  (ju'cllc  croit  y  trouver  le 
bien  infini  qu'elle  aime  et  la  joie  sans  { 


«  terme  qu'elle  espère.  L'illusion  de  la 
«   passion  humaine  est  de  chercher  le  vé- 

<  ritable  bien  où  il   n'est  pas.   De  là  le 

<  mécompte  qu'elle  éprouve  par  la  va- 

<  nité  de  son  objet,  dès  qu'elle  le  pos- 
i  sède, comme  ces  fruits  de  la  mer  INIorle, 

<  dont  les  couleurs  éclatantes  excitent  la 
«  convoitise,  et  qui  tombent  en  pous- 
t  sière  dans  la  main  qui  les  touche. 

I  l'.n  Dieu  seulement  et  dans  l'amour 

<  de  Dieu,  l'Ame  humaine  peut  trouver 
i  le  boidieur  dont  elle  est  avide,  parce 

<  que  l'infini ,  dont  elle  est,  peut  seul  as- 
c   souvir  sa  faim  ,  combler  le  vide  de  son 

<  Être.  C'est  pourquoi  l'homme  ne  peut 

<  parvenir  à  la  vraie  félicité,  comme  à 
«  la  vraie  science ,  que  par  une  ascension 

<  continue  et  soutenue,  passant  succes- 
«  sivement  par  les  degrés  de  l'intelli- 
«  gence  et  de  l'amour,  son  esprit  et  son 

<  Ame  s'élargissant  et  s'épurant  toujours 
a  davantage,  jusqu'à  ce  qu'il  entre  en 

<  rapport  immédiat  avec  la  vérité  uni- 
€  verselle  ,  avec  la  bonté   infinie  ,  avec 

<  Dieu  manifesté  dans  son  éternelle  lu- 
I  mière.  H  commence  par  aimer  ce  qui 
i  frappe  les  sens,  ce  qui  réjouit  le  corps  : 
I  c'est  l'amour  animal.  11  aime  ensuite 
«  ses  semblables,  d'abord  ceux  qui  lui 
c  sont  unis  par  les  liens  du  sang  et  dans 

<  lesquels  sa  frêle  existence  trouve  se- 

<  cours  et  protection  ;  il  les  aime  ,  parce 
t  qu'il  est  sorti  d'eux,  parce  que  sa  fai- 

<  blesse  et  ses  besoins  l'attachent  à  eux. 
i  Dans  le  cercle  de  la  famille  ,  surtout 
c  (juand  il  en  devient  le  chef,  son  amour 

<  s'étend,  en  se  donnant  à  d'autres  êtres 

<  pour  lesquels   il  s'oublie  souvent  lui- 

<  même.  Au-dessus  de  l'amour  de  la  fa- 

<  mille  est  l'amour  de  la  patrie  ,  se  dé- 
(  vouant  au  bien  commur»  dans  l'unité 
«  nationale,  image  inférieure,  mais  belle 
«  encore,  du  Dieu  suprême  qui  se  donne 
«  à  tous  et  n'excepte  personne.  Au  degré 
c  supérieur  est  r.nnour  de  Ihumanilé  , 

<  qui,  ne  s'appuyant  plus  sur  des  uïotifs 
«  humains,  n'a  pu  naître  dans  le  cœur 
i  des  hommes  qu'après  qu'il  leur  eût  été 

<  révélé  qu'ils  ont  tous  le  même  Père 
(  dans  le  ciel.  Ik  doivent  donc  vivre  en 
i  frères;  et  de  là  la  fraternité  chrétienne 
«  que  l'Kvangile  a  établie  dans  le  monde 
i  sous  le  doux  nom  de  charité.  L'amour 
i  de  Dieu  et  de  tous  les  hommes  en  I)i<Mi, 
t  voilà  le  plus  i)ur  amour,  l'amour  })ar 


PAR  M.  L.  EAUTAIN. 


133 


€  excellence  ,  celui  qui  développe  l'âme 
€  dans  toute  sa  capacité  ,  et  qui  peut 
€  seul  la  rendre  infiniment  heureuse  , 
€  parce  qu'il  la  met  dans  un  rapport  in- 
ï  destructible  avec  le  principe  même  de 
€  sa  vie.  Le  but  de  l'amour  est  de  s'unir 

<  à  l'objet  aimé,  pour  devenir  semblable 

<  à  lui  et  n'être  plus  qu'un  avec  lui.  La 

<  tendance    de    l'amour  de   Dieu    dans 

<  l'homme ,  c'est  d'agir  comme  Dieu  et 
«  de  réaliser,  autant  que  l'humanité  le 

<  comporte,  la  perfection  divine.  «  Soyez 
«  parfaits  comme  votre  Père  céleste  est 

<  parfait.  »  Tel  est  l'idéal  de  la  charité 
I  chrétienne;  idéal  qui  a  été  réalisé  sur 
»  la  terre  dans  une  vie  humaine,  par 
«  celui  qui  nous  l'a   apporté  du  ciel  , 

<  par  le  Yerbe  divin  fait  homme.  Jésus- 
i  Christ  nous  a  appris  par  sa  parole  et 

<  par  ses  actes,  par  sa  vie  et  par  sa  mort, 
€  à  aimer  comme  Dieu  aime  ;  il  nous  a 
«  appris  à  aimer  quand  m('//^e  ^  malgré 

<  les  ingratitudes  ,  les  outrages  et  les 
i  persécutions.    <  Si  vous  n'aimez   que 

<  ceux  qui  vous  aiment ,  vous  ne  faites 
I  pas  plus  que  les  publicains  et  les  païens. 
€  Aimez  ceux  qui  vous  haïssent,  bénis- 

<  sez  ceux  qui  vous  maudissent  ,  faites 

<  du  bien  à  ceux  qui  vous  font  du  mal  ; 

<  c'est  par  là  que  vous  ressemblerez  à 

<  votre  Père  qui  est  dans  le  ciel.  >   Ce 

<  qu'il  nous  a  enseigné,  il  l'a  fait;  il  a 

<  aimé  les  hommes  jusqu'à  mourir  pour 
€  eux  ;  il  a  donné  son  sang  pour  les  sau- 

<  ver;  et  depuis  ce  temps  l'homme  sait 
«  qu'il  n'aime  bien  que  quand  il  est  prêt 

<  à  sacrifier  sa  vie  pour  ce  qu'il  aime. 
i  Depuis  ce  temps  des  milliers  d'hom- 

<  mes ,  de  femmes  et  d'enfans ,  ont  pu  au 

<  nom  de  Jésus-Christ  et  par  sa  charité 
f  qui  les  pressait ,  se  dévouer  pour 
«  leurs  semblables  qu'ils  ne  connais- 
«  saient  pas  ,  qui  ne  les  aimaient  pas  , 
«  qui  souvent  même  étaient  leurs  persé- 
«  cnleurs  et  leurs  bourreaux.  Depuis  ce 

<  temps  il  y  a  eu  continuellement  sur  la 
i  terre,  partout  où  la   parole  de  Jésus- 

<  Christ  a  germé  ,  des  martyrs  de  la  loi 
«  et  de  la  charité  ,  des  héros  de  l'amour. 

<  l/I!van^'ile  en  appelant  tous  les  hom- 
«  mes  à   l'unité  et  en  travaillant  ù  les 

<  unir  en  Dieu  par  Pamoiir  le  plus  ex- 
i  cellenl  (jui  absorbe  tous  les  autres,  a 

<  montré  au  genre  humain  sa  vraie  des- 

<  linatiou  et  l'unique  moyen  pour  y  par- 

ToaiB  vm.  —  N"  41,  iiiôî). 


i  venir.  <  Qu'ils  soient  un  !  >  Voilà  le  but; 
i  et  c'est  le  dernier  vœu  du  Christ.  <  Ai- 
f  mez-vous  les  uns  les  autres,  comme  je 
i  vous  ai  aimé.)  Voilà  le  moyen  ;  et  c'est 
i  le  commandement  nouveau!  j 

<  La  parole  de  Dieu  est  donc  à  la  fois 
t  la  lumière  de  la  science  et  l'âme  de  la 
i  civilisation.  Le  monde  moral  tourne 

<  autour  de  cet  axe  depuis  le  commeu- 
€  cément  et  surtout  depuis  la  venue  de 
«  Jésus-Christ  ;  et  c'est  pourquoi  la  phi- 

<  losophie  ,  amour  de  la  sagesse  dans 
c  son  vrai  sens,  et  qui  doit  en  montrer 

<  le  chemin  aux  hommes ,  doit  aussi  s'ai- 

<  tacher  de  toute  sa  force  à  la  parole  qui 
c  a  tout  fait,  qui  porte  en  elle  les  idées 

<  de  toutes  choses  ;  et  qui  ainsi  peut 
i  seule  fournir  à  toutes  les  sciences  les 
(  principes  éternels  de  leur  développe- 
i  ment.  Il  n'y  a  plus  aujourd'hui  de  phi- 

<  losophie  platonicienne,  de  philoso- 
c  phie  aristotélicienne,  de  philosophie 

<  stoïcienne  ;  ces  doctrines  n'existent 
«  plus  que  dans  Phistoire  ,  comme  des 
c  préparations  à  l'unique  philosophie  , 

<  parce  qu'il  n'y  a  qu'une  seule  sagesse, 
i  la  sagesse  de  Dieu,  manifestée  par  son 
I  Verbe.  Il  n'y  a  de  philosophie  possible 
c  en  nos  temps  que  la  philosophie  chré- 
f  tienne  :  en  elle  réside  l'espoir  de  la 
!  science ,  de  la  civilisation  et  du  pro- 

<  grès  de  l'humanité  (1).  > 

Oui,  la  solution  du  problème  scienti- 
iique  comme  celle  du  problème  social 
est  indiquée  dans  l'Évangile  :  mais  elle 
n'est  pas  encore  acceptée  dans  le  monde, 
quoique  la  civilisation  chrétienne  dans 
ses  crises  successives  et  même  dans  ses 
écarts,  converge  vers  l'une  et  l'autre. 

(^u'on  prenne  le  texte  de  l'Evangile  et 
le  commentaire  de  l'Eglise  et  qu'on  y 
croie  scientifiquement  ,  politiquement , 
comme  on  y  croit  religieusement  :  on  y 
verra  les  solutions  cherchées  par  le  be- 
soin des  peuples  et  le  besoin  de  l'esprit 
humain. 

On  souffrira  de  scepticisme  et  d'anar- 
chie tant  qu'on  regimbera  contre  cet  ai- 
guillon. 

Il  est  lemp^  de  prendre  au  sérieux  les 
vérités  évangéiiques  ,  d'en  vivre  à  travers 
toute  la  vie  ,  dans  la  prière  ,  dans  la  pen- 
sée, dans  la  vie  sociale  et  privée. 

(I)  Psychologie   xpérim.,  i.  ii,  p    i«W. 


134 


PSYCHOLOGIE  rAPKRIMENTALE , 


Nous  le  voyons,  les  sciences  dans  leur 
ensemble,  et  la  philosophie  surtout  ,  la 
jxïlilique  enropt^tMiue  et  toute  la  civilisa- 
lion  moticrue  eu  )uassp  en  sont  aux  il(;r- 
niers  embarras.  11  devient  clair,  ce  sem- 
ble ,  qu'on  ne  peut  plus  sortir  de  là  que 
par  une  catastrophe  ou  par  la  Tranche 
acceptation  des  conseils  du  Christ,  guide 
lu^cessaire  de  notre  marche. 

Pour  nous  borner  aux  choses  d'intelli- 
j^enco  ,  oui ,  l'espoir  de  la  science  ,  de  la 
lumière  que  veut  l'esprit  humain,  réside 
dans  la  philosopliie  chr(^,tienue  ;  et  la 
philosophie  chrétienne  est  celle  dont  la 
base  est  l'amour. 

Mais,  comme  nous  l'avons  dit,  l'anta- 
gonisme de  l'esprit  et  du  cœur  est  un 
état  invétéré  dans  l'homme.  J-.'âme  et 
l'entendement  semblent  deux  termes  op- 
posés qui  se  neutralisent  l'un  par  l'autre  ; 
la  science  nous  enlle  et  l'amour  nous 
aveugle. 

Donc  il  faudrait,  en  toute  rigueur, 
changer  de  vie  pour  sortir  de  ce  cercle 
vicieux  :  il  faudrait  une  transformation 
de  notre  état  interne.  Il  faudrait  l'ascé- 
tisme chrétien  ,  la  puriiication  ,  la  mort 
mystique  de  Jésus-Christ  ,  toute  la  voie 
de  la  croix. 

Fonder  la  philosophie  sur  l'amour, 
c'est  donc  planter  la  croix  de  .lésus- 
Christ  dans  le  domaine  philosophique. 

Dieu  veuille  l'y  hxer  ,  pour  délivrer 
l'esprit  incertain  de  ce  siècle  de  ses  té- 
nèbres et  de  ses  langueurs. 


ir 


Tsons  avons  vu  que  le  principe  de  la 
philosophie  c'est  l'amour. 

l'J  maiulenant  quel  est  l'objet  dont  la 
philosophie  est  l'amour?  Quel  est  le 
irrme  vjms  lequel  tend  l'amour  philoso- 
|)lii(|ue? 

C'est  la  Sagesse. 

Mais  qu'est-ce  que  la  Sagesse?  —  C*est 
relie  dont  parle  l'Écriture  sainte  au  livre 
de  la  Sai^rsse.  Un  chrétitiu  n'en  peut  vou- 
loir d'autre. 

i  J'ai  été  créée  dès  l'origine  et  avant 
(  les  siècles,  dit  la  Sagesse ,  et  je  de- 
«  meure  jusqu'au  siècle  à  venir....  Celui 
t  qui  m'a  créée  s'est  reposé  dans  mon  ta- 
i  bernacle.  Ixclcs.  2i.)>  <  La  Sagesse  est 
<  le  miroir  de  la  majoslé  de  Dieu  ,   l'i- 


<  mage  de  sa  bonté...  (Sag.,  viii.)»  i  Elle 
i  est  la  mère  de  l'amour  pur,  enseignant 
i  la  vraie  science.  » 

Ces  paroles  et  les  autres  des  livres  sa- 
pientiaux,  appliquées  par  les  Pères  tantôt 
à  Jésus-Christ  comme  Dieu,  tantôt  à  son 
humanité,  appliquées  par  l'Eglise  i'i  la 
\  ierge  très  pure  .  devenue  mère  de  Dieu, 
sont  commentées  par  saint  Augustin  de  la 
manière  suivante  (l). 

Sans  exclure  aucun  autre  sens,  il  les 
applique  à  la  demeure  céleste  ,  spiri- 
tuelle, appelée  tabernacle  de  Dieu,  dont 
il  est  dit  :  <  h'cce  tahcniiiculuni  Deicutn 
hominibus.  i 

<  A  otre  séjour  ,  ô  mon  Dieu  ,  n'est 
i  donc  rien  de  terrestre  ni  de  semblable 

<  au  ciel  corporel  sensible  :  c'est  quel- 
i  que,  chose  de  tout  spirituel ,  tenant  en 

<  quelque  manière  de  votre  éternité  :  il 
(  est  incorruptible:  vous  l'avez  fait  de 
(  nature  à  subsister  toujours....  C'est  la 
«  Sagesse  créée,  première  de  toutes  les 

<  créatures.  > 

I  La  Sagesse  incréée  est  éternelle  com- 

<  me  vous-même,  ô  Père  tout-puissant  : 

<  elle  vous  est  parfaitement  égale  :  c'est 

<  par  elle  que  vous  avez  créé  le  ciel  et  la 
i  terre  et  tout  ce  qu'ils  renferment  :  c'est 
t  le  seul  souverain  principe  de  toutes 
«  choses  :  en  un  mot,  c'est  votre  Fils  uni- 
«  que  qui  est  la  Sagesse  incréée.  > 

i  Mais  votre  demeure  est  la  Sagesse 
i  créée,  spirituelle  par  sa  nature,  et  de- 
«  venue  lumière  par  la  contemplation 
f  de  la  lumière.  » 

<  Et  celte  Sagesse  créée  est  la  céleste 
(i  Jérusalem  ,  celle  ville  toute  libre  ,  qui 
I  est  notre  mère  commune,  qui  est  et  qui 

<  sera  élernellemenl  votre  ciel  (2).  » 

H  y  a  donc  une  Sagesse  incréée,  le 
Verbe-Dieu  ,  et  comme  intermédiaire  en- 
tre l'esprit  de  l'homme  et  le  \  erbe  divin, 
il  y  a  cette  Sagesse,  Sagesse  créée,  lu- 
mière illuminée,  et  devenue  lumière  par 
la  contemplation  de  la  lumière  :  <  (Jiiw 
conlcnipLalUmc  LiiiiiuiLs  Ltmcii  esL,  t 

De  même  que  dans  la  vie  la  piélé  du 
chrétien  s'adresse  à  Jésus-Christ  pour 
parvenir  au  l*ère  ,  et  s'adresse  à  Marie  , 
ynère  de  Jésus,  pour  parvenir  à  Jésus- 
Christ;  de   même  que  chaque  chrétien 

(1)  lUt'dit.,  rhap.  \i\. 

(•1)  S.  AuQ.,  Uvdil.j  cbap.  XIX  et  xx. 


PAR  M.  L.  BAUTATN. 


135 


n'est  pas  seulement  en  rapport  avec  Dieu 
par  la  prière  et  la  vie  intérieure ,  mais 
surtout  et  d'abord  par  l'Église  notre 
mère  ,  épouse  de  Dieu  :  de  même  l'intel- 
ligence de  l'homme  et  son  amour  pour  la 
céleste  vérité  tend  à  son  terme  extrême, 
la  Sagesse  incréée  ,  par  la  médiation  de 
cette  Sagesse  créée ,  appelée  la  maison  de 
Dieu,  son  temple ,  le  tabernacle  où  Dieu 
se  communique  aux  hommes  (l\ 

Cherchons  quelque  reflet  de  cet  énoncé 
théorique,  fondé  sur  l'Écriture  et  sur  la 
tradition,  dans  l'expérience  de  notre  pro- 
pre cœur  et  dans  la  vie  de  l'humanité. 

Quand  un  homme  est  touché  de  Dieu, 
quand  Dieu  met  au  fond  de  son  cœur  l'a- 
mour du  bien  et  de  la  vérité,  alors  la  mo- 
tion qui  l'inspire  et  le  saisit  dans  les 
mortelles  ténèbres  où  les  hommes  sont 
couchés,  lui  dit  d'abord  :  i  Lève-toi  et 
marche.  >  Et  l'homme  marche  et  tra- 
vaille avec  ardeur  et  joie.  Il  marche  et  il 
croit  à  un  but.  Il  marche  vers  une  patrie 
dont  il  s'est  souvenu.  Qu'il  sache  ou  non 
que  cette  patrie  est  le  ciel  même  et  le  ta- 
bernacle divin  ,  il  marche  vers  un  idéal , 
vers  un  avenir  de  lumière ,  vers  l'idéal 
d'un  monde  dominé  par  le  bien.  Il  mar- 
ciie  vers  une  terre  promise  dont  il  porte 
en  lui  la  promesse  et  dont  il  cherche  la 
réalité.  Il  porte  en  lui  le  reflet  et  l'image 
de  tout  un  monde  de  lumière  et  d'amour: 
il  en  poursuit  le  corps  et  la  substance. 
Tout  homme  tend  vers  un  pareil  monde 
ou  du  moins  tous  s'y  sentent  poussés. 

Is'y  a-t-il  pas  pour  tous  les  hommes 
une  voix  qui  nous  pousse  dans  la  vie  , 
comme  dans  la  science  ,  sans  nous  per- 
mettre d'arrêter  :  une  voix  qui  nous  ex- 
cite par  l'expérience  à  toujours  avancer; 
qui ,  dans  notre  voyage  terrestre,  à  tra- 
vers la  science  ou  la  vie,  nous  porte 
comme  un  voyageur  plein  de  jeunesse  et 
d'avenir  qui  rêve  toujours  dans  le  loin- 
tain une  nature  plus  riche  et  plus  belle. 
<,hielle  est  cette  voix  qui  ne  cesse  de  nous 
dire  ;  <  Il  y  a  mieux ,  il  y  a  mieux  !  i 
Quelle  est  cette  voix?  quel  est  ce  but? 

C'est  la  voix  de  Dieu  même  qui  ne 
cesse  de  porter  chaque  homme  vers  le 
but  de  la  vie  :  qui  pousse  chaque  homme 


(I)  Voyez  Vlntroduclion,  p.  0 ,  et  la  noie  6, 
p.  4S  ,  au  lome  premier  do  lu  Ptycholog^e  expéri- 
mentale. 


et  toute  l'humanité  vers  le  royaume  de 
Dieu ,  vers  sa  sainte  volonté  réalisée  dans 
toutes  les  créatures  en  la  terre  comme  au 
ciel,  vers  le  nom  de  Dieu  glorifié,  vers 
la  sphère  de  lumière  que  pressent  toute 
intelligence  et  dont  tout  cœur  a  senti 
l'attrait. 

Tous  les  hommes  sont  poussés  vers  ce 
but.  Tous  sentent  cette  impulsion  et  cette 
inspiration.  Aucun  homme  ne  travaille- 
rait, l'humilité  cesserait  d'avancer  ,  si  le 
secret  pressentiment  d'un  but  meilleur 
que  le  présent ,  d'un  monde  de  lumière 
et  d'amour  ne  pressait  le  cœur  de  cha- 
que homme. 

Sans  doute  la  plupart  prennent  le 
change.  Bien  peu  vont  jusqu'au  terme 
sous  l'impulsion  reçue  :  bien  peu  préten- 
dent à  l'amour  éternel ,  à  la  beauté  su- 
prême :  bien  peu  résistent  aux  séductions 
partielles  de  repos  et  d'amour  qui  les  ar- 
rêtent et  les  détournent  dans  la  voie  sa- 
crée de  la  vie.  Mais  cependant  chaque 
pas  dans  la  carrière,  dans  la  vie  ou  dans 
la  pensée,  annonce  le  but  suprême  dont 
l'attraction  peut  seule  produire  un  mou- 
vement humain. 

Voilà  des  faits  humains,  des  faits  uni- 
versels. Il  est  un  terme  absolu  ,  positif, 
au  travail  de  la  vie  comme  au  travail  de 
la  pensée. 

La  marche  de  l'humanité,  dirigée  par 
la  Providence,  développe  un  état  dernier 
qui  est  le  but  du  travail  humain.  Aidée 
par  Dieu  qui  lui  donne  la  force  d'agir  et  le 
plan  du  travail ,  qui  la  dégage  du  mal 
par  le  mystère  du  Christ ,  l'humanité  en 
se  développant  et  en  se  purifiant  édifie 
le  temple  de  Dieu  :  elle-même  devient 
ce  temple  saint  en  s'unissant  et  en  se 
conformant  à  la  Vierge  divine,  épouse 
et  mère  de  Dieu ,  temple  de  l'Esprit 
saint. 

Voici  maintenant  le  sens  philosophi- 
que des  données  précédentes  et  leur  ap- 
plication à  l'état  actuel  de  la  science. 

Le  panthéisme  allemand  ,  qui  est  la  pé- 
riode philosophi(|ue  dernière,  se  réduit 

à  ceci  : 

«  La  marche  du  monde  est  le  dévelop- 
pement de  Dieu.  Dieu  cherche  à  obtenir 
pleine  conscience  de  lui-niiMn;'  en  s'.'\- 
posant.  » 

<  Dieu -principe  est  rextrêinc  passé, 
Dieu-terme  est   rcxtrêmc  avenir.  Dieu 


i.3(; 


PSYCHOLOGIE  e\pi:rimentalk, 


siij«H,  Dicii-objrl ,  sont  \cs  deux  pôles  de  |  clltM  rrlablir  dans  \o.  niondo  lo  rovnump 


l'univers.  > 

<  Dieu  se  développant  pour  se  voir  est 
le  foyer  du  monde  :  et  Dieu  développé 
se  possédant  et  se  réflécliissanl  dans  sa 
totalité  est  la  limite ,  le  but,  le  terme  cx- 
tr«'me  du  mouvement  de  l'univers.  > 

(  Dieu  l'ère  est  le  centre  du  moiule  :  le 
monde  est  Fils  de  Dieu  :  riiomme  est  l'Es- 
prit de  Dieu,  j;loritiant  l'un  par  l'autre. 
Et  ces  trois  termes  forment  la  J'rinité 
consubstanlielle.  > 

Kli  bien  !  la  connaissance  cbrétienne  de 
la  Sagesse,  telle  que  l'Écriture  la  décrit, 
répond  au  panthéisme  en  lui  substituant 
la  vérité  dont  il  présente  la  monstrueuse 
image.  Voici  ce  que  la  philosophie  ca- 
tholique répond  au  panthéisme  : 

La  Trinité  consubstantielle  c'est  Dieu  : 
Dieu  absolu,  parfait,  avant  toute  créa- 
ture et  tout  développement. 

Le  but  de  la  marche  du  monde  n'est 
pas  le  développement  de  Dieu. 

Ce  n'est  pas  Dieu  qui  se  réalise ,  c'est 
son  idée  qui  se  manifeste  et  sa  volonté 
qui  se  fait. 

L'idée  de  Dieu  est  le  terme  du  monde  : 
c'est  l'idéal  vers  lequel  marche  l'huma- 
nité, pour  lui  devenir  adéquate  et  obte- 
nir ainsi  conscience  d'elle-même  et  con- 
science de  Dieu. 

L'idée  de  Dieu,  soit  en  elle-même  soit 
dans  sa  réalisation,  est  ce  que  la  tradi- 
tion chrétienne  appelle  :  IVom  glorifie  de 
Dieu,  temple  de  Dieu,  tabernacle  de 
Dieu,  royaume  de  Dieu  ,  Et^lisc  de  Dieu  , 
Epouse  de  Dieu.  Et  c'est  aussi  ce  que 
l'Ecriture  sainte  appelle  «  miroir  sans 
tache  de  la  grandeur  de  Dieu  ,  image  de 
sa  bonté.  > 

Ce  n'est  point  Dieu-objet  en  face  de 
Dieu-sujet  :  ce  n'est  point  Dieu  se  con- 
cevant et  se  réfléchissant  lui-même  dans 
son  iniinie  perfection  :  ceci  se  passe  au- 
dessus  du  monde,  dans  le  sein  de  la  Tri- 
nité. 

Mais  cette  capacité  pour  concevoir  la 
lumière  éternelle  c'est  la  Sagesse  créée 
que  Dieu  daigne  rendre  .  lumière  par  la 

<  contemplation  de  la  lumière,  lumière 

<  illuminée    par  la   lumière   illuminan- 
I  te  >  1,.  » 

Et  l'homme,  poussé  par  Dieu,  doit  en 

(I)  S.  Auj;.,  irc(/if.,cli.  XIX. 


(lu  l^^niphî  divin  ,  la  i^loire  du  nom  divin, 
par  la  marche  et  par  le  tr.iv.iil  ,  par  la 
pensée  et  par  la  vie.  ()ne  s'il  ngil  ainsi 
rjiomme  sera  fait  enfant  de  Dieu. 

Et  ce  développement  du  nom  divin 
dans  l'univers  n'est  pas  le  cours  commun 
du  monde  qui  se  fait  par  la  succession 
des  années  et  des  jours  ,  par  le  passage 
des  générations  sur  la  terre  :  le  nom  di- 
vin se  glorifie  et  se  développe  dans  W. 
monde  par  Jésus-Christ  et  les  hommes 
qui  le  suivent,  à  travers  et  malgré  le 
monde  ,  pour  le  sauver. 

Ainsi  le  panthéisme  s'est  égaré  faute  de 
connaître  la  Sagesse,  objet  d'amour  du 
philosophe  chrétien. 

l^ntrons  dans  quelques  détails  plus 
précis  sur  la  nature  de  l'objet  philoso- 
phique. 

(1  (^)u'est-ce  que  cette  existence  mysté- 

<  rieuse  dont  le  philosophe  se  dit  ama- 

<  teur,  qu'il  recherche  avant  de  la  con- 

<  naître,  dont  il  attend  la  satisfaction  de 

<  son  besoin  foncier,  le  complément  de 
«  sa  vie  ,  la  science ,  la  félicité?  Qu'est-ce 
c  que  la  Sagesse?  qu'est-elle  en  elle- 
i  même?    qu'est-elle    par     rapport     à 

<  l'homme  (1)? 

<  Si  le  mot  de  philosophie  n'est  pas  un 
c  vain  nom,  s'il  implique  la  notion  de 
«  deux  termes,  d'un  sujet  aimant  et  d'un 

<  objet  aimé ,  il  faut  admettre  l'existence 

<  de  cet  objet  distinct  de  l'homme,  non 

<  moi  en  face  de  son  moi ,  mais  en  rap- 
c  port  avec  lui  et  répondant  à  son  besoin 
1   foncier,     à    son    désir.    Or,     ce    que 

<  l'homme  désire  naturellement,  ce  qu'il 
c  veut  instinctivement,   ce  qu'il  recher- 

<  che  et  ce  qui  lui  plaît  toujours,  c'est  le 
I  bien  et  la  vie ,  c'est  ce  qui  porte  le  ca- 
«  raclère  de  la  bonté,  de  la  vérité,  de  la 
I  beauté  ;  et  encore  une  fois,  comment 

<  rechercherait-il  naturellement  le  bon, 

<  le  vrai  et   le  beau,   si  leur  prototype 

<  n'existait  en  puissance  dans  son  irilel- 

<  ligence,  s'il  n'en  portait  le  caractère 
i  sacré  dans  son   Ame.  dnns  son  esprit, 

<  dans    toute  sa    personne?    Si    aucune 

<  beauté  particulière  ne  lui  parait  par- 

<  faite  ou  sans  di-faut  ,  si  aucune  ne  ré- 

<  pond  complètement  à  l'idée  vague  qu'il 
«  a  de  ce  qui  est  beau,  c'cbt  que  lidéal, 

(I)  Iniroducliony  S  <L 


PAR  M.  L.  BAUTAIN. 


137 


<  l'archétype  de  toute  beauté  plane  con- 
(  stamment  devant  lui,  à  savoir,  la  Sa- 
ï  gesse  elle-même  se  réfléchissant  plus 
«  ou  moins  purement ,  quoiqu'à  son 
<i  insu,  dans  son  miroir  intérieur  ou  dans 
i  son  entendement.  » 

C'est  là  l'objet  suprême  vers  lequel  tout 
homme  est  poussé.  La  marche  de  la  vie  et 
le  progrès  de  l'homme  consistent  à  se  dé- 
gager de  tout  autre  objet,  de  toute  autre 
forme,  pour  arriver  au  terme  légitime  de 
l'espérance  humaine. 

Sans  parler  des  créatures  individuelles 
et  des  biens  accidentels  auxquels  le  cœur 
de  l'homme  peut  s'élever,  le  premier 
objet  général  auquel  l'homme  se  trouve 
attaché  quand  il  nait  à  la  vie ,  c'est  le 
monde  physique.  L'homme  y  vit  physi- 
quement et  s'en  nourrit.  {$  21.) 

Le  monde  physique  peut  devenir  objet 
philosophique.  De  là  le  a  sensualisme  _, 
tf  VépicurismCj  le  matérialisme  et  toutes 
«  ces  doctrines  ignobles  et  superficielles 

<  qui  tendent  à  retenir  ou  à  ravaler 
€  l'homme  au  niveau  de  l'animal,  qui  ont 

<  leur  base  dans  la  concupiscence  de  la 
i  chair j  et  leur  terme  dans  la  matière.  i> 
(§22.) 

Mais  l'homme ,  par  le  développement 
des  facultés  de  l'esprit  et  l'influence  de  la 
parole,  s'élève  ordinairement  au-dessus 
du  monde  matériel,  cesse  de  s'identifier 
à  lui,  et  s'en  dégage  assez  pour  le  voir  à 
distance  dans  sa  forme  et  dans  sa  beauté. 
Cela  même  est  le  second  objet  général 
auquel  chaque  homme  s'attache  dans  ses 
années  d'adolescence  ;  c'est  le  second  de- 
gré du  développement  ;  c'est  l'âge  de  la 
poésie  j  de  Vesthétiquc,  de  l'imagination  ; 
c  l'objet,  c'est  la  figure  du  monde,  la 
«  nature  vue  en  spectacle.  > 

Ce  spectacle  de  la  nature  peut  devenir 
objet  philosophique,  et  donne  lieu  à  une 
philosophie  d'imagination,  comme  le 
monde  physique,  aimé  pour  sa  sub- 
stance, donne  lieu  à  une  philosophie  des 
sens.  Ce  degré  philosophique  a  son  fon- 
dement dans  le  besoin  de  f l'homme  de 
voir,  de  contempler  et  d'admirer  la  belle 
nature ,  dans  la  concupiscence  des  yeux. 
•(§2.1.) 

Après  cette  période  ,  la  raison  prend  le 
dessus;  «elle  arrête  la  fougue  de  Tima- 
<  gination  ,  elle  en  lompèrc  le  feu  cl  l'é- 
i  clal;  les  images  loui-à  l'heure  si  scdui- 


€  santés  se  décolorent,    le  désenchanle- 

<  ment  commence,  et  h  peine  l'homme 
c  a-t-il  prêté  une  oreille  attentive  aux 
i  dictées  de  la  raison  qu'il  acquiert  la 

<  conscience  d'un  besoin  nouveau,  plus 
c  noble  et  plus   général  que  les  précé- 

<  dens,  le  besoin  de  l'ordre,  de  la  jus- 
«  tice,  du  beau  moral.  Enfant,  le  sens 

<  des  saveurs,   le  goût  et  le  besoin  de 

<  l'alimentation  physique  dominaient  en 
«  lui;  adolescent,  c'était  le  sens  de  la 
«  vue,  de  la  lumière,  le  besoin  d'images, 

<  de  tableaux,  de  spectacles.  >  L'objet 
auquel  l'esprit  de  l'homme  s'attache 
alors ,  c'est  la  loi^  la  loi  soit  dans  la  na- 
ture, soit  dans  l'ordre  social,  soit  dans 
l'exercice  de  la  raison  et  de  la  parole.  La 
logique ,  l'art  de  la  parole ,  le  droit  so- 
cial, les  préoccupations  politiques  ex- 
clusives, la  science  des  lois  de  la  nature 
répondent  à  ce  degré.  (§  25  et  26.) 

La  loi  et  la  raison  deviennent  objet 
philosophique  ;  c'est  le  degré  du  ratio- 
nalisme.  Dans  ce  degré ,  l'homme  se  con- 
temple opiniâtrement  lui-même ,  et  le 
danger  de  ce  degré ,  c'est  que  «  la  raison 
c  se  persuade  qu'elle  porte  en  elle  la 
(  majeure  absolue,  le  principe  universel 

<  de  la  science,  le  critérium  de  la  vérité, 
€  qu'elle  peut  remonter  par  induction 
(  jusqu'à   l'origine   des   choses,  ou  dé- 

<  duire  de  ses  notions  pures ,  comme  elle 
i  les   appelle,    une   métaphysique  cer- 

<  taine,  une  morale  catégorique,  qu'elle 
«  peut  être  à  elle-même  sa  lumière  et  sa 
i  loi,  se  diriger  par  sa  propre  force  dans 
c  les  voies  de  la  vie,  et  n'obéir  qu'à  elle  ; 
(  philosophie  stérile,  produit  de  la  con- 
«  centration  de  la  volonté  et  de  l'exalla- 
i  tion  de  l'esprit ,  fruit  éphémère  de  Vor- 
i  gucil  de  la  vie.  >  (ii  28.) 

Il  est  à  remarquer  que  beaucoup 
d'hommes  s'arrêtent  au  premier  degré  du 
développement  et  au  premier  objet,  le 
monde  physique. 

D'autres  s'arrêtent  au  second  degré, 
au  second  objet,  à  la  nature  vue  en  spec- 
tacle. 

D'autres  enfin  au  troisième  degré,  ce- 
lui de  la  raison  se  posant  dans  la  loi  lo- 
gique, naturelle  et  sociale,  telle  que  ce 
monde  la  comporte,  telle  qu'elle  est  dans 
la  sphère  de  l'espace  et  du  temps. 

Tant  d'houinn's  s'arrêtent  à  ces  pre- 
miers degrés  que  l'existence  d'un  degré 


138 


PSYCHOLOGIE  E\^[^^\lME^TALE, 


suprriour  tic  (li'vnloppCinenl  n'est  ni  g<^- 
ncraUMiicnt  connue  ni  vulf:jairenient  ad- 
mise. 

Et  crjM'iid.nil  il  est  certain  que  <  l'exer- 

<  cicc   Iff^'ilinie    de   l.i    raison    dans    ia 

<  splière  de  l'espace  et  du  temps  conduit 
(  l'Iioiunie  au  pressentiment  de  quelque 
(  cliose  d'absolu,    d'universel,  qui  doit 

<  faire  ia  base  de  ce  qui   est  relalii  et 

<  continrent.  Ce  pressentiment  naît  dans 

<  son  Ame  quand  la   vérité  l'a  touché  de 

<  son  rayon  divin,  et  alors  le  besoin  de 

<  connaître  se  fait  sentir  ;  alors  aussi  il 
i  lui  faut  des  objets  plus  purs,  plus  no- 
i  blés  et   plus  vrais  que  tout  ce  qu'il  a 

<  connu  jusque  là.  Le  pressentiment  de 
«  la  vérité  lui  donne  une  sorte  de  foi  va- 
«  ^ue  en  l'existence  d'un  monde  supé- 
(  rieur  à  celui   où  il   vit   actuellement, 

<  dun    monde    où    doivent    régner   la 

<  beauté,  la  vérité,  le  bien.  Quel  homme 
i  n'a  pas  trouvé  parfois  dans  son  inté- 
i  rieur,  à  des  époques  sérieuses  et  en 
(  certains    momens   de   recueillement, 

<  les  traces  de  ce  mystérieux  pressen- 
i  tinicnt  et  de  celte  foi  obscure  ?  > 
(5  30.) 

Si  l'homme  éprouve  alors  un  besoin 
intime  auquel  rien  de  périssable,  rien 
de  terrestre  ne  répond,  s'il  a  foi  en  la 
vérité  d'un  monde  supérieur  et  en  la  pos- 
sibilité de  le  connaître  ,  il  faut  admettre 
une  philosophie  qui  corresponde  à  ce 
besoin;  et  l'objet  de  cette  philosophie, 
c'est  la  Sagesse  éternelle,  manifestée 
dans  le  monde  des  intelligences.  (j3I.) 

Mais  ce  degré  que  l'homme  pressent  en 
vertu  de  sa  nature  ,  il  ne  l'atteint  pas  en 
effet  par  lui-même  ou  par  le  cours  natu- 
rel de  son  développement;  l'iaton  l'a 
pressenti  sans  en  atteindre  la  substance. 
L'intelligence  humaine  agissant  parelle- 
m<^me  et  en  tlehors  du  Christianisme, 
s'arrête  h  cet  égard  dans  \es/>ir/tualLsnic, 
Vide  (dis  me,  le  pdtUhcLsnie,  pris  dans  son 
meilleur  sens;  mais  ces  doctrines  qui 
élèvent  l'homme  en  science  spéculative, 
I   le  laissent  dans  l'ignorance  d»'  sa  na- 

<  Inre  foncière  et  de  sa  position  préî- 
«  sente ,  dans  l'ignorance;  de  son  origine, 
c  de  sa  loi ,  de  sa  fin  et  des  moyens  de 

<  l'atteindre.  »  (,3L) 

<  Il  faut  donc  une  doctrine  plus  élevée 
«  et  plus  profonde,  plus  vaste  et  plus 
«  complète  que  telle  dont  nous  venons 


de  parler;  une  doctrine  qui  révèle  à 
l'homme  les  mystères  de  l'Iioiume,  qui 
lui  dise  d'où  il  est  et  ce  qu'il  est  dans 
la  hiérarchie  des  êtres,  dans  l'ordre 
des  existences,  d'où  viennent  les  con- 
tradictions qui  le  divisent  en  lui  même; 
une  doctrine  qui  lui  montre  la  voie 
unique  par  laquelle  il  peut  avancer,  se 
perfectionner,  arriver  à  la  science  de 
la  vérité,  et  par  elle  A  la  vraie  liberté, 
à  la  paix  véritable,  à  la  vie  foncière, 
garant  de  l'immortalité;  une  doctrine 
qui  lui  découvre  les  obstacles  qui  s'op- 
posent à  son  progrès,  les  ressources 
qu'il  porte  en  lui,  et  les  moyens  qui  lui 
sont  offerts  du  dehors  pour  les  sur- 
monter. Or  cette  doctrine  par  excel- 
lence, enseignant  les  plus  hautes  vé- 
rités dont  l'homme  est  capable  en  ce 
monde,  l'initiant  aux  mystères  divins 
par  la  vertu  de  la  parole  divine,  c'est 
celle  du  Christianisme,  par  laquelle  le 
philosophe  devient  en  toute  vérité  dis- 
ciple de  la  Sagesse.)  (532.) 
Ici,  «l'objet,  c'est  la  Sagesse  suprême 
et  ses  lois;  non  plus  la  sagesse  de  la 
chair  ou  des  sens  ,  la  sagesse  de  la  pen- 
sée ou  de  l'esprit  propre ,  la  sagesse  du 
siècle,  du  monde  ou  du  temps,  la  sa- 
gesse humaine  enfin,  mais  la  sagesse 
divine,  idéale  et  prototype  de  toute 
sagesse,  beauté  universelle,  mère  et 
modèle  de  toute  beauté  particulière, 
source  de  toutes  vertus,  et  qui.  à  tous 
les  degrés  du  développement  spirituel 
de  l'homme,  est  toujours,  qu'il  le  sa- 
che ou  qu'il  l'ignore,  l'objet  de  son 
amour  et  le  but  de  ses  recherches  ;  car 
c'est  elle ,  cette  sagesse  originale  et 
primitive,  qui  fait  la  beauté  du  monde 
et  de  la  nature,  la  justice  des  actions 
morales  et  des  lois,  la  vérité  de  l'idée 
et  de  la  science ,  la  beauté  de  la  vertu 
et  de  l'amour  :  c'est  la  îMona.^  des 
déistes,  la  Dias  dvî  l'idéaliste,  la  So- 
j)/iia  des  Grecs,  la  Schwadah  des  In- 
diens, la  Chochtnah  des  Hébreux,  la 
raison  universelle  des  modernes.  » 
{i  33.) 

Cette  idée,  entrevue  par  Platon,  ex- 
posée plus  ou  moins  heureusement  par 
le  néo-platonisme  aidé  des  écritures 
chrétiennes,  très  répandue  dans  la  phi- 
losophie indienne  .  est  développée  pure- 
ment par  nos  livres  sapientiaux,  et  vil 


PAR  M.  L.  BAUTAIN. 


139 


dans  toute  sa  force  et  toute  sa  vérité  dans 
la  tradition  catholique   1). 

On  lit  dans  l'Ecclésiastique  ces  paroles 
fondamentales  :  <  Le  Verbe  de  Dieu  au 
i  plus  haut  des  cieux  est  la  source  de  la 
c  sagesse C'est  le  Très-Haut,  le  Dieu 

<  souveraindominateurquiTa  crééedans 
«  le  Saint-Esprit,  qui  l'a  vue.  qui  l'a 
I  nombrée  et  mesurée,  et  qui  l'a  répan- 
(  due  sur  ses  ouvrages  (2\  » 

«  Remarquons  que  le  texte  sacré 
c  nomme  le  Souverain  dominateur,  son 

<  Verbe  et  l'Esprit ,  comme  auteur  de  la 
c  sagesse,  et  la  sagesse  est  posée  comme 
c  une  existence  objective  en  face  de  son 
I  créateur  ;3).  > 

C'est  là  le  sens  du  long  et  remarquable 
commentaire  de  saint  Augustin,  dont 
nous  n'avons  cité  qu'une  partie  (4\ 

«  Cette  sagesse,  objet  de  l'amour  du 
i  vrai  philosophe,  serait  donc  l'effet  pri- 
i  mitif,  pur  et  universel  de  la  raanifesla- 
«  tion  de  Dieu  extra  se  ;  c'est  elle  que 
*  saint  Paul  désigne  quand  il  dit  que  ce 

<  qui  était  invisible  en  Dieu  est  devenu 
c  visible  depuis  la  création  du  monde. 
«  Ce  n'est  point  l'Être-Dieu  ,  la  substance 
i  Dieu,  Dieu  dans  son  absolue  st-iu-,  qui 
«  serait  devenu  visible  par  la  création  ; 
c  c'est  Vidée  divine  posée  par  la  puis- 
(  sance  divine,  qui  est  devenue  visible  à 
(  toute    créature    intelligente,    faisant 

<  partie  intégrante  de  l'univers  (5).  » 
C'est  là  <  l'idée  vraiment  philosophique 
i  et  mère  de  la  science ,  puisque  son 
i  idéal ,  ou  la  sagesse ,  renferme  tout  ob- 
c  jet  de  science.  » 

Résumons  ce  qui  précède,  et  con- 
cluons tout  ce  travail. 

Le  principe  de  la  philosophie,  c'est 
l'amour.  Sans  amour  pratique  et  vivant, 

(1)  Voyez  la  noleô,  p.  4o. 

(2)  Ecdéi.,  ch.  1,  Y.  3,  9,  10. 

(3)  P*yc*.,p.  49. 

(4)  Médit.,  ch.  xviii ,  iix  ,  xx. 

(5)  Ftych.,f.  .SO. 


la  science  n'est  plus  qu'une  science  de 
tête,  vide  de  substance  et  d'âme,  et 
fausse  par  cela  même. 

L'objet  de  cet  amour,  le  but  ou  terme 
philosophique,  c'est  la  sagesse,  idée  di- 
vine, universelle,  intermédiaire  entre 
l'esprit  de  l'homme  et  Dieu. 

Dans  cet  objet  ou  forme  universelle, 
toutes  les  intelligences  des  hommes 
pourront  s'unir,  se  pénétrer  comme  elles 
seront  pénétrées  de  Dieu;  c'est  là  le  but 
suprême  que  poursuit  en  ce  monde  l'a- 
mour de  la  sagesse  ,  et  qu'il  atteint  dans 
l'éternité. 

La  science  philosophique  ainsi  conçue 
est  le  reflet  du  culte  catholique,  tel  qu'il 
est  pratiqué  par  les  moindres  fidèles. 

Le  panthéisme  moderne  ,  dont  le  prin- 
cipe d'erreur  consiste  à  méconnaître  l'i- 
dée de  la  Sagesse  créée,  idée  de  Dieu  qui 
n'est  pas  Dieu ,  s'est  développé ,  chose  re- 
marquable ,  au  milieu  des  peuples  chré- 
tiens qui  ne  reconnaissent  pas  l'Église  , 
épouse  de  Dieu^  il  a  germé  parmi  les 
peuples  séparés  qui,  de  propos  délibéré, 
refusent  de  penser  à  3Iarie,  épouse  de 
l'Esprit  saint.  C'est  rejeter  l'élément 
passif,  t  lumen  illuminaturn  (l),  i  et  c'est 
absorber  tout  en  Dieu. 

Aussi,  c'est  par  l'Église  et  sa  vertu, 
c'est  par  Marie  et  son  intercession  vi- 
vante, c'est  par  le  grand  mystère  que 
représente  la  Vierge  ,  mère  de  l'Homnie- 
Dieu ,  que  la  philosophie  chrétienne 
triomphera. 

L'abbé  A.  G. 

1)  s.  Aug.,  JfedK.jCh.  xix. 

P.  S.  Nous  répétons  à  la  fin  de  rel  arUcle  ce  que 
nous  avons  déjà  dit  on  insérant  le  premier  ariicle 
de  M.  Tabbé  G.,  c'c*t  que  ce  sonl  ici  ses  opinions 
personnelles  et  non  en  tout  celles  des  directeurs  de 
VI  niv*'riHé.  Il  nous  a  paru  que  nos  abonnes  seraient 
bien  aises  de  Toir  la  doctrine  de  M.  Bautain ,  qui  a 
eu  du  relcDlissement,  exprimée  par  on  de  ses  dis- 
ciple». 


110 


UTlLITt:  DES  LEGl:^DES  l'OPULAlIlE.S. 


UÏILlTi:  DES  Li:(.EM)ES  POPULAIRES. 

LES  MES  DES  SAIMS  DE  LA  IU;i:TA(;NE-AKM()KIQLE  D'ALBEin-LE-GRAM» 

ET  DE  DOM  LOIJLNEAIJ, 

iiocdilccs  par  M.  Mior.vc  de  KIiRDA^LT  (1)  et  par  Tabbc  Tkesvaux  (2). 


1. 


La  science  et  la  litlérature  se  préoc- 
cupent beaucoup  de  la  Bretagne  depuis 
quelques  années;  elles  fouilleront  encore 
long-temps  dans  son  vieux  sol  sans  en 
épuiser  la  mine  féconde.  La  lîretagne  a 
SCS  philologues  qui  sondent  les  mystères 
de  sa  langue  celtique  ,  ses  antiquaires  qui 
explorent  ses  ruines  druidiques  et  chré- 
tiennes, ses  peintres  qui  reproduisent 
ses  sites  et  ses  costumes  varies;  de  jeu- 
nes poètes  révèlent  la  poésie  de  ses  lan- 
diers  et  de  ses  grèves,  Turquety  celle  de 
sa  foi.  Dans  cette  préoccupation  géné- 
rale, on  semblait  oublier  ce  qui  devait, 
ce  semble,  attirer  tout  d'abord  l'atten- 
lion,  les  légendes  écloses  sur  cette  terre 
religieuse.  M.  "Miorac  de  Kerdanet  et 
TabbéTresvaux  réparent  cette  lacune  en 
publiant,  l'un  les  Vies  des  Saints  de  la 
Bretagne-  \rniorique  d'Albert-le-Grand , 
l'autre  le  même  sujet  traité  par  dom  Lo- 
hineau. 

Albert-le-CVrand  rapporte  les  légendes 
breloinies  telles  qu'il  les  a  recueillies; 
professant  un  grand  respect  j)0ur  la  tra- 
dition, il  ne  l'altère  jamais  dans  son  œu- 
vre qui  en  est  un  reflet  fidèle;  son  style, 
(l'une  gracieuse  naïveté,  convient  mer- 
veilleusement à  la  tAche  qu'il  s'impose; 
M.  de  Kerdanet  a  pu  le  surnommer  avec 
vérité  le  Lafontaine  de  la  légende.  Cette 
naïveté  pieuse  a  souvent  quelque  chose 
de  touchant,  comme,  par  exemple,  lors- 
que réclamant  une  prière  jiour  prix  de 
ses  veilles,  il  termine  ainsi  la  préface  de 
son  livre  ;  «Adieu,    ami   lecteur,   priez 


pour  moi.  >  M.  de  Kerdanet  vient  de  réé- 
diter cet  ouvrage,  sans  y  rien  changer, 
mais  en  renrichissant  de  notes  et  d'ob- 
servations savantes  qui  complètent  et 
rectifient  le  texte  d'Albert  le-drand  ; 
elles  expliquent  la  légende  par  Thisloire, 
mais  elles  prouvent  aussi  que  l'histoire 
peut  puiser  dans  la  légende  de  précieux 
documens  dont  elle  n'a  pas  encore  assez 
songé  à  s'enrichir,  et  elles  présentent 
ainsi ,  sous  le  point  de  vue  de  l'utilité  de 
la  légende,  un  aperçu  en  partie  neuf  et 
fécond.  Ainsi,  par  exemple,  la  légende 
bretonne  qui  met  souvent  en  scène  le  roi 
Arthur  pourrait  offrir  des  éclaircisse- 
mens  à  la  question  aujourd'hui  débattue 
des  origines  des  romans  de  la  Table- 
Ronde.  L'abbé  Tresvaux  n'a  pas  travaillé 
dans  le  même  sens  que  M.  de  Kerdanet, 
Voulant  faire  de  la  Vie  des  Saints  de 
Bretagne  un  ouvrage  exclusivement  de 
piété ,  il  a  dû  nécessairement  se  préoccu- 
per davantage  des  vertus  des  Saints  que 
des  légendes  qui  .s'y  rapportent  ;  son  livre 
renferme  plusieurs  vies  nouvelles.  Par  un 
laborieux  travail  il  a  refondu  complète» 
ment  l'œuvre  de  dom  Lobineau,  lui  a 
donné  un  caractère  tranché  en  y  mêlant 
des  méditations  élevées  et  édifiantes. 
Dom  Lobineau  écrit  au  dix-huitième  siè- 
cle, dominé  par  ce  froid  esprit  de  criti- 
(jue  qui  franchissait  alors  jusqu'au  seuil 
des  couvens  ;  il  se  pose  à  un  point  de  vue 
tout  autre  que  celui  d'Albert-le-Grand; 
il  modifie  et  supprime  à  sa  guise,  en  les 
déclarant  plus  nuisibles  qu'utiles,  les  lé- 
gendes traditionnelles  que  ce  dernier 
rapporte  fidèlement  en   en   proclamant 


(1)  Les  Virt  des  Saints  de  la  Bielagne-Àrmori(jHC  ,  par  Alberl-Ie-(irand  ,  ayec  des  noies  el  observa- 
tioDs  historiques  el  critiques ,  par  M.  Miorac  de  Kerdanet.  Chez  Isidore  Pesron  ,  rue  Pavée-Saint-André- 
des-Arts,  iô. 

(2)  Les  Viri  drt  Snin(x  de  Brelngne  et  des.  Prr.^^nnnet  d^iine  rminenic  pirlr  qui  ont  vécu  dam  cette 
province  y  par  dom  Lolmicau  ;  revues  et  auguicntéis  par  l'abbé  Trcsiaux.  thci  MOqui[jnon  junior,  rue 
de&  (jrdndà-.^uguslJQS ,  U ,  (>  ^ol.  m  o"  j  prix  ;  50  fr. 


UTILITÉ  DES  LÉGENDES  POPULAIRES. 


Ui 


Putilité.  Cest  un  mal,  selon  nous,  que 
cette  tendance  critique  destructive  des 
traditions  populaires.  Comme  Albert-le- 
Grand,  nous  croyons  à  l'utilité  de  la  lé- 
gende; nous  ajouterons  ici  quelques 
exemples  et  quelques  observations  en  fa- 
veur de  cette  vérité  encore  contestée  de 
nos  jours. 

Du  reste,  l'opinion  publique  s'est  de- 
puis quelque  temps  singulièrement  mo- 
difiée sur  ce  point  :  il  y  a  peu  d'années, 
la  légende  était  une  superstition ,  aujour- 
d'hui elle  est  une  poésie  ;  la  sanction  pu- 
blique tend  à  faire  encore  un  pas,  à  l'ad- 
mettre comme  une  utilité.  Le  succès  de 
la  p^ie  de  sainte  Elisabeth  de  Hongrie , 
par  le  comte  de  Monlalembert ,  a  surtout 
contribué    à  réhabiliter   la   légende  en 
France,    à  la   faire   considérer   comme 
l'une  des  branches  de  la  poésie.  C'est  une 
poésie  en  effet  ;  au  moyen  âge  c'était  à 
peu  près  la  seule  ;  à  son  état  primitif  elle 
était  la  littérature  du  peuple,  agrandie 
aux  dimensions  du  roman  épique,  celle 
des  classes  élevées.  Une  autre  littérature 
est  venue  remplacer  celle-là    pour   les 
hautes  classes;  mais  il  n'a  pas  surgi  éga- 
lement une   nouvelle   littérature   popu- 
laire, à  moins  que  l'on  ne  veuille  appe- 
ler de  ce  nom  les  romans  de  corps-de- 
garde  ou  la  poésie  d'almanach.  Pourquoi 
donc    vouloir   étouffer  l'antique  poésie 
légendaire  au  sein  des   populations  oii 
elle  subsiste  encore?  Les  affections  déli- 
cates du  cœur,  le  sentiment  en  un  mot, 
fleur  mystérieuse  qui   demande  le  plus 
souvent  pour  éclore  la  lumière  de  l'édu- 
cation, est  généralement  peu  développé 
chez  les  classes  inférieures  ;  en  revanche, 
l'imagination  l'est  à  un  haut  degré,  elle 
réclame  un  aliment,  c'est  la  faculté  do- 
minante du  peuple.  Aussi   c'est  par  elle 
que  les  idées  ont  le  plus  de  prise  sur  son 
esprit.  Voilà  pourquoi  une  littérature  est 
pour   lui   un   besoin  ,  voilà  pourquoi  la 
poésie  légendaire  a  été  et  peut  ôlre  en- 
core pour  lui  d'une  utilité  immense.  On 
n'a  pas  encore  assez  calculé  toute  la  por- 
tée du  rôle  rempli  par  la  légende  dans  la 
régénération  spirilualiste  du  monde  nou- 
veau; l'ensemble  des  légendes  nées  sur 
tous  les  points  de  la  chrétietilé  formerait 
le  poème  complet  du  catholicisme;    il 
n'est   peut-être  pas  une  seule  des  plus 
hautes  ventes  chrétiennes ,  de  ces  vérités 


métaphysiques  et  spiritualistes  d'un  dif- 
ficile accès  même  pour  les  intelligences 
élevées,  qui  n'ait  revêtu  la  forme  à  la 
fois  merveilleuse  et  simple  de  la  légende. 
Apportant  sous  son  vêtement  féerique 
ces  idées  régénératrices,  la  légende  s'as- 
seyait avec  elles  au  foyer  du  pauvre  ;  en 
séduisant  son  imagination,  elle  faisait 
descendre  à  son  insu  des  vérités  dans  son 
cœur,  et  chaque  apparition  de  l'ange  aux 
merveilleux  récits  y  laissait  après  lui, 
comme  font ,  dit-on ,  les  esprits  célestes  , 
une  trace  lumineuse  qui  éclairait  les  ac- 
tions de  sa  vie. 

Dieu  nous  garde  d'avoir  tendance  h  ad- 
mettre cette  opinion  d'oulre-Rhin,  qui 
transforme  en  mythes  les  miracles.  IMais 
cette  erreur,  comme  tant  d'autres,  a  pour 
base  une  vérité  ;  les  miracles  sont  le  plus 
souvent  des  faits  symboliques.  Ainsi,  par 
exemple,  le  fait  de  la  résurrection  du 
Christ  a  pour  sens  caché  la  résurrection 
de  l'âme  à  la  grâce.  En  niant  le  fait  du 
miracle  et  en  laissant  subsister  le  sym- 
bole, on  est  arrivé  à  en  faire  un  mytlie  , 
erreur  qui  n'est  qu'une  vérité  incom- 
plète. Comme  le  dit  Bossuet.  <  Dieu  est 
le  maître  de  disposer  de  ses  créatures, 
soit  pour  les  tenir  sujettes  aux  lois  géné- 
rales qu'il  a  établies,  soit  pour  leur  en 
donner  d'autres  quand  il  juge  qu'il  est 
nécessaire  de  réveiller  par  quelque  coup 
surprenant  le  genre  humain  endormi.  » 
Aussi,  selon  l'observation  de  îM.de  Ker- 
danet,  des  miracles  ont  pu  être  utiles  en 
Bretagne  ,  comme  ils  l'ont  été  dans  toutes 
les  autres  régions  ,  pour  convertir  le  peu- 
ple à  la  foi,  et  ensuite  pour  l'y  mainte- 
nir. Mais  parce  qu'il  est  impossible  de 
démêler  dans  les  légendes  le  vrai  du 
faux,  doit-on  pour  cela  les  supprimer 7 
iSon  ,  sans  doute.  Les  miracles  étant  faits 
et  symboles  sont  à  la  fois  une  manifesta- 
tion de  la  puissance  divine  et  un  ensei- 
gnement; d'où  il  résulte  que  eeu\  que 
rapportent  les  légendes,  lors  même  qu'ils 
ne  sont  pas  un  fait  réel,  sont  encore 
souvent  un  enseignement  utile.  Aussi 
Gerson  disait-il  au  concile  de  Constance  : 
i  L'Église  recjoit  toutes  ces  choses  et  per- 
met de  les  lire,  non  qu'elle  détermine 
(ju'il  soit  de  nécessité  de  salut  de  les 
cioire,  mais  parce  qu'elles  sont  utiles 
pour  inspirer  des  seutiuu'us  de  piété  et 
pour  Cdilier  les  fidèles.  »  C'est  à  ce  point 


f13 


UTILITÉ  DKS  LÉC.ENDES  POPULaIUKS. 


tl»^  vue  d'iililiit'  (jnr  nous  nous  arriMcrons 
plus  particiilM^rrnuMïl  clans  ces  qiiohjue.s 
mois  sur  Ifls  IcjçtMules  biotoniies,  dont 
les  bizarreries  font  souvent  sourire  ceux 
qui  n'en  p(''nèhenl  pas  le  sens  caclu'r. 
Ui^unir  ici  les  léj^endes  les  plus  saillantes 
<|ue  renferme  la  province,  c«^  ne  serait 
pas  donner  une  idée  juste  de  la  ^,'énéra- 
lilt^  des  légendes  qu'elle  contient;  pour 
plus  d'inipartialilé.  nous  nous  ])ornerons 
h  donner  queU|iu's  unes  de  celles  que 
renferme,  dans  un  rayon  d'une  lieue,  le 
coin  do  terre  que  nous  habitons.  C'est 
assez  dire  que  nous  choisissons  au  ha- 
sard les  premières  qui  nous  tombent 
sous  la  main  ;  penl  être  suniront-elles 
pour  inspirer  à  quelques  étrangers  le  dé- 
sir de  lire  l'œuvre  de  doni  Lobineau  et 
d'Albert-le-Grand,  à  quckpies  compa- 
triotes la  pensée  d'intciroger  quelquefois 
la  mémoire  plus  savante  encore  de  nos 
vieux  conteurs  bretons. 


II. 


La  plupart  des  contrées  de  Bretagne 
possèdent  dans  quelque  vieille  chapelle 
le  tombeau  de  quelque  saint  national, 
source  féconde  d'où  la  légende  locale  ré- 
pand h  ]>leincs  mains  ses  merveilles  dans 
tons  les  alentours.  11  en  est  ainsi  dans  la 
presqu'île  de  Rhuis,  étroit  promontoire 
qui  s'avance  dans  l'Atlantique,  en  for- 
mant par  sa  cole-nord  le  golfe  du  ^lor- 
bihan.  Vers  rexlrémité  de  cette  pres- 
qu'île, que  les  vieux  chroniqueurs  nom- 
ment le  paradis  terrestre  de  la  Bretagne, 
saint  (iildas-le-Badonique  construisit  un 
monastère  au  sixième  siècle;  là,  dans 
une  église  romane  attenant  à  une  abbaye 
en  ruines.  Ton  voit  encore  aujourd'hui 
son  tombeau  et  ceux  de  trois  autres 
saints  gallois  ou  bretons.  Par  une  parti- 
cularité assez  remarquable,  ces  saints 
chrétiens  ont  pour  mausolée  des  dolmen 
druidi(piesj  il  y  a  peu  d'années,  l'on  y 
voyait  encore  le  tombeau  d'un  cin(|ui(  uie 
saint  bieton  :  mais  le  conseil  de  faijri(|ue 
jugeant  qu'il  déparait  son  église,  l'a  lait 
employer  dans  la  construction  d'une  mu- 
raille. Des  tombeaux  qui  renferment  ces 
reliques  vénérées  émanent  les  légendes 
populaires  (|ui  peuplent  eu  foulo  le 
p.«ys. 

A  peine  a-l-ou  fait  quchjucs  pur>  30us 


la  c^te  qui  borde  les  ruines  du  vieux  cou- 
vent d(î  saint  (iildas,  (jue  l'on  icnconlre 
une  source  miraculeuse  (jue  le  saint,  se- 
lon la  tradition,  lit  jaillir  sous  le  pied  de 
son  cheval  en  franchissant  d'un  bond 
l'espace  qui  sépare  le  rivage  d'une  lie 
voisine.  On  attribuait  à  celte  fontaine  la 
vcilu  de  guérir  de  plusieurs  maux,  entre 
autres  de  la  rage,  que  les  Bretons  appel- 
lent ciroug  saint  GueLLas  (mal  de  saint 
(rildas).  H  y  a  peu  d'années,  à  la  fêle  du 
saint,  on  se  rendait  processionnellement 
à  cette  fontaine ,  dont  les  eaux  depuis 
douze  siècles  ont  sans  doute  opéré  bien 
des  cures  salutaires,  ne  fut-ce  que  par 
l'action  puissante  de  l'imagination  rassu- 
rée, seul  remède  humain  à  ce  mal  terri- 
ble fréquent  sur  nos  grèves.  Le  peuple 
marchait  quelque  temps  sur  les  galets 
du  rivage,  sa  grande  voix  se  mêlait  à  la 
grande  voix  de  l'Océan;  puis,  gravissant 
les  énormes  rochers  du  Grand-Mont,  il 
parvenait  à  la  source  vénérée  qui  coule 
jusqu'à  la  mer  par  les  fissures  du  roc,  en 
faisant  naître  sur  son  passage  des  venures 
de  mousse  de  diverses  couleurs  qui  lui 
donnent  l'aspect  des  plus  beaux  mar- 
bres. Ce  pardon  n'existe  plus;  on  ne  voit 
plus  le  jour  de  saint Gildas  la  procession 
se  dérouler  sur  la  plage.  Cette  suppres- 
sion, comme  tant  d'autres  que  l'on  opère 
chaque  jour  dans  les  mœurs  antiques  de 
notre  pays,  est-elle  un  bien?  Il  ne  nous 
appartient  pas  de  le  décider;  seulement, 
nous  ferons  observer  qu'en  supprimant 
ces  coutumes ,  en  effaçant  des  mœurs 
bretonnes  leur  poésie,  on  supprime 
quelque  chose  de  bien  plus  important 
encore,  des  prières.  Ces  coutumes,  il  est 
vrai ,  ne  sont  pas  toutes  fondées  sur  des 
faits  réels;  mais  la  plupart  s'appuient 
sur  des  faits  possibles,  et  toutes  publient 
une  grande  et  salutaire  idée,  la  plus  mo- 
ralisante que  l'on  puisse  jeter  au  sein  des 
populations,  la  croyance  à  la  domination 
sur  la  nature  dont  l'homme  s'investit  par 
la  sainteté. 

rius  loin,  sur  la  même  côte,  au  fond 
d'une  baie  sablonneuse  où  la  lame  vient 
mourir  sans  obstacle,  un  vieux  château 
élève  ses  six  tours  démantelées;  là  vit 
encore  le  souvenir  de  saint  (îildas,  et  la 
h'gende  fait  un  enseignement  de  ces  rui- 
ms  en  y  plaeant  la  scène  d'une  histoire 
Iraditlonncllc  tout-à-lail  analogue  à  celle 


UTILITÉ  DES  LÉGEISDES  POPULAIRES. 


143 


de  Barbe  bleue.  Peut-être  ne  lira-t-on  pas 
sans  quelque  intérêt  la  légende  qui  sans 
cloute  a  donné  naissance  au  conte;  on 
sait  quelle  influence  les  récits  populaires 
de  la  Bretagne-Armorique  ont  exercé  sur 
les  idées  du  moyen  âge,  qui  leur  a  em- 
prunté le  sujet  de  son  plus  beau  cycle 
épique. 

III. 

Le  comte  Comorre  s'était  épris  d'une 
iriolente  passion  pour  Triline,  princesse 
d'une  merveilleuse  beauté,  fille  de  Gué- 
rok,  comte  de  Vannes.  Mais  sa  réputa- 
tion de  cruauté  semblait  être  un  invinci- 
ble obstacle  à  cette  union;  il  avait  déjà 
contracté  plusieurs  alliances  illustres .  et 
personne  n'ignorait  qu'il  égorgeait  ses 
femmes  dès  qu'il  les  savait  enceintes. 
Comorre  employa  Pcntremise  de  saint 
Gildas,  qui,  dans  Pespoir  d'éteindre  la 
guerre  qui  divisait  les  deux  princes,  lui 
obtint  la  main  de  Trifine,  en  répondant 
au  père ,  au  nom  du  ciel,  de  la  vi?  de  sa 
fille,  f  Cependant,   dit  Albert-le-Grand, 

<  se  firent  les  préparatifs  des  noces.  Co- 
f  morre  se  rendit  à  Vannes,  et  épousa  «;a 
i  dame  dans  le  chasteau  de  Vannes,  et 

<  l'emmena  avec  soy  dans  ses  terres  (1) , 
i  la  traitant  assez  respectueusement  jus- 

<  qu'à  ce  qu'il  sentit  qu'elle  fust  grosse; 

<  car  alors  il  commença  de  la  regarder 
i  de  travers.  Ce  qu'apercevant  la  pauvre 

<  dame,  et  craignant  la  fureur  de  ce 
i  cruel  meurtrier,  résolut  de  se  retii-rr  h 
i  Vannes,  vers  son  père,  pour  y  accou- 
«  cher,  et  puis  après  s'estre  délivrée  de 
I  son  fruit  s'en  revenir   vers  son  mary. 

<  Cette  résolution  prise,  elle  lit  d'un 
I  bon  matin  équiper  sa  haquenée,  et 
i  avec  peu  de  train  sortit  avant  jour  du 
«  chasteau,  et  tira  le  grand  galop  vers 
«  Vannes.  Le  comte,  à  son  réveil,  ne  la 
«  trouvant  pas  près  de  soy,  l'appelle,  et 

<  la  fait  chercher  partout;  mais  ne  se 
«  pouvant  trouver,  il  se  doute  de   l'af- 

<  faire  ,  se  lève  ,  s'acouslre  pronte- 
t  ment,  prend  la  botte  ,  monte  à  cheval, 

(1)  La  légende  ne  dési{;nc  pas  lo  cbàloau  de  Co- 
morre,  mais  semble  le  placer  ailleurs  que  dans  la 
presqu'ilo  de  Rhuis.  I.cs  gens  dupa)?  >oyant  sous 
leurs  yeux  los  ruines  d'un  chàlcau  féodal .  ont  cru 
naturellement  qu'il  atait  été  le  théâtre  de  celte  lé- 
gende. Je  rapporte  la  croyance  populaire. 


la  suit  à  pointe  d'ospron  ,  et  enfin  l'at- 
irape  à  l'entrée  d'un  manoir,  hors  les 
faubourgs  de  Vannes.  Elle,  se  voyant 
découverte ,  descend  de  sa  haquenée, 
et .  toute  éperdue  de  crainte .  se  va  ca- 
cher parmy  les  halliers,  en  un  petit 
bocage,  là  auprès:  mais  son  mary  la 
chercha  si  bien  qu'il  la  trouva.  Lors 
la  pauvre  dame  se  jette  à  genoux  de- 
vant luy.  les  maina  levées  au  ciel,  les 
joues  baignées  de  larmes,  luy  crie 
mercy;  mais  le  cruel  bourreau  ne  tint 
compte  de  ses  larmes,  l'empoigne  par 
les  cheveux,  luy  desserre  un  grand 
coup  d'épée  sur  le  col ,  et  lui  avasie  la 
teste  de  dessus  les  espaules,  et,  lais- 
sant le  corps  sur  la  place,  s'en  re- 
tourne chez  soy. 

c  Le  triste  père,  tout  éploré,  alla  voir 
le  corps  de  sa  chère  fille,  lequel  il  lit 
apporter  en  ville,  et  le  garder  couché 
sur  un  lict  funèbre  dressé  en  ia  grande 
salle  du  chasteau  de  la  flotte,  défen- 
dant de  Penterrer  jusqu'à  son  retour. 
11  prit  la  poste,  se  jeta  aux  pieds  de 
saint  Gildas,  luy  raconta  toute  Paffaire 
comme  elle  estoit  advenue,  et  le 
somma  de  luy  tenir  promesse  luy  ren- 
dant sa  fille  en  vie.  Saint  Gildas  le 
consola,  luy  promit  de  recommander 
celle  affaire  aux  prières  de  ses  reli- 
gieux: puis,  ayant  pris  sa  réfection, 
partirent  de  compagnie  tirant  vers 
Vannes.  Mais  avant  que  d'y  arriver, 
saint  Gildas  s'escarla  vers  le  cliaste.iu 
où  denieuroit  Comorre,  lequel  avoit 
fait  lever  les  ponts  et  baissé  toutes  les 
portes,  se  doutant  bien  que  le  saint 
abbé  viendroit  le  reprendre  de  sa 
cruauté  et  perfidie.  Le  saint  »»stant  ar- 
rivé au  bord  du  fossez.  conunençi  à 
crier  à  la  sentinelle  et  demander  en- 
trée: mais  le  guet  avoit  ordre  de  ne 
rien  répondre.  Ce  que  voyant  le  saint 
abbé,  et  qu'il  ne  gaignoil  rien,  il  lil 
une  promenade  tout  à  l'entour  du 
chasteau  par  dehors,  sur  la  contres- 
carpe des  fossez  :  puis,  les  genoux  on 
terre,  pria  Dieu  qu'il  luy  plust  cliaslicr 
la  dureté  et  obstination  de  ce  déloyal. 
Sa  prière  achevée  ,  il  prit  une  poignée 
dépoussière,  la  jeta  contre  le  chas- 
teau, lequel  tomba  tout  à  l'instant  et 
blessa  grièvement  le  comte  Comorre; 
puis  saint   Gildas    vint   retiouver   le 


in 


UTILITÉ  DIÙS  J.i:(;EiM3KS  POPULAiriRS. 


I  coiiiU"  (iiKToU.  ot  poiii  suivirent  leur 
(   chemin. 

«  Estant  anivri  \  annrs,  il  nionladans 

<  hi  salU^  où  cstoil  j;isant  h;  corps,  prùs 

<  (lu(|iicl  se  mit  à  genoux,  et  exhorta  tout 
«   le  peu[)le  la  pri^stMit  a   prier  Uieu  as- 

somhlcment  avec  luv.  La  pricre  linit;, 
il  N.ipprocha  du  cori)s,  et  prenant  la 
leste ,  la  luy  mist  sur  le  col ,  et  parlant 
i\  la  (lefuiicle,  lu\  dil  tout  haut  :  Trititie, 
au  nom  île  Dieu  loul  puissant,  Père, 
Fils  et  Saint-Esprit,  je  te  commandes 
que  tu  te  lèves  sur  bout ,  et  me  diesoù 
tu  as  esté.  A  celte  voix,  la  dame  res- 
suscita, et  dit  devant  tout  le  peuple, 
qu'après  la  séparation  de  son  ûme  d'a- 
i  vec  son  corps,  les  anges  l'avoient  ravie 

<  el  cstoient  tout  presls  de  la  placer  au 
«  paradis  parmy  les  saints;  mais  qu'aus- 
«  sitost  que  saint  ('^ildas  l'eust  appelée, 
i  son  Ame  s'cstoit  réunie  à  son  corps.  » 

L'on  voit  que  la  légende  jette  une 
teinte  mystique  sur  le  caractère  trop  mé- 
lodramatique du  conte,  et  qu'ici,  comme 
ailleurs,  elle  renferme  en  elle  plus  d'un 
enseignement  religieux.  Une  simple  invo- 
cation donnant  à  une  poignée  de  pous- 
sière la  force  de  renverser  une  forteresse, 
n'est-ce  pas  un  récit  bien  propre  à  don- 
ner l'idée  de  la  puissance  de  la  prière  au 
paysan  qui  passe  fous  ses  ruines.  —  Lon- 
geant moi-même  un  jour  les  douves  de 
cette  vieille  demeure  féodale,  un  paysan 
breton,  que  je  ne  fais  pas  intervenir  ici, 
je  vous  prie  de  ci  oire  ,  ])0ur  l'inlérèt  du 
récit,  m'apprit  une  simple  histoire  qui 
semblait  faire  une  vive  impression  sur 
lui  en  lui  rappelant  la  brièveté  de  la  vie. 
La  duchesse  Anne  .  me  disait-iî ,  voulait 
faire  paver  en  pièces  d'or  ce  château. 
En  faisant  niveler  le  terrain  à  cet  effet, 
<dle  aperçut  une  taupe  sans  mouvement, 
et  s'étonnait  beaucoup  de  ne  pouvoir  la 
réveiller.  Par  un  raffinement  de  com- 
plaisance, ses  courtisans  avaient  empê- 
ché l'idée  de  la  mort  d'arriver  jusqu'à 
elle,  pour  qu'elle  ne  vînt  pas  troubler 
son  bonheur  d'ici-bas.  Les  ouvriers  la  lui 
expliciuèrent.  Dès  lors,  renonçant  à  son 
projet,  elle  versa  dans  le  sein  des  pauvres 
l'or  qu'cMh^  voulait  employer  à  orner  sa 
demeure  d'un  jour,  alin  de  s'acquérir  un 
titre  à  celle  de  l'éternité. 

l.ncore  un  souvcîriir  avant  de  (|uilter  ce 
Mouxmaaoir.  Du  haut  du  donjon  à  moi- 


tié (h'nioli,  ou  voit  un  promontoire  par 
deL^i  la  mer.  A  l'horizon  du  golle.  vers 
son  extrémité,  est  une  chapelle  abandon- 
née que  la  distance  empêche  d'apeice- 
voir.  J.'un  des  saints  dont  les  reliques  re- 
posent dans  l'abbaye  de  saint  (.ildas,  se 
consacra  longtemps  en  ce  lieu  h  la  vie 
éiémiliciue.  On  raconte  sur  la  construc- 
tion de  celte  chapelle  des  choses  mer- 
veilleuses. Là  les  jeunes  (illes  viennent 
en  secret  prier  le  ciel  de  bénir  leurs 
amours:  par  une  coutume  bizarre,  elles 
y  apportent  des  épingles  en  offrande 
lorsqu'elles  désirent  voir  le  mariagevenir 
consacrer  leurs  affections.  Sans  doute, 
la  naïveté  de  ces  jeunes  lilles  nous  fait 
d'abord  sourire;  mais  en  y  rélléchissanl, 
ne  trouve-l-on  pas  quelque  chose  de  tou- 
chant et  d'éminemment  utile  dans  ces 
simples  amours  mis  sous  la  protection 
d'un  saint  ?  L'intention  ne  communique- 
t-elle  pas  aux  moindres  faits  le  caractère 
de  l'invocation?  Une  épingle  donnée  en 
offrande  peut  être  une  aussi  belle  prière 
qu'une  parole  fervente.  Comparez  cette 
jeune  lille  de  nos  falaises,  guidée  par  la 
légende ,  venant  mettre  ses  plus  chères 
affections  sous  la  protection  du  ciel,  à 
l'ouvrière  de  nos  villes  s'ornant  l'imagi- 
nation des  œuvres  de  V.  de  Kock,  et  ju- 
gez (juelle  est  la  plus  poétique  et  la  plus 
salutaire  de  la  littérature  populaire  d'au- 
jourd'hui et  de  celle  d'autrefois. 

IjCs  légendes  bretonnes  ne  se  conten- 
tent pas  de  converser  avec  le  paysan  dans 
les  ruines  qui  bordent  ses  champs;  sur 
les  rochers  de  ses  grèves  elles  poursui- 
vent le  marin  sur  les  floLs;  elles  avaient 
inventé  les  scènes  maritimes  bien  avant 
nos  romanciers  modernes.  Sans  quitter 
ces  vieilles  tourelles  sur  lesquelles  je 
vous  ai  fait  monter,  vous  pourriez  aper- 
cevoir de  lourds  chasse-marc  es  bretons 
louvoyant  au  large  en  grand  nombre; 
soyez  sûrs  qu'en  passant  en  vue  de  terre, 
conteurs  de  leur  naturel,  les  matelots  de 
Téciuipage  rediront  souvent  les  histoires 
traditionnelles  que  ces  côtes  leur  rappel- 
lent ;  ils  se  raconteront,  par  exemple, 
(jue  saint  G  ildas  un  jour  naviijua  aussi 
sur  ces  mers  d'une  façon  étrange  ;  et 
celte  anecdote.  quel(|ue  bizarre  qu'elle 
puisse  paraître,  les  fera  ressouvenir  que 
la  foi  est  toute  puissante  dans  le  péril. 
i   Le   diable,   dil  Albcrl-ic-Grand ,  por- 


UTILITE  DES  LÉGENDES  POPULAIRES. 


Ui 


tant  envie  au  saint  et  à  ses  religieux, 
les  inquiétoit  de  spectres  et  de  fantos- 
mes,    ne  les  laissnn!:  aucunement  en 
paix.  Mais  voyant  qu'il  ne  profitoit  rien 
à  cause  de  la   diligence  que  le  saint 
abbé  porloit  à  garantir  ses  raoynes  de 
ses  embnsches,  il  résolut  de  jouer  d'un 
autre   ressort  et    de   perdre    le   saint 
pour  plus  aisément  venir  à  bout  des  au- 
tres :  pour  à  quoi  parvenir  il  depescha 
à  Blaret  quatre  démons  accousîez  en 
moynes  qui  se  disoient   religieux  de 
saint  Philibert  (avec  lequel  saint  Gil- 
das  avoit  contracté  une  estroitte  amitié 
lorsqu'il  alla  en  Hybernie).  lequel,  di- 
soient-iis,  estoit  nouvellement  décédé, 
et  qu'on  ne  fesoit  que  l'attendre  pour 
l'inhumer  :    partant   le  suplioient   de 
s'embarquer  hâtivement  dans  un  ves- 
seau  qu'ils  avoient  ammené.  Le  saint 
abbé  alla  à  l'église  faire  sa  prière,  et 
sceut  par  révélation  qui  estaient  ces 
faux  moynes:   néanmoins   il  le  dissi- 
mula pour  lors,  et  ayant  pris  le  livre 
des  évengiles  qu'il  avoit  escrit  de  sa 
propre  main,  il  le  mit  reverement  dans 
une  petite  caisse  qu'il  cacha  en  son 
sein  au  desceu  de  ces  faux  moynes,  prit 
son  bréviaire,  son  chapeau,  son  man- 
teau et  son  bourdon,   et  s'embarqua, 
et  les  ancres  levées  .  les  voiles  tendues, 
le  vesseau  s'élargit  en  pleine  mer;  de 
sorte  que ,  sur  l'heure  de  prime,  ils  se 
trouvèrent  avoir  perdu  terre  de  veiie 
de  toutes  parts.  Alors  saint  (Vildas  dit  : 
Or  ça,  frères,  que  l'un  de  nous  tienne 
le  gouvernail,   et  les  autres  disent  les 
primes,  et  pour  plus  hâtivement  nous 
en  acquitter,   baissons   la   vergue   du 
grand  mast.  Ces  faux  frères  lui  répli- 
quèrent   :  Si   vous  retardez   tant  soit 
peu  notre  course,  vous  n'arriverez  pas 
à  temps  au  monastère.  IS'importe,  re- 
pond saint  (lildas.  ne  manquons  pour 
cela   de   rendre    nos   devoirs   à   Dieu. 
Alors  l'un  d'eux  se  mettant  en  colère 
contre  le  saint,  luy  dit  brusquement  : 
Ah!  que  lu  nous  romps  la  teste   avec 
les  primes.  Saint  Gildas  voyant  qu'il 
ne  gaignoit  rien,  commença  le Dcus  in 
luijuloriiuiï ,  s'estaut  jellé  a  gtMUUix,  et 
tout  î\  rinstant  la  baniue  disparut  et 
tout  son  attirail,  ri  les  quatre  moynes, 
et  le  saint  se  Iro  iva  seul  sur  les  vagues 
de  la  mei-. 


<  Se  voyant  dans  ce  danger,  il  se  re- 
i  commanda  à  Dieu  et  acheva  ses  pri- 
(  mes  :  puis,  ayant  osté  son  manteau  ou 
;  froc,  se  mit  dessus,  et  en  attacha  le 
(  bout  à   son  bourdon  pour  cueillir  le 

<  vent,   s'en  servant  de  voile,  et  cingla 

<  en  cette  sorte  jusques  à  la  cos.e  d'Hy- 
f  bernie.  > 

Dans  une  autre  scène  de  mer,  relative 
à  saint  Bieuzi.  ce  ne  sont  plus  des  dé- 
mons .  mais  bien  des  anges  qui  forment 
un  équipage  surnaturel.  C'était  un  di- 
manche, le  saint  disait  la  grard'messe  à 
ses  paroissiens  assemblés  :  il  entend  tout- 
à-coup  un  tumulte  dans  l'église  ;  c'est  un 
seigneur  qui  perce  la  foule:  il  vient 
trouver  le  saint  prêtre  à  l'autel ,  et  le 
prie  d'interrompre  l'office  divin  pour  se 
rendre  en  toute  hâte  à  son  manoir.  Sans 
doute  il  craint  pour  la  vie  d'une  épouse, 
d'une  til!e  chérie  ;  vous  n'y  êtes  pas  ;  l'un 
de  ses  chiens  est  atteint  de  la  rage:  il 
veut  que  le  saint  vienne  le  guérir  par  un 
miracle.  Sur  son  refus  formel,  il  lui  as- 
sène sur  la  tète  un  grand  coup  de  son 
épée.  qui  l'enlr'ouvre  et  y  reste  enfoncée. 
Le  meurtrier  s'enfuit  effraye  de  son 
crime;  mais  le  saint  breton,  sans  s'en 
émouvoir,  le  glaive  enfoncé  dans  sa  plaie 
qui  ruisselle,  continue  à  offrir  avec  re- 
cueillement le  sacrifice  de  la  croix.... 
L'office  achevé,  il  se  dirige  expirant  vers 
la  côte  de  l'aden.  Là,  sur  la  grève,  il 
trouve  un  vaisseau  mystérieux:  les  mate- 
lots sont  des  anges,  qui  le  conduisent 
jusqu'aux  pieds  de  saint  Gildas  pour  re- 
cevoir sa  dernière  bénédiction  et  mou- 
rir. 

Quelquefois  aussi  l'influence  de  ces 
traditions  religieuses  enfle  les  voiles  des 
navires  de  nos  côtes  pour  les  guider  vers 
quelque  pèlerinage  célèbre.  Si.  par  exem- 
ple, vous  vous  trouviez,  à  un  certain 
jour  de  l'année,  sur  les  grèves  du  Mor- 
biiian,  le  golfe  aux  trois  cents  îlots, 
vous  pourriez  voiries  habitansde  ce  petit 
archipel  breton  dirigeant  processionnel- 
lemeiit  vers  sainle  Anne  leur  flolille  pa- 
voisée,  en  chantnnt  sur  les  vaguas  un 
cantique  guerrier  en  souvenir  de  l'abor- 
dage d'un  vais«;eau  sarrasin  par  un  na- 
vire do  gurrre  monté  par  des  l'raiiçais  et 
des  Bretons.  Les  Français  furent  tués  jus- 
qu'au dernier;  mais  les  r.retous,  ayant 
lait  un  vœu  à  la  mère  de  la  \  icrge,  cou- 


140 


UTILITÉ  DES  LKGENDES  POPULAlIiES. 


lurent  à  riix  seuls  \c  vaisseau  int;créanl, 
sans  qu'aucun  d'eux  fùl  blessé;  et  chaque 
aniu'c  U»s  marins  du  f^olfe  exiU'uUMit  lidc- 
lenienl  le  vœu  tle  celle  procession  ma- 
rine ,  faite  il  y  a  des  sii>cles  par  leurs  an- 
c^lres. 

iSoiis  sommes  loin  d'avoir  raj^porlé 
toutes  les  légendes  iiuii  i  eiileiiue  un  hori- 
zon rétréci;  leur  accumulation  sur  ce 
point  si  borné  lait  ju^jer  de  leur  multipli- 
cité, (le  que  nous  en  avons  cité  peut  faire 
entrevoir  leur  caractère  distinctif.  Les 
légendes  de  la  Ureta^jne  sont  loin  de  ren- 
fermer toutes  les  richesses  poétiques  des 
légendes  chrétiennes  de  l'Orient  •  mais 
elles  présentent  de  remarquables  exem- 
ples d'énergiques  vertus,  un  caractère 
tranché  d'utilité  pratique.  La  croix  de 
granit  de  ses  sentiers,  le  men-liir  de  ses 
landes,  un  rescif ,  une  ruine  isolée,  sont 
pour  le  paysan,  pour  le  marin  breton, 
autant  de  pajçes  éloquentes  où  ils  relisent 
sans  cesse  ces  simples  poésies  qui  culti- 
vent leur  esprit  en  édiliaut  leurs  ûmes, 
gravent  dans  leur  cœur  les  vérités  les 
plus  hautes,  les  principes  les  plus  purs, 
tout  en  nattant  les  caprices  de  leur  ima- 
gination. 

Deux  grands  hommes  ont  vécu  dans 
ces  lieux  dont  nous  avons  rapporté  quel- 
(jues  légendes  :  saint  Gildas,  auteur  des 
livres  précieux  de  Kxcidio  BriLlaniœ  et 
yicris  corrcclio  j  qui  eurent  une  grande 
influence  sur  son  époque,  et  Pierre  Abai- 
lard, furent  également  abbés  du  monastère 
de  saint  (iildas  de  Rliuis.  Le  souvenir  du 
philosophe ,  et  même  de  l'amant  célèbre, 
s'est  complètement  effacé  de  la  mémoire 
du  peuple  ;  la  vie  du  saint  est  écrite  dans 
ses  traditions  en  caractères  inelïaetibles, 
et  même  nous  avons  vu  les  nombreuscis 
p()j)ulations  protestantes  du  |)ays  de 
thalles,  chez  lesquelles  il  passa,  il  y  a 
douze  siècles ,  en  faisant  le  bien,  s'iricli- 
ner  de  respect  à  sou  nom.  C'est  (pie  la 
gloire  du  saint  est  la  seule  gloire  com- 
plète d'ici-bas;  l'homme  illustie  n'est 
connu  (|U(;  de  cette  petite  portion  du 
genre  humain  que  l'on  nomme  la  classe 


lellréiî  ;  le  saint,  lui  seul,  recueille  l'ad- 
miration de  l'humanité  tout  entière.  Ce- 
pendant nous  lisions  dernièrement  dans 
les  Lcllrcs  d'un  voyci^cui-,  d'un  illustre 
pseudonyme,  le  regret  éloquemment  ex- 
primé de  voir  la  gloire  délaisser  toujours 
hi  vertu  pour  ne  s'attacher  qu'au  génie, 
bien  des  lecteurs  sans  doute  se  sont 
laissé  aller  à  admettre  cette  pensée,  sé- 
duils  par  le  style  prestigieux  qui  l'ex- 
prime, sans  songer  qu'elle  ne  pouvait 
avoir  de  réalité  dans  l'époque  catholique. 
Un  saint,  en  effet,  dans  son  acception 
humaine,  n'est-ce  pas  l'homme  devenu  h 
jamais  célèbre  par  la  vertu?  L'apothéose 
de  l'homme  orgueilleusement  puissant 
n'cst-elle  pas  remplacée  dans  le  monde 
nouveau  par  la  canonisation  du  chrétien 
humblement  vertueux?  Comment  donc 
peut-on  déplorer  de  voir  la  vertu  rester 
élernelleracnt  dans  l'ombre  après  que  le 
Christianisme  l'a  entourée  de  tant  de  lu- 
mineuses auréoles? 

IM.  JMiorac  de  Kerdanet  et  31.  l'abbé 
Tresvaux  ont  fait  une  œuvre  éminem- 
ment utile  en  rééditant  les  ouvrages  épui- 
sés d'Albert-le-Grand  et  de  dom  Lobi- 
neau ,  et  en  les  enrichissant,  l'un,  d'ob- 
servations savantes,  l'autre  d'éloquentes 
méditations.  Un  complément  nécessaire 
à  leurs  travaux,  c'eut  été  une  traduction 
bretonne  de  ces  légendes.  Un  grand 
nombre  de  nos  paysans  savent  lire,  mais 
seulement  leur  vieux  langage  celtique. 
Un  jeune  prêtre  de  talent  travaillait  à 
cette  bonne  œuvre  lorsque  la  mort  est 
venue  l'interrompre.  Espérons  que  sa 
pensée  trouvera  un  continuateur  j  l'œu- 
vre en  est  digne.  Ou  a  coutume  de  ren- 
fermer dans  des  chAsses  d'argent  les  os- 
semens  de  saints,  qui,  promenés  au  mi- 
lieu des  populations,  sont  quelquefois  un 
remède  à  des  maux  physiques  ;  un  livre 
dans  lequel  on  a  recueilli  leurs  vertus 
n'est-il  p.is  comme  une  chîksse  précieuse 
renfermant  leurs  reliques  morales,  qui 
peuvent  aushi  guérir  bien  des  plaies  de 
rame? 

Jllks  de  Euanciibvillk. 


HISTOIRE  DE  L'EMPIRE  DE  CONSTA^TI^^0PLE. 


147 


CMtîon^  i^(  (A  M^mài  i>^  Ci^î^toîtc  i^c  fvan«- 


DE   LA   CONQUESTE  DE  CONSTANTINOBLE, 

PAR  JOFFROI  Di:  VILLEHARDOLIN  ET  HENRI  DE  YALENCIENXES. 

Édilion  faite  sur  des  manuscrits  nouvellement  reconnus  et  accompagnée  de  notes  et  commentaires 

par  M.  Paulin  Paris,  membre  de  l'Inslitul. 


Le  plus  féodal  el  le  plus  chevaleresque 
de  nos  chroniqueurs  nationaux,  Joli'roy 
de  V'illehardouin  el  Froissard  ,  sont,  des 
écrivains  du  moyen  âge  ,  ceux  qui  se  sont 
fait  la  meilleure  part  dans  l'admiration 
des  étrangers.  Le  premier  fut  le  père  de 
noire  liistoire  en  langue  française,  en  ce 
sens  qu'il  a  composé  en  français  la  pre- 
mière chronique  importante  dont  nous 
ayons  conservé  l'original.  Le  second  est 
connu  par  ses  merveilleux  récits  de 
prouesses ,  de  nobles  faits  d'armes  et  de 
vie  de  châteaux  ,  par  l'abandon  inimita- 
ble de  son  style  conteur  et  la  richesse  in- 
épuisable de  son  coloris.  jMais  ce  n'est 
point  là  ce  qui  leur  a  mérité  à  chacun  la 
faveur  particulière  dont  nous  parlons. 
S'ils  l'ont  obtenue  l'un  et  l'autre  à  deux 
siècles  d'intervalle  ,  c'est  par  d'autres 
motifs  j  c'est  parce  qu'ils  ont  eu  l'heu- 
reuse idée  d'écrire  nos  annales  au  mo- 
ment même  et  sur  les  lieux  où  elles  se 
confondaient  avec  les  annales  des  peu- 
ples voisins.  De  là  l'intérêt  général  qu'ils 
ont  su  donner  à  leurs  ouvrages,  et  la 
préférence  dont  ils  ont  toujours  été  l'ob- 
jet de  la  part  des  étrangers. 

Par  les  mêmes  moyens  que  Froissard 
se  rendit  cher  à  l'Angleterre  à  la  lin  du 
quatorzième  siècle,  au  commencement 
du  treizième  Yillehardouin  n'avait  p:is 
moins  bien  mérité  de  l'aristocratie  véni- 
tienne. Aussi  la  sérénissime  et  dominante 
république  n'oublia  point  la  RcLution  de 
lu  prise  de  Cunstanlinople  en  1204,  par 
les  barons  français  réunis  à  ses  vaillans 
soldats.  Après  avoir  partagé  avec  la 
France  la  gloire  de  celle  aventureuse  ex- 
pédition, il  ne  lui  restait  plus  qu'à  s'as- 
socier à  la  renommée  littéraire  du  chro- 
niqueur français  vn  essayant  de  publier 
la  première  édilion  do  son  ouvrage. 


C'est  ce  que  fit  le  sénat  de  Venise  en 
1573,  après  que  François  Contarini,  son 
envoyé  dans  les  Pays-Bas,  eut  découvert 
un  manuscrit  du  seigneur  Joffroy  de 
VïUehardouin  y  mareschal  de  Champa- 
gne et  de  Ronianic.  Mais  les  difficultés 
de  celte  première  publication  lui  ayant 
bientôt  paru  insurmontables,  il  se  vit 
forcé  de  l'abandonner  ,  et  ia  copie  du 
précieux  manuscrit  resta  déposée  dans 
les  archives  de  Saint-!Marc.  En  1585, 
Blaize  de  Vigenère  ,  gentilhomme  bour- 
bonnais attaché  au  duc  de  jNevers,  fil  ini 
primer  à  Paris,  pour  la  première  fois, 
celte  relation  de  la  prise  de  Constanti- 
nople.  Le  vituix  langage  du  chroniqueur 
y  était  accompagné  d'une  traduction  mo- 
derne généralement  hdèle.  et  de  courtes 
oijoervations  historiques  dont  le  savant 
Du  Gange  devait  profiter  soixante-douze 
ans  plus  lard.  INIais  d'abord  une  seconde 
édilion  de  Yillehardouin  parut  à  L}ou 
eu  IGOl  ,  avec  une  épître  au  roi  liés 
chrétien  Henri  IV.  Grâce  à  ces  dvxw  édi- 
tions et  au  mouvement  réorganisateur 
imprimé  parce  sagemouaicpie,  la  science 
de  l'histoire  nationale  s'éclaira  d'un  jour 
tout  nouveau,  et  avec  elle  l'iiisloire  do 
l'Europe  chrétienne  au  moyen  Age. 

La  narration  de  Villehardoniu  parut 
un  foyer  de  lumières  où  cliaciui  pouvait 
prendre  la  clarté  qui  lui  manquait.  Paul 
Kamusio,  iils  du  fameux  auteur  des  na- 
vigations, y  puis»  largjMneiit  pour  les  an- 
nales de  l'Italie,  el  le  jésuite  d'Oulreruan 
pour  celles  de  la  province  de  Flandre. 
Ce  dernier,  dans  sa  CoustantinopoU^ 
bel^ica ,  poursuivit  au-delà  des  limites 
du  vieil  hiîitorien  le  récit  des  exploits  et 
de  la  domination  des  l'rançais  dans  la 
GrèocLnlin  parut  le  travail  de  Du  Gange, 
(jui  lit  oublier  lous  ses  devanciers  en  re- 


148 


HISTOmi-  DE  L'KMinRE  DK  CONSTAMTrPfOPLE. 


produisant  leurs nirilleurs  coninientairos 
ri  j()if,'iiaul  i»  Irurs  (h'couvertes  les  rcîsul- 
l.ils  «  (11*  sou  ardtnL-;  patience  el  de  sou 
ailuiirahle  sai;acitr  dans  la  reehercluî  et 
dans  remploi  de  tous  les  monuniens  iné- 
dits ou  peu  connus  (I).  » 

<  Ce  (|ue  Ion  doit  le  plus  louer  dans 
son  édition  de  Villeliardoniu  ,  dit  !M.  1\ 
Paris,  c'est  l'érudition  avec  laquelle  l'au- 
teur compulse  et  met  en  usaj^e  les  écri- 
>aius  du  r>ns  l.mi)ir(\  La  collection  dite 
la  byzantine  s'imprimait  alors  à  l'impri- 
merie royale  :  V Histoire  de  l'empire  de 
Con.stantinople  dut  naturellement  en  for- 
mer l'une  des  parties.  Mais  si  les  secours 
fournis  par  Aicétas  ,  Acropolis,  ÎSicé- 
phore  (Vrégoras  et  quelques  autres,  suf- 
fisaient bien  pour  attester  jusqu'à  l'évi- 
dence la  bonne  foi,  la  sincérité,  le  bon 
sens  de  Villebardouin  ,  il  fallait  d'autres 
secours  pour  résoudre  avec  la  dernière 
précision  les  problèmes  topograpbiques; 
les  difticultés  que  présentaient  la  lecture 
des  noms  propres  et  la  nécessité  de  rat- 
tacher aux  personnages  cités  les  indica- 
tions historiques  que  d'autres  documens 
pouvaient  fournir.  C'est  là,  il  faut  en 
convenir,  la  partie  faible  du  travail  de 
Du  Cange  ;  la  topographie  du  vieux  chro- 
niqueur est  généralement  assez  mal  éclai- 
rée ;  les  autorités  byzantines  n'y  sont  pas 
toujours  invoquées  à  propos ,  et  les  mo- 
numens  historicjues  de  l'Occident  lou- 


(l)  I.o  plan  et  rélonduc  du  travail  de  Du  Can[;e 
sont  ind.qut'S  par  le  litre  sous  li-qucl  il  le  lit  paraî- 
tre. O  fui  son  premier  ouvrage,  et  il  avait  plus  de 
quarante  ans  quand  il  Tacheva  :  «;  Uiiloire  de  rcm- 
pire  de  Constanlinople  sous  les  empereurs  français, 
dlTist'e  en  deux  parties,  dont  la  première  contieDl 
l  histoiri:  de  la  cooiiiiesle  de  la  ville  do  Constanli- 
nople par  les  Français  et  les  Vénitiens;  érrite  par 
Geoffroy  do  Villebardouin,  revue  et  corrigée  en 
ct'Ste  (■dition  nut  le  Msc.  de  la  Bibliothèque  du  Roi, 
et  illustrée  d'observations  bistoritiups  el  d'un  glos- 
saire pour  les  termes  de  l'auteur  à  présent  hors  d'u- 
sage; avec  la  suite  de  cette  histoire  jusqucs  en  l'an 
1210,  lirée  de  Phisloire  de  France  Msc.  de  IMiillips 
Mouskes,  chanoine  et  depuis  évè(iue  de  Tournay. 
La  seconde  contient  une  histoire  générale  de  ce  que 
les  Français  el  les  Latins  ont  fait  do  plus  mémora- 
ble dans  l'empire  de  C.  I*.  depuis  (lu'ds  s'en  renili- 
rent  uiailres  ,  jusques  à  ce  que  les  Turcs  s'en  mmiI 
emparez;  justitiées  par  les  écrivains  du  temps  et  p. ir 
plusieurs  chroni(|ue5  ,  chartes  et  autre»  pièce*  non 
encore  publiées.  -  -  l'.iri-. ,  de  Pimprimeric  royale, 
msi.  i>  1  vol.  io-f' doûoipa-cs. 


jours  patiemment  étiuliés,  ne  comblent 
pas  le  défaut  de  bonnes  cartes  que  notre 
savant  critique  ne  pouvait  ,  plus  (jue  les 
contemporains,  consulter  comme  nous 
en  avons  aujourd'hui  la  commodité. 
Ajoutons  qu'au  début  de  sa  grande  course 
littéraire  Du  Cange  n'avait  pas  l'immense 
lecture  qui  lui  fut  nécessaire  pour  coui- 
poser  son  admirable  Glossariuni  ad 
scriptores  mcdicv  et  infinnr  Ldtinitdli.s.  > 
Tout  ce  qui  manquait  à  Du  Cange, 
INI.  Paulin  Paris  l'a  eu  à  sa  disposition, 
l'-t  d'abord  Du  Cange  lui  même,  avec  tous 
les  fruits  de  son  érudition  :  puis  l'édition 
mieux  élaborée  de  Yillehardouin ,  pu- 
bliée en  1822  par  D.  Brial ,  dans  le  Re- 
cueil des  historiens  de  France  ;  enfin  la 
découverte  de  deux  manuscrits  nouveaux 
et  tous  les  secours  de  la  science  mo- 
derne. C'est  ainsi  qu'il  a  profité  du  per- 
fectionnement des  cartes  géographiques 
pour  l'indication  des  lieux  et  la  concor- 
dance de  leurs  noms  anciens  et  nou- 
veaux: car  une  des  grandes  difficultés 
du  texte  de  Yillehardouin ,  que  n'a- 
vait pu  résoudre  aucune  édition  anté- 
rieure, était  dans  l'intelligence  de  sa  to- 
pographie. Le  chroniqueur  champenois, 
comme  tous  ses  contemporains  d'Occi- 
dent, ignorant  le  grec  ancien  et  mo- 
derne, avait  écrit  en  roman  les  noms  de 
lieux  et  de  personnes  comme  il  les  avait 
entendu  prononcer  ,  et  nullement  d'a- 
près l'orthographe  des  textes  qu'il  ne 
pouvait  lire.  De  là  le  bizarre  travestisse- 
ment qui  rendait  méconnaissable  la  plu- 
part de  ces  noms.  Ainsi  la  ville  de  ISicée 
était  appelée  la  Aif/uc ;  Larisse  tlevenait 
Larche  ;  et  l'Euripe,  Aégrepont ,  qui  fut 
aussi  le  nouveau  nom  de  file  d'Eubée. 
Mais  que  ce  ne  soil  point  là  un  objet  de 
reproche  pour  notre  historien  ;  car  les 
Grecs  dénaturaient  bien  mieux  encore 
les  appellations  latines  ou  romanes.  La 
meilleure  excuse  des  uns  el  des  autres 
est  la  différence  des  intonations  dans  la 
langiu;  de  ces  divers  écrivains.  Ouoi  qu'il 
en  soit,  dans  la  thronicpiede  Villebar- 
douin. l'obscurité  qui  régnait  dans  l'in- 
dication des  lieux  avait  encore  été  aug- 
mentée par  les  fautes  des  mauvais  co- 
pistes ;ce  qui  rendait  presque  impossibles 
à  suivre  les  niouvi^mens  militaires  et  la 
marche  des  croisés;  mais  grûce  au  se- 
cours des   doux  nouveaux  textes  manu- 


HISTOIRE  DE  L'EMPIRE  DE  CONSTANTINOPLE. 


crits,  la  plupart  des  doutes  ont  élé  levés, 

t  l'intérêt  de  la  conquête  a  redoublé 
comme  la  clarté  de  son  récit.  D'un  autre 
côté  ces  leçons,  échappées  jusqu'à  pré- 
sent aux  recherches  des  érudits,  et  pré- 
férables à  toutes  celles  qu'ils  avaient  em- 
ployées ,  a  rendu  à  Villehardouin  la 
clarté  et  l'élégance  qu'on  lui  refusait  et 
tout  ce  qui  constitue  son  rare  mérite 
d'écrivain.  En  un  mot,  justice  a  été  faite 
de  tous  les  reproches  qu'on  lui  avait 
adressés  ,  et  toutefois  non  sans  quelques 
motifs,  avant  la  découverte  des  manu- 
scrits en  question  ,  qui  seule  a  permis  de 
rectiiier  les  incorrections  des  manuscrits 
précédens.  Or,  l'importance  de  ces  recti- 
fications s'étend  à  toute  Thistoire  litté- 
raire du  moyen  âge, mais  particulièrement 
aux  origines  de  la  langue  française  et  à  la 
question  toujours  pendante  des  rapports 
de  la  langue  d'oc  et  de  la  langue  d'oïl.  On 
sent  dès  lors  combien  de  systèmes  auront 
à  se  modifier,  et  combien  la  philologie, 
qui  a  raisonné  sur  un  textefaulif  de  Ville- 
hardouin, doit  pécher  par  les  fondemens! 

Pour  détruire  les  erreurs  accumulées 
sur  cette  partie  de  la  science,  il  n'y  avait 
plus  qu'à  les  expliquer  et  à  raconter  leur 
histoire.  C'est  ce  qu'a  fait  M.  Paulin 
Paris. 

€  Tout  nous  force,  dit-il,  à  reconnaître 
dans  le  n.  9644  (celui  qui  sert  de  base 
aux  accusations  portées  contre  le  père 
de  notre  histoire  en  langue  vulgaire)  un 
manuscrit  enluminé,  exécuté,  et  sans 
doute  long-temps  conservé  dans  la  ville 
de  Venise.  Cela  prouvé,  il  ne  faut  pas 
s'étonner  d'en  trouver  le  style  infecté 
des  suites  d'une  prononciation  mauvaise 
et  inexpérimentée.  Comme  tous  les  an- 
ciens textes  français  copiés  en  Italie,  ce- 
lui de  notre  chroniqueur  a  subi  de  cruel- 
les atteintes.  De  là  des  bévues,  des  fautes 
étranges  de  style,  des  négligences  impar- 
donnables, dont  on  a  jusqu'à  présent  fait 
retomber  la  faute  sur  l'historien  (1),  tan- 
dis qu'il  n'eu  fallait  accuser  que  les  habi- 
tudes de  langage  d'un  copiste  du  quator- 
zième siècle.  » 

Mais  enliu  un  texte  plus  ancien  et  plus 

(I)  Villehardouin  non  scripsil  lingua    Parisiens  t 

sed  Turonensi ;  nain  habeo  libros  velusliori's  lin;;ua 

Pariàiensi  ({ui  nielins  loijuiinlur;   sod   uianna  diffo- 

reniia  in  >irinis  eliani  quoad  lingaas.(.S'ra//j/<r(fn((,) 

TOMK   YIU.    —    N^^    iî.    U\yj. 


149 

correct  permet  de  revenir  aujourd'hui 
sur  un  premier  jugement  qu'on  avait  cru 
sans  appel.  Villehardouin  n'est  plus  res- 
ponsable des  fautes  de  ceux  qui  nous 
avaient  transmis  son  ouvrage;  il  faut 
donc  lire  son  livre  dans  son  livre  même, 
c'est-à-dire  dans  le  texte  publié  par 
M.  Paulin  Paris.  C'est  là  désormais  qu'il 
faut  étudier  et  l'histoire  et  l'historien. 
L'œuvre  et  l'auteur  sont  également  di- 
gnes d'intérêt.  Mais  combien  celui  ci  mé- 
rite une  étude  approfondie  pour  tant 
de  qualités  précieuses  qui  le  distinguent. 
Comme  il  sait  disposer  habilement  les 
faits  et  enchaîner  rapidement  leur  récit  ! 
et  puis  quelle  netteté  de  style!  quelle 
harmonieuse  précision!  Au  courage  che- 
valeresque dont  il  donna  tant  de  preuves 
signalées,  Villehardouin  réunissait  l'é- 
loquence de  l'orateur  et  l'expérience  de 
l'homme  d'État;  comme  il  eut  la  plus 
grande  part  à  toutes  les  négociations,  et 
qu'il  fut  à  toutes  les  grandes  affaires  mi- 
litaires, on  a  de  la  peine  à  comprendre 
qu'il  ait  eu  le  temps  de  décrire  l'expédi- 
tion romanesque  que  son  récit  nous  fait 
si  bien  connaître.  Quoi  qu'il  en  soit,  on 
peut  dire  que  son  livre  est  un  modèle  de 
candeur  et  de  véracité.  Obligé  de  parler 
souvent  de  lui,  il  le  fait  toujours  sans  af- 
fectation et  avec  une  modestie  que  l'on 
ne  saurait  trop  recommander  à  ceux  qui 
doivent  capter  la  bienveillance  de  la  pos- 
térité et  l'intéresser  toujours  à  leur  pro- 
pre gloire. 

Enfin  nous  ne  saurions  mieux  justifier 
l'importance  de  la  publication  de  IM.  P. 
Paris  qu'en  citant  encore  une  lois  ses  pro- 
pres paroles  sur  le  caractère  de  la  chro- 
nique en  question  et  sur  la  comparaison 
de  son  auteur  avec  le  sire  de  Joinville,  le 
second  fondateur  de  notre  histoire  en  lan- 
gue vulgaire. 

<  Le  sire  de  Joinville  écrivit  un  siècle 
après  Villehardouin  :  il  est  naïf  et  loyal  ; 
il  sait  bien  tout  ce  qu'il  raconte,  et  il  ra- 
conte tout  ce  qu'il  sait  sans  Iropd'ordr»* 
et  sans  aucune  espèce  d  art.  Passioiinj- 
pour  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon  ,  de  grand, 
de  religieux  dans  les  personnages  qu  il  a 
connus,  il  ne  remonte  pas  à  la  cause  d(  s 
cul  reprises,  il  n'en  discute  pas  les  nio}  eus 
d'exécution.  C'est  le  fidèle  retentissement 
d'une  foule  de  sons  qui  jadis  avaient 
frappé  sou  oreille.  Mais  il  c^t  facile  de 

10 


150 


TNSTITUTIOMS  ClIAniTARLES. 


icconnailrr  que  \o  l»on  stMtdchal  avait 
recM  df  la  nalure  les  vertus  du  chtivalitr 
plulùt  que  les  taleiis  de  i'(k'rivain.  Tout 
«Ml  lui  nous  cliarme  aujouicl'hui  dans  son 
stylr ,  les  dt^fauls  aussi  bien  que  les  qua- 
lités; mais  comment  un  di^'ne  serviteur 
tli^  s.iinl  Louis,  nous  racontant,  la  larme 
encore  dans  les  yeux,  tout  ce  que  son 
cœur  avait  j^ardé  du  saint  roi,  aurait-il 
j»u  ne  pas  nous  intéresser  !  Joinville  d'ail- 
ieurs  était  l'expression  fidèle  de  la  che- 
levarie  au  treizième  siècle.  H  aimait  son 
Dieu,  son  pays,  son  cliAteau,  ses  com- 
paj^uons  de  ^nierre  et  de  cour.  INous  re- 
trouvons tout  cela  dans  son  livre,  et  nous 
ne  désirons  pas  y  trouver  autre  chose. 
Mais  bien  des  critiques,  en  plaçant  .loin- 
ville  en  rep;ard  de  A  illeliardouin,ont  cru 
devoir  accorder  sur  tous  les  points  l'a- 
vanla;,'c  au  premier,  ^ous  sommes  d'un 
avis  entièrement  opposé  ;  car  le  récit  de 
\  illehardouin  nous  semble  une  œuvre 
réellement  digne  des  plus  beaux  mor- 
ceaux historiques  de  l'antiquité  grecque 
et  romaine.  Jamais  homme  de  guerre  et 
de  conseil  n'écrivit  avec  plus  de  préci- 
sion .  de  clarté,  d'intérêt  et  de  sincérité, 
la  relation  d'une  jurande  conquête  et  de 
tous  ses  résultats.  Chez  lui  pas  un  mot, 
pas  une  pensée  que  le  goût  le  plus  déli- 
cat ou  la  raison  la  plus  haute  ne  doive 
avouer.  Depuis  le  moment  solennel  du 
tournoi  d'Aicri-sur-Aisne ,  nous  demeu- 
rons enchaînés  par  la  sympathie  la  plus 
vive  à  la  suite  des  croisés,  et  dans  les 
diflicultés  sans  nombre  dont  leur  enthou- 
siasme chevaleresque  pouvait  seul  triom- 
pher. Cependant  Joffroy  de  Villehar- 
douin,  en  nous  inspirant  tant  d'admira- 
tion pour  ses  compagnons  d'armes,  n'a 
jfimais  pour  but  de  nous  amener  à  de  pa- 


reils sentimcns  ;  il  blâme  ,  il  loue,  il  dis- 
cute. Attaché  de  cœur  au  parti  de  ceux 
(|ui  désiraient  poursuivre  l'expédition,  il 
ne  déverse  pas  l'injure  ou  les  reproches 
sur  ceux  qui  vouloient  L'osl  di'pecicr; 
d'un  seul  mot  il  exprime  le  blûme  et  d'un 
seul  la  louange.  Kt  puis  quelle  exactitude 
dans  les  détails  importans  !  Quel  vivant 
tableau  du  siège  et  de  la  prise  de  Cou 
stantinople,  de  l'élection  de  l'empereur, 
de  la  déroute  d'Andrinople!  .le  ne  crains 
donc  pas  de  le  dire,  quand  on  rassem- 
blera en  faisceau  les  diverses  qualités  qui 
brillent  dans  le  récit  de  la  conquête  de 
Couslantinople,  on  sera  forcé  de  placer 
le  plus  ancien  de  nos  historiens  au  rang 
des  Thucydide  et  des  Xénophon,  des  Cé- 
sar et  des  Polybe.  » 

L'intérêt  qu'inspire  la  chronique  de 
Villebardouin  domine  trop  celle  de  son 
continuateur,  Henri  de  Valenciennes , 
pour  qu'il  convienne  de  nous  arrêter  à  un 
aussi  faible  accessoire.  Quant  h  la  carte 
topographique  destinée  à  faciliter  l'in- 
telligence du  uiareschaL  de  Champagne 
et  de  Iiofiiaiiie,  elle  a  été  exécutée  avec 
une  netteté  remarquable  par  M.  Gom- 
bauld,  attaché  au  dépôt  de  la  guerre.  A 
côté  des  noms  de  lieux  consacrés  par  le 
chroniqueur  du  moyen  âge,  elle  repro- 
duit avec  soin  les  appellations  delà  géo- 
graphie ancienne  ou  bien  celles  de  la 
géographie  moderne,  selon  l'intérêt  qui 
peut  en  résulter  pour  la  plus  grande 
clarté  du  récit;  n'oublions  pas  enfin  que 
M.  P.  Paris  a  soumis  ce  dernier  travail  à 
VoinniscLcnce  de  RL  Hase,  le  Du  Cauge 
(le  notre  époque  ,  et  qu'une  pareille  ap- 
probation justifie  à  l'avance  tout  ce  qu'on 
était  en  droit  d'exiger  du  savant  éditeur. 

PiAIMOiNU  TmoMAnS^  . 


LNSTITLTIOiNS  CIIAUITABLES,  —  I.ÉGISLATION. 


^ou«;  avons  souvent  entendu  reprocher 
aux  r.illioliques  <le  vouloir  concentrer 
dans  les  mains  de  la  religion  le  mono- 
pole d«  la  charité.  H  faut  s'entendre  sur 
<•(»  point.  Les  cnlholKjues  applaudissent 
.'i  Ions  ceux  qui  font  le  bien  avec  des 
caurs  purs  et  des  iutcnlions  droites; 
mais  ils  pcirrnt  q»u*,  lorsqu'il  s'agit  de 


soulager  rinforlune,  de  venir  en  aide  A 
l'humanilé  souffrante,  la  religion  et  les 
dévoueuiens  (ju  elle  iusi.)ire  ont  une  puis- 
sance d'efficacité  à  huiuelle  rien  n'est 
comparable.  S'il  était  besoin  d'un  nouvel 
exemple  à  l'appui  de  cette  vérité,  con- 
l'uMuée  par  l'expérience  des  siècles,  nous 
reuipruntei  ions   à  un  dopumcnl  remar- 


INSTITUTIONS  CHARITABLES. 


151 


quable  qui  est  sous  nos  yeux;  nous  vou- 
lons parler  d'une  pétition  adressée  aux 
Chambres  par  la  Commission  administra- 
tive des  hospices  de  INancy. 

L'ancienne  capitale  de  la  Lorraine  pos- 
sède trois  établisseDiens  charitables, 
ayant  chacun  sa  destination  spéciale,  et 
recevant  Jes  malades,  les  vieillards,  les 
enfans  trouvés  ou  orphelins.  Dépouillés 
de  leurs  biens  par  la  révolution,  ces 
trois  hospices  se  trouvaient  réduits  à  la 
situation  la  plus  précaire;  et  pour  pour- 
voir à  rinsuffisance  de  leurs  revenus,  la 
ville  était  obligée  de  prélever  annuelle- 
ment une  somme  considérable  sur  ses 
deniers  communaux.  Il  est  certain  que, 
de  17%  à  la  hn  de  1818,  toutes  les  tenta- 
tives d'améliorations  ou  de  réformes  res- 
tèrent ù  peu  près  sans  résultat.  Gênée 
par  les  exigences  et  les  entraves  de  ce 
système  de  régie  ou  d'économat j,  qu'on 
veut  imposer  maintenant  comme  une  rè- 
gle absolue,  la  Commission  administra- 
tive d'alors  s'efforçait  en  vain  de  surmon- 
ter les  difficultés  qui  l'environnaient;  et 
les  choses  empirèrent  à  tel  point,  qu'un 
déficit  de  22, CUO  francs  fut  constaté. 

La  position  n'était  pas  tenable;  il  était 
nécessaire  d'entrer  sans  retard  dans  de 
nouvelles  voies.  Pour  cela,  la  Commis- 
sion administrative  eut  recours  aux  sœurs 
de  Saint-Charles,  congrégation  précieuse 
que  la  contrée  était  habituée  à  vénérer 
et  ù  bénir  :  un  traité  par  abonncmenL  fut 
conclu  avec  ces  dames  le  0  novembre 
1818.  Nous  devons  ici,  on  le  conçoit, 
nous  abstenir  des  détails.  Qu'il  nous  suf- 
lise  donc  de  dire  que,  moyennant  des 
pFLX  de  journée  de  beaucoup  inférieurs 
aux  chiffres  du  revient  des  vingt  années 
précédentes,  les  sœurs  de  Saiat-Charles 
se  chargèrent  d'administrer  trois  mai- 
sons importantes,  qui  avaient  assuré- 
ment grand  besoin  de  leur  esprit  d'or- 
dre, de  leur  sage  et  habile  direcliou. 
l'ius  tard,  les  dames  de  Saint-Charles  re- 
connurent qu'elles  pouvaient  supporter 
une  réduction  encore  sur  les  pjix,  et 
elles  s'y  soumirent  avec  cette  abnégation 
dont  elles  avaient  déjà  donné  tant  de 
preuves. 

La  gestion  des  sœurs  porta  bientôt  ses 
fruits,  et  dépassa  toutes  les  espérances 
qu'on  en  avait  conçues;  Wiboiincnicntrc- 
para  les  malheurs  do  Vécontjnun.  Depuis 


cette  époque,  les  hospices  ont  vu  s'effec- 
tuer une  énorme  diminution  dans  leurs 
dépenses:  on  na  plus  eu  recours  aux 
emprunts;  le  déficit,  légué  par  le  passé, 
a  été  comblé  ;  le  mobilier  a  été  renou- 
velé ;  les  bâtimens  ont  été  augmentés  ; 
enfin  la  ville  de  Nancy  a  pu  borner  à  8  ou 
10,000  francs  sa  subvention  annuelle,  qui 
s'élevait  autrefois  à  27,  à  30, quelquefois 
même  à  36,000  francs. 

Et  remarquez  que  l'économie  n'a  pas 
été  le  seul  avantage  du  nouveau  système. 
Jamais  les  pauvres  n'avaient  été  reçus  en 
si  grand  nombre,  ni  si  bien  traités  sous 
aucun  rapport;  jamais  établissemens  de 
ce  genre  ne  furent  si  admirablement  te- 
nus. Les  hospices  de  Nancy  ont  la  répu- 
tation méritée  d'être  des  hospicei-niodif- 
les  ;  on  vient  de  loin  pour  eu  faire  un 
objet  d'observations  et  d'études,  <  les  re- 
i  gardant  avec  raison,  disent  les  pétK 
i  tionnaires,  comme  l'exemple  de  la 
.  perfection  relative,  comme  la  meil- 
t  leure  solution  réalisée  qui  existe  d'un 
I  grand     problème    philanthropique    : 

<  Moyennant  le  chiffre  le  plus  modique 

<  oïL  la  dépense  puisse  descendre ^  pro^ 
»  curer  à  l'humanité  ffialheureuse  la  plus 
i  grande  somme  de  soulagement  piijsi-* 
i  que  et  moral  possible.  > 

En  présence  de  succès  pareils,  faut-il 
s'étonner  de  l'approbation  si  entière  et 
si  énergique  donnée  par  les  conseils  mu- 
nicipaux et  les  préfets  de  toutes  les  épo- 
ques au  traité  passé  avec  les  sœurs?  Faut- 
il  s'étonner  de  la  reconnaissance  et  d# 
l'attachement  voués  aux  religieuses  de 
Saint-Charles  par  les  habitans  de  Nancy? 
La  vérité  est  que  ichose  rare  de  uotr^^ 
temps)  justice  complète  est  rendue  aux 
hospitalières  ;  et  ou  l'avouera  ,  dans  le 
suffrage  constant  des  autorités  locales, 
témoins  et  juges  des  faits,  dans  la  sym- 
pathie universelle  de  la  population,  il  y 
a  bien  de  quoi  consoler  ces  femmes  res- 
pectables du  mauvais  vouloir  d'un  ins- 
pecteur, envoyé  de  Paris,  dont  ie  rap- 
port se  trouve,  du  reste,  réfuté  avec  au- 
tant de  verve  que  de  logique,  à  la  suite 
de  la  pétition  ijui  nous  occupe. 

L'abonne/nciu ,  couclu.  en  181^,  a  clé 
renouvelé  plusieurs  fcis.  Le  bail  aujour- 
d'hui en  cours  d'exécution  est  le 
si.xitfaie.  et  devait  durer  juscju'iMi  1814. 

Mais  \oï\d  quesurvitiil  uu^  luslrucltuu 


162 


INSTITUTIONS  CHARITABLES. 


niinistt^riellp,  on  date  du  20  novembre 
1S3G,  qui  prescrit  l'ori^janisation  et  le  v6- 
gime  lies  l'cononuits  dans  tous  les  li()s()i- 
ces,  et  interdit  ee  système  (Vabouncmctit 
amidhle,  qui  peut  cependant,  on  doit  en 
convenir,  avoir  d'assez  heureuses  const^- 
quences.  Nous  n'avons  certes  pas  besoin 
de  rechercher  à  quel  ordre  d'idt^es  admi- 
nistratives se  rattache  la  mesure  dont 
nous  parlons;  il  n'est  que  trop  facile  d'y 
reconnaître  cet  esprit  exclusif  d'une  cen- 
tralisation qui,  sans  tenir  compte  des 
lieux  ni  des  circonstances  ,  veut  que  rien 
n'échappe  à  la  règle  inilexible  et  uni- 
forme qu'elle  établit,  d'une  centralisa- 
tion qui  prodigue  les  emplois  et  les  sa- 
laires ,  et  mérite  si  souvent  le  reproche 
de  multiplier  à  l'infini  les  rouages  dis- 
pendieux et  inutiles. 

Ainsi,  on  veut  bien  encore  accepter  les 
sœurs  comme  infirmières  ;  on  veut  bien 
les  laisser  au  chevet  des  malades  ;  mais 
on  ne  veut  pas  qu'elles  puissent  jamais 
être  chargées  par  les  commissions  admi- 
nistratives de  la  gestion  intérieure  des 
hospices.  Il  y  en  a  qui,  comme  celles  de 
Nancy,  ont  prouvé  ,  par  une  pratique  de 
beaucoup  d'années  et  par  d'incroyables 
succès,  une  éminente  capacité  ménagère. 
JN'importe,  l'exclusion  va  les  atteindre. 
On  pense  rencontrer  chez  des  économes 
civils  plus  de  lumières,  et  apparemment 
aussi  plus  de  désintéressement  et  d'abné- 
gation personnelle  ! 

La  circulaire  du  20  novembre  devait 
porter  le  trouble  au  sein  d'une  foule  d'é- 
tablissemens  de  bienfaisance.  Comme  il 
était  naturel  de  s'y  attendre,  des  plaintes 
n'ont  pas  tardé  à  se  produire  ;  des  récla- 
mations sont  venues  de  toutes  parts,-  et, 
à  dater  de  ce  moment,  l'administration 
centrale  s'est  vue  obligée  (pour  rappeler 
des  paroles  prononcées  à  la  chambre  des 
pairs)  de  soutenir  une  véritable  lutte  con- 
tre les  administrations  charitables. 

Placée  dans  des  conditions  spéciales, 
la  commission  des  hospices  de  Nancy 
croyait  n'avoir  rien  à  craindre,  du  moins 
pour  le  présent.  Elle  ne  doutait  pas  que. 
l'exécution  de  la  mesure,  objet  d'une  si 
vive  réproi)ati()n  ,  ne  fût,  en  tout  cas. 
suspendue  ,  (juanl  à  elle,  jusqu'au  terme 
lixé  pour  la  durée  de  Vabonnenient  con- 
clu avec  les  sœurs;  car  il  lui  semblait 
impossible  qu'un  eût  la  pensée  de  don- 


ner h  la  circulaire  un  effet  rétroactif, 
et  de  briser  un  contrat  librement  formé. 
Naine  espérance!  deux  letfifîs  ministé- 
rielles ,  dont  la  dernière  est  du  10  juillet 
18.'{<S.  annoncèrent  que  l'économat  devait 
êlr(^  organisé  dans  les  hospices  de  Nancy 
comme  dans  les  autres.  Seulement  ,  et  à 
titre  de  délai  de  faveur,  on  consentit  ^ 
ajourner  cette  organisation  jusqu'au  l»-'' 
janvier  1840. 

Un  tel  résultat  dut  surprendre  au  plus 
haut  degré  la  commission  administra- 
tive, qui  avait  fait  tout  ce  qui  était  en 
elle  pour  éclairer  la  religion  de  M.  le 
ministre  de  l'intérieur.  M.  le  ministre 
avait  eu  notamment  sous  les  yeux  une  ré- 
cente délibération  du  conseil  municipal, 
qui  se  termine  en  ces  termes  :   «  En  ré- 

<  sumé ,  le  conseil ,  fjui  n'est  dans  cette 
<i  circonstance  que  L'organe  de  la  popu- 
i  lation  entière  de  la  ville ,  déclare   à 

<  V unanimité  et  avec  le  sentiment  d'une 

<  profonde  conviction,  qu'il  regarderait 

<  comme  finfstf.  tout  changement  dans 
«  le  mode  actuellement  suivi  par  l'admi- 
c  nistration  des  hospices  de  Nancy.  » 
Yoilà  ce  que  pensent,  ce  que  proclament 
les  élus  de  la  cité,  ses  représentans  lé- 
gaux. Tout  changement  leur  paraîtrait 
funeste;  et  on  avouera  que  le  mot  n'a 
rien  d'exagéré,  lorsqu'on  saura  que  pour 
subvenir  ,  à  Nancy,  aux  dépenses  qu'en- 
traîne Véconomat,  pour  pourvoir  au  trai- 
tement de  l'économe  et  à  celui  des  em- 
ployés, il  faudrait  supprimer  nécessaire- 
ment quarante-cinq  lits  de  malades/ 

C'est  à  la  suite  des  circonstances  que 
nous  venons  d'indiquer,  que  la  commis- 
sion administrative  des  hospices  de 
Nancy  s'est  déterminée  à  s'adresser  aux 
chambres  j  elle  a  demandé,  par  une  pé- 
tition ,  1°  qu'on  respectAt  le  contrat  sy- 
nallagmatique  régulièrement  passé  avec 
les  sœurs,  et  en  plein  cours  d'exécution  ; 
2"  qu'il  lui  fût  permis  de  renouveler  ce 
contrat  à  l'avenir,  de  préférence  ù  un 
régime  dî* économat  qui,  à  raison  des  frais 
qu'il  comporte,  aurait  pour  conséquence 
immédiate  de  diminuer  d'une  manière 
déplorable  les  ressources  des  trois  hos- 
pices, (hi'on  adopte,  si  l'on  veut,  Véco- 
tioniat  comme  règle  géiu'rale,  disent  les 
pétitionnaires;  mais  que  ce  ne  soit  pas 
uîie  règle  sans  exceptions. 

.Nous  voudrions  qu'il  nous  fût  possible 


INSTITUTIONS  CHARITABLES. 


153 


de  reproduire  ici  une  discussion  forte 
de  choses ,  où  la  dialectique  la  plus  ri- 
goureuse s'allie  à  un  style  toujours  clair 
et  élégant.  La  pétition  des  hospices  de 
Nancy  est  un  travail  important  et  com- 
plet qui  mérite  de  survivre  à  la  circon- 
stance. Aucun  argument  n'est  omis ,  et 
chaque  objection  est  réfutée.  Il  y  en  a 
une  qu'on  était  allé  puiser  dans  un  arti- 
cle d'une  vieille  loi  du  16  messidor  an  7, 
article  qui  veut  que  tout  marché  pour 
fournitures  d'alimens  ou,  autres  objets 
nécessaires  aux  hospices  civils  soit  ad- 
jugé au  rabais j  et  après  affiches ^  dans 
une  séance  publique  de  la  commission. 
Mais  cet  article,  dirigé  contre  l'avidité 
des  spéculateurs,  a  été  promulgué  à  une 
époque  où  l'on  ne  pouvait  pas  avoir  en 
vue  le  concours  des  congrégations  reli- 
gieuses, qui  étaient  encore  supprimées  ; 
et  il  est  tombé  depuis  dans  une  désué- 
tude notoire.  Ajoutons  qu'en  le  suppo- 
sant môme  en  vigueur ,  il  faudrait  dire 
que  c'est  une  disposition  purement  ré- 
glementaire y  souvent  modifiée  par  des 
ordonnances,  et  quelquefois  par  de  sim- 
ples instructions . 

Malgré  de  vives  instances,  la  chambre 
des  députés  a  passé  à  l'ordre  du  jour;  il 
est  juste  de  dire  que  cette  décision  n'a  été 
été  prise  qu'à  une  très  faible  majorité. 

Après  un  débat  animé,  où  la  cause  des 
hospices  a  été  défendue  avec  conscience 
et  talent,  la  chambre  des  pairs  a  ren- 
voyé la  pétition  de  Nancy  et  plusieurs 
autres  semblables  à  M.  le  ministre  de 
l'intérieur.  Nous  avons  remarqué ,  au 
nombre  des  opinions  émises  à  la  tribune, 
un  discours  de  M.  le  marquis  de  Barthé- 
lémy ,  discours  sul)stantiel ,  nourri  de 
faits,  plein  de  logique  et  de  précision. 
M.  de  Barthélémy  part  de  ce  principe  si 
simple  et  si  vrai ,  que  V intérêt  des  pau- 
vres est  la  loi  suprême  lorsqu'il  s'agit  de 
l'administration  du  bien  des  pain'res ,  et 
il  se  demande  si  l'intérêt  des  pauvres  de 
Nancy  réclame  le  maintien  de  Tordre  de 
choses  actuellement  établi.  L'affirmative 
ne  lui  paraît  pas  douteuse.  <  Les  hospices 
(  prospèrent,  dit  il,  et  leurs  dettes  sont 

<  payées  ;  les  subventions  de  la  ville  ont 
«  été  réduites  de  plus  des  deux   tiers,  et 

<  cependant  le  nombre  des  pauvres  ad- 

<  mis  dans  les  maisons  charitables  s'est 

<  accru;  de  nouveaux  bAlimens  ont  été 


construits,  et  tous  ces  bienfaits  sont 
le  fruit  de  la  bonne  gestion  économi- 
que des  religieuses  ,  qui  a  permis  de 
porter  à  65  c.  pour  les  malades  ,  45  c. 
pour  les  vieillards  ,  28  c.  pour  les  or- 
phelins, les  prix  de  journée  qui  avaient 
été,  en  moyenne,  dans  les  vingt  années 
qui  avaient  précédé  leur  administra- 
tion, de  1  fr.  2  c.  pour  les  malades, 
77  c.  pour  les  vieillards,  et  55  c.  2[3 
pour  les  orphelins.  Il  convient  d'ajou- 
ter que  ces  dames  ont  joui  de  produits 
divers  qui  augmentent  leurs  prix  de 
journée  de  4  c.  environ  en  moyenne. 
<  L'utilité  de  leur  administration  a  été 
tellement  sentie  par  le  conseil  munici- 
pal de  Nancy  que,  dans  sa  première  dé- 
libération relative  à  cet  objet,  il  a  re- 
mercié la  commission  administrative 
de  l'immense  bienfait  qu'elle  avait 
procuré  à  la  population:  et  que,  dans 
ses  dernières  délibérations,  ce  conseil, 
totalement  renouvelé  depuis  1830,  qua- 
lifie de  funeste  la  décision  ministérielle 
qui  annullele  traité.  Les  préfets,  qui  se 
sont  succédé  à  Nancy  depuis  1818,  ont 
tous  applaudi  au  mode  de  gestion  des 
hospices.  Aucune  plainte,  chose  bien 
rare,  n'a  môme  retenti  dans  la  presse 
locale  sur  cette  gestion.  Nous  devons 
donc  la  considérer  comme  parfaite- 
ment utile  aux  pauvres. 
î  Si  elle  présente,  à  un  haut  degré,  ce 
caractère  ,  serait-il  prudent  de  la  dé- 
truire, pour  la  reconstituer  ensuite,  si 
on  venait  à  reconnaître  que  le  régime 
des  économats ,  bon  peut-ôtre  dans  un 
grand  nombre  de  localités,  est  suscep- 
tible de  recevoir  des  exceptions?  > 
Plus  loin  ,  le  judicieux  orateur  s'ex- 
prime ainsi,  au  sujet  des  économats: 
•t  Le  régime  exclusif  des  économats  offre 
«  de  grands  inconvéniens.  11  est  funeste 
«t  dans  les  petits  hospices  ,  où  le  traitc- 
«  ment  de  l'économe  absorbe  la  plus 
«  claire  partie  des  ressources;  quelque- 
«  fois. dans lesgraiidesvilleselles-mômcs, 
«  un  autre  système  pourrait  ôtre  pré- 
«  féré.  On  a  vu  les  hospices  de  Bordeaux 
«  fleurir  à  roinbre  du  régime  dit  paier- 
ie iiel  ou  de  ^'cstion  économique.  Lu  seul 
«  trésorier  général  y  existait  pour  tous 
«  1rs  hospices.  Ce  trésorier,  responsable 
«  envers  l'administration  .  justiciable  de 
K  la  cour  dc5  comptes,  était  en  rapport 


151 


mSTlTUTTONS  CIIAIU  lAlîLlvS. 


*  avrc  Irj;  «i.imcs  suju^rinure  et  (^ronome 
«  do  chnijuc  nni^on,  cliarg(''(vs  drs  (h^- 
«  tails  du  s(M'vic(\  Il  pourrait  paraître 
«  sans  iiiconvr^niiMit ,  et  peul-rlro  nn^'uif^ 
«  nvantaiircux.  de  ne  pas  dt^tiuirtMiu  rô- 
K  f»inie  qui ,  d.ins  bien  des  local  ilés,  pour- 
«  rail  pr^srntor  de  hons  nVsuItnts.  Kn 
«  matière  de  philanthropie  et  de  ciiarité 
(c  publique,  on  ne  saurait  quelquefois, 
<f  sans  craindre  d'affaiblir  ou  de  tarir 
«  les  sources  do  la  bienfaisance,  contra- 
«  rieret  amoindrir  I  action  des  personnes 
«  honorables  chariçi^es  de  dispenser  les 
"  secours.  On  peut  contester  sur  ce  point 
«  Tutilité  d'un  régime  uniforme  ,  qui  ne 
«  s'approprie  pas  toujours  au  caractère 
«  du  peuple  ,  aux  besoins  et  aux  habitu- 
«  des  de  chaque  localité.  L'année  der- 
«  nière  la  chambre i'aparfaitementsenti, 
«  lorsque,  délibérant  sur  le  projet  de  loi 
«  relatif  aux  aliénés,  elle  a  autorisé  les 
«  départemens  h  traiter  à  forfait  avec  les 
«  établissomens  privés  pour  lé  place- 
«  ment  de  leurs  malades.  J'eus  l'hon- 
«  neur,  dans  le  cours  de  la  discussion, 
t  de  parler  à  la  chambre  du  bel  élablis- 
«  sèment  de  ÎVJaréville,  prés  Nancy,  tenu 
«  par  les  dames  de  Saint-Charles,  et  dans 

•  lequel  les  aliénés  de  la  Meurthe  et  des 
«  départemens  voisins  sont  admis  au 
w  nombre  de  6v50 ,  et,  h  la  complète  sa- 
t'  lisfaction  des  préfets  et  des  conseils- 
«  généraux,  moyennant  le  modique  prix 
«  de  70  à  76  c.  par  jour.  » 

On  voit  que  M.  le  marquis  de  Bar- 
thélémy n'est  pas  de  ceux  qui  seraient 
disposés  à  tout  sacrifier  à  une  vaine  pen- 
sée d'uniforniitc,  <  l'eu   importe,  dit-il, 

<  en  iinissant.  que  le  bien  ne  se  fasse  pas 

<  partout  de  la  même  manière ,  pourvu 

<  qu'il  soit  fait,  sous  le  juste  contrôle 

<  et  sous  la  sage  tutelle  de  l'adminislra- 

<  lion,  par  des  mains  pures  et  éclairées. 

<  Laissons  cours,  dans  notre  patrie,  à 
«  tous  les  nobles  sentimens;  et  lorsque 
«  Témulation  enfante  parmi  nous  tant 
«  de  grandes  choses,  ne  privons  pas  la 
i  chariié  do  son  puissant  secours.  » 

Des  ci  ta  lions  et  aient  la  meilleure  preuve 
k  l'appui  de  notre  opinion  sur  le  discours 
de  Al.  de  Harlhélemv.  INous  n'ajouterons 
qu'une  chose;  c'est  (ju'il  est  à  souhaiter 
i|ue  cet  honorable  pair  monte  plus  sou- 
vent ta  la  tribune.  Les  (|uestious  de  liberté 
reJif^icuse  trouveront  en  lui  un  défcnseui 


zélé,  et  ayant  rinielligence  de  la  position 
actuelle.  Sa  pince  est  désormais  mar(|uée 
à  côté  de  M.  de  Montaleuibertet  de  quel- 
ques autres  défenseurs  des  doctrines  ca- 
tholiques. 

La  question  s'est  bientôt  reproduite, 
par  une  autre  voie,  à  la  Chambre  des 
Députés.  I\l.  de  Golbéry  et  deux  de  ses 
collègues  ont  déposé  une  proposition 
conrtie  en  ces  ternies  :  i  Les  commis- 
«  sions  administratives  des  hospices  pour- 
«  ront  confier,  de  gré  h  gré,  la  fourniture 
4  des  alimens  et  autres  objets  nécessaires 

<  à  ces  établissemens.  aux  congrégations 

<  de  femmes  reconnues  par  le  décret  du 

<  18  février  1809  ,   sans  qu'il  soit  besoin 

<  de  recom-ir  aux  formes  prescrites  p<ir 
»  la  loi  du  IG  messidor  an  vti  et  par 
t  l'ordonnance  du  'M  octobre  1821.  Néan- 
«  moins,  ces  marchés  seront  soumis  à 
r  l'approbation  du  préfet,  qui  prendra 
c  l'avis  des  conseils  municipaux.  >  On 
av?.it  objecté  aux  pétitionnaires  de  Nailcy 
la  loi  de  messidor.  Les  honorables  au- 
teurs de  la  proposition  supposent  cette 
loi  encore  existante,  et  ils  en  deman- 
dent l'abrog-ition  en  ce  qui  touche  les 
communautés  hospitalières.  Quoi  de  plus 
sage,  du  reste,  que  ce  qu'ils  réclament? 
Ouoi  de  plus  propre  à  concilier  tous  les 
intérf'ts?  Tci,  il  n'y  a  pas  même  de  pré- 
texte aux  déclamations,  il  ne  s'agit  pas 
de  Créer  un  privilège  ni  un  monopole 
au  profit  des  congrégations  religieuses; 
il  s'agit  d'accorder  une  juste  latitude, 
une  intelligente  liberté  d'option  aux  com- 
missions administratives  ;  et,  comme  si 
ce  n'était  pas  assez  de  la  conhance  qu'ins- 
pirent les  tuteurs  des  pauvres,  on  exige  , 
pour  surcroît  de  garanties,  l'assentiment 
des  autorités  locales. 

Eloqucmment  appuyée  par  M.  Henne- 
quin  ,  qui  ne  manque  jamais  h  la  défense 
fie  ce  qui  est  bon  et  vrai,  la  proposition  a 
été  pri'^e  en  considération  par  la  ("hambre. 
Alnis.  nous  l'avouerons,  c'est  avec  un  péni- 
ble sentiment  de  surprise  que  nous  avons 
entendu  la  commission  conclure  au  rejet. 
Tout  en  rendant  justice  aux  convictions 
catholiques  du  rapporteur  (M.  de  Carné), 
nous  ne  lui  dissiunilerons  pas  que  ses 
raisons  nous  Ont  paru  fort  peu  probantes. 
La  coinmi<sion.  dont  il  a  été  l'organe, 
semble  recoimaitrc  les  inconvéniens  de 
Vi'œnofnai jtn  tant  du  moins  que  sys- 


DISTRIBUTIOiN  DES  PRIX  DU  COLLÈGE  DE  JUILLY. 


155 


fème  exclusif  et  absolu.  Pourquoi  donc 
refuse-t-elle  aux  administrations  chari- 
lables  le  droit  d'apprécier  et  de  choisir, 
selon  les  lieux  et  les  circonstances? 

Quoi  qu'il  en  soit ,  la  proposition  de 
M.  de  Golbéry  resie  dans  sa  vérité,  et 
elle  sera  discutée  à  la  session  prochaine. 


Espérons  que  cette  discussion  amènera 
un  résultat  tel  que  doivent  le  désirer  les 
amis  des  pauvres,  et  qu'on  n'interdira 
aux  pieuses  lilles  de  saint  >  incent-de- 
Paul  ou  de  saint  Charles  aucun  genre 
de  dévouement,  aucune  occasion  de  sa- 
crifices. R.  DE  Bellevxl. 


DISTRIBUTION  DES  PRIX  DU  COLLÈGE  DE  JUILLY. 


La  solennité  ordinaire  de  la  distribu- 
tion des  prix  du  collège  de  Juilly  a  eu 
lieu  le  19  août ,  sous  la  présidence  de 
monseigneur  l'évêque  de  i\Ieaux.  On  sait 
quels  souvenirs  d'étude  et  de  science 
s'attachent  à  cette  maison.  Quoique  la 
position  qu'occupent  les  propriétaires 
et  directeurs  actuels ,  MM.  de  Scorbiac 
et  de  Salinis  ,  dans  notre  journal ,  nous 
interdise  des  éloges,  il  nous  sera  per- 
mis cependant  de  dire  que  Juilly  n'est 
point  déchu  entre  leurs  mains,  et  que 
c'est  encore  un  des  premiers  établisse- 
mens  pour  le  choix  et  le  progrès  des 
éludes.  C'est  aussi  là  que  tous  les  ans  les 
chefs  des  établissemens  de  la  province 
viennent  prendre  des  exemples  et  des 
renseignemens  que  s'empressent  de  leur 
donner  les  directeurs  actuels  avec  une 
politesse  toute  fraternelle. 

La  séance  a  été  ouverte  par  le  discours 
suivant,  prononcé  par  M.  Léon  Roré  : 

Messieurs, 

Tout  est  dit  sur  les  avantages,  sur  la 
nécessité  des  études  historiques.  Aussi 
n'est-ce  point  pour  un  pareil  sujet  que  je 
viens  solliciter  une  attention  disputée 
par  la  plus  vive ,  la  plus  douce  et  la  plus 
légitime  impatience.  Chargé  de  l'honneur 
de  porter  la  parole  devant  une  assemblée 
choisie  et  imposante  ,  je  vais,  sans  es- 
poir de  la  remplir,  tenter  celte  tAche 
difficile  en  vous  soumettant  quelques 
brèves  considérations  sur  l'esprit  de  l'his- 
toire, ou,  pour  parler  plus  rigoureuse- 
ment, sur  la  philosophie  de  l'histoire, 
qui  forme  h  Juilly  robjel  d'un  enseigne- 
ment spécial. 

L'ouvrage  le  plus  parfait  que  l'on  pos- 
sède sur  cotte  waUèrc,  c'e^l  el  ce  sera 


sans  doute  encore  long-temps  le  Discours 
deBossuelsur l'Histoire  universelle.  Qu'il 
me  soit  permis  de  commencer  par  mettre 
sous  la  sauve-garde  de  ce  génie  souve- 
rain des  idées  qui  n'ambitionnent  d'autre 
mérite  que  d'être  reconnues  pour  appri- 
ses à  son  école.  Le  souvenir  de  Rossuet, 
comme  Taigle,  son  emblème,  plane  sur 
le  monde  entier:  mais  il  appartient  spé- 
cialement au  diocèse  dont  Juilly  fait 
partie,  et  rien  en  ce  jour  ne  pouvait  nous 
le  rendre  plus  cher  ni  plus  auguste  que 
la  présence  de  celui  (1)  que  la  voix  de 
Rome,  d'accord  avec  des  vœux  unani- 
mes, a  choisi  pour  neuvième  successeur 
du  plus  illustre  de  nos  évoques. 

On  parle  beaucoup  aujourd'hui  ,  Mes- 
sieurs, de  philosophie  de  l'histoire.  Cette 
préoccupation  des  esprits  correspond 
évidemment  à  un  besoin  de  notre  épo- 
que ;  et,  en  effet,  dans  un  temps  où 
l'activité  scientifique  embrasse  tous  les 
objets  de  la  pensée  ,  il  est  bien  naturel 
que  l'on  demande  à  l'histoire  ,  éclairée 
par  la  philosophie,  ses  plus  hautes  in- 
structions. 

Qu'est-ce  donc  que  la  philosophie  de 
l'histoire  ?  Est-ce  une  science  à  part  ? 
est-ce  une  science  positive  ? 

Sans  prétendre  donner  une  délinilion 
complète,  on  peul  dire  que  la  philoso- 
phie de  l'histoire  est  la  connaissante 
certaine  des  principales  lois  qui  prési- 
dent i'i  la  vie  morale  et  au  développement 
de  l'hunianilé. 

^  ous  l'ave/,  tous  reconnu.  Messieurs, 
dès  que  vous  avez  pu  systématiser  vos 
éludes,  il  faut  à  l'histoire  universelle  un 
point  culminant  d'où  elle  voie  se  dérou- 
lai) Mgr  AUou,  sacré  à  Meaus.  le  '23  a>ril  1830. 


i:)G 


DISTRIBUTION  DES  PIUX  i)U  COLLÈGE  DE  JUILLY. 


Irr,  d'où  elle  saisisse  l'ensemble  des  faits. 
Ce  point  de  vue  gt^néral  lui  est  aussi  ut^- 
cessaire  tiuf  If,  sont  aux  niatliruiatiqutvs 
les  axiouies  d'où  dt'Toulent  leurs  lliéo- 
rèuics.  Aulrciuenl,  l'histoire  uiiiversolle 
devient  une  simple  chronique,  ou  plutôt 
une  masse  confuse  d'accidens  racont(Vs 
les  uns  à  la  suite  des  autres,  sans  liaison 
rt^elle,  sans  conclusion  définitive;  elle 
niaïuque  à  sa  principale  oblij^ation,  qui 
est  de  ramener  l'analyse  à  la  synthèse, 
la  variété  à  l'unité.  Mais  en  m(}me  temps 
il  faut  que  la  notion  des  principes  par 
lesquels  elle  prétend  expliquer  le  cours 
des  choses  soit  exacte,  soit  inébranlable; 
car  à  quoi  bon  de  vagues  hypothèses, 
d'incertaines  spéculations  sur  le  point  le 
plus  grave  de  la  science  et  de  la  vie,  sur 
notre  destinée  à  nous  tous  membres  de 
la  grande  famille  humaine  ? 

11  est  clair,  dès  le  premier  coup  d'œil , 
j)Our  tout  esprit  non  prévenu  ,  que  le 
monde  moral ,  pas  plus  que  le  monde 
physique,  n'est  à  lui-même  son  unique 
mobile  et  sa  dernière  raison.  Au-dessus 
de  l'humanité  prise  en  masse,  comme 
au-dessus  de  chacun  de  nous,  règne  une 
▼olonlé,  une  force  supérieure.  Malgré 
leur  liberté  incontestable  et  leur  activité 
que  rien  n'arrête  ,  les  hommes  .  à  eux 
seuls,  ne  font  point,  ne  mènent  ])oint 
les  événemens.  A  grand'peine  l'individu 
peut-il  se  diriger  lui-même  dans  la  voie 
qu'il  a  choisie  ;  sa  volonté  est  courte, 
faible  ,  incertaine  ;  ses  vues  sont  chan- 
geantes ,  ses  moyens  d'action  toujours 
plusou  moins  limités  ;  il  heurte  à  chaque 
instant  contre  des  obstacles.  Comment 
condtiirail-il  le  monde,  lui,  l'aveugle, 
fjtii  ne  sait  si  souvent  où  il  pose  ses  pro- 
pres pas'i'Encore  moins  attri!)uerez-vous 
h  une  collection  d'êtres  borni's  et  fra- 
giles une  impulsion  .  une  direction  pour 
Inqnelle  ils  ne  se  sont  jamais  entendus 
ni  no  s'entendront  jamais,  et  qu'arrête- 
raient, d'ailleurs,  mille  difficultés  insur- 
montables, lors  même  qu'une  idée  et  une 
volonté  communes  les  auraient  réunis. 

L'humatiilé.  encore  une  fei<;,  n'est  donc 
point  ù  ell«;-même  sa  dernière  loi.  son 
suprême  arbitre.  Deux  <''lémens  se  mêlent 
ici  sans  se  conloudre,  et  restent  distincts 
en  agissant  simultanément  :  l'un,  inhé- 
rent à  riioinuie  .  tVsl-adire  ,  sa  libie 
acti>ilé.  le  déploiement  facultatif  de  ses 


forces  dans  la  sphère  qui  leur  est  assi- 
gnée; l'autre,  indépendant  de  tout,  élevé 
au-dessus  de  tout,  lequel  ordonne,  dis- 
pose, en  un  mot,  goitverne  en  dernier  res- 
sort. Oui,  Messieurs,  une  puissance  sou- 
veraine ,  plus  forte  que  tous  les  hommes 
ensemble ,  sans  cependant  toucher  à  la 
liberté  d'ini  seul,  pousse  irrésistiblement 
les  sociétés  vers  le  but  qu'elle  a  marqué, 
les  maintient  dans  lem-  orbite  tracé  d'a- 
vance, et  de  temps  à  autre,  par  de  sou- 
daines péripéties,  dont  nous  sommes 
toujours  les  instrumens  volontaires  sans 
toujours  les  comprendre,  renouvelle, 
po\ir  ainsi  dire  de  ses  propres  mains,  la 
face  de  la  terre. 

Cette  puissance  souveraine,  l'antiquité 
la  nommait  le  Destin,  le  monde  moderne 
l'appelle  la  Providence.  Eh  bien  !  la  phi- 
losophie de  l'histoire ,  prise  dans  sa  plus 
grande  généralité,  est  à  la  fois  la  con- 
naissance spéculative  et  la  preuve  par 
les  faits  de  l'action  de  la  Providence  sur 
le  monde  :  en  d'autres  termes,  de  l'action 
de  Jésus-Christ  ,  le  Hoi  éternel  des  siè- 
cles {\)  ,  à  qui  toute  puissance  a  été  don- 
née aux  deux  et  sur  la  terre  (2).  Point 
de  milieu  :  ou  l'on  remontera  jusqu'à  ce 
principe  ,  jusqu'à  cette  source  unique 
des  lois  du  monde  moral,  ou  bien  un 
scepticisme  impénétrable  enveloppera 
comme  un  triple  voile  les  premières,  les 
plus  importantes  questions  sur  l'origine, 
la  nature  et  la  destination  du  genre  hu- 
main. 

La  science  réduite  à  ses  seules  forces 
ne  sait  où  attacher  le  premier  anneau  de 
la  chaîne  des  faits.  Car  il  n'y  a  pour  les 
commencemens  du  monde  qu'un  point 
d'appui,  un  seul  qui  n'ait  pas  été  ren- 
versé: la  Genèse.  On  a  suffisamment  es- 
sayé de  s'en  passer  dans  le  dernier  siècle, 
et  même  de  le  ba'tre  en  ruines  ;  mais 
dans  le  nôtre  on  est  forcé  d'y  revenir, 
parce  q»ie  hors  de  là  l'on  ne  trouve  que 
du  sable  mouvant  pour  asseoir  l'édifice. 
Et  en  vérité  ,  si  la  passion  n'expliquait 
tout,  ne  serait  ce  pas  une  chose  inexpli- 
cable (jue  l'on  ait  voulu  rejeter  le  plus 
ancien  ,  le  plus  authentique  des  histo- 
riens, le  seul  (|ui  nous  offre  un  récit  rai- 
sonnable de   la  naissance  du   genre  hu- 

(I)  Timolh.,!  .  17. 
{'!)  S.  Malt.;  XXIII.  i'ô. 


DISTRIBUTION  DES  PHIX  DU  COLLÈGE  DE  JUILLY. 


157 


main  et  de  ses  premiers  pas  ;  que  l'on  ait 
voulu  le  rejeter  uniquement  parce  que, 
en  tête  de  toutes  choses  i!  a  placé  Dieu? 
]Mais,  en  y  regardant  de  près,  on  le  com- 
prend sans  peine.  C'est  que  l'ancien  et  le 
nouveauTestament  sont  indissolublement 
liés  ,  et  qu'il  n'est  pas  possible  d'admet- 
tre le  Dieu-Créateur  de  la  Genèse  sans 
être  poussé  par  la  logique  et  parles  faits 
jusqu'aux  pieds  du  Dieu  Sauveur  de  l'É- 
vangile. La  création,  en  effet,  telle  qu'elle 
est  racontée  par  Moïse,  la  chute  de  l'hu- 
manité entière  dans  la  personne  du  pre- 
mier homme,  et  la  rédemption  par  Jésus- 
Christ  ,  voilà  les  trois  données  néces 
saires  ,  les  trois  grands  faits  générateurs 
de  la  marche  du  monde  ,  en  dehors  des- 
quels il  ne  reste  plus  qu'une  inexplicable 
comédie  dont  nous  serions  à  la  fois  les 
tristes  spectateurs  et  les  acteurs  encore 
plus  malheureux.  <  Otez  Jésus-Christ  du 
«  centre  de  l'histoire  ,  a  dit  Frédéric 
i  Schlegel ,  et  vous  la  dissolvez,  vous  lui 
«  enlevez  son  lien,  son  ciment  intérieur, 
i  lequel  n'est  autre  que  la  divine  per. 
I  sonne  du  Messie  qui  a  apparu  au  point 
i  d'intersection  des  temps  anciens  et  des 
«  temps  modernes La  foi   en  Jésus- 

<  Christ,  continue  le  même  auteur,  voilà 
«  le  fondement  et  la   clé  de   voûte  du 

<  monde  entier  :  sans  elle  l'histoire  uni- 
I  verselle  est  une  énigme  sans  mot ,  un 
I  labyrinthe  sans  issue,  un  vaste  amas  de 
I  décombres  et  de  fragmens  d'un  édifice 
«  inachevé,  une  tragédie  sans  dénoue- 
«  ment  (1).  » 

Vous  le  savez,  Messieurs,  l'ardente  ac- 
tivité intellectuelle  qui  anime  la  généra- 
lion  présente,  s'est  particulièrement  por- 
tée sur  l'histoire.  On  ne  saurait  trop 
applaudir  à  cette  heureuse  direction.  De 
tous  côtés  il  se  prépare  entre  les  grands 
faits  historiques  miouxcompriset  les  lois 
fondamentales  de  rhumnnilé  expliquées 
par  le  christianisme  ,  qui  seul  les  expli- 
que ;  il  se  prépnrc,  disons  nous,  une  ma- 
gnifique harmonie,  dont  on  entend  déjà 
les  préludes.  C'est  là  .  on  peut  le  procla- 
mer hardiment,  un  des  points  \cs  plus 
iniportans  de  l'espèce  de  vérification 
scientifique  de  l'Église,  destinée  à  éclai- 
rer notre  siècle.  Mais  aussi,  reconnais- 
sons-le bien  ,  celle  autres  proniul^.Uiou 

(I)  Philosophie  dei  Gcschich(e  ,  2'"  Band  ,  s.  ♦». 


de  la  bonne  nouvelle ,  ménagée  par  l'a- 
mour infini  de  la  Providence,  n'appor- 
tera ,  comme  la  première,  la  paix  qu'aux 
hommes  de  bonne  volonté.  C'est  la  vo- 
lonté qui  ouvre  ou  ferme,  même  à  Dieu, 
la  porte  de  notre  âme. 

Quoi  qu'il  en  soit  ,  Messieurs,  une  al- 
liance intime,  une  alliance  offensive  et 
défensive  doit  se  former  de  nos  jours  en- 
tre la  vraie  philosophie  et  la  véritable 
histoire.  De  cette  union  résultera  l'en- 
semble de  preuves  le  plus  puissant  que 
la  science  ait  à  opposer  à  l'erreur.  De 
même  que  l'unique  sagesse  réelle  se 
trouve  dans  la  religion  chrétienne ,  de 
même  aussi  la  seule  connaissance  ,  la 
seule  raison  complète  des  faits,  le  chris- 
tianisme étant  lui-même  un  fait ,  le  fait 
par  excellence,  auquel  tout  se  rapporte 
et  tout  est  subordonné.  En  un  mot.  Mes- 
sieurs, de  nos  jours  comme  au  dix-sep- 
tième siècle  ,  la  philosophie  de  l'histoire 
n'a  définitivement  d'autre  méthode  à 
suivre  que  celle  de  Bossuet.  en  rattachant 
les  nouvelles  acquisitions  de  la  science  à 
son  immortel  ouvrage,  qiii  n'a  rien  perdu 
de  sa  grandeur  ni  de  sa  force,  parce  qu'il 
est  immense,  parce  qu'il  est  indestructi- 
ble comme  la  religion  sur  laquelle  il  en 
a  dessiné  le  plan.  Et  pour  nous  appuyer 
encore  une  fois  de  l'aulorité  de  ce  grand 
évêque  ,  nous  citerons  ,  en  finissant ,  les 
simples  et  admirables  paroles  de  sa  let- 
tre à  Innocent  XI  ,  où  il  exposait  lui- 
même,  avant  de  l'avoir  réalisée,  l'idée 
fondamentale  de  son  discours  sur  l'his- 
toire universelle. 

i  Nous  avons  cru  ,  dit  il,  devoir  tra- 
<  vaillcr....  à  une  histoire  universelle  qui 
«  eût  deux  parties  ,  dont  la  première 
comprît  depuis  l'origine  du  monde 
jusqu'à  la  chute  de  l'ancien  empire  ro- 
main et  au  commencement  de  Charle- 
ma'^ne,  et  la  seconde  depuis  ce  nouvel 
ompire...  Dans  cet  ouvrage  on  voit  pa- 
raître la  religion  toujours  ferme  et  in- 
ébranlable depuis  le  commencement 
du  monde  ;  le  rapport  des  deux  testa- 
mens  lui  donne  cette  force  ,  et  l'Evan- 
«^ile  ,  qu'on  voit  s'élever  sur  les  fonde- 
iixms  de  la  loi,  inoutre  une  solidité 
qu'on  reconnaît  aisément  tHre  à  toute 
(•preuve.  Ou  voit  la  vérité  toujours  vic- 
torieiiM^,  les  hérésies  renversée"; .  l'K- 
gliio  fondée  sur  la  pierre  les  abattre 


i:icS 


nULLETlNS  lUnLlOGllAriIIQUES. 


par  le  seul  poiilr>  d  une  aulorilé  si  bien  ' 
cUiblio,   et  salTennir  avec  le  (euips, 
pendant   (ju'oii  voit,  au  contraire,  les  i 
empires  1rs  plus  Horissans,  non  senle- 
nieul  s  alïaihlir  par  la  suile  tics  années, 
mais  encore  se  di^faire  ninluellement  i 
et  loinher   les  uns  sur  les  autres.  ISous  ' 
luouirons  d'où  vient  d'un  côté  une  si 
lerine  consi.stunco,  et  de  Taulre  un  <îtat 
totijours  cliancclaril  et  des  ruines  in- 
t^vilables.  Cette  recheicbe  nous  en^'age 
à  expliquer  en  peu  de  mots  les  lois  et 
les  coutumes  des  Éf^ypliens,  des  Assy- 
riens et  des  Tersts;  celles  des  (irecs, 
celles  des  Iiomains  et  celles  des  temps 
suivans  ;  ce  (|ue   cbaquc   nation  a  eu 
dans   les  siennes  qui  ait  été  fatal  aux 
autres  et  à  elle-même  ,  et  les  exemples 
que  leurs  progrès  ou  leur  dccadence 
ont  donnés  anx   siècles  futurs.   Ainsi 
nous    tirons  deux   fruits  de   riiisloire 
nniverselle  :    le   premier  est  de  faire 
voir  tout  ensemble  l'aulorilé  et  la  sain- 
teté de  la  u'lif,'ion  par  sa  propre  stabi- 
lité et  sa  durée  perpétuelle,  le  second 
est  que  ,  connaissant  ce  qui  a  causé  la 
ruine  de  chaque  empire,  nous  pouvons, 
sur  leur  exemple,  trouver  les  moyens 
de  soutenir  les  états  si  fragiles  de  leur 
nature,  sans  toutefois  oublier  que  ces 


(  soutiens  même  sont  sujets  h  la  loi  com- 
(  mune  de  la  moilalitt;,  qui  est  attachée 
t  aux  choses  humaines,  et  qu'il  faut  por- 
<  ter  plus  haut  ses  espérances.   » 

M.  l'abbé  de  iScorbiac  a  pris  ensuite 
la  parole ,  et  ,  après  des  remercie- 
meus  adressés  à  Monseigneur  l'évèque  de 
IMeaux  ,  il  a  exposé  dans  lui  discours 
clair  et  précis  l'esprit  et  la  méthode  qui 
président  anx  éludes  et  à  la  direction  de 
la  maison.  Mgr.  l'évèque  de  Meaux  a 
aussi  adressé  aux  élèves  une  allocution 
où  il  leur  a  témoigné  tout  l'intérêt  qu'il 
porte  à  une  maison  qui  est  depuis  si 
long-temps  un  des  honneurs  de  son  dio- 
cèse. La  distribution  des  prix  a  eu  lieu 
ensuite,  et  enfin  la  séance  a  été  terminée 
par  quelques  paroles  éloquentes  et  cha- 
leureuses de  M.  Berryer  ,  qui  était  mêlé 
à  la  foule  en  qualité  d'ancien  élève,  et 
qui  a  dû  obéir  à  la  demande  que  lui  à 
faite  iMgr.  révê(|ue. 

Les  élèves  dont  les  noms  nous  ont  le 
plus  frappé  sont  :  MIM.  Guiringaud,  de 
Lavaur  ,  de  Mylhon  ,  Talengal,  Lacar- 
rière,  Ilamel,  de  Sèze,  François,  de  Mont- 
calm,  de  Sanois,  d'Agoult,  d'Espaux,  de 
Tardif,  d'Eslutl-d'Assay  ,  de  Choiseul , 
de  la  bourdonnaye,  etc.,  etc. 


lUiLLETlNS  lîIBLIOGUArilIQUES. 


HISTOIRE  KT  OUVRAGES  DE  UICCRS  Mf/FEL, 

on  Méinnirrs  pour  servît  h  l'hisloiro  ccrlôsiasli- 
ijoe  «lu  (loiizi«*mr:  sit'cle  ,  par  M.  lo  inarcpiis  clc 
FoRTiA  n'IJRBAN.  —  Pari»,  1851),  rlips  l'auteur, 
riii-  de  La  lloclicfoucauld  ,  12.  —  l'rix  (J  Ir. 

^uut  seront  brcfii  propos  de  l'aultur,  qui  n'a  pas 
besoin  de  nos  cloyc»  ,  cl  nous  làcbtrons  d'rtrr 
coiuplel  en  [xju  de  inola  dauà  l'appn-ciulion  de  son 
ourriigo. 

M.  le  niarfiuis  de  Forlia  est  le  dernier  dêliris  vi- 
tant  de  cette  noMesse  littéraire  du  dix-^uitlème 
siècle,  dont  on  a  «outenl  «IjnnI»'  les  abus,  iîiai-< 
dont  il  n'a  jamais  offert  que  les  (lualiiés  prérieuses. 
Apres  «Totr  yut  àa  loncuo  carrière  à  l'élude  et 
ëux  progrès  des  iciCDccft  hi»ig(iquc«.    apivs  avoir 


pul)lié  le  PfotU'cl  Art  de  vérifier  lea  l)atrs  pl  les 
Annales  du  llainaut  do  Jacques  de  GuyRe(l),  il 
consacre  en  ce  moment  sa  noitle  fortuno  à  l'édition 
dispendieuse  des  anciens  llincrnira  comparés  en- 
tre eux  cl  reclifiés  ou  roinplélés  par  le»  dérouvertes 
modernes.  Les  avantagea  que  la  thronoloijie  et 
Ibisloire  ont  retirés  de  la  publicalion  des  deux  pre- 
miers ouvrages,  la  géograpliie  les  retrouvera  daos 
I«  dernier  dont  la  publication  ne  peut  se  faire  long- 
leinps  attendre.  En  aUendant  l'apparition  de  ce 
î^rand  travail,  nous  allons  rendre  compte  du  volume 
que  M.  de  Fortia  a  consacré  à  Hugues  Mét^l.  C'est 
un  complément  de  riiisloire  liiiéniire  de  France  si 

(1)  Voir  le   compte  rendu  de  ces  Annales  dans 
t  /»it(TH<<l  Catholique  de  juin  1W8,  X.  f,  f.  475. 


BULLETINS  lîlIÎLlOGKAPHK^UES. 


159 


bien  commencée  par  lés  bénédictins,  et  continuée 
aujourd'hui  par  l'Académie  des  Inscriptions  et  Bel- 
les-Lettres. 

C'est  au  tome  ix  de  celte  collection  qu'il  faut  se 
reporter  pour  apprécier  la  publication  des  lettres  de 
Hugues  Métel ,  chanoine  de  Toul ,  né  en  lOCO.  L'é- 
dilion  de  ces  lettres ,  enrichies  d'analyses  histori- 
ques et  de  notes  rritiques ,  redresse  plusieurs  er- 
reurs échappées  à  dom  Calmel ,  entre  autres  celle 
qui  confond  Hugues  de  Toul  avec  Huges  Mélel, 
auquel  le  même  bénédictin  attribue  à  tort  la  com- 
position du  poème  de  Garin  le  Loherain,  que 
M.  P.  Paris  a  restitué  aux  études  modernes  sur  le 
moyen  âge.  Plusieurs  rectifications  de  ce  genre 
dues  à  M.  de  Forlia  acquièrent  une  certaine  valeur, 
et  il  importe  d'en  tenir  compte  si  l'on  veut  don- 
ner à  nos  annales  littéraires  l'exactitude  qui  en  fait 
toujours  le  meilleur  prix. 

Mais  ce  qui  nous  intéressé  le  plus  dans  ces  lettres, 
d'ailleurs  assez  bizarres  et  souvent  de  fort  mauvais 
goût,  ce  sont  les  détails  de  mœurs  qui  nous  initient 
dans  l'intelligence  du  douzième  siècle.  Plusieurs 
faces  de  cette  époque  ,  inaperçues  ou  trop  légère- 
ment dessinées,  prennent  une  physionomie  plus 
distincte  après  la  lecture  des  lettres  de  Hugues 
Métel.  Car  celui-ci ,  en  rapport  avec  tous  les  clercs 
éminens  de  son  siècle,  contemporain  de  saint  Ber- 
nard ,  do  Pierre-leVénérable  cl  d'Innocent  II ,  d'A- 
beilard  et  de  la  célèbre  abbesse  du  Paraclel,  reflète 
plus  ou  moins  ces  grandes  figures  et  nous  en  révèle 
des  particularités  qui  sans  lui  seraient  restées  in- 
connues. Quelques-unes  même  ne  firent  pas  beau- 
coup d'honneur  à  sa  vanité,  comme  le  témoigne  la 
lettre  restée  sans  réponse  qu'il  écrivit  à  Héioise. 

La  réputation  d'Hcloise  s'était  répandue  dans  tout 
le  royaume,  et  saint  Bernard,  comme  Pierre-le-Vé- 
nérable ,  abbé  de  Cluny  ,  l'avaient  honorée  de  leur 
correspondance  et  de  leur  profonde  estime.  Hugues 
Métel ,  sans  doute  en  qualité  d'adversaire  d'Abci- 
lard,  crut  pouvoir  établir  des  relations  littéraires 
avec  l'abbesse  du  Paraclel ,  dont  il  s'était  déclaré 
zélé  partisan.  Il  lui  écrivit  une  lettre  pleine  des 
éloges  de  son  savoir  cl  de  sa  vertu,  et  après  l'avoir 
exhortée  ù  persévérer  dans  la  voie  du  salut,  il  lui  dit 
son  nom  cl  sa  patrie  ,  ce  qui  prouve  que  c'était  la 
première  fois  qu'il  se  faisait  connaître  à  elle,  et  alors 
pour  lui  faire  voir  cju'il  n'était  pas  indigne  de  son 
estime,  il  l'entretient  des  diffèrens  genres  de  sciences 
auxquels  il  s'était  livré  avant  sa  propre  conversion  , 
et  des  progrès  considérables  que  ,  selon  lui  ,  il  y 
avait  faits.  Après  tous  ces  éloges  que  Hugues  Mélel 
semble  avoir  pris  plaisir  à  partager  équitablcmcnl 
entre  lui-même  et  Héloïse ,  le  chanoine  de  Toul,  ne 
recevant  pas  de  réponse,  écrivit  do  nouveau  force 
romplimens  flalleurs  où  il  se  préoccupe  également 
de  Iui-m6me,  et  donne  à  Héloïse  Pétymologie  du 
nom  de  sa  ville  natale,  dérivée,  selon  lui,  de  Tul- 
lus,  l'un  des  généraux  do  César,  mais  selon  d'au- 
tres, de  Tullus  Hostilius,  roi  do  Rome.  Les  souve- 
nirs do  la  civilisation  romaine  cho/.  les  loltros  du 
moyen  Age  leur  fournissent  souvent  les  otymologios 
les  plus  amu&antcs.  Mais  un  «au  quç  flaion  lut  même 


n'était  pas  très  fort  sur  celle  branche  des  connais- 
sances humaines.  Ce  n'est  donc  pas  une  objection 
à  faire  contre  la  réalité  de  la  science  au  douzième 
siècle;  Hugues  de  Toul,  il  est  vrai,  ne  nous  en 
montre  que  le  côté  factice  ;  il  a  le  clinquant  de  son 
époque  ,  mais  à  côté  se  trouve  l'or  pur  et  k>  trésors 
de  richesses  intellectuelles  qui  se  répandaient  de  la 
France  sur  toute  la  chrétienté  avec  l'éloquence  de 
saint  Bernard.  Les  œuvres  de  Hugues  Métel  portent 
sans  doute  avec  elles  quelques  traits  lumineux,  mais 
elles  serviront  bien  mieux  encore  à  faire  apprécier 
les  ombres  du  tableau.  On  sait  que  M.  le  comte  de 
Montalemberl  en  prépare  depuis  long-temps  les 
couleurs  ,  et  que  le  jour  de  son  exposition  sera  un 
beau  jour  pour  la  science  catholique. 

Saint  Bernard  fut  pour  la  défense  et  la  propaga- 
tion des  dogmes  de  l'Église  ce  que  Godefroy  de 
Bouillon  avait  été  pour  lu  prépondérance  de  ses 
droits  politiques.  Ce  que  celui-ci  avait  fait  par  Té- 
pée ,  l'autre  le  fit  par  la  parole  ;  et  tous  deux  ,  l'un 
dans  la  milice  ecclésiastique,  l'autre  dans  la  milice 
séculière,  furent  d'incomparables  modèles  de  cheva- 
lerie. Celui-ci  fonde  le  royaume  de  Jérusalem,  et 
l'autre  organise  ses  plus  intrépides  défenseurs  dans 
ces  fameilx  templiers  bardén,  comme  îl  le  disait  lui- 
mèttte ,  de  fer  an  dehors  el  de  foi  au  dedan». 

Mais  en  attendant  cette  admirable  vie  de  saint 
Bernard,  achevons  de  faire  connaître  à  nos  lecteurs 
comment  les  œuvres  de  Hugues  Mélel  intéressent 
l'histoire  de  la  science  au  moyen  âge.  Voici  com- 
ment; sur  la  fin  de  ses  jours,  il  raconte  lui-même 
l'histoire  de  ses  éludes  : 

«  Jeune,  autrefois  ,  dil-il ,  j'ai  combattu  sous  les 
enseignes  d'Aristoie  avec  avantage  :  peux  avec  les- 
quels j'entrais  en  lice  ne  manquaient  guère  de  suc- 
comber aux  argumcns  captieux  que  je  leur  propo- 
sais ,  à  moins  d'èlre  extrêmement  sur  leurs  gardes. 
Me  renconlrai-je  avec  des  grammairiens  ;'  la  manière 
dont  j'expliquais  les  règles  de  la  bille  èloculiun 
leur  apprenait  que  je  n'étais  pas  étranger  à  leur  art. 
Parmi  les  rhéteurs  ,  je  m'escrimais  de  mémo  sur  les 
figures  de  la  rhétorique.  Je  faieiais  auMîi  ma  partie 
avec  les  musiciens;  je  calculais  dans  la  compagnie 
des  arithméticiens;  je  mesurais  la  icrrc  avec  les  gèo- 
mètres;  je  m'élevais  aux  cieux  avec  losastronomos, 
j'en  parcourais  la  ta^te  étendue  des  yeux  oi  de 
l'esprit,  j'observais  les  muuveuiens  dcsa6lres,ie 
suivais  les  sept  planètes  dans  leurs  courses  irrégu- 
liéres  autour  du  zodiaque....  Aulicfuis  jo  disputais 
sur  la  nature  et  les  proprieiét  do  l'Jnio...  .Autrefois 
je  faisais  en  esprit  lo  tour  du  monde,  ayant  même 
pénétré  jusqu'à  la  zone  lorrido  on  je  plaçnis  dos 
habilans...  Je  pouvais  en  me  tenant  sur  un  seul 
pied  composer  jui>(|u'à  mille  vers;  je  pouvais  fjire 
des  f  liants  rinios  do  toute  espèce  ;  j'étais  un  élal  de 
dicter  à  trois  copistes  h  ta  foiii  sans  me  troubler... 
Ce  que  je  pouvais  faire  alors  ,  je  ne  lo  puis  mainte- 
nant. » 

La  force  d'esprit  qui  nianquail  à  Hugues  Mélel 
d.ins  un  ;'igo  avancé  ,  M.  de  Forlia  la  ron.sorvo  en- 
core el  y  joint  toute  la  facilité  do  la  louneise  après 
une  carrière  ausji  longue  qu  honorable  i  «l  c'«st  en 


100 


lUJLLETlNvS  IUfU.I()('.I\APHIQUES. 


nltcndanl  qti'il  noti<  donne  son  éiliiion  drf  Avrirns 
Itinéraim  ,  cHic  nous  .ivons  cru  devoir  sipnalcr  à 
nos  Ipclour»  lo  nouvravi  scrricc  qu'il  \ienl  de  rendre 
aux  éliitles  histori(|iies.  R.   T. 


ARCniVFS     CURIEUSES     DE     l'HISTOlRE     DE 
FRA>CE  ,  par  F.  Da^jok  ;  '2'  série,  toini'  viil  (1). 

La  moitié  de  ee  Tolunie  est  remplie  par  Phisloire 
de  la  vie  du  prinre  de  C.ondé,  ou\race  de  Pierre 
Coste  ,  un  des  IraTsilleurs  les  plus  consciencieux  el 
les  plus  inraligables  du  dix-sepli.Wne  siècle;  les  dé- 
tails nu  ine  niinuiieux  dans  lesquels  enlre  cet  écri- 
vain ,  presque  conieriiporain  ,  rendent  son  récit  très 
important  malgré  sa  froideur.  Les  autres  pièces  qui 
suivent  sont  :  la  relation  véritable  du  combat  du 
faubourg  v^ainl-Antoinc  ;  la  relation  «le  la  mort  de 
Monaldesclii  ,  par  le  pire  Lebel  ;  la  lettre  de  lla- 
thieu  MoDireuil ,  contenant  la  relation  du  mariage 
de  Louis  \IV;  les  mémoires  de  Louis  XIV;  et  enlin 
les  portraits  de  la  cour,  un  des  documens  les  plus 
rares  et  les  moins  connus,  (|ui  forme  comme  une 
introduction  familière  à  Tbistoire  de  ce  grand  règne, 
en  faisant  connaître  les  principaux  personnages  de 
la  rour  au  trmps  où  Lonis  XIV  commença  de  diri- 
ger lui-même  son  gouvernement.  E.  D. 


ANNAL!  PELLE  SCIENZE  RELIGIOSE  corapilali 
dalP  ab.  Ant.  De  Luca  in  Roma  ,  via  dellc  Con- 
verlile  al  corso  ,  n"  20.  —  IS  paoH  pour  G  mois. 

IV"  22.  —  Janvier  et  février. 

I.  Manuel  de  Vllittnire  du  Moyen  Age  ,  Af^n\% 
la  décadence  de  Pempiro  d'Occident  jusqu'à  la  mort 
de  Charlemagne,  de  Modher,  par  le  marcpiis  Antici. 

II.  Histnire  de  fa  Philoêophie  aUemamlc,  depuis 
I.eibnitz  jusqu'à  Ilégel  ,  par  le  baron  Berchou  de 
Penhoen  (4'  art.) ,  par  L.  Bonelli. 

III.  Vie  du  jeune  Égyptien  Àbulcher  Bitcarrah  , 
élève  du  collège  l'rbain  de  la  Propagande,  par  le 
P.  Bresciani. 

IV.  Origines  bibliques,  ou  Rcrhercbes  sur  l'his- 
toire primitive,  par  Carie  Tilitone  Beke  (l'f  art.) , 
par  le  P.  Oliviéri. 

V.  La  Primauté  du  Souverain  Pnnlifr  prouvée 
par  «les  documens  tirés  de  Phistoire  d'Arménie  ,  par 
Ed.  Ilormuz. 

VI.  PrTlectinnes  hist.  erclesiaslicœ ,  itc,  par 
Z.-B.  Palma  ;  Pauli  del  signore,  Instilutiones  Ms- 
toricœ  eccletiasticœ  oovi  T.  cum  nolis  Vicenlii  Tiz- 
zani  (2' art.),  par  Bini. 

Appendice.  —  Séance  de  l'Académie  de  la  Reli- 
gion. —  Le  caiboliri^me  à  rCniveriitc  d'Oxford. 
—  Le  focinianismf  en  Angleterre.  —  Le  catholi- 
cisme el  le   système  pénitentiaire.   —  Progrès  du 

(Il  Paris,  chez  Blancbcl ,  rue  Saini-lhuradS-du- 
LouTrc  ,  26. 


rationalisme  et  do  l'impiété  en  Allemagne.  —  Té- 
moigniigo  des  Pères  arméniens  sur  la  confession  , 
rcxlrème-onction  ,  le  ruilo  dos  saints  ,  le  purga- 
toire ,  etc.  —  Nécrologie.  —  Missionnaire  martyr  , 
Fra.  (îuadagni.  —  Bibliographie  de  Pllalie ,  la 
France  ,  etc. 

N«  25.  —  Mars  el  avril. 

I.  Sur  la  Vie  de  Jésus  du  doct.  Slraosa  (t*^'  art.) , 
par  l'abbé  de  Luca. 

II.  Origines  bibliques,  ou  Recherches  sur  l'his- 
toire primitive,  par  Carie  Tilstone  Beke  (2' art.), 
par  le  P.  Oliviéri. 

III.  Principes  de  la  Philosophie  de  l'Histoire, 
de  M.  l'abbé  Frère. 

IV.  Sur  le  projet  d'une  nouvelle  Bible  polyglotte, 
par  G.  Brunati. 

V.  Sur  la  Gloire  que  les  martyrs  ont  procurée  d 
Rome  ,  par  Pianciani. 

VI.  Sur  Vhisloire  de  la  Chute  de  l'Empire  romain 
de  M.  de  Sismondi ,  par  Pianciani. 

Appendice.  —  Décrets  do  la  congrégation  de  l'In- 
dex. —  Nécrologie  de  M.  le  curé  Culla.  —  Biblio- 
graphie. 

W"   25.  —  Mai  et  juin. 

I.  La  Vie  de  Jésus  examinée  sous  le  rapport  cri- 
tique, par  le  D.  Strauss  '^2*'  art.),  traduit  de  l'anglais 
par  Tabbo  L.  Luca. 

III.  Essai  sur  la  Cosmogonie  égyptienne,  par 
le  P.  Pianciani ,  de  la  compag.  de  Jésas. 

III.  OKuvres  posthumes  du  Rév.  Richard  P. 
Froude,  de  PUniversilé  d'Oxford,  par  le  D.  Wise- 
man. 

IV.  Dissertation  sur  Véloquence  sacrée  du  P.An- 
tonio Anienoro,  par  Louis  Marchelti. 

Appendice.  —  Nécrologie  el  notices  bibliogra- 
phiques. 

N"  2o.  — Juillet  et  août. 

I.  Méthode  philosophiro-lhenlngique  ,  ou  Théo- 
rèmes sur  la  certitude  en  logique  et  en  morale  con- 
tre le  rationalisme  ou  l'individiialismo  philosophi- 
que et  ibèologique ,  ouvrage  du  professeur  I).  Ni- 
colo  Daneri ,  par  F.  B. 

II.  La  veuve  Woolfray  contre  le  vicaire  de  Caris- 
brooke ,  ou  de  la  Prière  pour  les  morts  ;  ouvrage  du 
docteur  Lingard  ,  par  G.  Mazio  dclle  C.  di  J. 

III.  Biographie  de  Fra  Paiilo  Sarpi ,  théologien 
et  consultour  d'état  de  la  république  de  Venise,  ou- 
Arage  de  A.  Bianchi  Giovini .  par  J.-B.  Palma. 

Appendice.  —  Allocution  de  sa  sainteté  Grégoire 

XVI  dans  le  consistoire  du  »  juillet  IC'i).  —  Notices 

scientifiques   religieuses  de  Ronio,  de  Naples,  etc. 

Notices    bibliographiques    do     l'Italie ,    do    la 

France ,  etc. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPPUQUES. 


161 


NOUVELLE  GRAMMAIRE  FRANÇAISE  SLMPLI- 

FIÉE  ,  élémentaire  et  complète  ,  ou  l'art  d'appren- 
dre et  d'enseigner  la  grammaire  française,  conte- 
nant des  méthodes  et  des  parties  entièrement  nou- 
Telles ,  des  exercices  gradués  d'analyses  ,  un  précis 
de  la  philosophie  des  langues  ,  une  théorie  de  la 
conjugaison  qui  offre  en  quelques  pages  la  lexigra- 
phie  de  tous  les  verbes  français  tant  réguliers  qu'ir- 
réguliers,  par  M.  (Jlevras,  auteur  d'un  nouveau 
Cours  de  Géographie  ancienne  et  moderne  compa- 
rée*,  ouvrage  adopté  par  rUniversité.  1  toI.  in-12; 
à  Paris  ,  chez  Belin-Mandar,  rue  Christine  ,  n"  a. 
Prix  :  1  fr. 

C'est  avec  satisfaction  que  nous  avons  parcouru 
la  grammaire  de  M.  Queyras;  elle  nous  a  paru  rédi- 
gée avec  sagesse  ,  et  remarquable  surtout  par  la 
clarté  des  régies,  le  nouvel  ordre  qui  a  été  établi 
entre  elles,  les  exemples  qui  les  confirment  ou  les 
éclaircissent  ;  elle  peut  remplacer  avec  avantage 
l'incomplet  abrégé  de  Lhomond ,  et  même  celle  de 
MM.  Noèl  et  Cbapsal. 


DANTE  ET  LA  PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  AU 
XIII«  SIÈCLE ,  par  A.  F.  Oz\nam  ,  docteur  en 
droit,  docteur  ès-leltres.  —  1  vol.  in-8'  de  plus 
de  400  pages.  Prix  :  o  fr.  îiO.  Paris ,  Debécourt  ; 
Périsse.  Lyon,  Périsse  ;  Giberlon  et  lirun. 

But  de  l'ouvrage  :  faire  connaître  Dante  comme 
représentant  la  grande  école  catholique  du  treizième 
siècle,  par  conséquent  établir  l'orthodoxie  de  ce 
beau  génie  que  l'hérésie  et  le  rationalisme  ont  voulu 
nous  disputer.  —  Faire  connaître  la  philosophie  des 
grands  docteurs  dont  il  fut  le  représentant.  —  Une 
série  d'extraits  de  saint  Bunaventure,  de  saint  Tho- 
mas ,  d'Albert-le-Grand  et  de  Roger  Bacon,  traduits 
et  rassemblés  de  manière  à  former  un  tableau  com- 
plet de  leur  doctrine  et  à  faciliter  l'intelligence  de 
leurs  ouvra^jes. 

Tel  est  le  plan  réalisé  dans  cet  ouvrage  parM.Oza- 
uam. 


LA  BIBLE.  —  LES  PÈRES  DE  L  ÉGLISE.   —   LA 
RAISON  DD  CHRISTIANISME. 

Voilà  en  trois  ouvrages  une  belle  succession  de 
Tails  et  d'idées  !  C'est  l'histoire  complète  de  la  vérité 
révélée  depuis  la  création  du  monde  jusqu'à  nos 
jours.  L'Aniien-Toslument  contient  la  rcvclalion 
d'Adam  et  la  révélation  de  Moïse  ,  lo  dogme  de  l'u- 
nité de  Diou  conservé  par  les  patriarches  et  par  les 
grands-prètrcs  de  Tanciennc  loi.  Le  Nouveau-Tes- 
tanient  nous  offre  la  continuation  el  le  coinplcniont 
de  la  révélation  dans  la  mission  de  J.-C.  sur  la  terre. 
L'Évangile  est  substitué  à  la  loi  de  Moiso,  et  le 
puntificat  de  Pierre  et  do  ses  surcesseurs  aux 
grauds-prétros  de  Jérusalem.  H  y  a  un  ordre  nou- 
veau, UQ  nouvel  eobei^joeuienl,  uais  il  u'y  a  qu'une 


tradition  et  qu'une  histoire.  Ainsi  ce  litre  double, 
qu'on  appelle  la  Bible,  porte  la  trace  de  plusieurs 
époques  el  de  plusieurs  mains;  mais  il  n'a  évidem- 
ment qu'un  esprit  et  qo'un  auteur. 

Le  christianisme  s'établit  sous  la  miraculeuse  in- 
lluence  et  par  le  témoignage  des  apôtres.  Les  vérités 
de  la  religion  révélée  sont  enseignées  par  toute  la 
terre  connue.  Aux  apôtres  succèdent  comme  insti- 
teurs  du  genre  humain  les  Pèreà  de  l  Église ,  les 
plus  grands  génies  des  premiers  temps  de  l'ère  chré- 
tienne, dont  le  consentement  unanime  forme  la  plus 
grande  autorité  humaine  en  faveur  des  dogmes  con- 
tre rhérésie.  La  souveraineté  de  la  loi  de  J.-C.  est 
fondée;  les  Pères  en  sont  les  interprètes  dans  les 
conciles  ,  dans  leurs  écrits,  afin  qu'elle  se  conserve 
pure  el  inaltérable,  et  que  les  faux  systèmes  et  les 
erreurs  ne  puissent  prévaloir  contre  ces  augustes 
témoignages  placés  près  du  berceau  du  christia- 
nisme. 

Cependant  après  quinze  siècles  d'unité  el  de 
triomphes,  une  déplorable  scission  démembre  l'E- 
glise universelle.  La  divinité  de  Jésus-Christ  ne  cesse 
pas  d'être  reconnue,  mais  l'orgueil  et  l'esprit  de 
révolte  entraînent  de  hardis  novateurs,  l'hérésie  el 
le  schisme  s'introduisent  dans  la  chrétienté ,  les 
sectes  engendrent  les  sectes;  el,  selon  la  loi  qui 
condamne  à  la  confusion  toute  œuvre  de  la  raison 
individuelle  ,  le  protestantisme  enfante  la  philoso- 
phie du  dix-huitième  siècle.  Les  partisans  des  er- 
reurs de  Luther  et  de  Calvin  ,  les  Juifs  opiniâtres 
dans  leur  aveuglement  sont  attaqués  à  leur  tour  ; 
c'est  la  divinité  de  Jésus-Christ,  c'est  l'àme,  c'est 
Dieu  lui-même  qui  sont  contestés  et  niés  par  les 
déistes,  les  panthéistes,  les  matérialistes  et  les 
athées. 

Dieu  permit  alors  que ,  comme  au  temps  des  con  - 
troverses  avec  les  philosophes  de  l'antiquité  el  des 
persécutions  sous  les  empereurs  romains,  il  s'èlevii 
des  génies  supérieurs  pour  rendre  hommage  en  fa- 
veur de  la  vérité  et  confondre  l'erreur.  L'élévation 
de  ces  hommes  de  lumière  bien  au-iiessus  des  dé- 
tracteurs de  la  mission  de  Jèsus-Christ ,  el  des  ma- 
térialistes et  des  athées,  est  un  signe  évident  de  la 
protection  divine  el  do  la  volonté  suprême  qui  veut 
maintenir  ce  qu'elle  a  établi.  Quand  des  intelligences 
telles  que  Nev^ton  ,  Bacon  ,  Leibnitz  ,  Euler,  Coper- 
nic, Descaries,  Mallebranche,  Pascal,  ErsWioe.  etc., 
déclarent  que  le  christianisme  satisfait  leur  raison  , 
que  la  mission  divine  du  fils  de  Marie  leur  est  dé- 
montrée, que  les  preuves  de  la  révélation  sont 
aussi  ôvidcnles  pour  eux  que  les  vérités  de  la  phy- 
sique el  des  mathématiques;  l'orgueil  est  humilié  , 
l'erreur  est  confondue;  on  croit  voir  les  archanges 
du  Très  Haut  clM!.>anl  devant  eux  les  anges  ré- 
voltés. 

Tels  sont  les  trésors  de  la  sageMe  divine  el  de  la 
sagesse  humaine  que  M.  de  Genoude  a  mis  en  lu- 
mii-ro.  pour  comprendre  sou  plan,  il  faut  envi>ai;er, 
comme  il  l'a  fait ,  l'éUl  des  esprits  ,  faibles  et  dés- 
armés devant  les  objections  ,  l'ignorance,  chei  les 
^Miis  du  monde  ,  des  >ainles  Écritures  ,  des  ouvra- 
ges dci  Perci  et  des  yriodi  IciuoiuQJg^i  oblenus  tu 


iri 


RîT[,ij-:TrNS  r.TnLiof.nAPTiTQURs. 


fdvoiir  do  la  vraie  rcliijion  par  île»  lioiniius  l«'s  plui 
^ininens  ilanii  la  srienre. 

La  raussp  pliilosophit'  cl  l'inrr^iliilil^  en  a>ai»'nl 
protilé  pour  falsilier  el  altérer  les  lexle^  ,  .supposer 
(les  faits  et  des  opinions  ,  suppriintr  dans  les  au- 
teurs ro  qui  «'tail  favorablu  A  la  reli;',"i(»n  ,  conslruiro 
lout  un  «■'(lifice  d'illusions  el  ilc  iiioiisonjje»  pour  y 
enlern>er  la  crédule  ignoranre  du  sioclo, 

(lo  plan  n'a  que  Irop  bien  réussi.  M.  de  (Jonouile 
a  entrepris  de  le  renverser  en  réunissant  dans  un 
seul  foyer  tons  les  rayons  do  lumière  épar>  «lan»  les 
livres,  en  présentant  dans  notre  langue,  devenue 
universelle  ,  dans  cette  lan(^ue  dont  la  philosophie 
du  dix-luiiliéme  siècle  s'était  fait  un  instrument  si 
puissant,  toutes  les  vérités  ,  toutes  les  preuves  do  la 
reli[;ion. 

C'est  dans  cet  esprit  el  dans  ce  but  ((u'il  a  traduit 
la  Bible,  jusiiuclà  défigurée  par  Tliérésie  el  Pincré- 
dulilé  ,  ou  déshonorée  par  des  traductions  serviles 
el  sans  dijîuilé  ,  dans  un  langage  pou  digne  de  la 
majesté  des  livres  saint».  Se  pénétrant  du  génie  des 
temps  anciens  ,  il  a  transporté  l'ancien  et  le  nou- 
veau Testament  dans  une  verbion  fidèle  ,  mais  élé- 
gante ,  pure  el  poétique.  Le  clergé  et  les  gens  du 
monde  ont  accueilli  avec  une  faveur  marquée  ce 
travail  qui  a  ou  ([uatre  éditions  cl  un  grand  nombre 
de  réimpressions  dans  tous  les  formats.  La  qua- 
trième édition  in-4>,  dont  deux  volumes  ont  paru  , 
est  plus  particulièrement  destinée  au  clergé.  Elle 
renferme  le  texte  de  la  Vuli-ate  ,  avec  la  traduction 
en  regard  et  les  commentaires  des  plus  savans  in- 
terprètes de  l'Écriture.  Les  différences  du  texte  hè- 
Lreu  el  des  Septante  sont  indiquées  au  bas  des  pa- 
ges. La  Bible  a  été  enfin  traduite  non  seulement 
d'une  manière  digne  d'elle  ,  mais  encore  do  telle 
sorte  qu'il  n'y  aura  plus  lieu  désormais  à  ces  auda- 
cieuses dcliguralions  par  lesquelles  rimpièlo  égarait 
la  faiblosbO. 

Los  Pères  avaient  été  souvent  les  objets  de  pa- 
reilles fraudes.  Leurs  écrits  épars  dans  les  biblio- 
thèques et  restés  pour  un  cerlain  nombre  sans  corps 
do  traduction  ,  se  prêtaient  à  ces  inlitlelités  ;  on  leur 
faisait  dire  ce  qu'ils  n'avaient  jamais  exprimé,  ou 
bien  ,  au  moyen  de  passages  tronciués  «i  séparés  de 
Tonsemble,  on  présentait  leur  penî,ée  sou.  un  faux 
jour,  .\in3i  ont  agi  les  Ijuteurs  d'Iiérèsio  en  atta- 
(luanl  certains  dogmes  ,  el  ceux  do  rmcrèdulilè  on 
attaquant  la  religion  tout  entière.  M.  de  Genoude  a 
pr»  >idé  à  la  traduction   de  ces  immortels  ouvrages. 

Il  entrait  dans  le  plan  de  M.  de  fienoude  do  mon- 
trer que  les  dogme»  professés  el  conservés  par  TK- 
glise  cailiolique  sout  ceux  qui  ont  été  professés  et 
enseignés  par  les  coopératours  et  les  disciples  im- 
médiats dos  apôtres;  que  ce  sont  les  Pères  des  pre- 
miers siècles  qui  ont  formé  en  corps  do  science 
la  vèrilè  catholique;  que,  depuis  IB()0  ans,  rien 
n'en  a  été  retranché  ,  rien  n'y  a  été  ajouté  ,  el  que 
par  conséquent  la  foi  p<it  restée  aussi  î'uro  qu'elle  h; 
fut  à  sa  source. 

L'auleur  a  donr  réuni  les  écrils  dos  Pères  dos 
deux  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne  ol  «l  en  a 
publié  en  fraoçai»  »"«  traduction  élégante  €i  lidèlç. 


iMusieurs  sont  enllèroracnt  nouveaux  dans  notre 
langue,  surtout  parmi  les  Pères  qui  avaient  écrit 
dans  ridiomo  groc. 

1.0-^  cin(|  volumes  qui  ont  été  publiés  coropronneni 
saint  Ignace,  saint  Polycarpc,  saint  Justin,  Talien, 
Athénagore,  saint  Théophile,  Hormias,  saint  Iré- 
neo,  Minucius  Félix,  saint  (.Uémenl  d'Aluxandrie. 
L'autour  a  dû  so  borner  pour  le  moment  aux  deux 
premiers  siècles  de  rE'jli&e.  Celle  tâche  sufiisuil  ù 
son  but,  qui  était  de  montrer  cl  de  faire  loucher  les 
premières  assises  dos  fundemens  de  U  foi.  Kspèrona 
que  des  circonstances  plus  favorables  aux  grandes 
entreprises  lui  permettront  de  compléter  celle  œu- 
vre. Toutefois  le  clergé  ol  les  hommes  d'études  sé- 
rieuses possètlonl  dans  cette  collection  la  parlio  ta 
plus  précieuse  des  trésors  de  la  foi  cailioli(jue.  Ajou- 
tons que  cette  traduction  est  accompagnée  dhin  dis- 
cours préliminaire,  de  tableaux  historiques  sur  les 
premiers  siècles  de  TKglise  et  de  notices  sur  les 
Pères,  dont  l'ensemble  offre  le  tableau  complet  des 
conquêtes  et  de  rétablissement  du  christianisme. 

Il  appartient  à  M.  de  (ienoude  ;  dans  la  Rnigon 
du  Christianisme,  une  grande  el  noble  pensée. Tous 
ces  beaux  témoignages  qu'il  a  réunis  ressemblent  à 
une  armée  brillante  el  régulière  opposée  à  la  troupe 
obscure  el  confuse  des  sophistes.  C'est  véritable- 
ment un  trait  de  lumière  que  l'idée  de  rassembler 
ainsi  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  cminent  dans  la  phi- 
losophie, les  sciences  physiques  et  mathématiques  , 
la  litlôraturo,  la  jurisprudence  et  la  politique,  pour 
confondre  l'erreur  et  le  scepticisme.  Rien  n'est  plus 
frappant  pour  l'esprit,  rien  n'est  plus  décisif  pour 
la  raison  que  celte  proclamation  de  la  vérité  du 
christianisme  par  tout  ce  dont  le  monde  intelligent 
eslime  les  œuvres,  admire  le  génie,  honore  les  ver- 
tus. II  n'esl  pas  un  porc  de  famille  qui  ne  puisse 
prévenir  ou  dissiper  les  doutes  de  son  flis  en  lui 
donnant  ce  livre  à  lire.  Indépendamment  do  la  force 
de  la  logique,  de  la  puissance  du  raisonnement, 
Porgucil  de  l'homme  est  abattu  par  l'éclat  do  tous 
(OS  noms ,  el  la  raison  se  soumet  avec  plus  de  do- 
cilité à  ce  que  tant  d'esprits  élevés  ont  admis  après 
examen. 

Pou  d'ouvrages  ont  eu  un  pareil  succès.  La  pre- 
mière édition,  quoi(|ue  très  volumineuse  ,  a  été  ra- 
piclement  épuisée.  Dans  riiitèrèt  do  la  religion , 
lU.  do  Gonoudo  a  resserré  celte  publication  en  trois 
volumes  compacts,  pour  en  rendre  l'acquisition  plus 
facile.  Cette  secomle  édition  n'a  pas  été  moins  re- 
cherchée que  la  preiiiièro.  Les  plus  heureux  effets 
ont  suivi  celle  imporianio  publication.  On  peut  dire 
littéralement  que  la  lumière  s'est  faite,  car  la  philo- 
sophie du  (lix-huilièine  .<.iecle  l'avait  soi{',nousemenl 
cachée  jus(|ues-là  ;  dans  des  œuvres  publiées  comme 
complètes,  les  traducteurs  et  éditeurs  avaient  omis 
à  dessein  les  témoignages  favorables  au  christia- 
nisme. Au»si  les  atla(|ues  contre  le  culholicti>me 
sont-ellei  devenues  plus  rares  cl  moins  hardies; 
Ifs  conversions  ont  elé  bien  plus  nombreuses  ,  et 
rauroro  de  meilleurs  jours  a  lui  pour  la  religion. 

Lu  Bible,  /e.s  Pirei,  la  liaison  du  Chritlidnisiiief 
voilà  rhl»loirr,  la  duclrine  et  la  llKéralure  de  la  lui 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


163 


calholique.  Nops  avoos  enGn  dans  Dolre  langue  le 
contrepoison  el  Tanlidole  de  tanl  de  funesles  écrits 
produits  par  Tirréligion.  Ainsi  le  dix-neuvième  siè- 
cle guérit  les  maui^  enfantés  par  le  di\-buiiiémc. 
Rendons  grâces  à  M.  de  Genoude  de  son  courageux 


et  persévérant  concours,  depuis  Yiogtcioq  ans,  à 
l'œuvre  de  la  régénération  sociale.  Le  cercle  des 
erreurs  a  été  parcouru  j  nous  rentrons  dans  celui 
de  la  vérité.  (Sapia,  éditeur.) 


LIBRAIRIE  DE  LA  GAZETTE  DE  IRAME^ 

Rue  du  Doyenné  ,  12  ,  et  rue  de  Sèvres ,  IG. 


RELIGION. 


OUVRAGES  PUBLIES  PAR  M.  DE  GENOUDE. 


LES  PERES  DES  DEUX  PREMIERS  SIECLES  DE 
L'ÉGLISE.  Dédiés  à  Monseigneur  l'A  relie  vèque  de 
Paris.  L'n  vol.  in-&-,  sur  beau  papier  cavalier.  7  fr. 
le  volume. 

Ces  cinq  volumes  comprennent  les  Pères  des  deux 
premiers  siècles  de  TÉglise  ,  et  constalent  que  tout 
ce  que  nous  croyons  aujourd'hui,  a  été  cru  à  l'ori- 
gine du  Christianisme  ,  et  que  tous  les  dogmes  ca- 
tholiques sont  d^origine  apostolique. 

Le  sixième  volume ,  comprenant  Touvrage  de 
Teriullien  contre  Alarcion  ,  sera  bieulùl  mis  sous 
presse. 

LA  BIBLE  ,  r.  Tol.  in-8'>.  —  18  fr.  —  La  traduc- 
tion française  s«uleraenl ,  sans  notes  el  sans  la  Vul- 
gate. 


L'IMITATION  DE  JÉSUS-CHRIST  avec  Eocadre- 
raens.  Lettres  ornées  el  douze  Gravures.  Belle  édi- 
tion. —  Prix  :  G  francs. 


LA  BIBLE.  Quatrième  édition.  Avec  celle  épi- 
graphe de  ISewton  : 

«  Aucune  histoire  profane  quelconque 
ne  présente  un  caractère  plus  au- 
thentique que  la  Bible.  » 

Cinq  volumes  in-4",  i  mprimés  sur  deux  colonnes , 
avec  le  texte  en  regard  de  la  traduction,  et  avec  des 
Dissertations  et  dos  Commentaires;  une  Carte  géo- 
graphique et  des  Gravures  seront  joiuies  au  dernier 
volume.  Prix  du  volume  :  iO  francs. 
Le  troisième  volume  est  en  vente  ;  le  quatrième  est 
sous  presse. 

M.  de  Genoude  a  relouché  sa  traduction  avec  le 
plus  grand  soin  et  a  beaucoup  ajouté  aux  notes  de 
sa  première  édition.  Cet  ouvrage  est  dédié  au  clergé 
de  France. 

On  trouve  dans  cette  édition  des  réponses  à  toutes 
les  objections  cl  des  éclaircisscmons  do  toutes  les 
difficultés.  Les  quatre  premiers  volumes  contien- 
dront tout  Pi\ncien-Testamenl;  le  cinquième  tout 
le  Nouveau-Testament. 


LA  RAISON  DU  CHRISTIANISME  ou  Preuves  de 

la  vérilé  de  la  Religion  .  tirées  des  plus  grands 
hommes  de  la  France ,  de  l'Angleterre  et  de  l'Alle- 
magne. 

Nouvelle  édition  ,  augmentée  de  plusieurs  articles 
importaus.  Avec  cette  épigraphe  de  Bacon  : 

«  Un  pied  de  science  éloigne  de  la  religion  ; 
beaucoup  de  science  y  ramène.  » 

Trois  vol.  in-4'^ ,  sur  deux  colonnes. 

Cinq  cents  personnages  ,  tous  illustres  dans  les 
sciences,  dans  les  lettres  et  dans  les  arts  drpuis 
trois  siècles  ,  et  qui  ont  grandi  par  la  controverse 
même ,  confessent  dans  ce  livre  la  Divinité  de  J.-C. 
Prix  :  r.O  fr. 

(La  première  édition  formait  12  vol.  in-8'\) 

L'Introuuctiun  à  la  Raison  du  Ciiristianisme,  ou 
Exposition  du  Dogme  catholique  ,  ouvrage  auquel 
.M.  de  (ienuude  travaille  depuis  quatre  au»  ,  va 
bicnlùt  paraitio.  Un  vol.  \n-ll^  de  oOO  pages. 


Pour  faire  suite  à  la  Raison  du  Christianisme  : 

WISEMAN  ,  ou  DES  RAPPORTS  ^JUI  EXISTENT 
ENTRE  LES  SCIENCES  ET  LA  RELKilON, discours 
prononcés  enir..*!.;  par  M.W  isema".  prini-ipal  du  col- 
lège anglais  et  professeur  de  lUniversité  de  Rome; 
avec  notes,  explication»,  caries  et  planches.  — 2  vol. 
in-a.  Prix  13  fr.  —  Celle  édition  sera  bientôt 
épuisée. 

MAI.LEBRANCHE,  publié  par  MM.  m  Gbnoudb 
et  UK  I.oi'Ri>orKi\  .  avec  une  Introduction  et  un 
Discours  préliminaire. 

La  philosopliii*  d«'  Malltbranche  fil  la  plus  haute 
expression  de  l'inielligence  humaine. 

2  volumes  grand  in-4''  wr  deux  colonnes.— Prix 
20  fr. 

La  dernière  Wilion ,  fort  rare  ,  de  ce  grand  écri- 
vain ,  f<Hine  4oute.v»Un>es  in-12. 


1()4 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


POLITIQUE. 

LA  RESTAI  RATION  DE  LA  SOCIÉTÉ  FRAN- 
C.AISK  .  par  M.  Vk  LolhduijKix  ,  un  vol.  in  !l.  — 
Pnv  1  fr. 

Cei  iiuvrage  eipose  avec  une  grande  lucidité  lous 
les  principes  politiques  de  la  Gazette  de  France. 


DISCOURS  prououcéâ  devant  la  Cour  d'assises  par 
M.  UK  Gbnouue  ,  en  11131,  la.Vi,  lH3r,  et  1831. 

Ou  y  a  joint  le  dernier  discours  prononcé  en  lU3i) 
pour  la  défense  de  la  tia-.eltc  de  /«'raHce.— Brochure 
ia-!{.  —  Prix  2  Ir. 

LA  RAISON  MONARCHIQUE  ,  par  MM.  dk  Gb- 

M)ri»K  el  i>K  LoiRUOiEix.    —  Un  volume   in-8. — 
Prix  ;i  fr. 

Ce  Tohinie  contient  les  opinions  des  hommes  les 
plus  éniinens  du  clergé  de  France  sur  les  princi- 
pales questions  de  la  politique. 


DE  LA  VÉRITÉ  IMVERSELLE,  pour  servir 
d'Iutroducliou  à  la  IMiilosophie  du  Verbe,  par  M.  dk 
Loi  RDOUEix.  --  Un  Tol,  in-8.  —  Prix  7  fr. 

On  sait  que  cet  ouvrage  prouve  celte  belle  pensée 
de  d'Aguesseau  ,  «  que  la  meilleure  philosophie  est 
la  religion.  » 

E  CO^CILllS    TOTIUS   ORBIS  CURISTIAMS    ex- 

cerpta  historica  et  dograatica  collegil ,  edidil  et 
adiiotavit  Ludov.  de  Mas  Latrie,  e  regia  diplo- 
malica  schola  Paris.  Accedunt  Geographia;  epi- 
scopalis  breviariuni  et  syllabi  conciliorum  quam 
plurimi  tam  alphabelici  quam  thronologici  nec 
«on  geographici ,  explenlur  glossario  verborum 
roedi%  et  intima:  lalinitalis,  et  indice  rerum  om- 
nium locuplelissimo.  — Parent-Desbarres,  éditeur 
de  la  Collection  desSS.  Pères,  etc.,  rue  de  Seine- 
Saint  Germain  ,  18  ,  à  Paris. 

L'histoire  ecclésiastique  ,  qui ,  pendant  le  moyen 
âge  ,  est  rbistoirc  politique  de  toutes  les  nations 
chrétiennes;  les  bienfaits  de  l'Église  lors  de  l'inva- 
sion des  Barbares  et  durant  les  désordres  de  la  féo- 
dalité ,  quand  seule  elle  défendait  le  peuple  contre 
les  violences  des  seigneurs  ;  la  persistance  des  su- 
perstitions du  paganisme  romain  el  du  polythéisme 
des  peuples  barbares  qu'elle  eut  tant  de  peine  à  dé- 
truire- les  hérésies  nombreuses  contre  lesquelles 
elle  eut  si  long-temps  ù  lutter;  l'état  dci  personnes 
et  des  terres;  l'histoire  des  institutions  judiciaires 
des  diverses  époques,  toutes  ces  importantes  ques- 
tions dépendant  également  de  l'biitoire  civile  et  de 
l  histoire  ecdioiastique,  trouvent  dans  les  conciles 
de  nombreux  el  authentiques  documens. 

Un  rencontre  au>*i  dans  les  (ianons  des  textes 
fort  curieux  pour  les  sujets  qui  paraissent  le  plus 
étrangers  aux  décisions  ordinaires  des  ronriles,  tels 
que  la  géographie  de  la  basse  antiquité  et  du  moyen 

dge,  l'archUccluru  clircliviiue ,  U  Dumidoialiquc 


l'histoire  des  costumes,  du  commerce,  de  la  litté- 
rature ,  etc.,  etc. 

Quant  aux  objets  de  dogme  et  de  discipline  ec- 
clésiastique ,  on  sait  que  les  rfianons  des  conciles 
soni  des  autorités  que  rien  ne  peut  suppléer. 
l\l.  l'abbé  Caillau  a  bien  voulu  se  charger  de  revoir 
celle  partie  si  importante  et  si  délicate  du  travail 
que  nous  annonçons  aujourd'hui. 

1-es  llislurica  cxcorpla  (!)  renfermeront  tout  ce 
qui  se  rapporte  à  ces  questions  nombreubcs  et  di- 
verses (|ue  nous  venons  d'énumérer  ,  en  reprodui- 
sant le  texte  latin  de  tous  les  Canons  des  conciles  de 
tous  tes  pays ,  utiles  aux  éludes  ecclésiastiques  et 
historiques.  Une  courte  Notice,  en  français  ,  indi- 
quera sommairemeut  rhistori(|ue  du  concile,  en 
faisant  connaître  son  objet  et  ses  résultats  ;  des  notes 
explicatives  seront  jointes  quelquefois  aux  Canons. 

L'ouvrage  sera  terminé  par  un  Index  chronologi- 
que de  tous  les  conciles  ,  des  Index  particuliers  des 
conciles  de  chaque  pays, un  Glossaire  des  mots  de  la 
basse  latinité,  et  uneTable  très  détaillée  des  matières. 

A  une  époque  où  les  études  historiques  jouissent 
d'une  si  grande  faveur,  et  quand  ,  d'un  autre  côté, 
il  est  devenu  presque  impossible  de  se  procurer 
dans  le  commerce  une  bonne  collection  des  Conciles, 
il  est  permis  d'espérer  que  cette  Collection  choisie 
sera  bien  accueillie  du  clergé  el  du  public  savant. 


CHRONOLOGIE  HISTORIQUE  DES  PAPES,  DES 
CONCILES  GÉNÉRAUX  ET  DES  CONCILES  DE 
FRANCE  ,  par  M.  Louis  de  Mas  Latrie.  Un  vol.  grand 
in-8^,  orné  du  portrait  gravé  de  S.  S.  Grégoire  XVI. 
li"^  édition.  Prix  :  7  fr.  110  c. 

Avec  les  lioG  portraits  lithographies  des  Papes  de- 
puis saint  Pierre  jusqu'à  nos  jours,  sur  une  feuille 
de  vélin  grand-colombier.  Prix  :  12  fr. 


BONTÉ  ET  GRANDELK  DE  DIEU,  manifestées 
par  ses  œuvres  ,  ou  Entreliens  sur  la  beauté  de 
la  nature  ,  offerts  à  l'enfance  ,  par  mademoiselle 
de  Flauubkuuics.  Seconde  édition  ,  revue  et  aug- 
mentée ,  à  Paris ,  chez  Eymery  ,  quai  Voltaire  , 
N"  Lî. 

C'est  une  bonne  fortune  que  de  pouvoir  parler 
d'un  livre  que  l'on  peut  offrir  aux  cnfans  sans  crain- 
se  mêle  aux  enseignemens  qui  y  sont  consignés  ;  et 
c'est  ce  que  nous  pouvons  dire  du  livre  que  nous 
dro  qu'aucune  doctrine  contre  la  foi  ouïes  mœurs 
annonçons  ici.  L'histoire  de  la  création  ,  les  diffé- 
rens  phénomènes  de  la  nature  y  sont  exposés  avec 
clarté,  simplicité,  et  souvent  accompagnées  d'his- 
toires, «le  descripiioMS  en  prose  et  en  vers,  qui  dé- 
notent chez  mademoiselle  Flaugergues  un  beau  ta- 
lent de  style,  comme  le  fond  du  lirre  annonce 
beaucoup  d'instruction  ,  et  surtout  une  instruction 
chrétienne. 

(i)  Cette  rolleclion  des  conciles  ,  compleiuent  in- 
dispensable de  la  rolleclion  latine  des  Pères ,  sera 
publiée  dans  le  même  format  el  aux  mêmes  condi- 
tions, et  sera  roiiipo>ee  de  iî  à  10  volumes.  On  soii- 
srrii  dés  ce  jour  chez  M.  Paient-Desbarres ,  rue  de 
bciue-Sl.-Geriuam ,  it;. 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


JL .Al.. ■!..■:  .*■■- 


ê^i\mi$  ê>^çnU$. 


COURS  DÉCO?^OMIE  SOCIA.LE. 


QUATORZIÈME   LEÇON   (1). 

La  France  sociale  unitaire  et  la  France 
sociale  catholique  sont  simples  et  nor- 
males parce  qu'elles  impliquent  chez 
tous  les  associes  une  sociabilité  uni- 
forme. En  effet,  unitaires  ou  catholi- 
ques ,  concentrés  en  un  seul  peuple ,  sous 
l'influence  d'un  culte  qui  ne  comporte 
pas  un  plus  large  développement,  ou 
partagés  en  nations  indépendantes  par  la 
toute-puissance  d'une  religion  humani- 
taire, ils  empruntent  également  leur 
connaissance  du  bien  et  du  mal  à  la 
môme  source,  ils  appartiennent  à  la 
m<jme  association  spirituelle,  ils  ont  un 
mC'me  intérêt  éternel,  un  môme  sacer- 
doce. Dès-lors  la  tâche  du  législateur 
terrestre  devient  facile,-  car  les  institu- 
tions civiles  et  politiques  (c'est-à-dire 
l'ordre  légal)  se  formulent  eu  quelque 
sorte  spontanément,  et  elles  reprodui- 
raient d'une  manière  absolue  le  type 
idéal  fourni  par  la  croyance  commune, 
si  le  monde  extérieur,  avec  ses  exigences, 
ne  venait  les  modifier  selon  les  siècles, 
les  lieux  et  les  climats;  mais  l'uniformité 
absolue  de  doctrine  qui  constitue  Tes- 
sence  de  ces  deux  systèmes  de  civilisa- 
lion  a  rarement  existé,  et  si  nous   le- 

(l)  Voir  ta  i7^^  leçon  dans  le  n-^  41,  t.  j\\^  p,  52o. 
TOMB  VI II.  —  ■•  4ii,  1859. 


nions  à  en  produire  des  exemples,  nous 
serions    obligés    de    remonter  jusqu'au 
berceau  des  grandes  races  humaines,  ou 
de  descendre  parmi  nos  contemporains 
jusqu'aux  fétichistes  de  la  côte  de  Gui- 
née ,  ou  aux  sauvages  de  l'Amérique,  avec 
leurs  manitoux.  C'est  que  ,  dès  le  com- 
mencement, les  émigrations,  les  conquê- 
tes, l'oubli,  tantôt  lent  et  tantôt  rapide, 
des  traditions  premières,  la  dégradation 
inévitable  des  cultes  faux,  les  hérésies, 
les  révoltes  de  l'intelligence  ou  des  pas- 
sions de  l'homme,  tout  a  conspiré  pour 
détruire  l'unité  spirituelle  des  nations  do 
la  terre.  Ainsi ,  après  s'être  séparées  les 
unes  des  autres  en  embrassant  des  doc- 
trines contraires,  elles  ont   lini  par  re- 
trouver, chacune  dans  son  propre  sein, 
les  discordes  sociales,  qui  sont  la  plaie 
profonde  et  permanente   du  genre  hu- 
main. Sans  doute,  on  peut  et  on  doit  ne 
tenir  aucun  compte  de  ces  dissidences, 
quand  l'immense  majorité  des  citoyens 
de   la  même   patrie  se  groupe  avec    foi 
autour  d'un  seul  autel  ;  mais  lorsqu'ils  se 
partagent  entre  plusieurs  cultes,  lorsque 
le  rationalisine  lui-même  est  entoure  de 
nombreux   disciples,    la   civilisation  du 
pays  qui  présente   un  pareil    spectacle 
s'en  ressent  d'une  manière  fatale  et  né- 
cessaire ;  ceux  qui  l'habitent  obéissent , 
il  est  vrai,  au  même  pouvoir  temporel; 

it 


m'y 


COUKS  D'ÉCONOMTE  SOCIALE, 


ils  consliluonl  ,  si  l'on  veut,  im  pouple 
uni(|ii(*.  vl  lUMMinoiiis  leur  vie  im>r,»l«\ 
leur  sociabilité  a  des  conditions  diffé- 
renles.  et  le  législateur  liuniaiii,  soumis 
ù  tous  les  clian^'cnicns  île  la  forme  so- 
ciale de  liiinsaction  ,  est  oblij^é  ou  d'op- 
primer une  partie  des  croyans  adminis- 
trés par  lui,  ou  i\c  renonctM-  h  loule 
action  civilisatrice,  à  tout  perfectionne- 
ment véritable. 

En  effet .  on  ne  peut  concevoir,  dans  le 
même  empire,  dans  la  mèuiecité,  la  co- 
existence de  plusieurs  doctrines  sociales 
qu'à  l'aide  de  la  conquête  ou  du  prosély- 
tisme. Tantôt,  une  nation  victorieuse  im- 
posera son  jou^  à  des  peuples  qui  profes- 
sent un  culte  opposé  au  sien,  et  tantôt 
un  citoyen,  acceptant  des  croyances 
é' Iran  gères,  promuli^uant  une  croyance 
nouvelle,  ou  protestant  contre  toute 
croyance  ,  inoculera  ses  opinions  à 
<rautres  citoyens,  jusqu'à  ce  qu'enlin  le 
nombre  des  dissidens  soit  assez  nom- 
breux pour  attirer  Tattenlion  publique. 
Dans  lune  et  l'autre  hypothèse,  des  so- 
ciabilités rivales  seront  en  présence;  ri- 
vales, parce  que  les  unes  répuleront  bon 
ce  que  les  autres  réputeront  mauvais,  et 
il  faudra  bien  alors  ou  que  le  pouvoir 
temporel  prête  sa  force  aux  consciences 
en  li.'.rmonie  avec  la  sienne,  ou  qu'il  se 
tléclare  incompétent  à  Tégard  de  toutes 
les  questions  que  le  for  intime  de  ses  ad- 
ministrés ne  résout  pas  d'une  même  ma- 
nière. Dans  le  premier  cas,  il  placera 
ceux  qui  ne  sont  pas  ses  co-réligionnaires 
ou  ses  coincréduLes  dans  la  nécessité  de 
choisir  enire  leur  intérêt  éternel  et  leur 
intérêt  terrestre,  entre  les  cliAlimens 
dont  il  les  menace  et  les  chûtimens  dé- 
noncés contre  eux  par  leurs  croyances j 
<lans  le  second  cas,  il  renoncera  à  toute 
véritable  influence  sur  la  société,  se  bor- 
nant, pour  ainsi  parler,  à  une  action 
toute  matérielle,  sans  foi  possible  pour 
lui-même  et  sans  morale  en  tant  (jue 
pouvoir,  et  incapable  de  réaliser  l'idéal 
d'aucuiie  des  doctrines  soumises  à  sa  do- 
mination .  parce  (|ue  cet  idéal  est  à  la 
fois  multiple  et  contraire.  Quel  que  soit 
son  choix,  il  sera  obligé  d'ajourner 
toute  espérance  de  progrèsjusqu'à  ce  que 
parmi  les  croyances  qui  impriment  à  la 
nation  des  tendances  of)posées  il  y  en  ait 
nnc  qui  absorbe  toutts  les  autres,  et  s'il 


essaie  de  liAter  ce  moment  par  son  inter" 
venlion,  il  ne  parviendra  vraisemblable- 
ment qu'à  transformer,  comme  autrefois 
Louis  \1V.  de  bons  prolestans  en  mau- 
vais catiioliqups,  c'est  à-dir(î  à  altérer,  à 
détruire  la  sociabilité  des  citoyens  qui 
céderont  à  des  considérations  toutes  ter- 
resties;ou.  comme  aujourd'hui  le  roi 
de  Prusse,  à  ranimer  le  zèle  des  dissi- 
dens et  en  aliénant  leurs  affections,  à 
compromettre  l'existence  même  de  son 
autorité.  Tels  sont  les  premiers  inconvé- 
niens  qui  découlent  de  la  forme  sociale 
de  transaction,  inconvéniens  si  graves 
qu'ils  sullisenl  pour  expliquer  les  efforts 
que  les  gouvernemens  ont  toujours  faits 
pour  lui  substituer  soit  la  forme  uni- 
taire, soit  la  forme  catholique.  Ln  exem- 
ple, pris  dans  ce  qui  se  passe  autour  de 
nous,  suffira  pour  donner  la  mesure  des 
dangers  que  nous  venons  d'indiquer. 

Français,  nous  ne  voulons,  nous  ne 
pouvons  pas  croire  que  le  gouvernement 
de  la  France  consente  jamais  à  l'abandon 
de  lAlgérie,  et  déjà  nous  considérons  nos 
possessions  d'Afrique  comme  faisant  par- 
tie intégrante  de  notre  belle  patrie  :  nous 
avons  donc  parmi  nos  concitoyens,  non 
seulement  des  juifs,  des  catholiques  ,  des 
protestans,  des  incrédules,  mais  encore 
des  musulmans,  et  comme  tous  jouissent 
des  mêmes  droits,  que  la  liberté  de  con- 
science est  promise  h  tous,  il  faudra 
bien  accorder  aux  enfans  de  Mahomet  le 
triste  privilège  de  la  polygamie  et  du  di- 
vorce, sous  peine  de  mécontenter  pro- 
fondément une  population  dont  l'amour 
nous  est  si  nécessaire,  et  qui ,  en  outre, 
lorsqu'elle  réclamera  à  sou  profit  un 
changement  radical  dans  le  Code  civil, 
aura  de  son  côté  la  justice  telle  que  la 
conçoit  la  Charte.  Cependant,  on  ne 
pourra  reléguer  l'islamisme  sur  la  rive 
méridionale  de  la  ."Méditerranée ,  refuser 
auxCabyles,  nos  fières,  la  permission 
de  construire  des  mosquées  sur  le  vieux 
sol  de  la  commune  patrie,  leur  interdire 
le  droit  d(î  faire  des  prosélytes  parmi  les 
Irançais  d'Europe.  Il  faudra  donc  auto- 
riser encore  la  polygamie  quant  aux 
nouveaux  convertis,  la  reconnaître  lé- 
gale, ou  bien  faire  des  lois  d'exception 
en  matière  de  croyance,  et  condamner 
le  chrétien  qui  se  fait  musulman  à  rester 
monogame.  Certes,  nous  croyons  peu  à 


PAR  M.  DE  COUX. 


167 


la  sincérité  de  l'iiommo  qpi ,  après  avpir 
connu  rpvangile,  lui  préfère  le  Cpran; 
mais  la  loi  humaine  peut-elle  pénétrer 
dans  son  for  intime,  lire  dans  son  cœur, 
distinguer  l'erreur  du  mensonge,  et  se 
constituer  l'arbitre  des  convictions,  alors 
que,  même  légalement,  elle  ne  peut  se 
poser  comme  l'arbitre  du  vrai? 

Aujourd'hui ,  l'Europe  entière  ne  con- 
naît plus  que  la  forme  sociale  de  trans- 
action, puisque  sur  toute  l'étendue  de  sa 
surface  il  n'est  plus  un  seul  État  dont  les 
habitans  prpfessent  le  ménie  culte,  ap- 
partiennent au  même  système  de  socia- 
bilité. Mais  parmi  les  nations  chrétien- 
nes, du  moins,  tous  les  citoyens, 
croyans  ou  incrédules  ,  n'ont  quant  à  la 
famille  qu'une  morale  unique;  car  les 
non-croyans  eux-mêmes,  avec  la  seule 
exception  des  saint-sinioniejis,  sont  tel- 
lement catholiques  sous  ce  rapport ,  que 
la  Chambre  des  pairs  a  plus  d'une  fois 
repoussé  les  tentatives  faites  afin  d'alté- 
rer le  grand  principe  catholique,  et  non 
pas  protestant,  de  Tindissolubilité  du 
lien  nuptial.  Cet  accord  de  la  conscience 
des  uns,  de  la  raison  des  autres,  sur  les 
questions,  pour  ainsi  parler,  élémentai- 
res de  la  civilisation  chrétienne,  a  puis- 
samment contribué  à  faire  perdre  de  vue 
les  périls  du  système  social  qui  nous  ré- 
git; mais,  nous  n'hésitons  pas  à  le  pré- 
dire, la  présence  de  l'islamisme,  sur  la- 
quelle les  auteurs  du  Code  civil  n'avaient 
])as  compté,  ne  tardera  pas  à  produire 
ses  conséquences  naturelles,  soit  en 
amenant  une  vive  réaction  contre  le 
principe  même  de  la  liberté  de  con- 
science, soit  en  altérant  d'une  manière 
permanente  la  constitution  de  la  famillej 
et  comme  la  découverte  d'une  erreur  en- 
traîne presque  toujours  la  découverte  de 
plusieurs  autres  erreurs,  on  ne  tardera 
pas  à  reconnaître  que  la  pluralité  des 
croyances,  alors  même  qu'elles  ne  sont, 
pour  ainsi  parler,  que  des  variantes  les 
unes  des  autres,  est,  ainsi  que  nous  l'a- 
vons déjà  dit,  un  obstacle  que  la  civili- 
sation, si  hardie  qu'elle  soit  dans  son 
vol,  ne  parviendra  jamais  à  franchir. 
Avec  des  esprits  sociables  de  la  même 
manière,  ou  à  peu  près  de  la  même  ma- 
nière quant  au  mariage,  et  quant  à  la  sé- 
curité des  choses  cl  des  personnes,  bien 
que  leur  social^ililé  ne  repose  pas  sur  les 


mêmes  garanties  ,  la  société  peut  à  la  ri- 
gueur garder  les  biens  qu'elle  a  acquis. 
Mais,  d'une  part,  la  fraternité  des  ci- 
toyens qui  ne  professent  pas  la  même 
croyance  ne  saurait  jeter  de  profondes 
racines,  et  de  l'autre,  les  dissentimens 
qui  existent  entre  eux  sur  des  points  qui, 
à  ne  consulter  que  leur  intérêt  purement 
matériel,  seqablent  au  premier  abord 
n'avoir  qu'pne  faible  valeur,  paralysent 
à  la  longue  et  d'une  manière  funeste  l'ac- 
tion gouvernementale.  Ces  deux  consé- 
quences de  la  forme  sociale  de  transac- 
tion sont  assez  importantes  pour  mériter 
de  notre  part  un  sérieux  examen. 

Tout  peuple  qui  a  un  culte  ^  lui,  culle 
qui  n'est  celui  d'aucun  autre  peuple ,-  ou, 
en  d'autres  termes,  tout  peuple  unitaire 
confond  dans  sa  pensée,  et  par  la  seule 
force  des  choses,  la  divinité  qu'il  adore 
avec  la  patrie,  et,  s'il  est  polythéiste,  il 
ira   presque  toujours  jusqu'à   placer  la 
patrie  elle-même  au  nombre  de  ses  dieux. 
Pour  lui,  le  patriotisme  aura  donc  quel- 
que  chose  de  saint,  de  sacré,  à  moins 
qu'il  ne  soit  comme  l'Hindou  ou  le  Thi- 
bétain,  nettement  panthéiste  ;  car  alors 
son  pays  véritable  sera  le  grand  tout ,  le 
Pan  ;  et  brisé  dans  son  existence  collec- 
tive par  ses  aspirations  vers  l'existence 
universelle,   il  offrira   l'étrange  phéno- 
mène d'une  race  insouciante  de  la  vie,  et 
cependant    toujours    vaincue,   toujours 
esclave  de  l'étranger.  Ainsi ,  la  forme  so- 
ciale unitaire,  lorsqu'elle  ne  repose  pas 
sur  un  pareil  ordre  d'idées  ,  contribuera 
d'une  manière  puissante,  ainsi  que  nous 
l'avons  montré  dans  une  précédente  le- 
çon, à  donner  au  sentiment  de  nationa- 
lité un  caractère  moral ,  à  le  hausser  et 
à  le  fortifier  de  considérations  puisées 
ailleurs  que  dans  le  grossier  désir  d'un 
bien-être    purement  matériel.  La  forme 
sociale    calholitiue    produira     sur    une 
échelle  plus  largo,  bien  que  d'unq  ma- 
nière moins  directe  peut-être,  des  con- 
séquences analogues ,  et   le   patriotisme 
qui  en  sortira  ne  perdra  rien  de  sa  mo- 
ral i'é  ou  de  sa  vigueur  h  la  double  forme 
qu'il    affectera;    nous  disons  la   double 
forme  ,  parce  i\nc  les  nations  qui  ])rofes- 
scnt  un  même  culte  consliluenl  une  as- 
sociation spirituelle,  qui,  si  bienveillante 
on   théorie  qu'on  la  suppose  envers  les 
autres  nalioîis  ,  n'en  sera  pas  moins  obli- 


168 


COURS  D'ÉCONOMTK  SOCIALt: , 


^rc  d(?  pourvoir  h  sn  propre  st^ciirilr  eu 
rc'poussanl  leurs  altaf|nes,  en  leur  ren- 
dant aj;j;ression  pour  aj^f^ression ,  et 
haine  pour  haine.  Le  croyant  catliolique 
ou  humiinitdii'c  sera  donc  en  premier  lieu 
patriote  au  prolit  ch'  la  société  catholi- 
que tout  entière,  sans  distinguer  la  cité 
h  lafjuelle  il  appartient  des  autres  cités 
en  eoniniunion  de  foi  avec  elle,  et  ses 
passions  honnes  et  mauvaises,  son  or- 
gueil comme  son  dévouement  prendront 
une  part  active  à  toutes  les  luttes  enga- 
gées entre  cette  société  et  les  sociétés  ri- 
vales. Ainsi,  au  moyen  5ge,  lorsque, 
pour  nous  servir  de  l'expression  propre 
et  qui  rend  si  bien  notre  pensée,  la  rcpu- 
hlique  chrctienne  était  assaillie  au  nord- 
est  par  les  idolAtres  de  la  Pologne ,  à 
l'est  et  au  sud  par  les  musulmans,  tous 
les  chrétiens  avaient  un  intérêt  direct  et 
personnel  dans  ces  guerres,  et  Français 
ou  Anglais,  Italiens  ou  Allemands,  Sué- 
dois ou  Espagnols,  ils  volaient  au  se- 
cours des  points  les  plus  faibles  et  les 
plus  menacés,  comme  le  font  les  ci- 
toyens d'une  même  patrie  à  l'heure  de 
son  danger.  En  second  lieu,  et  indépen- 
damment de  l'amour  général  qu'il  porte 
à  la  société  catholique,  amour  qui  s'af- 
faiblira naturellement  à  mesure  qu'elle 
dominera  dans  une  mesure  plus  com- 
plète ses  anciennes  ennemies,  le  croyant 
humanitaire  éprouvera  un  amour  spécial 
pour  le  pays  qui  l'a  vu  naître ,  et  cet  at- 
tachement, comparé  au  premier,  ne  sera 
pas  sans  quelque  analogie  avec  l'affection 
en  vertu  de  laquelle  le  croyant  unitaire 
donne  à  sa  ville  ,  à  sa  province  natale  , 
une  éclatante  préférence  sur  les  autres 
villes,  les  autres  provinces  de  son  pays. 
La  ressemblance  est  d'autant  plus  grande 
que,  chez  tous  les  deux,  le  patriotisme 
locdL,  de  nation  pour  l'un,  de  province 
pour  l'autre,  se  manifeste  avec  une  éner- 
gie (|ui  croît  toujours  en  raison  directe 
de  l'inactivité  de  leur  patriotisme  ge/zJ- 
ral.  L'humanitaire  oublie  son  pays  ,  l'u- 
nitaire sa  ville  ou  sa  commune,  dans  les 
périls,  celui-ci  de  la  patrie,  celui-lfi  de 
l'association  rathoiùjiic,  et  c'est  senh^- 
ment  plus  tard,  lorsque  le  danger  est 
passé,  (jue  les  sentimens  d'un  ordre  se- 
condaire se  réveillent  et  retrouvent  leur 
énergie;  mais  Vhuinaniiairc ,  s'il  subor- 
donne dans  ces  grandes  circonstances  à 


son  pays  spirituel  son  pays  terrestre, 
n'eu  porte  pas  moins  h  celui  ci  une  affec- 
tion pure,  une  affection  d(»  devoir,  une 
affection  indépendante  des  bienfaits  ex- 
clusivement terrestres  qu'il  en  attend, 
froissé  par  une  législation  dont  les  fa- 
veurs sont  inégalement  réparties,  il  se 
plaindra  peut-être,  mais  sa  plainte  ne 
sera  jamais  une  menace,  surtout  (juand 
il  aura  conscience  que  les  classes,  les 
lieux  auxquels  des  privilèges  sont  accor- 
dés, les  obtiennent  moins  à  leur  prolit 
qu'au  profit  de  la  nation  tout  entière. 
En  effet,  par  cela  même  que  lui, 
croyant,  il  appartient  à  un  peuple 
croyant  et  vivant  en  tant  que  peuple  de 
sa  croyance,  il  se  laisse  aller  sans  peine 
et  presque  sans  le  savoir  à  cette  opinion 
publique  qui  n'accorde  à  l'intérêt  tempo- 
rel qu'une  place  très  secondaire,  et,  sa- 
tisfait de  voir  que  rien  n'est  refusé  aux 
besoins  de  son  intérêt  éternel,  il  répute- 
rait  criminelles  les  ébullitions  d'un  mé- 
contentement qui  compromettrait  la  sé- 
curité générale  pour  le  seul  avantage  de 
son  bien-être  personnel. 

Mais  la  société  de  transaction  repose 
sur  une  autre  base  ;  elle  n'a  aucun  lien 
moral,  ne  connaît  aucun  intérêt  spiri- 
tuel, et  si  parmi  les  membres  dont  elle 
est  composée  il  y  a  des  croyans ,  et  des 
croyans  nombreux,  pour  qui  le  pouvoir 
temporel,  considéré  simplement  comme 
garantie  d'ordre,  est  chose  sainte,  l'ap- 
pui qu'ils  lui  portent  est  presque  tou- 
jours passif  en  ce  sens  qu'ils  ne  font  rien 
pour  le  renverser  et  peu  pour  le  soute- 
nir. Comme  les  sociétaires  relèvent  d'as- 
sociations spirituelles  différentes,  comme 
ils  ne  forment  pas  ensemble  une  même 
association  spirituelle,  ils  n'ont  pu  s'u- 
nir, et  ne  peuvent  demeurer  ujiis  qu'en 
raison  de  convenances  purement  terres- 
tres, à  cause  des  bénéfices  réiuctibles, 
pour  ainsi  pailer,  en  ceux  qu'ils  retirent 
de  leur  agrégation,  et  chacun  d'eux  est 
toujours  prêt  à  la  rompre  aussitôt  qu'il 
s'aperçoit  qu'il  y  aurait  profit  pour  \\\'\  à 
entrer  dans  une  autre  combinaison.  Sans 
doute  ,  la  communauté  d'origine  et  de 
langage,  la  puissance  des  vieilles  habi- 
tudes et  rorgu(*il  national  que  ces  causes 
réunies  finissent  toujours  par  engendrer, 
neutralisent  dans  une  nuîsure  quelconijue 
ces  germes  de  dissolution  ,  et  le  bras  de 


PAR  M.  DE  COUX. 


169 


fer  d'un  gouvernement  qui  dispose  de 
tous  les  emplois  civils  et  militaires  con- 
servera quelque  temps  encore  un  sem- 
blant d'existence  à  cette  unité  sociale 
qu'il  représente,  et  à  laquelle  il  ne  sau- 
rait survivre:  mais  la  forme  de  transac- 
tion ,  qu'il  a  peut-être  acceptée  avec 
joie,  n'en  portera  pas  moins  ses  fruits, 
et  l'association  qu'il  administre  ne  sera 
pas  moins  ce  qu'est  toute  compagnie 
commerciale  ,  compagnie  dont  la  durée 
est  nécessairement  subordonnée  aux 
éniolumens  que  les  sociétaires  en  reti- 
rent, et  qui  entre  en  liquidation  au  bout 
d'un  certain  temps,  lorsque  plusieurs 
d'entre  eux,  à  la  place  des  dividendes 
qu'ils  s'étaient  promis,  ne  trouvent  que 
des  pertes.  La  Piussie,  les  États-Unis 
d'Amérique  et  la  France  ne  sont  pas  les 
seules  nations  civilisées  chez  lesquelles 
se  manifestent  les  symptômes  du  mal 
dont  nous  venons  de  parler,  et  ce  que 
nous  allons  en  dire  peut  être  appliqué 
avec  une  égale  vérité,  bien  que  dans  des 
mesures  différentes,  à  tous  les  peuples 
constitués  sous  l'empire  de  la  forme  so- 
ciale de  transaction. 

On  a  dit  et  avec  raison  que  la  Russie 
c'est  l'empereur,  ou,  en  d'autres  termes, 
que  la  Russie  ne  serait  plus  si  tous  les 
pouvoirs  n'étaient  concentrés  dans  la 
main  d'un  seul  homme ,  ûme  de  cet  im- 
mense empire  et  le  résumant  dans  sa 
personnalité.  Que  cet  homme  vienne  à 
perdre  le  prestige  de  force  militaire 
qui  l'environne  ;  supposez-le  vaincu  par 
un  ennemi  étranger  ,  ou  succombant 
comme  pouvoir  devant  une  faction,  et 
alors  disparaîtra  l'immense  édifice  de  la 
puissance  moscovite.  En  effet ,  ce  n'est 
pas  volontairement  que  le  RaskoUnich  se 
presse  contre  le  Grec  schismatique ,  le 
Musulman  ou  le  Boudhiste  contre  le  Ca- 
tholique, et  tous  ensemble  contre  le 
grand  seigneur,  qui  a  lu  \  oltaire,  le  sa- 
vant, dont  la  philosophie  allemande  a 
obscurci  l'intelligence.  Les  langues,  les 
origines  sont  diverses  dans  ces  vastes  ré- 
gions ;  et  comme  des  croyances  unifor- 
mes, une  sociabilité  unique,  n'assimi- 
lent pas  ces  élc'mens  hétérogènes ,  ils 
n'adhèrent  les  uns  aux  autres  que  par  la 
soudure  du  knout  ,  d'une  faijon  toute 
matérielle,  grûcc  à  romnipotenciî  et  eu 
quelque  sorte  à  l'omnipréseuce  de  l'au- 


tocrate. Si  quelque  sentiment  moral  vient 
en  aide  au  souverain  dans  sa  tâche  pé- 
nible et  périlleuse,  c'est  une  pensée  de 
conquête  ,  et  lorsqu'elle  aura  été  réali- 
sée ,  quand  il  faudra  livrer  à  chaque  cu- 
pidité locale  ou  individuelle  sa  part  de 
butin  ,  des  dissensions  ,  qu'aucune  force 
humaine  ne  pourra  comprimer ,  éclate- 
ront fatalement.  Les  Russes  placés  sur  les 
lleuves  qui  tombent  dans  la  Baltique  au- 
ront des  besoins  opposés  à  ceux  des  Rus- 
ses de  la  Mer-jNoire  et  de  la  Méditerranée. 
Saint-Pétersbourg  sera  en  guerre  avec 
Constantinople,  et  Moscou,  se  souvenant 
qu'elle  a  été  autrefois  la  capitale  de  Pem- 
pire,  se  soulèvera  contre  les  prétentions 
de  ces  deux  villes,  moins  à  cause  de 
Phonneur  qu'à  cause  des  profits  assurés 
aux  lieux  où  siège  le  pouvoir.  Et  cepen- 
dant les  progrès  de  l'industrie  viendront 
aigrir  les  querelles,  envenimer  les  riva- 
lités. Il  y  aura  des  provinces  que  ruine- 
rait la  liberté  commerciale  ,  des  provin- 
ces que  cette  liberté  enrichirait.  Com- 
ment concilier  ces  intérêts  contraires  et 
au-dessus  desquels  ne  plane  aucun  intérêt 
moral?  Où  est  le  tarif  qui,  un  peu  plus 
tôt  ou  un  peu  plus  tard,  n'amènera  pas, 
abstraction  faite  de  toute  autre  cause ,  la 
destruction  de  l'unité  russe? 

Comme  la  Russie,  les  Anglo-Américains 
forment  une  association  politique,  et  non 
une  association  morale  ou  spirituelle. 
Aussi  ce  peuple,  malgré  les  avantages  de 
sa  position,  est-il  déjà  fatigué  du  mal 
qui,  dans  un  temps  peu  éloigné,  doit  lui 
être  funeste.  Les  états  du  nord,  plus  an- 
ciens ,  plus  peuplés  que  les  étals  du  sud , 
commencent  déjà  à  s'occuper  de  travaux 
industriels,  et  incapables  qu'ils  sont  de 
soutenir ,  même  sur  leur  propre  sol ,  la 
concurrence  anglaise,  ils  sentent  (Qu'ils 
perdront  une  grande  partie  de  leur  pros- 
périté le  jour  où  les  droits  qui  les  protè- 
gent contre  les  fabricans  étrangers  se- 
ront définitivement  supprimés.  Mais  ces 
droits,  si  lucratifs  pour  eux  ,  appauvris- 
sent à  deux  titres  différcns  leurs  frères 
du  midi,  lesquels,  produisant  des  ma- 
tières preuiières  et  ne  les  mettant  pas  en 
œuvre  ,  sont  également  intéressés  à  ven- 
dre cher  leurs  cotons  eu  laiiu*  et  à  rache- 
ter au  meilleur  marché  possible  leurs 
tissus  de  coton.  Or,  les  taxes  sur  les  pro- 
duits anglais  les  endiérissent  d'une  part, 


170 


courts  D'ÉCOiNOMlK  .SOCIAIJ",  l'Ai;  i\l.  l)i:  coux. 


el  (le  raiilrrollosr(^T£;issenld'iincmnni(^re 
SLMisil)lr  stir  la  valt'iir  v(''nalc  des  (leurres 
doniu^cs  en  i^ciiaiif^e.  Les  ('lats  du  sud 
sont  donc  moins  riches  (pi'ils  ne  le  se- 
laienl  s'ils  constiluaicnt  à  eux  seuls  une 
ftSlt*ralion  libre  de  tons  liens  avec  les 
états  du  not'd  ,  et  comme  aucun  In'ru'fïce 
spirituel  ne  les  di-doninia^c  de  cette 
perte;  comme  Viinion  est  fondc^e  sur  le 
principe  de  Viitilité  purement  matérielle, 
qui  ne  Toit  encore  ([U'elle  ne  saurait 
longtemps  survivre  à  ractiou  dissol- 
vante d'un  pareil  antagonisme? 

(Mie  si  nous  louri;ons  nos  re£jards  vers 
notre  propre  patrie,  nous  apercevons 
les  sytîiptômes  d'une  dissolution  natio- 
nale moins  in(îvilable  peut-être,  mais  à 
laquelle  la  France  n'échappera  certaine- 
ment pas,  à  moins  que  les  intérêts  spi- 
rituels qui  l'ont  faite  ce  qu'elle  est  ne 
reprennent  avec  leur  première  unité 
leur  prépondérance  primitive.  En  effet, 
les  provinces  du  nord  ont  bien  plus  que 
leur  part  dans  la  sollicitude  du  ^^ouver- 
nement ,  et  soit  qu'il  s'agisse  d'établir 
des  routes,  de  creuser  des  ports  ou  des 
canaux,  les  provinces  du  midi,  qu'on 
n'oublie  jamais  dans  le  vote  des  im|lôts, 
sont  traitées  à  peu  près  comme  des  en- 
fans  adultères  auxquels  on  accorde  à 
peine  Une  pension  alimentaire.  JMais  elles 
soufflent  bien  plus  encore  du  monopole 
industriel  accordé  A  la  France  du  nord 
par  notre  système  prohibitif;  car  elles 
sont  essentiellement  agricoles,  et  elles 
étouffent  sous  la  surabondance  de  leurs 
denrées  dont  l'étranger  ne  veut  point 
parce  que,  au  profit  des  manufacturiers 
de  la  psormandie,  de  la  Flandre  et  de 
l'Alsace,  notre  frontière  est  fermée  aux 
marchandises  de  l'étranger.  Elles  sont 
donc  dans  une  position  pareille  à  celle 
des  états  américains  du  sud.  Chose  re- 
marquable !  le  favoritisme,  qui  lui  fait 
tant  de  mal  ,  n'est  pas  un  événement 
nouveau.  Il  existe  depuis  que  Paris  est  la 
capitale  du  royaume.  Cl  il  a  fait  la  for- 
tune d'abord  de  la  noblesse  cl  puis  des 
industriels  du  nord  aux  dépens  de  la  no- 
blesse et  des  agriculteurs  du  sud.  Colbert 
le  formula  en  système,  et  cependant 
nous  ne  sachons  pas  que,  jusqu'aux  temps 
actuels,  les  habitans  du  midi  aient  ja- 
mais songé  à  entrer  en  compte  avec  les 
habitans  du  nord,  à  réclamer  une  dis- 


tribution plus  é^^ale  des  fav^^nrs  tte  l'ad- 
ininistration.  C'est  qu'alors  le  bien-i^tre 
moral  passait  avant  le  bien  être  matériel; 
c'est  qu'alors  le  lien  moral  étant  le  même 
pour  tous  les  Francjais,  ils  ddlicraicnL 
les  uns  aux  autres.  Ils  formaient,  à  les 
prendre  en  masse,  un  état  spirituel  col- 
h'ctif  dont  l'unité  avait  sa  condition  ail- 
leurs que  dans  une  question  de  douane. 
Plus  tard,  sous  l'empire  ,  la  gloire  fut  le 
ciment  de  notre  nationalité ,  ciment  dont 
la  force  n'est  encore  usée  ni  en  r»ussie, 
ni  même  aux  Etats-Unis,  mais  qu'épuise 
au  bout  d'un  peu  de  temps  la  victoire 
comme  la  défaite.  Ea  paix  vient  tôt  ou 
tard,  et  les  provinces,  les  villes  et  jus- 
qu'aux communes  ,  préoccupées  de  leurs 
cupidités  locales,  s'aperçoivent  bientôt 
que  les  unes  jouissent  d'avantages  re- 
fusés aux  autres  ;  et  quand  les  mieux  par- 
tagées parlent  de  patriotisme,  celles  qui 
souffrent  voient  ce  qu'il  y  a  de  sordide 
dans  un  pareil  langage,  et  finissent  par 
prononcer  te  niot  fatal  de  séparation. 
Comme  elles  vivent  dans  la  forme  so- 
ciale de  transaction,  comme  elles  sont 
attachées  au  gouvernement  central  par 
des  affinités  exclusivement  financières, 
il  est  dans  la  nature  des  choses  qu'elles 
brisent  le  pacte  de  leur  main  aussitôt  que 
les  pertes  Remportent  sur  les  bénéfices. 
Qu'on  ne  s'y  trompe  point,  les  débats  si 
ardens  qu'ont  déj.'»  soulevés  les  intérêts 
contraires  des  colons  et  des  fabricans  de 
sucre  de  betteraves  ne  sont  que  la  pré- 
face d'une  lutte  bien  autrement  grave, 
bien  autrement  sérieuse  entre  le  nord  et 
le  midi.  L'importance  commerciale,  que 
la  Méditerranée  reconquiert  graduelle- 
ment, hAtera  la  catastrophe  ;  car  l'indus- 
trie des  départemetis  méridionaux  de- 
viendra d'autant  plus  avide  qu'elle  sera 
plus  grande,  et  quelques  années  de  pros- 
périté suffiront  peut-être  pour  partager 
les  électeurs  et  les  élus  en  deux  corps 
compactes  et  ennemis.  L'un  exigera  net- 
tement les  bénéfices  d'un  commerce  li- 
bre ;  l'autre  demandera  non  moins  im- 
périeusement la  perpétuité  du  système 
prohibitif:  et  comme  chacun  de  ces  for- 
midables partis  sera  contraint  ,  sous 
peine  de  sa  propre  ruine  ,  de  réclamer 
la  ruine  nécessaiie,  fatale,  de  l'autre 
parti ,  que  deviendra  notre  unité  natio- 
nale .  celte  unité  respectée,  aiméu.  vou 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FftÀNCE,  PAR  M.  DUMOINT. 


171 


lue  de  tous ,  quand  nos  dissensions  n'é- 
taient que  politiques? 

Si  la  forme  sociale  de  transaction,  par 
cela  même  qu'à  la  longue  elle  ne  laisse 
au  patriotisme  d'autre  garantie  et  d'autre 
inobilfe  que  l'intérêt  temporel,  conduit  à 
une  inévitable  dissolution  ,  elle  contri- 
bue ,  dans  un  ordre  plus  élevé  et  d'une 
manière  non  moins  funeste ,  ix  entraver 
l'action  civilisatrice  du  gouvernement 
lui-même.  En  effet,  il  ne  peut  se  mon- 
trer rigoureusement  impartial  entre  les 
cultes  divers  auxquels  obéissent  les  con- 
sciences de  ses  administrés,  qu'à  la  con- 
dition de  se  tenir  darls  chacun  de  ses 
actes  en  dehors  de  toutes  les  questions 
agitées  par  eux,  et  ces  questions  tou- 
chent à  tout ,  à  la  famille  cotntne  à  la 
propriété;  en  sorte  que,  malgré  lui,  il 
sera  condamné  à  être  intolérant,  ou  â 
avoir  autant  de  législations  distinctes,  de 
systèmes  administratifs  opposés,  qu'il  y 
aura  à  régir  de  convictions  diverses. 
Pcrmettra-t-il  le  divorce  religieux  au  juif 
et  au  luthérien,  le  divorce  légal  à  l'in- 
crédule, pendant  qu'il  proclanlera  l'in- 
dissolubilité du  lien  nuptial  quant  au  ca- 
tholique? Admettra-t-il  l'indépendance 
spirituelle  de  celui-ci  avec  ses  ordres  mo- 
nastiques et  ses  biens  de  main  morte, 
tandis  qu'il  proiitera  de  la  docilité  des 
autres  pour  leur  choisir  des  pasteurs  et 


des  professeurs  qu'il  dotera  à  sa  fantai- 
sie ?  Il  refusera  donc ,  et  cela  malgré  lui, 
à  une  partie  des  citoyens  ce  que  récla- 
ment leurs  convictions,  ou  bien  il  les 
constituera  en  nations  séparées  au  sein 
de  la  même  nation  ,  ramenant  par  là  les 
temps  où  le  Bourguignon  ,  le  Saliea  ,  le 
Pupuaire  et  le  Romain  avaient  chacun  sa 
loi  propre.  Perfectionner  en  persécutant 
est  difficile  ;  perfectionner  en  divisant 
est  impossible  ,  et  voilà  cependant  la  dé- 
plorable alternative  laissée  aux  peuples 
que  leurs  dissidences  religieuses  ont  je- 
tés sous  le  joug  de  la  forme  sociale  de 
transaction. 

Et  cependant  cette  forme ,  malgré  les 
inconvéniens  qui  y  sont  attachés  et  sur 
lesquels  nous  reviendrons  encore,  est  la 
seule  possible  aujourd'hui.  A  ce  titre , 
notre  devoir  à  nous  catholiques  est  de 
l'accepter  franchement ,  parce  que  nous 
lui  devons  ce  qui  nous  reste  des  bienfaits 
d'une  sociabilité  plus  parfaite.  Comme 
les  deux  autres  formes  sociales,  elle  a  ses 
conditions  et  elle  se  distingue  de  Tune  et 
de  l'autrfe ,  en  cfe  que  les  sociétaires  étant 
séparés  par  leurs  croyances  religieuses 
ne  jouissent  pas  tous  et  toujours  de  celle 
liberté  de  conscience,  qui  est  mieux  que 
le  bienfait,  qui  est  la  base  même  du  sys- 
tème unitaire  et  du  système  catholique. 

De  Coux. 


■SM-O*!^ 


S^mxim  i^î$t0n(|tt(î$- 


COURS  iriIÎSTOtlVE  DE  FRANCE. 


Quatorzième  leçon  (1). 

Élat  de  la  Gaule  à  la  chulc  de  TEmpire.  —  La  so- 
ciété lemporello  n'y  subsiste  plus  que  par  le 
clergé;  soins  divers  des  évèciuos;  conslruclions 
(réglises.  —  Monastères  nouycaux.  —  La  Gaule 
est  donnôe  aux  Franks. 

L'Occident  était  livré  comme  une  proie 
aux  lîarbares;  les  Hérules  paraissaient 
maîtres  de  rilalic.  A  qui  passerait  l'héri- 

(I)  Voir  la  J5*  leçon  au  n-  13  ci-dessus,  page  7. 


tage  de  la  Gaule  ?  Les  petits  rois  franks 
en  occupaient  le  nord-est,  du  Kliin  à  la 
Somme;  au  nord  et  à  l'ouest  jusqu'à  la 
Loire,  la  ConlVch'ration  armorique  ;  à 
l'est,  les  Burgiiudes;  de  la  Loire  à  la 
I^Iéditerranée,  les  Visigoths.  Entre  toutes 
ces  doniinali<ins ,  le  peu  qui  n'slait  de 
Ixomains  an  centre  ,  se  groupait  autour 
du  comte  S}agrius,  lils  d'Kgidiiis. 

Après  la  mort  de  son  père,  ce  jeune 
patricien  s'était  retiré  dans  sa  ville  de 
Taionnac  ,  près  de  boissons  ,  dans  les 


172 

tranquilles  occupations  d'un  riche  pro- 
priiMaire.  l'.n  vain  Sidonius  avait  cherclu'^ 
à  le  siimiilcr  aussi ,  lui  reprochanl  de 
me  priser  sii  noblesse  pour  scfuirepaysan, 
et  de  vivre  en  bon  vicr  plutôt  qu'en  cheva- 
lier. Syat;iius  ne  rentra  pas  dans  la  car- 
rière dos  honneurs.  Mais,  à  mesure  que 
l'empire  et  l'administration  tombaient 
par  morceaux,  en  l'absence  de  toute  au- 
loriU^ ,  par  une  sini^ulière  influence  de 
position  ,  le  pouvoir  (pi'il  ne  cherchait 
pas  ,  se  vint  mettre  entre  ses  mains.  Par 
sa  fortune  ,  sa  noblesse ,  ses  talens  et  son 
caractère,  il  se  trouvait  l'homme  le  plus 
considérable  dans  celte  petite  partie  de 
la  Gaule.  Les  habitans  recouraient  à  lui  ; 
et  comme  il  savait  très  bien  la  langue 
"ermanique,  toute  cette  population  mé- 
langée de  Germains  depuis  si  long-temps, 
le  prenait  pour  arbitre.  C'était  un  sujet 
d'amusement  et  de  surprise  de  voir  com- 
bien devant  cet  imitateur  de  Virgile  et 
de  Cicéron,  un  Barbare  craignait  défaire 
un  barbarisme  dans  sa  propre  langue  ; 
combien  les  vieillards  germains  l'enten- 
daient avec  admiration  interpréter  leurs 
lettres.  Nouveau  Solon  des  Burgundes 
pour  expliquer  leurs  lois  ,  il  était  aimé, 
choisi  de  tous.  On  demandait  ses  déci- 
sions et  on  s'y  soumettait,  i  Ces  rudes  et 
4  lourds  esprits,  aussi  difficiles  à  façon- 

<  ner  que  leurs  corps ,  apprenaient  de 
«  lui  la  langue  de  leur  pays  et  les  sen- 

<  timens  romains.  >  Telle  était  son  au- 
torité dans  ce  coin  de  province,  que 
Grégoire  de  Tours  l'appelle  Roi  des  Ro- 
mains {\).  Cependant,  ce  royaume  tout 
personnel,  assez  semblable  à  ce  que  nous 
représente  le  conte  populaire  du  royaume 
d'Vvetot,  ce  pouvoii' de  circonstance  ne 
subsistait  que  par  l'humeur  pacifique  du 
Frank  Childerik  ,  et  par  les  dissensions 
tiui  occupaient  les  Burgundes  chez  eux. 
(jondeucli  avait  laissé  sa  domination  par- 
tagée entre  ses  cjuatre  fils,  Gondobald  , 
Chilpérik,  Godégisèle  et  Godoraar(473) , 
quatre  princes  qu'on  a  peine  à  se  figurer 
beaucoup  plus  policés  que  leurs  sujets, 
malgré  leurs  titres  romains  de  palrices 
ou  de  maîtres  de  la  milice,  du  reste 
aussi  despot<*s  que  des  empereurs  ;  c'était 
ce  qu'ils  coiii|)renaienl  le  mieux  de  la 
supériorité  romaine.    Un  seul  de  ces  ié- 

(l)  Sid„  Kpiti.i  U-U,  o-o,  Greij.  Tur.,  :i-27. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


tranjues,  Chilpérik,  montrait  quelque 
bonté.  Les  honnrtes  gens  trouvaient  accès 
auprès  du  Lucnruon  de  Lyon,  par  la  pro- 
tection de  sa  Tanaquil.  La  douce  in- 
fluence de  cette  Agrippine  écartait  les 
calomnies  dont  on  assiégeait  les  oreilles 
de  son  Germanicus,  et  lui  inspirait  la 
modération (1).  Parmi  les  Barbares,  nul 
autre  n'eût  été  aussi  désirable  aux  peu- 
ples de  la  Gaule.  Malheureusement,  son 
quart  de  puissance  était  peu  de  chose  ; 
et  si  l'opinion  publique  le  distinguait  de 
ses  frères  ,  les  violentes  rivalités  qui  les 
tenaient  tous  quatre  armés  sans  cesse  les 
uns  contre  les  autres  ,  détournaient  de 
lui-même  la  confiance.  Un  poète  du 
temps,  Secundinus  ,  osa  verser  sur  eux 
la  piquante  raillerie  ,  la  faconde  poivrée 
de  ses  satires,  et  Sidonius  encourageait 
ce  jeune  talent,  <  qui  avait  une  ample 
•i  matière  dans  les  vices  toujours  crois- 

I  sans  de  ces  tyrannopolitains(2).  >  Bien- 
tôt, d'ailleurs  ,  Chilpérik  succomba  avec 
un  de  ses  frères  ,  sous  les  embûches  de 
Gondobald  (  477  ).  La  bonne  reine  sa 
femme  fut  noyée ,  une  pierre  au  cou  • 
les  deux  filles  qu'ils  laissaient  en  bas 
ûge,  vécurent  par  grâce,  mais  en  exil. 
L'ainée,  Chrona  ,  devint  religieuse;  la 
plus  jeune  ,  Clotilde(3),  était  réservée 
à  une  destinée  plus  brillante  et  non  moins 
sainte. 

Qui  n'eût  pensé  que  le  maître  de  l'Oc- 
cident, le  successeur  de  l'empire  ne  fût 
Eurik  ?  Bien  de  plus  romain  que  ce 
prince,  son  gouvernement  et  sa  cour.  H 
continuait  la  rédaction  des  lois  ,  com- 
mencée par  Théodorik  :  il  conliail  la 
direction  des  affaires  à  Léon,  ce  juriscon- 
sulte <jui  eût  fait  taire  yïppius  en  ensei- 
gnant les  Douze  Tables;  qui  passait  pour 
modèle  dans  l'art  oratoire  et  la  poésie. 

II  avait  pour  amiral  un  autre  (iaulois, 
JSanunatius ,  aussi  habile  dans  l'archi- 
tecture, l'agriculture  et  les  lettres  ,  qu'à 
commander  une  flotte,  et  qui  lisait  Vi- 
truve  ,  Columelle  ,  Varron  et  Eusèbe  , 
quand  il  ne  courait  pas  sur  les  audacieux 
navires   des  arcfiipirates    saxons    (4). 

(1)  Sidoniu»,  Epitt.  J-G  ,  7. 

[2)  SidoD.,  Epist.  li-S. 
(r.)  (Irc;;.  Tur.,  2-2V,. 

(4)  Sidon.,  Epist.  i'.-ô,  \-22,  ')-!.;,  13,  H-O,  6; 
tarm.  0,  'i^rill,  el  llj  hid.,  Chron, 


PAR  M.  DUMOINT. 


173 


La  faveur  et  l'influence  appartenaient 
aux  littérateurs.  L'aspect  de  Bordeaux, 
où  résidait  le  prince  depuis  quelque 
temps,  donnait  l'idée  de  la  puissance  la 
mieux  établie.  «Là,  le  monde  soumis, 
«  venait  solliciter  et  attendre  sa  réponse  ; 
«  là,  le  Saxon  aux  yeux  bleus,  si  intré- 
I  pide  sur  mer,  mettait  pied  à  terre  avec 
«  crainte...;  là,   on  voyait  le  vieux  Si- 

<  cambre  vaincu,  la  t6te  rase,  repous- 

<  sant  en  arriére  sa  chevelure  renais- 
€  santé;  là,  l'Hérule  aux  joues  glauques 

<  comme  l'Océan  dont  il  habitait  les  ri- 
«  vages  les  plus  reculés,  se  rencontrait 
i  avec  le  gigantesque  Burgunde,  quis'ha- 
(  bituait  à  fléchir  le  genou  pour  deman- 
«  der  la  paix.  L'Ostrogoih  ne  se  soute- 
i  nait  que  par  le  même  patronage  contre 
«  les  Iluns  voisins,  fier  avec  eux  parce 

<  qu'il  s'abaissait  ici.  Et  toi,  Romain, 
€  c'est  ici  que  lu  cherches  ton  salut  con- 
t  tre  les  escadrons  des  plaines  scythi- 
€  ques.  Si  le  Nord  menace  de  quelque 
«  invasion,  le  bras  d'Eurik  est  invoqué, 
«  et  l'on  demande  que  la  vaillante  Ga- 

<  ronne,  par  le  Mars  qui  l'habite,  prenne 
fi  la  défense  du  Tibre  affaibli  (1).  i  Une 
émulation  d'élégance  brillantait  ce  sé- 
jour. Si  le  jeune  Frank  Sigismer  venait 
épouser  la  fille  d'Eurik,  «les  pierreries 
étincelaient  sur  le  harnais  de  ses  che- 
vaux; lui-même  marchait  à  pied,  paré 
comme  un  fiancé,  tout  éblouissant  d'é- 
carlate,  de  soie  blanche  et  d'or,  costume 
qui  s'accordait  à  merveille  à  la  blancheur 
de  sa  peau,  à  l'éclat  de  son  teint  et  de 
sa  blonde  chevelure-  Le  cortège  guerrier 
des  rois  secondaires  et  de  ses  compa- 
gnons, olïrait  après  lui  le  plus  curieux 
spectacle,  avec  leurs  bottines  velues, 
leurs  jambes  nues,  leurs  habits  de  di- 
verse couleur,  légers  et  serrés,  appro- 
chant à  peine  le  genou  ;  les  manches  ne 
couvraient  que  le  haut  du  bras.  Par  des- 
sus leurs  soies  vertes,  garnies  de  pour- 
pre ou  de  fourrure ,  un  baudrier  des- 
cendait de  l'épaule  ,  et  suspendait  leur 
épéeàleurcôlé.  Terriblesen  paix  comme 
en  guerre,  ils  tenaient  dans  la  main 
droite  le  hang  et  la  francisque  ;  la  gau- 
che les  couvrait  d'un  bouclier  à  bords 
d'argent  et  à  bosse  d'or,  aussi  riches  de 
matière  tiue  de  travail  (2).  » 

(1)  Sillon.,  i6.,a  9. 

(2)  &id.,  ib,,  l-'JLO. 


Mais  toutes  ces  imitations  de  l'empire, 
lequel  n'avait  pas  moins  succombé,  n'é- 
taient pas  capables  de  constituer  nulle 
part  un  grand  état.  Les  anciens  sujets  de 
Rome  se  familiarisaient  bien  ainsi  avec 
un  maître  étranger;  la  conquête  parais- 
sait moins  odieuse,  la  soumission  plus 
facile,  voilà  tout.  Car,  d'une  part,  l'es- 
prit du  pouvoir  n'avait  point  changé; 
avec  les  mêmes  principes  et  les  mêmes 
erremens,  survivait  encore  celte  fureur 
d'ambition  administrative  ,  qu'on  signa- 
lait alors  dans  les  délateurs  j  les  para- 
sites et  les  usuriers  ^  lions  dans  les  prc- 
toireset  Lièvres  dans  les  camps  (1).  Trois 
espèces  identiques  de  fripons,  qu'on  re- 
trouvera toujours  en  d'autres  temps  sous 
d'autres  formes;  que  toute  tyrannie  tur- 
bulente ou  légale  ,  de  révolution ,  de 
conquête  ou  d'héritage,  attire  nécessai- 
rement à  soi,  et  jette  sur  les  peuples 
pour  les  capturer  et  en  faire  curée,  cha- 
cun devant  avoir  sa  portion  suivant  son 
service;  d'autre  part,  la  longue  servi- 
tude, à  laquelle  la  civilisation  romaine 
avait  façonné  les  vaincus,  ne  laissant  plus 
de  nationalités  subsistantes  que  chez  les 
Barbares,  ceux-ci,  les  vainqueurs  de 
tous,  ne  devaient  pas  vivre  impunénienl 
au  milieu  de  la  langueur  générale.  La 
séduction  de  ces  mœurs  énervantes  les 
gagnait  déjà  rapidement ,  et  bientôt  les 
sauvages  enfans  du  JNord  seraient  amollis 
plutôt  que  civilisés. 

Il  s'agissait  donc  non  pas  d'une  res- 
tauration politique,  mais  d'une  restau- 
ration sociale,  qui  ne  pouvait  s'opiner 
que  par  la  foi  catholique.  Or,  les  (.olhs 
étaient  ariens.  Eurik  persécutait  la  loi 
catholique ,  surtout  dans  les  évêques. 
Maître  de  TArveruie,  il  ne  panlonnA  pas 
à  Sidonius  son  zèle  pour  rindcp«'ndaucc 
de  son  pays  et  potir  la  liberté  religieuse; 
il  l'envoya  en  exil  près  de  Caroassone, 
dans  la  petite  ville  de  Livia,  où  <  après 
«  les  soucis  et  les  fatigues  de  chaque 
i  jour,  l'heure  du  crépuscule  ne  le  ranie- 

<  nait  à  son  lo^,'is  que   pour  livrer  sou 

<  repos  au  vacarme  de  deux  vieilles  Gé- 

<  thiiies  (  Gothes  ),  voisines  de  son  toit, 

<  et  (pli  étaient   tout   ce  qu'on  pouvait 

<  rencontrer  de  plus  querelleur,  de  plus 
I  buveur  et  de  plus  répugnant  (2).  »  Les 

(l)  Sid.,  th.,  se»,  7,  ô»  ,  lô. 

{'l)  tjid.,  \b.,  a-5;  Toy.  encore  4-XO,  «0,  12,  ÎK>. 


174 


COURS  UHlStOIUi:  DE  FRANCE, 


bons  ofrico.'î  (h'  L('on  ohliiiront  nnfin  sa 
<'(^livrnnr(»  au  hoiit  d'un  ;An.  L'inflnnuMî 
(In  catholique  L(  fïti ,  qiiiî  ses  talens  ro- 
linrrnl  (lan<;  sa  liante  position  jnsqno 
sons  lo  rC'ç;nc  snivant.  ne  r(^nssit  qn'i'i  mo- 
dérer, non  à  chatif^er  les  pr(^ventions  hé- 
rétiques dii  roi  gdth.  Fniik  eontidna  de 
persccnler  jusipi'à  la  l\n  de  sa  vie  ;  d'an- 
Ires  éT('qne-<î  furéhl  eiilés  h  leur  tour  et 
pins  long-temps.  Une  ombraj^ense  dé- 
fiance surveillait  tontes  les  communica- 
tions. (  l'n  messager  ne  pouvait  traverser 
i  les  postes   placés  sur  les  routes  sans 

<  être  questionné.  Ménle  exempt  de  sns- 

<  picion  pour  son  compte,  il  avait  à 
I  souffrir  beaucoup  de  difficultés,  les  in- 
«  vestigateurs  cherchant  toujours  h  saisir 
t  tout  le  secret  du  message.  Si  sa  réponse 
I  s'intimidait  le  moins  du  monde  aux 
t  interrogations,  on  pensait  qu'il  était 
*  chargé  de  dire  ce   qu'on  ne  trouvait 

<  pas  dans  la  lettre.  De  là .  l'envoyé  était 

<  ordinairement  maltraité  et  celui  qui 
«  envoyait  suspect  (1).  >  D'ailleurs,  l'au- 
torité de  l'Eglise  est  trop  souvent  un 
objet  de  jalousie  poiit  les  maîtres  de  la 
terre:  ils  ont  peine  à  lui  pardonner  sa 
supériorité  toute  spirituelle  et  sa  divine 
indépendance;  ils  sentent,  les  superbes, 
que  sa  soumission  volontaire  datis  l'or- 
dre temporel  est  aussi  toujours  inflexi- 
ble, et  ils  s'en  défient  comme  de  la  pins 
grande ,  comme  de  la  seule  liberté  qui 
soit  au  monde.  De  sorte  que  ce  caractère 
si  évident  de  vérité,  qui  la  met  hors 
d'atteinte  et  d'altérdtion ,  est  précisé- 
ment ce  qui  les  engagea  la  méconnaître, 
à  la  combattre  ,  à  la  détruire  s'ils  en 
avaient  la  force. 

Cependant ,  il  était  facile  alors  plus 
((ue  jamais  de  voir  que  là  seulement  la 
société  trouvait  son  soutien  et  sa  vie.  Les 
peuples  n'attendaient  plus  de  soulage- 
ment que  de  l'Eglise,  dans  les  grandes 
calamités,  IJieti  plus  ,  chaque  jour  on  re- 
ciourait  an  clergé  et  dux  évi^ques  pour 
les  intérêts  privés  de  la  moindre  impoi- 
lanc<?.  parce  que  leur  charité  seuh;  avait 
dés  ressources  inépuisables,  parce  qu'eux 
seuls  savaient  dire  :  <  Je  ne  souffrirai 
«jamais   la    servitude   de   l'esprit...,   et 

<  j'estime  que  c'est  tomber  assez  bas  que 
f  d'être  obligé  de  cacher  sa  pensée  [2)-  > 

(i)  Sidon.,  Epiit.O-i. 


parce  que  seuls,  enfin,  ils  portaient  en 
eux  mêmes  dignité,  énergie,  dévouement. 
Tout  à  la  fois  pasteurs  des  Ames  et  des 
corps,  les  cités  les  regardaient  comaie 
leurs  véritables  chefs  ;  et  au  milieu  de  la 
ruine  du  gouvernement,  ils  remplaçaietit 
avec  avantage  les  anciens  dvfenseurs  que 
Majorien  avait  voulu  relever.  Les  soins 
les  plus  divers  se  multipliaient  peureux. 
Ils  vaquaient  assiduement  aux  fonctions 
saintes,  célébiant ,  piochant ,  écoutant 
la  confession  des  pécheurs,  étudiant  IcS 
écritures,  et  trouvant  toujours  du  temps 
pour  venir  en  aide  à  toutes  les  nécessites. 
Saint  Orégoirc  de  Tours,  qui  avait  fait 
un  recueil  des  messes  composées  par  Si- 
donius,  nous  apprend  qu'un  jour,  arrivé 
à  la  basilique  pour  les  saints  mystères, 
quelqu'un  ayant  soustrait  méchamment 
le  livre  liturgique,  le  prélat  n'en  accom- 
plit pas  moins  les  cérémonies  et  les  priè- 
res de  la  fête,  et  tellement  bien  que  les  as- 
sistans  croyaient  entetidre  non  un  homme 
mais  un  ange.  On  sent  combien  Sidonius 
s'était  pénétré  promptement  de  l'esprit 
de  son  ministère  ,  quand  il  dit  :  «  Si  l'hu- 
«  milité  de  notre  profession  te  semble 
«  méprisable  ,  parce  que  nous  décou- 
(  vrons  le  sale  ulcère  des  consciences 
«  corrompues  au  Christ  qui  guérit  la  vie 
I  humaine,  sachecependant  que  s'il  reste 
c  encore  dans  les  hommes  de  notre  or- 
c  dre  quelque  négligence,   l'enflure  de 

<  l'orgueil  n'y  subsiste  plus,  et  qu'il  n'en 
«  est  pasdevant  le  juge  du  monde  comme 
I  devant  le  président  du  Forum.  Car, 
t  tandis  que  celui  qui  ne  vous  cache  pas 
«  ses  fautes  est  condamné,  celui  qui  les 
t  confesse  avec   nous    au   Seigneur   est 

<  absous.  D'où  il  est  clair  que  bien  à 
«  contre  -  sens  vous  déclarez   coupable 

<  celui  dont  la  cause  dépend  bien  plus 

<  d'un  antre  tribunal  (1).  > 

Cette  fidélité  au\  devoirs  du  saint  mi- 
nistère ne  suffisait  pas.  Ce  n'était  pas 
encore  assez  que  ces  hommes  de  Dieu 
eussent  réconcilié  des  époux  ,  \\n  père 
avec  un  lils,  ramené  un  jeune  homme  de 
ses  dérégleinens  honteux  ,  racheté  des 
captifs,  donné  de  la  nouriiturc,  des  vêle- 
mens  aux  pauvres,  rhosf)iialité  aux  voya- 
geurs, de  douces  paroles  aux  affligés  (2), 

(1)  Sic!.,  ib.y  1-2,  M-  Kuril.,  Epi$l.  1-8;  Grcg. 
Iiir.,  2-22. 

(2)  Sid.,t6.,  0-0,7,1-11,23,7.1,  »-6j  Corm.,  llî. 


PAR  M.  DUMONT. 


175 


on  les  priait  aussi  d'inlervenir,  de  déci- 
der dans  les  affaires  temporelles(l).  Cela 
était  tellement  passé  eu  coutume,  que 
Sidonius  chargé  de  nommer  un  évoque 
métropolitain  à  Bourges  ,  disait  :  <  Je  ne 

<  choisis  pas  un  moine,  parce  qu'on  se 
i  plaindra  qu'un  tel  év(?que  sera  plus 
f  capable  d'intercéder  pour  les  âmes  au- 
f  près  du  juge  céleste,  que  pour  les  corps 
i  auprès  du  juge  de  la  terre.  >  Et  il  choi- 
sit Simplicius  ,  parce  que  cet  homme 
pieux  I  arait  montré  sa  charité  aux  ci-. 
I  toyens,  aux  clercs,  aux  étrangers,  aux 
«  petits  et  aux  grands;  que  celui-là  sur- 

<  tout  avait  connu  son  pain,  qui  n'avait 
€  pas  de  quoi  le  rendre;  il  s'était  enfin 
«  présenté  souvent  en  faveur  des  autres 
c  devant  les  rois  vêtus  de  fourrure  et  de 
I  pourpre  (2)  >  ,  c'est-à-dire  qu'il  avait 
fait  d'avance  office  d'érèque. 

Qu'un  seigneur  gaulois,  Apollinaris, 
fût  calomnié  auprès  du  tétrarque  de 
Vienne,  Sidonius  allait  le  défendre;  et 
évidemment  ici  celle  protection  de  Sido- 
nius envers  son  parent  ne  tenait  point  à 
son  ancien  rang  de  noblesse,  puisque 
Apollinaris  ne  lui  était  guère  inférieur, 
mais  au  caractère  épiscopal.  Qu'un  autre 
personnage  éminent,  qu'un  tribun,  par 
exemple,  eût  quelques  intérêts  hors  de 
son  pays,  il  prenait  soin  de  se  munir 
d'une  lettre  de  son  évoque  pour  se  re- 
commander soit  à  l'évoque,  soit  au 
comte  de  la  ville  où  il  se  rendait  (3).  A 
plus  forte  raison  les  faibles  et  les  petits 
invoquaient-ils  une  si  puissante  interven- 
tion. Si  un  citoyen  obscur,  héritier  testa- 
mentaire, et  ignorant  la  valeur  de  ses 
dioits,  avait  à  consulter  les  légistes 
d'Arles,  Sidonius  priait  l'archevêque 
Léontius  d'employer  son  aiUotiti-  pour 
en  obtenir  une  prompte  réponse.  Si  une 
femme  du  peuple,  enlevée  par  les  War- 
ges,  avait  été  vendue  à  Troyes,  dont  un 
habitant  avait  donné  forme  légale  à  cette 
vente  frauduleuse,  c'était  au  vénérable 
Lupus  que  Sidonius  s'adressait  pour  dé- 
mêler la  série  de  toute  cette  violence,  où 
il  y  avait  eu  meurtre  d'un  des  parons  ré- 
clamans;  ceux-ci  demandaient  le  juge- 
ment de  Lupus,  et  son  pieux  collègue 

(i)  Sid.,  ib.,  .1-11,6-2,  7,  7-1. 

(2)  Ib.,  7-9. 

(5)  Ib.,  {j-o,  7-10,  o-i'Cu 


sollicitait  de  lui  «  justice  pour  la  douleur 
'(  des  uns,  secours  pour  le  péril  des  au- 
<.<  très .  et  une  prudente  décision  qui  ren- 
(  dit  l'une  des  deux  parties  moins  affli- 
«  gce^  l'autre  7/201/25  coupable^  et  à  toutes 
«  deux  une  égale  sécurité  (1).  1  C'était 
encore  la  recommandation  de  l'évêque 
de  Clermont  qui  donnait  au  lecteur 
Amantius  le  moyen  de  faire  une  petite 
fortune  par  le  commerce  à  ^larseille, 
sous  la  protection  de  i'évêque  de  celte 
ville  (2). 

<  La  iill<;  de  ma  nourrice,  écrit  Sido- 
«  nius  à  son  ami  Pudens,  a  été  ravie  par 
t  le  fils  de  la  tienne  ,  action  indigne,  qui 
«  eût  troublé  notre  amitié,  si  je  n'eusse 
I   su  aussitôt  que  tu  ignorais  la  prémédi- 

<  tation.  Mais  en  te  justifiant,  tu  juges 
«  convenable  de  demander  limpunité 
«  d'une  faute  grave.  Je  l'accorde  à  condi- 

<  tion  que,  de  maître,  tu  te  fasses  pa- 

<  tron  du  corrupteur  en  le  délivrant  de 
€  sa  dépendance  originelle  {originali  in- 
I  quilinatu);  car  cette  femme  est  déjà 
«  libre.  Ainsi,  elle  ne  paraîtra  pas  dés- 
€  honorée,  mais  prise  en  mariage,  si 
I  notre  coupable,  pour  qui  tu  me  pries, 
i  devenu  de  ^/•/7;/2;<7//e  client,  commence 

<  à  jouir  de  la  condition  depli'bcien  plu- 
f  tôt  que  de  colon.  Celte  seule  composi- 

<  tion  réparc  l'offen  e  même  non  raé- 
({  diocremcnt,  et  j'accorde  à  ton  désir 
d  et  à  tort  amitié,  si  la  liberté  dégage  le 
«  mari,  que  le  chûlimcnt  ne  poursuive 
I  pas  le  ravisseur  (3).  » 

Un  Arverne  de  l'ordre  Icvitique  ,  c'est- 
à-dire  des  ordres  mineurs,  fuyant  les  dé- 
vastations des  Goths  vers  Auxerre,  y 
avait  ensemencé  uw  terrain  vide,  appar- 
tenant à  l'église  de  celle  ville,  pour  la 
subsistance  de  sa  famille.  Il  est  louchant 
d'entendre  Sidoine  réclamer  de  l'cTêque 
Censorius  pour  ce  malheureux  exilé 
i  rhuraanité  due  aux  donnsiitfucs  fie  lu 
i  foi ,  »  et  l'exemption  tlu  cunon  ou  droit 
de  la  glèbe,  c'est-à-dire  la  permission  de 
récolteren  entier  sa  petite  moisson  d'em- 
prunt {A'\ 

Une  autre  fois  la  recommandation , 
adressée  à   l'évéque   >onnechius ,   sera 

(1)  Sid.,  16.,  e-.-,  I. 

(2)  Ib.,  G -8,  7-2. 
(.->)  /ft.,S-l». 

(1)  Ib.y  0-10. 


17C 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 


pour  un  Promotus,  <  Juif  dt»  nalion  .  cl 

<  qui  a  prértir  vire  israi'litc  par  la  loi 
«  plutôt  (pie  par  le  sanj;,  qui   ainbilion- 

<  iiaii!  l'aduiission  dans  la  citr  crlesto  , 
t  nicprisaiil  la  lellre  qui  lue  pour  Tes- 
I  pi  II  qui  vivifie,  conlcniplanl  les  r(^- 
i  c'ouiprrist's  propost^es  aux  justes,  (;t 
t  prc^voyant  que  s'il  ne  désertait  de  la 
«  circoncision  au  (Ihrisl,  il  aurait  à  subir 
t  les  supplices  éternels,  a  mieux  aimé 
t  prendre  pour  patrie  .lérusalem  que  So- 
«  lyme.  iUiv.  la  Sara  spirituelle  reçoive 
t  donc  dans  ses  bras  maternels  celui  qui 
t  vient  A  elle  plus  véritable  lils  d'Abra- 

<  ham  maintenant  J).  » 

Le  .luif  non  converti  n'éprouve  pas 
pour  cela  de  refus,  parce  que  <  opposés  à 
«  l'erreur  qui  perd  cette  nation,  nous  ne 
«  devons  condamner  absolument  aucun 
«  d'eux  tant  qu'il  vit.  Car  il  est  encore 

<  dans  l'espérance  de   l'absolution  celui 

<  qui  a  la  possil)ililé  de  se  convertir.  II 
i  expliquera  lui-même  le  détail  de  son 
«affaire:   et   puisque  Juifs,  comme  les 

<  autres  dans  les  débats  et  les  jugemens 
«  terrestres  ont  des  causes  justes,  l'évé- 
i  que  Eleutlierius  pourrait  aussi  protéger 

<  la  personne  de  ce  malheureux,  en  ;ré- 
«  prouvant  son  inlidélité  (2).  t 

Tous  ces  petits  faits  intérieurs,  qui  ne 
sont  guère  entrés  jusqu'à  ])résent  dans 
les  récits  des  historiens,  complètent  ce- 
pendant le  tableau  des  grandes  vicissi- 
tudes humaines.  Ils  y  pourraient  même 
suppléer,  el  nous  font  bien  mieux  juger 
une  époque.  Cette  intervention  des  évé- 
ques  sans  cesse  et  généralement  invo- 
quée, n'en  dit-elle  pas  assez?  El  d'où  leur 
venait  c(;tte  influence,  cette  force  d'ac- 
tion ,  sinon  de  la  charité  et  de  l'autorité 
sacrée  (|ue  IT'^glise  leur  comniuiii(|uait 
par  l'imposition  des  mains?  Celui  qui 
reçoit  cette  céleste  mission  a  toujours  la 
malheureuse  liberté  d'y  résister  et  de  la 
laisser  oisive  ;  mais  il  ne  peut  rien  que 
par  elle  ,  et  par  elle  il  peut  tout  ])0ur  le 
bonheur  ou  la  consolation.  J.e  simple 
chrriicn,  (juelle  que  soit  sa  vertu,  n'a 
point  celle  efiicacité.  Aussi  tout  ce  qui 
avait  alors  dans  l'ordre  laïque  quelque 
capacité  ou  (juchpie  désir  du  bien,  en- 
trait dans  le  clergé  ou  dans  les  monas- 

(I)  Sid.,  i6.,C-lD. 
(ii)  76.,  0-11. 


tères,  à  moins  (pie  le  vnnu  d'une  ])opula- 
tion  n'eu  i)ort.'\l  (pielqu'un  inoi)inémeuL 
h  l'épiscopat.  Car  ces  sortes  d'élections 
furei\l  toujours  extraordinaires,  el ,  se- 
lon la  règle  constante,  on  passait  par  les 
divers  degrés  du  sacerdoce,  comme  Si- 
doine le  témoigne  de  Jean  deCliAlons  (I). 
Tiès  peu  de  laujues  ,  comme  Hurilius, 
qui  fut  plus  tard  évéque  de  Limoges,  et 
le  comte  Arbogaste  ,  qui  monta  sur  le 
siège  de  Chartres,  s'y  trouvaient  prépa- 
rés par  l'exercice  d'une  piété  plus  par- 
faite depuis  plusieurs  années  (2).  Ces 
transitions  subites  de  la  vie  du  siècle  à 
la  dignité  pastorale,  nous  montrent  très 
bien  ,  par  le  changement  qui  se  manifes- 
tait dans  les  nouveaux  élus  ,  combien 
peu,  malgré  l'estime  qu'ils  inspiraient 
auparavant,  ils  avaient  eu  d'aptitude  et 
d'action  pour  l'utilité  commune. 

Un  Caulois,  d'un  rang  tribunitien  , 
ayant  emprunté  une  somme  à  JMaximus, 
officier  palatin,  se  voyait  en  même  temps 
prés  de  succomber  à  une  grave  maladie 
el  rigoureusement  pressé  par  l'autorité 
publique  pour  cette  dette  ,  que  les  inté- 
rêts de  dix  ans  avaient  doublée.  11  pria 
Sidonius,  qui  partait  pour  Toulouse, 
d'obtenir  un  délai  du  créancier.  Sido- 
nius s'en  chargea.  Quand  il  arriva  à  la 
villa  de  Maximus,  que  cet  ancien  ami  lui 
parut  différent  de  ce  qu'il  l'avait  connu 
jusque  là!  <  Son  extérieur,  sa  démarche, 
t  sa  modestie,  sa  parole,  tout  en  lui  res- 

<  pirait  la  religion.  Il  avait  les  cheveux 

<  courts,  la  barbe  longue,    pour  sièges 

<  des  escabeaux  ,  pour  tentures  de  portes 
(T  des  toiles  de  Cilicie  ;  point  de  plume  à 
«  son  lit ,  ni  de  pourpre  à  sa  table  ;  une 
I  prévenance  aussi  affectueuse  que  fru- 
(  gale  ,  et  plus  abondante  en  légumes 
j  qu'en  viandes.  S'il  y  avait  quehjue 
(  chose  de  plus  délicat  dans  le  repas,  ce 
c  n'était  point  pour  lui  ,  mais  pour  ses 
(  hôtes.  En  se  levant  de  table  ,  Sidonius 

<  demanda  tout  bas   aux  assistais  dans 

<  lequel  des  trois  ordres  Maximus  avait 

<  pris  son  genre  de  vie?  s'il  était  iiioine , 

<  clerc  ov\  jH'nLlcnl:'  On  lui  répondit  que 

<  tout  récemment  l'amour  de  ses  conci- 

<  toyens  l'avait  contraint ,  malgré  ses  refus 

(I)  Sid.,  i-li.î. 

C-i)  /6.,  M7,  IG,  l'orluiiat,  i-1,  Ruril.,  1-6,  i;, 
7,  10. 


PAR  M.  DUMONT. 


177 


<  de  recevoir  l'épiscopat.  i  Le  soir,  dans 
un  entretien  secret  Sidonius,  après  avoir 
embrassé  et  félicité  le  nouvel  évoque,  lui 
expose  le  sujet  de  sa  visite,  et  lui  repré- 
sente vivement  la  détresse  du  débiteur, 
qui  a  besoin  du  délai  d'une  année.  Il  n'a- 
vait pas  fini,  que  Maximus  se  prit  à  pleu- 
rer de  compassion  sur  le  danger  du  ma- 
lade ',  il  s'empressa  de  calmer  ses  inquié- 
tudes par  une  lettre ,  en  accordant  le 
délai  avec  remise  de  la  moitié  de  la  dette, 
et  en  protestant  de  ne  rien  demander  au 
delà  de  ce  que  permettait  la  nécessité  de 
sa  cbarge  (i). 

Il  ne  fallait  pas  moins  que  ces  conver- 
sions parfaites  pour  écarter  toute  dé- 
iiance  de  ces  personnages  de  coury  même 
les  plus  considérés,  t  qu'on  prenait  dans 
«  les  professions  du  siècle  plutôt  que 
«  dans  la  congrégation  religieuse  >  ,  on 
craignait  que  «  se  targuant  de  leur  no- 

<  blesse  et  de  leurs  anciennes  dignités, 

<  ils  ne  méprisassent  (2)  les  pauvres  de 
€  J.-G.  >  Loin  donc  que  le  sacerdoce  en 
Gaule  tirât  son  influence  des  familles  no- 
bles et  riches  et  des  hommes  de  talent, 
qui  entraient  dans  ses  rangs;  c'était  le 
sacerdoce  catholique  qui  leur  donnait 
vertu  et  puissance.  On  commençait  à  le 
sentir  si  bien ,  que  malgré  l'incertitude 
de  l'avenir,  les  fatigues  et  les  dangers  du 
présent,  l'ambition  essayait  de  se  glisser 
dans  les  élections.  Il  y  eut  quelquefois 
des  brigues.  Trois  factions  à  Châlons 
(473)  soutenaient  trois  candidats;  l'un, 
qui  était  noble,  avait  pour  lui  les  nobles 
et  ses  cliens;  l'autre,  nouvel  Epiciire , 
les  nombreux  parasites  de  sa  cuisine ,  le 
troisième,  ceux  auxquels  il  promettait 
secrètement  de  livrer  les  terres  de  l'É- 
glise. A  Bourges  deux  bancs  ne  suffisaient 
pas  au  nombre  des  concurrens;  on  y 
payait  les  suffrages,  et  <  la  dignité  la  plus 

<  sacrée  eût  été  mise  en  vente  s'il  se  fût 

<  trouvé  des  vendeurs  aussi  effrontés  que 
«  les  acheteurs.  >  lleurensenuMit  l'auto- 
rité de  Patiens  et  d'Euphronius  d'Au- 
lun  à  ChAlons,  où  ils  ordonnèrent  le  saint 


(1)  Sid.,  KpisL,  4-24;  /Ji7  nnipliùs  quàm  »ifi  of- 
firii  ratio  pcrmillit ;  ce  (ju'il  liiul  enleiulro  ou  dos 
d^'penses  de  son  diocèse,  auquel  il  se  détail,  ou 
peut-èlro  des  comptes  qu'il  lui  rcslail  à  rendre  pour 
les  lonclions  iju'il  \enail  do  quiller. 

{'!)  Ib.y  7-î). 


prêtre  Jean,  et  à  Bourges  celle  de  Sido- 
nius, dePerpétuus  de  Tours,  d'Agrœcius 
de  Sens,  qui  choisirent  le  pieux  laïque 
Simplicius,  arrêta  le  scandale  (1  !  Au 
reste,  l'arianisme  remuait  ces  intrigues 
pour  gagner  du  terrain  pendant  qu'il 
avait  l'appui  des  princes  burgundes  et 
visigoths  ;  il  ne  put  réussir.  Le  clergé  ca- 
tholique veillait  toujours  à  la  garde  de 
la  foi  et  de  la  discipline;  six  conciles  y 
avaient  pourvu  en  l'espace  de  vingt-cinq 
ans.  L'embarras  des  malheurs  publics  et 
des  affaires  temporelles  ne  détournait 
pas  son  attention  de  ces  soins  précieux  ; 
l'activité  du  zèle  répondait  à  tout.  J'en 
dois  dire  autant  du  saint-siége  ;  après  les 
décisions  du  pape  saint  Léon ,  celles  du 
pape  saint  Hilaire  sur  l'usurpation  de 
l'évêché  de  ]\arbonne  ,  et  sur  un  diffé- 
rend de  juridiction  entre  plusieurs  mé- 
tropolitains de  Gaule  ,  mettent  toujours 
en  évidence  la  souveraine  primauté  de 
l'évêque  de  Rome. 

Au  milieu  de  toutes  ses  œuvres  inces- 
santes et  diverses,  l'épiscopat  de  Gaule 
avait  encore  une  préoccupation  vrai- 
ment admirable  parla  considération  des 
circonstances  où  la  vie  se  passait.  C'était 
à  qui  bâtirait  de  belles  et  grandes  églises 
partout  où  il  en  manquait,  comme  pour 
compenser  les  destructions  d'Eurik.  L'é- 
vêque rsamatius,  peu  de  temps  avant  Si- 
donius, avait  bâti  la  basilique  de  Cler- 
mont,  <  de  cent-cinquante  pieds  de  long 

<  sur  soixante  de  large  et  cinquante  de 

<  hauteur  en   dedans  ,  édifice  d'élégante 

<  structure  en  forme  de  croix   à  qua- 

<  rante-deux  fenêtres,  soixante-dix  oo- 
c  lonnesethuit  portes;  tout(^  la  nef  en 

<  marbre.  Cet  ouvrage  dura  douze  ans. 
«  Sa  femme  en  bâtit  une  autre  hors  des 

<  murs  ;  et  comme  elle  voulait  l'orner  de 
i  peintures,  elle  tenait  un  livre  sur  ses 

<  genoux,  lisant  les  histoires  des  anciens 

<  événemens  pour  indiquer  aux  peintres 

<  ce  qu'ils  devaient  rcprésenttM-.  Uu  jour 
i  qu'assise  ainsi  dans  ce  temple,  elle  con- 
«  linuait  sa  lecture,  un  pauvre  vint  prier, 
I  et,  la  vovant  v«*tuede  noir  et  déjà  d  un 
«  «âge  avaiu'é,  il  la  prit  pour  une  iiuli- 
«  gente,  tira  un  morceau  de  pain,  le  lui 

<  déposa  sur  sou  giron,  et  s'iMoigna. 
I  Celle  ri  ne  dédaignant  pas  le  présent 

(I)  Sid.,  /v>ii(.,4-2{J,  7-8,  0,U. 


178 


COURS  n'iiisTOinn  de  franci:, 


<  ilii  panvip  qui  no  roconniit  pns  son 
«  raii{; ,  rt\Mj|  ce  jiain  en  remerciant, 
I  l'emporta  ,  et  le  servant  an  conunen- 
i  cernent   de  ses  repas,  en  prenait  clia- 

<  ijue  jour  pour  ia  bénédiction  jusqu'à  ce 
i  qu'il  n'en  restât  plus  (1^.  » 

Ijjplironins,  encore  simple  prêtre  à 
Autiin,  y  avait  construit  éj^alenient  ia 
basilique  du  bienheureux  ^ymplioricn, 
et  Perpétuas  avait  changé  la  petite  ciia- 
polle  bAtie  sur  le  tombeau  de  saint  Mar- 
tin ,  près  de  Tours,  en  une  magnifique 
église  appuyée  sur  cent-vingt  colonnes, 
éclairée  de  cinquante-deux  fenêtres  ;  le 
chœur  formait  probablement  une  vaste 
rotonde.  1/édifice  entier  avait  en  lon- 
gueur cent-soixante  pieds,  en  largeur 
soixante,  et  sa  hauteur  jusqu'à  la  voûte 
allait  à  quarante-cinq  pieds.  <  Le  saint 

<  pontife  bàlit  en  outre  une  basilique 
I  moins  grande  en  Thonneur  des  bien- 
i  heureux  apôtres  Pierre  et  Paul  ,  et 
t  beaucoup  d'autres  encore  (2).  >  Sido- 
nius  composa  une  inscription  pour  celle 
de  Saint-Martin  sur  la  demande  de  Per- 
pétnus,  et  Paulin  de  Périgueux  écrivit 
en  vers  la  vie  de  ce  second  apôtre  des 
Gaules  (3). 

Plus  récemment  Patiens.si  abondant  en 
aumônes,  avait  su  fournir  à  la  construc- 
tion d'un  temple  non  moins  splendide  à 
Lyon,  i  La  façade  principale  en  est  tour- 
«  née  vers  le  levant  équinoxial.  La  lu- 
«  raière  étincelle  au  dedans,  et  le  soleil, 
1  invité  par  les  lambris  à  lames  d'or. 
I  erre  sur  ce  métal  de  même  couleur  que 
«  ses  rayons.  J.e  marbre  parcourt  en  va- 
i  riations  élégantes  la  voûte,  le  pavé,  1rs 
(  fenêtres,  et  le  saphir  éclate  dans  les  di- 
I  versas  peintures  qui  se  détachent  sur 
I  le  fond  vert  des  vitraux.  Un  triple  por- 
«  tique  s'élève  sur  des  colonnt  s  de  niar- 
t  bre  d'Aquitaine;  un  portique  intérieur 

<  du  même  modèle  introduit  dans  la 
I  vaste  nef,  entourée  d'une  forêt  de  co- 
I  lonucs.  D'un  côté  bruit  la  voie  publi- 
i  que,  de  l'autre  la  Saône  repoussée  se 
«  iléloiirni\  Là  le  piéton,  le  cavalier,  le 
f  voilurier,  amenés  par  le  repli  de  la 
«  roule,  saluent  le  Christ,  et  les  rives  ré- 
(  pondent  à  lalleluia  des  matelots.  Chan- 

(1)  Oreg.  Tur.,  '.i-IG,  17. 

(2)  Ib.,  2-lJ,  11. 

(3)  Sid.,  Epùt.,  i-lU. 


<  lez.  chantez  ainsi,  naulormier  fl  voya- 

<  geur;  car  voici  ce  lieu  où  tous  doivent 
i  tendre,  où  le  chemin  vous  conduit  tous 
i  au  salut.)  Telle  est  l'inscription  que  Si- 
doniiis  ht  graver  à  l'extrémité  de  l'édi- 
fice. I  Les  hexamètres  de  deux  poètes 
»  éminens,  Constantius  et  vSecundinus, 
i  ornaient  les  côtés  voisins  de  l'autel  (t).» 

.le  cite  seulement  les  plus  célèbres 
églises ,  partout  apparaissait  le  même 
zèle  (2j. 

Cette  application  à  entretenir  la  foi,  à 
rappeler  la  présence  de  Dieu  non  seule- 
ment par  les  bienfaits,  mais  aussi  par  des 
temples,  n'était  pas  un  médiocre  sou- 
tien pour  les  pe.iples  sans  cesse  tentés  de 
désespoir. Travailler  pour  lesgénérations 
à  venir,  bûtir  des  maisons  de  prière  en 
face  de  la  guerre,  quand  les  révolutions 
mugissent  et  menacent  de  tout  renver- 
ser, attendre  tranquillement  les  siècles 
entre  les  débris  d'une  société  croulante, 
rien  n'est  plus  fait  pour  ranimer  les  cou- 
rages qu'une  telle  confiance,  et  une  telle 
confiance  n'appartient  qu'à  ceux  qui  pos- 
sèdent la  vérité. 

Des  fondations  d'un  autre  genre  se 
multipliaient  en  même  temps  :  la  soli- 
tude des  montagnes  et  des  bois  se  peu- 
plait de  monastères.  Deux  frères,  lloma- 
nus  et  Lupicinus,  recueillaient  ainsi  de 
nombreux  disciples  dans  les  cellules 
de  Coudât ,  de  Laucone  ,  de  Uomanmon- 
stier;  leur  sœur,  avec  une  centaine  de 
religieuses,  s'enfermait  à  la  Balme.  11 
s'éleva  de  semblables  asiles (3)  à  Hélison, 
à  l'Isle-Darbe  ,  à  Chinon ,  Agde  ,  Grigni , 
Aganne,  Tours  et  Arluc  (455-462).  Ainsi, 
pendant  que  le  sacerdoce  réparait,  adou- 
cissait toutes  les  afflictions  temporelles, 
une  foule  de  péiiitens  volontaires,  sou- 
vent nés  dans  le  luxe  et  les  honneurs, 
apprenaient  au  monde  à  se  passer  de 
toutes  les  douceurs  de  la  vie.  à  mépriser 
les  prospérités  si  vaincs  et  si  incertaines, 
en  quittant  les  prdmiers  tout  ce  qui  peut 
nous  être  ôté  malgré  nous.  D'ailleurs 
eux  aussi,  tout  faibles  qu'ils  étaient,  et 
même  parce  qu'ils  élaient  faibles,  ils  sa- 
vaient parler  pour  de  plus  faibles  qu'eux 

(1)  Sid.,  Epifl.,  2-10,  .-î-fo,  fl-.-î. 

(2)  Sid.,  Kpi$i.,  4-iJ,  7-0 j  Lougueval,  liitt,  de 
rÊglise  gatlic,  4. 

(3)  LoDBUCval ,  ib. 


PAR  Mr  DUMONT. 


179 


aux  puis!?ances  torreslres.  Mais  ce  devait 
/îtrp  Mm  délicieuse  et  singulière  surprise 
à  ceux  que  leur  exemple  attirait,  sortant 
du  conflit  des  inégalités  politiques ,  où 
l'humilialion  est  même  plus  fréquente  et 
plus  poignante  pour  les  grands  que  pour 
les  petits,  d'entrer  dans  la  fraternité 
réelle  de  la  vie  cénobitique  ;  tous  à  même 
titre  enfans  d'un  même  père,  tous  unis, 
portés,  reposés  par  la  charité  et  l'humi- 
lité de  chacun  d'eux.  Car,  comme  l'ont 
avoué  à  la  Trape  de  Mortagne  deux 
jeunes  mondains  ,  qui  y  étaient  venus 
pour  se  moquer  du  froc  et  de  l'étroite 
observance,  c  il  n'y  a  de  véritable  éga 
lilé  que  dans  l'Évangile  ,  et  de  véritable 
république  que  dans  un  couvent.  »  C'est 
surtout  dans  les  grandes  crises  de  la  so- 
ciété ,  quand  toutes  ses  bases  ébranlées 
laissent  tout  en  question,  que  les  âmes 
fortes,  comprenant  mieux  les  illusions 
terrestres,  et  cherchant  quelque  chose  de 
stable  au  milieu  de  la  confpsion  des  idées 
et  des  événemens,  vont  demander  à  la 
vie  monastique  ou  l'entier  oubli  du  mon- 
de, ou  le  courage  d'y  revenir  pour  guérir 
ses  i^aux  et  ses  erreurs.  Ceci  est  de  nou- 
veau sensible  aujourd'hui.  Le  dix-hui- 
f  ième  siècle  croyait  avoir  à  jamais  aboli 
les  ordres  religieux,  et  les  voilà  qui  se 
relèvent  d'eux-mêmes  pour  tendre  la 
main  à  notre  lassitude.  Déjà  le  patient 
soqrire  des  lils  de  saint  Ignace,  le  stu- 
dieux labeur  du  Bénédictin  ,  la  cou- 
ronne d'épine  du  Trapistc  et  du  Char- 
treux ont  ranimé  les  soli  tudt's  ;  la  France, 
la  patrie  du  rosaire ,  attend  avec  jojc  en- 
core le  retour  de  ceux  qui  lui  ont  ensei- 
gné les  premiers  ce  doux  hommage  en- 
vers la  reine  du  ciel.  Liienlùl  ils  reparaî- 
tront ces  frères  Prêcheurs,  ramenés  par 
ce  prêcheur  ardent ,  dont  la  vibrante  pa- 
role sait  si  bien  de  ses  éclairs  imprt'vus 
réveiller  l'engourdissement  du  scepM- 
cisme,  la  colonie  fran<jaise  de  Viterbe 
ne  sera  point  étrangère  sous  les  vieux 
ombrages  qui  ont  abrité  lilanche  de  Cas- 
lijle  et  saint  Louis,  et  peut-être  y  fou- 
lera-l-elle  les  traces  de  son  grand  doc- 
leur,  l'évangélique  saint  Thomas ,  qu| 
sans  doute  plus  d'une  fois  visita  les  er- 
mites de  ces  pieux  déserts  et  promena 
ses  suaves  regarda  sur  ces  lieux  sauvages. 
Qu'on  se  représente  maintenant  la 
Gaule  dans  la  triste  situation  ({uc  lui 


avaient  faite  soixante  dix  ans  de  révolu- 
tions et  de  guerres, vivantchaque  journée 
avec  la  plus  complète  incertitude  du  len- 
demain, et  cela  durant  dix  années  en- 
core. Isulle  puissance  politique  n'a  rem- 
placé l'empire.  Le  Visigoth  a  conclu  sa 
paix  avec  le  Burgunde  et  le  Frank;  il  n'y 
a    plus    d'événement   notable  ,    chacun 
semble  craindre  de  remuer,  ne  «sachant 
ce   qui  en    peut  arriver.   Sidonius  n'é- 
crit plus;   il  se  fait  comme  un  silence 
d'attente  pendant  ces  dix  ans.  La  Provi- 
dence par  tant  de  calamités,  par  tant 
d'ayertissemens  avait  invité,  attendu  le 
vieux  monde  à  résipiscence  ,  et  l'engour- 
dissepaent  s'accroissait,  le  gouvernement 
et  la  société  se  décomposaient  en  propor- 
tion. Cet  intervalle  de  langueur  inquiète 
et  souffrante,  où  rien  ne  subsistait  plus 
que  par  le  catholicisme ,  montrait  mieux 
que  jamais  d'où  venait  le  mal ,  où  était  le 
remède.  Nul  des  empereurs  ni  des  con- 
quérans    barbares   ne    l'avait   compris. 
Dieu  appela  Clovis,  le  petit  roi  de  Tour- 
nai ,  un  jeune  homme  de  vingt  ans  ,  sim- 
ple  chef  d'une   tribu  franque,   comme 
pour  rendre  plus  évidente  la  cause  de 
ses  succès  par  leur  racililé.  Clovis  avai^ 
peu  de  ressources  j  il    ne  commandait 
pas  à  plus  de  quatre  pu  cinq  mille  guçr- 
riers.  Il  ne  pouvait  compter  sur  les  au- 
tres roitelets  de  sa  famille,  établis  à  côté 
de  lui ,  tous  jaloux  de  leur  indépendance 
et  de  leurs  faibles  états.  Ses  premières 
victoires  ne  lui  acquirent  sur  eux  qu'une 
supériorité  honoraire,  puisqu'il  ue  réu- 
nit toutes  les  tribus  frauques  à  sa  royauté 
qu'à  la  lin  de  sa  vie  et  par  une  suite  de 
crimes.  On  veut  à  toute  force  lui  attri- 
buer une  habileté  de  poliiique  que  son 
Age  ,  son  éducation  ,  son  caractère  ,  que 
les  faits  mrme  n'ailmellenl  pas;  celte  in- 
lerprélation    banale  des  éveneniens  au 
bout  de  treize  siècles  n'expliqiu^  qu'une 
chose,  la  diflicullé  d'expliquer  par  des 
causes  ordinaires    la  transplantation  si 
subitement  enracinée  dp  la  ;|ation  et  de 
la  monarchie  franque   sur  le  sol  de  la 
C.aulc.  Clovis,  en  réalité,  n'élail  (|u'un 
barbare  ignorant,  qui  pouvait  aisément 
trouver  la  vie  des  empereurs,  la  magui» 
licence  de  leur  cour  et  les  arts  de  la  ci- 
vilisation  plus   agréables  que  l'obscure 
résidence  et  la  subsistance  grossière  de 
la  Ccrmanie;  mais  qui  ne  connaissait 


180 


COURS  D'HTSTOTRE  DE  FRANCE, 


encore  pour  rr^^ner  que  les  armes  ot  la 
violence;  et  il  ne  s'en  lit  pas  faute.  Lors- 
(ju'on  lit  dans  (Vr^fjoire  de  Tours  les  per- 
fidies et  les  meurtres  qu'il  exécuta  de 
sani;-froid  pour  supplanter  tous  les  au- 
tres rois  franks,  on  est  surpris  d'horreur. 
Si  on  parcourt  d'un  autre  côte  les  chro- 
niques des  saints  du  temps  ,  c'est  un  ta- 
bleau tout  opposé  ;  on  est  tenté  de  douter 
du  récit  du  saint  évoque  et  de  prendre 
Clovis  aussi  pour  un  saint ,  tellement  que 
i  (luelques  auteurs  lui  en  donnent  la  qua- 

<  lilé,  présumant  que  le  Seigneur  lui  a 

<  fait  la  f;rAce  de  réparer  ses  fautes  (1).  i 
Je  crois,  j)our  ma  part,  que  la  dévotion 
serait  très  hasardée  ;  (Vrégoire  de  Tours 
est  fort  loin  de  conjecturer  un  repentir 
de  Clovis  ;  mais,  après  avoir  raconté  ses 
premiers  meurtres,  il  ajoute  naïvement: 
t  Ainsi  Dieu  chaque  jour  abattait  les  en- 
«  nemis  du  prince  par  la  main  du  prince 
c  même,  et  il  augmentait  son  royaume 
I  parce   que  Clovis  marchait  d'un  cœur 

<  droit  devant  lui  et  faisait  ce  qui  était 

<  agréal)le  à  ses  yeux  (2\  >  C'est  qu'en 
effet  Clovis  servit  franchement  la  reli- 
gion catholique  par  un  grossier  instinct 
d'intér(^t  mêlé  ensuite  d'une  foi  aussi 
grossière,  qui  honorait  le  vrai  Dieu  de 
la  même  manière  qu'autrefois  ses  idoles 
par  un  culte  tout  extérieur;  et  il  eut  sa 
récompense  par  les  prospérités  tempo- 
relles. 11  faut  dire  aussi  qu'il  commença 
parvingt-deux  ans  de  la  conquête  la  plus 
douce.  On  ne  pouvait  guère  soupçonner 
qu'il  achèverait  son  règne  par  de  si 
atroces  cruautés. 

Ardent  comme  un  jeune  homme,  brave 
comme  sa  framée,  il  vit  d'abord  avec  in- 
qiiiétude  l'influence  voisine  de  Syagrius, 
aimé  des  Barbares  aussi  bien  que  des 
Ciaulois.  Son  père  Chilpérik  avait  régné 
.ivec  le  père  de  Syagrius.  Incapable  d'é- 
galer ce  pacifique  rival ,  il  sentit  le  dan- 
ger de  la  comparaison  s'il  laissait  ce 
Homain  s'affermir,  et,  comme  le  pouvoir 
romain  était  condamné,  et  que  Syagrius 
en  était  le  dernier  représentant,  (>lovis 
lui  porta  un  défi ,  et  le  vainquit  à  Sois- 
sons,  malgré  le  petit  roi  de  Terouennc, 
Chararik,  (jui  ,  se  tenante  l'écart  avec 
•ses  Franks  pendant  le  combat,  trahissait 

(1)  Longuev»!,  tglite  gulUcanc ,  liy.  îî. 

(2)  Grcg.  Tur.,  U-40,  41,  i2. 


la  cause  franque.  En  même  temps  Clovis 
avait  tout  d'un  coup  aperçu  l'impor- 
tance du  clergé  cathoii(|ue  ;  il  fut  donné 
h  ce  jeune  Sicambre  ,  à  cet  enfant  guer- 
rier, de  comprendre  ce  que  les  autres 
rois  barbares  ,  ce  que  les  empereurs  n'a- 
vaient pas  compris.  Tson  seulement  il 
montra  un  grand  respect  pour  la  reli- 
gion catholique ,  mais  encore  il  proté- 
gea hautement  les  évêques,  lui  idolûtre, 
tandis  que  les  Vandales,  Suèves  et  Goths, 
déjà  chrétiens,  les  persécutaient.  Que 
l'on  songe  à  la  haine  farouche  et  opiniâ- 
tre de  toutes  les  autres  peuplades  idolâ- 
tres de  la  (iermanie  contre  le  christia- 
nisme jusqu'au  dixième  siècle,  et  qu'on 
se  demande  si  cette  disposition  des  chefs 
franks  n'est  pas  une  exception  singu- 
lière. L'usage  que  fit  Clovis  de  sa  victoire, 
la  restitution  du  vase  sacré  à  St-Remi , 
toute  cette  bienveillance,  qui  ne  se  dé- 
mentit pas  un  moment  ,  lui  donna  les 
villes  intérieures  et  les  troupes  romaines 
isolées  dans  leurs  garnisons.  Dès  lors  les 
deux  rois  ariens,  Alaric  et  Gondobald  , 
sont  frappés  de  crainte  et  ne  pensent  pas 
même  à  troubler  son  succès.  Bientôt , 
pendant  ses  négociations  avec  le  Bur- 
gunde  ,  il  entend  parler  de  Clotilde,  il 
la  demande  en  mariage  ;  le  Burgunde 
n'ose  refuser  sa  nièce.  Clovis  «  ayant  vu 
f  la  jeune  princesse,  est  transporte  de 
f  joie  et  l'épouse.»  Q)u'ya-t-il  autre  chose 
dans  cette  alliance  que  le  bonheur  si  na- 
turel pour  un  jeune  homme  de  posséder 
une  belle  et  sage  épouse  (1)?  Assurément 
s'il  eût  agi  par  cette  habileté  d'ambition 
qu'on  lui  suppose,  il  n'eût  pas  hésité 
aussitôt  à  se  faire  chrétien  ;  tout  l'y  invi- 
tait ,  et  il  achevait  de  gagner  toute  la  po- 
pulation déjà  pleine  d'espérance.  Cepen- 
dant l'amour,  d'accord  avec  la  politique, 
ne  décidait  point  le  barbare;  n'en  ne 
pouvait  l'émoiwoir  à  croire.  Il  fallut  le 
péril  et  la  victoire  de  Tolbiac  f2\  'J'oute- 
fois  il  craignait  encore  l'improbalion  de 
ses  guerriers  ;  car  s'il  y  avait ,  comme  le 
pense  Dubos.  bon  nombre  de  Franks 
chrétiens  parmi  les  anciennes  colonies 
militaires  et  parmi  les  tribus  depuis  leur 
séjour  fixe  en  Gaule,  si  même  plusieurs 
étaient  déjà   dans   les  rangs  du  clergé, 

(1)  Grec.  Tur.,  2-2fi. 

(2)  Gr«g.  Tar.,2-2;>,r.O. 


PAR  M.  DUMOIN'T. 


ist 


r 


I 


comme  le  comte  Arbogaste  ,  alors  évo- 
que .  et  le  saint  prêtre  de  Tout  Vaast  ou 
Yédast ,  par  qui  Clovis  commença  de  se 
faire  instruire  ;  la  masse  de  la  nation  de- 
meurait attachée  aux  idoles.  Mais  <  la 
<  puissance  de  Dieu  prévint  le  roi  avant 
f  qu'il  parlât;  tout  son  peuple  s'écria  : 
€  INous  rejetons  des  dieux  mortels,  pieux 
«  roi ,  et  nous  sommes  pr(5ts  h  suivre  le 
I  Dieu  immortel  que  proche  Rémi,  i  Et 
lorsque  le  saint  évéque  eut  dit  :  <  Incline 
i  avec  douceur  la  tête,  Sicambre  (1) , 
«  adore  ce  que  tu  as  brillé ,  brûle  ce  que 
«  tu  as  adoré  >,  plus  de  trois  mille  guer- 
riers reçurent  à  leur  tour  le  baptême. 

Ce  fut  une  joie  universelle  parmi  les 
catholiques.  Le  pape  saint  Anastase  et 
l'archevêque  de  Vienne,  saint  Avitus , 
pelit-fils  de  l'empereur,  écrivirent  à  Clo- 
vis pour  le  féliciter.  Les  cités  armori- 
caines le  reconnurent ,  et  toute  la  Gaule 
souhaitait  d'un  extrême  désir  d'avoir  les 
Franks  pour  maîtres  (2\  Gondobald,  qui 
était  déjà  tributaire  du  seul  roi  catholi- 
que .  adoucit  les  loisburgondes  en  faveur 
des  Romains  (3) ,  pour  se  les  rattacher, 
et  hésita  s'il  n'abjurerait  pas  l'arianisme. 
Alaric  envoya  dire  à  Clovis  :  <  Si  mon 
i  frère  voulait,  mon  intention  serait, 
c  Dieu  aidant,  que  nous  eussions  ensem- 
I  ble  une  entrevue  (4).  >  Ce  ne  sont  que 
fondations  pieuses  de  Clovis  et  nobles 
déférences  pour  les  personnes  consa- 
crées à  Dieu.  Il  sent  la  puissance  nou- 
velle que  lui  donne  sa  conversion.    <  Je 

(1)  Greg.  Tur.,  2-51  :  Milit_depone  colla,  Sicam- 
ber.  Est-il  nécessaire  d«  parler  de  la  sainte  am- 
poule, fable  imaginée,  dit-on,  au  neuTiouie  siècle 
par  Hincmar?  llincmar  cepeodani  n'a  rien  imaginé, 
mais  il  a  rapporté  la  tradition  do  TÊglisc  de  Roims  , 
confirmée  par  une  ancienne  messe  sur  les  miracles 
de  saint  Rémi.  Il  y  est  fait  mention  do  deux  fioles 
ou  ampoules  miraculeusement  remplies  de  saint- 
clirème  par  le  saint  évèquo  ,  et  une  sœur  de  CloTis, 
qui  était  arienne  ,  se  conteriissant  aussi,  reçut  seu- 
lement Tonction ,  probabloinont  utcc  ce  saint- 
chrème.  11  n'en  est  pus  question  à  l'égard  du  roi , 
mais  ce  souvenir  mêlé  i  la  pompe  extraordinaire 
que  l'on  déploya  alors  dans  le  baptistère  ,  a  pu  don- 
ner lieu  à  l'opinion  vul-;aire  du  sacre  do  Cloiis  par 
la  sainte  ampoule  ;  la  cérémonie  du  sacre  n'eut  pas 
lieu  pour  les  Mérovingiens.  Voy.  Longueval,  Kglise 
gallicane  ,  i>. 

(2)  Greg.  Tur.,  2-5(;. 
(Ô)  Ib„  2-30,  31. 
(4)  76.,  2-3». 

TOMB  viii.  '"  n<^  4S.  1859. 


<  supporte  avec  peine,  dit-il  aux  siens, 
t  que  ces  ariens  tiennent  une  part  des 
(  Gaules  (I)  >  ,  et  il  déclare  la  guerre  an 
roi  visigoth,  et,  suivant  les  conseils  de 
saint  Pvemi ,  il  défendit  à  ses  soldats  de 
piller  les  églises,  de  porter  le  moindre 
dommage  même  aux  esclaves  .  et  de  rien 
prendre  que  de  l'eau  et  de  l'herbe.  Un 
soldat  ayant  pris  du  foin  à  un  pauvre 
homme  par  violence ,  le  roi  tua  (2)  ce 
soldat  de  sa  main,  en  disant  :  «  Où  sera 
(  l'espérance  de  la  victoire,  si  le  bien- 
«  heureux  Martin  est  offensé?  >  Il  écrivit 
enfin  à  tous  les  évêques  d'Aquitaine  après 
la  victoire  de  Youillé  ,  pour  les  inviter  à 
réclamer  tout  ce  qu'ils  auraient  perdu 
par  la  guerre.  Alaric  périt  dans  la  ba- 
taille ,  et  dès  ce  moment  il  fut  décide 
que  les  Yisigoths  ne  pouvaient  plus  sub- 
sister en  Gaule.  C'est  la  cause  du  catho- 
licisme défendue  par  Clovis  qui  a  donné 
évidemment  aux  Franks,  la  moins  puis- 
sante des  nations  barbares,  de  si  rapides 
progrès.  Les  voilà  ainsi  les  premiers , 
tout  d'un  coup  solidement  établis  ,  en 
possession  de  la  plus  importante  contrée 
de  l'Occident.  Les  voilà  placés  désormais 
sur  le  front  de  bandière  de  la  civilisation 
moderne.  Quel  en  sera  le  résultat? 

Si  nous  en  devions  croire  M.  Beugnot, 
Dieu  aurait  si  mal  pris  ses  mesures  en 
mettant  l'Église  sur  la  terre,  que,  après 
quatre  siècles,  <  le  christianisme  était 

<  devenu  impuissant  à  sauver  la  société, 
i  que  la  régénération  de  l'Europe  devait 

<  être  le  résultat  de  l'invasion  des  Bar- 
«bares,  presque  tous  idolâtres.  C'est, 
«  selon  lui,  la  pensée  triste,  mais  i'raicp 
t  que  seul  entre  tous  les  Pères  de  cette 
t  époque  ,  Salvien  a  eu  le  mérite  de  con- 

<  cevoir  (3).  >  Psos  lecteurs  ont  eu  déjà 
assez  de  faits  devant  les  yeux  pour  se 
convaincre  qu'on  n'a  jamais  rien  dit  de 
moins  exact,  ^ous  verrons  bientôt  quel 
secours  les  Barbares  ont  prêté  à  la  so- 
ciété; il  suffit  en  ce  moment  d'une  sim- 
ple observation,  autrement  \raic  que 
celle  de  l'érudit  académique,  savoir,  que 
tout  concours  humain  aux  œuvres  di- 
vines est  une  épreuve  autant  qu'un  ser- 
vice. IN'est-il  pas  temps  bientôt  que  ceux 

(I)  Greg.  Tur.,  2  37. 

(•>)  Ib. 

(3)  Destruction  du  Paganisme ,  2-10. 

12 


182 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  LES  ORDRES  MONASTIQUES, 


qui  n'y  cnlenilent  rien  renoncent  à  nous 
cMidoctrinerV  J^e  moindre  inconvt'nient 
pour  eux  sera  toujours  d'y  perdre  leur 
ptMuc^  et  leurs  frais  d'érudition;  car  on 
ireuseii^uera  jamais  l'Église  ,  et  tant 
qu'on  n'aura  pu  la  dissuader  de  sa  foi, 
il  n'y  a  rien  de  fait  contre  elle.  Ceci  du 


moins  ne  serait  pas  très  difficile  h  com- 
prendre. 

La  quinzième  leçon  commencera  l'exa- 
men de  la  période  mérovingienne  et  des 
institutions  franques  par  les  origines  des 
assemblées  nationales. 

Edouard  Dumont. 


Mm($  ticiiçiU\m$. 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  L'ORIGINE,  L'ACCROlSSEiMENT 

ET  L'INFLUENCE  DES  ORDRES  MONASTIQUES. 


TROISIÈME   LEÇON   (1). 

Saint  Grégoire  de  Nazianze.  —  Sa  vie  retirée  dans 
la  solitude.  —  8aint  Basile.  —  Ses  conslilulioBs 
pour  tes  moiDCg  orientaux.  —  Lois  def  conciles 
sur  les  moines.  —  (lommenl  les  esclaves  pou- 
yaieui  être  reçus  moines.  —  Lois  dus  empereurs 
sur  les  moines. 

Maintenant  que  nous  connaissons  l'état 
du  monde  oriental ,  nous  apprécierons 
mieux  les  institutions  monastiques.  ]Mal- 
gré  mon  désir  et  mes  efforts  pour  me 
renfermer  strictement  dans  mon  sujet, 
qui  est  déjà  une  carrière  assez  vaste  à 
parcourir,  je  me  vois  souvent  forcé  de 
faire  quelques  explorations  dans  l'his- 
toire générale  de  l'Église  ,  comme  l'his- 
torien du  Chi  istianisme  est  presque  tou- 
jours l'historien  universel  du  monde. 
jNous  sommes  arrivé  à  une  époque  où 
riiistoire  monastique  embrasse  ce  qu'il  y 
a  de  plus  glorieux  dans  les  annales  de 
l'Église;  presque  tous  les  Pères  de  l'Église 
ont  été  moines,  ont  été  nourris  dans  les 
institutions  cénobitiques ,  et  même  le  pa- 
triarche des  moines  est  un  des  plus  illus- 
tres pontifes  de  l'Eglise  orientale,  un  de 
ses  plussavans  docteurs.  Ainsi,  nous  al- 
lons étudier  l'histoire  des  Pères  de  l'É- 
glise dans  ses  rapports  intimes  avec 
rhisloir<;  des  institutions  monaslicjnes. 
Déjà  nous  avons  vu  saint  Jérôme  et  son 
monastère  de  Bethléem  ,  où  les  grandes 

(I)  Voir  la  îi"  leçon  dans  le  n'  î,',  ci-degsus,  p.  ii. 


dames  romaines  venaient  vouer  leur  vie 
à  la  pénitence,  et  sous  l'inspiration  sa- 
vante de  Jérôme  étudiaient  l'Écriture 
sainte  et  les  langues  orientales,  et  co- 
piaient les  livres  des  Pères.  Si  nous  avons 
commencé  par  saint  Jérôme,  c'est  que 
son  nom  et  sa  mémoire  se  rattachent  aux 
malheurs  de  l'Orient  et  à  la  chute  de 
Rome. 

Il  est  impossible  de  séparer  la  vie  de 
Grégoire  de  Nazianze  de  celle  de  lîasile  ; 
ils  ont  vécu  toujours  appuyés  l'un  sur 
l'autre.  L'Église  catholique  les  repré- 
sente toujours  ainsi  à  la  vénération  des 
fidèles,  et  l'homme  ne  doit  pas  séparer 
ce  que  Dieu  a  uni.  Je  prendrai  dans  la 
vie  de  ces  deux  hommes  ce  qui  regarde 
la  vie  intime,  la  vie  de  la  solitude;  leur 
vie  épiscopale,  leur  existence  publique 
appartiennent  à  l'histoire  de  l'Égli.se. 

Saint  Grégoire  de  Nazianze  est  né  eu 
328,  saint  Basile  en  329.  Grégoire  révèle 
ainsi  son  âme  et  celle  de  Basile  :  <  Nous 

<  vivions  à  Athènes;  Dieu  et  le  désir  de 

<  la   science  nous   y    avaient   conduits, 

<  comme  deux  fleuves  qui  se  réunissent 
I  après  avoir  parcouru  plusieurs   pays. 

<  Je  m'y  étais  rendu  quelque  temps 
(  avant  Basile;    il   m'y    suivit    de    bien 

«  près »  Ils  eurent  quelques  victoires 

littéraires  (|ui  leur  attirèrent  des  en- 
vieux. «  Ouand  on  a  conclu  de  grandes  es- 
«  pérances  et  qu'on  obtient  trop  aisé- 
«  ment  ce  que  l'on  souhaite,  il  est  natu- 

<  rel  de  le  mépriser,  parce  que  la  pos- 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


183 


€  session  ne  remplit  pas  toutes  les  espé- 
f  rinces.  Voilà  ce  qui  chagrinait  Basile 
«  et  ce  qui  lui  causait  de  grandes  inquié- 
«  tudes;  il  ne  s'applaudissait  point  du 
f  succès  qu'il  avait  eu,  ni  de  son  arrivée 
c  dans  cette  ville  si  fameuse  :  il  n'y  trou- 
«  vait  que  ce  qu'il  avait  espéré  y  trou- 
«  ver;  il  se  plaignait  que  le  bonheur 
f  dont  il  jouissait  à  Athènes  n'était 
«  qu'imaginaire.  Je  n'épargnais  rien 
€  pour  adoucir  ses  ennuis  par  les  iiieil- 

<  leures  raisons  que  je  pouvais  apporter 
«  pour  le  calmer  ;  je  lui  disais  qu'on  ne 
(  connaît  le  génie  des  hommes  qu'avec 
«  le  temps,  après  la  familiarité  et  un 
«  long  usage,  et  qu'il  est  impossible  de 
«  savoir  au  juste  en  peu  de  temps  jus- 
«  qu'où  va  I4  science  d'un  homme,  à 
«  quelque  épreuve  qu'on  le  mette.  Ces 
«  discours  remirent  le  calme  dans  son 
«  esprit;  nous  nous  découvrîmes  toutes 
«  nos  pensées  les  plus  secrètes,  et  le  dé- 
I  sir  que  nous  avions  de  nous  appliquer 
ç  à  la  philosophie  :  la  maison  ,  la  table  , 
f  les  inclinations,  les  vues,  tout  était 
«  commun  entre  nous,  et  notre  amitié 
«  croissait  chaque  jour;  nous  n'avions 
«  qu'une  affaire  et  qu'un  désir,  nous  n'é- 
f  lions  touchés  que  de  la  vertu  et  des 
«  espérances  de  l'avenir,  nous  n'avions 
«  d'amitié  et  de  commerce  qu'avec  des 
«  gens  modestes  et  vertueux,  avec  les- 
«  quels  il  y  avait  à  profiter,  persuadés 
f  qu'il  est  bien  plus  aisé  de  se  laisser  en- 
«  traîner  au  vice  que  d'inspirer  la  vertu. 

<  Wous  nous  appliquions  aux  sciences 
t  utiles  plutôt  qu'aux  sciences  agréables  ; 

<  car  là  est  la  source  de  la  vertu  ou  du 

<  libertinage  des  jeunes  gens  (1).  Ivous 

<  ne  connaissions  que  deux  chemins  ; 
«  l'un  nous  conduisait  à  l'église,  pour  y 
«  entendre  les  interprètes  de  la  loi  di- 
«  vine;  l'autre  nous  conduisait  chez  nos 
f  maîtres.  > 

Eu  vérité,  je  ne  sais  comment  les  jeu- 
ïips  esprits  lurbulens  et  dissipés  île  nos 
jours  recevront  ces   détails  sur    la    vie 

(i)  MaÔYip-aTiov  ^£  où  tûÏ{  y.^îoTOiç  ttXs'ov,  t,  toî; 
xaXXîarci;  èx^aipcasv  i-Kti^r,  xàvreCiOiv  ècTiv,  yi  -pô; 
àpeTïjv  TUTTOùaôai  tcÙ;  viov;,  T  "J^pôç  jcaxîav.  I).  Grcg. 
Naz.  Opéra ,  édil.  bénédicl.,  l.  i ,  p.  7i?G  ,  inf".  — 
M.  l'ab!)('  CailUiu  ,  connu  par  son  éililion  lalinc  des 
Pércs  ,  cunliDuo  cctltt  bollo  collecliou  de»  œuvres  do 
lainl  Gréi^oirc. 


grave  et  austère  de  ces  deux  jeunes  amis, 
dont  l'âme  si  triste,  si  pieuse  ,  si  mélan- 
colique, contrastait  d'une  manière  frap. 
pante  avec  les  esprits  enjoués,  la  joie 
bruyante ,  et  la  science  brillante,  pointil- 
leuse et  encore  un  peu  païenne  de  leurs 
jeunes  condisciples  d'Athènes.  Ces  lignes 
éparses  dans  les  sermons  d'un  théologien 
sévère  sont  pour  moi  d'un  prix  inestima- 
ble ;  elles  nous  font  connaître  toute  la  vie 
intime  de  ces  hommes  qui  ont  joué  un  si 
grand  rôle  dans  leur  siècle,  et  qui  tous 
deux  ont  fondé  et  agrandi  les  institu- 
tions monastiques;  de  sorte  que  je  puis 
dire  avec  saint  Grégoire  :  «  Je  me  laisse 
«  emporter  sans  garder  ni  règle,  ni  me- 
«  sure;  je  ne  sais  comment  je  pourrais 
«  m'empêcher  de  vous  faire  ce  récit ,  car 
8  ce  que  j'ai  oublié  me  paraît  toujours 
a  meilleur  que  ce  que  j'ai  dit  (1).  » 

Les  progrès  de  Basile  et  de  Grégoire 
dans  la  vie  spirituelle  et  dans  la  science 
furent  rapides  ;  ils  passèrent  ensemble  de 
longues  années.  Enfin  arriva  je  jour  de 
la  séparation.  Laissons  parler  Grégoire  : 
«  Tout  était  prêt;  nos  adieux  faits,  on 
«  s'était  embrassé,  on  avait  pleuré,  car 
«  il  n'est  rien  de  plus  triste  et  de  plus 
«  douloureux  que  de  quitter  Athènes  et 
«  ceux  avec  qui  l'on  a  vécu  dans  une 
«  ville  si  agréable  (2).  Il  partit:  je  de- 
*  meurai  à  Athènes.  Combien  cette  sé- 
«  paration  fut  cruelle;  il  nous  semblait 
«  qu'on  divisait  nos  corps  en  deux  par- 
«  ties  et  que  nous  étionj  prêts  à  expirer. 
<  Aussitôt  que,  quittant  l'adolescence, 
a  je  fus  libre  de  ma  volonté,  je  volai 
a  vers  mon  cher  lîasile;  mais  l'amour 
«  que  j'avais  pour  mon  père  et  ma  mère, 
«  et  les  soins  que  j'étais  obligé  de  leur 
«  rendre  dans  leur  extrême  vieillesse  me 
(1  séparèrent  de  nouveau  de  mon  ami.  Je 
i  ne  sais  si  j'eus  raison  de  le  quitter  de 
i  la  sorte;  mais  enfin  je  le  quittai.  Peul- 
«  être  est-ce  \h  la  source  de  tous  les  cha- 
i  grinset  de  tous  les  embarras  04  je  suis 
i  tombé,  et  des  obstacles  qui  ont  tra- 
I  versé  le  désir  que  j'avais  d'embrasser 
a  entièrement  la  vertu:  mais  il  faut  que 

(1)  Àà  "j'ï?  p-'-i  "^  -aptûtv  àvx-)')cai;v  «fXÎvîTat, 
)tal  xpiÏTTOv  t:j  7TpoXy.(^Ô£vT&;.  D.  Grcg.,  l.  i,p.  7U:j. 

C^)  Où^èv  -^ip  oGtwç  cùîfivi  Xuirr.pdv,  w;  tcî;  £xtîoi 
ojvv:';/.c'.;,  \ôr,vtov,  Y.x\  àXXTjXwv  T£(j.v£oôa!.  D.  Grog,, 
t.  I  ,  p.  "ïHO. 


184 


COURS  iriIlSTOlRE  SUPx  LK 


«  la  volonlr  (!♦»  Dieu  s'accomplisse.  • 
(iréf^oire  porta  au  toiiibeau  sa  tris- 
tesse. Souvent,  dans  sa  solitude  de  \a- 
zianze,  il  pleurait  sur  ce  «^rand  ch.i.L;i  in 
de  sa  vie .  sa  st^paration  de  lîasile. 

<  Par-dessus  tout ,  Dieu  m'avait  fait  une 
c  grande  grâce;  il  m'avait  uni  d'amitic^  à 
«  un  homme  d'une  sagesse  admirable  :  il 
«  s'appelait  Hasile;  il  était  le  compagnon 
i  de  mes  éludes  et  de  ma  demeure,  et, 
i  je    le   dirai    avec    orgueil,    les  Grecs 

<  nous    remarquaient     d'une     manière 

<  toute  particulière.  Tout  était  commun 
#  entre  nous:  un  seul  esprit  unissait  en- 
c  semble  nos  deu\  corps  ,  nous  en  étions 
t  venus  à  ce  point  de  confiance  intime  de 
«  lire  au  fond  de  nos  âmes  pour  serrer 
«  toujours  plus  les  liens  de  notre  union. 

<  De  longues  années  d'études  et  de  bon- 
€  heur  s'écoulèrent  dans  les  épauche- 
«  mens  de  cette  douce  amitié.  Mais  vint 
c  le  grand  jour  de  la  douleur,  le  jour  des 

<  tristes  cmbrassemens  du  départ.  Le 
i  souvenir  de  ce  profond  chagrin  me  fait 
i  encore  verser  des  larmes  (1\  > 

Grégoire,  après  avoir  vécu  dans  le  dé- 
sert avec  Basile,  revint  à  INazianze  pour 
soulager  son  père,  qui ,  accablé  sous  le 
poids  des  années,  ne  pouvait  plus  porter 
le  fardeau  de  l'épiscopat.  Plus  tard,  il  fut 
élu  évèque  de  Sazime  en  Cappadoce:  il 
quitta  celle  église ,  et  revint  dans  son  dé- 
sert. Ses  amis,   et  surtout  saint  Basile, 
l'engagèrent  à  en  sortir  pour  aller  com- 
battre les  Ariens  à  Constaiilinople  (an 
'Md  .  Ce  fut  un  spectacle  nouveau  de  voir 
cet  homme  de  petite  taille ,  pauvre ,  mal 
velu,   ayant  quelque  chose   de  rude   et 
d'étranger  dans  son  langage;,  à  qui  môme 
l'étude  de  l'éloquence  n'avait  pas  donné 
Il  simple  politesse  antique,    venir  seul 
déclarer  la  guerre  à  l'hérésie,  à  l'immo- 
ralité  de    Byzance,   aux   grandeurs   du 
monde.  Les  évèques   orientaux,  assem- 
blés par   l'ordre  de   Théodos(;,  élurent 
Grégoire  évèque  de  Constant inop le.  Mais 
voyant  que  son  élection  causait  du  trou- 
ble et  qu'il  ne  pouvait  pas  résister  an  dé- 
bordement des   mauvaises  passions,    il 
quitta  le  siège  patriarcal.   En  présence 
de  cent  cinquante  évèepies  et  de  tout  le 
ptMiple  de  Conslantinople ,  il  lévéla  tous 
les  malheurs  de   son  siècle,   toutes  les 

(I)  D.  fireg.  Naz.,  Carmen,  viii.  Ilf^^;  irjTo'v. 


S  ORDRES  MONASTIQUES, 

douleurs  de  son  Ame,  et  fit  ses  adieux  à 
son  église  pour  s'en  al  Ici  prier  et  pleurer 
dans  la  solitude. 

Après  avoir  raconté  ses  efforts  pour  le 
bien  de  celte  grande  ville  ,  cet  œil  du 
monde,  ce  lien  de  l'Orient  et  de  l'Occi- 
dent (II,    il  dit  :  «Qu'est-ce  que  je  pré- 

<  tends?  car  je  n'ai  point  cultivé  la  vertu 
«  ])Oiirrien,   et  je  ne  suis   pas  encore 

<  parvenu  à  ce  haut  point  de  perfection; 
T  donnez-moi  la  récompense  de  mes  Ira- 
c  vaux.  Cette    récompense,   vous   ne    la 

<  devinerez  pas  aisément ,  mais  je  puis  la 
t  demander  en  toute  sûreté  :  donnez-moi 

<  un  successeur Ayez  compassion  de 

c  mes  cheveux  blancs;  mettez  en  ma 
«  place  un  homme  dont  les  mains  soient 
i  pures  et   la   voix    éloquente  ;    car   le 

<  temps  où  nous  sommes  demande  un 

<  homme  de  ce  caractère.  Vous  voyez 
«  combien  je  suis  faible;  l'Age,  les  ma- 

<  ladies,  les  fatigues  m'ont  brisé.  Quels 

<  services  peut  rendre  un  vieillard  li- 
((  midc  et  languissant?  A  peine  si  j'ai  la 

«  force  de  vous  parler La  division  est 

€  entre  les  peuples  :  l'Orient  est  séparé 
t  de  l'Occident  par  la  diversité  des  vo- 
«  lonlés  comme  par  la  nature....  Les  mè- 
«  mes  hommes  qui  sont  aujourd'hui  pour 

«  nous,    demain  seront  contre  nous 

«  Ce  qui  fait  plaisir  aux  autres  me  cha- 
«  grine,  ce   qui  les  attriste  me  réjouit. 

<  Quand  on  me  regarderait  comme  un 
i  homme  incommode  et  bizarre,  quand 
«  on  m'enchaînerait  comme  un   fou,  je 

<  ne   m'en  étonnerais  point.  En  vérité, 

<  considérant    tous    ces    malheurs,   j'ai 

j  houle  de  ma   vieillesse  (2) et  pour 

i  parler  de  ce  (fii  me  regarde  en  parti- 

<  culier,  n'ai-je  pas  souffert  la  persécu- 

<  lion?  ne  m'a-t-on  pas  accablé  d'oppro- 
i  bres?  On  m'a  banni  de  mon  église  ,  de 
«  ma  maison ,  et ,  ce  qui  est  encore  plus 
I  douloureux,    de   ma   solitude    même. 

<  Choisissez  donc  un  évèque  qui  puisse 
4  être  plus  agréable  au  peuple  ;  permet- 
^  tez-moi  de  mener  un»;  vie  rusti(jue  dans 

<  la  solitude  pour  plaire  à  Dieu,  qui  se 
«  contentera  de  ma  pauvreté  et  de  ma 

{{)   El  "ràp    'ô  ro'Xiv   tt;   r.ix.yju.irr,^  c'iôtXitôv, 

>t;î(.);  c'cv  rrjv<îca;;.v;.  D.  Grcgor.,  Oral,  xi.ii ,  10, 
l.  I,  édil.  bcnoilict.,  p,  7.;.'». 

(-2)   KW^^'r.\).%'.  To  •^•f.fx;    D.  Grccor.,  1. 1 ,  /G.'. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


185 


simplicité J'aime  mieux  elre  prive 

(1(^  tout  que  de  demeurer  plus  long- 
temps dans  le  tumulte  et  l'agitation  de 
la  ville,  et  d'être  contraint  de  m'ac- 
commoder  aux  caprices  du  peuple.  Il 
ne  demande  pas  des  prêtres  ,  mais  seu- 
lement des  rhéteurs  et  des  haran- 
gueurs 3  il  préfère  l'économie  de  l'ar- 
gent au  soin  des  âmes,  il  aime  mieux 
un  bon  défenseur  qu'un  saint  sacritica- 
teur....  Êtes-vous  touché?  ai-je  vaincu? 
Je  vous  conjure  donc ,  par  la  Trinité 
que  nous  adorons  de  concert ,  et  par  la 
sainte  espérance  ,  accordez  -  moi  la 
grâce  que  je  vous  demande,  donnez- 
moi  mon  congé  par  écrit,  comme  les 
empereurs  le  donnent  aux  soldats  qui 
ont  servi.  Quel  successeur  vous  choisi- 
rons-nous? demandera-t-on  peut-être. 
Dieu  y  pourvoiera  ;  il  saura  bien  trou- 
ver un  pasteur  comme  il  trouva  autre- 
fois une  brebis  pour  être  immolée.  Je 
ne  vous  demande  qu'une  chose  :  choi- 
sissez un  pasteur  sans  complaisance 
lâche  et  servile,  qui  ait  le  courage  de 
s'exposer  à  la  haine  du  peuple  pour  la 
défense  de  la  vertu. 
4  Adieu,  Anastasie y  qui  tirez  votre 
nom  de  la  piété;  c'est  vous  qui  avez 
fait  revivre  la  saine  doctrine  :  vous 
êtes  la  place  de  victoire  et  la  nouvelle 
Silo,  où  l'arche  s'est  d'abord  arrêtée 
après  avoir  erré  quarante  ans  dans  le 
désert;  fameux  et  célèbre  temple, 
nouvel  héritage ,  votre  grandeur  vient 
de  la  bonne  doctrine  que  vous  avez 
embrassée.  Adieu,  églises  sacrées,  vous 
êtes  les  liens  qui  unissent  toutes  les 
parties  de  la  ville;  adieu,  saints  apô- 
tres, illustre  colonie,  vous  m'avez 
servi  de  guide  dans  mes  combats; 
adieu,  chaire,  poste  éclatant,  mais 
périlleux  et  trop  exposé  h  l'envie.  Pon- 
tifes, prêtres  plus  vénérables  par  vo- 
tre mérite  que  par  votre  âge,  ministres 
des  saints  autels  qui  approchez  si  près 
du  Dieu  vivant.  Adieu  ,  chœur  des  JNa- 
zaréens;  douceurs  de  la  psalmodie, 
stations  nocturnes.  «5^'nteté  des  vier- 
ges, modestie  des  icmmes,  assemblée 
des  veuves  et  des  orphelins,  pauvres 
(lui  ave/,  l^s  yeux  tournés  vers  Dieu  et 
vers  moi  {\).  Adieu  ,  zélés  partisans  de 

(l)   llTwx'ov   (îc^ôaXaol    :rpôç  e«ôv  xai  Tvpô;  Tuà; 
fiXiîiovTc^  D.  Gregor.,,  1. 1 ,  p.  767. 


<  mes  discours,  qui  accouriez  avec  tant 
t  d'empressement     pour      m'entendre. 

<  Adieu,  empereur,  palais,  courtisans  ; 
i  si  vous  avez  été  fidèles  à  l'empereur, 
i  je  n'en  sais  rien;  tout  ce  que  je  sais, 

<  c'est  que  vous  avez  été  infidèles  à 
i  Dieu.  Frappez  des  mains,  poussez  des 
f  cris  éclataus,  élevez  jusqu'au  ciel  votre 
i  rhéteur,  on  a  enfin  condamné  au  si- 
ï  lence  cet  homme  dont  l'éloquence  vous 

<  paraissait  si  pernicieuse  ;  il  ne  se  taira 
€  pas  toujours  :  il  combattra  des  mains 
«  et  de  la  plume  (1).  Adieu,  ville  célè- 
c  bre:  adieu.  Orient  et  Occident,  pour 
I  qui  j'ai  tant  combattu  et  qui  m'avez 
c  livré   tant  de  combats,   j'élèverai   la 

<  voix  pour  invoquer  les  anges  tutélaires 
«  de  cette  ville.  Adieu ,  Trinité ,  objet  de 
I  mes  méditations  et  de  ma  gloire;  que 

<  mon  peuple  vous  adore  toujours.  Pour 
(  moi,  je  le  regarderai  toujours  avec  la 
i  même  sollicitude.  Mes  enfans,  conser- 
«  vez  le  dépôt  qu'on  vous  a  confié  ;  sou- 
c  venez-vous  de  mes  souffrances,  que  la 

<  grâce  de  JNotre-Seigneur  Jésus-Christ 

<  soit  avec  nous  tous.  Amen.  )• 
Peut-être  me  fera-t-on  le  reproche  de 

m'étendre  trop  sur  cette  action  de  Gré- 
goire, et  d'avoir  fait  une  trop  longue  ci- 
tation des  adieux  du  saint  évêque.  Ce 
discours,  outre  son  mérite  littéraire, 
qui  est  immense ,  nous  révèle  les  raisons 
intimes  qui  poussaient  Grégoire  vers  la 
solitude;  c'est  le  moment  où  il  se  décide 
pour  les  institutions  monastiques.  Au 
reste ,  je  le  répète,  jamais  je  ne  négligerai 
le  côté  littéraire  des  institutions  reli- 
gieuses; c'est  une  littérature  à  part  qui 
mérite  bien  qu'on  l'étudié.  La  littérature 
païenne  a  eu  assez  long-temps  les  hom- 
mages de  l'esprit  humain. 

Grégoire  mena  une  vie  austère  et  con- 
templative dans  sa  solitude  de  >azian2e; 
c'est  là  où  son  âme  seule,  en  présence  de 
Dieu  et  de  la  nature,  laissait  couler  ces 
Ilots  de  poésie,  si  triste,  si  mélancolique. 
On  ne  trouve  rien  de  semblable  dans 
l'antiquité;  etleschants  les  plus  religieux 
de  notre  époque  ne  sont  qu'un  retentis- 


^ 


(!)   KporriaaTê   X'^?*Ç>    ^^'^    P&r<i«Te  ,    ipari  fi; 

s;    TÔv   pT.Tîpx    ûjxwv  •  aedi'yr.KEv    ûaîv   t,    -cvy.px 

p.a/.T.oeTai  -^àp  5i9i  Xitipo;  wi:  {Ai"X:;v&;.  ]).  Gregor., 
t.  1 ,  r-  707. 


186 


COUBS  D'flISTOIRE  SUR  hV 


sniK^nl  i\o  rolfc  beWo  pO(^i>  du  df^sort.  Je 

dois  au  moins  vous  en  donner  une  id6c. 

11  se  plaint  de  l'instabililt*  de  la  vie  : 
t  Où  sont  nu's  discours  .'  où  sont  toutes 
les  paroles  éloquentes  sorties  de  ma 
liourhei'  Légères,  elles  ont  pnssd  avec 
les  vents.  —  Où  est  le  boniieur  de  ma 
jeunesse?  îl  s'est  (^coulé  comme  l'eau. 
—  Où  sont  les  honneurs  et  les  gloires 
de  la  Vie?  Tout  cela  a  disparu  comme 
une  ombre.  —  Où  sont  les  forces  de 
mon  corps?  La  maladie  l'a  brisé.  — 
Ouo  sont  devenus  mes  frères  et  mort 
père?  La  mort  les  a  enlevés.  —  Il  me 
restait  le  sol  natal;  mais  un  ennemi 
cruel  m'en  a  chassé.  —  Maintenant, 
sans  patrie ,  je  traîne  biert  loin  les  dou- 
leurs cuisantes  de  ma  vieillesse  infor- 
tunée: je  vis  comme  un  transfuge,  et 
ce  n'est  c^u'en  tremblant  que  je  pose 
mon  pied  sur  la  terre.  —  Quelle  est  la 
terre  hospitalière  qui  couvrira  et  pro- 
tégera mes  cendres?  Quelle  main  fer- 
mera mes  yeujt  mourans?  Serai-je  la 
proie  des  aigles,  des  chiens,  des  botes 
féroces?  8erai-je  livré  aux  flammes? 
D'où  me  lèverai-je  lorsque  j'entendrai 
retentir  à  mes  oreilles  la  voix  ef- 
frayante du  dernier  juge?....  Toi  seul , 
6  Christ,  es  le  j+rànd  modérateur  de 
ma  vie;  tu  es  ma  patrie,  ma  force,  ma 
richesse,  mon  tout  (1).» 
Yoici  comment  Grégoire  raconte  sa 

tie  intérieure: 

t  J'ai  rejeté  loin  de  moi  le  pesant  joug 
du  mariage  pour  suivre  le  joyeux 
chœur  des  vierges;  les  habitans  du  ciel 
ne  sont  point  courbés  sous  le  poids  des 
désirs  incessans.  Une  fois  que  j'eus 
goûté  le  lait  et  le  miel  des  voluptés 
célestes,  combien  il  m'était  dur  d'ap- 
procher de  nouveau  mes  lèvres  d'une 

coupe   amèro  et   empoisonnée  (2) 

Autrefois,  dans  la  plus  grande  vigueur 
de  ma  jeunesse,  j'ai  été  engagé  dans  le 
combat  terrible  de  la  chair  contre 
l'esprit;  j'ai  vaincu  avec  le  secours  de 
mon  Dieu,  j'ai  purifié  mon  esprit  par 
de  saintes  pensées,  je  l'ai  nourri  de  la 
lecture  continuelle  des  saintes  écritu- 
res; je  tâchais  d'éteindre  par  de  fré- 

(1)  D.   Gregor.    >a2ianf.,    Carmen,    viii.    Hsc: 
èa'jTov.  Tome  ii ,  édil.  de  Paris ,  1611,  in-f*^. 

(2)  Carmen,  if  ,  p.  72. 


S  ORDRES  MONASTIQUES, 

(  qiiens  et  Inborieux  exercices  de  péni- 

<  tence  l'arfîeui-  violente  dont  mon  Ame 
«  était  embrasée.  Je  domptais  la  colère, 

<  j'enchaînais  les  membres  de  mon 
I  coips .  je  noyais  dans  mes  larmes  la  sa- 
I  tisfaetion  (jue j'avais  eue  aupaiavnnt  à 
i  rire  avec  excès;  de  sorte    que   toutes 

<  CCS  choses,  qui  m'avaient  été  autrefois 
(   si  chères  et  si  agréablt's,  étaient  mortes 

<  dans  mon  esprit  et  assujéties  à  ma  rai- 

<  son  par  une  mortification  continuelle, 
i  Je  couchais  sur  la  terre;  l'âprelé  de 
t  mes  babils  faisait  mes  délices,  et  l'a- 

<  bondance  de  mes  larmes  était  un  re- 

<  mède  contre  la  tentation  du  sommeil. 
«  Après  avoir  passé  toute  la  journée  dans 
I  le  travail,  je  passais  encore  la  nuit  à 
c  chanter  des  hymnes,  ne  donnant  aucun 
c  repos  à  mes  membres.  Ainsi  j'amortis- 
f  sais  un  peu   les  ardeurs  de  ma  chair, 

<  qui  empêchait  mon  Ûme  de  s'élever 
f  jusqu'au  ciel  (1).  » 

Toujours  Grégoire  se  plaint  de  son 
corps,  des  douleurs  de  son  ôme,  de  ce 
grand  combat  où  sans  cesse  il  est  obligé 
d'agir  (2j. 

Grégoire  de  >'azidnze  mourut  en  391. 

Saint  Rasile,  après  avoir  plaidé  quel- 
ques causes  à  Césarée,  se  retira  du 
monde,  et  alla  s'ensevelir  dans  un  désert 
de  la  province  de  PoUt ,  où  deux  de  ses 
sœurs  s'étaient  déjà  retirées.  Devenu 
évèque  de  Césarée,  Basile  n'abandonna 
pas  les  institutions  monastiques,  et  con- 
tinua toute  sa  vie  5  diriger  les  hommes 
et  les  femmes  qui  venaient  en  foule  se 
soumettre  à  sa  conduite.  Les  avis  qu'il 
leur  a  donnés  en  divers  temps  forment 
un  recueil  ascétique ,  véritable  code  de 
l'organisation  intérieure  des  monastères. 
Avant  d'apprécier  en  détail  la  règle  de 
saint  Rasile,  je  rapporterai  un  passage 
de  saint  Grégoire  qui  donne  une  idée  des 
autres  travaux  théologiques  de  l'évèque 
de  Césarée. 

'.  Lorsque  je  lis  ^on  Ilexanicron,  il  me 
(  semble  que  je  suis  auprès  du  créateur 
i  de  l'univers  et  que  j'entre  dans  tous  les 
«  secrets   de   la  création  ;  j'ai  une  plus 

<  haute  idée  de  Dieu  que  je  n'avais  avant 

'^I)  Carmen,  i  it,  p.  l.'O. 

i'i)  Voir  Carnifn.  iv.  'l'pr^b;  Tiepl  tmv  tt;  aùtcj 
yj/r.;  ;:oî6mv.  Pape  «».  —  lit  fon  poémc  x.jctx 
oxf/.;î  ,  contre  l(i  chair. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


187 


cette  lecture,  et  la  vue  des  créatures 
ne  m'avait  rien  inspiré  de  pareil. 
Quand  je  listes  livres  qu'il  a  composés 
potir  réfuter  les  hérétiqups,  je  m'ima- 
gine voir  le  feu  qui  dévora  Sodome  et 
qui  réduit  encore  en  cendres  ces  lan- 
gues scélérates  et  impies.  Lorsque  je 
médite  ce  qu'il  a  écrit  sur  le  Saint-Es- 
prit, je  suis  persuadé  de  sa  divinité, 
et,  appuyé  sur  les  raisonnemens  qu'il 
faitj'ai  l'assurance  d'annoncer  aux  au- 
tres cette  vérité.  Les  ouvrages  qu'il  a 
composés  pour  des  personnes  grossiè- 
res, dont  les  connaissances  sont  étroi- 
tes ,  renferment  un  grand  sens  sous  des 
paroles  simples.  Je  ne  m'arrête  point 
à  la  lettre ,  à  la  surface  extérieure  ,•  je 
pénètre  plus  avant ,  j'entre  dans  la  pro- 
fondeur de  sa  pensée,  je  vais  d'abîme 
en  abîme;  une  lumière  m'en  découvre 
une  nouvelle,  jusqu'à  ce  que  je  sois 
«  parvenu  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  élevé  (1).» 
Saint  Basile  avait  une  haute  capacité 
pour  les  affaires,  pour  l'organisation  so- 
ciale. Aussi  c'est  lui  qui  a  véritablement 
constitue  la  vie  cénobilique;  il  insiste 
souvent  sur  les  avantages  de  la  vie  com- 
mune. Ainsi,  dans  les  Gra?ides  Règles j 
il  dit: 

f  J'estime  qu'il  est  plus  utile,  pour 
plusieurs  considérations,  que  plusieurs 
personnes  se  joignent  ensemble  pour 
vivre  dans  un  môme  lieu  :  première- 
ment, parce  que  nul  d'entre  nous  n'est 
suffisant  à  lui-même  pour  satisfaire 
aux  nécessités  du  corps;  mais  nous 
avons  besoin  les  uns  des  autres  pour  ce 

qui  concerne  notre  subsistance La 

charité,  comme  dit  l'apôtre,  ne  cherche 
point  ses  propres  intcrcts ;  au  lieu  que 
la  vie  absolument  solitaire  ne  se  pro- 
pose qu'un  seul  but,  savoir,  la  reclier- 
che  des  commodités  de  chaque  per- 
sonne de  ceux  qui  s'y  établissent 

L'homme  qui  vit  solitaire  ne  reconnaît 
point  facilement  ses  défauts,  n'ayant 
personne  qui  le  reprenne  et  le  corrige 
dans  l'esprit  de  compassion  et  de  dou- 
ceur. Malheur  à  celui  qui  est  seul ,  dit 
le  sage ,  parce  que  s'il  tombe  il  n'a  per- 
sonne pour  le  relever....  Dans  la  société 
«  de  plusieurs  personnes,  il  est  aisé  de 

(I)  D.  Grecor.  Nai.,  Uomtl,  xLiii,  1. 1 ,  édillon 
bénédict. 


satisfaire  à  la  fois  à  un  grand  nombre 
de  commandemens ,  au  lieu  que  cela 
n'est  pas  possible  quand  on  est  seul, 
l'exécution  de  l'un  empêchant  l'accom- 
plissement de  l'autre;  comme,  par 
exemple,  la  visite  d'un  malade  nous 
empêche  de  pratiquer  rhospitalilé  en- 
vers les  étrangers 3Iais,  outre  tout 

cela,  comme  un  seul  homme  n'est 
point  capable  de  recevoir  tous  les  dons 
spirituels,  et  que  la  distribution  des 
grâces  du  Saint-Esprit  se  fait  en  pro- 
portion de  la  foi  qui  se  trouve  en  cha- 
que personne,  la  vie  cénobitique  a  cet 
avantage  au-dessus  des  autres,  que  le 
don  de  chaque  particulier  est  commua 
à  tout  le  corps  et  à  tous  ceux  qui  vi- 
vent dans  une  même  société.  Car^  dit 
saint  Paul,  Vun  reçoit  du  Saint-Esprit 
le  don  de  parler  de  Dieu  dans  une 
haute  sagesse^  un  autre  reçoit  du 
même  Esprit  le  don  de  parler  aux 
hommes  avec  science ,  un  autre  reçoit 
le  don  de  la  foij  un  autre  reçoit  la 
grâce  de  guérir  les  maladies.  Et  toutes 
ces  choses  ne  sont  pas  plus  pour  l'uti- 
lité de  celui  qui  les  possède  que  pour 
l'avantage  de  tous  les  autres.  Celui  qui 
vit  dans  une  entière  solitude  ne  pos- 
sède qu'une  seule  de  ces  grâces,  et  en- 
core il  la  rend   inutile    en  la  tenant 

comme  enfouie  en  lui-même 11  y  a 

aussi  un  grand  péril  dans  la  vie  soli- 
taire :  c'est  l'orgueil,  la  complaisance 

en   sa    propre    perfection Il   faut 

donc  conclure  que  la  conversation  des 
frères  qui  demeurent  unis  dans  uu 
même  lieu  est  une  carrière  où  l'on 
s'applique  aux  combats  spirituels,  ua 
chemin  facile  pour  s'avancer  dans  la 
piété,  un  continuel  exercice,  et  une 
perpétuelle  méditation  des  comman- 
demens de  Dieu;  le  religieux  se  pro- 
pose pour  but  la  gloire  de  Dieu,  selon 
la  volonté  du  Christ,  qui  a  dit  à  ses 
disciples  :  Jiimi y  que  K'otrc  liimicre 
luise  (hwant  les  hommes,  afin  que 
voyant  vos  bonnes  cvuvres  ils  glorifient 
votre  pcrc  qui  est  dans  le  ciel  {{].  > 
L'esprit  contemplatif  poussait  en  géné- 
ral les  Orientaux  dans  la  solitude,  dans 

(1)  Le»  grandes  régUt  de  saint  Basile,  queslion 
vil.  Edit.  de  D.  Garnicr,  bénédictin  de  la  «ongréga- 
tioQ  de  SaiDi-Ma«r,  t.  i: ,  p.  345. 


188 


COUHS  D'IIlSTOlUt;  bL'll  Ll-:s  OKDHE5  MUINASligChM, 


la  vil»  Or»'niiti{jiie.  (.'est  pourquoi  saint 
lîasiie  revient  souvent  sur  les  avauta;;es 
tt  l'ulililé  dr  la  vie  ct^nohilique  ;  il  dit. 
dans  ses  C\)Hs[iiiUions  m  ^luLsliijucs  : 
i  Qu'y  a-l  il  lUî  comparable  à  une  telle 
€  sociiUé.'    (^u'y    a-t-il   de    plus  heureux 

<  (|ue  cette  union   si  intime?  Qu'y  a-t  il 

<  de  plus  agréable  et  de  plus  dou\  que 
«  ce  concert  et  cette  conspiration  de 
a  mœurs  et  d'Ames?   Des  hommes,   qui 

<  sont  venus  de  plusieurs  pays  et  de  plu- 

<  sieurs  nations  diflérentes,  se  trouvent 
»  si  parfaitement  unis  dans  un  même 
i  lieu  (jue  l'on  voit  une  m<îme  Ame  en 

<  plusieurs  corps ,  et  que  plusieurs  corps 
c  ne  |)araissent  ôlre  que  les  orj^anesd'un 

<  mt^me  esprit  qui  les  anime.  Si  quel- 
«  qu'un  d'entre  eux  est  malade,  plusieurs 
i  prennent  part  à  sa  faiblesse  et  en  sont 
<f  touchés  de  compassion  j  si  un  autre  a 

<  l'Ame  malade  et  qu'il  soit  tombé  dans 
t  quelque  péché,  il  se  trouve  à  l'instant 

<  plusieurs  personnes  qui  s'efforcent  de 
c  le  guérir  et  de  le  redresser.  Ils  sont 
(  tout  ensemble  maîtres  et  serviteurs  les 
c  uns  des  autres,  et,  possédant  une  li- 
«  berlé  invincible,  ils  se  rendent  mutuel- 
c  lement  tous  les  devoirs  d'une  parfaite 
(t  servitude,  qui  n'est  point  l'effet  d'une 

<  fAcheuse  nécessité,  mais  qui  ne  tire  son 
i  origine  c|ue  d'un  choix   très   libre  et 

<  très  volontaire Que  l'on  ne  s'ima- 

<  gine  point  que;  je  me  sois  étendu  sui- 

<  cette  matièie  pour  la  rehausser;  ma 
c   faiblesse  est  plutôt  capable  d'obscurcir 

c  les  grands   sujets C'est  dans  cette 

(  sainte  société  qtie  l'on  voit  un  père, 
t   qui  est  l'image  de  notre  Père  céleste, 

<  et  un  grand  nombre  d'enfans  qui  s'ap- 
i  pliquent  à  rendre  à  leur  supérieur 
t  tous  les  devoirs  dont  ils  sont  capables, 

<  qui  lui  donnent  la  main  pour  recevoir 
«   sa  conduite  dans   la  pratique  des  ac- 

<  tious  de  vertus  (1).  >  Au  reste  ,  tous  les 
anciens  J'ères  de  l'Église  ont  toujours 
considéré  comme  une  très  grande  tenta- 
tion r<>\trème  hardiesse  de  ceux  qui,  en 
abandonnant  le  morule,se  sont  retirés 
d'abord  dans  une  entière  solitude  en  re- 
noiuj.iiit  à  toute  sorte  de  société.  Je  ne  ei 
terai  (jue  le  témoignage  de  saint  ^il,  (|ui 


(l)  ('iiiifitiiiU'ins    monaitiifuci    ilc   aaint    Baàilc , 
thé\t.  xviii.  Edil.  boDtdicl.^  (.  ii^  \),  JOl. 


est  formel  ;  il  écrit  au  moine  Théon,  qui 
s'opiniAtrait  A  demeurer  absolument 
seul;  «Quiconque   veut  («nlrer   dans  les 

<  exercices  et  les  combats  d'une  philoso- 
i  phie  spirituelle  doit  plutôt  s'établir 
i  dans  un  monastère  ,  avec  plusieurs 
i  pères,  que  de  choisir  par  son  siMil  ca- 

<  priée  une  solitude,  comme  vous  faites 

<  en    vous  précipitant   dans   le   danger 

<  avec  beaucoup  de  témérité  et  d'inso- 

<  lence ,  de  peur  de  perdre  votre  Ame 
I  par  la  malice  des  ennemis  de  votre  sa- 

<  lut,  dont  l'épée  sanglante  vous  envi- 

<  ronne  de  toutes  parts  (1).  > 

Si  maintenant  nous  entrons  un  peu 
dans  les  détails  de  celte  législation  mo- 
nastique, nous  trouverons  une  profonde 
connaissance  des  hommes  et  des  moyens 
par  lesquels  on  les  fait  agir.  On  trouve 
surtout  plus  de  bienveillance  pour  l'hu- 
manité, plus  de  lihcralismc j  si  je  puis 
me  servir  de  cette  expression.  Ainsi  saint 
Basile  permet  de  recevoir  les  esclaves, 
mais  avec  beaucoup  de  prudence  et  de 
précaution  (2).  L'Eglise  a  posé  le  grand 
principe  de  l'égalité  humaine,  c^r^  dit 
saint  Paul,  en  Jésus- Christ  il  n'y  a  plus 
ni  esclave,  ni  homme  libre  (3).  Les  escla- 
ves avaient  le  privilège  d'entrer  dans  les 
monastères.  Il  est  curieux  de  suivre  la 
marche  des  opinions  des  anciens  pères 
sur  cette  grande  «juestion  d'affranchisse- 
ment social.  L'abbé  Isaïe  ne  permettait 
pas  aux  esclaves  de  demeurer  dans  le 
même    monastère    que   leurs   maîtres  : 

<  Lorsque,  dit-il,  vous  aurez  embrassé 
•c  la  vie  monastique,  affranchissez  votre 
«  serviteur.  Que  s'il  veut  suivre  lui-même 
«  cette  profession,  ne  lui  permettez  pas 

<  de  demeurer  avec  vous  (4).  » 

La  règle  qui  porte  le  nom  de  Tarnat, 
et  que  les  antiquaires  ecclésiastiques 
croient  avoir  été  celle  de  l'abbaye  de 
Saint-."Maurice  ,  a  changé  cette  discipline 
en  permettant  aux  esclaves  qui  voulaient 
se  faire  religieux  de  demeurer  avec  leurs 
maîtres    dans    un     même    monastère , 


(1)  D.  Nili ,  Epist.  72.  Theuni  monacho ;  édit.  de 
Home. 

(2)  Civandet   régies  f  (]uo.siion   xi ,   des  eiclaves» 
l:.dil.  bùnédicl.,  t.  ii ,  p.  7tôô. 

(.")  Epist.  Galat.,  lit,  v.  2». 
''i;  Régula  Itaiw.  ,  arl.  6ii,  dans  le  Code  d'UoI- 
6lenius). 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN, 


189 


pourvu  qu'ils  n'en  conçoivent  point  de 
yanité  ni  d'orgueil  (1). 

31ais  comme  on  abusa  de  celle  facilité 
que  les  esclaves  avaient  de  se  retirer 
dans  les  monastères,  le  concile  œcumé- 
nique de  Chalcédoine  se  vit  obligé  d'y 
remédier  par  un  canon  qui  défend  aux 
solitaires  d'admettre  aucun  esclave  sans 
la  participation  de  son  maître  2.  C'est 
aussi  ce  qu'ordonna  rigoureusement  , 
dans  le  même  siècle  .  le  pape  Gélase,  en 
menaçant  de  priver  de  leur  rang  et  de  la 
communion  même  les  supérieurs  des  mo- 
nastères qui  retiendraient  des  esclaves 
parmi  eux  .  à  moins  que  leurs  maitres 
ne  les  eussent  mis  en  liberté  par  écrit  3). 

L'empereur  Juslinien  fit  sur  ce  sujet 
un  règlement  très  considérable,  qui  con- 
serva la  dignité  de  l'état  monastique  en 
pourvoyant  au  salut  des  particuliers. 
Car  il  ordonna  que  les  maitres  pour- 
raient redemander,  durant  l'espace  de 
trois  ans,  ceux  de  leurs  esclaves  qui  se 
seraient  retirés  dans  des  monastères 
après  les  avoir  volés.  Alais  il  est  défendu 
aux  maitres  de  troubler  le  repos  de  leur 
solitude  et  de  les  en  arracher  s'ils  ne  leur 
avaient  point  fait  de  tort.  11  ne  voulut 
pas  même  que  l'on  en  fit  sortir  ceux  qui 
y  auraient  passé  trois  ans,  quoiqu'ils 
eussent  volé  leurs  maitres;  le  monastère 
était  obligé  de  restituer  J,. 

Dans  le  concile  tenu  à  Pxorae  sous  le 
pontificat  de  Grégoire-le-Grand,  en  395, 
il  est  ordonné  que  les  esclaves  qui  quit- 
teront le  service  de  leurs  maîtres  pour 
embrasser  la  vie  monastique  seront 
éprouvés  long-temps  ^5  .  Ce  mcme  pape, 
écrivant  à  un  diacre,  veut  quun  esclave 
qui  a  abandonné  son  monastère  après  y 
avoir  fait  une  grande  faute,  soit  remis 
entre  les  mains  de  son  premier  maître  ((i). 

Saint  Basile  veut  qu'on  apporte  tou- 
jours beaucoup  de  prudence  dans  la  ré- 
ception au  monastère  ; 

t  Jésus-Christ  ayant  dit  dans  l'Evan- 
gile, laissez  venir  à  moi  les  petits  enfaris, 

(1)  Kegula  T«rn.,  in  Cod.  Holslen. 
(a)  Concil.   Calctd.,   can.   1,    danj    la   rolleclion 
du  P.  Lnbbe. 

(.".)  Gelas,  Kpift.^ad  Episcopot  I.uc<jnt(^. 
(1)  JusliDian.,  y'oveU.  y  de  monachis  ,  lU.  2. 
(5)  D.  Grepor.,  lib.  it,  epiti.  41. 
(G)  D.  Gregor.,  lib.  it,  cpitt,  27. 


et  saint  Paul  louant  Timolhée  de  ce 
qu'il  a\'ait  tlé  nourri  dès  son  enfance 
dans  les  lettres  saintes ,  et  commandant 
ailleurs  aux  pères  d'avoir  soin  de  bien 
cle^-er  leurs  enfans  en  les  corrigeant  et 
les  instruisant  selon  le  Seigneur,  nous 
approuvons  que  l'on  reçoive  les  enfans 
en  quelque  âge  que  ce  soit,  et  nous 
croyons  qu'ils  peuvent  être  admis  lors- 
qu'ils se  présentent  à  nous  dès  leur  pre- 
mière jeunesse,  afin  que  nous  prenions 
sous  notre  conduite  ceux  qui  ont  perdu 
leurs  pères ,  et  que  selon  l'exemple  de 
l'ardente  charité  de  Job.  nous  soyons  les 
pcres  des  orphelins.  Mais  quant  à  ceux 
qui  sont  encore  sous  la  puissance  de 
leurs  pères,  lorsqu'ils  se  présentent  à 
nous  pour  être  reçus  dans  l'état  monas- 
tique ,  nous  ne  les  devons  admettre  qu'en 
présence  de  plusieurs  témoins,  afin  de 
fermer  toutes  les  bouches  injustes  de 
ceux  qui  déchirent  notre  réputation  par 
des  médisances  (1).  » 

Le  législateur  ne  marque  pas  ici  préci- 
sément à  quel  âge  on  peut  s'engager  à  la 
virginité  par  la  profession  monastique; 
mais  il  s'en  explique  plus  clairement 
dans  son  Epître  à  Amphiloque  :  <  rsous 
i  estimons  que  la  profession  religieuse 
i  est  capable  d'obliger  à  la  continence 

<  quand  elle   est  faite  en  un  Age  où  la 

<  raison  est  dans  sa  perfection.  Car  il 
(  n'est  nullement  à  propos  de  croire 
i  qu'en  ces  rencontres  les  paroles  des 
(  jeunes  gens  soient  capables  de  les  en- 

<  gager;  mais  quand  une  fille  est  âgée  de 

<  plus  de  seize  ou  dix-sept  ans.  qu'elle  a 
i  le  raisonnement  formé,  qu'après  a\oir 

<  été  long-temps  examinée  elle  persiste 

<  dans  sa  première  résolution,  et  qu'elle 
I  supplie  instamment  qu'on  l'admette,  il 

<  faut  la  recevoir  au  nombre  des  vierges, 
(  confirmer  sa  profession,  et  punir  sans 

<  miséricorde  le  violement  quelle  en  a 
{  fait.  Car  il  y  en  a  plusieurs  qui  sont 
.  présentées  avant  l'âge  par  leurs  pères 
i  et  par  leurs  mères,  par  leurs  frères  et 
(  par  leurs  proches,  sans  que  de  leur 
(  part  elles  se  portent  d'elles-mêmes  â 

<  renoncer  au  mariage,  mais  par  des  vues 
c  et  des  considérations  mondaines  que 
(  leurs  païens  ont  à  leur  égard;  et  il  ne 

(I)  Lti  grandit  règle*  de  laiol  Basile  ,  que»l.  Xt. 
edii.  bcDcdict.,  t.  11. 


irm 


cori\s  irmsTOTnK  sur  lt:s  ordres  monastiques, 


i  1rs  f;nil  pns  rrrcvoir  fncilonieiit  jnsqu'A 
«  co  que  l'on  ait  iail  im  cxaiiipn  s«''ritMi\ 
4  (le  leurs  v<*rilables  dispositions  (I).  » 

\'<iiri  ce  que  siiîit  Rnsilo  dit  de  la  con- 
dnilc  du  siipi^rieiir  :  <  Lo  siipéricur  du 
i  monast(^rn  ,  coininr  (^tniU  le  pc^re  de  sps 
f  véiilables  enfans ,  powrvoiera  h  ce  qui 
«  concernera  les  n»*c»'ssili^s  de  chaque 
«  frère,  il  s'y  cippliquera  avec  tout  Icï 
i  soin  et  loulo  la  Tigilance  possibles  ,  et 

<  il  supportera  avec  un(î  cbnrité  pater- 
I  nelle  les  inliiniités  corporelles  ou  spi- 
c  rituelles  lU;  tous  les  membres  de  la 
I  comniunaiilc^  (2).  » 

Les  lois  liiiniainrs  reconimandenl-elles 
ainsi  la  bonté  et  la  condescendance  aux 
magistrats?  —  Les  relij^ieux  devaient 
vivre  de  leur  travail;  mais  saint  lîasile 
porte  si  loin  la  pureté  de  sa  morale  lé- 
gislative, qu'il  ne  veut  pas  que  des  mains 
(jui  doivent  sesanclilier  par  la  pénitence, 
se  corrompent  par  des  ouvrai^es  qui  puis- 
sent entretenir  le  luxe  des  hommes  du 
siècle.  «  I/architecture  .  la  menuiserie, 
t  l'art  de  ceux  qui  travaillent  en  cuivre. 
(  et  l'agriculture,  sont  des  choses  néces- 

<  saires  d'elles-mêmes  à  la  vie,  et  d'une 

I  très  grande  utilité Si  nous  recon- 

«  naissons  par  expérience  que  ces  nié- 
i  tiers  ne  nuis'^nt  en  nulle  manière  au 
i  genre  de  vie  que  nous  avons  embrassé, 
i  il  les  faut  préférer  aux  autres,  et  parli- 
«  culièiement  l'agriculture,  qui  d  elle- 
I  même  fournit  avec  abondance  1rs  cho- 
i  ses  les  plus  nécessaires pourvu  que 

<  l  exercice  que  nous  en  ferons  ne  cause 
«  point  (le   trouble  ni  de  luniulte  dans 

<  le  voisinage  et  dans  la  maison  même 

<  que  nous  habitons   .'ij.  » 

Les  produils  du  travail  des  mains 
étaient  vendus  :  mais  saint  l'.asile  ne  veut 
p^s  que  ces  produits  soient  portés  au  loin, 
ni  que  pour  ce  commerce  les  moines 
soient  obligés  de  faire  de  longs  voyages  (-1). 

Voilà  donc  cher  les  moines  orientaux 
les  premiers  élnblis  cmcns  agricoles  et 
industriels;  à  la  vérité,  toutes  les  vies 
des  saints  pères  du  désert  sont  remplies 


(1)  D.   Basil.,    Fpifl.   ad   Ampliiloch.,    can.    1.".. 
Edil.  bénédicl. 

(2)  Constilulions   vvinn%(iijucs   de    saiul   Basile  , 
chap.  xxf  III ,  cdil.  liénédicl. 

(5)  Grandet  règles  do  saint  Basile,  quest.  xxxTili. 
(  1)  Grande»  ngies  de  6ainl  Basile ,  quest.  xxxix. 


d'exemples  de  solitaires  qui  ont  vendu 
les  ouvrages  de  leurs  mains  et  les  fruits 
de  leurs  travaux  pour  se  nourrir  et  assis- 
ter les  pauvres.  On  volt  dans  la  vie  de 
saint  llilaiion  qu'étant  arrivé  en  Sicile, 
et  s'étant  retiré  dans  un  champ  fort 
écarté,  il  chargeait  tous  les  jours  le  dos 
d'un  de  ses  disciples  d'un  faisceau  de 
bois  qu'il  faisait  vendre  dans  un  village 
voisin  afin  de  se  nourrir  lui-même,  et 
d'avoir  de  quoi  donner  un  peu  de  pain  à 
ceux  qui  venaient  le  voir  (l).  Cassian  re- 
lève la  charité  du  saint  solitait-e  Arca- 
dius,  qui,  étant  touché  de  compassion 
pour  sa  mère ,  à  qui  son  père  avait  laissd 
une  dette  de  cent  pièces  d'argent,  pria, 
sans  sortir  du  monastère,  qu'on  lui  don- 
nAt  à  faire  le  triple  de  son  ouvrage  ac- 
coutumé ;  de  sorte  que  ,  travaillant  jour 
et  nuit  durant  une  année,  il  gagna  do 
quoi  acquitter  cette  dette,  et  délivrer  sa 
mère  de  l'inquiétude  où  elle  se  trou- 
vait (2).  Nous  apprenons  de  Pallade  que 
les  religieux  de  saint  Apthone  envoyaient 
vendre  leurs  ouvrages  à  Alexandrie,  où 
l'on  achetait  aussi  ce  qui  leur  était  néces- 
saire (3).  Mais  saint  Basile,  le  premier,  a 
organisé  le  travail  et  en  a  fait  une  obli- 
gation monastique  ;  toutes  ses  règles 
pour  le  commerce  sont  d'une  sagesse  ad- 
mirable. Pour  éclaircir  cette  question  du 
commerce  des  moines  orientaux,  je  rap- 
porterai deux  fragmens  authentiques. 

Un  ancien  maître  de  la  vie  spirituelle 
cité  par  Rabanus  Maurus  veut  que  quand 
il  y  aura  quelque  chose  à  vendre  dans  le 
monastère,  on  s'enquierre  de  ce  que  les 
laïques  le  vendraient,  et  que  l'on  retran- 
che quelque  chose  du  prix,  pour  faire 
voir  à  tout  le  monde  que  les  hommes 
spirituels  n'agissent  pas  par  cupidité  et 
par  avarice  (4). 

En  401,  l'empereur  Honoré  déclara  par 
une  loi  que  les  clercs  et  les  personne* 
qui  ont  embrassé  une  vie  plus  sainte  (ce 
que  Oodefroy  enteml  des  moines),  qui 
feront  Uh  commerce  pour  vivre  seront 
exempts  des  imp(>ts  que  l'on  exigeait  des 
marchands  (5j.  —  Je  dois  pourtant  faire 

(l)  D.  Hieronym.,  Vit.  S.  Ililarionxt. 

(•)  Cassian.,  lit),  v,  de  /n.WiM/(. ,  cap.  38. 

(.".)  Pallad.,  Unuf.,  cap.  :>0. 

(1)  Rab.  Maurus,  in  reg,  is.  Benedicl.,  cap.  67. 

(.1)  Code  Ihcodoiien. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


191 


observer  qne  les  associations  agricoles 
ont  eu  en  Orient  très  peu  d'extension; 
l'esprit  contemplatif  y   a   toujours  do- 
miné  les    institutions   monastiques,   et 
nous  voyons  dans  Cassian  rabl)é  Abraham 
parler  de  l'agricuUure  comme  d'une  oc- 
cupation contraire  au  recueillement  (1). 
r^ous  connaissons  maintenant  la  con- 
stitution des  monastères  ^  si  nous  entrons 
dans  le  cœur  de  la  règle  de  saint  Basile, 
dans  cette  partie  ascétique  qui  conduit, 
qui  dirige  la  cotiscience,  la  vie  spiri- 
tuelle de  l'âme ,   nous  trouverons  une 
profonde  connaissance  des   misères  de 
l'humaine  nature.  Je  n'en  donnerai  que 
deux  exemples.  On  lit  dans  le  chapitre 
qui  a  pour  titre  :  Qu'il  faut  exactement 
garder  la  retraite  ^  éviter  la  conversation 
des  femmes  et  user  d'une  grande  précau- 
tion  dans    celle    des  jeunes   religieux. 
Que  s'il  arrive  que  vous  vous  trouviez 
absolument  engagé  à  sortir  de  votre 
cellule,  munissez-vous  de  la  crainte  de 
Dieu  comme  d'une  forte  cuirasse;  ar- 
mez votre  main  de  la  charité  de  Jésus- 
Christ  ;    combattez    les    plaisirs   avec 
toute  la  tempérance  possible  ;  et  après 
avoir  fait  l'affaire  pour  laquelle  vous 
étiez   sorti  ,    retournez    promptement 
chez  vous  sans  vous  arrêter  plus  long- 
temps dans  le  commerce  du  monde; 
élevez-vous  sur  des  ailes  pour  repren- 
dre le  chemin  de  votre  désert  avec  une 
rapidité    merveilleuse  ;   rentrez    dans 
l'arthe  d'où   vous  étiez  sorti  comme 
une  innocente  colombe,  en  y  portant 
dans  votre  bouche  les   œuvres  de   la 
miséricorde  de  Jésus  -  Christ ,  et  soyez 
pleinement  persuadé  qu'en  aucun  au- 
tre lieu  du  monde  vous  ne  trouveriez 
le  repos  et  le  bonheur.  —  Soit  que  vous 
soyez  jeune  de  corps  ou  d'esprit  et  de 
sens  ,  fuyez  la  conversation  des  per- 
sonnes de  votre  Age ,  et  écartez-vous-erl 
comme  d'un  feu  qui  est  capable  de  vous 
consumer.  Car  notre  ennemi  s'est  servi 
de  ce  moyen  pour  bniler  une  infinité 
de  solitaires,  et  pour  les  faire  tomber 
dans  les  flammes  éternelles  ;  et  quoique 
l'affection   qu'ils  avaient  d'abord   les 
uns  pour   les   autres   fîit   toute  spiri- 
tuelle, il  n'a  point  laissé  de  les  préci- 
piter dans  l'abime Lorsqu'il  faudra 

(1)  Caâsian.,  CoUat,  21 ,  cap.  4. 


vous  asseoir  les  uns  auprès  des  autres, 
faites  en  sorte  qu'il  y  ait  une  grande 
distance  entre  vous  :  si  vous  êtes  obligé 
de  dormir  l'un  auprès  de  l'autre,  prenez 
garde  que  vos  habits  ne  se  touchent 
point,  et  mettez  toujours  un  vieillard 
entre  vous  deux.  Quand  un  jeune  reli- 
gieux vous  parlera  ,  ou  (ju'il  aura  le  vi- 
sage tourné  vers  vous  pendant  la  psal- 
modie ,  baissez  vos  yeux  pour  Itii  ré- 
pondre,  de  peur  que  si  vous  le  regar- 
diez en  face  cette  liberté  ne  donnât  oc- 
casion à  votre  ennemi  de  semer  de 
mauvais  désirs  au  fond  de  votre  cœur, 
afin  de  vous  faire  moissonner  ensuite 
la  corruption  et  la  ruine  de  votre  âme. 
Si  vous  avez  quelque  ouvrage  à  faire 
avec  lui  dans  la  maison ,  ou  en  quelque 
lieu  où  vous  n'ayez  pas  de  témoins  de 
vos  actions,  faites  que  l'oti  ne  vous 
trouve  jamais  seul  avec  lui,  sous  pré- 
texte de  méditer  les  divines  Écritures, 
ou  par  l'occasion  de  quelque  autre  né- 
cessité :  car  vous  n'avez  rien  de  plus 
nécessaire  que  le  salut  de  votre  Ame  , 
pour  laquelle  J ♦^sus-Christ  est  mort.  iSe 
vous  laissez  point  aller  à  cette  persua- 
sion fausse  et  trompeuse  ,  que  cette 
sorte  de  conversation  n'est  nullement 

scandaleuse Croyez-moi,  je  vous  en 

parle  du  fond  du  cœur  et  par  le  mou- 
vement d'une  charité   fraternelle 

Gardez  votre  cœur  avec  tout  le  soin 
possible  (1).  » 
Dans  les  petites  règles,  les  religieux 
font  à  saint  Basile  cette  question  :  D'où 
viennent  pendant  la  nuit  les  imagina- 
tions mauvaises?  —  Il  répond  :  «  Elles 
«  viennent  des  mouvemens  déréglés  qui 

<  se  sont  excités  dans  l'Ame  pendant  le 
«  jour.  Mais  si  elle  s'est  appliquée  à  se 
«  purifier  elle-même  par  la  considéra- 
i  tion  des  jugiinens  de  Dieu,  et  si  elle 
î  s'est  continuellement  exercée  dans  la 
I  méditation  de^  chosiT  s.iintes.  et  de  ce 
(  qui  est  agréable  A  sa  divine  Majesté, 
€  elle   n'aura  pendant   la   nuit  que  dos 

<  songes  conformes  aux  pensées  dont  elle 

<  se  sera  entretenue  durant  le  jour  (2).  > 
Presque  tous  les  pères  de  l'Église  et  les 

maîtres  de  la  vie  spirituelle  ont  traité 

(I)  Saint   Dasile,  Trniiè  sur   la    Vie   religieuse^ 
cliap.  "V,  êJil.  In-nodirt.,  I.  il. 
{'1)  Saint  Basile  ,  pciUcs  régies  ,qucsi.  xxil. 


VJ2 


DE  LA  COSMOGOMK  DK  MOÏSE. 


cette  question  des  tentai  ions  du  ilcuioii  |  <  inption  en  est  le  Iruil  naturel.  Conscr- 
par  les  sonijes.  1/K^'lise  croit  à  ee  dan-  |  ^  vez-inoi  pendant  mon  .sommeil,  njon 
^'er  de  l'Auje  humaine  pendant  la  nuit;  |  <  îSeij^'iieur  Jésus-CUrist  j  accordez  -  moi 

«  dans  le  lit  la  joie  de  votre  assistance 

<  salutaire,  quelque  indi^'iie  que  j'en  sois  j 

<  répandez  dans  mon  esprit  ia  lumière 

<  de  la  connaissance  de  votre  IWan^^'ile  j 

<  établissez   mon  Ame  dans  l'amour  de 

<  votre  sainte  Croix  ;  affermissez  mon 
i  esprit  dans  la  sincérité  de  vos  paroles; 
I  confirmez   mon   cœur  dans  vos  souf- 

<  frances  par  la  grAce  de  votre  impassi- 

<  bilité;  conservez  mes  pensées  dans  vo- 
c  tre   paix  ;  réveillez-moi  quand  il  sera 

<  temps  de  nie  lever  pour  ^'lorilier  votre 

<  nom.  Car  vous  êtes  adorable,  et  vous 

<  devez  être  glorifié  avec  le  J'ère  et  le 

<  Saint-Esprit  dans  tous  les  siècles.  Aiiibi 
I  soit-il  (1).  > 

Emile  Chaviim. 


elle  chante  dans  son  office  du  soir 

Procul  recédant  sumnia  , 
Kl  noclium  piianlasiuala  , 
lIosUMiique  noslruni  comprime, 
Ne  polluanlur  corpora  (I]. 

Eu  parcourant  la  Grande  bibUothcquc 
des  pires ,  ce  trésor  de  science  chré- 
tienne,  j'ai  trouvé  une  homélie  du  moine 
Antiocbns  sur  les  Dunwaiscs  petisccs.  On 
y  lit  cette  belle  prière  pour  demander  à 
Dieu  la  grAce  d'être  préservé  des  mau- 
vais songes  : 

«  Verbe  tout  puissant  du  Père  éternel, 
«  Jésus-Christ ,  Dieu  tout  puissant  par 

<  votre  propre  nature,  Jésus,  bon  pas- 
«  teur  de  vos  brebis ,  ne  me  laissez  pas 

<  surprendre  par   la   concupiscence  de 
«  Satan ,  puisque  la  semence  de  la  cor- 

(I)  Breviarium  romanum ,  bymn.  ad  complet. 


(1)  Aoliochi  monaclii.,  Homil.dc  Viliotis  cogila- 
<tont6u5.  Bibliolli.  Palrum,  Lugd.,  t.  \n,  in-fol. 


REYUE. 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE, 

A  PHOPDS  DE  QUELQUES  OlJVllAGES  NOUVEAUX  SIK  LA  PHILOSOPHIE  DE 
LlilSlOlKE,  LES  SCIENCES  iNATUKELLES  ET  LA  LliNGUlSTlQUE. 

(l«r  ARTICLE.) 


L'histoire  reprochera  peut-Cire  à  notre 
époque  d'avoir  eu  la  manie  de  vouloir 
tout  restaurer  et  tout  refaire;  mais  A  coup 
sûr  ne  pourra-t-elle  pas  lui  refuser  le 
mérite  d'avoir  compris  que  ,  pour  réussir 
dans  ce  travail  de  critique  et  de  réédifi- 
cation, elle  devait  commencer  partout 
apprendre.  Une  force  occulte  ,  mais 
réelle,  pousse  les  esprits  vers  des  étu- 
des vraiment  sérieuses  et  les  fait  réagir 
contre  les  derniers  mouvemens  de  l'école 
encyclopédiste.  On  est  plus  que  fatij^ué 
du  doute,  on  en  est  honteux,  et  l'on 
cherche  h  pouvoir  se  mettre  en  état  d'af- 
lirmcr  ;  un  vcul  devenir  croyant  enfin. 


La  célébrité  de  Goethe  ,  de  lord  By- 
ron,  etc.,  est  bien  encore  une  pierre 
d'achoppement  pour  quelques  esprits 
paresseux  ,  ou  assez  faibles  pour  n'avoir 
({uc  le  talent  d'être  copistes  ;  mais  les 
intelligences  supérieures ,  celles  qui  don- 
nent l'impulsion  au  mouvement  de  la 
pensée  ,  comprennent  que  c'est  un  rôle 
indigne  de  la  raison  humaine  ,  que  de 
s'arrêter  entre  le  pour  et  le  contre,  et 
de  se  contenter  de  leur  jeter  du  fiel  ou 
(les  plaisanteries  plus  ou  moins  piquan- 
tes. Aujourd'hui  donc  quiconque  aspire 
à  |)rendre  une  place  honorable  dans  les 
lettres  est  forcé  de  t>c  présenter  avec  des 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


193 


principes  ou  des  faits,  d'arborer  un  sym- 
bole ,  ou  de  rendre  témoignage  à  une 
vérité.  Nul  n'est  admis  à  détruire  qu'à  la 
condition  de  réédifier.  La  philosophie  lé- 
gère est  peut-être  encore  plus  honnie  , 
que  ce  qu'on  appelle  la  littérature  lé- 
gère. 

Nous  aimons  à  constater  ces  tendances 
sérieuses  des  esprits ,  car  nous  ne  pou- 
vons nous  empêcher  de  les  regarder 
comme  favorables  à  la  cause  que  nous 
défendons.  Assurément  tout  ce  qui  est 
grave  n'est  pas  nécessairement  vrai  ;  mais 
il  n'en  est  pas  moins  permis  de  dire, 
qu'en  général ,  on  peut  regarder  comme 
sincères  des  hommes  qui  soutiennent 
leurs  opinions  avec  une  certaine  modes- 
tie ,  et  semblent  affranchis  de  l'influence 
des  passions  mauvaises.  Notre  désir  de 
voir  quelques  écrivains,  hostiles  à  nos 
croyances,  abjurer  leurs  erreurs,  nous 
rend  peut-être  trop  indulgens  à  leur 
égard;  cependant  c'est  moins  pour  les 
flatter ,  que  pour  leur  rendre  justice,  que 
nous  disons  qu'ils  soutiennent  leurs  er- 
reurs de  bonne  foi ,  et  qu'il  leur  manque 
seulement,  ou  bien  une  direction  pour 
chercher  la  vérité,  ou  bien  un  critérium 
pour  la  reconnaître. 

Ce  qui  nous  encourage  surtout  dans 
nos  espérances  que  les  hommes  d'un  ta- 
lent réel  passeront  sous  nos  drapeaux, 
c'est  de  les  voir  si  souvent  se  critiquer, 
se  renier  eux-mêmes,  et  braver  tous  les 
sarcasmes  que  ces  changemens  de  doc- 
trines leur  attirent.  L'orgueil  humain  ne 
se  sacrifie  jamais  gratuitement  :  si  plu- 
-sieurs  désavouent  volontairement  le  len- 
demain ce  qu'ils  soutenaient  la  veille, 
c'est  qu'ils  se  flattent  d'avoir  aujourd'hui 
plus  de  lumières  qu'hier.  Ces  palinodies 
peuvent  se  renouveler  pendant  un  cer- 
tain temps;  mais  celui  qui  les  fait  finit 
par  s'en  lasser,  et,  pour  peu  qu'il  soit  sin- 
cère ,  triomphe  de  ses  répugnances  et 
examine  si  la  vérité  n'est  pas  du  c(Mé  de 
ceux  qui  demeurent  toujours  invariables 
dans  leurs  affirmations. 

Certes  il  nous  est  bien  impossible ,  d'uu 
autre  côté,  de  ne  pas  nous  enorgueillir 
pour  notre  foi  du  découragement  qui  a 
saisi  tous  les  champions  de  ces  philoso- 
phies  indigènes  ou  étrangères,  qui ,  pen- 
dant un  temps,  avaient  usurpé  des  sym- 
pathies dont  elles  étaient  si  peu  dignes, 


et  pour  lesquelles  tant  d'intelligences  ar- 
dentes se  sont  consumées  ci  stérilement. 
Condillac,  Voltaire  et  Cabanis  n'ont  pas 
seuls  perdu  tous  leurs  disciples;  le  Kan- 
tisme  et   l'Eclectisme  ont   eux-mêmes 
cessé  de  porterie  nom  d'écoles,  ou,  s'ils 
conservent    encore    quelques    adeptes  , 
n'en  sont  pas  pour  cela  plus  vivans  ;  car, 
en  philosophie ,  tout  système  stérile  de 
sa  nature  est  censé  mort.  Les  théories  et 
les  méthodes  ,  les  utopies  et  les  révéla- 
tions humanitaires  sont  tombées  dans  un 
tel  discrédit,  que  le  nom  de  philosophe 
est  presque  devenu  une  insulte.  On  en 
est  avec  la  science  spéculative  aux  scru- 
pules, aux  défiances.  Elle  a  si  souvent 
refusé  de  répondre,  ou  a  fait  des  réponses 
si  misérables,  que  nul  n'ose  l'interroger. 
En  attendant  qu'on  s'adresse  à  l'oracle 
par  excellence,  qu'on  vienne  demander 
au  catholicisme  la  clé  des  mystères  du 
passé  et  de  l'avenir ,  voilà  qu'on  s'est 
adressé  à  l'histoire  et  à  la  science  pour 
avoir  raison  de  ses  doutes  et  pour  trou- 
ver une  lumière  à  laquelle  on  puisse  al- 
lumer son  flambeau.  Les  paradoxes  sont 
proscrits,  les  hypothèses  ont  cessé  d'a- 
voir cours  ,  les  rêves  de   l'imagination 
sont  pris  en  pitié;  c'est  la  vérité  seule 
que  l'on  réclame,  la  vérité  dans  l'his- 
toire ,  la  vérité  dans  la  géologie  ,  dans 
l'astronomie  ,  la  vérité  partout  et  dans 
tout.   Aussi  voyez  avec  quelle  ardeur, 
avec  quelle  impartialité,  avec  quelle  ap- 
parente franchise  on  s'est  élancé  à  la  re- 
cherche du  vrai ,  à  la  découverte  du  po- 
sitif. Tout  est  soumis  à  une  enquête  ri- 
goureuse .    nations  ,    races  ,    individus  , 
idiomes,  faits  et  principes,  théories  et 
applications  ,  scieuc<  s  et  arts.  Ce  n'est 
plus  ici  une  autre  tour  de  lîabel,  bAlie 
de  sophismes,  d'audace,  d'il! usions, d'or- 
gueil et  de  mensonges  :  chacun  s'entend 
et  peut  se  répondre;  car  on  renvoie  à 
ses   rudimens  quiconque  veut  parler  le 
langage  de   Thisloire  ou  de  la  science, 
avant  d'en  posséder  les  faits  ou  les  con- 
ceptions. Il  se  trouve  bien  encore  quel- 
ques intrus  ,  qui  essnicMit  de  jouer  \c  rùle 
(l'initiés,  avant  d'avoir  acquis  le  droit  de 
parler;  mais  on  découvre  bien  vile  leur 
ignorance,  et  le  manleau  (.l'hislorieii  ou 
de  savant   ne  reste  pas   long-temps  sur 
leurs  épaules. 
Si  nous  nous  applaudissons  de  voir  no- 


194 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


Ire  siècle  se  laire  rruclil  cl  savant  ,  ce 
n'est  pas  que  nous  pensions  qu'il  se  pro- 
pose lie  travailler  en  faveur  du  catholi- 
cisme, r.ien  loin  de  là;  nous  croyons,  au 
contraire,  que  bon  nombre  de  ^'ens  qui 
ne  lui  lé!noij;nent  qu'indifftîrencc,  lui  sont 
iutt'iieuremenl  hostiles,  que  d'.iulri's  n'en 
foui  qu'uu  objet  d'art  ou  de  si)éculation , 
et  que  d'autres  encore  n'en  parlent  avec 
respect,  que  pour  se  dispenser  d'en  parler 
avec  amour.  (Cependant  nous  n'en  rej^ar- 
dons  pas  moins  comme  des  apôtres  in- 
volontaires, des  auxiliaires  au  moins, 
tous  ceux  qui  étudient  de  bonne  loi  les 
monumeris  du  passé  ou  les  causescachées 
des  merveilles  de  la  création  ,  puisque 
l'histoire  n'est  qu'une  éloquente  apologie 
de  notre  foi  et  que  toute  conquête  nou- 
vellc  de  la  science  ne  sert  qu'à  manifes- 
ter de  plus  en  plus  la  gloire  de  celui  que 
nous  adorons. 

Pour  l'histoire  ,  d'abord  ,  il  est  évident 
qu'elle  doit  être  favorable  au  catholicis- 
me, puisqu  il  se  retrouve  à  chacune^  de 
ses  pages,  d'autant  plus  beau,  d'autant 
plus  aperçu,  pourrions-nous  dire,  qu'il 
est  plus  absent.  Essayez,  en  effet,  de  faire 
passer  le  monde  païen  devant  vous,  avec 
ses  troupeaux  d'esclaves  qu'il  peut  jeter 
aux  murènes  et  traquer  com.me  des  bêtes 
fauves  ,  sans  regretter  que  la  voix  qui 
vint  apprendre  aux  hommes  cju'ils  sont 
frères,  eût  tant  tardé  à  se  faire  entendre. 
Heprésentez  vous  le  sort  de  ses  femmes 
et  de  sesenfans,  sans  vous  applaudir  que 
le  christianisme  leur  ait  rendu  leurs 
droits.  Examinez  ses  lois  et  ses  doctri- 
nes ,  sa  vie  publique  et  sa  vie  privée ,  son 
droit  des  gens  et  son  droit  civil,  sa  po- 
litique et  sa  religion,  et  voyez  ensuite 
s'il  est  possible  de  ne  pas  gémir  de  voir 
la  raison  humaine  se  traîner  au  milieu 
de  ces  turpitudes  ou  de  ceî  cruautés,  de 
ces  folies  ou  de  ces  dégradations,  s'il  est 
possible  de  ne  pas  avoir  hAte  d'airiver  à 
des  pages,  où  l'on  voit  toutes  ces  fanges, 
toutes  ces  prostitutions  de  la  pensée  em- 
portées par  le  sang  du  calvaire.  iJès  ce 
moDient  l'histoire  ne  nous  appirtient- 
elle  pas  presque  exclu.sivement  ?  IS'otre 
drapeau  a  l-il  cessé  dei)uis  cette  époque 
de  guider  les  pcmples  vers  tout  ce  c^u  ils 
ont  fait  ou  pensé  de  grand,  de  noble, 
de  beau?  Oiu'lh;  civilisation  peut  se  van- 
ter de  n'être  pas  sortie  de  l'Évangile?  De 


quelle  nationalité  florissante  peut -on 
direrellea  été  constituée  sans  le  secourB 
du  christianisHieV  (juel  peuple  peut  nous 
montrer  de  grands  écrivains  ou  de  grands 
artistes,  sans  que  nous  ayons  le  droit  de 
lui  dire  :  c'est  le  christianisme  qui  les  a 

formés  ou  inspirés? Courage  donc, 

explorateurs  des  raonumens  du  passé  ! 
l'ouillez  toutes  les  ruines,  et  ces  ruines 
ne  vous  fourniront  pas  des  armes  contre 
le  christianisme;  interrogez  tous  les  vieux 
débris ,  et  ces  débris  ne  vous  feront  point 
de  réponse  que  vous  puissiez  tourner 
contre  notre  loi  ;  soulevez  toutes  les 
poussières,  déblayez  tous  les  monceaux 
de  pierres,  creusez  dans  la  terre  ,  creu- 
sez dans  le  temps,  et  vous  ne  ferez  que 
servir  notre  cause  ;  car  nous  ne  redou- 
tons pas  plus  la  lumière  pour  nos  pères 
que  pour  nous  ;  mais  nous  l'aimons  , 
nous  la  réclamons  comme  la  justice. 

La  véritable  science  nous  serait-elle 
donc  moins  favorable  que  l'histoire,  et 
quand  Dieu  révèle  quelques  uns  de  ses 
secrets  au  génie  ,  faudrait-il  nous  en  alar- 
mer? Est-ce  que  la  science  de  Pascal  en 
ht  un  adversaire  du  christianisme?  Est- 
ce  que  la  science  de  Cuvier  l'empêcha 
d'avouer  que  le  Pentateuque  est  la  plus 
vraie  des  chronologies  et  des  histoires? 
Nous  n'avons  pas  oublié  non  plus  que  le 
grand  ]Ne\\  ton  se  prosterna  plein  d'admi- 
ration et  de  foi  devant  Dieu,  aussitôt 
qu'il  se  fut  élevé  h  la  pensée  de  la  gravi- 
tation; nous  venons  de  relire  l'hymne 
enthousiaste  de  Kepler,  cet  hymne  ad- 
mirable par  lequel  il  remercie  Dieu  de 
l'avoir  fait  arriver  à  la  découverte  du 
mécanisme  universel;  il  nous  souvient 
aussi  de  ce  mot  de  Leibnilz,  qu'il  n'atta- 
chait du  prixà  la  science,  que  pour  avoir 
plus  de  droits  de  parler  de  Dieu  ,  et  de 
cet  autre  mot  de  Bacon  qu'un  peu  de 
science  éloigne  de  la  religion  et  que 
beaucoup  de  science  y  ramène. 

11  est  si  évident  que  la  véritable  science 
est  entièrement  favorable  au  christia- 
nisme ,  qu'aujourd'hui,  (|ue  les  progrès 
scientiliques  sont  si  avancés  ,  la  géologie, 
l'astronomie  ,  la  physiologie  ,  la  chi- 
mie, etc..  viennent  ensemble,  sont  for- 
cées de  venir  déposer  en  faveui  de  la 
cosmogonie  de  Moïse  ;  résultat  immense, 
témoignage  matériellement  supérieur  à 
tous    les    autres    éciils  ou   luODUfl^cus 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


195 


élevés  par  la  main  de  l'homme:  car  le  ciel 
et  la  terre  ne  peuvent  titre  ni  accusés,  ni 
soupçonnés  d'imposture  ! 

La  nouveauté  du  monde  matérielle- 
ment prouvée,  la  vérité  du  déluge  uni- 
versel matériellement  démontrée,  sont 
deux  faits  trop  capitaux,  trop  féconds 
en  conséquences  éminemment  favora- 
bles au  christianisme,  pour  que  les  pas- 
sioDsintéressées  à  ce  que  le  christianisme 
ne  soit  qu'un  fait  humain,  n'aient  pas 
cherché  à  les  dénaturer  et  à  les  expliquer 
dans  un  sens  qui  ne  nous  permît  pas  d'en 
tirer  profit. 

Ce  sont  quelques  unes  de  ces  attaques 
détournées  que  nous  nous  proposons  de 
démasquer  ici. 

Comme  la  cosmogonie  de  ]\Ioïse  est  d'a- 
bord combattue  sous  les  points  de  vue 
géogonique  et  anthropogoniqae,  c'est 
aussi  par  là  que  nous  commencerons 
noire  examen  critique. 

Au  point  où  en  est  arrivée  la  science  , 
ceux  qui  soutiennent  l'éternité  du  monde 
et  de  la  terre  en  particulier,  ne  méritent 
pas  môme  d'être  réfutés  :  il  suffit  de  les 
renvoyer  aux  études  élémentaires  des 
sciences  physiques.  La  doctrine  de  Vc- 
inanatisnie  et  celle  des  radiations  sont 
encore  moins  dignes  d'attention,  et  c'est 
à  peine  si  nous  osons  mentionner  les  rê- 
veries des  panthéistes  et  des  dualistes. 
Les  écrivains  dont  l'esprit  a  quelque  por- 
tée ne  cherchent  donc  plus  à  combattre 
les  récits  moïsiaques  par  les  systèmes  que 
nons  venons  de  désigner  :  ils  avouent  au 
contraire  la  nouveauté  du  monde  .  sa 
création  par  une  puissance  supérieure, 
mais  refusent  l'honneur  de  celte  révéla- 
lion  à  Moïse  et  prétendent  que,  d'un 
côté,  la  raison  suffit  pour  nous  expli- 
quer ce  fait  divin,  et  que ,  de  l'autre ,  les 
circonstances  de  la  création  rai)portées 
par  l'écrivain  hébreu  ne  sont  que  des 
conjectures  ou  des  mythes. 

Ces  difficultés  ou  plutôt  ces  objections 
sont  d'autant  plus  dangereuses,  qu'elles 
sont  plus  subtiles  et  paraissant,  sous 
quelques  rapports  ,  inoffensives.  H  im- 
porte donc  de  les  réduire  à  leur  juste 
valeur,  en  prouvant  :  q)ie  la  raison  seule 
n'avait  pas  suffi  pour  apprendre  aux  hom- 
mes le  fait  et  l'époque  de  la  ciéation,  mais 
que  ce  fait  et  celle  époque  n'étaient  con- 
nus des  anciens  peuples  que  par  la  tra- 


dition défigurée  ,  et  que  Moïse  ramène 
cette  tradition  à  sa  vérité  primitive. 

Il  est  certain  d'abord  que  tous  les  an- 
ciens peuples  croyaient  que   le  monde 
avait  eu  un  commencement.  Sanchonia- 
thon  et  Philon  l'affirment  des  Phéniciens; 
Manélhon  ,  Diogène  Laerce  et  Diodore  de 
Sicile  des  Égyptiens;  Bérose  des  Chal- 
déens   ou  Babyloniens   (l)  ;  Hyde  (2)    a 
prouvé  jusqu'à  l'évidence  que  telle  était 
la  croyance  des  Perses  ;  telle  était  aussi 
celle  des  peuples  de  l'Inde  et  de  l'Élhio- 
pie,  puisque  Démocrite ,  après  avoir  par- 
couru ces  pays,  pour  en  étudier  les  opi- 
nions cosmogoniques,  déclara  à  son  re- 
tour eh  Grèce,  qu'il  avait  partout  trouvé 
l'opinion  et  des  traces  de  la  nouveauté 
du  monde  et  que  l'histoire  s'arrêtait  à 
la  guerre   de  Thèbes   et  à   la   ruine  de 
Troie  (5).    Les  Chinois    eux-mêmes  ad- 
mettent la  création  du  monde,   malgré 
l'antiquité  fabuleuse  qu'ilslui  attribuent. 
On  sait  également  que  chv'z  les  Grecs,  les 
philosophes  comme  les  poètes,  Thaïes, 
Pythagore,  Anaximandre  ,  Homère,  Hé- 
siode, etc.,  n'avaient  pas   le  plus  léger 
doute  sur  la  création,  tellement  qu'Aris- 
tote  (4)  ne  craignit  pas  de  se  glorifier  d'a- 
voir  parlé   le   premier   de  réternité  du 
monde  ,  et  qu'à  peine  ose-t-on  dire  qu'O- 
cellus  eut  déjà  avancé  cette  opinion. 

Maisdeceque  tousles  peuple>ontadmis 
un  commencement  du  monde,  il  ne  s'en- 
suit pas  qu'ils  l'aient  compris  comme 
Moïse  nous  le  rapporte,  c'est-à  dire,  que 
le  monde  eût  été  cn-c  ,  forme  de  rien. 
C'était,  tu  elïet,  un  principe  reçu  par 
presque  tous  les  philosophes  :  'iiie  rien 
ne  se  fait  de  rien  yo] ,  et  que  Dieu  avait 
façonné  la  mati'}ie  plutôt  qu'il  ne  lui 
avait  donné  l'êlre.  Les  Phéniciens,  les 
Clijldtens  et  les  Lgypliens  supposaient 
également  unemalièreautéricurcà  l'exis- 

(1)  Voyez  aussi  :  Kusèbe ,  </<•  Prœpar.  êrang., 
lir.  I,  c.  10;  —  Meyer,  de  Z>0i/«>r.  sacr.  à«6r<p., 
pars  prima;  —  Uonke,  Lineam,  ^dù  chr.;  —  Pei- 
ron,  de  Anliii.  Umpor.;  —  Fuurinont,  i«  &anchi/n.; 
—  Slillini;llei'l,  iri  Ongin.  sacr.:  etc. 

(■2)  De  Helif.  vfter.  pert. 

(3)  Diojènti  Laerl.,  liv.  ii,  «cet.  .~>ii. 

(4)  Arisioie  ,  liv.  i ,  Ju  Cul,  c.  10. 

(J)  Ciccro,  de  dioiuat.^  liy.  ii,  c.  16.  —  Brtickcr, 
//i</.  philuSi'ph.  —  Mjàlieiin  ,  Dits,  d*  créât.  — 
(udworili ,  }i}iH*  iaieii,  —  OerUil,  JntroJ,  ailo 
^<uJ.;  etc. 


196 


nK  LA  COSMOGONIK  DK  MOTSE. 


tence  du  mon(lr(l) ,  et  de  fous  les  paiVns, 
Zoroaslre  rt  ses  disciples  sont  peut-rtre 
les  seuls  qui  aient  admis  le  fait  de  la 
ori^ation  dans  son  sons  le  pins  pur  (2).  Il 
est  bien  certain  que  le  mot  clu/os  ,  qui 
se  retrouve  dans  presque  toutes  les  an- 
ciennes tlu-oj^onies  ,  5i£;niJle  proprement 
/(•  \idc j,  le  rien,  le  nnitit  ,  couiuhî  Sca- 
pule  et  le  savant  auteur  des  Klymologies 
grecques  l'ont  d(^montré.  11  est  bien  clair 
aussi  qu'en  faisanlsortir  la  nuit  ducbaos, 
H«^siode  (vers  123)  entendait  ce  mot  dans 
un  sens  analogue  à  vide ,  néant.  Cepen- 
dant, nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  pos- 
sible de  voir  là  autre  chose  qu'un  reste 
informe  de  la  tradition  primitive.  Les 
Chinois  n'attribuent  pas  un  autre  rôle  à 
Dieu  dans  la  création  du  monde,  c'est- 
à-dire,  qu'ils  l'en  font  l'architecte,  con- 
ditoreni ,  mais  non  le  principe,  l'élément 
premier  (3). 

Il  résulte  donc  de  ce  qui  précède  : 
d'abord,  que  le  fait  de  la  création  rap- 
porté par  Moïse  s'était  conservé  par  la 
tradition  chez  tous  les  peuples,  mais 
qu'il  avait  été  altéré  sous  plusieurs  rap- 
ports :  ensuite,  que  l'action  de  Dieu  dans 
la  création  ne  se  retrouvait  plus  dans 
les  opinions  traditionnelles,  etquelMoise 
en  dut  la  connaissance  soit  à  une  révé- 
lation particulière,  soit  à  une  tradition 
intacte  et  pure,  qui  ne  se  rencontre  telle 
chez  aucun  autre  peuple  ;  en  troisième 
lieu,  que  l'action  de  tirer  le  monde  du 
néant,  point  capital  de  la  cosmogonie  de 
Moïse,  n'était  pas  aussi  accessible  à  la 
siaiple  raison  qu'on  le  prétend,  puisque 
la  pensée  n'en  vint  même  pas  à  un  seul 
philosophe  de  la  (irècc;au  point  que 
Cicéron  ne  craignait  pas  de  dire  :  /ùit 
nlit/iiid  (jiiod  nul  ex  niliilo  orialur,  mit  in 
nihilum  subito  occidat!  (^uis  hocphysicus 
(liait  iinquarn  (4)  ? 

Le  monde  tiré  du  néant  paraît  au  con- 
traire un  fait  si  simple  aujourd'hui,  si 
conforme  à  l'idée  de  la  toute-puissance 
de  Dieu  et  de  ses  autres  attributs  incom- 
municables,  qu'un  auteur  qui   ne  doit 

(1)  Diogène  Lacr.,  in  Proœm.,  S  10.  —  T.  Slan- 
lei ,  Philos,  orient.  —  (irolius  ,  de  Veril.f  etc.,  l.  i. 
—  Marsliam  ,  J'grjp.  canon. 

(2)  Anquelil  .  U-m.  de  rAcad.  des  Intcripl., 
l.  Lxix,  in-i2,  p.  12.-. 

(3)  Windi!.liinann,  Die  Phitoiophic  ,  Cic. 

(4)  De  Divin.,  I.  ii,c.  lU. 


point  paraître  suspect  ,  a  été  forcé  par 
l'évidence  de  rendre  cet  hommage  au 
récit  de  Moïse  :  i  11  faut,  pour  bien  rai- 
(  sonner  sur  la  production  ,  considérer 
«  Dieu  comme  l'auteur  de  la  matière,  et 

<  comme  le  premier  et  le  seul  principe 

<  du  mouvement.  Si  l'on  ne  peut  pas  s'é- 
c   lever  jusqu'à  l'idée  d'une  création  pro- 

<  prementdite,  on  ne  saurait  éviter  tous 
I  les  écueils,  et  il  faut ,  de  quelque  côté 

<  qu'on  se  tourne,  débiter  des  choses 
(  dont  notre  raison  ne  saurait  s'accom- 
t  moder,  etc.  (1).  » 

Les  autres  circonstances  de  la  cosmo- 
gonie de  Moïse  s'accordent  merveilleuse- 
ment avec  les  lambeaux  des  traditions 
répandues  chez  les  peuples  les  plus  an- 
ciens. Ainsi  ,  pour  ne  citer  qu'un  petit 
nombre  d'exemples ,  les  Egyptiens  ,  les 
Phéniciens  et  les  Chaldéens  avaient  les 
divisions  du  temps  par  sept  jours  et  les 
semaines  2)  ;  la  même  division  se  trouvait 
chez  les  Arabes  (3)  ;  les  Perses  croyaient 
que  le  monde  avait  été  créé  en  six  temps 
ou  six  mille  ans  (4)  ;  les  anciens  Etrus- 
ques avaient  la  même  croyance  (5"! ,  évi- 
demment analogue  aux  six  jours  de  la 
création  ;  les  nègres  de  l'Afrique  enfin 
ont  des  semaines  (6) ,  comme  presque 
tous  les  anciens  peuples  (7).  Que  dire  du 
rôle  que  le  serpent  jouait  dans  toutes  les 
religions  anciennes?  En  Egypte,  il  fai- 
sait partie  de  la  coiffure  d'Isis ,  du  sceptre 
d'Osiris ,  et  était  le  plus  commun  de  tous 
les  symboles  -,  dans  la  Grèce,  il  était  l'un 
des  objets  du  culte ,  surtout  à  Epidaure 
et  à  Athènes  ;  dans  l'Italie  ,  il  était  l'un 
des  attributs  des  dieux  ,  et  des  vestales 
étaient  chargées  de  le  nourrir  dans  le 
bois  sacré  de  Lavinium  ;  chez  les  Perses, 
il  représentait  Ahrimane  ,  le  chef  des 
mauvais  génies  8);  on  lui  attribuait  par- 
tout un  pouvoir  prophéticpie  ;  les  Scy- 
thes,   les  Gaulois  ,   les  Germains  et  les 

(1)  Bayle,  Diclionn.,  art.  Ovide,  rem.  G. 

(2)  Dion  Cassius.  —  Jdeler.  —  Henke,  Lineam. 
fid.  ehris.  —  Jurieu,  lli$l.  des  Dogmes.  — Nicolal, 
lez.  1()  del  Gcneti.  —  (irolius,  de  Vcrit.  rel.»chr. 
—  Meyer,  de  Temp.  tnrris. 

(.">)  Jdeler.  —  Moslieiiu. 

(i)  Le  père  Pcrrone  ,  de  ilundo. 

(;'»)  Suidas,  l  ex.  au  mol  rj^pr.va  X'^?*» 

(Cl)  Oldcndorps,  Getch.  der  mission  ,  I,  308. 

(7)  ioscphc  ,  contre  À ppinn,  ii. 

{'.1}  Kieuker,  Zen<iaresla  ,  i.  i ,  p.  2i; ,  I.  iir,  p.  84. 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


197 


autres  peuples  du  Nord  en  faisaient  l'un 
des  principaux  objets  de  leurs  supersti- 
tions. On  sait  quelle  large  place  tiennent 
les  serpens  dans  la  théologie  des  peuples 
de  l'Inde ,  et  combien  les  nègres  et  les 
Océaniens  ont  de  vénération  pour  ces 
reptiles. 

L'anthropogonie  de  Moïse  n'est  pas 
moins  conforme  à  la  tradition  générale  j 
car  tous  les  savans  sont  aujourd'hui  d'ac- 
cord que  les  peuples  qui  se  disaient  au- 
lochthones  ou  aborigènes  entendaient 
parler  de  leur  haute  antiquité,  plutôt 
qu'ils  ne  se  croyaient  sortis  de  la  terre 
qu'ils  habitaient.  L'Hayon  (Eon  ou  Evon) 
de  Sanchoniathon  (1)  n'est  évidemment 
que  l'Eve  de  Moïse,  comme  son  Ouhekor 
(  Protogonos  ,  premier  -  né)  représente 
Adam.  Bérose  donne  aux  Chaldéens  un 
système  anthropogonique  semblable  à 
celui  de  Sanchoniathon  ou  des  Phéni- 
ciens (2) ,  système  conforme  à  celui  de 
Moïse.  Celui  que  Diodore  de  Sicile  (3) 
attribue  aux  Egyptiens  et  aux  Grecs,  n'en 
diffère  point  au  fond,  et  nous  voyons  en 
outre  les  poètes ,  interprètes  des  tradi- 
tions populaires,  baser  toutes  leurs  fic- 
tions sur  ce  système ,  et  souvent  m^me 
se  servir  de  termes  presque  identiques  à 
ceux  de  Moïse.  C'est  ainsi  qu'Aristophane 
appelle  les  hommes  les  œuvres  du  li- 
mon, 7r-/îX&ù  Tzldtju.cf.zciL  (4) ,  et  Ilorace,  prin- 
clpi  Uino  coacius  (5).  Ces  expressions  sont 
au  dernier  point  conformes  aux  croyan- 
ces de  tous  les  anciens  peuples  ,  comme 
l'ont  démontré  les  érudils  les  plus  cé- 
lèbres (6). 

La  philologie  vient  encore  au  secours 
de  l'anthropogonie  de  Moïse  j  car  il  est 
évident  que  les  hommes  sortiraient  d'une 
souche  commune,  s'il  était  démontré  que 
les  langues  ont  une  origitie  commune. 
Or  les  travaux  sur  la  lauguislique  ont  à 
peu  près  prouvé  celle  hliation  unitaire 
des  idiomes.   Nous  disons  à  peu   près, 

(I)  Apud  Philonem,  bibt. 
(•2)  Berosus,  apud  Syncel. 

(5)  tf«6/.,liv.  I Banicr,  Mythol.  et  Fables  ex- 
pliquées par  rhitloire. 

(1)  Comédie  des  Oiseaux,  vers  (WIT. 
(;;)  Odes,  liv.  I ,  ode  IG  de  i'cdil.  compl.,  ou  11 
de  lYulit.  classiq. 

(6)  Winilishmann ,    Philosophia   in   progr.,   etc. 

—  Klaprolli ,  Tableaux  hislor.  de  VÀsie.  —  Bauior. 

—  Bailly,  etc. 

f tfjm  VIII.  —  H»  io,  1031). 


car,  malgré  les  savantes  recherches  de 
Laurent  llervas ,  de  Yaler,  d'Adelung  , 
de  Schlegel,  de  Klaprolh,  de  Piclet,  des 
sociétés  savantes,  etc.,  l'évidence  n'est 
pas  encore  parfaite,  et  nous  sommes  bien 
éloignés  d'ailleurs  de  croire  avec  Balbi 
que  la  langue  soit  le  signe  le  plus  carac- 
téristique de  l'origine  des  peuples.  Mal- 
gré cette  réserve  que  nous  devons  faire, 
surtout  parce  que  ceux  qui  appuient 
leurs  systèmes  anthropogoniques  sur 
l'ethnographie,  croient  par  là  pouvoir 
arriver  à  la  vérité  sans  le  secours  de  la  ré- 
vélation mosaïque;  malgré  cette  réserve, 
disons- nous,  nous  n'en  attachons  pas 
moins  une  grande  importance  à  l'accord 
qui  se  trouve  entre  la  philologie  et  le 
récit  des  livres  saints  ,  et  nous  prenons 
acte  de  cette  conclusion  des  savans  :  que 
toutes  les  langues  ont  des  caractères  évi- 
dens  d'affinité,  et  peuvent  être  ramené3 
à  une  même  source  (1). 

Nous  pouvons  encore  invoquer,  comme 
argument  profane  favorable  à  l'anthro- 
pogonie de  Moïse,  l'unité  d'origine  de 
l'espèce  humaine;  car  les  variétés  et  les 
nuances  physiologiques  qui  classent  les 
hommes  par  races,  n'ont  été  des  difficul- 
tés que  pendant  l'enfance  de  la  science , 
et  ne  sont  présentées  aujourd'hui  comme 
objections.que  par  des  gens  qui  sont  tout- 
à-fait  demeurés  en  dehors  des  progrès 
des  sciences  naturelles.   <  Le  genre  hu- 
main,  dit  un   auteur   illustre   (2),  n'a 
qu'une  espèce,  et  tous  les  peuples  de 
tous  les  temps  et  do  tous  les  pays ,  qui 
nous  sont  connus,  peuvent  provenir  d'une 
source  commune.  Toutes  les  diiTérences 
nationales  dans  la   conformation   et   la 
couleur  du  corps  huuiain  ne  sont   pas 
plus  frappantes  et  plus  inconcevables  que 
celles  qui  défigurent  presque  sous  nos 
yeux  tant  d'autres  espèces  (\k^<>  corps  orga- 
nisés, et  principalement  nos  animaux  do- 
mestiques; mais  toutes  ces  différences  se 
perdent  pour  ainsi  dire  les  unes  dans  les 
autres  par  tant  do  nuances,  par  tant  de 
transitions  insensibles,  qu'elles  ne  peu- 
vent donner  lieu  qu'à  des  divisions  arbi- 

(I)  Consullcz  VXiie  polyglotte  de  Klaprotli.  — 
Àffinitc  du  sanserit  et  da  langues  celtiques.  — 
Tvansaetions  of  th«  royal  y  etc.  —  Rechcrch.  Asial., 
t.  VII.  Tiii  «'t  VIT.  — Jouru'il  Asiatiifiie,  nouvcllo 
lério.  —  Origine  ,  Formaz.  degT  idiomi ,  etc. 

{'!)  Blumoobach  ,  Manuel  d'hiil.  n.nur.,  i.  i. 

15 


198 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


trnirr*;  ri  poiiit  du  tout  trnnchaiilcs.  » 
(luvier  h.  .iprri  avoir  fait  reiiKKjiHM-  (pio 
djnis  toutt's  ces  combinaison<;  il  s'en 
troiivt'  Tirrcssairoinonl  hcatiroiip  (jui  ont 
dos  parties  coinimines,  et  (lu'iiu  certain 
nombre  ne  doivent  diffc^rerque  très  peu, 
analyse  les  caract(''res  ]iropres  aux  diflV'- 
rens  animaux,  et  lait  voir  de  la  manière 
la  plus  évidente  ,  que  les  organes  et  les 
marques  dislinctives  de  l'homme  ne  pcr- 
mellent  nullement  de  le  confondre  avec 
les  animaux  qui  semblent  le  plus  s'en  rap- 
procher, tel  que  Torang-outang.  Si,  outre 
les  distinctions  typiques  de  l'homme, 
douju^es  par  l'analomie  et  la  physiolo- 
gie (2),  on  demande  d'autres  distinctions 
spj'cillques .  nous  dirons  avec  IM.  Richc- 
rand  :  <  (jue  l'homme  seul  peut  articuler 
dvs  sons  et  jouit  du  don  delà  parole  (3)  i , 
distinction  qu'Homère  semble  avoir  en- 
trevue, car  il  donne  souvent  aux  hommes 
l'épillièle  de  ;j.Ep:-'.j;,  à  la  voix  articulcc , 
et  sous  -  entendant  même  àvOpwTrcj; ,  se 
contente  d'écrire  it.ti-j-'.'j;.  Les  prétendues 
difficultés  que  pendant  un  temps  on  a 
tirées  de  quelques  monstruosités  imagi- 
nées par  des  voyageurs  inlidèlcs,  ne  mé- 
ritent aujourd'hui  que  le  mépris.  «  Il  n'y 
a  j)oini  d.'  peuples  qui  aient  une  queue, 
dit  Biumenbach  (4)  ;  les  lloltenlotes  n'ont 
point  (le  tablier  ;  les  Américains  ont  de 
la  barbe ,  quand  ils  veulent  la  laisser 
croître....  Les  prétendus  géans  des  Pata- 
gons .  dej)uis  les  temps  de  ÎMagellan  jus- 
qu'aux nôtres,  ont  diminué  peu  à  peu, 
dans  les  relations  des  voyageurs,  de  douze 
pieds  jusqu'à  sept.  Ainsi  ils  sont  à  pré- 
sent un  peu  plus  grands  que  tout  autre 
homme  de  bonne  taille.  Il  est  aussi  plus 
vraisemblable  que  les  Quimos  de  Mada- 
gascar, que  Gommerson  a  pris  pour  un 
peuple  de  nains,  ne  sont  rien  autres 
fju'une  espèce  de  crétins,  c'est-à-dire,  de 
malheureux  imhécilles,  avec  de  grosses 
têtes  et  de  grands  bras,  comme  on  v.n 
trouve  dans  divorses  contrées  de  l'Eu- 

(1)  Leçons  d'Analomic  comparée^  prcm.  leçon. 

(2)  Cuvier,  Iligne  animal ^  inlrod.  —  M.  Riche- 
ran«l  ,  .Y»mirrmjr  (ih'menu  de  Phyùutog,,  l.  n.  — 
—  iilumcnljacli ,  Manuel ,  etc.  —  11.  Uaozaiii,  i:ie- 
menli  di  Zw.lngie,  l.  ii.  —  M.  Mageiidie  ,  Phytwlu- 
gie,  1. 1.  —  Buffon.  —  Schérer.  —  Paw,  etr.,clc. 

(5)  M.  Richcrand,   Souv.  Élcment  de  Phjsiut., 
louic  II. 
(^4)  Manud  d'kifl,  natui.,  i,  i,  secl.  1. 


rope.  I  Les  adversaires  de  la  révélation  i 
(pli  en  sont  encore  aux  bégaiemens  de  la 
science,  voudraient  bien  aussi  établir 
plusieurs  espèces  dans  l'humanité  ,  en 
nous  opposant  les  couleurs  physiques  des 
divers  peuples;  mais  tous  les  savans  ne 
mettent  plus  en  doute  les  causes  qui  pro- 
duisent ces  couleurs,  et  conviennent 
avec  Hippocrale  (1)  qu'elles  sont  le  ré- 
sultat de  la  chaleur,  du  climat,  des  ali- 
mens,  du  genre  de  vie,  etc.,  et  que  les 
teintes  varient ,  pour  la  même  couleur, 
dans  la  proportion  d'éloignement  de  Vé- 
qualeur,  etc.  (2).  Admit -on  avec  quel- 
ques savans  du  premier  ordre  (3)  que  les 
couleurs  principales  sont  constantes, 
c'est-à-dire,  ne  se  perdent  point ,  quoi- 
que les  individus  changent  de  climats  et 
s'y  perpétuent  pendant  plusieurs  généra- 
tions ,  il  n'y  aurait  rien  là  qui  fût  une 
objection  contre  l'unité  de  l'espèce  hu- 
maine, dès  qu'il  est  convenu  que  ces 
couleurs  ont  été  primitivement  acciden- 
telles ,  et  ne  changent  rien  au  fait  de 
l'unité  de  l'espèce  humaine.  Il  est  du 
reste  également  reconnu  par  les  savans 
que,  quel  que  soit  le  système  au(|uel  on 
s'attache  (4),  les  nuances  de  la  peau  sont 
graduées  de  manière  à  se  perdre  insensi- 
blement l'une  dans  l'autre,  à  mesure 
qu'elles  se  rapprochent. 

(1)  /n  îibro  de  aère ,  locis  et  aquis,  t.  i ,  p.  527, 
édit.  de  Leyde. 

(2)  M.  L.  Martini  ,  Lezion.  dî  Fisiolngir.  —  El 
dans  ses  lllemenln  Plnjsiolog.  —  M.  Iticlierand, 
Nouv.  Èlémens  de  Physiolug.  —  Le  P.  Perrono ,  rfe 
IJamin.;  etc.,  etc. 

(,"))  Cuvier,  du  Ucgne  animal.  —  M.  Duint'Til  , 
Zoologie  analyt,  —  Lacépcde  ,  etc. 

(4)  Nous  croyons  devoir  donner  te  talileau  des 
systi'mcs  tes  plus  suivis  ,  pour  ta  commodité  des 
locleurs  qui  ne  possèdent  pas  les  livres  où  se  trou- 
vent ces  distributions  des  vari«'!és  de  Tespère  hu- 
maine. On  y  verra  que,  mBl{;ré  les  immenses  tra- 
vaux dont  elle  a  été  Tobjet ,  la  scienro  de  la  classi- 
Hcalion  du  genre  liumairi ,  basée  sur  les  différences 
physiques,  est  encore  bien  incomplwtc  et  bien  in- 
exacte. 

Les  immortels  Linné  et  Ituffon  n'admettent  qu'âne 
espèce  humaine  ;  mais  Linné  la  partage  en  cinq  va- 
riétés :  1"  l'américaine  brune  ,  2"  l'européenne  blan- 
che ,  Z'*  l'asiatique  jaime ,  A-^  rafricaine  noire ,  t»«  la 
monstrueuse.  —  Cuvier  et  M.  Link  ne  reconnaissent 
(]ue  trois  races  :  1  '  la  blanche  ou  caucasique  ,  2"  la 
jaune  ou  inon(;oli(iuc ,  S»  la  nègre  ou  éthiopienne; 
le  célèbre  lilumcDbach  ajoulo  aux  trois  préccdcolcs 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


190 


Si  mainlenaiil  nous  passons  aux  pro- 
grès généraux  de  la  civilisation,  qui  ne 
sont  pas  moins  propres  que  les  analogies 
physiques  à  faire  juger  de  la  commu- 
nauté d'origine  des  hommes,  puisqu'il 
est  vrai  que  la  nouveauté  des  découvertes 
en  tout  genre  est  nécessairement  dépen- 
dante de  la  nouveauté  de  l'espèce  hu- 
maine ,  nous  aurons  à  signaler  les  résui- 
tats  suivans,  éminemment  favorables  à 
l'anthropogonie  comme  à  la  chronologie 
de  Moïse. 

Le  plus  savant   des    Romains ,    Var- 
ron  (1),  assurait  qu'à  peine  existait-il  un 
art  que  l'on  pût  faire  remonter  au-delà 
de  mille  ans.  Et  en  effet,  Cérès ,  qui  ar- 
riva en  Grèce  en  1409  avant  J.-C,  selon  ' 
les  marbres  d'Arundel,  apprit  aux  Pélas- 
ges  à  ensemencer  le  blé  et  à  en  faire 
usage.  Bacchus,  que  plusieurs  regardent 
comme  Noé,  mais  qui  lui  parait  bien 
postérieur,  planta  les  premières  vignes. 
Selon  Pline  (2)  et  d'autres  écrivains  ,  les 
poids,  les  mesures  et  les  monnaies  fu- 
ies races  malaise  et  américaine.  Lacépède  y  joint  la 
race  hyperboréenne.  M.  Duméril  propose  cinq  ya- 
riélés  :  caucasique,  hyperboréenne,  mongole,  nègre 
et  américaine.   M.  Virey   établit  deux  espèces    ou 
grandes  yariélés  ,  qu'il  caractérise  par  la  mesure  de 
l'angle  facial,  et  subdivise  en  six  races  ;  blanche, 
basanée  ,  cuivreuse  ,  brune  foncée,  noire  ,  uoiriitre. 
Desmoulins  dislingue  onze  variétés  :  1^'  Celto-Scylh- 
Arabe  ,  2o  Mongols  ,  3'^  Éthiopiens,  4°  Euro-Afri- 
cains, S"  Austro-Africains,  G»  Malais  ou  Océaniques, 
70  Papous,  8"  Nègres  Océaniens,  9"  Australasiens, 
40"  Colombiens  ,  H"  Américains.  M.  Bory  de  Saint- 
Vincent,  très  poliment  critiqué  par  M.  Dalhi,   ne 
propose  pas  moins  de  quinze  espèces  :   i'  la  japé- 
tique  subdivisée  en  quatre  races ,  2"  l'arabique  avec 
deux  races  ,  5»  l'hindoue  ,  4'^  la  scylhiquc  ,  ii"  la  si- 
nique  ,  G"  l'hyperborèenne,  7«  la  neplunienne  avec 
trois  races,  U»  l'australasienne ,  9^  la  tolombique  , 
10"  Taméricaine,  II"  la  patagone,  12"  rélhiopienne, 
iZ'*  !a  caffrc  ,  14»  la  raélanicnne,  IS"  la  hollenlole. 
M.  de  Urotonno  s'est  crée  un  système  h  p;irt  dans 
•on  Histoire  d$  la   Filialiun  el  des  Migralioiis  det 
Peuples,  ouvrage  que  nous  examinerons  dans  notre 
second  article;  mais  il  sulTii  de  dire,   pour  nous 
faire  pardonner  notre  silence  sur  ce  système,  qu'une 
table  dos  principales  divisions  géographiques,  faite 
par  ordre  alphabétique  ,  offrirait  presque  autant  do 
vérité  que  cette  prétendue  classilicalion  des  peuples 
d'apri's  l'histoire.  —Disons,  en  terminant  celle  note, 
que  les  trois  race»  de  tuvier,  de  Link,  etc.,  la  blan- 
che,la  jaune  et  la  nègre  sont  généralemenl  regardées 
comme  descendant  de  Japbet  ,  do  Sem  el  do  CJiam. 

(1)  De  rc  rusticil, 

(2)  Ui$t,nalur. 


rent   inventés  par  Phidon  d'Argos,  895 
ans  avant  J.-C,  d'après  la  chronologie 
de  Paros.  Ce   fut  des  Babyloniens,  les 
premiers  astronomes  ,  que  les  Grecs  ap- 
prirent à  faire  des  cadrans  solaires  (1). 
Quelques  auteurs  en  attribuent  môme  la 
découverte  à  Anaximandre  ou  à  l'un  de 
ses  disciples.  Dédale  s'exerça  le  premier 
à  la  statuaire,  qui  ne  fit  de  véritables 
progrès  que   du  temps  de   Phidias,   de 
Leucippe   et  de    Miron.   Les  premières 
ébauches  de  la  peinture  furent  si  misé- 
rables, que  les  peintres  écrivaient  au  bas 
de  leurs  tableaux  ce  qu'ils  avaient  voulu 
peindre  (2).  Pylhagore  fut  l'inventeur  de 
la   musique;    les   Phéniciens  furent  les 
premiers  navigateurs;  avant  Danaûs,  les 
Grecs  n'avaient  jamais  vu  un  seul  vais- 
seau (3)  ;  en  décrivant  le  premier  combat 
naval  qui  eût  été  livré ,  Thucydide  (4) 
ne  le  place  qu'à  2G4  ans  avant  lui.  L'art 
d'écrire  était  peu  connu  en  1494  avant 
J.-C.  (5)  ;  on  sait  que  les  Grecs  apprirent 
la  philosophie  de  Pylhagore  (6^ ,  l'astro- 
nomie de  Thaïes  (7i,   la  morale  de  So- 
crate ,   la  médecine  d'Hippocrate,   etc. 
La  cause  des  éclipses  ne  fut  connue  que 
fort  tard;  du  temps  d'Alexandre-le-Grand 
le  flux  et  le  reflux  de  la  mer  semblait  un 
prodige  (8).  Nous  pouvons  citer  les  noms 
et  les  époques  des  premiers  législateurs 
de  la  plupart  des  plus  anciens  peuples, 
des  Hébreux^  des  Perses,  des  Thraces, 
des  Athéniens,  des  Lacédémoniens,  etc.  ; 
nous  connaissons  de  même,  par  Evhé- 
mère,  la  naissance  et  la  vie  de  la  plupart 
des  dieux  du  paganisme,  ainsi  que  l'ori- 
gine des  temples,  des  autels,  des  sacri- 
fices, etc.  v^). 

On  peut  encore  invoquer  en  faveur  du 
récit  de  Moïse  les  opinions  de  tous  les 
anciens,  tant  sur  la  féliciliî  dont  jouis* 
saient  nos  premiers  parens  que  sur  la 
faute  qui  la  leur  lit  perdre.  L'Age  d'or 
des  poètes  grecs  et   romains  n'est  évi- 

(1)  Hérodote,  liv.  11. 

(2)  j:iien,  liv.  vili ,  c.  8. 

(r>)  Pline  ,  llisl.  nalur»,  Ht.  TII  ,  C.  26. 
(1)  llisl. 

[:',)  Warburton  ,  de  Divind  Èiotit  Ug.y  \.  II ,  I.  1. 
(G)  Sénèque. 
(7)  Diogène  Laèrce. 
(r.)  (Juinlo-Curco. 

(())  Jacquvlot,  W«  £ai$4,  Dd*  -«  B^k;  de  K«r<l 
l\e\ig. 


200 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


demmeiU   qu'an  souvenir  défigurf^   des 
délices  de  l'Edeii ,  car  tant  s'en  faut  que 
ce  ne  soit  là  qu'un  rôve  poétique  d'Jlé- 
siode  (1),  de  Juvénal  (2),  d'Ovide  ("> • ,  de 
\  irj^ile  (1  ,  de  Tibulle  (5\  etc.  Les  pliilo- 
sophes  cux-niêiues  et   les  historiens  en 
parlent  comme  d'un  fait  dont  la  vérité 
ne  devait  Ctre  douteuse  pour  personne. 
Le  grave  Plalon  dit  textuellement  (G)  ; 
<  Dieu  lui-même  paissait  les  hommes  de 
cet  ûge,  et  était  leur  gardien,  de  môme 
qu'aujourd'hui  le  berger  fait  paître  ses 
troupeaux.  Ils  n'avaient  besoin  ni  d'ha- 
bits, ni  de  ceinture,  etc.  :  (-^ih;  evcuicv  aùrc-jç, 
etc.  »  Dicéarque,  philosophe  péripatéli- 
cien ,  cité  par  Varron  (7)  et  par  Por- 
phyre (8) ,   s'exprime  ainsi  :  «   Ces  pre- 
miers mortels  se   rapprochaient  extrê- 
mement des  dieux ,   tant  était  heureuse 
et  pure  la  vie  qu'ils  menaient,  etc.  «  Les 
Perses  avaient  une  croyance  tout-à-fait 
analogue  ,  selon  le  témoignage  de  Plu- 
tarque  (îi).  La  môme  tradition  s'était  con- 
servée dans  l'Inde  à  un  tel  degré  de  pu- 
reté,  que  Strabon  a  pu  résumer  ainsi  la 
doctrine  des  gymnosophistes  :  <  Autre- 
«  fois  les  farines  de  blé  et  d'orge  tenaient 
I  lieu  de  poussière.  11  y  avait  des  fon- 
I  taines  de  miel ,  d'eau  ,  de  lait ,  de  vin 
I  et  môme  d'huile.  Ces  délices  corrom- 
I  pirent  les  hommes  ;  et  Jupiter,  indigné 
«  de  l'abus  qu'ils  faisaient  de  ses  bien- 
I  faits,  les  en  priva  entièrement    10).  > 
Les  Indiens  de  nos  jours  professent  sur 
ce   sujet   toutes   les  opinions  de    leurs 
pères  (II),  opinions  que  nous  retrouvons 
dans  la  Chine.  Ainsi  les  livres  sacrés  de 
ce  pays,  les A'/>?g^ portent  formellement: 
u  Que  dans  les  premiers  Ages  du  monde 
les  hommes  jouissaient   d'une   paix  et 
d'une  volupté  ])arfaites  ;  qu'alors  le  tra- 
vail ,   la   peine,  la  douleur  et  le  crime 
étaient  lout-à-fait  inconnus,  et  que  tout 

(1)  Dans  la  Théogonie  ^  vers  Jôi  ,  cl   les  Jours , 
vers  47. 

(2)  Satire  6. 

(3)  lU élamorph.  f  liy.  i. 

(I)  Georg.,  Ut.  I ,  cl  Eelog.  4. 
(;;)   Kleg.^  lit.  i ,  cliap.  5. 

(G)  Pulil.  cl  dans  Cratyle. 

(7)  De  re  ruslicd,  1.  i  ,  c.  2. 

(8)  Lif.  IT. 

(9)  Ltvred'Iiiê  eld'Usirit. 

(10)  Liv.  XY. 

(II)  Bclig,delanli<f.  contid.yelcparJâU.  Fréd. 
Crcuàcr  cl  Gui[;Qiaut. 


sur   la   terre  était  soumis  h  la  volonté 
de  l'homme  (1).  i    Diodore  de  Sicile  et 
plusieurs  autres  écrivains,   dont    le  té- 
moignage a  été  recueilli  par  l^usèbe  (2) , 
nous   présentent    les    mruuîs    traditions 
dans  l'Egypte,  laBabylonie,elc.  La  chute 
(lu   premier    homme    s'était    conservée 
dans  la  mémoire  des  peuples  d'une  ma- 
nière presque  aussi  lidèle  que  le  souvenir 
du    paradis   terrestre.   JNous  avons  déjà 
cité,  d'après  le  Zendavesla  ,  la  coutume 
des  Perses  de  représenter  le  mauvais  gé- 
nie sous  la  forme  du  serpent  ;  le  passage 
de  Strabon  sur  les  Indiens  ,  que  nous  ve- 
nons de  rapporter,  est  encore  plus  expli- 
cite. Le  supplice  de  Prométhée,  et  la  fa- 
ble d'Hercule  cueillant  les  pommes  d'or 
desiresp('Tides,  gardées  par  le  serpent  La- 
don  ,  ont  avec  le  récit  de  Moïse  une  ana- 
logie frappante.  Une  médaille  d'Antonin 
le  Pieux,   représentant  Hercule  dans  les 
Ilespérides  (3),  donne  encore  plus  de  vé- 
rité à  ce  rapprochement;  mais  ce  qui  ne 
})crmet   pas  surtout  de    douter   que    la 
chute  du  premier  homme  ne  fût  vague- 
ment connue  des  Grecs,  c'est  qu'Apol- 
lonius de  Pvhodes  en   fit  le   sujet  d'un 
poème.  On  connaît  aujourd'hui  l'opinion 
des  anciens  Égyptiens  à  ce  sujet,  par  le 
célèbre  monument  hiéroglyphique  que 
le  savant  Isorden  découvrit  à  Thèbes  en 
17.37 ,   et   dont   nous  avons  la  gravure  : 
t  Si  je  ne  me  trompe  ,  dit  cet  illustre 
Danois,  il  y   est  fait  allusion  à  la  chute 
d'Adam  et  d'Eve.  On  y  a  représenté  un 
arbre  vert ,   à  la  droite   duquel  est  un 
homme  assis  ,  tenant  à  la  main  droite 
un  instrument  dont  il  semble  vouloir  se 
défendre  contre  une  petite  figure  ovale 
couverte  de  caractères  hiéroglypliiques, 
que  lui  présente  une  femme  que  est  de- 
bout à  la  gauche  de  l'arbre,  pendant  que 
de  l'autre  main  il  accepte  ce  qui  lui  est 
présenté.   Derrière  l'homme  parait  une 
figure  debout,  la  tète  couverte  d'une  mi- 
tre, et  qui  lui  tend  la  main  (1).»  INous  ne 
pousserons   pas  plus  loin  ces  citations, 

(1)  Les  Annales  de  la  Philosophie  (chrétienne , 
dans  le  lome  x>i ,  ont  rité  lous  les  ailleurs  chinois 
qui  élablis^enl  celle  vérité. 

(2)  In  Prœp.  Kcang.,  I.  i  ol  ir. 

(,")  Spanheraiiis  ,  in  nniis  ad  Callimachitm. 

(4)  Norden  ,  t.  ii,  p.  12.J.  Colle  gravure  se  Ironve 
aussi  dans  les  Annales  de  Philosophie ,  tome  xin, 
p.  ld2,  avec  une  ilis:>erlalicn. 


DE  LA  COSMOGOINIE  DE  MOÏSE. 


201 


car  ce  fait  de  la  faute  de  nos  pre- 
miers parens  a  été  si  visiblement  connu 
des  anciens,  que  Voltaire  (1)  a  été  con- 
traint de  convenir  que  :  «  la  chute  de 
l'homme  dégénéré  est  le  fondement  de 
Ja  théologie  de  presque  toutes  les  na- 
tions. »  Le  même  aveu  a  été  fait  par 
Goguet  :  î  Tous  les  peuples,  dit-il  (2), 
déposent  qu'originairement  l'homme  a 
joui  d'une  innocence  de  mœurs  et  d'une 
félicité  que  depuis  il  n'a  plus  recouvrés.» 

Quelle  que  soit  l'importance  des  té- 
moignages traditionnels  que  nous  venons 
d'énumérer ,  il  en  est  un  qui  prouve 
d'une  manière  plus  évidente  encore  la 
commune  filiation  des  hommes  ,  et  que 
cependant  la  plupart  des  ethnographes 
traitent  avec  une  sorte  de  dédain.  Nous 
voulons  parler  des  croyances  religieuses 
h  travers  lesquelles  on  aperçoit  toujours 
le  type  d'une  révélation  commune  ,  mal- 
gré les  nuages  épais  dont  les  passions  et 
l'erreur  ont  pu  la  couvrir.  D'après  les 
autorités  dont  nous  allons nousappuyer, 
il  n'est  pas  même  permis  de  douter  que 
l'existence  d'un  seul  Dieu  et  l'immorta- 
lité de  l'âme  n'en  aient  été  les  deux 
grandes  bases.  Nous  nous  arrêterons  un 
peu  plus  long-temps  sur  ces  traditions, 
parce  que  c'est  sur  elles  que  nous  nous 
appuierons  surtout  dans  notre  polémi- 
que contre  les  écrivains ,  dont  nous  exa- 
minerons les  systèmes  sur  la  filiation  des 
peuples  dans  notre  second  article. 

]Nous  disons  d'abord,  avec  Plutarque(3), 
qu'il  a  toujours  été  plus  difficile  de  trou- 
ver une  ville  san§  remparts,  sans  lettres, 
sans  magistrat ,  sans  maisons  et  sans 
propriétés  d'aucune  espèce,  que  de  la 
trouver  sans  religion.  Tous  les  écrivains 
de  quelque  poids  sont  en  effet  unanimes 
à  reconnaître,  qu'il  n'a  jamais  existé  une 
seule  société  qui  ne  crût  à  un  Dieu  ou  à 
des  dieux  quelconques.  Nous  pouvons  ci- 
ter, comme  s'exprimant  d'une  manière 
aussi  formelle ,  Platon  (1),  Aristolc  (5), 
Épicure   (fi),   Cicéron  (7),   Scnèquc   (8), 

(1)  Philosophie  de  Vhist.,  c.  17. 

(2)  Origine  des  Lois ,  t.  i. 

(r>)   Contra  Culot. 

(1)   Des  LoiSf  liv.  x. 

(li)  !\l orale  ,  Ht.  \  ,  c.  II. 

((;)  Dans  (te  JS'aturil  dcor.^  do  Cicéron. 

(7)  ProiiHtTC  1  usculane. 

(»)  i^pilrc  117. 


Artémidore  (1) ,  Elien  (2)  ,  Maxime  de 
Tyr  (3)  ,  Sextus  Empirions  (4)  ,  Dion  de 
Pruse(5),  Julien  (6),  etc.  Plusieurs  au- 
teurs anciens  ont  accusé  quelques  peu- 
ples d'impiété  ou  d'athéisme  ;  mais  il 
faut  entendre  ces  mots  dans  le  sens  que 
ces  peuples  n'adoraient  pas  les  dieux  de 
l'auteur.  C'est  ainsi  que  Pline  appelle  les 
Juifs  les  ennemis  des  dieux,  et  que  Cicé- 
ron (7)  dit  que  les  Gaulois  ne  professent 
aucune  religion  ,  etc.  Il  n'est  pas  néces- 
saire de  justifier  les  Juifs  ;  et  quant  aux 
Gaulois,  Tite-Live  et  César  les  représen- 
tent, au  contraire,  comme  très  attachés 
à  leur  religion.  Le  premier  (8)  dit  d'eux  : 
Religionis  haudquaquam  JiegUgens  est 
gens  Gallorum  ;  le  second  (9)  :  Nalio  ad- 
niodînn  dedita  religlonibus.  Pline  ,  Lu- 
cain,  Strabon ,  Elien  ,  Hérodien  ,  Yopis- 
cus,  Agathias,  P.  Mêla,  etc.,  leur  ren- 
dent le  même  témoignage.  Il  serait  aussi 
facile  de  justifier  d'athéisme  les  peuples 
tant  anciens  que  modernes ,  à  qui  des 
historiens  et  des  voyageurs  prévenus  ou 
passionnés  font  ce  reproche.  Loin  de 
nous  la  pensée  de  vouloir  diminuer  le 
bienfait  de  la  révélation  divine,  en  dé- 
guisant par  une  interprétation  impie  les 
erreurs  profondes  et  honteuses  où  le 
monde  païen  était  plongé,  et  au  milieu 
desquelles  se  traînent  encore  tant  de  na- 
tions infortunées;  cependant,  à  l'exem- 
ple de  Bossuet,  de  Bergier,  de  Bailly,  de 
Bullet,  de  Hook  et  de  plusieurs  autres 
théologiens  ,  nous  croyons  qu'il  n'est  ni 
conforme  à  la  vérité ,  ni  utile  à  la  reli- 
gion de  suivre  la  marche  de  ceux  qui , 
repoussant  toutes  les  analogies  entre  les 
croyances  primitivement  révélées  et 
quelques  croyances  païennes,  tendent 
par  là  même  à  anéantir  le  témoignage 
des  traditions.  Nous  allons  donc  essayer 
de  prouver  qu'au  milieu  du  polythéisme 
la  révélation  primordiale  de  l'unité  do 
Dieu  ne  périt  jamais  entièrement  ,  et  ne 
cessa  point  d'être  proclamée,  tiuoiqu'elle 

(1)  Liv.  I,  c.  1>. 

(2)  \ar.  histor.,  liv.  il ,  o.  13, 

(3)  Diff.  prim. 

(J)  Lil).  >,   contni  Vhyticos. 
(;;)  Or.,  4;;. 
(r.)  Epist.  ad  IleracL 
7)  Pro  Fonicio. 
(U)  I.iv.  T,  10. 
[{\})  Comment.;  liT.  vi. 


2IÙZ 


UE  LA  C08MOC;OMK  Uli  MOKSK. 


110  fût  presque  jamais  admise  dans  la 
pratique.  C'est  là  une  vérité  rendue  ('vi- 
(lenle  par  les  travaux  de  saint  ClénuMil 
d'AU'xauilrir  (I) ,  d'AtIu'nagoras  (2),  de 
Thoopliile  d'Anliûche  (3),  de  saint  Cyrille 
d'Aloxandrit'  (1)  ,  de  Tertullien  (5),  de 
Minutius  Félix  (G),  d'Arnobe  (7),  (le  Lac- 
tance  (tS),d'i  luel  (U),  de  Cudworlh  (  10). etc. 
u  11  est  évident,  dit  saint  Cyrille  (M), 
qu'au  fond  de  ia  philosophie  ^^'recque  se 
retrouve  l'unité  do  Dieu,  son  indépen- 
dance, sa  supériorité  absolue,  etc.  «  «  Il 
ne  me  semble  pas  q>ril  n'y  ait  qu'un  seul 
Dieu,  fait  dire  ^>lobée  au  pythaj^oricien 
Onalus  :  mais  je  crois  qu'il  y  a  un  Dieu 
plus  grand  ,  plus  puissant  que  tous  les 
autres,  qui  les  gouverne  comme  il  gou- 
verne tout,  etc.»  On  connaît  celte  pensée 
d'Arislote  (12)  :  «  Tous  les  hommes  affir- 
ment que  les  dieux  sont  soumis  à  un 
pouvoir  supérieur  »;  mais  on  aimera  à 
connaître  ce  sentiment  de  Maxime  de 
Tyr  (13)  :  *  Au  milieu  de  toutes  les  luttes 
d'opinions  et  de  croyances,  on  connaît 
unanimement  un  Dieu  qui  seul  gouverne 
tout,  est  le  père  commun  des  êtres,  et  a 
sous  sa  dépendance  d'autres  dieux ,  qui 
sont  comme  ses  lils  et  ses  collègues.  Sur 
ce  point  le  Grec  s'accorde  avec  le  Bar- 
bare, l'homme  du  continent  avec  l'insu- 
laire, le  sage  avec  l'ignorant.  »  SaintJus- 
tin  ,  martyr  (H),  et  saint  Jean  Chrysos- 
tome  (15),  déclarent  qu'ils  retrouvent 
l'unité  de  Dieu,  priniitivement  révélée, 
dans  tous  les  écrits  des  poètes,  où  l'un 
des  dieu3t  des  diverses  mythologies  est 
toujours  distingué  par  le  litre  de  père  et 
de  roi.  JNous  citerons  avec  plaisir  ces 
vers  de  Proclus,  qui  résument,  selon  lui, 
la  doctrine  d'Orphée  et  de  Pythagorç  : 


(1)  /b  Strom.  cl  in  Cohort  «d  g»ni. 
(a)  4w  Àpologifi  pro  chr, 

(5)  Àd  Àutolicum. 

((]  Conlra  Julianauiy  1. 
(û)  In  Apohg.  21. 

(6)  In  Oclnvio  ,  c.  10. 

(7)  Adreiriut  génies  ,  1. 

(8)  Intl.,  1  ,  i;  ,  elc. 

(9)  Jn  Atnri.  quœst. 

(10)  SyiUme  inUll. 
(il)  Conlra  Julian. 

(12)  De  la  fieptihl..  Ht.  iy. 
(ir.)  Distert.  prima. 
(14)  De  Monarehia  Det. 
{IS)  Or  ni.  5«. 


l'rimus  poslrevtuique  Jo?is,  qui  fulmine  candcl; 
llle  cttput  mediumque  simul,  rui  cuncta  creanluri 
nii'  solum  (lorrain)  ac  cœli  slollalos  Mislinel  axes, 
Hcx  idem,  rormiKiuc  parcns  cl  «ri-.inis  auclnr, 
l'iurn  \  is  ,  da'tnonquc  unus,  (lui  ciincla  'jubernal. 

Saint  Justin  et  saint  Clément  d'Alexan- 
drie nous  ont  conservé  un  passage  d'une 
tragédie  de  Sophocle  ,  où  l'on  trouve  ces 
mots:  «Oui,  il  n'y  a  qu'un  seul  Dieu,  oui, 
il  n'y  a  qu'nn  seul  Dieu  qui  ail  créé  le 
ciel  el  la  lerre.»  Aristophane,  Ménandre 
et  d'autres  poètes  grecs  ont  des  sentences 
presque  aussi  grandes.  La  môme  doc- 
trine se  trouve  formulée  clairement  chez 
les  Latins.  Ennius  appelle  Jupiter:Z>/vw/m- 
que  hominumqiie  pater  rçx  ;  Plaute  (1)  : 
Qui  est  impeiator  divilm  atqite  hominum, 
\  alérius  Soranus  est  encore  plus  expli- 
cite dans  ces  vers  que  nous  devons  à 
Yarron  ; 

Jupiler  omnipotens  regum  rex  ipse  ,  Deùmqttc 
Progenilor,  genilrixque  Dei'iin,  Drus  unus  el  omnes. 

On  connaît  ce  vers  de  Virgile  : 
O  Paler!  ô  hominum  divùmquc  iclenia  poleslas! 

et  ceux-ci  d'Horace  : 

....  Qui  res  hominum  el  deorum  , 
Qui  mare  cl  Icrras  variisque  mundum 
Tempérai  horis  ; 
l'udè  nil  vuijus  geoeralitr  ipso  , 
Nec  vigel  (juidquaui  simile  aut  secundum... 
Oui  Uirraiii  inerlem  ,  qui  mare  Umperal 
Venlosuin  ,  el  urbes  regnaque  Irislia  , 
Divos  morlalesque  lurmas 
Imperio  régit  unus  œquo. 

Si,  des  poètes  et  des  philosophes,  nous 
passons  aux  historiens  ,  nous  leur  ver- 
rons attribuer  aux  peuples  dçs  croyances 
et  des  pratiques  où  perce  presque  tou- 
jours en  quelque  chose  l'unité  de  Dieu. 
Ainsi,  YKlioun  ou  très  haut ,  que  Philon 
delîiblos  donne  pourDieuauxChaldécns, 
est  un  terme  unitaire.  Strabon  (2)  déclare 
que  les  Caramaniens,  c'est-à  dire  les 
Perses,  ne  reconnaissent  qu'un  dieu  , 
qu'il  appelle  improprement  !Mars  ,  opi- 
nion qui  se  rapporte  à  celle  d'Eusèbe, 
qui  résume  ainsi  la  doctrine  de  Zoroas- 
tre  :  <  Dieu  est  éternel  ,  non  engendré, 
exempt  de  parties,  sans  semblable  ni 
égal,   savant  par  lui  seul ,  se  suffisant  à 

[\)  In  fludenlc. 

{'!)  (Jcogrophic. 


DE  LA  COSMOGONIE  DE  MOÏSE. 


203 


lui-même,  premier  auteur  de  la  na- 
ture, etc.  (1).»  SousJéthro  les  Arabes  ne 
reconnaissaient  qu'un  seul  Dieu,  et  Ma- 
homet les  trouva  avec  la  même  croyance, 
malgré  leurs  autres  superstitions.  Indé- 
pendamment de  leur  monstrueuse  idolâ- 
trie ,  les  Égyptiens  n'admettaient  qu'un 
premier  principe,  le  dieu  Kneph  (2).  La 
fameuse  inscription  du  temple  de  Sais 
vient  à  l'appui  de  cette  assertion  de  Plu- 
tarque,  et  nous  pouvons  encore  citer  ce 
passage  de  Jamblique  ;  «  Selon  les  Égyp- 
tiens ie  premier  des  dieux  a  existé  seul 
avant  tous  les  êtres.  Il  est  la  source  de 
toute  intelligence  et  de  tout  intelligi- 
ble,.... il  est  le  premier  principe,  le  père 
de  toutes  les  essences.  «  Les  Ethiopiens 
avaient  deux  dieux  ,  selon  Strabon  ,  l'un 
immortel  et  cause  première  de  tout, 
l'autre  mortel.  Le  dieu  des  Gaulois  était 
un  et  n'avait  point  de  nom  (3)  ;  carTheut 
ou  Theutatès,  qui  signifie  père,  n'était 
qu'une  dénomination  de  la  reconnais- 
sance. C'est  à  cause  de  la  pureté  primi- 
tivede  leur  culte  que  Lucain  disait  d'eux: 
(  Si  les  Gaulois  connaissent  seuls  les 
«  dieux,  il  faut  avouer  que  le  reste  du 
<  monde  ne  les  connaît  pas  du  tout.  » 

Solis  nosse  deos  et  cœli  numina  ,  vobis 
Aut  soiis  nescire  datum. 

{Pharsale ,  chant  i.) 

Or  les  Celtibériens,  les  Bretons  et  les 
Germains  avaient  dans  le  principe  les 
mêmes  croyances  religieuses  que  lesGau- 
lois.  Les  premiers  Italiens  professaient 
une  religion  si  conforme  à  celle  de  ces 
derniers,  que  Plularque  la  caractérise 
presque  dans  les  mêmes  termes  que  Ta- 
cite et  Pline  parlant  de  celle  des  Ger- 
mains et  des  (jaulois.  Dans  sa  vie  de 
JNuma  Pompilius,  il  dit,  par  exemple, 
que  ce  prince  avait  défendu  de  figurer 
la  divinité  par  des  images  ou  des  statues, 
regardant  comme  un  sacrilège  de  repré- 
senter par  des  choses  périssables  et  ter- 
restres ce  qui  est  éternel  et  divin.  C'est 
absolument  la  doctrine  druidique.  Ajou. 
tons  que  saint  Clément  d'Alexandrie  et 
Pline  assurent  que  la  religion  des  Gau- 

(1)  In  Prœpnral.  Ecang. 

(2)  Livre  lihis  et  cVOsiris.  —  A  lu  Vorphyr. 
^9ypl"y  etc. 

(3)  tjlrabon,  Gcogr,,  liv.  ui. 


lois  ressemble  à  celle  des  Perses.  Disons 
encore  que  Celse  ,  dans  Origène,  com- 
pare la  théologie  des  Druides  à  celle  des 
Juifs.  Ceux  qui  ne  daignent  pas  con- 
sulter les  croyances  religieuses,  en  cher- 
chant le  lien  de  parenté  des  peuples,  com- 
menceront à  voir  peut-être  qu'il  existe 
un  autre  moyen  que  la  linguistique,  de 
rattacher  les  familles  séparées  de  la  race 
caucasique.  Sans  vouloir  anticiper  sur  les 
rapports  de  filiations  nationales  que  nous 
établirons  plus  tard  par  les  rapproche- 
mens  des  théologies,  nous  nous  conten- 
terons ici  de  demander  aux  ethnogra- 
phes :  si  Xerxès  et  les  rois  de  Perse,  ren- 
versant tous  les  temples  et  toutes  les  sta- 
tues qu'ils  rencontrent  sur  leur  passage, 
ne  leur  semblent  pas  avoir  quelques 
liens  de  parenté  avec  Brennus ,  Beilo- 
vèse,  etc.,  se  faisant  également  les  des- 
iructeurs  de  tous  les  édifices  religieux 
qu'ils  rencontrent,  et  faisant  cela  par  les 
mêmes  motifs,  c'est-à-dire,  parce  qu'ils 
regardaient  comme  un  sacrilège  d'enfer- 
mer Dieu  dans  un  temple  et  de  lui  don- 
ner une  forme  humaine. 

La  tradition,  dans  les  premiers  temps 
si  peu  défigurée  dans  l'Europe  occiden- 
tale, s'était  également  conservée  da.is  un 
certain  degré  de  pureté  dans  le  nord, 
non  pour  le  culte  lui-même  ,  mais  pour 
les  dogmes  fondamentaux.  Ainsi,  dans 
l'Edda ,  Dieu  est  appelé  <  seigneur  su- 
prême, maître  de  l'univers,  auteur  de 
tout  ce  qui  existe,  éternel,  immuable, 
scrutateur  des  mystères,  toute  puissance, 
science  sans  bornes,  incorruptible  ».  Là, 
comme  dans  le  druidisme,  il  était  dé- 
fendu de  lui  bâtir  des  temples  ou  de  le 
représenter  par  des  statues.  Les  Sarmates 
du  nord  et  les  S.imogétiens  appelaient 
leur  dieu  Auxthcias-f'issiit;iy.tis,  c'est- 
à-dire  le  Dieu  tout-puissant  j  lesPolonais- 
sarmates  Jasscii  (maître,  chef  suprême); 
les  Sclavons  surnommaient  le  leur  Dicic 
tout  simplement,  et  Procope  assure  qu'ils 
n'en  admet tiuciil  qu'un  seul.  Il  n'y  avait 
point  de  temples  non  plus  chez  ces  trois 
peuples.  Il  n'y  en  avait  pas  d.ivantageohez 
les  premiers  Grecs,  ni  à  l'époijae  d'Ho- 
mère. Du  teuip.s  de  Pausanias  les  statues 
étaient  encore  rares,  et  Hérodote  écrit 
que  les  Pélasges  ne  donnaient  pas  de 
noms  à  leurs  dieux,  parce  qu'ils  n'enad- 
mcllaicnl  qu'un,  puisqu'ils  auraient  clé 


204 


J)E  LA  COSMOGOMt:  Di:  MOÏSE, 


ol)Iip;ésdc  1rs  distinpiuer  par  des  noms,  i 
s'ils  en  av.iienl  reconnu  plusieurs.  Théo- 
phraste  <l('cl  re  il'ailletirs  que  dans  le 
principe  on  n'adorait  aucune  lii,'ure  sen- 
sible, qu'on  ne  connaissait  point  les  sa- 
crilices  san^^,lans,  et  qu'on  se  contentait 
d'offrir  des  herbes  et  des  fruits  au  prin- 
cipe de  toute  chose,  etc.  Du  temps  de 
^^trabon  les  peuples  de  l'Inde  n'avaient 
ni  statues  ni  idoles  ,  et  n'admettaient 
qu'un  Dieu  qui  a  créé  le  monde,  le  gou- 
verne et  est  présent  partout.  Si  nous  par- 
courions les  autres  contrées  de  l'Asie  , 
nous  trouvei  ions  souvent  des  cultes  in- 
.sensés,  des  superstitions  bizarres  ou  hor- 
libles  ;  mais,  au  milieu  de  tous  ces  dgare- 
inens  de  la  raison  humaine,  nous  ne  lais- 
serions pas  d'apercevoir  quelques  traces 
destraditions  saintes,  et  entre  autrescelle 
de  l'unité  de  Dieu  plus  ou  moins  carac- 
térisée. Ps'ous  rencontrons  un  reste  de 
cette  unité  jusqu'au  milieu  des  peuples 
les  plus  !)arbares  de  l'Afrique.  ISi  leurs 
fétiches,  en  effet ,  ni  le  culte  qu'ils  peu- 
vent rendre  aux  astres,  aux  élémens,  aux 
animaux  ,  aux  plantes ,  au  démon  même, 
lie  les  empochent  de  reconnaître  plus  ou 
moins  formellement  un  être  supérieur  à 
tous  ces  dieux  de  second  ordre,  au-dessus 
de  leurs  idoles.  Les  peuples  de  la  Guinée 
ont  leur  puissant  Crissa;  ceux  de  la  Isi- 
grilie  leur  Allah;  les  nègres  de  Sierra- 
Leone  Khanu  ;  ceux  de  la  Côte-d'Or  le 
dira  des  blancs;  les  hônlus  Azanibiaji- 
■piingu  ;  les  llottentots  Counja-Ticfji'oa^ 
ou  le  dieu  des  dieux  ;  les  Ouojas  Kanno; 
les  habilans  de  IMonomotapa  IMozusnio ; 
leurs  voisins  Molimgo,  Maziri  ou  Aluno; 
les  peuples  de  Sofala  Giiignimo ,  etc. 

Le  même  accord  sur  l'existence  d'un 
dieu  placé  au-dessus  de  tous  les  génies 
suballernes  existait  dans  toute  l'Améri- 
que au  moment  où  elle  fut  découverte. 
«  Ce  qui!  y  a  de  vraiment  remarquable  , 
dit  !M.  llalbi,  c'est  (ju'on  a  trouvé  chez 
presque  toutes  ces  naiions,  mrme  les 
plus  abruties,  l'idée  plus  ou  moins  claire 
d'un  Titre  suprême  ,  qui  gouverne  le  ciel 
et  la  terre,  celle  d'un  génie  du  mal  qui 
partage  le  domaine  de  la  nature  avec  le 
bon  esprit.  <'l  l'idée  de  l'immortalité  d<^ 
l'Ame.  Tous  n  ont  pas  des  prêtres,  mais 
tous  croient  à  l'existence  d'êtres  invisi- 
bles et  à  une  vie  future....  Il  est  curieux 
de  trouver  parmi  les  .Mexicains  des  tra- 


dition^ sur  la  mère  des  hommes  déchue 
de  son  premier  état  de  bonheur  et  d'in- 
nocence; l'idée  d'une  grande  inondation, 
dans  laquelle  une  seule  famille  .s'est 
échappée  sur  un  radeau;  l'histoire  d'un 
édifice  pyramidal  élevé  par  l'orgueil  des 
hommes  et  détruit  par  la  colère  des 
dieux  ;  les  cérémonies  d'ablutions  prati- 
quées à  la  naissance  des  enfans ,  etc.  Le 
même  écrivain,  ainsi  que  M.  de  Hum- 
boldt ,  retrouvent  sur  les  bords  de  l'Oré- 
noque  et  ailleurs  le  culte  primitif  des 
Celtes  et  des  Perses,  l'absence  de  temples 
et  d'idoles ,  etc.  Ils  signalent  encore  le 
dualisme,  le  sabéisme ,  les  dogmes  mé- 
tempsychosistes,  les  croyances  hindoues, 
mais  partout  ils  voient  dominer  au-des- 
sus des  manitous  ,  des  fétiches  et  autres 
génies  secondaires  ,  le  grand  esprit  ou 
manitou  par  excellence;  V ancien  du  ciel 
dans  la  Guyane;  le  Piiru  dans  la  ISou- 
velle-Grenade  ;  le  Quyumocon  ,  ou  noLre, 
grand  pcre,  chez  les  Caraïbes;  le  Pacha- 
camac ,  ou  âme  de  l'univers ,  dans  le  Pé- 
rou ;  le  Typana  ou  Tapa  dans  le  IJrésil  ; 
le  yitzelipuztli  dans  le  Mexique  ;  l'OAee 
dans  la  Floride  ;  le  Mingo-Chitoii  dans 
la  Louisiane:  le  grand  Montana  dans  le 
Maryland;  V Ukconnian  _,  ou  grand  chef  j 
prés  de  la  baie  d'IIudson,  etc.,  etc. 

Dans  le  monde  océanique  les  tradi- 
tions primitives  sont  plus  déligurées  ; 
mais  elles  ne  le  sont  pas  tellement  qu'on 
n'aperçoive  toujours  dominer  l'idée  d'un 
dieu  principal. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  de  l'unité 
de  Dieu  plus  ou  moins  clairement  for- 
mulée chez  tous  les  peuples  et, dans  tous 
les  temps,  ne  constitue  pas  seul  un  cer- 
tain accord  des  hommes  en  fait  de  reli- 
gion. Les  ablutions  sont  presque  partout 
connues;  les  sacrilices  se  retrouvent 
jusque  chez  les  sauvages  les  plus  abrutis  ; 
les  jeunes  et  les  abstinences  existentchez 
les  Canadiens  comme  chez  les  llotten- 
tots, et  au  fond  de  l'Inde  et  de  r(3céa- 
nie.  isous  oserions  à  peine  affirmer  qu'un 
seul  peuple  sans  prêties  ou  sans  quel- 
ques ministres  qui  en  tinssent  lieu,  se 
soit  jamais  rencontré  dans  aucun  temps; 
nous  ne  craindrions  pas  de  défier  tous 
les  archéologues  et  tous  les  voyageurs  de 
nous  prouver  qu'on  ait  jamais  vu  ou 
(ju'on  voie  encore  une  seule  nation  on  le 
do^mc  de  l'iuimortalilé  ail  été  ou  soit 


CRANMER,  ARCHEVÊQUE  DE  CAISTORBÉRY. 


205 


inconnu.  La  résurrection  des  morts  est 
et  a  toujours  été  une  opinion  si  univer- 
selle, si  unanimement  reçue,  que  nous  ne 
pourrions  en  parler  ici  qu'en  oubliant 
que  nous  nous  adressons  à  une  classe  de 
lecteurs  qui  n'a  pas  besoin  qu'on  lui 
montre  l'analogie  qui  existe  entre  ce 
dogme  et  l'idée  de  l'Elysée ,  de  la  mé- 
lempsychose,  etc. 


Quant  à  l'application  des  faits  élémen- 
taires que  nous  avons  établis,  nous  répé- 
tons qu'elle  trouvera  sa  place  dans  l'exa- 
men que  nous  ferons  des  systèmes  histo- 
riques que  la  nouvelle  école  des  rationa- 
listes semble  vouloir  propager. 

Jacomy-Regnier. 


CRANMER,  ARCHEVÊQUE  DE  CANTORBÉRY, 


PRIMAT    D'ANGLETERRE. 


(1527-1554.) 


PREMIER    ARTICLE. 


Cette  période,  qui  embrasse  vingt-sept 
années,  offre  une  série  d'événemens  ex- 
traordinaires, dont  l'influence,  après 
trois  siècles,  après  tant  de  sang  versé, 
tant  de  crimes  commis,  courbe  encore 
sous  son  joug  de  fer  des  millions  de  ca- 
tholiques irlandais,  réduits  à  la  plus 
épouvantable  misère  pour  prix  de  leur 
constance  religieuse.  Pendant  ces  vingt- 
sept  années,  le  pouvoir  royal,  contenu 
jusqu'alors  dans  de  justes  limites  parla 
noblesse  et  le  clergé,  brise  tout-à-coup 
ces  obstacles,  et  devient  despotique  entre 
les  mains  d'un  roi  violent  et  emporté, 
qui  s'en  sert  pour  contenter  ses  folles 
passions  et  ses  coupables  caprices;  l'an- 
cienne constitution  du  royaume  disparaît 
avec  l'indépendance  des  parlemens,  et  la 
force  morale  des  convocations  est  rem- 
placée par  le  dogme  de  l'infaillibilité 
de  Henri  Vni ,  proclamée  par  l'élite  du 
royaume.  Alors  s'établirent  les  mon- 
strueuses lois  de  suprématie  et  d'unifor- 
mité .  les  lois  restrictives  et  l'infAme 
coutume  de  juger  les  accusés  sans  dé- 
fense, de  condamner  à  mort  pour  de 
simples  soupçons,  pour  quelques  mots 
arrachés  à  l'indiscrétion,  au  zèle ,  à  la 
bonne  foi.  A  ces  perturbations,  à  ces 
crimes  de  lèse-humanité,  joignez  les 
changemens  introduits  dans  la  religion  , 
les  biens  du  clergé  pilles  et  dévorés,  les 
monastères  incendiés,  une  nation  entière 
corrompue,  cl  réduite  à  Tesclavage,  à  la 


misère,  des  parodies  indécentes  de  jus- 
tice et  d'humanité  ,  un  débordement  des 
plus  affreuses  passions,  l'apparition  de 
cet  égoïsme  sans  frein  qui  ronge  tous  les 
peuples,  et  particulièrement  ceux  de  la 
Grande-Bretagne;  enfin,  une  religion 
changée  par  le  pouvoir  politique .  vingt 
autres  religions  essayées  tour  à  tour,  et 
retournant  à  leur  mère  commune  pour 
suivre  bientôt  des  erreurs  nouvelles;  en 
définitive,  des  dogmes  établis  de  droit 
humain,  une  discipline  ecclésiastique 
décrétée  par  ordre  d'un  parlement,  un 
principe  de  révolte  contre  Dieu,  et  par 
suite  contre  la  société,  une  anarchie  de 
plus  de  trois  cents  ans,  la  mort  des  scien- 
ces spiritualistes,  l'apothéose  de  la  chair, 
la  négation  de  toute  religion  cl  le  culte 
insensé  de  la  nature.  A  oili  l'œuvre  de 
cette  période  de  trente  années,  dont 
Henri  Mil  fut  la  cause  brutale,  et 
Cranmer  l'auteur  intelligent. 

Ces  changemens  et  ces  désordres,  ce 
ne  fut  pas  comme  en  Allemagne  un  prin- 
cipe de  liberté  et  de  science  qui  leur 
donna  le  jour;  quelle  différence  dans  les 
causes!  Ici,  un  rien  en  apparence,  un 
amour  éteint,  une  passion  irritée  et 
contrariée;  de  la  scission  de  Henri  ^  lll 
avec  Rome,  la  souris  cette  fois  enfanta 
une  montagne.  V.iste  ossuaire î!l 

Henri  MU,  du  vivant  de  son  père, 
avait  épousé  Catherine  d'Aragon  ,  veuve 
de  son  frère  Arthur,  mort  quelques  jours 


200 


ClUrSMKR, 


apr^s  son  inarinj;(\  Uiin  (lisp(;nRO  du 
pape,  solliiitcr  par  le  jeiirnî  piiiire, 
avait  It^f^alist^  celtes  niiioii,  qui  élait  fort 
A  la  coiiveuauce  dv.  l'Aiif»lelerrc  v\  de  son 
vieux  roi.  ^Mouli^  sur  le  trône,  Henri  lit 
couronner  soiennellenienl  Catherine,  et 
vtH'iit  pendant  vinj^l  ans  dans  un(^  faraude 
union  avec  elle.  C'tilail  une  nol)le  ri  ver- 
tueuse fenime,  pleine  d'amour  pour  son 
«^poux  et  potir  SCS  enfans;  un  caractère 
dévoué,  peu  en  liarnionie  avec  les  dissi- 
pations de  la  cour,  et  (jui  ne  trouvait  du 
bonheur  ijue  dans  l'accomplissement  de 
ses  devoirs;  une  femme  qui  sut  joindre  à 
une  grande  douceur  une  rermelé  iné- 
branlable quand  on  voulut  flétiir  son 
honneur  et  celui  de  sa  fîlle.  Henri  l'avait 
long-temps  aimée;  mais  elle  vieillissait. 
A  cette  époque  ,  vint  en  Angleterre  une 
jeune  lady,  élevée  pendant  long-temps  à 
la  cour  de  France,  d'où  elle  rapportait 
l'esprit,  les  grAces,  les  talens.  et  celte 
Heur  de  poésie  dont  François  l*"^  aimait 
tant  à  s'entourer.  A  ces  précieux  avanta- 
ges, Anne  de  iioleyn  joignait,  une  ambi- 
tion démesurée  et  un  esprit  d'intrigue 
qui  la  justiHait  à  ses  yeux.  Le  roi  l'aima, 
comme  Henri  VlU  savait  aimer,  sans  me- 
sure et  sans  scrupules,  et  la  dangereuse 
sirène,  loin  de  céder  à  son  amour,  prit 
plaisir  à  l'augmenter  par  des  refus  irri- 
lans.  File  n'avait  pas  toujours  été,  disait- 
on,  si  réservée,  si  sage.  Mais  ici  il  s'agis- 
sait d'un  roi,  d'un  trône;  l'anibilion  se 
couvrait  du  mas(|ue  de  la  vei  tu  ;  et  la 
passion  de  Henri,  iriilée  par  une  résis- 
tance adroite  et  calculée,  ne  counul 
bientôt  plus  de  bornes. 

(]e  lut  alors  cjue  le  vertueux  Henri 
d'Angleterre  sentit  pour  la  première  fois 
de  violens  remords  sur  son  union  inces- 
tueuse avec  la  femme  de  son  frère;  sa 
conscience  timorée  ne  lui  laissait  plus 
un  instant  de  repos.  i\oi  théologien,  il 
outrageait  les  lois  humaines  et  les  lois 
divines,  il  maud'ssail  les  vingt  années 
qu'il  avait  passées  dans  Tinceste,  et  de- 
mandait à  grands  cris  (ju'on  fit  cesser  cel 
état  intolirable,  oubliaiit  que  l'uition 
nouvelle  qu  il  voulait  former  était  abso- 
lument la  même  que  celle  qu'il  voulait 
rompre  (1;. 

11  fallait  bien  tranquilliser  la  conscience 

(1)  La  mère  el  !«  3<£ur  d'Anne  de  liolcya  ayaica^ 


devenue  tout-à-coup  si  délicate  du  roi. 
Il  se  trouva  di's  gens,  théologiens,  philo- 
sophes, porteurs  do  lances,  nobles  lords, 
honoiables  varlets,  qui  lui  prouvèrent 
doctement  (ju'il  n'est  pas  p^Minis  à  un 
homme  d'épouser  la  veuve  de  son  frère, 
que  les  lois  divines  condamnent  l'inceste, 
et  que  le  pape  n'avait  pas  le  droit  de  dis- 
penser de  ces  lois;  que,  pour  faire  ces- 
ser le  scandale  qu'il  causait  à  ses  sujets  , 
il  fallait  casser  son  mariage  avec  Cathe- 
rine, et  mettre  à  sa  place  sur  ce  trône 
une  jeune  reine  digne  de  lui  et  de  son 
loyaume. 

Quelques  jours  après,  la  demande  du 
divorce  était  adressée  à  Rome. 

Clément  \  il  portait  alors  la  tiare.  Pen- 
dant sa  captivité  à  Bologne,  Henri  lui 
avait  rendu  de  grands  services  auprès  de 
Charles-Quint,  et  Clément  avait  à  cœur 
de  lui  en  témoigner  sa  reconnaissance  ;  il 
n'avait  pas  oublié  d'ailleurs  qu'Henri 
avait  écrit  un  livre  contre  Lulher  en  fa- 
veur de  la  papauté ,  et  que  Léon  X  l'avait 
décoré  du  beau  titre  de  dcfcnscur  de  la 
foi.  Aussi  Clément  élait-il  disposé  à  le 
traiter  avec  une  grande  indulgence  et 
une  grande  faveur.  Mais  malgré  ces  bon- 
nes dispositions,  il  ne  pouvait  aller  con- 
tre toutes  les  règles  établies  dans  l'Église, 
violer  les  institutions  canoniques  et  ac- 
cuser la  mémoire  de  son  prédécesseur 
en  cassant  une  union  que  Léon  X  avait 
légitimée;  c'eût  été  renoncer  au  droit 
qu'avaient  les  papes  de  lever  les  empe- 
chemens  aux  mariages  pour  cause  de 
parenté,  c'eût  été  se  dépouiller  de  cette 
haute  prérogative  qui  soumettait  les 
mœurs  et  les  intérêts  de  la  morale  publi- 
que au  pouvoir  de  la  papauté. 

La  circonstance  était  difficile  et  em- 
barrassante; les  messages  d'Henri  deve- 
naient de  plus  en  plus  pressans  :  il  était 
dangereux  de  h(3urter  de  front  les  pas- 
sions de  l'allesse  anglaise.  Clément  crut 
tout  sauver  en  gagnant  du  temps,  dan$ 
l'espoir  que  la  nouvelle  fantaisie  du  roi 
disparaîtrait  bientôt.  11  nomma  deux 
légats,  le  cardinal  \\  olsey ,  ministre 
d'Henri,  el  Campeggio,  pour  examiner 
l'affaire  du  divorce  ,  promettant  de  faire 
droit  aux  réclamations  du  monarque  si  le 

tié  les  maitrcsâcs  d  Uenri  ;  ou  allait  méjue  jusqu'à 

dire  qu'Anne  êlail  su  fille. 


ARCHEVÊQUE  DE  GANTORBÉRY. 


207 


mariage  élait  déclaré  illégitime.  Les  lé- 
gats traînent  l'affaire  en  longueur;  le  ju- 
gement, fixé  au  mois  d'avril ,  est  renvoyé 
au  mois  d'octobre. 

Ces  retards,  en  contrariant  les  pas- 
sions du  roi ,  ne  faisaient  que  les  rendre 
plus  vives;  il  s'indignait  de  ce  que  la 
cour  de  Rome  ne  traitait  pas  avec  plus 
d'égards  et  de  bienveillance  un  roi  qui 
avait  si  bien  mérité  de  l'Église,  et  il 
cherchait  un  moyen  de  se  venger  d'elle 
et  de  lui  forcer  la  main.  Au  milieu  d'un 
de  ses  emportemens,  qui  lui  rendaient 
tous  les  moyens  légitimes,  il  défend  à 
ses  sujets  d'aller  à  Rome  à  l'occasion  du 
jubilé  universel  qui  approchait,  il  défend 
aux  ecclésiastiques  de  payer  les  annates , 
et  affecte  par  intervalle  de  prendre  le 
titre  de  chef  de  l'Église  anglicane. 

Cependant  il  restait  fortement  attaché 
à  la  foi  catholique  et  à  la  papauté,  qu'il 
avait  défendue  naguère  contre  Luther. 
L'issue  de  l'affaire  du  divorce  devenait 
de  plus  en  plus  douteuse  ;  le  bruit  se  ré- 
pandait que  le  pape  avait  l'intention  de 
l'attirer  à  lui.  On  était  dans  une  grande 
perplexité  à  la  cour,  le  roi  rongeait  le 
frein  avec  impatience,  Anne  redoublait 
de  séductions  et  de  résistance,  les  cour- 
tisans poussaient  les  choses  à  l'extrôme; 
on  s'attendait  à  quelque  explosion,  lors- 
que survint  un  homme  qui  offrit  au  roi 
un  excellent  moyen  de  sortir  d'embar- 
ras. Cet  homme ,  devenu  plus  tard  si  cé- 
lèbre, c'était  Cranmer. 

Cranraer  était  né  à  Aslactan ,  dans  le 
comté  de  JNotlingham,  le  2  juillet  1489, 
d'une  ancienne  famille  normande,  qui 
était  tombée  dans  l'oubli  et  dans  la  pau- 
vreté. Il  étudia  la  théologie  à  Cambridge, 
et  se  lit  bientôt  remarquer  par  la  subti- 
lité et  l'audace  de  son  esprit,  et  par  ses 
profondes  connaissances.  Devenu  mem- 
bre du  célèbre  collège  du  Christ,  il  se 
maria,  et  perdit  sa  place.  Il  passa  alors 
au  collège  de  liuckinghani ,  où  il  donna 
des  leçons  de  théologie;  mais  sa  femme 
étant  morte,  il  reprit  sa  place  à  l'univer- 
sité do  Cambridge,  malgré  les  soupçons 
qu'on  avait  déjà  conçus  sur  son  ortho- 
doxie. La  peste  étant  venue  désoler  cette 
Mille,  il  se  retira  à  Watliam  auprès  d'un 
riche  propriétaire  qui  lui  avait  confié 
l'éducation  de  ses  enfans. 

llemi  Ylll  revouait  alors  do  l'raucc, 


f  où  il  était  allé  visiter  François  1er.  H 
s'arrêta  à  Walham  pour  y  passer  la  nuit, 
avec  Gardiner,  évéque  de  Winchester. 
Le  hasard  voulut  que  Cranmer  soupât  ce 
soir-là  avec  les  maréchaux-des  logis  du 
roi  et  deux  seigneurs  de  sa  suite.  La  con- 
versation tomba  sur  le  divorce  ;  chacun 
dit  son  avis,  et  quand  vint  le  tour  de 
Cranmer;  «Je  ne  vois  pas,  dit-il,  où 
((  sont  les  grandes  difficultés  dont  vous 
<  pariez.  Au  fond,  il  ne  s'agit  que  d'éla- 
«  blir  si  le  mariage  du  roi  est  ou  non 
«  contraire  au  droit  divin.  A  mon  avis  , 
I  il  suffit  pour  cela  de  consulter  les  théo- 
I  logiens  des  diverses  facultés  de  l'Eu- 
i  rope.  » 

Le  roi,  auquel  on  rapporta  quelques 
jours  après  l'expédient  trouvé  par  Cran- 
mer, en  fut  dans  le  ravissement.  Il  or- 
donna qu'on  lui  en  présentât  l'auleur,  et 
il  fut  bien  autrement  émerveillé  lorsque 
Cranmer  développa  devant  lui  les  avan- 
tages et  la  facilité  d'exécution  que  pré- 
sentait son  plan  de  campagne. 

Dès  ce  moment,  Cranmer  devint  l'ami, 
le  conseiller  intime,  l'Ame  damnée  du 
roi.  Henri  avait  deviné  au  premier  coup 
d'œil  quel  genre  de  services  le  futur  pri- 
mat devait  lui  rendre  et  jusqu'à  quel 
point  il  pourrait  compter  sur  sa  complai- 
sance. 11  fait  partir  vers  les  universités 
de  France,  d'Italie,  d'Allemagne,  des 
ambassadeurs  chargés  de  soumettre  à  ces 
savantes  compagnies  la  validité  de  son 
mariage  avec  Catherine.  De  son  côté, 
Charles-Quint  ne  néglige  rien  pour  dé- 
fendre l'honneur  de  sa  tante.  Les  écrits 
pour  et  contre  le  divorce  inondent  l'Eu- 
rope ;  on  discute  sur  des  questions  do 
droit  à  grand  renfort  de  citations  bibli- 
ques ;  on  torture  les  mots,  les  sens,  les 
idées,  pour  en  extraire  des  autorités  op- 
posées, des  conclusions  inverses  ;  on  va 
même  jusqu'à  juger  la  question  de  fait, 
et  certaines  facultés  «léolarenl ,  de  leur 
science  certaine,  et  malgré  les  dénéga- 
tions les  plus  absolues  et  les  plus  pé- 
remptoires  de  la  reine,  que  son  mariage 
avec  le  prince  Arthur  avait  été  con- 
sommé. L'or  acheva  bientôt  ce  que  l'a- 
mour du  paradoxe  avait  commencé.  Cel- 
les d'entre  les  universités  qui  se  mon- 
traient contraires  aux  prétentions  tlu 
roi,  cédèrent  aux  argumens  dorés  de  ses 
ambassadeurs  ;  la  Soiboiuie  plia  la  lêlc 


208 


CIIAISMKR, 


sous  les  flots  (l'aiif^elols  qu'on  lit  phMivoir 
sur  elle  et  (levant  la  volonté  loit  peu  dis- 
simulée (le  TrancjoisU'.  Clirouke,  ain- 
))assa(leur  du  roi  on  Italie,  se  plait^nail 
n.iivenient  de  n'avoir  pas  assez  d'or  pour 
acheter  toutes  les  consciences  à  vendre; 
et  l'evcellenl  lUirnet  prend  occasion  de 
ces  plaintes  pour  prouver  clairement 
(|ue  la  corruption  ne  joua  aucun  rùle 
dans  toute  cette  affaire. 

ISous  ne  voulons  pas  nous  arrêter  plus 
long-temps  sur  cette  circonstance,  bien 
c|u'elle  soit  caractéristique;  mais  c'est, 
à  notre  avis,  un  fait  assez  extraordinaire 
(|ue  celte  déférence  de  deux  grands  mo- 
narques envers  les  corps  savans.  L'in- 
iluence  des  académies  était  alors  im- 
mense; elles  discutaient  souvent  avec 
une  hardiesse  dont  nous  ne  voyons  pas 
d'exemple,  malgré  les  progrès  de  la  li- 
berté, sur  les  maximes  générales  de  la 
politique  et  sur  les  faits  particuliers; 
elles  louaient  ou  blAmaient,  distribuaient 
l'amour  ou  la  haine,  selon  le  souffle  des 
passions  populaires,  dont  elles  étaient 
l'expression  ;  la  voix  des  universités 
remplaijait  la  grande  voix  des  peuples  ; 
la  liberté,  retirée  dans  les  cloîtres  et 
dans  les  académies,  régentait  les  rois  et 
les  papes ,  et  de  là  se  répandait  peu  à  peu 
dans  les  autres  classes  de  la  société.  La 
puissance  morale  des  peuples  a  toujours 
marché  à  côté  du  pouvoir  politique  des 
rois,  tantôt  sous  une  forme,  tantôt  sous 
une  autre.  La  liberté  de  la  presse  n'est 
pas,  comme  on  le  croit  généralement , 
un  fait  nouveau  ;  c'est  une  transformation 
de  cette  puissance  morale  des  écoles 
théologi<iues  du  moyen  «'ige,  moyen  per- 
fectionné, il  est  vrai,  dans  la  rapidité  de 
sa  marche,  dans  le  développenient  de  ses 
prissions,  mais  dont  l'influence,  en  déli- 
nilive,  n'est  peut-être  pas  plus  grande 
que  n'était  celle  des  universités  et  des 
académies. 

Cependant  Cranmer,  dont  le  roi  avait 
apprécié  le  mérite  et  le  dévouement, 
était  parti  pour  Itome,  chargé  d'une  mis- 
sion auprès  du  pape,  avec  ordre  de  sur- 
veiller les  opérations  des  théologiens.  Il 
visita  un  grand  nombre  de  collèges,  dis- 
cutant sans  cesse  avec  les  moines,  et  em- 
})lo\ant  toutes  les  ressources  de  son  ima- 
gination et  celles  du  trésor  du  roi  pour 
l'aire  triompher  les  inlOrcts  de  son  mal- 


\ic:  enfin  il  arrivai  à  ]\ome ,  où  il  reçut 
(lu  pape  un  accueil  plein  de  bienveil- 
lance. 

Dans  le  cours  de  ses  éludes  à  Cam- 
bridge, Cranmer  avait  montré  (pielque 
penchant  vers  les  innovations  théologi- 
(jues  et  les  doctrines  luthériennes.  Son 
ai  rivée  à  la  cour,  le  patronage  d'Anne  de 
r.oleyn,  imbue  comme  lui  des  principes 
réforniistes ,  la  séparation  possible 
d'Henri  \lll  d'avec  liome,  son  intérêt 
futur,  n'avaient  pas  servi  à  le  ramener 
vers  l'orthodoxie.  Cependant,  à  son  arri- 
vée A  r>ome  ,  il  sut  si  bien  déguiser  ses 
sentimens  tpie  Clément  le  nomma  grand 
pénitencier  d'Angleterre,  dans  Tespoir 
(pi'il  travaillerait  efficacement  à  calmer 
l'esprit  de  la  réformation  qui  s'introdui- 
sait dans  le  royaume  à  l'aide  du  divorce. 
Sans  être  trop  sévère,  il  nous  semble  que 
l'engagement  auquel  il  se  soumettait  en 
acceptant  des  mains  du  pape  cette  di- 
gnité, résolu  d'avance  d'en  employer 
l'influence  contre  lui ,  était  une  trahison, 
une  apostasie,  un  abus  de  confiance, 
dont  il  devait  renouveler  bientôt  l'exem- 
ple et  le  scandale. 

A  son  départ  de  Rome,  au  lieu  d'aller 
remplir  la  mission  qui  lui  avait  été  con- 
fiée, il  passa  en  Allemagne.  Partout, 
dans  ses  écrits,  dans  les  disputes  publi- 
ques ,  il  cherche  à  faire  prévaloir  la  cause 
du  divorce;  il  forme  des  liaisons  avec  les 
principaux  chefs  du  luthéranisme,  il  se 
nourrit  de  leurs  doctrines,  se  rit  comme 
eux  des  lois  et  des  canons  de  l'Eglise  ro- 
maine, dont  il  est  cependant  encore  un 
des  membres,  et  finit  par  épouser  en  se- 
condes noces,  et  en  grand  secret,  la  nièce, 
d'autres  disent  la  sœur,  du  fameux 
Oséandre.  Ainsi,  il  trompe  à  la  fois  le 
pape  et  son  maître  Henri  \  lll. 

C'est  toujours  et  partout  la  même  his- 
toire parmi  les  réformateurs  :  ils  se  ré- 
voltent, et  la  tragédie  finit  par  un  ma- 
riage. Le  protestantisme  est  le  fils  de 
l'intempérance  des  sens  et  de  la  langue, 
de  la  langue  stirtout.  Tous  les  moines  ré- 
formés ne  se  mariaient  pas;  mais  tous 
discutaient,  i)rêchaienl,  bavardaient, 
argumentaient  à  tort  et  à  travers  :  c'était 
une  rage,  une  épidémie,  un  torrent,  une 
d(îs  sept  plaies  d'Lgypte.  Debout,  réfor- 
mateur; il  faut  prouver  que  c'est  le  dia- 
ble qui  a  établi  la  messe ,  selon  Cranmer; 


ARCHEVÊQUE  DE  CAINTORBÉRY. 


209 


ou  qui  ordonne  de  l'abolir,  selon  Luther. 
Debout;  il  s'agit  de  démontrer  que  le  rè- 
gne du  pape  est  le  règne  de  l'Antéchrist, 
et  que  le  royaume  des  saints  est  arrivé. 
C'est  nous  qui  sommes  les  envoyés  du 
Saint-Esprit 

Cependant  l'affaire  du  divorce  se  pour- 
suivait avec  activité  de  la  part  du  roi, 
avec  une  extrême  lenteur  de  la  part  des 
légats.  La  politique  timide  de  Clément, 
vivant  pour  ainsi  dire  au  jour  le  jour,  at- 
tendait qu'une  circonstance  imprévue 
vînt  le  tirer  d'embarras ,  et  redoutait 
surtout  le  moment  où  il  lui  faudrait  pro- 
noncer sa  sentence.  La  reine  Catherine, 
de  son  côté,  suppliait  le  Saint-Siège  d'at- 
tirer la  cause  à  Rome,  et  de  ne  la  point 
laisser  à  la  merci  des  créatures  de  son 
époux.  Ces  retards,  la  crainte  de  se 
voir  citer  à  Rome,  jetaient  Henri  dans 
des  fureurs  étranges;  excité  par  la  vio- 
lence de  sa  passion,  par  la  coquetterie 
d'Anne,  par  les  conseils  intéressés  de  ses 
courtisans,  par  les  jugemens  favorables 
des  universités,  il  résolut  de  chercher 
dans  ses  propres  états  la  satisfaction  qu'il 
ne  pouvait  obtenir  dfe  Rome. 

Ce  parti  avait  ses  difficultés  et  ses  pé- 
rils, l^e  roi  ne  pouvait  obtenir  la  cassa- 
lion  de  son  mariage  que  du  clergé,  qui 
était  très  attaché  au  Saint-Siège,  et  alors 
même  il  était  à  craindre  que  le  pape 
n'employât  contre  lui  les  censures,  dont 
les  suites  pouvaient  être  dangereuses  par 
la  terreur  et  le  respect  qu'inspiraient 
aux  peuples  les  anathèmes  de  Rome,-  il 
n'ignorait  pas  combien  ces  anathèmes 
avaient  été  funestes  à  Henri  II  et  à  Jean, 
et  combien  riniluence  des  papes  s'était 
maintenue  dans  toute  la  Grande-Bre- 
tagne. 11  résolut  donc  de  détruire  dans 
les  esprits  les  principes  de  soumission  et 
de  respect  pour  le  Saint-Siège  ,  de  gagner 
le  peuple,  de  soumettre  le  clergé,  de  le 
mettre  dans  la  nécessité  d'autoriser  son 
divorce,  d'anéantir  enfin  riniluence  mo- 
rale de  l'Église ,  et  de  rendre  vains  par  ce 
moyen  les  efforts  du  pape  et  de  l'empe- 
reur. 

La  doctrine  de  Wicleff  ne  s'était  pas 
entièrement  éteinte  en  Angleterre:  les 
Aviclelltes  et  les  loUards  s'y  étaient  per- 
pétués secrètement ,  malgré  les  rigueurs 
du  gouvernement  et  la  vigilance  du 
clergé.  (X^s  anciens  sectaires  se  rt'unis- 


saient  peu  à  peu  aux  nouveaux;  il  y  avait 
trop  de  points  de  contact  entre  eux, 
trop  de  fraternité  dans  leurs  sentimens 
de  haine  contre  la  papauté  et  contre  les 
doctrines  sévères  de  l'Eglise,  trop  de  res- 
semblance dans  leurs  esprits  inquiets  et 
avides  de  changement,  pour  que  turlu- 
pins  et  protestans  ne  fissent  pas  cause 
commune  contre  Rome.  Henri  prévit  au 
premier  abord  l'avantage  qu'il  pourrait 
retirer  contre  le  pape  de  leur  existence 
et  de  leur  accroissement;  il  les  favorisa. 
Infâme  politique  qui  sacrifie  aux  pas- 
sions d'un  moment  ses  propres  sentimens 
religieux  et  cette  unité  si  précieuse  de  la 
république  chrétienne! 

Ce  fut  alors  qu'il  songea  à  rappeler 
Cranmer.  prévoyant  quel  genre  de  ser- 
vice il  en  pouvait  attendre.  Dans  ce  but; 
il  le  nomma  à  l'archevêché  de  Cantor- 
béry,  dont  le  titulaire,  Warham  ,  venait 
de  mourir.  A  la  nouvelle  de  sa  nomina- 
tion et  de  son  rappel ,  Cranmer  hésita  s'il 
devait  obéir;  incertain  de  la  solution 
que  pourrait  avoir  la  querelle  du  roi  et 
du  pape,  et  prévoyant  qu'il  pourrait  bien 
servir  de  victime  expiatoire  si  les  deux 
adversaires  venaient  à  se  réconcilier,  il 
attendit  pour  obéir  que  le  roi  le  rappelât 
une  seconde  fois,  ordre  qu'il  ne  tarda 
pas  à  recevoir,  car  l'altesse  anglaise  avait 
besoin  d'un  homme  adroit  et  peu  scru- 
puleux. Cranmer  revint  donc  en  Angle- 
terre, et  accepta,  malgré  les  scrupules 
dont  on  connaît  la  valeur,  le  titre  d'.ir- 
chcvêque  et  celui  de  primat  qui  était  at- 
taché au  siège  de  Cantorbéry.  Comme 
l'Angleterre  n'était  pas  encore  entière- 
ment séparée  de  l'Église  romaine  ,  il  était 
nécessaire  d'obtenir  du  pape  des  bulles 
d'installation,  de  lui  prêter  serment 
d'obéissance  et  de  reconnaître  sa  supr»'*- 
matie.  Or,  Cranmer,  protestant  au  fond 
de  l'âme  et  un  des  fauteurs  les  plus  ar- 
der.s  (le  la  suprématie  d'Henri,  ne  pou- 
vait pas,  sans  blesser  la  morale  publique 
et  sa  conscience,  demander  et  recevoir 
les  bulles  papales.  On  leva  aisément  tou- 
tes ces  (lilïicullés.  La  veille  du  jour  de 
son  installation  au  siège  archiépiscopal, 
le  facile  pn'lat,  accompagné  de  trois 
amis,  se  rend  secrètement  chez  un  no- 
taire, et  là  proteste  vaguement  et  sans 
bruit  contre  le  serment  d'obéissance  qu'il 
allait  le  lendemain  prêter  au  pontife  ro- 


310 


CRANMRR.  ARCUKVf.OUR  DE  CANTORBKRY. 


main.  A  oilù  ,  dans  sa  plus  prnnil«  siinpli- 
citt^,  le  syslôme  îles  rtîslrictioris  nuii 
lalt's  :  I»}  pi)ciisi«î ,  hassesso,  trahison, 
scaJiil.iU'use  liabilndo  dont  il  avait  dv\h 
doimô  ToxtMnple,  et  dont  il  ne  se  privera 
pas  à  l'avenir. 

Dus  ce  moment  commenciMil  e^tte  lon- 
gue suite  de  complaisances  serviles  que 
Cranmer  eut  toujours  pour  les  passions 
et  les  ca|)rices  du  roi.  Le  j)ape  n'ayant 
pu  terminer  par  ses  légats  l'affaire  du 
divorce,  l'attira  à  lui  sur  les  demandes 
réitérées  de  Catherine,  et  ordonna  à 
Henri  de  conipàraitre  h  Rome  dans  l'es- 
pace de  trois  mois,  l'urieux  de  celle 
sommation,  qu'il  regarde  comme  une  in- 
jur»?,  le  monarque  anLi;lais  s'abandonne  fï 
ses  passions;  il  fait  passer  au  parlement 
un  acte  contre  tous  les  appels  à  Rome, 
ronlirme  l'abolition  des  aimâtes,  et  con- 
damne le  clergé  par  le  statut  de  prœinu- 
nire.  Celte  (jondamnation  était  une  claire 
absurdité,  une  injustice  monstrueuse; 
c'était  déterrer  ij)so  fado  la  loi  des  pro- 
viseurs, abolie  de  fait  depuis  plus  de 
deux  cents  ans,  c'était  condamner  ce 
qu'il  avait  lui-même  long-temps  reconnu 
dans  les  fonctions  de  \Volsey  comme  lé- 
gat du  pape  ;  mais  c'était  aussi  une  douce 
vengeance  contre  le  Saint-Siège,  c'était 
un  moyen  de  mettre  les  ecclésiastiques 
dans  une  sorte  de  servage  et  de  faire  re- 
connaître partout  sa  suprématie. 

Abanilonné  des  seigneurs  qui  dési- 
raient sa  ruine,  voyant  ses  biens  en  com- 
mise, c'esl-à'diro  conliscables  au  prolit 
du  roi ,  dépouillé  de  la  force  morale  qui 
lui  venait  du  pape  ,  le  clergé  céda  lâche- 
ment, et  offrit  au  roi  un  don  de  trois 
cent  mille  écus  et  le  titre  de  r/u'f'sitprr/ne 
de  L' K^lise  (ingiicanc,  avec  celle  restric- 
tion laborieusement  obtenue  :  autant 
que  cela  se  poui'ait  faire  sans  blesser  les 
lois  de  Jcsus-Chrisl.  La  Chambr(î  des 
communes,  impliquée  dans  la  même  af- 
faire, se  hûla,  pour  détourner  l'orage 
(pii  grondait  sur  elle,  de  recounailie  la 
suprématie  royale  et  de  voler  les  sub- 
sides qn'on  lui  demandait. 

Défenseur  de  la  foi,  chef  de  l'f^glise  an- 
glicane, tout-puissant  dans  le  Parlement 
par  la  peur  et  la  corruption,  Ib-nri  pou- 
vait désormais  se  livrer  en  aveugle  à  ses 
passions.  Sans  attendre  la  décision  du 
papCj  qui  jugeait  en  ce  moment  son  di- 


vorce, San»  .scrupule  envers  la  défenso 
d'une  religion  dont  il  se  vantait  d'être  le 
plus  éclairé  et  le  plus  ferme  soutien, 
Henri,  avant  que  son  divorce  avec  Ca- 
therine soit  déclaré,  épouse  secrètement 
Anne  de  lioleyn  ,  comtesse  de  Pembrok, 
et  devient  ainsi  bigame,  par  scrupule  de 
conscience,  disait-il.  Iioland  Lée.  depuis 
évêque  de  Coventry,  assisté  de  Cranmer, 
bénit  ce  mariage,  et  lit  cesser  ainsi  les 
remords  que  le  vertueux  roi  éprouvait 
dans  son  incestueuse  union  avec  Cathe- 
rine. 

Le  premier  acte  important  de  Cran- 
mer, dans  sa  juridiction  archiépiscopale, 
fut  de  casser  le  mariage  d'Henri  avec 
Catherine.  Cette  princesse  s'était  retirée 
au  chc'^teau  de  Dunstable  après  sa  com- 
parution devant  les  légats.  Cranmer,  ac- 
compagné d'un  grand  nombre  d'évêques, 
d'avocats,  de  procureurs,  de  notaires, 
tous  à  la  dévotion  du  roi ,  se  rend  auprès 
de  la  reine,  et  la  fait  citer  plusieurs  fois 
à  comparaître  devant  lui.  La  reine  dédai- 
gna d'obéir.  Enfin,  après  quinze  jours 
d'attente,  le  primat  prononça  sa  sen- 
tence; et,  comme  si  le  roi  eût  eu  de  la 
répugnancepour  le  divorce,  t  il  l'exhorte 
c  auparavant  à  se  séparer  de  la  femme 
f  de  son  frère,  conformément  à  l'Évan- 
i  gile,  et  le  menace  des  foudres  de  l'ex- 
«  communication  s'il  n'obéit  pas  aux 
<  ordres  de  l'Eglise.  »  Puis  il  prononce  le 
divorce,  et  confirme  par  une  autre  sen- 
tence le  mariage  d'H«;nri  avec  Anne. 

Les  flatteurs  admiraient  le  courage  de 
ce  prélat ,  et  disaient  qu'il  y  avait  bien  de 
la  différence  entre  la  religion  du  pape  et 
celle  du  véritable  Évangile;  que  le  prélat 
de  Cantorbéry  était  un  nouvel  Alhanase, 
un  autre  Cyrille ,  et  que  tout  autre  qu'un 
évêque  ordonné  de  Dieu  n'aurait  pas  eu 
la  hardiesse  de  rappeler  au  roi  ses  de- 
voirs. Quelle  misérable  comédie!.... 

Mais  ceux  (jui  se  scandalisèrent  de  voir 
(Cranmer,  qui  s'était  d'avance  fortement 
prononcé  en  faveur  du  roi ,  se  faire  juge 
en  celte  affaire,  ceux-là  donnèrent  à  la 
conduite  et  au  courage  du  primat  un 
nom  ilélrissanl  avec  justice. 

Pour  se  mettre  à  1  abri  de  l'excommu- 
nication dont  il  était  menacé,  Cranmer 
se  pourvut  nu  concile  général  par  un  ap- 
pel de  toutes  les  censures  qui  pourraient 
émaner  de  Piome,  quoique  daus  tous  ses 


ÉTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉGLISE  DE  VIVIERS. 


211 


actes  il  eût  procédé  en  qualité  de  légat 
xlii  Saint-Siège.  Les  censures,  en  effet, 
ne  se  firent  pas  attendre.  Outré  de  l'in- 
sulte faite  à  la  religion  par  un  de  ses  mi- 
nistres et  de  la  séparation  de  plus  en  plus 
tranchée  d'Henri  VIII  avec  Rome,  le 
pape  lance  ses  foudres  contre  le  légat  in- 
iidèle  et  ordonne  au  roi  de  reprendre 
Catherine.  Loin  d'obéir,  l'un  et  l'autre 
lèvent  entièrement  le  masque,  excom- 
munient le  pape  à  leur  tour  et  lui  décla- 
rent la  guerre. 

Dès  ce  moment  la  suprématie  du  roi 
est  reconnue  partout,  et  FArii^leterre  en- 
tièrement séparée  de  la  communion  ro- 
maine. 

Ainsi  finit  cette  malheureuse  affaire  du 
divorce,  qui,  de  sa  nature,  ne  devait 
point  passer  le  seuil  du  palais,  et  qui  fut 
cause  d'un  changement  de  religion  de  la 
part  d'un  peuple  nombreux,  qui  brisa 
l'unité  si  précieuse  de  la  république  chré- 
tienne, et  créa  des  intérêts  et  des  prin- 
cipes contraires:  déplorable  apostasie 
qui  fit  verser  le  sang  anglais  par  torrens 
pendant  un  siècle,  abâtardit  la  nation, 
abolit  les  monastères,  réduisit  les  peu- 
ples à  la  misère,  et  créa  cette  effroyable 
taxe  des  pauvres  qui  écrase  aujourd'Iiui 
la  Grande-Bretagne  et  ces  infûmes  lois 
restrictives  au  milieu  desquelles  se  débat 
encore  aujourd'hui  l'Irlande  en  deuil. 

Certainement,  le  divorce  d'Henri  ne 
fut  pas  la  seule  cause  du  schisme  d'An- 
gleterre ;  il  y  avait  bien  d'autres  élémens 
qui  le  favorisaient.  Mais  nous  sommes 
convaincus  que  sans  les  fatales  passions 
du  roi,  sans  son  apostasie,  l'Angleterre 
n'eût  point  changé  de  religion,  et  que 
l'apparition  du  protestantisme  sur  ses 
côtes  n'eût  été  pour  elle  qu'un  accident 
sans  importance.  Partout,  en  efiet,  où 


les  rois  sont  restés  catholiques,  les  peu- 
ples ,  libres  de  suivre  l'impulsion  de  leur 
conscience,  sont  restés  fidèles  à  leurs 
anciennes  croyances. 

Quant  à  la  légitimité  du  mariage 
d'Henri  avec  Catherine,  prétexte  du  di- 
vorce, il  eût  été  impossible  île  ne  la  pas 
reconnaître  .  si  la  passion  d'un  côté,  l'a- 
mour du  paradoxe  de  l'autre,  n'étaient 
venus  obscurcir  une  question  si  simple. 
Comme  les  motifs  imporlans  du  bien  pu- 
blic peuvent  fréquemment  exiger  de  tel- 
les alliances,  et  c'était  ici  le  cas,  entre 
souverains,  il  y  a  plus  de  raison  de  ne 
pas  étendre  jusqu'à  eux  la  rigueur  de  la 
règle  imposée  auxsimplesparticuliers(l), 
et  de  donner  aux  papes,  gardiens  de  la 
morale  publique,  le  droit  de  décider  de 
la  nécessité  de  semblables  dispenses.  Le 
mariage  entre  beaux-frères  et  belles- 
sœurs  est,  en  effet,  défendu  par  le  Lévi- 
tique.  comme  disaient  les  partisans  du 
divorce.  Mais  cette  prohibition  n'est 
qu'une  loi  municipale  et  cérémoniale 
des  Juifs.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  que 
dans  le  Deutéror.ome,  Moïse  ordonne, 
dans  certains  cas,  le  mariage  d'un 
homme  avec  la  veuve  de  son  frère.  Or,  de 
tels  maringes,  ordonnés  ou  tolérés  par 
Dieu,  n'étaient  donc  pas  impurs  et  con- 
traires aux  lois  divines;  donc  le  pape 
avait  le  droit  de  les  permettre  dans  de 
certains  cas  urgens  :  c'était  une  vérité 
bien  simple  et  bien  évidente.  Mais  ce 
n'était  point  là  l'affaire  des  passions 
d'Henri  \\\\  et  drs  vues  ambitieuses  de 
Cranmer,  créature  d'Anne,  protestant 
comme  elle ,  et  qui  voulait  introniser  son 
principe. 

M  AIR  Y. 

(I)  H'jmc  ,  Ilistniie  île  la  maison  de  Tudor, 


»««4 


Rtudes  ïnsTORiQii:s  sur  i;i:(;lisi:  di:  vivii:riS, 

KT  SUU  QIELQL'KS  PAllTlCL'L.MUrÉS  RK.\l\KQLAIiIJ:S  DE  SA  CONSTITUTION 

AL  MOYKN  A(.i:. 


Au  moment  où  l'on  s'occupe  de  conti- 
nuer et  de  compléter  la  grande  collec- 
tion, connue  sous  le  nom  de  Callia 
Chris ti dru/ j  il  serait  à  propos  de  réunir 


et  de  coordonner  les  monumen'î  de  l'his- 
toire particulière  de  chaque  diocèse. 
Chacun  d'eux  eut  ses  héros  dans  ses  mar- 
tyrs et  SCS  grands  hommes  dans  ses  saints. 


212 


ÉTUDES  IHSTORIQUES  SUR  L'ÉGLTSE  DE  VIVIERS. 


Chaque  (^i^^lise,  sans  se  d(^tarhrr  du  fjrand 
ctMitrt'  <ruiiité,  cul  aussi  qucUiuc  chose 
de  particulier  dans  les  cc^rénionies  de 
sou  culte  ol  daus  ses  usa^^ps  locaux.  He- 
uieltrc  eu  luuiit>re  les  fails  les  plus  re- 
uiaïquahles  de  l'histoire  des  divers  dio- 
cèses de  France  et  faire  connaître  les 
constitutions  qui  les  rebaissaient,  serait 
nu  ma{;nirique  travail  pour  lequel  il  fau- 
drait réunir  lYTudition  héuf^dictine  au 
sens  ciitique  de  notrtî  siècle.  Le  corps 
illustre  qui  va  poursuivre  l'immense  ou- 
vraç;e  dont  nous  avons  parlé  a  tout  ce 
qu'il  faut  pour  réussir  dans  celle  entre- 
prise. Psous  puhlions  aujourd'hui  quel- 
ques fails  inédits  sur  l'histoire  de  l'église 
de  A  iviers  et  sur  sa  conslilulion  au 
moyen  Age.  Heureux  si  cette  publication 
peut  mettre  les  savans  auteurs  de  la  Gai- 
liu  Christiana  sur  la  voie  de  quelque 
document  nouveau  qui  leur  soit  utile 
pour  la  confection  de  leur  ouvrage! 

S  I.  De  l'église  de  Viviers  depuis  sa  fondation  jus- 
qu'au commencement  du  seizième  siècle. 

En  descendant  le  Rhône  de  Valence  à 
Avignon,  on  aperçoit  sur  la  droite,  au 
haut  d'un  rocher,  un  clocher  qui  a  la 
forme  élancée  d'une  tour  mauresque,  et 
tout  à  côté  une  vieille  cathédrale,  avec 
ses  ogives  noircies  par  le  temps,  et  cette 
espèce  de  charpente  extérieure  en  pier- 
res, qui  caractérise  1er.  églises  gothi- 
ques. Au-dessous  de  ces  vastes  édifices 
et  au  bas  de  la  terrasse  sur  laquelle  ils 
s'élèvent,  se  trouvent  {|uelques  maisons 
ou  plutôt  quelques  cliaumicics  qui  sem- 
blent s'abriter  humblement  sous  la  pro- 
tection de  la  cathédrale.  C'était  là  une 
partie  de  l'ancien  ^  iviers.  La  nouvelle 
ville  s'est  portée  du  côté  opposé,  au  bord 
de  la  route  qui  suit  le  littoral  du  Rhône 
dans  l'intérieur  du  A  ivarais. 

^  iviers  fut  d'abord,  à  ce  qu'il  paraît, 
un  de  ces  chAteaux- forts  [castella),  (jue 
les  Pvomains  construisaient  sur  des  hau- 
teurs pour  commander  des  vallées  ou  des 
cours  d'eau  ,  et  tenir  ainsi  le  pays  sous 
leur  joug.  Des   colonnes  milliaires  (1), 

(I)  Des  colonnes  milliaires  Irourées  au  hameau 
de  Joviac  ,  prèé  du  vill.ige  du  Tlieil  ,  indiquent  pré- 
cisèmenl  la  dislanre  «le  cotte  localité  à  Viviers,  et 
entre  ces  deai  endroils  od  a  eocoro  trouve  d'autres 
colonnes  milliaires. 


trouvées  le  long  de  la  voie  antique  qui  y 
aboutissait,  ne  permett<'nt  pas  de  révo- 
quer ce  fait  en  doute.  Mais  aussi  il  sem- 
ble incontestable  ,  d'après  la  tradition  du 
diocèse,  que  l'église  établie  dans  le  pays 
des  llelviens  fut  fondée  vers  l'an  200  par 
saint  .lanvier,  à  yILba  Jfchnoriiiin  ,  ville 
riche  et  importante,  si  l'on  en  juge  par 
les  débris  de  sculpture  et  d'architecture 
que  l'on  trouve  encore  parmi  ses  ruines. 
Au  commencement  du  cinquième  siècle, 
Crocus,  roi  des  Vandales,  prit  et  sacca- 
gea jllba  ou  Albe;  mais  l'évêque  ,  avec 
son  clergé  et  une  partie  des  richesses  de 
son  église,  eut  le  temps  de  se  réfugier  à 
Viviers.  II  y  restait  peut-être  encore  une 
garnison  romaine  qui  le  protégea  dans 
cet  asile.  Il  y  construisit  une  cathédrale 
nouvelle  ;  une  population  nombreuse  vint 
s'y  réunir,  et  le  chAteau-fort  des  Ro- 
mains devint  une  importante  cilé  ,  qui 
put,  à  l'aide  de  ses  fortifications,  se  dé- 
fendre contre  les  surprises  des  barbares, 
dont  les  invasions  multipliées  ne  cessè- 
rent pendant  plusieurs  siècles  de  sillon- 
ner les  Gaules. 

Ainsi  l'église  de  Viviers,  assise  sur  son 
promontoire  isolé  au  milieu  des  flots  du 
Rhône  (1),  comme  un  navire  à  l'ancre 
dont  la  proue  serait  tournée  vers  l'orient, 
se  trouvait  préservée,  par  la  force  de  sa 
situation  ,  du  contact  immédiat  des  peu- 
plades barbares  que  le  nord  vomissait 
sans  cesse.  Par  ses  cloîtres,  ses  commu- 
nautés, ses  dépendances,  elle  était  l'Ame 
et  le  centre  (2)  de  la  ville  nouvelle. 

La  piété  des  fidèles  ne  tarda  pas  à  la 
combler  de  richesses.  Dès  540,  elle  reçut 
en  donation  (,\)  tout  le  territoire  qui  s'é- 
tend entre  Aps  et  le  Theil ,  et  qui  com- 
prend environ  cinq  ou  six  lieues  de  tour. 
Un  assez  grand  nombre  de  Juifs  vint 
chercher  au  pied  de  son  chAleau-fort 
un  abri  contre  les  exactions  des  seigneurs 
et  contre  les  persécutions  du  peuple  des 
campagnes,  encore  ignorant  et  supersti- 

(1)  A  celle  époque,  le  Rhône,  qui  s'esl  retiré  de- 
puis ,  baignait  ce  promontoire  de  plusieurs  côtés. 

(2)  La  cathédrale  ne  fui  achevée  el  dédiée  qu'en 
1107,  par  le  pape  Calixto  II,  assisté  de  plusieurs 
èv«"'ques.  Elle  a  élé  dopiiis  saccagée  el  répar/'O. 

[ô j  Louis-le-Débonnaiie  ,  Tempereur  Lothaire  lui 
firent  aussi  des  donations  considérables,  et  lui  con- 
férèrent plusieurs  privilèges.  (Columbi ,  de  Rebut 
gesli$  epitcop*  Vn«r. 


ÉTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉGLISE  DE  VIVIERS. 


lieux.  Ils  habitèrent  un  quartier  particu- 
lier de  la  ville,  où  ils  étaient  réunis, 
comme  ils  le  sont  encore  dans  le  Ghetto, 
à  Rome.  Là,  ils  jouissaient,  dans  l'obscu- 
rité de  leurs  humbles  demeures  ,  de  la 
libre  pratique  de  leur  religion  ;  la  seule 
condition  attachée  à  cette  tolérance,  c'é- 
tait qu'ils  fussent  rentrés  dans  leur  quar- 
tier à  la  chute  du  jour  ;  on  fermait  alors 
les  portes  par  lesquelles  on  pénétrait 
dans  l'enceinte  du  rempart  où  ils  étaient 
en  quelque  sorte  parqués  -,  on  levait  les 
ponts-levis  des  fossés,  et  la  Juiverie  deve- 
nait à  la  fois  pendant  la  nuit  une  prison 
et  une  forteresse. 

Les  évêques  de  Viviers  permirent  même 
aux  Juifs  d'avoir  un  cimetière  sur  la  col- 
line voisine  (1)  ;  mais  quand  on  y  portait 
quelque  Juive  riche,  on  était  obligé  de  la 
déposer  devant  la  chapelle  de  la  Made- 
leine ,  et  le  chapelain  s'emparait  de  tous 
les  bijoux  (2). 

En  comptant  les  habitans  de  la  Juive- 
rie ,  et  ceux  du  faubourg  supérieur  ,  ap- 
pelé aussi  faubourg  Saint-Jacques,  la  po- 
pulation de  Viviers  s'est  élevée,  dans  le 
moyen  âge,  jusqu'à  15,000  âmes.  En  1790, 
elle  n'en  comptait  plus  que  2000,  La  peste 
et  les  guerres  de  religion  expliquent  cette 
immense  diminution.  La  prospérité  de  la 
ville  de  Viviers  a  suivi  le  déclin  de  celle 
de  son  église. 

Il  paraît  que  Charles  Martel  introdui- 
sit dans  cette  église,  comme  dans  la  plu- 
part des  bénéfices  et  des  évechés  de 
France ,  des  élémens  séculiers  qui  vin- 
rent se  mêler  étrangement  aux  élémens 
ecclésiastiques.  Plus  d'un  compagnon  du 
vainqueur  des  Sarrazins  échangea  ,  com- 
me on  sait,  son  casque  contre  une  mitre 
et  sa  cuirasse  contre  une  chasuble.  Ces 
officiers,  devenus  évoques  et  abbés  par 
récompense  de  leurs  hauts  faits  contre 
les  infidèles ,  eurent  à  leur  tour  des 
hommes  d'armes  à  pourvoir  de  charges 
et  d'emplois  :  ils  distribuèrent  des  cano- 
nicats  et  des  prébendes.  Sous  les  faibles 
successeurs  de  Charlemagne  ,  ces  abus  , 
quelque  temps  comprimés,  reparurent  et 

(1)  La  monlacne  do  Sainl-Mailin. 

(2)  Cela  résullo  de»  actes  irun  procès  qu'inlonla 
le  chapelain  ,  et  (lu(|uel  il  résulte  qu'au  liou  do  bi- 
joux on  ne  mettait  plus  dans  leacercuoiU  des  Juifs 
que  dos  morceaux  de  yerrc. 

TOiiu  vni.  ■^N'>  i».  1039. 


213 

finirent  par  prévaloir.  C'est  à  cette  épo- 
que qu'il  faut  reporter  la  singulière  com- 
position du  chapitre  de  Viviers  ,  qui 
comptait  dans  son  sein  vingt  ecclésiasti- 
ques et  vingt  seigneurs  laïques.  Ces  der- 
niers avaient  le  droit  d'entrer  dans  le 
chœur  armés  de  pied  en  cap  et  d'y  ame- 
ner leurs  femmes  (1).  Ils  prétendaient 
même  pouvoir  venir  à  cheval  jusque  dans 
l'église  même,  c'est-à-dire  probablement 
dans  l'enceinte  particulière  et  fortifiée 
de  la  cathédrale.  Clément  VI  supprima 
les  membres  laïques  du  chapitre  de  >  i- 
viers.  Le  chapitre  avait  le  tiers  des  droits 
régaliens  ,  et  l'évéque  les  deux  autres 
tiers.  Ces  droits  comprenaient  les  pou- 
voirs administratifs  et  judiciaires. 

Quand  un  évêque  était  nommé  et  qu'il 
venait  se  faire  installer,  on  le  faisait  des- 
cendre de  cheval  à  la  porte  de  l'enceinte 
sacrée,  et  on  lui  faisait  jurer,  avant  qu'il 
mît  le  pied  sur  le  seuil  de  l'église,  de 
maintenir  les  privilèges  du  chapitre. 

Cependant,  le  chapitre  ne  demandait 
qu'à  partager  l'autorité  épiscopale;  un 
autre  corps,  placé  en  dehors  de  l'Église, 
aspira  plus  sérieusement  à  l'entraver 
dans  son  exercice,  ou  peut-être  à  l'arrê- 
ter dans  ses  empiétemens.  Ce  corps  était 
la  municipalité  de  Viviers,  les  boni  ho~ 
mines  du  moyen  âge. 

En  1 147  (2),  l'évêchc  de  Viviers,  qui,  à  ce 
qu'il  paraîtrait,  ne  reconnut  jamais  la 
domination  de  Bozon  et  de  ses  succes- 
seurs (3) ,  fut  érigé  en  comté  par  l'empe- 
reur Conrad  II.  Ce  titre  ne  faisait  que 
conférer  aux  évêques  des  droits  qui  leur 
appartenaient  déjà  en  fait.  Les  évêques  do 
Viviers  voulurent  alors  se  débarrasser 
des  importunes  limites  qu'imposaient  à 
leur  autorité  les  franchises  municipales 

(i)  Outre  les  chanoines  il  y  afail  do  nombreux 
bénéliciers;  jusque  dans  lo  quiiuième  siècle,  à  plu- 
sieurs fêtes  solennelles ,  telle  que  celle  do  Saint-Vin- 
cent, plusieurs  barons  et  dames  do  qualité  aTaiont 
conservé  lo  privilège  iroccupor  les  stalles  du  clunir, 
et  d'y  porter  les  uns  el  les  autres  des  mitres  et  des 
chapes. 

(2)  ISotiec  sur  les  vingt-deux  dioed$9s  du  Inn- 
^««(/oc ,  par  (îraverol,  avocat  el  académicien  do 
Nismos.  ^ismes,  17!G. 

(3)  Cela  résulte  de  la  chronique  on  vers  latins  do 
Godcfroy  do  Vitcrbe  qui  suppose  (jiie  lloson  ,  roi 
do  Uourgoijue  ,  dit  ù  roiuperour  Ulhon,  do  tibi  Yi" 
varium, 

14 


214 


KTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉOLISE  DE  VIVIERS. 
Il  V  eut  une  lutte  iiiteslino 


i\c  la  viili 

violeiilt'ot  piolon^ce  entre  ces  (lt'ii\  pcm- 
voirs.  Elle  l'ut  coinpli(|uée  par  les  pré- 
tentions «pie  les  comtes  de  'J'ouloubc  éle- 
vèrent alors  sur  le  \  ivaiais.  Les  éviiiiues 
se  donnèrent  à  la  fois  la  tAche  de  com- 
battre les  usurpations  du  dehors  et  de 
consomnior  les  usurpations  du  dedans. 
L'un  d'entre  eux,  saint  Arçons,  périt 
victime  d'une  émeute  (I)  qui  eut  pour 
cause  la  violation  complète  de  ce  qui 
restait  dans  la  ville  des  vieilles  libertés 
locales.  Le  sang  de  ce  martyr  porta  mal- 
lieur  aux  séditieux.  La  ruine  des  franchi- 
ses de  \  iviers  fut  consommée  au  prolit 
tlu  pouvoir  ecclésiastique  par  les  succes- 
seurs de  saint  Arçons. 

La  lutte  ne  fut  pas  soutenue  avec 
moins  de  succès  par  les  évèques  comtes 
de  Viviers,  contre  les  comtes  de  Tou- 
louse, ces  puissans  suzerains  de  la  France 
méridionale.  Quoi  qu'en  aient  pu  dire 
dom  \  ic  et  dom  Vaissette,  la  souverai- 
neté que  les  comtes  de  Toulouse  préten- 
dirent s'arroger  sur  le  Vivarais  ne  fut 
jamais  reconnue  dans  celte  province.  Les 
deux  savans  bénédictins  ont  manqué  sur 
ce  point .  non  pas  d'érudition ,  mais  de 
probité  historique.  Ils  avaient  été  gagnés 
par  les  états  du  Languedoc  ^2),  qui  avaient 
voulu  .inpuyer  sur  Lhisloire  et  faire  re- 
uionter  aux  temps  les  plus  reculés  leur 
suprématie  sur  les  étals  du  Vivarais.  Il 
est  certain  qu'une  ligue  se  forma  en  \i- 
varais  contre  les  puissans  seigneurs  de 
Toulouse.  Elle  se  composa  des  princi- 
paux barons  du  pays,  qui  se  groupèrent 
autour  de  l'évèquc  comte  de  \  iviers, 
dont  l'autorité  temporelle  ,  déjà  fort 
étendue  ,  s'accroissait  encore  de  l'in- 
fluence que  lui  donnait  sa  juridiction 

(1)  Je  dois  la  communication  de  ce  fait,  et  do 
quelques  uns  d«  ceux  que  je  rapporte  i(  i,  à  M.  liar- 
rjcjn,  jeune  séminariste  de  Vitriers,  (jui  a  recueilli 
de  précieux  matériaux  pour  une  tiisloire  occlésias- 
liquti  de  Viviers  et  du  Vivarais,  et  qui  s'occupe  de 
meUrc  en  ordre,  pour  tes  publier  ud  jour,  ce«  Iré- 
sorti  de  son  érudition. 

(2]  M.  (.Iiallaincl ,  ancien  juge  à  PArgentière,  el 
trèft  terbé  dans  l'iiistuire  de  sonpay»,  écriTaii  en 
1010  à  M.  de  La  noissière  ,  ancien  avucat-gén«ral  au 
parlt'nn'nt  de  Grcnol>le,  el  éditeur  des  Commentairet 
(lu  Soldat  du  Viidt  ai$  :  r.  M.  de  Hochemure  m'a  du 
avoir  appris  de  dom  Malherbe  que  les  étals  du  Lan- 
{^ucdûc,  jalouK  des  priTilé^cs  du  Vivarais,  n'aYaieol 
pas  Toulu  permelire  qu'il  en  rappelai  PorigiDe.  n 


spirituelle.  Cette  ligue  ne  cessa  de  com- 
battre pour  l'indépendance  du  Vivarais, 
c'est-à-dire  pour  l'indépendance  de  la 
féotlalité.  Les  évèques  de  \  iviers  en  pro- 
litèrent  dans  l'intérêt  de  leur  autorité 
temporelle.  Ils  se  créèrent  dans  toute  la 
contiée  une  sorte  de  suzeraineté;  l'un 
d'eux,  Rornon  ou  Burnon,  profita  admi- 
rablement des  excommunications  lan- 
cées contre  Raymond ,  comte  de  Tou- 
louse, pour  accroître  sa  puissance.  Il  se 
lit  remettre  en  1209,  par  le  légat  iNlilon, 
la  garde  du  chAleau  de  l'Argentière,  qui 
avait  été  séquestré  par  l'Eglise  ,  avec 
quelques  autres  terres,  à  Raymond, 
comme  un  gage  de  la  sincérité  de  sa  pé- 
nitence. Ce  malheureux  prince  se  soumit 
à  la  cérémonie  de  son  humiliante  abso- 
lution, dans  l'église  de  Saint-Gilles,  eu 
présence  de  l'évéque  Burnon. 

Rurnon  eut  encore  l'adresse  de  s'ap- 
puyer sur  Simon  de  Montfort,  chef  de  la 
croisade  contre  les  Albigeois.  Il  lui 
donna  en  lief  (1215)  le  château  de  Fanjau, 
et  la  moitié  de  tous  les  droits  et  revenus 
de  la  baronnie  de  l'Argentière,  tombée  en 
commise  par  l'hérésie  du  comte  de  Tou- 
louse. Il  céda  de  plus  à  Montfort  la  moi- 
tié du  commun  de  paix  de  son  diocèse; 
il  lui  remit  entin  ,  pour  cinq  années  ,  la 
moitié  des  dîmes,  dont  plusieurs  laïques 
s'étaient  emparés,  à  la  charge  de  les  faire 
rentrer  dans  le  domaine  de  l'Eglise.  Le 
sire  de  Montfort  s'engageait  à  maintenir 
les  évèques  de  V iviers  dans  toutes  leurs 
possessions,  el  à  obtenir  du  Sainl-l^ère  la 
ratification  de  ce  traité.  Enfin,  dans  le 
cas  où  quelque  roi  de  France  attaquerait 
Burnon  ou  ses  successeurs,  Simon  pro- 
mettait de  les  défendre,  si  ce  n'est  en 
personne  ,  du  moins  par  ses  sujets  ou  ses 
vassaux. 

liaisons  ici  observer  que  le  commun  de 
paix  j  autrement  appelé  paisade ,  était 
une  contribution  établie  dans  quelques 
contrées  aliu  d'avoir  les  moyens  d'empê- 
cher les  seigneurs  de  se  faire  la  guerre 
cnlre  eux.  Les  évèques  de?  Viviers,  pour 
remédier  à  l'anarchie  féodale,  s'étaient 
efforcés  d'introduire  cette  institution 
dans  le  \  ivarais ,  et  ils  avaient  cm  assez 
d'autorité  pour  y  réussir.  Comme  repré- 
senlans  du  Dieu  de  paix,  ils  étaient  les 
arbitres  naturels  des  querelles  de  leurs 
ouailles,  et  ils  furent  les  collecteurs  de 


ÉTUDES  ^HISTORIQUES  SU 

la  païsade.  Cet  utile  impôt  était  levé  et 
employé  sous  les  auspices  de  la  religion. 
Burnon  crut  pouvoir  en  détourner  une 
portion  en  faveur  du  chef  d'une  croisade 
approuvée  par  le  pape  et  prêchée  par  ses 
légats.  Il  créait  en  même  temps  un  puis- 
sant protecteur  à  son  siège  épiscopal. 

Simon  de  [Monlfort  eut  bientôt  ù  se  fé- 
liciter de  l'alliance  qu'il  avait  contractée 
avec  l'évêque  de  Yiviers.  Il  remonta  le 
Rhône  en  1215  avec  une  partie  de  ses 
troupes  pour  attaquer  Montelimart .  oc- 
cupé par  Adhéraar  de  Monteil ,  et  Crest, 
où  Adhémar  de  Poitiers  s'était  fortilié. 
Son  convoi  de  bateaux  fut  vivement  as- 
sailli près  de  l'embouchure  de  l'Aidè- 
chc;  le  cardinal  Bertrand,  légat  du  pape, 
qui  était  avec  lui ,  fui  assailli  à  coups  de 
pierres  au  bourg  de  Saint-Saturnin  (au- 
jourd'hui Pont  Saint-Esprit) ,  où  il  avait 
voulu  débarquer  ;  il  fut  obligé  de  rejoin- 
dre Simon  de  Montfort ,  et  tous  les  deux 
ne  purent  trouver  de  refuge  que  sur  les 
terres  de  l'évêque  de  Yiviers,  qui  s'em- 
pressa de  venir  à  leur  secours. 

Le  zèle  que  Burnon  avait  déployé  dans 
cette  guerre  des  Albigeois,  et  la  puissante 
médiation  de  Montfort,  lui  valurent  la 
conservation  de  la  baronnie  de  l'Argen- 
lière.  Le  pape  Honoré  III  écrivit  lui- 
même  à  son  légat,  le  cardinal  Conrad, 
ainsi  qu'à  plusieurs  membres  du  concile 
de  Montpellier,  pour  les  engager  à  empo- 
cher que  l'évêque  de  Yiviers  ne  fût  trou- 
blé dans  la  possession  de  cette  terre. 

Un  autre  évêque  de  Yiviers  (1),  Bermon. 
qui  fut  depuis  cardinal,  parvint  à  acqué- 
rir un  tel  ascendant  dans  le  pays,  qu'il 
se  lit  prêter  foi  et  hommage  par  tous  les 
seigneurs  du  ^  ivarais.  Il  prétendait  n'a- 
voir d'autre  supérieur  dans  l'ordre  tem- 
porel que  Tempereur;  cette  prétention 
parut  justifiée  par  des  lettres  patentes  de 
Frédéric  11,  à  la  date  de  1235,  lesquelles 
confirmèrent  toutes  les  concessions  im- 
périales faites  précédemment  à  l'évêque 
de  ^iviers,  entre  autres  les  droits  de 
péage  sur  terre  et  sur  eau ,  depuis  Don- 
zère  (2)  et  le  bourg  Saint-Andéol,  jus- 

(1)  Ce  fait,  que  je  n'ai  pas  pu  vérilier,  lu'a  élé 
attesté  par  !M.  l'abbé  Rarracan,  qui  m'a  dit  avoir  eu 
entre  les  mains  les  pièces  originales  où  il  l'a  puisé. 

(2)  l'or  Dunzorain  et  bur-um  sancli  Andocli ,  us- 
quc  ad  (lumeQ  Ardcchii  vctoris,  quod  est  limes  ira- 


R  L'ÉGLISE  DE  YIYIERS. 


215 


qu'à  la  rivière  d'Ardèche,  qui  formait  la 
limite  méridionale  de  l'empire. 

En  1303,  Philippe-le-Bel  réunit  le  Yi- 
varais  à  la  couronne  de  France.  Alors 
encore  l'évêque  et  le  chapitre  soutinrent 
que  les  terres  qu'ils  avaient  citrà  Rho- 
daniun  et  in  Rhodano  (1)  étaient  allo- 
diales  et  indépendantes  de  la  suzeraineté 
du  roi.  :Mais  il  n'était  pas  aussi  facile  de 
lutter  contre  Philippe-le-Bel  que  contre 
les  comtes  de  Toulouse.  Ils  furent  obli- 
gés de  renoncer  à  toutes  ces  prétentions 
par  un  règlement  du  10  juillet  1305  et 
reconnurent  sa  suzeraineté,  tant  sur  eux 
que  sur  leurs  terres.  Il  fut  convenu  que 
l'évêque  ne  prendrait  plus  dans  son  sceau 
les  armes  de  l'empire  ,  mais  celles  de 
France  ,  et  que  lui  et  ses  successeurs  se- 
raient du  conseil  du  roi.  Ce  règlement 
fut  confirmé  par  un  second  traité  de 
l'an  1307  ,  en  exécution  duquel  l'évêque 
de  Yiviers  prêta  serment  en  1314  entre 
les  mains  du  chancelier  d'Orgemont. 

Une  réaction  s'opéra  ensuite,  soit  de  la 
part  des  rois  deFrance,soitdela  partdes 
seigneurs  du  Yivarais  ,  contre  l'autorité 
temporelle  du  clergé  du  diocèse  de  Yi- 
viers. Dans  les  états  particuliers  de  cette 
province,  le  clergé  ne  se  trouvait  pas  re- 
présenté ,  tandis  qu'il  l'était  dans  les 
états  provinciaux  de  tout  le  reste  de  la 
France.  L'évêque  de  Yiviers  n'y  était  ad- 
mis qu'en  sa  qualité  de  baron  de  l'Ar- 
gentière  ,  et  comme  les  autres  barons  du 
pays,  il  y  envoyait  son  bailli  qui  le  re- 
présentait, et  votait  pour  lui.  En  1510, 
aux  (2)  états  tenus  à  Tournon,  un  évê- 
que de  Yiviers  qui  y  vint  en  personne, 
traita  un  peu  vivement  un  des  baillis  des 
seigneurs.  L'assemblée  parut  soulevée 
d'indignation,  et  elle  rendit  un  arrêté 
par  lequel  elle  enjoignit  à  l'évêque  de 
sortir  de  la  salle  de  ses  délibérations  et 
de  ne  plus  reparaître  aux  états. 

Yoih'i  à  quel  point  de  faiblesse  et  de 
déconsidération  politique  étaient  tombés 
ces  prélats  autrefois  si  puissans;  ils 
étaient  honteusement  mis  i\  la  porte  par 
de  simples  ofliciers  de  justice  de  ces  mê- 
mes barons,  qui  avaient  autrefois  respec- 

porii.  (Columbi ,  de  reh.  gesl,  Epiteop,  Vtvar,,  pa- 
gin.  120  cl  127. 

(1)  Vieux  actes  du  temps  dont  les  copies  existent 
à  Viviers. 

(2)  Lettre  de  M.  Challamel  i\  M.  de  La  Bjissière. 


216 


ÉTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉGLISE  DE  VIVIERS. 


luensement  abaissé  leurs  sceptres  devant 
la  crosse  épiscopale.  Au  reste ,  il  faut  se 
rappeler  que  l'on  était  au  coiunience- 
inent  du  seizième  siècle  ,  et  (jue  déjà 
comnienijaient  à  couver  dans  les  esprits 
les  premiers  fermens  de  la  révolte  spiri- 
tuelle qui  allait  bientôt  éclater  dans  le 
monde. 

S  II.   De  quelques  usages  remarquables  pratiques 
dans  régliso  do  Viviers. 

Pour  convertir  plus  facilement  des  pays 
à  demi  barbares,  les  disciples  des  apô- 
tres et  les  premiers  missionnaires  du 
christianisme  firent  quelques  concessions 
aux  usages  du  pays ,  sans  relAcher  en 
rien  les  liens  qui  devaient  rattacher  leurs 
fondations  locales  à  l'unité  catholique. 
La  foi  n'est  nullement  intéressée  à  reje- 
ter l'opinion  soutenue  par  quelques  his- 
toriens, que  d'antiques  cérémonies,  mê- 
lées aux  fêtes  religieuses  dans  certaines 
contrées,  remontent  jusqu'au  paganisme. 
Il  est  de  l'essence  de  toute  institution 
forte  de  s'assimiler  tout  ce  qui  ne  leur 
est  pas  antipathique  ;  elles  donnent  un 
sens  nouveau  à  de  vaines  apparences  ex- 
térieures en  les  pénétrant  de  leur  esprit. 
C'est  par  suite  de  ce  principe  que  l'on 
transforma  en  basiliques  chrétiennes  des 
temples  païens,  après  les  avoir  purifiés 
et  bénis. 

II  arriva  aussi  que  le  génie  particulier 
des  premiers  missionnaires  et  des  pre- 
miers évêques  chrétiens  introduisit  dans 
les  églises  qu'ils  dirigeaient  des  coutu- 
mes qui  leur  parurent  utiles  en  elles- 
mêmes  ou  conformes  à  l'esprit  des  habi- 
tans  de  leur  territoire  spirituel  :  souvent 
ces  coutumes  s'établirent  par  le  seul  laps 
de  temps  sans  qu'on  puisse  en  désigner 
le  fondateur  ni  en  spécifier  l'origine. 
(,)uand  le  vaste  empire  de  l«ome  s(î  fut  dé- 
chiré en  lambeaux  et  qu'il  eut  été  par- 
tagé par  une  foule  de  peuplades  diver- 
ses ,  le  morcellement  qui  en  résulta. 
sans  changer  les  diocèses,  les  isola  de  la 
capitale  du  monde  catholique  ,  et  laissa 
prendre  de  plus  grands  dévcloppemeus 
à  leurs  usages  locaux.  Ce  fut  hî  temps 
où  les  églises  parlicnlières,  sans  s'écarter 
en  rien  d  essentiel  des  doctrines  et  de  la 
discipline  adoptées  dans  la  chrétienté, 
pufcnt  s'cmpiciudrc  de  |a  manière  Ja 


plus  frappante,  d'une  physionomie  qui 
leur  était  propre.  Il  serait  fort  curieux 
d'étudier,  à  l'aide  de  ce  qui  reste  de  leurs 
archives,  et  de  ce  qu'où  a  conservé  de 
leurs  traditions,  les  annales  de  chacune 
de  ces  églises.  Au  milieu  du  désordre  de 
la  société  politique  ,  elles  formaient 
comme  des  sociétés  à  part  qui  avaient 
leurs  coutumes,  leurs  mœurs  et  leurs  con- 
stilutions. 

En  effet ,  au  temps  de  la  féodalité,  la 
suprématie  de  la  force  matérielle  sem- 
blait s'être  substituée  dans  l'état  à  tout 
pouvoir  légal.  L'Eglise  chrétieime  con- 
servait seule  les  traditions  de  la  justice 
fondées  sur  la  parole  de  Dieu  :  les  oppri- 
més cherchaient  un  refuge  dans  son  sein; 
les  monastères  étaient  des  asyles  contre 
le  despotisme  seigneurial.  Dans  les  ca- 
thédrales des  villes  épiscopales  et  métro- 
politaines s'élevait  ù  l'ombre  du  sanc- 
tuaire tout  une  population  d'enfans  des- 
tinés à  concourir  aux  solennitésdu  culte. 
Du  sein  de  la  ville  épiscopale  et  des 
campagnes  voisines ,  des  hommes  de  tou- 
tes conditions,  et  surtout  des  conditions 
pauvres,  s'empressaient  d'accourir  aux 
pieds  de  leur  premier  pasteur  pour  lui 
proposer  de  confier  à  ses  soins  une  por- 
tion de  leurs  familles,  bien  surs  que  l'E- 
glise serait  une  bonne  mère  pour  ces  en- 
fans  adoptifs  et  qu'elle  étendrait  sa  douce 
et  efficace  protection  sur  leur  vie  en- 
tière. Il  y  avait  dans  les  chœurs  une  hié- 
rarchie fondée  sur  l'ancienneté  en  même 
temps  que  sur  les  progrès  des  jeunes  lé- 
vites. On  comprend  que  cette  éducation 
faite  aux  y)ieds  de  l'autel  devait  être  en- 
core plus  féconde  en  vocations  sacerdo- 
tales que  celle  des  écoles  ecclésiastiques 
instituées  depuis  la  réforme  sous  le  nom 
de  petits  séminaires.  Mais  des  temps  nou- 
veaux ont  dû  enfanter  des  nécessités  nou- 
velles. Les  églises  particulières  autrefois 
opulentes  et  sans  cesse  enrichies  par  la 
piété  des  lldèles  n'auraient  plus  aujour- 
d'hui de  quoi  nourrir  ces  armées  de  cho- 
ristes qui  remplissaient  les  nefs  des  ca- 
thédrales et  faisaient  retentir  de  leurs 
mille  voix  ces  arceaux  gothiques  aujour- 
d'Iini  déserts. 

1/édiication  du  premier  Age  paraissait 
convenir  d'une  manière  toute  particu- 
lière ù  l'église  de  Viviers,  qui  eut  tou- 
jours pour  trait  caractéristique  une  tcn- 


ÉTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉGLISE  DE  VIVIERS. 


217 


dresse  atlentive  ,  j'ai  presque  dit  une  fai- 
blesse maternelle  pour  la  jeunesse  et 
pour  l'enfance.  En  voici  un  exemple  re- 
marquable. 

On  sait  qu'une  règle  générale  (1)  adop- 
tée par  le  christianisme  au  berceau  fut 
de  ne  pas  élever  les  impubères  aux  em- 
plois ecclésiastiques  même  les  plus  mi- 
nimes :  on  ne  pouvait  pas  remplir  avant 
dix-huit  ans  les  fonctions  même  de  lec- 
teur qui  consistaient  simplement  à  con- 
server avec  soin  les  livres  saints  et  à  lire 
dans  l'église  au  moment  de  la  réunion 
des  fidèles  l'ancien  et  le  nouveau  testa- 
ment. Eh  bien,  à  Viviers  ,  on  n'observa 
pas  cette  règle.  La  preuve  en  est  tirée 
d'une  inscription  qui  y  a  été  trouvée  dans 
le  dernier  siècle  et  dont  voici  la  traduc- 
tion. 

«Dans  ce  tombeau  répose  Sévère  d'heu- 
«  reuse  mémoire,  lecteur  innocent  qui 
«  vécut  paisiblement  pendant  treize  ans, 
<  et  mourut  le  dix  des  calendes  (2)  de 
i  décembre.  > 

Ainsi  une  inscription  tumulaire  à  demi 
effacée  nous  révèle  l'existence  obscure 
de  ce  lévite ,  qui ,  au  milieu  des  orages 
d'une  époque  de  conquêtes,  d'invasions 
et  de  brigandages,  vit  s'écouler  en  paix 
les  années  de  son  enfance  à  l'ombre  du 
sanctuaire  comme  le  jeune  Samuel  près 
du  grand-prêtre  Héli.  Un  hommage  sim- 
ple et  touchant  est  décerné  à  l'innocence 
de  son  âge.  Paix  donc  aux  mânes  de  Sé- 
vère l'Helvien  qui  rendit  le  dernier  sou- 
pir entre  le  vestibule  et  l'autel  avant 
même  d'avoir  atteint  le  terme  de  son 
adolescence  ,  comme  la  fleur  à  peine 
éclose  qui  se  flétrit  sur  l'autel  après  avoir 
exhalé  son  encens  ! 

Cette  inscription  est  rapportée  aux 
sixième  et  septième  siècles  par  de  savans 
archéologues  :  c'est  à  peu  près  à  cette 
époque  que  l'on  doit  faire  remonter  l'é- 

(1)  Voir  la  notello  122  de  Pempereur  Juslinien. 

(2)  Voici  le  texte  do  cello  inscription  dont  le 
latin  est  barbare  et  incorrect  : 

IN  HOC  TOMOLO 

REQUIESCET  IION 

EMOUIAE  SEVERVS 

LECTUU   INNOilENS 

QUI  VIXIT  IN  PACK  AN 

ISIS  THEDKCEN,  OHm.D 

ECIMO  KAF.  DECEMU 

KES. 


tablissement  de  quelques  bizarres  céré- 
monies usitées  dans  l'église  de  Viviers. 
Ces  cérémonies  étaient  décrites  avec 
beaucoup  de  détails  dans  un  manuscrit 
qui  faisait  partie  des  archives  épiscopa- 
les  de  cette  ville ,  et  dont  nous  avons 
une  copie  sous  les  yeux. 

Ce  manuscrit  fut  écrit  en  1376  par  le 
maître  de  chœur  de  cette  époque,  appelé 
Pontius  de  Halvernia  :  il  était  en  vélin 
de  format  in-quarto.  Le  latin  qui  y  est 
employé  est  très  plat ,  très  obscur  et  par- 
fois inintelligible.    Le    bon    maître   de 
chœur    commence   par   dire   dans    son 
préambule  :    a   Et   qu'on   prenne    bien 
i  garde  qu'il  ne  naisse  aucun  scandale 
de  ce  que  nous  allons  dire,  mais  que 
chacun,  plein  de  bienveillance  et  de 
désintéressement,  s'attache  à  accom- 
plir la  tâche  qui  lui  aura  été  confiée , 
avec  douceur  et  une  volonté  docile, 
afin    que  leur    obéissance  donne  un 
exemple  d'humilité  aux  mineurs.  > 
On  n'avait  pas  alors  cette  obéissance 
raisonneuse  et  disputeuse  qui  est  souvent 
si  près  de  l'indépendance  et  de  la  révolte. 
On  célébrait  sans  contestation  et  avec 
confiance  les  cérémonies  même  minu- 
tieuses  et   bizarres ,  imposées   par   les 
vieilles  traditions  et  approuvées  par  les 
supérieurs    ecclésiastiques.    Mais    aussi 
à  force  d'agir  pendant  des  siècles  avec 
une  aveugle  simplicité,  on  finissait  par 
perdre  le  sens  des  antiques  observan- 
ces ,  et  par  ne  plus  pouvoir  s'en  rendre 
compte  ;  et  si  elles  étaient   tout   d'un 
coup  attaquées  par  des  réformateurs  té- 
méraires ou  par  des  philosophes  investi- 
gateurs et  incrédules,  on  se  trouvait  dés- 
armé  de  toute  défense  raisonnable  con- 
tre leurs  aggrossions. 

Rappelons  donc  ici  les  bizarres  usages 
qui  se  pratiquaient  dans  l'église  de  Vi- 
viers à  l'occasion  de  l'élection  de  l'abbé 
du  bas-clergé,  et  de  l'évêque-fou,  et  nous 
essaierons  ensuite  d'en  donner  l'explica- 
tion. 

L'abbé  du  bas-clergé  devait  être  pris 
parmi  les  jeunes  clercs  et  élu  dix-sept 
jours  avant  INoel.  Il  était  nommé  par 
quatre   csclafards  (1)   et  un  enfant  de 


(I)  Les  rsclafanls  ou  tcla fards  olaioni  »Ians  le 
chœur  au-dessus  do  clericulut ,  petit  clerc.  Lorsque 
le  pclil  clerc ,  aprôj  six  ans  de  sertice  au  chœur, 


21« 


ÉTUDES  IIJS'KMUgUES  SVÏK  L'KGLISE  J)fc:  VIVIKUS. 


chœur,  qui  ét.iicnt  tirrs  au  sort,  cl  qui 
(levaient  s'enleiulrc  pour  Hrc  unaiiiiucs 
dans  leurs  voles.  Ou  allait  ensuite  cher- 
cher l'abhé  du  bas-clergé  élu  do  celte 
manière;  on  l'élevait  sur  le  pavois,  et  on 
le  portait  à  la  maison  cléricale.  Là.  qu.md 
le  nouveau  diijnitaire  taisait  son  entrée, 
tout  le  monde  devait  se  lever,  môme  l'é- 
véque.L'n  banquet  joyeuxétait  préparé (1) 
à  ses  frais,  il  y  prenait  place  avec  ses 
compagnons,  et  devait  y  être  servi  par 
les  domestiques  do  l'évoque;  en  criant, 
sifilant,  devisant ,  trinquant  les  verres  , 
ils  faisaient  à  qui  mieuv  mieux  des  joyeu- 
setés  et  des  bouffonneries,  puis  l'abbé  et 
le  chœur  chantaient  alternativement  des 
paroles  que  nous  copions  textuellement 
sur  le  manuscrit  du  maître  de  chœur. 


▲  PARTR   ADBiTIS. 
IIEUOS 

A    PinTR   ABBATIS. 

AD  FOIS  SANCTI  HACOY. 


▲i.TER  cnonus. 
ET  VOUE  VOIIEKNO. 

ALTER    CaORUS. 

KIRIK  ELEYSON. 


Après  avoir  chanté  ces  paroles  bizarres 
et  sans  suite,  où  des  souvenirs  de  fêtes 
païennes  semblent  obscurément  mêlés  à 
des  pratiques  de  pèlerinage  chrétien  ,  le 
portier  du  chftteau  faisait  en  langiie  vul- 
gaire (2j  une  proclamation  dont  voici  le 
sens  : 

c  De  la  part  de  monseigneur  l'abbé  et 
ses  compagnons,  nous  vous  faisons  sa- 
voir que  tout  homme  qui  l'aime  le  suive 
sur  le  perron.  » 

Alors  l'abbé  et  les  gens  de  la  maison 
s'élançaient  impétueusement  au  dehors 
de  la  porte,  et  ils  étaient  aussitôt  suivis 
par  les  jeunes  chanoines,  les  choristes, 
les  esclafards  et  les  petits  clercs.  L'évé- 

avait  fait  deux  ans  de  philosophie  cl  avait  reçu  la 
tonsure,  il  se  présentait  au  chapitre  qui,  après  lui 
avoir  fait  subir  une  espace  dVxainen  ,  le  rorevait 
esciarard  ;  il  recevait  en  cette  qualil»'  li'H»  liv.  de 
rente,  et  avait  un  titre  clérical.  L'esctafard  ,  aprii» 
avoir  pris  les  ordres  ,  deven;iit  choriste  ,  chornriut, 
rétribua  de  l(X)  liv.  Vlm  lurd,  il  pouvait  arriver  à 
un  canonicai. 

(1)  Il  existe  un  jugement  du  ."l  mai  HOC,  rrmhi 
par  des  arbitres  contre  un  homme  qui  avait  été  élu 
abbé  du  clergé,  et  (jui  ne  voulait  pas  fétre  ni  donner 
le  repas  (lu'il  devait  on  ceit»»  qualité. 

(2)  De  pari  mos  s^nhor  l'abbal  et  ses  compagnons 
tos  fain  a  saber  que  tôt  bomu  lo  segua  lay  ou  vourra 
aiUdi  <.ii(;uA  souà  luâ  p«rrd  ,  vie. 


(jue  de  Viviers  et  tout  son  chapitre  de- 
vaient, sous  peine  d'amende ,  suivre  la 
procession  jtisqu'à  la  porte  hos((ii;iorant 
((pii  commimiqnait  du  cliAl(;au  avec  la 
ville). Puis  ils  descendaient  avec  grand  tu- 
niiilt(î  dans  l'intérieur, et  y  faisaient  mille 
folies  sur  lesquelles  on  fermait  les  yeux, 
comme  on  le  fait  sur  ce  qui  se  passe  au 
carnaval  de  lloine  ou  de  Venise.  J'ai  vu 
encore  au  milieu  de  la  petite  place  de 
V  iviers  une  crosse  très  bien  figurée  par 
deux  rangs  de  caillons  noirs.  L'abbé  du 
bas  clergé  allait  s'y  placer  et  y  donner 
des  bénédictions  burlesques. 

Une  procession  se  faisait  ensuite  tous 
les  jotirs  de  l'Octave  qui  précédait  ]\oël, 
et  tout  le  jeune  clergé  était  conduit  par 
l'abbé  nouvellement  élu.  Ce  même  abbé 
était  chargé,  avant  la  messe  de  ce  jour 
solennel,  d'introduire  dans  le  chœur  et 
de  faire  asseoir  dans  les  stalles  les  ofii- 
ciers  municipaux,  boni  homines ,  elles 
notables  voisins  de  la  ville.  Il  les  revêtait 
des  chapes  les  plus  belles,  et  les  plaçait 
à  côté  des  chanoines. 

Les  cérémonies  relatives  à  Vcvêquc-fou 
n'étaient  pas  moins  étranges. 

Pendant  qu'on  avait  un  abbé  du  clergé 
choisi  parmi  les  adolescens,  on  prenait 
un  évoque  parmi  les  enfans  de  chœur 
{clcricuLi)  ^cetévêque.  A^{te\é  cvcque-foiiy 
était  nommé  par  le  jeune  clergé  le  jour 
des  saints  Innocens  ;  alors  le  petit  pon- 
tife prenait  possession  de  son  éphémère 
dignité.  On  le  revêtait  d'une  chappe  de 
soie  et  d'une  mître  ,  on  le  plaçait  sur  le 
pavois  j  puis  on  chantait  processionnel- 
lement  le  Te  Deuni  ;  on  installait  l'évé- 
que-fou  sur  le  siège  épiscopal  en  mar- 
bre ;  son  chapelain  était  assis  à  ses  pieds  ; 
enfin  la  bénédiction  du  petit  évêque  cou- 
ronnait cette  première  cérémonie  d'in- 
stallation. 

On  le  portait  ensuite  en  triomphe  jus- 
qu'il la  maison  épiscopale,  précédé  par 
le  son  des  cloches  et  des  clochettes  ;  les 
portes  devaient  s'ouvrir  au  grand  large 
devant  lui  ,  et  si  révê(|ue  do  \  iviers  s'y 
tiouvait.  il  devait  lui  rendre  hommage; 
on  le  plaçait  sur  une  fenêtre  du  principal 
corps  do  logis,  et  de  là  il  donnait  de 
nouveau  sa  bénédiction,  tourné  di'  côté 
do  la  ville. 

\iix  fêtes  de  >oel  de  l'année  suivante, 
io  polit  cvê(iuc   rcprCDait  possession  de 


ÉTUDES  HISTORIQUES  SUR  L'ÉGLISE  DE  VIVIERS. 


219 


ses  fondions  pontificales.  Tous  les  cha- 
noines majeurs  qui  descendaient  de  la 
chapelle  du  jubé  devaient  faire  une  gé- 
nuflexion en  passant  devant  lui  ;  on  lui 
rendait  tous  les  honneurs  dus  à  la  mitre 
épiscopale. 

En  même  temps  les  enfans  de  chœur 
s'installaient  dans  les  stalles  des  chanoi- 
nes, et  les  chanoines  ,  ainsi  que  l'évêque 
lui-même,  prenaient  la  place  des  enfans 
de  chœur. 

Après  qu'on  avait  fini  les  offices,  le 
chapelain  du  petit  évoque  commençait  à 
chanter  : 

CapeUanus, 

Silele,  silete^  silenlium  habele. 

Chorus. 
Deo  gratias. 

Episcopus, 

Adjutorium  nostrum  in  nomine  Domini. 

Chorus, 
Qui  fecit  cœlum  et  terram. 

Episcopus. 
Sit  nomen  Domini  benedictam. 

Chorus. 
Ex  hoc  nunc  et  nsque  in  sccculura. 

Episcopus. 
Benedicat  tos  divina  majestas  Pater  et  Filius  et 
Spirilus  Sanctus. 


Chorus, 


Amen. 


L'évêque-fou  faisait  alors  donner  par 
son  chapelain  des  indulgences  burles- 
ques en  patois  ;  elles  étaient  ainsi  con- 
çues : 

De  part  Messenhior  Lcvcsqae 

Que  Diou  vous  donc  gran  mal  al  Bescle 

Avcs  una  plena  balasta  de  pardos 

E  dou  des  de  rascba  de  sot  le  mente  (I). 

Voici  la  traduction  en  français  ; 

De  par  Monseigneur  PEvi'que  , 
Que  Dieu  vous  donne  {;rand  mat  au  foie 
Avec  une  pleine  corbeille  de  pardons, 
El  deux  doigts  de  gale  sous  le  uienlon. 

Ces  indulgences  se  donnaient  auxdeux 
fêles  de  saint  Etienne  et  de  saint  Jean- 
Bapliste.  Le  jour  des  saints  Innocens  l'é- 
vêque-fou  se  contentait  de  pourvoir  à 
l'élection  de  son  successeur.  Là  se  bor- 
naient les  courtes  fonctions  du  petit  pon- 
tife. 

(l)  Voir  le  Commentaire  de  M.  Lanrolol,  vol.  tu» 
do  V Académie  dit  Incripiiont  et  Bellct-Lettres , 
histoire  ;  p.  2J6. 


On  remarquera  la  coïncidence  de  ces 
saturnales  pieuses  avec  les  fêtes  consa- 
crées par  l'Église  à  la  glorification  de 
l'enfance  du  Sauveur.  Les  anciens  païens 
donnaient  tous  les  ans  un  jour  de  liberté 
à  leurs  esclaves.  L'église  de  Viviers  don- 
nait tous  les  ans  trois  jours  de  royauté 
spirituelle  à  l'un  des  plus  petits  enfans 
employés  au  service  de  son  culte.  C'était 
tout-à-fait  dans  l'esprit  du  christianisme, 
qui  a  toujours  honoré  l'innocence  du 
premier  âge. 

Il  fallait  bien  d'ailleurs  quelques  dé- 
lassemens  à  ces  lévites  enfermés  dans  le 
temple  depuis  l'enfance  jusqu'à  la  vieil- 
lesse. Ces  Joas  d'une  nouvelle  Sion 
avaient  besoin  de  se  détendre  parfois 
l'esprit  au  milieu  de  leurs  occupations 
austères  et  saintes.  De  peur  qu'ils  n'al- 
lassent chercher  leurs  passe-temps  hors 
de  l'église,  on  les  leur  accordait  dans 
l'église  même.  Le  spectacle  avait  lieu 
aux  pieds  de  l'autel,  pour  qu'il  ne  s'éle- 
vât pas  dans  de  profanes  enceintes  avec 
une  tendance  hostile  à  la  religion  qui 
l'aurait  exclu  de  son  sein. 

Cependant  ces  cérémonies ,  qui  s'ac- 
complissaient d'abord  avec  humilité  et 
simplicité,  donnèrent  lieu  à  des  abus, 
qui  s'y  introduisirent  peu  à  peu.  Au 
nombre  de  ces  abus  nous  devons  signaler 
les  indulgences  bizarres  dont  nous  avons 
rapporté  les  termes,  et  d'autres  indul- 
gences plus  grotesques  encore.  L'igno- 
rance des  premiers  temps  put  les  accep- 
ter sans  examen  et  sans  inconvénient. 
L'esprit  de  critique  du  quiuzièiuc  siècle 
crut  apercevoir  dans  ces  vieux  usages 
des  intentions  de  parodie  qui  n'existaient 
certainement  pas  chez  ceux  qui  les 
avaient  pratiqués  longtemps.  Mais  il  suf- 
fisait que  de  pareilles  cérémonies  ne  fus- 
sent plus  en  rapport  avec  les  mœurs  de 
l'époque,  pour  que  l'LgIiso  ,  dans  sa  sa- 
gesse, ne  voulût  p:is  continuer  de  les  au- 
toriser. Aussi  elles  furent  abolies  paruii 
décret  du  concile  de  Constance,  qui  fit 
dans  le  sein  de  la  calholirilé  de  si  gran- 
des et  de  si  salutaires  réformes. 

Ouand  nous  avons  découvert  les  sour- 
ces où  nous  avons  puisé  ces  docuniens 
sur  la  constitution  de  l'église  de  Viviers, 
nous  avons  cru  que  c'était  une  bonne 
fortune  dont  nous  devions  faire  part  aux 
lecteurs  de  ILni^'ersKc  Catholique,  qui 


220 


TIISTOIRE  DES  DOCTRINES  ET  DES  ACTES 


s'acquitte  si  honorablement  de  la  niis- 
.sion  de  ri^pnndre  de  saines  Imnii^ressoiis 
les  auspices  de  la  loi.  Il  nous  a  paru  que 
nous  pouvions  ,  en  publiant  ces  faits  et 
en  les  appii^cianl  ù  l'aide  d'une  cnlicjue 
iujpailiale ,  soulever  un  des  coins  du 
voile  qui  cache  encore  à  nos  yeux  une 
partie  de  l'histoire  ecclésiaslitjue.  Et 
i'hiiloire  ecclésiastique  du  moyen  âge 


est,  comme  on  sait,  la  partie  la  plus  in- 
trressanle  et  la  plus  vitale  de  l'Iusloiie 
civile  et  politique  de  ce  leuips;  sans  elle 
on  ne  pourrait  ))as  connaître  ni  expli- 
(juer  les  mœurs  publiques  et  privées  des 
^éuéralions  qui  se  sont  écoulées  avant  le 
quinzième  siècle  de  notre  ère.... 

Albert  dl  Boys. 


mSTOIRE  VÉRITABLE  DES  DOCTRINES  ET  DES  ACTES 

DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS  (1) , 

PAR  J.-B.  LECLÈRI  dVuBIG!<T. 


Entre  tous  les  seigneurs  feudataires  de 
la  i-cviie  et  du  feuilleton ,  c'est-à-dire, 
de  la  presse  et  de  Vopinion  libre ,  peut- 
Ctre  n'en  sera-t-il  pas  un  seul  qui,  sur 
l'épigraphe  tirée  de  de^Iaistre,  ne  juge 
prévôtalement  ce  livre  atteint  de  fana- 
tisme y  comme  l'œuvre  d'un  vieux  cer- 
veau ,  encroûté  de  préjugés  sinistres.  En 
voulez-vous  d'ailleurs  une  autre  preuve? 
tournez  le  titre ,  vous  rencontrez  une 
préface,  et  une  préface  de  cinquante-six 
pages  en  petit-texte.  Or,  qui  est-ce  qui 
fait  des  préfaces  aujourd'hui  ?  Quelle  an- 
tiquaille?Et  qui  ignore  que  personne  ne 
lit  plus  les  préfaces  ?  Pour  le  coup  ,  le 
livre  est  bien  jugé  ;  cela  sent  trop  l'octo- 
génaire. Enlin ,  jetez  les  yeux  sur  la  table 
des  matières  ,  vous  apercevez  une  in- 
dication de  chapitres,  le  dernier  de  ce 
volume,  ainsi  formulé  :  La  Scolastiquc. 
—  Uni^ersaiix.  —  Rcaux.  —  Nominaux. 
Certainement,  l'auteur  porte  perruque; 
c'est  quelque  fossile  docteur  en  Sor- 
bonne ,  qu'on  a  oublié  d'enterrer;  c'est 
cpielque  vieille  Ame  transmigrée  de  li- 
gueur endurci,  qui  a  cassé  sa  fiole  dans 
la  lune  pour  revenir  au  dix-neuvième 
siècle  radoter  ses  sombres  fulniinalions. 
11  doit  avoir  l'œil  hagard,  le  regard 
atroce  ,  le  nez  en  poignard  ,  le  visage 
livide  et  queUpie  chose  de  l'ogre,  qui 
hume  la  procession  et  le  carnage. 

Rassurez-vous,  esprits  timorés  et  pro- 
gressifs. J'ai  vu  depuis  peu  de  jours  ce 


radoteur  décrépit  et  farouche,  ce  sec  et 
poudreux  prôneur  des  temps  barbares, 
de  la  scolastique  et  de  Loyola  :  il  a  en- 
core le  teint  très  frais,  pas  une  ride  au 
front  et  l'air  assez  avenant  ;  il  rit  très 
volontiers  ;  et  ce  qui  étonnera  davan- 
tage ,  c'est  qu'il  n'a  pas  môme  fait  ses 
études  à  Saint-Acheul ,  et  qu'il  n'avait 
pas  vu  l'ombre  d'un  jésuite  quand  il  a 
publié  son  livre.  Il  n'y  a  pas  enfin  bien 
long-temps  qu'il  était  sur  les  bancs  d'un 
des  plus  célèbres  collèges  de  Paris  ,  et  il 
s'y  moquait  en  chœur  des  ordres  reli- 
gieux ,  du  fanatisme  ,  et  des  Jésuites  en 
particulier.  Et  puis,  quand,  sorti  de  la 
condition  d'écolier,  il  lui  vint  en  pensée 
de  constater  et  de  vérifier  toutes  les  idées 
qui  s'étaient  amassées  jusque  là  dans  sa 
tète,  il  fut  tout  surpris  de  ne  pas  trouver 
toutes  choses  comme  on  les  lui  avait 
figurées;  et  poussé  de  la  plus  infatigable 
ardeur  de  savoir  par  lui-même,  il  se  voua 
aux  recherches  historiques  sur  un  des 
points  les  plus  importans,  sur  l'origine 
et  les  destinées  de  la  compagnie  de  Jésus. 
11  lui  est  arrivé  ce  qui  arrive  infaillible- 
ment à  quiconque  veut  connaître  la  vé- 
rité :  il  l'a  connue,  il  l'a  saisie  avec 
tiansport.  Après  la  douce  quiétude  d'une 
foi  toujours  pure,  comme  celle  d'une 
vierge  innocente,  à  qui  une  pieuse  mère 
a  mis  sur  les  lèvres  la  bégayante  prière 
presque  aussitôt  que  la  chaste  mauielle, 
il  n'existe  nen  de  plus  délicieux  que  de 


(t)  Tvfflc  premier.  A  U  ULiaicie  ccclûftiditique,  lue  do  Vaugirard  ,  iil». 


DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS. 


221 


voir  la  lumière  de  la  vérité  ,  et  d'échap- 
per, en  la  suivant,  à  une  erreur  qui  vous 
avait  séduit;  et  plus  l'erreur  est  grave 
pour  l'âme,  plus  onjouit  d'être  détrompé. 
Il  y  a  un  contentement  indicible  à  se  ren- 
dre ,  à  s'avouer  convaincu  ;  car  cette  con- 
fession désintéressée  contre  vous-même, 
cette  heureuse  défaite  vous  fait  tout  d'un 
coup  entrer  en  partage  de  la  victoire. 
Qu'ils  sont  donc  à  plaindre  ceux  qui  fer- 
ment les  yeux  pour  ne  pas  voir,  et  qui 
ne  savent  pas  combien  la  vérité  est  belle 
et  invincible  !  Mais  qu'ils  sont  détesta- 
bles ceux  qui  ont  consumé  leurs  jours  à 
la  haïr,  à  élever  les  ténèbres  de  l'abîme 
autour  d'elle,  pour  entraîner  les  peuples 
à  la  perdition  dans  une  superbe  et  imbé- 
cile indépendance  !  Le  zèle  de  la  vérité 
ne  va  pas  sans  indignation  contre  l'er- 
reur volontaire ,  contre  le  mensonge. 
Aussi  ces  deux  sentimens  sont  sans  cesse 
dans  le  cœur  et  dans  le  style  du  jeune 
auteur;  c'est  ce  qui  rend  sa  longue  pré- 
face trèsintéressante.  Elle  respire  comme 
tout  le  livre  une  conviction  d'autant  plus 
énergique,  qu'il  n'a  pas  hésité  un  mo- 
ment devant  les  plus  grands  labeurs  ; 
qu'il  a  conquis,  à  la  sueur  de  son  front, 
le  droit  de  dire  :  je  sais,  je  suis  certain, 
f  Mon  récit,  dit-il,  méritera  toute  la 
c  confiance  du  lecteur,  parce  que  je  n'ai 
f  point  de  préjugés  de  naissance  ou  de 
«  positionentraitantcettematière;  parce 
t  qu'au  lieu  d'y  procéder  d'abord  avec 
t  admiration,  j'ai  partagé  les  répugnan- 
i  ces  et  l'aversion  de  mes  contemporains 

<  contre  cet  ordre  célèbre ,  ne  le  con- 
I  naissant  non  plus  que  par  les  diatribes 
«  de  ses  ennemis,  par  les  Lettres  ProK^in- 

<  cialei  de  Pascal,  par  le  Rcquisitoirc  de 
«  la  Chalotais,  et  par  cette  multitude  de 
«  pamphlets  plus  obscurs,  qui  pullulent 
«  depuis  cent  ans.  >  Il  s'est  passé  en  lui 
un  violent  et  long  combat,  seul  en  face 
de  la  vérité,  au  milieu  de  toutes  les  in- 
fluences contraires  ,  de  toutes  les  séduc- 
tions de  l'amour  propre ,  ne  s'en  sépa- 
rant qu'à  mesure,  par  conséquence  de 
ses  découvertes  ;  après  cela  ,  demeurant 
seul  encore ,  sans  chercher  d'autre  appui 
que  la  praticpie  de  la  foi,  et  inconnu  A 
tous  ceux  qui  applaudissent  le  plus  son 
ouvrage  aujourd'hui.  Aussi  de  ce  travail 
solitaire  de  la  pensée  est  partie  une  réac- 
tion plus  forte,  une  révolutiou  totale, 


qui  se  déclare  tout  d'abord  avec  une  fer- 
meté singulière.  On  va  le  voir  par  son 
début  : 

<  J'ai  le  dessein  d'écrire  l'histoire  de  la 
compagnie  de  Jésus.  Sans  contredit , 
c'est  l'histoire  la  plus  compliquée  des 
temps  modernes  :  son  développement 
embrasse  trois  siècles. 

<  Pendant  ces  trois  siècles  ,  il  ne  s'est 
rien  fait  de  grand  parmi  les  sociétés 
humaines  ,  où  cet  ordre  célèbre  n'ait 
imprimé  sa  marque  ;  il  ne  s'est  rien 
fait  de  monstrueux  où  on  ne  Tait  mêlé. 
De  quelque  côté  que  je  tourne  mes  re- 
gards ,  à  quelque  sujet  que  j'applique 
ma  pensée...,  bon  gré,  mal  gré,  je  le 
rencontre Que  je  m'absorbe  à  con- 
templer l'Eglise ,  il  m'éblouit...  ;  que  je 
me  plonge  dans  la  politique  ,  il  y  tra- 
vaille ;  dans  les  sciences ,  il  les  habite , 
il  y  règne,  il  s'y  fatigue  avec  l'ardeur, 
avec  la  fécondité  des  abeilles  !  Pour 
fuir  sa  présence,  demanderai-je  asile 
auxlettres?toutesleurs  branches  plient 
sous  le  nombre,  sous  le  poids  de  leurs 

ouvrages Que  si,  impuissant  à  nier 

cette  manifestation  d'existence  univer- 
selle, cette  activité  ,  qui  se  prend  à 
toute  chose  ,  je  m'efforce  de  le  rape- 
tisser en  lui  opposant  des  contrastes 
puisés  dans  sa  propre  nature,  je  suis 
confondu;  car  j'ai  beau  évoquerions 
les  ordres  religieux  ,  j'ai  beau  leur 
crier  :  levez-vous,  montrez-vous,  faites- 
le  pâlir  par  vos  vertus,  par  vos  œuvres, 
ce  rival  dont  vous  fûtes  jaloux  !  Ils  es- 
saient, ils  ne  le  peuvent  :  il  les  éclipse, 
il  les  domine ,  parce  que  les  plus  puis- 
sans  sont  incomplets  ;  parce  que  cha- 
cun d'eux  ne  se  dévoue  qu'à  une  tâche 
spéciale  en  ce  monde,  tandis  que  lui 
accepte,  accomplit  toutes  les  tâches. 
Il  porte  en  lui  le  double  attribut  de  la 
création  :  l'unité  et  la  divisibilité.  A 
une  force  déconcentration  inouie,  il 
joint  une  force  d'expansion  immense 
qui  ne  se  ralentit  pas,  et  qui  ne  con- 
naît pour  bornes  que  les  limites  de  l'u- 
nivers au-delà  desquelles  il  n'y  a  point 
d'âme  à  sauver.  La  terre  l'a  vu  passer 
par  tous  ses  chemins,  l'Océan  Ta  vu 
sillonner  tous  ses  abîmes  :  il  est  par- 
tout.  vous  dis -je,  il  est  partout.  H 
tonne  dans  la  chaire,  il  discute  dans 
les  conciles ,  il  s'assied  daus  les  con- 


222 


HISTOIRE  DES  DOCTRINES  ET  DES  ACTES 


seils  des  rois  et  dans  l'école  des  petits 
eni'ans  ;  il  (It'lriche  les  di^serls  :  à  sa 
parole  ,  une  soeict»^  tout  eiilit^re  y  sur- 
git, avec  une  promptitude  qui  lient  du 
prodi^'e  !  Les  cacliots  n'ont  point  d'om- 
bres si  épaisses  qu'il  n'y  descende , 
point  do  miasmes  si  infecls  qu'il  n'y 
séjourne  :  l'intelligence  déchue  n'a  pas 
de  précipices  qu'il  ne  sonde;  l'Ame  n'a 
point  de  maladies  qu'il  ne  soigne;  le 
corps  n'a  point  d'ulcères  repoussans 
où  il  ne  trempe  ,  où  il  ne  souille  ses 
mains  avec  cbarilé  ,  avec  amour.  Il 
lutte  contre  la  peste  comme  avec  l'hé- 
résie ,  et  il  faut  toujours  qu'elle  le  tue 
ou  qu'il  la  terrasse.  Pour  son  Dieu, 
pour  sa  Toi  ,  pour  l'humanité,  il  pro- 
dij^ue  son  sang  à  Ilots  comme  sa  pensée  : 
il  parle  ,  il  souffre  ,  il  meurt.  Chrétien, 
docteur,  martyr,  savant,  artiste,  le 
jésuite  réunit  toutes  les  gloires  ;  il  s'im- 
mortalise par  tous  les  actes  qui  ren- 
dent une  vie  sublime,  précieuse  et  chère 
au  monde.  » 

<  Or,  pendant  trois  siècles  qu'il  fait 
toutes  ccî  choses,  le  monde  l'injurie 
et  l'outrage.  »  Sa  pauvreté,  sa  chasteté, 

son  dévouement,  tous  ses  sacrifices,  tout 
cela  a  été  insulté;  son  nom   même  est 
devenu  dans  le  peuple  <  le  synonyme  du 
plus  ignoble  des  vices  ,  du  vice  le  plus 
saillant  de  ses  accusateurs,  l'hypocri- 
sie !  » 

<  D'où  vient  donc  ce  cri  de  réprobation 
et  d'anathème  ntugissant  depuis  trois 
siècles  contre  les  disciples  de  Loyola?... 
il  sort  des  cours  qui  s'alïais.cnt  dans 
l'orgie ,  ce  cri  qui  les  accuse  de  cor- 
ruption !  » 

i  II  sort  des  parlemens  qui  rêvent  l'a- 
bolition des  trônes,  ce  cri  qui  les 
accuse  de  conspirer  la  chute  des 
rois  !  » 

<  Ce  cri  qui  les  accuse  de  semer  l'anar- 
chie et  l'innovation  dans  l'Eglise,  il 
sort  des  rangs  d'un  clergé  révohilion- 
naire,  qui  s'est  fait  le  complice  de  Satan 
pour  ébranler  la  pierre  éternelle  sur 
laquelle  le  Christ  bAtit  cette  Eglise!... 
Moi  aussi,  insensé,  je  poussais  ce  cri 
d'anathème;  j'attribuais  des  motifs  su- 
blimes à  cette  colère  de  tant  de  beaux 
esprits,  qui  cache  sa  source  dans  un 
monstriicux  pèle-mêlc  de  préjugés  et 
de  passious  ,  dont  i'Ot{«Lci'ai  toutes  le» 


<  petitesses  ,  toutes  les  laideurs  et  toutes 

<  les  hontes...  i 

On  seul  que  celui  qui  prend  position 
de  la  sorte,  n'est  pas  d'humeur  à  reculer 
ni  à  faiblir.  Les  réputations  les  plus  pa- 
rées,  les  plus  imposées,  ne  sont  plus 
rien  pour  lui  quand  elles  l'ont  trompé; 
et  sans  sortir  de  la  réserve  qui  convient 
envers  les  talens  reconnus  ou  convenus, 
il  rejette  très  résolument  cette  tyrannie 
de  renommée,  cette  oppression  philoso- 
phique qui  a  si  durement  pesé  sur  son 
esprit;  il  témoigne  hautement  son  aver- 
sion pour  ces  perfccleurs  brevetés  de 
l'humanité,  sauvages  prédicans  de  la  na- 
ture, qui  prétendent  lui  persuader  de 
marcher  à  reculons  pour  mieux  avancer, 
et  de  se  laisser  matacher  pour  devenir 
plus  belle.  Sur  le  même  sentiment  de 
justice,  il  admire  deMaislre,  que  tant 
de  gros  messieurs  affectent  de  regarder 
comme  un  esprit  bizarre  :  <  Les  généra- 

<  tions  qui  se  préparent,  les  enfans  qui 
i  crient  à  la  mamelle,  un  jour  te  salue- 
«  ront  et  t'applaudiront,  aigle  de  la  Sar- 

<  daigne ,  qui  as  si  long-temps  plané  vers 
(  la  lumière  en  n'entendant  pour  tout 

<  écho  à  ton  essor  immense  que  le  bruit 

<  de  tes  ailes.  Confusion  dont  pour  ma 
«  part  je  rougis  et  j'ai  honte  :  il  n'y  a  pas 

<  quinze  ans  encore ,  ô  de  Maistre  !  lors- 

<  que  votre  nom  retentissait  par  hasard 
«  sur  les  bancs  de  cette  philosophie  mon- 

<  daine ,   il   répandait   parmi    nous, 

<  jeunes  insensés,  le  frisson  de  la  colère 

<  ou  l'angoisse  de  l'effroi  ;  car  les  pAles 

<  philosophes,   les  pédans  livides....  qui 

<  nous  fanatisaient,  ne  parlaient  de  vous 

<  que  d'une  manière  sinistre.  A  les  croire, 
«  vous  étiez  le  précurseur  de  la  barbarie  ! 

<  Et  nous  citant  des  phrases  tronquées, 
I  des  passages  mutilés  de  vos  livres,  ils 
^  plissaient  leurs  fronts,  ils  ébouriffaient 
i  leurs  cheveux,  ils  ouvraient  de  grands 

<  bras  lugubres,  et  affectant  un  air  cour- 

<  roucé.  ils  ^'exclamaient  :  Quel  monstre 

<  (pie  cet  homme  !  il  voue  un  culte  au 
^  bourreau  !  Et  nous  de  répéter  avec  ter- 
c  reur  :  Quel  monstre  î  il  voue  un  culte 
i  au  bourreau  !  Mais  notre  indignation 
i  montait  à  son  comble,  quand  ils  voug 

<  appelaient  iiUrainonLairi Vous  avez: 

I  prononcé  un  de  ces  mots  qui  doivent 
«  rester,  un  de  ces  mots  qui  résument  le 
(  caracli^rc  le  plus  saillant  d'une  chose. 


DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS. 


223 


<  soit  d'une  époque  ou  d'une  institution, 

<  soit  d'un  système  ou  d'une  école,  et 
i  qui  lui  servent  d'épitaphe  glorieuse  ou 

<  infamante.  Depuis  trois  siècles ,  avez- 
€  vous  dit,  l'histoire  est  une  conspiration 
«  permanente  contre  la  vérité.  Pour  tout 
(  homme  qui  connaît  à  fond  cette  his- 

<  toire,  ou  plutôt  ce  chaos,  la  sentence 
I  que  vous  lui  appliquez  le  pénètre  de 

<  part  en  part,  l'inonde  d'une  clarté  ven- 
I  geresse...  > 

Je  voudrais  encore  rapporter  le  pas- 
sage où  le  jeune  auteur  dénonce  et  foule 
aux  pieds  cette  érudition  mensongère  et 
ignare  que  M.  de  Maistre  a  le  premier 
signalée,  et  qui  dénature  depuis  trois 
cents  ans  les  événemens  et  les  idées  en 
faveur  et  sous  la  dictée  du  protestan- 
tisme. Car  il  a  pris  sur  le  fait  cette  éru- 
dition de  fabrique  et  d'emprunt,  qui 
maintenant  même  encore  abuse  tant  de 
lecteurs  par  un  étalage  de  citations  le 
plus  souvent  vides  ,  tronquées  ,  faussées 
à  dessein  ou  répétées  de  confiance,  qui 
disparaissent  quand  on  les  cherche ,  ou 
qui  disent  tout  le  contraire  au  chercheur 
étonné.  Pour  lui,  il  a  fouillé,  et  comme 
il  le  dit ,  réellement  consulté  les  sources  j 
c'est  ainsi  qu'il  a  convaincu  de  falsifica- 
tion énorme  certains  récits  les  plus  ac- 
crédités comme  les  principaux  chefs 
d'accusation  contre  l  Église.  11  jelte  har- 
diment le  déh  aux  contradicteurs.  11  est 
bien  sûr  qu'on  n'osera  pas  s'aventurer  à 
le  réfuter. 

La  critique  pourra   se  rejeter  sur  le 
style;   elle  dira,  avec  quelque  raison, 
que  sa  phrase  est  trop  longue,  irrégu- 
lière j  qu'elle  redit  souvent  ;  qu'elle  veut 
tout  dire.  Cela  est  vrai  ;  sa  phrase  abonde, 
mais  elle  bouillonne  comme  sa  pensée; 
elle  jaillit  et  court  à  flots  écumans;  on 
a  peine  à  la  suivre  parfois;  mais  lui,  ja- 
mais il  ne  perd  haleine  ;  jamais  il   ne 
perd  sa  roule  ni  ne  s'écarte  de  son  but, 
quelque  détour  qu'il  semble  faire.  11  dis- 
serle  souvent,  presque  autant  qu'il  ra- 
conte ;  mais  toujours  avec  chaleur  ;  c'est 
un  récit  dithyrambique,  où  souvent  aussi 
le  raisonnement ,  vigoureusement  mêlé  , 
fait  ressortir  le  vrai  d'une  manière  plus 
saillante.  En  un  mot,  les  défauts  d'exé- 
cution sont  ceux  d'un  jeune  talent ,  plein 
de  verve  et  de  conception,  et  qui  n'aura 
pas  beaucoup  do  peine  4  se  periecliou- 


ner.  J'aime  mille  fois  mieux  celte  exubé- 
rance et  cette  ardeur  impétueuse  qu'une 
correction  paisible  et  compassée,  qui  ne 
change  jamais  de  ton  et  qui  n'offre  pas 
plus  à  louer  qu'à  reprendre.  Il  y  a  des 
gens  qui  prennent  cela  pour  une  marque 
d'impartialité,  et  qui  appellent  impar- 
tialité  une    complète    neutralité    entre 
l'accusation  et  la  défense  ;  petite  ruse  de 
guerre  pour  empêcher  la  vérité  de  par- 
ler trop  fort ,  de  peur  qu'on  ne  s'y  inté- 
resse; impartialité  nauséabonde,  comme 
de  l'eau  tiède  ,  aussi  différente  du  chaud 
que  du  frcid,  qui  prétend  à  l'intelligence 
sans  cœur,  et  se  croit  dégagée  de  passion, 
parce  qu'elle  manque  de  l'amour  de  la 
vérité  ,  qui  n'est  autre  chose  que  la  pas- 
sion du  bien. 

Dante  place  dans  le  cercle  du  mépris 
les  âmes  de  celte  trempe  ,  éternellement 
suspendues  entre  le  pour  et  le  contre  (1). 
L'apôtre  saint  Jean  nous-  avait  appris 
beaucoup  mieux  que  Dieu  vomit  les 
lièdes. 

Il  me  reste  à  parler  du  plan  et  du  fond 
de  cet  ouvrage.  M.  Leclère  a  très  bien  vu 
que  l'ordre  des  Jésuites  était  suscité  tout 
d'abord,  et  principalement  pour  com- 
battre la  réforme  ;  que  la  réforme  n'a  pas 
été  faite  par  Luther,  quoi  qu'on  en  dise, 
mais  qu'elle  a  commencé  au  moins  à  Wi- 
kief,  en  passant  par  Jean  Hus  et  Jé- 
rôme de  Prague,  dont  Luther  n'a  été, 
comme  homme  et  même  comme  chef 
de  file,  qu'une  médiocre  copie.  Il  re- 
monte donc  jusque-là,  examine  la  doc- 
trine des  trois  hérétiques  précédens,  (jui 
est  celle  de  la  réforme,  et  il  expose  leurs 
faits  et  gestes,  fort  conformes  aussi  à  ceux 
des  réformateurs  du  seizième  siècle.  11 
résulte  de  ses  recherches  que  Jean  llus  et 
son  disciple  Jérôme  n'étaient  nullement 
connus  jusqu'à  ce  jour  et  non  appréciés 
à  leur  juste  mérite.  Le  second  volume 
nous  réserve  sur  ces  héros  tant  pleures 
de  fort  jolis  épisodrs  que  n'eff.iceut  pas 
les  gentilles  et  pures  tolérances  de  Lu- 
ther, de  Calvin  »;t  de  Muncer.  Le  premier 
volume,  en  alleudant.  nous  apprend  que 
Jean  llus  est  venu  de  lui-même  au  con- 

(i)   In  fer  no  ,  r.  3  : 

Né  fur  loileli  a  Dio ,  ma  per  se  foro 


Miserirordia  e  {^iuslizia  gli  silcj^na. 
>oo  ragionam  di  cor,  oia  guarda  o  pasta. 


IllSTOIRn  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS. 


cile  de  Conslance  :  que  lar  monstrueuse 
violation  du  sauf-c  oiuluit  de  l'riii|)(Meiir 
^i^Msniond  par  le  concile  est  une  lahle  , 
|)uis(|ue  Jean  lius  n'a  demande  ni  recju 
de  sauf-conduit:  que  Jean  lius  n'a  été 
<|u'un  fourbe ,  vaniteux  et  hypocrite  ; 
qu'enfin  le  concile  de  Conslance  l'a 
traité  avec  la  plus  grande  douceur,  jus- 
qu'au moment  où,  ne  pouvant  sans  man- 
*iuer  à  la  vérité  ne  pas  le  déclarer  héré- 
tique, ce  concile  l'abandonna  au  pouvoir 
séculier,  c'est-à-dire  au  supplice  dont  le 
droit  public  de  l'Europe,  et  non  l'Eglise, 
punissait  alors  les  hérétiques.  Un  cardi- 
nal, dans  une  séance,  pour  arrêter  court 
les  tergiversations  de  Jean  lius,  s'avisa  de 
lui  demander  s'il  prenait  l'universel  a 
parte  rei ,  autrement,  s'il  admettait  tou- 
tes les  conséquences  de  la  doctrine  des 
Ixéaux  touchant  le  dogme  de  l'eucharis- 
tie, ce  qui  était  nier  la  transsubstantia- 
tion. LtVdesMis ,  grande  indignation  et 
raillerie  de  A  oltaire,  qui  consiste,  comme 
le  montre  très  bien  "M.  Leclère,  en  une 
infamie  et  une  absurdité,  la  question  du 
cardinal  étant  très  pertinente  et  très 
juste.  De  là  notre  jeune  auteur  prend 
occasion  de  faire  un  chapitre   un  peu 


trop  long,  mais  très  curieux,  sur  la  sco- 
lasli(iue,  dont  on  parle  depuis  si  long- 
temps, comme  de  bien  d'autres  choses  du 
moyen  Age,  sans  trop  savoir  ce  qu'on  dit. 
Il  prouve  que  cette  science  n'était  ni  si 
déraisonnable,  ni  si  imitile  qu'on  le  dé- 
cide ;  que  Pierre  Lombard  ,  Alberl-le- 
(irand,  saint  'J'homas  et  bien  d'autres 
scolastiques  avaient  autant  de  génie  et 
de  bon  sens  scolastiquement ,  que  les 
plus  beaux  soleils  de  notre  civilisation 
moderne  ;  et  que  sous  les  noms  de  n'a- 
lis/nc  et  de  noniùialismc ,  s'agitait  préci- 
sément la  même  querelle  philosophique 
et  sociale  qu'aujourd'hui  entre  le  maté- 
rialisme et  le  spiritualisme.  La  longueur 
de  cet  article  ne  me  permet  pas  de  pren- 
dre une  citation  dans  ce  chapitre.  D'ail- 
leurs il  faut  lire  le  volume  entier  pour 
en  apprécier  le  travail,  la  conscience  du 
jeune  auteur  dans  ses  recherches,  la 
profondeur  de  sa  pensée  et  l'esprit  ca- 
tholique qui  l'inspire.  Ce  premier  vo- 
lume annonce  un  des  ouvrages  les  plus 
remarquables  et  les  plus  utiles  pour  qui- 
conque aime  la  vérité. 

Edouard  Dumont. 


HISTOIRE  ET  TABLEAU  DE  L'LMVERS; 

P.VR   J.-F.    DAINIÉLO   (l). 


M.  Daniélo  poursuit  avec  persévérance 
la  tAche  innncnsc ,  pour  nous  servir  de 
ses  expressions,  Vexcursion  encyclopc- 
dif/ue  qu'il  s'est  imposée.  Il  y  a.  en  effet, 
tout  une  encyclopédie  comprise  dans 
ces  mots  histoire  et  tableau  de  l'univers, 
et  je  doute  qu'une  vie  d'homme  suffise  à 
la  réalisation  d'une  aussi  vaste  pensée. 
Dans  la  remarquable  introduction  qui 
occupe  le  premier  volume,  le  plan  de 
l'ouvrage  nous  a  été  développé  avec  éten- 
due ;  INl.  Daniélo  n'avait  d'abord  songé 
qu'à  refondre  le  spectacle  de  la  nature 
de  Pluche  :  mais  toutes  les  œuvres  de  la 
nature,  depuis  le  minéral  enfoui  dans  la 
terre  jusqu'à  l'astre  rayonnant  au  dessus 
de  nous,  depuis  la  brute  imbécile  jus- 


qu'à l'homme  élevant  son  esprit  vers  les 
cicux,  toutes  ces  merveilles  sont  telle- 
ment liées  les  unes  aux  autres,  elles  sont 
toutes  si  inexplicables  sans  un  être  sou- 
verain et  créateur,  qu'alors  la  pensée  de 
l'écrivain  s'est  agrandie;  le  monde  en- 
tier a  posé  devant  lui  comme  un  tableau 
incommensurable  ;  ses  idées,  ses  croyan- 
ces ,  ses  systèmes  lui  ont  apparu  comme 
la  plus  haute,  la  plus  instructive  des 
histoires,  et  dès  lors,  plein  de  foi  dans 
son  œuvre ,  rien  ne  l'a  effrayé. 

c  D'abord  l'idée  de  Dieu  ,  l'idée  triple 

comme  son  Cisence,  l'idée  poétique, 

philosophique    et  physique.  Après  ce 

triple  portrait  de  Dieu,  les  récits  di- 

ï  vers  de  la  création ,  les  grandes  chro- 


'1)  Tome  Pcuiituie.  A  la  bociclc  biblio{;rapbiquc  ,  rue  Saint  AdIqioc  ,  76. 


HISTOIRE  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS. 


225 


<  niques  de  la  terre  et  descieux  ,  et  puis 
i  la  description  et  le  tableau  de  cette 

<  même  terre  et  de  ces  mêmes  cieux  d'a- 
«  prés  les  mômes  livres  et  d'après  les 
«  mêmes  hommes  ,  c'est-à-dire  d'après 
i  les  livres  sacrés,  les  prophètes  et  les 
t  poètes  des  nations  antiques.  Aux  pein- 
«  tures  du  globe  et  du  firmament  d'après 
«  ces  prophètes,  ces  poètes  et  ces  prê- 
«  très  ,  succéderont  celles  que  j'en  ferai 
«  d'après  les  savans  et  leurs  découver- 
«  tes....  Ainsi  on  goûtera  aux  fruits  de 
c  l'inspiration  d'abord  ,  puisqu'ils  sont 
t  les  premiers  venus  sur  cette  terre,  et 
«  ensuite  aux  fruits  de  l'étude  et  de  la 
«  réflexion  (1).  > 

On  voit  que  tout  est  compris  dans  ce 
plan  ,  absolument  tout  :  théologie ,  phi- 
losophie, astronomie,  physique,  littéra- 
ture ,  etc.  ]N'eût-il  pas  mieux  valu  res- 
treindre sa  pensée?  Admettre  tout  d'a- 
bord un  certain  ordre  d'idées  et  ne  s'at- 
tacher qu'à  une  partie  de  l'ensemble? 
C'est  une  question  que  le  travail  de 
M.  Daniélo  pourra  seul  résoudre.  En  at- 
tendant, applaudissons  toujours  à  un  ta- 
lent éprouvé,  nourri  de  fortes  études, 
et  à  un  courage  qui  ne  doute  pas  de  lui- 
même. 

Présenter  une  idée  claire,  précise  delà 
divinité,  non  point  par  des  délinitions  ab- 
straites, mais  par  un  tableau  détaillé  des 
opinions  de  tous  les  peuples,  tel  est  le 
but  de  l'auteur  dans  la  partie  de  son  ou- 
vrage qui  nous  est  soumise.  Le  premier 
peuple  dont  il  cherche  à  analyser  la 
théogonie  est  cette  nation  indienne  célé- 
brée par  Hérodote,  par  Diodore  de  Si- 
cile, dont  les  Bragmanes  conservaient 
intact  derrière  les  hautes  cimes  de  l'Him- 
malaya,  le  dépôt  d'une  science  mysté- 
rieuse que  ne  dédaignaient  pas  de  con- 
sulter les  philosophes  et  les  empereurs. 
La  vie  solitaire  de  ces  thaumaturges  , 
leur  culte  de  la  nature,  l'horreur  qu'ils 
affectaient  pour  la  plupart  des  usages 
des  sociétés  occidentales,  tout  cela  joint 
à  l'obscurité  des  mythes  cachés  sous  les 
luxuriantes  métaphores  de  leurs  livres 
saints,  devait  en  effet  frapper  d'élonne- 
ment  les  riantes  imaginations  des  lau- 
réats d'Olympie  et  la  brutale  audace  des 
compagnons  d'Alexandre.   Depuis    lors 

(1)  Volume  premier,  p.  1 15. 


bien  des  siècles  se  sont  écoulés  ;  les  bar- 
ques de  Séleucus  ont  été  suivies  par  des 
milliers    de    navires  dans   les  eaux  du 
Gange;  Calcutta,  la  ville  européenne, 
s'est  assise  triomphante  à  l'embouchure 
du  fleuve  des  Brames,  et  cependant  la 
science  de  l'Inde  est  toujours  un  mys- 
tère; beaucoup  de  ses  livres  saints  de- 
meurent inconnus;  la  confusion  des  idées 
semble  défier  dans  ceux  que  nous  possé- 
dons  l'habileté  des  interprètes;   le  su- 
blime et  le  ridicule,  le  noble  et  l'obscène 
s'y  entremêlent  à  plaisir;  et  au  milieu 
des  sanglantes  processions  de  Jaggernaut, 
devant  les  Sutties  de  Benarès,  on  se  de- 
mande ce  qu'était  donc  cette  sagesse  vé- 
nérée qui  faisait  pâlir  Alexandre,  et  s'at- 
tribuait à  elle-même  le  titre  de  divine. 
Considérez-vous    seulement    l'extérieur 
du  culte?  Tout  y  est  ignoble  ou  cruel.  Le 
signe  distinctif  du  fidèle  dans  l'Inde,  le 
Lingam  qu'il  trace  sur  son  front,  avec  de 
la  fiente  de  vache,  est  une  représentation 
infâme;  la  vie  du  Bramane  au  milieu  des 
Dévédassis  qui  desservent  les  temples, 
n'est  que  dissolution  et  crapule  ;  ses  en- 
seignemens  à  la  foule  sont  un  tissu  de 
puérilités;  tantôt  il  dira  les  géans  barat- 
tant le  Mérou,  la  montagne  divine,  dans 
la  mer  de  lait,  à  l'aide  du  serpent  Se- 
cheii y  qui  leur  servait  de  corde,  et  me- 
naçant de  noyer  les  dieux,  lorsque  Vich- 
nou  se  transforme  en  tortue  et  soutient 
la  montagne  sur  sa  forte  écaille  :  il  dira 
les  métamorphoses  de  Yichnou  ,  les  im- 
puretés de  Brahma  ,  condamné  à  n'avoir 
plus  de  temples,  les  dissolutions  de  Chi- 
ven,  etc.  Voilà  avec  les  danses  des  Baya- 
dères,  avec  les  rudes  pénitences  des  Fa- 
kirs,  avec  les  (ùles  de  Ruth-Jaltra,  où 
accourent  deux  cent  mille  pèlerins,  tout 
ce  que  le  vulgaire  sait  de   la   théologie 
indienne ,    et    cependant   les   sages  de 
riude  avaient  exprimé  toutes  les  hautes 
idées  qu'on  retrouve  dans  les  ouvrages 
des  sages  de  la  Grèce,  nous  assure  saint 
Cyrille;  leur  renommée  était  grande,  et 
la  perfection  de  leur  langue  ,  qui  est  res- 
tée comme  un  type-modèle  de  synthèse 
grammaticale,  nous  révèle  assez  à  quel 
développement  l'esprit  humain  était  par- 
venu dans  ce  pays.  One  remarque  impor- 
tante a  même  été  faite,  c'est  que  plu- 
sieurs des  noms  ,  qui  dans  la  plupart  des 
idiomes  connus  s'appliquent  à  la  divi^ 


22G 


IHSTOTRE  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS. 


nil(^,  semblent  avoir  leur  rncine  dans  la 
laiif^ue  d«'s  Hraines.  La  pliilosopliitî  de 
riiide  a  donc  (Me  rt'ellcfiuîiit  puissante  , 
ses  doctrines  ont  ru  du  rclenlisscnicnl  : 
mais  qui  les  d<^brouillera  du  chaos  dans 
lequel  elles  sont  enfouies  .' Qui  nous  en 
fora  suivre  rencliaineuient  avec  préci- 
sion el  méthode'.'  Ici  j«;  suis  ohlif^c  de 
renvoyer  le  lecteur  à  I  ouvrage  de  i\L  Ua- 
niélo  ;  toutes  les  recherches  des  érudils  , 
tous  les  commentaires  dessavans,  tous 
les  récits  des  voyapjeurs  y  sont  repro- 
duits ou  analystes  avec  une  fidélité  que 
les  détads  n'éliraient  j.imais  ,  et  qui  va 
peut  être  ((iielquefois  jusqu'au  scrupule. 
C'est  d'abord  Kirker,  écrivain  chaleu- 
reux, ardent  prédicateur,  qui,  semblable 
à  un  ange  de  liimicre  armé  en  guerre , 
foudroie  de  sa  véhémente  éloquence  les 
scélérats  de  Brahmanes:  puis  Abraham 
Koger,  le  froid  et  savant  hollandais; 
Henry  Lord  et  sa  gracieuse  épopée  pas- 
torale sur  la  religion  des  Banians;  le 
médecin  Bernier  aux  allures  libres  et 
franches  ,  à  la  parole  animée  et  mor- 
dante; le  père  Le  Lane,  le  père  Bouchet, 
digne  correspondant  de  l'illustre  Iluet; 
le  modeste  père  Pons,  le  haineux  proles- 
tant La  Croze  ;  le  bon  el  érudit  capucin 
Ful^'ence  avec  sa  curieuse  biographie  de 
toutes  Ifcs  divinités  indiennes  ;  le  célèbre 
llolvel.  Dow,  Le  Gentil ,  Sonnerat ,  le 
père  Paulin  de  Saint-Barthélémy  et  la 
chanoinesse  de  Tôlier.  Ici  s'arrête  le  tra- 
vail de  M.  Daniélo.  Dans  un  prochain  vo- 
lume nous  aurons  les  opinions  d'Anque- 
til-Duperron  et  des  savaus  de  ce  siècle: 
mais  ce  qui  frappe  tout  d'abord,  après 
avoir  lu  cette  première  partie  de  Tou- 
vra2e,  c'tst  la  confusion  des  idées ,  c'est 
l'inextricable  multiplicité  des  systèmes 
au  milieu  desquels  il  faut  cherchei- quel- 
ques pensées  hautes  et  grandes.  On  ne 
sait  même,  après  avoir  parcouru  les  li- 
vres de  tous  ces  savans  ,  (piel  était  au 
vrai  le  principe  de  la  relij^ion  indienne, 
si  c'était  le  panlhéisme  spirituel  ou  ma- 
tériel, ou  bien  le  culte  de  la  Providence. 
La  divinité  apparaît  quelquefois  dans  les 
livres  hindouxavec  toute  la  majesté  cjui 
lui  appartient.  <  J'adore,  dit  l'Indien, 
cet  èlre  qui  n'est  sujet  ni  au  changeinent 
ni  à  l'inquiétude;  cet  être  dont  la  nature 
est  indivisible;  cet  être  dont  la  simpli- 
cité n'admet  aucune  composition  de  (jua- 


lités  ;  cet  ^irequi  est  l'oripjine  et  la  causo 
de  tous  les  êtres,  et  qui  les  surpasse  tous 
en  excellence;  cet  être  qui  est  le  soutien 
tie  l'univers,  et  qui  vsl  la  source  de  la 
triple  puissance  (1).  t  Mais  ailleurs  Dieu 
n'est  plus  que  l'ensemble  de  tout  ce  qui 
vit,  que  l'Am^  du  monde.  Li  religion  d(î 
rinde  ne  (orme  donc  point  un  corps  de 
doctrines  homogènes;  c'est  l'ensemble 
des  méditations  d'un  grand  nombre  de 
Brames  sur  quelques  dogmes  primiîifs 
qui  apparaissent  à  la  tête  de  toutes  les 
croyances,  comme  un  écho  lointain  de 
quelque  ancienne  tradition.  Ces  dogmes 
sont  d'abord  un  dieu  (/ui  n'a  pas  de  se- 
cond j  dieu  j)ur  comme  la  lumière,  indi- 
visible ,  inexplicable  au-dessus  de  toute 
altération  et  de  toute  vicissitude  (2).  Ce 
dieu  c'est  Brahma  ;  de  lui  sont  nées  trois 
divinités  secondaires,  qui  ne  sont  que 
trois  expressions  différentes  de  sa  vo- 
lonté :  Brahma,  qui  est  sa  parole,  son 
verbe  créateur;  Vichnou,  sa  puissance 
conservatrice;  et  Siva,  son  attribut  des- 
tructeur. Telle  est  la  trinité  indienne  , 
l'auguste  Trimourti  que  le  croyant  sa- 
lue chaque  matin  avant  l'aurore,  eu  ré- 
pétant un  monosyllabe  composé  de  trois 
lettres  réunis  en  une ,  symbole  mystique 
de  la  pléiade  divine. 

Les  anges  furent  les  premières  créa- 
tures auxquelles  Brahma  donna  l'être; 
leur  mission  fut  de  l'adorer;  mais  un 
grand  nombred'enlre  eux  s'étant  révoltés 
contre  le  tout  puissant ,  celui-ci  lan<ja 
dans  l'espace  quinze  mondes  ,  dont  le 
nôtre  occupe  le  milieu,  et  par  lesquels 
durent  ])asser  les  Ames  rebelles  avant 
d'arriver  à  une  complète  purification  (3). 
Toutes  les  formes  diverses  qui  apparais- 
sent à  nos  yeux,  hommes,  animaux,  vé- 
gétaux, plantes  ,  ne  sont  que  des  prisons 
plus  ou  moins  dures  dans  lesquelles  gé- 
missent des  ûmes  pénitentes.  Les  plus  no- 
bles de  ces  formes  sont  celles  de  l'homme, 
symbole  de  la  pensée  ;  et  celle  de  la  vache 
symbole  de  la  force  active  el  féconde  de 
la  nature.  Ainsi  mort  et  naissance  ne 
sont  que  les  phases  diverses  d'une  conti- 
nuelle métempsycose.  Les  expiations  rc- 

(1)  Voyez  le  prre  La  Lane,  cilé  par  M.  Daniélo, 
p.  281. 

'1]   Voir  VUufihirkhal. 

[7,)  Uowcl ,  ciiù  par  M.  Daniélo. 


HISTOIRE  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS. 


227 


commencent  avec  chaque  faute  nouvelle, 
et  ce  n'est  qu'après  avoir  monté  un  à  un 
tous  les  degrés  de  ces  échelles  de  puri- 
fication que  les  âmes,  ces  parcelles  de  la 
divinité,  se  réunissent  à  l'âme  univer- 
selle. Le  temps  d'épreuve  au  milieu  du- 
quel nous  vivons  est  divisé   en  quatre 
âges  :  d'or,  d'argent,  de  cuivre  et  de  fer, 
comme  dans  la  théologie  grecque.  Ces 
âges  comprennent  d'immenses  périodes 
d'années;  durant  le  premier,  qui  fut  sou- 
mis à  la  domination   des  Brames,    les 
hommes  vivaient  cent  mille  ans,-  mais 
plus  les  temps  s'avancent,  plus  les  vices 
se  multiplient,  plus  la  vie  de  l'homme 
s'abrège;  sans  ce^^e^pour  me  servir  des 
expressions  toujours heureusesde M.  Oza- 
nam ,   s'affaiblit  et  se  clesscchc  la  sh>e 
première  de  la  vie  et  de  la  vertu.  L'en- 
semble des  âges  indiens  forme  un  total 
de  4,320,000  ans.  Un  jour  et  une  nuit  de 
Brahma  sont  de  2,0U0  fois  ce  nombre,  et 
Brahma  doit  vivre  cent  ans.  Après  ce 
terme  le  verbe  se  réunira  à  l'être  souve- 
rain ,  et  il  faudra  compter  les  années  de 
Vichnou;  car  Siva  seul  est  immortel.  Ces 
nombres  effrayans  dans  lesquels  les  sa- 
vans  ont  vu  des  périodes  astronomiques 
en    rapport   avec   les   observations  des 
Chaldéens,  et  dont  les  chiffres  sont  en 
effet  l'expression  du  mouvement  com- 
biné des  corps  célestes,  donnaient  à  l'u- 
nivers une  antiquité  inouie.  Les  Indiens 
rient  de  notre  monde  de  six  mille  ans,  et 
fiers  de   leur  antique  existence  comme 
nations  ,  ils  multiplient  à  plaisir  les  cal- 
culs ,  et  font  dévier  la  science   de  son 
sens  propre  ,  pour  se  faire  h  eux-mômcs 
une  petite  éternité.   Or,  quels  vestiges 
reste-t-il  de  ces  milliers  d'années   qui, 
suivant    les    Brames,  ont  précédé   l'âge 
actuel  ;  car  nous  sommes  arrivés  à  fâge 
de  fer?  Les  Védas  sont  le  plus  ancien 
monument  de  la  sagesse  hindoue,  et  h 
quelle   époque    remontent-ilsî    Si    nous 
ajoutons  foi  aux  inductions  delà  chanoi- 
nesse  de  Polier,  l'Inde  aurait  été  peuplée 
dans  des  temps  très  rapprochés  du  dé- 
luge, par  des  fils  de  Sem  et  de  Cham.  H 
est  certain  que  ,  dans  un  des  livres  hin- 
dous, l'histoire  du  déluge  et  de  l'ivresse 
de  JNoése  trouve  rapportée  dans  des  ter- 
mes analogues  à  ceux  de  la  Bible  ,  les 
nomsmémes  des  enfans  de  Noé,  Scheniia 
et  Charm  rappellent  les  noms  hébreux. 


A  peine  l'Inde  existe-l-elle  comme  na- 
tion, que  les  Védas  apparaissent  à  la  tête 
de  ses  lois  et  de  son  culte;  on  dit  même 
que  les  Hindous  les  portent  en  Egypte 
dès  le  temps  d'Osiris;  il  paraîtrait  donc 
que  l'origine  à'iine  partie  des  Védas  (1) 
serait  aussi  ancienne  que  celle  de  la  Bi- 
ble,  si  elle  ne  lui  était  pas  antérieure. 
La  chronologie  de  l'Inde ,  ses  souvenirs 
historiques ,  tout  respectables  qu'ils 
soient  par  leur  antiquité  ,  rentrent  donc 
dans  la  limite  obligée  de  la  chronologie 
et  des  souvenirs  des  autres  peuples.  Main- 
tenant agitera-t-on  la  grande  question  de 
savoir  si  nos  livres  saints  ont  emprunté 
quelques  données  aux  Védas,  ainsi  que  le 
prétendent  des  savans  de  ce  siècle,  on  si 
ce  sont  les  Védas  qui  ont  profité  des  lu- 
mières de  nos  livres  saints.  Ce  point  de 
critique  a  été  discuté  par  M.  Daniélo 
avec  cette  justesse  de  pensée  et  de  doc- 
trines et  celte  abondance  d'érudition  qui 
distinguent  toutes  les  parties  de  son 
livre. 

i  Bien  ne  démontre  ,  dit  M.  Daniélo  , 
si  ce  n'est  l'identilé  de  quelques  points 
de  doctrine  ,  que  le  Vcda  ait  puisé  dans 
l'Evangile  et  lui  soit  postérieur.  Mais 
rien  assurément  ne  démontre  non  plus 
que  ce  soit  l'Évangile  qui  ait  puisé  dans 
le  Véda,  et  que  ce  soit  dans  la  mytho- 
logie brahmanique  qu'ait  été  la  source 
de  la  Bible ,  de  la  Bible  qui  est  si  peu 
mythologique,  qui  est  si  rationnelle  et  si 
purement  historique  ,  relativement  sur- 
tout aux  livres  sacrés  des  autres  nations. 
H  est  même  beaucoup  ])lus  probable  que 
c'est  le  Véda  qui  a  copié  quelques  points 
de  l'Évangile,  qu'il  ne  l'est  que  l'Evan- 
gile soit  tiré  du  Véda.  Si  l'Évangile  était 
une  compilation  du  \éda,  celte  compi- 
lation serait  cent  lois  meilleure  que  l'o- 
riginal ,  puisqu'â  côté  de  toutes  les  véri- 
tés du  \  éda  et  de  mille  autres  vérités 
que  le  Véda  n'avait  jamais  énoncées  .  il 
ne  s'y  trouve  jamais  aucune  de  ses  er- 
reurs ni  de  ses  abNurdes  rêveries.  Je  sais 
fort  bien  que  dans  le  \  éda  et  dans  PK- 
vangile  et  dans  la  Bible,  c'est  toujours  le 
même  fond  de  vérités  qui  règne,  cette 
vérité  universelle  dont  se  compose  et  vit 

(l)  M.  Daniélo  prouve  Iros  Lion  que  tes  Vidât 
soDi  uoc  compilalion  do  morceaux  de  diterseâ  épo- 
ques. 


228 


IITSTOTRE  ET  TABLEAU  DE  L'UNIVERS. 


l'AiTifi  luimaino,  et  qui  fut  donnée  ciniol 
il  riiuniatiih^  à  sa  naissance  sur  le  globe, 
mais  quelle  difft^rence  de  pureté  et  de 
raison  entre  la  forme  sous  laquelle  celte 
véntf  primordiale  se  révcie  dans  le  Véda 
fabuleux,  et  dans  la  Rible,  dans  l'Evanj^ile, 
si  simples,  si  véridiquement  historiques! 
D'ailleurs  les  \  édas  forment  beaucoup 
moins  un  corps  logique  et  bien  organisé 
de  doctrines  qui  se  lient  ,  s'enchaînent, 
se  déiluisent.  qu'ils  ne  sont  un  amas,  une 
collection  de  morceaux  d'hymnes,  de 
chants  ,  de  préceptes  divers  qui  le  plus 
souvent  n'ont  d'autres  rapports  que  d'a- 
voir été  rapprochés  entre  eux  par  le  col- 
lecteur, par  le  p  cda-Fyasa,  et  de  se  con- 
tredire formellement  quelquefois...  Loin 
d  être  un  ramassis  incohérent  et  souvent 
contradictoire  comme  le  Véda,  l'Evangile 
est  tout  d'une  pièce  et  part  tout  entier 
d'un  même  principe  et  d'un  même  point. 
11  est  aussi  tout  entier  du  même  temps, 
de  la  même  époque ,  du  même  siècle. 
Qui  en  pourrait  dire  autant  du  \  éda  ,  le- 
quel en  général  est  fort  ancien ,  mais 
dont  quelques  morceaux  sont  infiniment 
plus  anciens  que  les  autres.  Le  Véda  n'a 
pas  encore  été  considéré  ainsi;  mais  il 
n'est  pas  seulement  un  code  religieux, 
c'est  la  liabel,  c'est  l'immense  réper- 
toire, c'est  le  trésor  des  chartes  de  la 
pensée  mystique  et  de  la  rêverie  in- 
dienne, depuis  les  temps  primitifs  jus- 
qu'aux temps  modernes....  Puisque  telle 
est  l'incertitude  et  l'ignorance  chronolo- 
gique qui  planent  sur  la  collection  vé- 
dantine  tout  entière,  puisqu'on  croit 
même  qu'il  y  a  été  ajouté  bien  des  mor- 
ceaux depuis  la  collection  du  Vyasa.... 
Comment  peut-on  dire  qu'il  ne  s'y  trouve 
rien  qui  soit  emprunté  à  la  liible,  et 
même  à  l'Evangile?....  On  sait  d'ailleurs 
avec  quelle  prestesse  les  Brahmanes, 
malgré  leur  dédain  apparent ,  s'appro- 
prient les  idé.s  qui  leur  plaisent  ;  on 
sait  aussi  que  les  idées  évangéliques  leur 
ont  généralement  assez  plu,  et  qu'ils  se 
sont  même  efforcés  souvent  de  prouver 
aux     missionnaires    européens    quelles 


rentraient  absolument  dans  le  vrai  sens 
des  idées  védantines.  Mais  quand  les  In- 
diens s'emparent  d'une  idée,  ils  y  impri- 
ment si  bien  leur  cachet,  ils  la  chargent 
si  bien  de  couleurs  orientales,  ils  la  font 
si  bien  rentrer  dans  leurs  propres  idées 
à  force  de  la  plier  et  replier,  de  la  fon- 
dre et  de  la  refondre  dans  le  creuset  de 
leur  imagination  exubérante  ,  (ju'il  est 
bien  difficile  de  la  reconnaître  et  de  dire 
d'où  elle  vient  (I).  » 

On  peut  juger  par  celte  citation  ,  que 
j'ai  abrégée  à  regret,  du  genre  de  discus- 
sion toujours  ferme,  toujours  nourrie  de 
science  et  de  hautes  pensées  qui  est  ha- 
bituel à  M.  Daniélo.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment un  homme  d'observation  et  d'é- 
tude, c'est  un  écrivain  à  la  foi  vive,  aux 
sentimens  généreux,  et  dont  toutes  les 
inspirations  sont  nobles  et  vraies.  Main- 
tenant nous  terminerons  cet  article  en 
appuyant  surtout  sur  ce  fait  indi- 
qué par  M.  Daniélo,  que  le  petit  nom- 
bre d'idées  communes  entre  l'Évangile 
et  les  Yédas,  se  retrouve  dans  presque 
toutes  les  religions  connues.  Partout  à  la 
pensée  de  la  chute  de  l'homme  s'est 
jointe  celle  d'une  rédemption,  partout 
il  y  a  eu  des  prières  et  des  sacrifices  ;  les 
incarnations  ou  avatars  de  Vichnou  sont 
pour  la  plupart  aussi  différentes  de  celles 
que  nous  vénérons ,  que  celle-ci  l'est  des 
métamorphoses  de  Jupiter.  Mais  ce  qu'on 
rencontre  partout,  sans  qu'il  y  ait  pour 
cela  imitation  ni  plagiat,  c'est  le  senti- 
ment universel  du  besoin  que  nous  avons 
de  l'assistance  divine;  ce  sont  quelques 
notions  primitives  sur  la  divinité,  sur 
ses  attributs,  sur  la  nature  de  nos  rap- 
ports avec  elle,  sur  l'avenir  qui  nous  at- 
tend ;  notions  plus  ou  moins  défigurées 
par  les  passions  et  par  les  âges  ;  mais  qui 
subsistent  d'un  pôle  à  l'autre  comme 
d'impérisables  monumens  d'une  antique 
révélation. 

Eugène  de  la  Colrinerie. 


(l)  Histoire  et  Tableau  de  VUnivert^p.  180. 


DU  TRAVAIL  INTELLECTUEL  EN  FRANCE. 


223 


DU  TRAVAIL  INTELLECTUEL  EN  FRANCE, 

DEPUIS  1815  JUSQU'A  1837  (!)• 

PAR   AMÉDÉE  DUQUESNEL, 
Auteur  de  l'histoire  des  Lettres  avant  lo  Christianisme. 


M.  Amédée  Duquesnel ,  qui  nous  a 
donné  il  y  a  peu  d'années  les  deux  pre- 
miers volumes  de  son  cours  de  littéra- 
ture, Histoire  des  Lettres  a^ant  le  Chris- 
tianisme, vient  encore  d'offrir  à  tous  les 
liommes  de  pensée  un  nouvel  et  précieux 
ouvrage.  Nous  le  recommandons  aux  pè- 
res de  famille  qui  veulent  que  leurs  en- 
fans  ne  soient  pas  étrangers  au  mouve- 
ment qui  emporte  le  siècle ,  dont ,  à  notre 
avis,  on  médit  beaucoup  trop. 

Dans  la  Redite  européenne ,  ce  fut  nous 
qui  annonçâmes  le  premier  travail  de 
M.  Amédée  Duquesnel;  nous  le  fîmes 
avec  conscience,  et  nous  fûmes  heureux 
devoir  que  l'on  rendît  justice  à  nos  in- 
tentions. 

En  nous  élevant  dans  l'ordre  intellec- 
tuel,  nous  trouvons  trois  élémens  essen- 
tiels à  l'humanité  et  qui  correspondent 
aux  trois  facultés  de  l'âme  :  la  poésie,  la 
philosophie  et  la  politique;  les  artistes, 
les  savans  et  les  hommes  d'action.  Au- 
dessus  est  l'élément  purement  divin,  le 
dogme,  représenté  par  le  prêtre.  En 
s'idi'aLisantfX^  politique  arrive  à  la  phi- 
losophie, la  philosophie  à  la  poésie, 
puisque  concevoir  c'est  aimer,  et  qu'ai- 
mer c'est  chanter;  ttïl'm,  la  poésie  en  s'é- 
levanl  arrive  à  Dieu. 

Aussi  le  livre  de  M.  Amédée  Duques- 
nel, selon  la  conception  générale,  se  di- 
vise-t-il  en  quatre  parties  :  la  religion,  la 
philosophie,  la  littérature  et  la  poli- 
tique. 

Dans  ce  qu'il  a  dit  sur  les  hommes  et 
sur  les  choses,  nous  venons  d'abord  louer 
M.  Duquesnel  de  n'avoir  pas  cluMché 
Vin^cnicHX,  ainsi  que  l'on  est  trop  porté 
â  hî  f.iire  dans  notre  temps,  mais  d'avoir 
toujours  eu  pour  but  en  toute  matière  de 
chercher  la  simple  vérité,  c'est-fi-dire 
d'étudier  les  choses  dans  leurs  rajiporls 
réels  avec  ce  (jui  fait  la  vie  du  tout ,  avec 
l'unité  harmonieuse  des  ûlres. 


Nous  allons  suivre  M.  Amédée  Duques- 
nel dans  le  cours  de  son  ouvrage.  Ceci 
aura  sans  doute  l'air  d'une  nomenclature 
de  noms,  ce  sera  un  peu  comme  la  table 
d'un  livre,  mais  du  moins  ainsi  nous 
laisserons  entrevoir  quel  peut  être  l'inté- 
rêt de  ce  travail ,  qui  remue  tout  ce  qu'il 
y  a  de  grand  dans  notre  époque,  et  qui 
cependant  ne  laisse  aucune  amertume, 
aucun  découragement  dans  le  cœur, 
parce  qu'il  ne  laisse  point  de  doute  sur 
le  bel  avenir  que  la  Providence  nous 
prépare.  Certes,  il  faudra  encore  des 
luttes;  mais  ici,  comme  partout  où  la 
Providence  agit  d'une  manière  irrésis- 
tible, la  victoire  est  assurée  à  la  bonne 
cause,  au  progrès,  c'est-à-dire  au  triom- 
phe de  plus  en  plus  éclatant  de  la  loi 
chrétienne. 

Dans  la  partie  des  théoriciens  sociaux, 
nous  recommanderons  le  chapitre  sur 
M.  de  Ronald,  plein  de  force,  de  recti- 
tude et  de  liberté  de  penser.  Des  choses 
étudiées,  curieuses  et  éloquentes  sont 
dites  sur  les  travaux  des  saint-simouiens. 

Après  les  saint-sinioniens,  vient  l'our- 
rier,  qui  a  aussi  de  grandes  vues,  mais 
gâtées  par  des  opinions  fausses,  et  par- 
tant destructives  de  tout  ordre,  de  toute 
morale,  c'est-à-dire  de  toute  dignité  hu- 
maine. Fourrier  traite  un  point  bien  in- 
téressant parmi  les  besoins  de  notre 
époque,  dont  les  instincts  appellent  ({uel- 
que  chose  de  mieux  ,  et  de  pins  selon  la 
justice,  dans  l'organisme  social.  La  théo- 
rie de  l'organisation  de  l'industrie  est 
grande,  et  sans  doule  quelque  chose 
s'en  réalisera;  mais  cette  pensée  est  en- 
core toute  chrétienne,  car  dans  la  primi- 
tive Église  la  pratiqui*  de  la  société  n'é- 
tait guère  din\r(Mite.  Toutefois,  nous  ne 
pouvons  adnuUtrc  que  celte  vaste  com- 
munauté soit  selon  la  loi  de  Dieu  qu'(^n 
tant  qu'elh'  ne  |iort(^  atteinte  ni  à  la  la- 
nnlle  m  à  la  liberté  do  rhouimc,  c'cst-i- 


(I)  W.  Coqucljcrl ,  rue  Jacob  ,  40  ;  2  vol.  in-i>". 


\ts 


230 


nu  TRAVAIL  INTELLECTUFX  EN  FPxANCE. 


(lirc^  an  droit  i\c  proprit'tt',  choses  (jui 
pouvont  se  mobilier,  mais  qui  ne  tloivcut 
jamais  tomber  au  rang  des  choses  mor- 
tes, car  ce  sont  des  besoins  inhérens  à 
notre  nature.  L'erreur  radicale  du  fou- 
riérisme et  du  sainl-simonisme,  dit  l'au- 
t»'ur,  est  de  rej^arder  la  vie  actuelle 
comme  défiuilive,  de  vouloir  coniplcter 
ici  bas  les  destinées  de  bonheur  de  l'hu- 
manité. Ceci  retombe  dans  le  sensua- 
lisme, et  par  conséquent  est  anli-chré- 
tieu,  c'est-ii-din^faux.  Onne  peut  voir  ici 
aucune  puissance,  aucun  élément  de  du- 
rée; ce  n'est  pas  à  cette  idée  qu'appar- 
tient l'avenir  :  il  est  à  la  doctrine  (jui , 
en  respectant,  en  glorifiant  la  personne 
humaine,  ouvre  l'infini  devant  ses  pas. 
Ensuite  rauleur  examine  le  parti  répu- 
blicain français,  et  toujours  il  trouve 
que  l'époque  à  venir  ne  lui  peut  appar- 
tenir qu'à  la  condition  qu'il  se  fasse  reli- 
gieux, et  à  ce  propos  il  cite  l'opinion  de 
M.  Tocqueville,  sur  lequel  il  a  écrit  des 
pages  pleines  de  sens,  et  à  l'occasion 
très  éloquentes. 

Dans  les  théories  de  l'ordre  social  ac- 
tnel ,  représentées  par  les  brochures  de 
]MM.  Guizot,  Allez  et  de  Carné  ,  INI.  Amé- 
dée  Duqucsnel  ne  trouve  rien  qui  puisse 
faire  supposer  la  stabilité  et  la  durée; 
elles  n'ont  pour  elles  ni  l'approbation  de 
la  raison,  ni  celle  du  cœur.  Cependant 
elles  sont  en  progrès  sur  le  passé ,  en  ce 
sens  qu'elles  sont  un  acheminement  5 
l'exercice  du  pouvoir  politicjue,  mieux 
assimilé  à  ce  qui  se  passe  dans  la  cité  des 
intelligences.  jNous  reprocherons  à  M.Uu- 
quesncl  de  n'avoir  pas  parlé  plus  au  long 
de  VE.ssai  pliiiosophiquc  sur  L'clecLùon , 
par  M.  Alfred  Agnès.  Ce  livre,  inconnu 
du  public,  nous  parait,  eu  publicismc, 
le  plus  éminent  qui  ait  paru  depuis  lon- 
gues anrées. 

ÎSous  désignerons  encore  à  nos  lecteurs 
nn  chapitre  sur  l'éducation  française  au 
dix-iuîuvième  siècle,  (|ui  nous  a  semblé 
riche  en  connaissances  pratiques.  L'au- 
teur trouve  que  dans  l'éducation  actuelle 
deu\  choses,  parmi  beaucoup  d'autres, 
sont  à  reprendre  :  la  perle  du  temps  et 
le  manque  de  direction  utile.  Les  élèves 
de  nos  écoles  n'y  fondent  pas  assez  cer- 
t^iinement  leur  avenir:  en  sortant  de  là. 
il  en  est  bien  peu  qui  ne  se  disent  :  On 
aller?  et  bien  peu  encore  qui  ajoutent  : 


Où  il  vous  j)iaira ,  Scii;ncur.  Ct('\\6.v:\\o- 
nuMit,  les  pères  et  les  niaîtres  étudient 
trop  peu  les  aptitudes  qui  caractérisent 
la  vocation  de  l'enfant.  C'est  jiourquoi 
fauteur  veut  (ju'après  les  éluiles  littérai- 
res, qui  polissent  et  poétisent  l'esprit  et 
le  cœur,  l'élève  entre  dans  l'éducation 
piolessionnelle.  —  Après  vient  une  revue 
des  journaux  politiques,  spirituelle,  mais 
trop  peu  approfondie.  Puis  un  examen 
de  iM.  de  Chateaubriand  comme  publi- 
ciste,  etdu  Lafontaine des  pamphlétaires, 
l'aul  Courrier,  dont  M.  A.  Duquesnel 
loue  la  pureté  de  langage.  Auprès  de 
Paul-Louis,  se  pose  Béranger.  La  partie 
de  la  politique  se  termine  par  un  cha- 
pitre dramatique  sur  l'éloquence  de  la 
tribune,  où  tous  nos  orateurs  sont  exa- 
minés, d'où  on  rapporte  celle  conviction 
que  ]M.  Royer-Collard  est  avec  iMirabeau, 
mais  d'une  autre  manière,  le  plus  grand 
orateur  politique  de  la  France.  Ici , 
Î\L  Duquesnel  a  beaucoup  cité,  et  nous 
l'en  remercions;  car,  grâce  à  lui,  nous 
pouvons  sans  travail  apprécier  nos  gloi- 
res Iribunitiennes. 

La  partie  qui  traite  de  la  religion 
s'ouvre  par  deux  chapitres  sur  M.  de  La- 
mennais, où  il  nous  semble  jugé  avec 
tous  les  égards  que  l'on  doit  à  son  génie, 
et  avec  plus  de  recliludc  qu'on  ne  l'a  fait 
jusqu'ici.  -M.  de  Lamennais  est  ou  était 
le  tribun  de  l'Église. 

Peul-ctre  l'auteur  passe-l-il  un  peu  vile 
sur  les  écrits  de  M.  de  Maisire,  quoiqu'il 
manifeste  une  grande  admiration  pour 
l'auteur  des  Soirées  de  Sainl-Pclers- 
boiiry;.  Il  est  vrai  qu'avec  ses  caprices, 
Apres  et  élégans  tout  à  la  fois,  le  philo- 
sophe Ihéocralique  est  un  peu  difficile  à 
analyser:  mais  ce  qui  dislingue  M.  de 
Maislre,  à  notre  avis,  c'est  moins  la  pen- 
sée que  le  caractère  de  sa  p^irole.  INous 
exprimons  ce  mèuu^  regret  relalivemini. 
à  M.  ("fCrbel,  qui,  selon  nous,  est  un  dus 
esprits  les  plus  éminens  du  siècle  ,  et  qui 
n'a  d'autre  défaut  que  celui  de  ne  pas 
assez  produire.  L'auteur  du  Do^/nc  i^i'- 
lu'rulcur,  pour  cire  le  plus  profond  phi- 
losophe de  nos  jours,  n'aurait  besoin 
que  de  révéler  plus  du  trésor  d'idées  qu'il 
|)Ossède. 

La  troisième  parlie  de  fouvrage  de 
"\L  ;\.  Duquesnel  nous  eutrelient  de  phi- 
losophie. Lh  il   y  a  encore  progrès  :  le 


DU  TRAVAIL  INTELLECTUEL  EN  FRANCE. 


231 


siècle  a  commencé  par  le  sensualisme 
pour  arriver  an  spiritualisme  et  au  senti- 
ment religieux,  qui  dirige  les  hautes 
têtes  de  l'époque.  Où  est  aujourd'hui  le 
philosophe  qui  oserait  dire  :  «  L'homme, 
<  ce  sont  les  nerfs.  Dieu  est  une  pure 
i  idéalité;  il  n'est  rien  que  la  collection 
i  des  lois  qui  dirigent  la  nature.  >  Un 
seul  homme  a  eu  cette  audace  malheu- 
reuse, et  bien  que  sa  voix  fût  une  puis- 
sance ,  elle  est  tombée  comme  la  jave- 
line du  vieux  Priam  :  Sine  ictu. 

A  cette  philosophie  désolante  et  rui- 
neuse Dieu  suscite  de  terribles  adversai- 
res dans  MM.  de  Donald,  Chateaubriand 
et  de  Lamennais.  Les  catholiques  mon- 
traient Dieu  en  face  du  néant,  la  poésie 
en  face  du  naturalisme  mathématique. 
Dès  lors  la  partie  ne  fut  plus  égale  :  ils 
avaient  devers  eux  l'or,  l'encens  et  la 
myrrhe;  leurs  adversaires  n'avaient  que 
le  creuset  du  chimiste,  ou  le  scalpel  du 
chirurgien;  et  puis  encore  les  nôtres 
avaient  la  poésie  que  le  monde  ingrat  se- 
rait pai'fois  tenté  de  ne  compter  pour 
rien. 

M.  de  Lamennais  avait  poursuivi  d'une 
manière  peut-être  trop  absolue  la  raison 
individuelle,  qui,  à  proprement  parler, 
est  la  faculté  philosophique  de  l'homme, 
l'évidence  en   un  mot.  L'école   éclecti- 
que,   ayant  à  sa  tête  M.  Royer-Collard , 
s'éleva  contre  lui,  et  le  for(ja  à  uiodificr 
quelques  unes  des  expressions  de  sa  pen- 
sée. Il  fut  reconnu  qu'il  y  avait  une  évi- 
dence,    une    certitude     philosophique, 
mais  que  pourtant  cette  certitude  philo- 
sophique ne  pouvant  jamais  comprendre 
toute   la  vérité  qui  est  inlinie,  c'est-à- 
dire  en  rapport  avec  les  désirs,  et  non 
avec  la  nature  de  l'homme,  dès  lors  elle 
reste  toujours  incomplète  en  tant  qu'elle 
touche  au   mystère,    h    l'obligation    de 
croire  h  quelque  chose  d'antérieur,  d'où 
émane  et  où  prend  vie  la  vérité  qui  est 
soumise  à  l'investigation  philosophi((ue  ; 
il  fut  reconnu  que  la  vérité  pour  l'houinie 
est  ce  qui  constitue  les  lois  de  son  être 
dans  ses  rapports  avec  Dieu,   avec   ses 
semblables  et  avec  la  nature;  et  n'est-ce 
pas  lu  aussi  la  vérité  selon  la  déliniliou 
catholi(iue?  L'évidence  découvre,   pénè- 
tre dans  la  vérité  que  Dieu  nous  dislri- 
bue;  le  consentement  général  confirme, 
c'est  par  lui  seul  que  lu  vérité  person- 


nelle devient  vérité  humaine,  c'est-à-dire 
qu'elle  prend  rang  parmi  les  vérités  con- 
formes aux  lois  qui  régissent  le  monde. 
IM.  Duquesnel  a  écrit  de  belles  pages  sur 
M.  Cousin,  mais  le  traite  avec  trop  de 
ménagement.  Notre  collaborateur  s'ar- 
rête trop  peu  sur  M.  Damiron,  dont  le 
cours  de  philosophie  est  pourtant  une 
œuvre  bien  appréciable. 

Avec  la  quatrième  partie  nous  entrons 
dans  l'examen  du   travail   littéraire   de 
notre  époque.  Il  commence  par  la  poé- 
sie ,  ce  céleste  miel  pour  les  âmes  tendres 
et  plaintives  :  j/icllù  cœlestia  clona.  Dans 
l'article  sur  André  Chénier,  il  constate 
que  nous  devons  à  cette  mélodieuse  ap- 
parition de  poète,  au  milieu  du  sang  et 
des  ruines,  tout  une  rénovation  dans  la 
facture  du  vers  français  ;  André  est  dans 
l'ordre  des  temps  le  premier  maître  de 
l'école  de  la  liberté  dans  l'art.  Jusque  là 
encore  la  poésie  française  était  presque 
toute  grecque,  et  celle  de  Chénier.  plus 
encore  que  celle   de   toutes  nos  autres 
gloires;  3I.de  Chateaubriand  christianisa 
cette  enchanteresse   de  l'homme.   31.  A. 
Duquesnel  n'oublie  pas  Millevoye,  trop 
oublié  par  les   critiques  de    nos  jours, 
mais  que  toujours  nous  aimons,  nous, 
amans  de  la  poésie  véritable.  M.  de  Vigny 
parie  beaucoup   plus    qu'il    ne  chante  > 
c'est  plus  un  parfait  homme  du  monde 
qu'un  poète  dans  la  profonde  acception 
du  mot.  Enfin  nous  voilà  à  Lamartine  et 
à  Hugo,  qui  sont  examinés  très  au  long; 
hommes  qui  ont   trouvé  une  harmonie 
qui  leur  est  propre.  L'un  représente  et 
exprime  en  poésie  l'élément  mélodieux 
et  humanitaire;  l'autre,  l'élément  capri- 
cieux et  personnel.  Nous  ne  faisons  qu'in- 
diquer, et  en  vérité  ce  pas  de  course  nous 
esc  pénible;  nous  voyons  tant  de  beautés 
au   bord  de  notie  sentier  rapide,    et   il 
faut  passer  et  il  faut  finir. 

Nous  voici  à  la  revue  des  poêles  d'une 
stature  moins  haute,  entre  lesquels  il  faut 
distinguer  Turquety,  le  plus  catholiciue 
de  tous,  Sainte-Beuve,  Rarbier,  Des- 
chaïups,  Hriseux,  et  tant  d'autres  que 
nous  nommons  en  notre  cœur,  car  la  plu- 
part sont  nos  amis  et  nos  compatrio- 
tes. Dans  le  chapitre  des  romans,  on  ne 
peut  passer  sous  silence  feloquenlt^  al- 
locution adressée  à  cet  éclatant  écrivain 
qui  se  nomme  G.  Sand.  Knlre  celle  mul- 


212 


AllCIIÊOLOlillv  —  PROMENADE  EN  RHETAONE. 


liliuie  de  romans  ,  ipii  se  pressent  coninip 
les  épis  dans  un  champ  de  blé,  il  en  csl 
ciiieiijiKvs  uns  qui  ont  nos  amours.  Or,  ce 
sont  souvent   les   moins    visités   par   les 
lecteurs,  pour  lesquels  tous  nos  faiseurs 
poussent   leur   rude   et   triste    beso^'ne. 
l\ous  allons  au  coin   })eu   hanté  (f)oct's 
corner)^  et    nous    prenons   f  oluj)li' ^  les 
Lettres  d'un  voyageur,  Linné ,  Riche  et 
puu%<re,t\.  quelques  autres  où  élincellent 
bien  des  j^rains  de  poudre  d'or  ;  tout  cela 
est  parfumé  de  poésie,  et  voilà  pourquoi 
les  palais  grossiers  ne  les  goûtent  pas,  et 
voilà  pourquoi  cela  nous  plaît.  En  cette 
partie  de  notre    littérature  actuelle,  la 
démoralisation   de   l'art    est   plus   frap- 
pante que   partout  ailleurs.  Si  l'espace 
nous  était  donné,  nous  parlerions  lon- 
guement du  chapitre  des  critiques  et  des 
liistoriens ,   trop   abrégé   dans  quelques 
parties,  mais  dans  lequel  on  lira  avec  in- 
lérC't  ce  qui  a  rapport  à  M.  (iuizot. 

Donc,  pour  nous  résumer,  dans  son 
beau  et  consciencieux  ouvrage,  M.  A. 
Duquesnel  cherche  partout  à  découvrir 
et  en  même  temps  à  liûter  l'alliance  de 
l'élément  humain  et  de  l'élément  divin, 
des  faits  avec  les  idées,  de  la  réalité  pra- 
tique  avec  la   réalité   idéale   éternelle. 


C'est  là  qu'il  faut  aller  chercher  l'unité 
de  son  livre,  (|u'un  journal  a  assez  légè- 
rement accusé  de  manquer  d'unité;  tau- 
dis que,  multiple  dans  sa  forme,  il  est 
véritablement  plus  un  dans  sa  pensée  que 
tous  les  travaux  de  critiquiî  dont  notre 
siocle  s'honore  à  bon  droit.  C'est  avec 
d'autres  qualités,  ce  qui,  parmi  les  criti- 
ques de  l'époijue,  caractérise  M.  Du- 
quesnel. 

Ouant  au  style,  au  langage,  dans  cette 
nouvelle  production  de  notre  collabora- 
teur, on  retrouve  avec  plus  de  maturité 
tout  ce  qui ,  sous  ce  rapport ,  a  fait  priser 
si  hautement  V Histoire  des  Lettres  :  élé- 
gance, clarté,  sobriété  de  poésie,  et  à 
l'occasion  une  éloquence  forte  et  gra- 
cieuse. Ici,  nous  voudrions  beaucoup  ci- 
ter; mais  nous  voyons  avec  peine  que 
l'espace  nous  manque.  Ce  que  nous  re- 
proclions  surtout  à  M.  Duquesnel,  c'est 
ce  que  l'on  reproche  à  peu  d'écrivains  de 
nos  jours,  c'est  sa  brièveté;  nous  aime- 
lions  à  entendre  plus  long-temps  cette 
parole  qui  ne  ruine  rien  :  elle  modiiie, 
elle  appelle  le  progrès;  elle  continue  le 
passé,  accepte  le  présent  et  prépare 
l'avenir. 

H.  MORVONN\IS. 


ARCHÉOLOGIE.  —  PKOMH\AJ)E  EN  BIIETAGXE. 


I.  —  Vitré.  —  Le  chaieau  des  Uocliers.  —  Madame 
de  S«;vignc. 

Nons  approchions  de  la  Rrelagne  et  il 
nous  était  facile  de  nous  en  apercevoir  à 
l'aspect  du  paysage  qui  nous  environnait. 
Le  terrain  qui  devenait  de  plus  en  plus 
ondulé  se  couvrait  tout  autour  de  nous 
d(^  haies,  de  fossés,  de  talus  surmontés 
de  buissons  épais  et  d'une  iniinité  de  ces 
petits  arbres  élagués  que  dans  l'ouest  on 
appelle  etnousses.  Chaque  prairie  avait 
son  rideau  de  châtaigniers  ou  de  chCnes, 
chaque  champ  sa  guirlande  de  brous- 
sailles. Sur  la  croupe  des  coteaux  voisins 
on  voyait  ces  clôtures  nombreuses  s'é- 
tendre comme  un  réseau  à  larges  mail- 
les, et  plus  loin,  s(;  massant  par  l'effet 
dr  la  perspective,  cette  abondante  végé- 
tation se  résumait  en  un  immense  océan 


de  verdure  qui  allait  se  perdre  bleuAtre 
à  l'horizon.  De  temps  à  autre  quelque 
chemin  creux  recouvert  d'une  voûte  de 
feuillage  venait  se  montrer  conuue  à  la 
dérobée  le  long  de  la  route,  et  le  regard 
se  perdait  dans  l'ombre  de  son  berceau. 
Parfois  on  en  voyait  sortir,  étrangement 
velu  d'une  peau  de  chèvre  à  longs  poils  , 
quekjue  paysan  à  (jui  ce  costume  donnait 
pies(|ue  l'air  d'une  bcle  fauve  et  qui  sem- 
blait ne  s'aventurer  (lu'avec  défiance  sur 
la  grande  route. 

INous  roulions  depuis  ((uelques  heures 
emportés  rapidement  par  quatre  petits 
chevaux  du  p^iys  qui  descendait^nt  les 
côtes  au  grand  trot  et  les  remontaient  au 
galop,  lorsque  les  toits  rouilles  de  qu(;l- 
(jues  maisons  nous  annoncèrent  une  ville 
bretonne.  C'était  yi.tré.  Aous  y  enlrAmes 


ARCHÉOLOGIE. 

par  une  porte  étroite,  basse,  noire,  res- 
semblant au  guichet  d'une  prison  féo- 
dale. 

Vitré  nous  parut  en  tous  points  digne 
de  servir  de  préface  à  la  plus  antique  et 
la  plus  reculée  de  nos  provinces.  Victor 
Hugo  la  cite  quelque  part  comme  la  ville 
de  France  la  plus  homogènement  gothi- 
que qu'il  connaisse,  et  en  effet  on  y 
trouve  à  plaisir  vieux  porches  enfumés 
et  tours  à  ceintures  noires,  pignons  dé- 
coupés et  pointus,  donjons,  douves  et 
remparts ,  et  surtout  quantité  de  ces 
maisons  à  encorbellement  qui  forment 
des  rues  tellement  obscures  et  tellement 
étroites  que  l'on  craint  de  s'y  engager  de 
peur  d'être  pris  entre  deux  murs  sans 
pouvoir  plus  ni  avancer  ni  reculer. 

Le  château  de  Vitré  préside  dignement 
à  cet  ensemble.  C'est  une  masse  impo- 
sante, du  quatorzième  ou  quinzième  siè- 
cle ,  aux  mâchicoulis  trefflés,  où  les  tours 
se  dressent  sur  les  tours  et  qui  dut  gail- 
lardement résister  jadis  aux  efforts  du 
duc  de  Mercœur  (1). 

Malheureusement  le  temps  lui  a  fait 
rude  guerre  et  les  hommes  ne  l'ont  guère 
plus  ménagé.  Je  le  trouvai,  quand  j'y 
entrai ,  livré  aux  pioches  et  aux  pelles 
d'une  armée  de  maçons  qui  s'escrimaient 
sur  les  vieux  murs  et  les  bouleversaient 
d'une  tout  autre  manière  que  n'avaient 
jamais  pu  le  faire  les  canons  des  ligueurs. 
C'était  un  architecte  cette  fois  qui  com- 
mandait le  siège,  car  il  s'agissait  de  faire 
du  château  une  maison  de  détention. 

Sans  doute  on  ne  peut  pas  exiger  que 
ceux  de  nos  anciens  monumens  dont  la 
destination  primitive  se  trouve  aujour- 
d'hui sans  objet,  restent  tous  privés  de 
destination  actuelle  et  soient  soutenus 
gratuitement  comme  de  respectables  in- 
valides dont  on  récompense  les  services 
passés  sans  plus  rien  leur  demander  pour 
l'avenir.  Les  ressources  des  coinmunes 
et  de  l'état  ne  suffiraient  malheureuse- 
ment pas  à  l'entretien  de  ce  vaste  et  no- 
ble musée  de  pierre  qui  couvrait  toute 


(i)  Le  «lue  de  Mercœur  qui  viulait,  pondant  les 
troubles  de  la  liiîue,  faire  valoir  sur  la  Brela^;no  des 
droits  qu'il  prétendait  tenir  do  sa  femme  ,  (llio  du 
duc  do  rentbièvre,  étant  tenu  assiéj^er  Vitro  en 
loOB,  les  liabitans  se  défendirent  avec  Uol  d'avan- 
lage  qu'il  l'ut  fyrcé  do  lover  lo  siéije. 


PROMENADE  EN  BRETAGNE.         233 

la  France.  Mais  ,  du  moins,  en  utilisant 
nos  vieux  donjons  nationaux  ne  peut-on 
obtenir  qu'on  ne  les  mutile  pas? 

Quelle  nécessité,  par  exemple,  de  com- 
bler ces  fossés  du  château  de  Vitré  qui 
en  ajoutant  toute  leur  profondeur  à  la 
hauteur  des  murailles  en  laissaient  voir 
la  puissante  élévation?  Ces  fossés  n'é- 
taient-ils pas  de  l'histoire?  Et  en  quoi 
pouvaient-ils  nuire  à  la  sûreté  de  la  pri- 
son? 

Et  puis,  sur  ce  beau  rempart  à  guérites 
de  pierre  et  à  nids  d'hirondelles,  du  haut 
duquel  les  habitans  de  Vitré  aimaient  à 
venir  contempler,  comme  à  vol  d'oiseau, 
les  charmantes  sinuosités  de  leurs  val- 
lées, fallait-il  absolument  y  construire  ce 
grand  vilain  mur  qui  voile  pour  jamais 
ce  frais  panorama? 

Et  cette  large  et  belle  tour  du  coin  qui 
se  présentait  si  noblement ,  recouverte 
d'un  magnifique  lierre  presque  aussi  an- 
cien qu'elle,  était-il  indispensable  de  la 
dépouiller  de  ce  vieux  manteau  qui  lui 
allait  si  bien?  —  Nue  maintenant  et  hon- 
teuse, recouverte  seulement  d'une  couche 
ignoble  de  badigeon  blanc,  elle  rappelle 
les  criminels  qu'on  menait  au  supplice 
en  chemise  et  la  corde  au  cou. 

Parmi  les  débris  épars,  sous  les  décom- 
bres et  les  immondices  entassés  pèle- 
mèle  ,  je  pus  distinguer  encore  un  frag- 
ment d'architecture  rom^/ze^  respectable 
arcade  en  plein  ceintre  ayant  sans  doute 
appartenu  à  quelque  construction  du 
dixième  ou  onzième  siècle  et  présentant 
dans  toute  sa  pureté  primitive  le  symé- 
trique appareil  de  pierres  de  deu\  cou- 
leurs (ici  granit  gris  et  schiste  noir)  qui 
signale  l'époque  antérieure  h  celle  iiu'on 
est  convenu  d'appeler  iio(Iii<jue. 

Puis,  un  peu  plus  loin,  une  délicieuse 
petite  tribune  de  la  renaissance ,  d'un 
travail  exquis  et  plein  de  délicatesse,  res- 
tait suspendue  au-dessus  de  la  place  qui 
fut  probablement  autrefois  la  chapelle. 
Du  haut  de  cette  tribune,  dit-on,  les 
seigneurs  de  la  rrémoille.  possesseurs 
long-temps  de  ce  châloau,  venaient  en- 
tendre roflice  du  culte  réformé  auquel 
ils  appartenaient,  (^n  y  lit  encore  cette 
devise  :  l'omit  (cnchnis  .v/nvo  litccni  , 
i  Après  les  ténèbres  j'attends  la  iiuuiè- 
re....»  A  quand  la  lumière? 

Vitré,  comme  toutes  les  villes  fortes  du 


234 


AUCIIÉOLOGIE.  —  PhOMliNADt:  EJN  HUETAGM':. 


moyen  Age,  se  compose  de  deux  parties  : 
la  cite  où  l'on  se  réfuj^iait  priulcinmenl 
dcTiit^ro  de  bous  remparts  qwanil  on  ciiu- 
gnait  les  ehances  de  la  guerre  ;  cL  le 
faubourg  qui  s'étendait  avec  un  peu  plus 
de  confiance  dans  la  campagne,  quilh^  à 
itre  pillé  et  saccagé  de  temps  à  autre. 
L'église  de  la  cité,  JNotre-Dame,  assez 
insignifiante  du  reste,  offre  nnc  particu- 
larité qui  mérite  d'être  nolét^  :  c'est  une 
])etite  chaire  golliique,en  pierre  ciselée, 
accolée  extéiieuremenl  au  ilanc  de  l'é- 
glise, et  d'où  l'on  venait  prêcher  le  peu- 
ple assenililé  en  plein  air  sur  le  parvis. 
Il  y  a  là  l'indication  d'un  usage  entière- 
ment perdu  depuis  long-temps  et  dont 
ailleurs  on  ne  trouve  guère  de  traces. 

Dans  l'église  du  faubourg,  qui  parait 
dater  du  (juinzièmc  siècle,  je  remarquai 
une  assez  belle  tombe  de  grès  (celle  du 
chanoine  de  Grandmesnil),  qui  a  con- 
servé les  couleurs  dont  elle  était  peinte 
autrefois.  On  sait  qu'au  moyen  ûgc  et 
jusqu'à  la  renaissance  on  revctissait  d'a- 
zur et  de  pourpre  et  on  rehaussait  d'or 
non  seulement  les  statues,  mais  les  por- 
tails et  les  décorations  intérieures  des 
églises,  ce  qui,  en  les  mettant  en  har- 
monie avec  les  vitraux,  devait  produire 
des  effets  d'une  grande  richesse. 

Kn  circulant  dans  les  rues  de  la  ville 
nous  retrouvâmes  pendus  à  la  porte  des 
bourreliers,  à  côté  des  bAls  et  des  har- 
nais pour  les  chevaux ,  grand  nombre  de 
ces  peaux  de  biques  que  les  gens  de  ce 
pays  aiment  à  porter,  tous  les  poils  en 
dehors,  à  la  manière  des  sauvages.  Ce  ne 
sont  après  tout  que  des  espèces  de  juiUots 
on  ne  peut  plus  imperméables,  qui  les 
couvrent  entièrement  de  la  tête  à  la  moi- 
tié des  cuisses  et  les  garantissent  fort 
commodément  de  la  neige  en  hiver  et  de 
la  pluie  en  été. 

Les  vieux  Gaulois  aussi,  rapporte  Cé- 
sar, étaient  vêtus  du  sayon  de  peau  de 
chèvre.  H  est  vrai  (pie  pendant  leur  long 
asservissement  sous  la  domination  ro- 
maine beaucoup  d'entre  eux,  (!l  surtout 
les  peuplades  méridionales,avaient  adop- 
té ,  avec  les  mœurs  du  vainqueur,  les 
modes  efléiMinc'es  et  appris  à  se  liler  d«; 
souples  tuniques  de  line  laine  :  mais  l'his- 
toire rapporte  aussi  que  ,  honteux  de 
s'assujétir  à  des  modes  qui  n'avaierit  pas 
été  cellçs  Uc  kurs  pciC">j  ks  auUuî  liabi- 


tnns  de  l'Armorique  continuèrent  obsti- 
nément à  se  vêtir  de  peaux  de  bêtes  fau- 
ves, et,  comuH;  l'on  voit  ,  leur  persévé- 
rance a  traversé  quinze  siècles  sans 
broncher.  —  Aujourd'hui  cet  usage  est 
eru'ore  tellement  r(^pandu  dans  ces  pro- 
vinces qu'il  n'est  pas  rare  de  voir  les  gens 
aisés  même  se  couvrir  à  la  chasse  et  en 
voyage  de  peaux  de  loups  et  d'ours,  et  en 
sortant  d(;  \  itré  je  ne  fus  pas  peu  surpris 
de  rencontrer  un  magnifique  lion  à  la 
crinière  lloltante  qui  trottait  à  cheval  de 
la  manière  la  plus  fantastique.  On  me  dit 
que  c'était  un  bon  médecin  des  environs 
qui  faisait  son  inoffensive  tournée. 
J'avais  pour  ciceroni,  dans  Vitré,  deux 

jeunes  habitans  de  la  ville  ,  MM.  de  L 

remplis  d'une  si  aimable  érudition  et 
d'une  obligeance  si  cordiale  que  je  ne 
puis  m'empêcher  d'en  noter  en  passant 
ragréal)le  souvenir.  Au-dessus  des  an- 
ciens fossés  de  la  ville,  ils  me  firent  re- 
marquer une  maison  grise  au  grand  toit 
d'ardoise ,  accompagnée  d'une  vieille 
tour. 

Cette  tour,  c'est  la  tour  de  Sévigné  ;  ce 
logis,  celui  où  descendait  l'aimable  mar- 
quise quand  elle  venait  voir  à  \itré  ma- 
dame de  Chaulnes  et  messieurs  des  États, 
et  rire  un  peu  de  ce  prochain  de  Breta- 
gne qu'elle  trouvait  si  plaisant  surtout 
quand  il  avait  diné  ;  mais  qu'elle  aimait 
cependant  lorsqu'elle  écrivait  à  sa  fille 
la  provençale  :  <  J'aime  nos  Bretons  ;  ils 
<  sentent  un  peu  le  vin  ;  mais  votre  fleur 
i  d'orange  ne  cache  pas  de  si  bons 
c  cœurs.  » 

Le  château  qu'elle  habitait, ce  célèbre 
chùLcau  des  Rochers  d'où  elle  datait  ses 
lettres,  n'est  qu'à  une  lieue  de  \  itré.  On 
nous  amena  des  chevaux  et  nous  voilà 
|)arli  pour  les  Uochers. 

Le  nom  donné  à  cette  habitation  n'est 
en  vérité  pas  démenti  par  les  chemins 
(jui  y  conduisent  :  nous  les  trouvAraes 
rocailleux  plus  qu'on  ne  peut  l'imaginerj 
mais ,  ni  mes  compagnons  de  voyage, 
ni  les  petits  poneys  bretons  qu'ils  mon- 
laient  n'avaient  l'air  d'y  prendre  garde 
le  moins  du  inonde,  psous  trottions  in- 
différemment il  travers  tout  ce  qui  se 
présentait  et  volions  comme  par  enchan- 
tement par  dessus  tles  trous  et  des  quar- 
tiiîfs  de  roches  dont  la  vue  seule  eût  fait 
licmir  les  purs-sang  du  bois  de  Boulo- 


ARCHÉOLOGIE.  -  PROMENADE  EN  BRETAGNE. 


23.: 


gne.  Nous  gagnâmes  ainsi  une  petite 
chaussée  qui  date  du  temps  où  madame 
de  Sévigné  écrivait  :  «  Les  chemins  de 
€   Yilré  ici  sont  devenus  si  impraticables 

<  qu'on  les  fait  raccommoder  par  ordre 

<  du  roi  et  de  M.  de  Chauhies  :  les  bour- 
€  biers  sont  enfoncés  ,  les  hauts  et  bas 
(  plus  hauts  et  bas  que  jamais.  Tous  les 

<  paysans  de  la  baronnie y  seront  lundi.) 
A  coup  sûr  les  paysans  de  la  baronnie 

n'y  sont  pas  retournés  depuis  :  les  énor- 
mes pavés  ne  tiennent  plus  ensemble; 
c'est  une  sorle  de  barricade  continuelle. 
Nous  n'en  continuâmes  pas  moins  notre 
allure  légère,  de  sorte  qu'en  un  rien  de 
temps  nous  arrivâmes  comme  un  tourbil- 
lon devant  la  grille  du  château  de  ma- 
dame de  Sévigné. 

Ce  château,  bien  qu'il  soit  habité,  en- 
tretenu et  recrépi  de  temps  en  temps, 
parait  ne  pas  avoir  trop  changé  de  phy- 
sionomie depuis  quelques  cents  ans.  Il 
est  formé  de  la  réunion  irrégulière  et 
incorrecte  de  constructions  de  plusieurs 
époques  liées  entre  elles  par  des  tourel- 
les, et  sans  être  ni  grand  ni  imposant ,  il 
a  tout  ce  qu'il  faut  pour  bien  répondre 
aux  souvenirs  qu'il  rappelle. 

Avec  quel  intérêt  plein  de  charme 
nous  le  visitâmes  !  Comme  nous  interro- 
gions ces  vieux  murs  ,  ce  grand  escalier, 
cette  chambre  où  l'on  conserve  son  por- 
trait, ainsi  qu'un  vaste  lit  de  satin  brodé 
aux  Indes,  d'or,  d'argent  et  de  soie  de 
plusieurs  couleurs,  et  ce  cabinet  où  elle 
se  retirait  souvent  pour  écrire,  où  elle 
aimait  à  se  renfermer  en  la  compagnie 
de  saint  Augustin,  qu'elle  lisait  en  latin  : 
de  Nicole,  de  Pascal,  de  ces  MM.  de 
Port-Royal ,  et  où  venait  la  surprendre 
en  riant  la  gouvernante  de  Bretagne  , 
suivie  de  ce  fou  de  l'omenars  ,  suivi  de 
la  Murinette-beauté. 

Nous  parcourûmes  aussi  cette  grande 
cour  d'honneur  où  arrivaient  un  beau 
malin  tous  les  états  do  Bretagne  «  dans 
«  quatre  carrosses  à  six  chevaux ,  avec 
(  cinquante  gaides  à  cheval:  cette  cha- 
pelle que  lui  bâtissait  son  abbé,  le  bien 
bon,  car  tout  est  toujours  bon  autour  des 
personnes  aim.il>los  et  bonnes.  Ces  jir- 
dins  enhn  ,  ce  Mail  ,  c?s  bois  dont  elle 
parie  si  souvent  avec  une  véritable  affec- 
tion .  où  file  aimait  à  se  promener  toute 
ôciilt  en  icic  àuw,  comme  disait  Ton- 


quedec,  et  où  elle  allait  rcver  un  peu  à 
bieuj  à  sa  pro^idejicey  posséder  son  âifiCj 
songer  à  son  a^'cnir 

Le  jardin,  le  :Mail,  les  bois  sont  comme 
à  l'époque  où  elle  en  recherchait  la  douce 
solitude.  Il  y  a  des  avenues  de  chênes  à 
perte  de  vue ,  formant  des  voûtes  de  ver- 
dure où  ne  pénètrent  pas  les  rayons  du 
soleil.  Le  parterre  est  toujours  bordé 
d'une  infinité  de  tout  petits  tilleuls,  ali- 
''nés  et  taillés,  et  surmontés  de  dômes  de 
verdure  parfaitement  ronds  .  comme  au 
temps  où  Pilais  élevait  ces  chers  petits 
arbres  avec  une  probité  admirable.  Ou 
montre  même  un  vieil  oranger  qui  date, 
assure-t-on  ,  de  celle  époque,  et  dont, 
bien  entendu,  je  cueillis  avec  attendris- 
sement une  feuille. 

Le  jardinier  actuel  des  Rochers  est 
lui-même  un  bel  esprit,  qui  nous  parut 
tenir  un  peu  des  Jodelet  et  des  3lasca- 
rille  d'autrefois.  En  nous  faisant  remar- 
quer, entre  autres  curiosités  du  Mail,  un 
écho  qui  n'est  point  entendu  de  la  per- 
sonne qui  parle  ,  mais  bien  de  celle  pla- 
cée k  quelque  distance  .  il  nous  dit  agréa- 
blement :  Cet  écho,  vous  le  voyez,  res- 
(  semble  â  plus  d'une  capricieuse  jeune 

<  femme  :  il  ne  répond  pas  à  celui  qui 

<  lui  parle ,  et  s'en  va  chercher  celui  qui 
:  ne  lui  dit  rien.  » 

En  revenant  des  Rochers ,  nous  nous 
entretînmes  long-temps  de  madame  de 
Sévigné  .  non  pas  de  son  esprit  et  de  son 
style,  ce  serait  aujourd'hui  le  plus  insup- 
portable lieu  commun,  mais  de  quelque 
chose  qu'on  a  moins  étudié  chez  elle  : 
c'est  la  belle  âme  qui  se  trouvait  sous 
cette  parure  si  brillante,  mais  bien  un 
peu  légère  ,  du  siècle  de  Louis  XIV  : 
c'est ,  par  exemple  ,  le  courage  de  son 
dévoûment  pour  son  ami  malheureux 
qu'avait  foudroyé  le  demi-dieu  de  Ver- 
sailles, et  en  même  temps  la  pureté  et  la 
dignité  de  sa  conduite  au  milieu  de  cette 
cour  aux  nicrurs  faciles ,  où  ,  si  jeune  et 
si  belle ,  elle  put  aller  toujours  la  tête 
haute. 

Elle  avait  en  elle  l'arôme  qui  empêche 
la  fleur  de  se  corrompre,  et  l'on  s'aper- 
çoit en  li<înut  se;  lettres  des  l\oc!îers  que 
riiilhuMicc  du  train  de  vie»  de  \  ersailles 
et  de  la  frivolité  du  grand  monde  faî- 
sjient  bien  vite  place,  quand  elle  reve- 
nait dans  SCS  bois ,  à  une  scusibililé  lou- 


2.10 


IX  COMTK  DE  VAUFEL1I>. 


clianlf.  A  Jiih' philosophie  calme  et  tout»; 
ohrrliemif,  .1  une  loi  iiaive  et  respec- 
liieuse,  piLcibC  lI  rt^^iilière ,  bien  (liflV- 


reiite  des  relifjiosile^s  vai^ues  cl  sans  ré- 
sultat (le  notre  époijue. 

K.  Di;  CONDÉ. 


LE  CDMÏE  DE  VARl  ELIL, 

ou  LES  COMUAIS  DE  LA  FOI  l)A>;s  L'ADVEUSITÊ,  PAR  M.  DEXAUVILLEZ; 

Rue  (les  Maçons-Sorbonne,  à  Paris,  ô. 


Voici  véritablement  un  roman  intime 
et  moraL  El  je  ne  sais  pas  pourquoi  je 
J'appelle  roni.i?i ,  ear  je  sais  (jue  ce  n'est 
point  une  fable,  mais  la  iidêle  histoire 
d'un  homme  honn(.*te  et  malheureux , 
d'une  âme  tendre  et  incessamment  d»1- 
cliin'e  par  la  perte  et  de  sa  fortune  et  de 
ses  plus  chères  affections.  En  effet,  le 
héros  de  ce  livre  perd  tout,  hors  la  foi. 
Celle-ci,  malgré  les  atteintes  de  l'esprit 
mauvais  qui  le  poursuit,  il  la  conserve 
opiniAtrément  comme  la  seule  et  der- 
nière ressource  ,  comme  l'ancre  de  misé- 
ricorde ou  la  planche  dans  le  naufraj^e. 

Ce  livre  a  de  l'intérêt  ;  il  palpite.  On 
voit  bien  qiie  ce  n'est  point  la  delà  fiction, 
et  Ton  sent  presque  à  chaque  phrase  le 
trait  poi^'uanl  de  la  vérité. 

Oui ,  c'est  ainsi  que  Ton  est,  c'est  ainsi 
que  l'on  souffre  lorsqu'on  a  tout  perdu 
et  qu'on  espère  encore. 

On  pourrait  appeler  ce  livre  le  livre 
de  la  j)atiiiîce  et  de  la  rési^^nation ,  et 
son  liéros  le  modèle  de  la  constance  et 
du  courage.  Un  tel  ouvrage  sera  utile; 
il  consolera  la  douleur,  et  il  aidera  la 
vertu  ijui  combat. 

Et  nous  le  recommandons  d'autant  plus 
volontiers,  que,  tout  électrique  qu'il  soit, 
il  est,  comme  nous  Lavons  dit,  ujoral  ; 
il  est  même  édifiant  et  pieux  :  il  \ous  re- 
mue ,  il  vous  contriste,  il  vous  arrache 
des  larmes  :  mais  il  vous  éloigne  du  vice 
et  vous  porte  à  la  vertu  ;  il  vous  inspire 
du  courage  et  vous  an')rend  à  souffrir  en 
chrétien. 

On  ne  s'en  étonnera  point ,  quand  on 
se  rappellera  que  l'auLeur  de  cet  ou- 
vrage est  M.  d'Exauvillez.  iM.  d'Exauvillez 
a  fait  se^  preuves  coiuuie  écrivain  pieux  : 
c'('>.t  peut-être  niriiu^  l'un  de  nos  écri- 
vains les  plus  goûtés,  lus  plus  connus  et 


les  plus  populaires  à  cet  égard  ,  non  pas 
à  Paris  ni  dans  ses  journaux ,  il  est  vrai , 
car  il  n'en  a  pas  eu  besoin  pour  arriver 
au  succès  et  pour  bien  vendre  ses  ou- 
vrages. Son  JJoJi  Cure  s'est  vendu  à  40,000 
exemplaires  ,  et  aucune  feuille  publique 
n'en  a  parlé. 

Puisqu'il  en  a  été  ainsi  de  ce  petit 
livre  ,  nous  prédisons  de  plus  beaux  des- 
tins aux  Combats  de  la  Foi  que  nous 
annonçons  aujourd'hui  ;  car  cet  ouvrage, 
s'il  est  plus  cher,  est  aussi  plus  impor- 
tant que  celui  du  Bon  Cure  ,  et  l'intérêt, 
le  style  en  sont  bien.  Les  Combats  sont 
ce  que  M.  d'Exauvillez  a  fait  de  mieux, 
et  il  a  fait  de  bonnes  choses.  Ce  livre 
sera  recommandé  par  la  vieillesse  à  la 
jeunesse,  cl  par  la  jeunesse  elle  même  aux 
autres  Ages,  comme  un  éloquent  plai- 
doyer, comme  une  belle  leçon  en  laveur 
de  la  religion,  du  courage  chrétien  et  de 
l'espérance  dans  l'infortune.  On  avouera 
qu'un  tel  livre  n'est  pas  inutile  de  nos 
jours,  et  qu'il  vient  môme  fort  U  propos, 
t  Puisse-t-il  ,  s'écrie  son  religieux  au- 
teur, puisse -l- il  verser  quelque  baume 
sur  des  blessures  dont  j'apprécie  mieux 
que  personne  les  cuisantes  douleurs  ! 
S'il  en  cicatrisait  une  seule  au  cœur  d'un 
père  aussi  malheureux  que  moi,  ah  !  je 
serais  bien  payé  de  mon  travail  ;  car  je 
lui  aurais  rendu  plus  que  la  vie,  je  lui 
aurais  rendu  le  repos  de  l'Ame  ,  et  la 
différence  est  grande  ,  je  puis  le  certi- 
fier ! > 

Mais  quel  est  donc  ce  livre  ,  et  que 
contient- il  ?  Voici  : 

l'ar  suite  d'événemens  malheureux,  le 
comte  de  \arfeuil  réduit  à  la  dernière 
misère  ,  et  se  rendant  à  pied  au  village 
ou  son  lilsest  mdlade,  tombe  de  faiblesse 
eu  priant  dans  une  cgU^c  de  Saumur.  Lue 


LE  COMTE  DE  VARFEUIL. 


237 


dame  charitable  de  l'endroit,  madame 
Dampierre,  le  fait  secourir  et  transpor- 
ter ciiez  elle  ,  où  elle  le  fait  soigner  par 
un  médecinconfidentde  toutes  ses  bonnes 
œuvres.  Le  nom  du  comte  que  la  chari- 
table dame  a  lu  sur  son  passe-port  qu'il 
avait  laissé  tomber  au  moment  de  sa  dé- 
faillance, lui  a  appris  qu'elle  venait  de 
trouver  en  lui  un  homme  qu'elle  cherche 
depuis  long  -  temps  ,  et  avec  qui  elle  a 
un  compte  important  à  régler.  Aussi  re- 
commande-t-elle  au  médecin  de  se  mettre 
entièrement  aux  ordres  du  comte  souf- 
frant, et  de  ne  rien  négliger  pour  le 
satisfaire ,  le  guérir  et  le  rendre  à  la 
vie. 

Voyant  sonmalade  revenir  à  lui-môme, 
et  sachant  qu'il  voyage  pour  aller  voir 
son  fils  malade  lui-même  ,  il  lui  propose 
de  se  rendre  auprès  de  lui  ,  alin  qu'il 
puisse  lui  donner  ses  soins  paternels.  Le 
comte  n'ayant  de  quoi  payer  ni  son  mé- 
decin, ni  sa  route,  refuse  d'abord.  Pressé 
par  le  médecin,  il  hésite  ;  on  s'explique, 
et  à  la  suite  des  explications,  ils  partent 
tous  deux  en  chaise  de  poste. 

Arrivé  au  but  de  son  voyage,  le  comte 
trouve  son  fils  entrant  en  convalescence, 
et  apprend  les  soins  que  lui  a  rendus 
une  jeune  fille  qui  travaillait  dans  l'au- 
berge. 

On  juge  bien  quelle  doit  être  l'entrevue 
du  père  et  du  fils  :  ce  sont  de  violens 
embrassemens ,  et  les  prescriptions  du 
médecin  ne  peuvent  rien  contre  leur 
joie  de  se  retrouver  vivans. 

Mais  celte  joie  trop  vive  est  fatale  au 
jeune  homme.  Amédée  retombe  sur  son 
lit  pi  us  faible  et  plus  agonisant  que  jamais. 
Son  père  non  moins  souffrant  pleure  ma  in- 
tenant à  ses  côtés.  ()ne  de  regrets  pour 
un  peu  de  joie,  dit-il  douloureusement! 
Mon  Dieu  !  telle  sera  donc  toujours  ma 
triste  destinée  ! 

On  transporte  le  jeune  malade  chez  le 
curé  ;  mais  la  convalescence  ne  revient 
pas  :  il  a  presque  tout  perdu  de  la  vie, 
hors  la  mémoire.  Dans  son  sommeil  il 
parle  de  Rose,  et  dans  le  jour  il  dit  à 
son  père  tous  les  services  qu'elle  lui  a 
rendus.  <  Je  les  connais,  lui  dit  son 
père,  et  j'en  suis  recounaissanl. 

—  Oh  mon  père  !  il  est  impossible  qu'on 
vous  ait  dit  tout  ce  que  je  lui  dois  ;  c'est 
à  peine  si  luoi-mèmo  je  le  sais  encore. 


Sans  elle ,  mon  père  ,  il  y  a  long  -  temps 
que  vous  n'auriez  plus  de  fils. 

—  Une  telle  déclaration  me  la  rend  bien 
chère,  mon  enfant:  aussi,  sois  certain 
qu'elle  n'aura  point  à  regretter  l'intérêt 
qu'elle  t'a  témoigné. 

—  Jamais  nous  ne  pourrons,  mon  père, 
les  reconnaître  autant  qu'elle  le  mérite. 
Savez-vous  que  sous  plus  d'un  rapport 
elle  a  été  mon  bon  ange?  On  vous  a  dit 
une  partie  des  soins  qu'elle  m'a  donnés; 
mais  en  même  temps  qu'elle  veillait  assi- 
dûment à  soulager  mes  souffrances  cor- 
porelles ,  elle  n'oubliait  pas  mes  besoins 
spirituels  ;  c'est  elle  qui  a  fait  venir  mon- 
sieur le  curé,  et  m'a  fait  recevoir  les  der- 
niers sacremens.  Et  lorsque  la  maladie 
me  laissait  un  peu  de  repos,  au  lieu  d'en 
profiter  pour  elle-même,  assise  au  che- 
vet de  mon  lit,  elle  m'édifiait  par  quelque 
lecture  pieuse  et  intéressante,  qui  faisait 
une  utile  diversion  à  mes  douleurs,  et 
qui  souvent  m'inspirait  le  courage  et  la 
résignation  dont  j'avais  besoin  pour  les 
supporter.  > 

Le  malade  s'anime  en  parlant  ainsi  et 
en  voyant  son  père.  Le  docteur  s'en  aper- 
çoit, et  invite  le  comte  à  sortir  de  la 
chambre  de  son  hls.  Le  pauvre  père 
obéit;  il  va  se  promener  seul  déjà  dans  le 
jardin  du  curé.  Là  il  pense  à  sa  vie ,  réca- 
pitule ses  malheurs,  et  se  demande,  pres- 
que au  désespoir,  s'ils  ne  finiront  donc  pas 
bientôt!  Won,  sans  doute,  et  je  perdrai 
mon  fils,  car  je  crains  trop  de  le  perdre. 
Le  pire,  c'est  constamment  ce  qui  m'est 
arrivé  ;  désormais  je  m'attends  h  tout ,  et 
sans  fortune,  je  me  vois  également  sans 
fils,  sans  consolation,  sans  appui  de 
vieillesse. 

M.us  au  milieu  de  cette  désolation  du 
comte,  ces  mots  du  docteur  viennent 
frapper  ses  oreilles  :  Consolez-vous, 
Monsieur,  vous  êtes  plus  près  que  vous 
ne  pensez  de  changer  de  position  et  d  a- 
voir  de  quoi  témoigner  votre  reconnais- 
sance à  ceux  qui  vous  auront  servi.  Mais 
le  docteur  n'en  dit  pas  davantage;  il 
laisse  le  comte  dans  le  trouble  et  la  con- 
fusion de  mille  pens»*es  qui  l'agitent,  et 
repart  pour  Snuinur,  où  le  rappellent  les 
affaires  de  son  art.  Lu  autre  médecin,  un 
médecin  plus  doux ,  la  dévouée  Rose  est  à 
son  tour  rappelée  près  du  malade,  el  i 
son  arrivée  les  symptômes  lAchcux  dis- 


23S 


LE  COMTE  UE  YAIIFEUIL. 


paraissent,  cl  la  convalescence  d'Aniédée 
marche  à  i^^antls  pas. 

A  cette  vue,  le  comte  ne  se  possède 
plus;  il  s'exalte  dans  sa  joie,  et  l'auteur 
se  eonipKiît  ici  à  décrire  le  bonheur  (jue 
nous  donne  la  convalescence  d'un  ma- 
lade chéri.  «Quand  toules  les  craintes 
ont  ciiiUi  cessé,  nous  dit-il,  (|uand  la 
mort  menaçante  a  paru  enlin  abandon- 
ner sa  proie,  comme  nous  saluons  avec 
ravissement  les  progrès  d'une  convales- 
cence toujours  lente  pour  nos  vœux  im- 
patiens! comme  nous  les  remarquons 
avec  enthousiasme!  avec  quel  transport 
délirant  nous  les  si^^ialons  à  tout  ce  qui 
nous  entoure!  Oh!  c'est  alors  que  cha- 
cune de  ses  paroles  est  pour  nous  un 
bien  inestimable,  c'est  alors  que  dans  les 
effusions  d'une  tendresse  réciproque 
nous  donnons  et  nous  recevons  tout  à  la 
fois  le  bonheur  le  plus  grand  qu'il  soit 
permis  à  riiomme  d'éprouver  ici-bas; 
nous  en  jouissons  sans  crainte,  pleine- 
ment, entièrement^  notre  Ame  sur- 
abonde de  joie,  elle  naj:;e  au  milieu  d'un 
océan  des  plus  pures  félicités.  Richesses, 
plaisirs,  honneurs,  gloire  du  monde, 
non,  vos  plus  grandes  douceurs  n'ont 
rien  qui  approche  de  ces  ineffables  vo- 
luptés. Tels  étaient  les  transports  du  père 
à  la  vue  de  son  fils  renaissant.  » 

Le  docteur  revient,  et  le  curé  insiste 
pour  que  Rose  soit  éloignée;  ensuite  il 
apprend  au  comte  que  ces  deux  jeunes 
gens  s'aiment.  Le  comte,  reconnaissant 
des  services  de  Rose,  consent  à  leur 
union.  Tour  lui  éviter  des  regrets  relati- 
vement à  ce  parti  pour  son  lils,  le  doc- 
leur  apprend  enlin  positivement  au 
comte  (ju'une  partie  de  son  ancienne  for- 
tune lui  est  rendue.  Le  comte  ne  change 
point  d'intention  pour  cela,  et  il  persiste 
dans  son  consentement  à  l'union  de  son 
iiis  et  de  Rose. 

Rose,  éloignée  momentanément  du  lit 
d'Amédée,  et  ignorant  ce  qui  se  prépar<î 
en  sa  faveur,  souffre  beaucoup,  et  se  sent 
même  prise  d'un  accès  de  lièvre.  D'autre 
part ,  son  absence  cause  de  vives  inquié- 
tudes au  ]eiine  malade,  (jui  la  ci  oit  ma- 
lade aus5>i  et  (jui  pense  (ju'on  lui  cache  son 
«langer.  Les  inquiétudes  d'Amédée  com- 
pliquent sa  maladie.  La  cloche  du  village 
sonnait  alors  une  agonie  ;  Auiédée  -ï'inia- 
giuti  (iUQ  c'est  ccUtt  do  Ro^c  et  qu'où  lui 


portait  les  derniers  sacremens.  Tout  ce 
qu'on  put  faire  pour  le  détromper  fut 
i  nu  II  le. 

Le  jeune  homme  sentant  son  état  de- 
mande lui-même  au  prêtre  les  derniers 
sacremens.  n  i)ue  la  religion  est  belle! 
s'écrie  l'auteur  à  ce  sujet,  alors  que  dé- 
ployant toutes  les  richesses  de  son  divin 
auteur  elle  vient  s'asseoir  au  lit  du  ma- 
lade, et  là  sur  les  confins  de  la  vie  et  de 
la  mort,  à  ce  moment  suprême,  (jui  va 
terminer  tout  ce  qui  passe,  el  commen- 
cer tout  ce  qui  ne  passera  jamais ,  elle  lui 
montre  son  Dieu  lui-même  qui  vient  le 
chercher  pour  l'introduire  dans  le  séjour 
ineffable  de  sa  gloire  céleste.  O  mort!  où 
est  ton  aiguillon?  La  croix  t'a  vaincue; 
armé  de  ce  signe  puissant,  le  chrétien  se 
rit  de  tes  menaces,  il  salue  ton  appro- 
che, il  l)énit  tes  rigueurs.  La  terre  fuit, 
le  monde  s'écroule,  le  vide  se  fait  autour 
de  nous,  tout  nous  quitte,  tout  nous 
abandonne;  mais  voici  le  ciel  qui  se  dé- 
couvre, le  ciel  avec  toutes  ses  pompes, 
avec  toutes  ses  jouissances  sans  lin 
comme  sans  bornes,  qui  s'avance  pour  le 
remplacer.  Heureux  échange!  puisse  ta 
bienfaisante  pensée  consoler  mes  der- 
niers momens  comme  elle  consola  ceux 
du  pieux  Amédée.  » 

Le  malade  soulagé  par  ces  pieuses  cé- 
rémonies ,  et  le  comte  ranimé  par  la  pro- 
messe du  docteur  relativement  à  sa  for- 
tune, il  s'en  suit  entre  eux  un  entretien 
des  plus  toucbans.  Ce  sont  mille  plans  et 
projets  d'avenir.  Mais  le  mieux  ne  fut  pas 
long,  et  le  malade  retomba,  il  mourut 
enfin.  Rien  ne  reste  plus  au  comte  en  ce 
monde,  et  le  voilà  seul,  en  effet,  comme 
il  l'avait  prévu.  Rose  seule  lui  reste,  il 
adoptera  Rose;  n'ayant  pu  en  faire  sa 
bru,  il  en  fera  sa  fille,  et  essaiera  de  vi- 
vre encore  une  seconde  fois  d'illusion. 
Cependant  il  sait  son  avenir  désormais, 
et  il  le  dit  à  l'enfant  qu'il  adopte,  et  qui 
le  comble  de  caresses  et  de  soins,  l.lle  es- 
père, elle  croit  adoucir  par  là  les  cha- 
grins de  son  père  et  le  rendre  au  bon- 
heur ;  mais  le  comte  la  détrompe. 

I  Vois-lu,  mon  enfant,  lui  dit-il,  je 
veux  l'en  prévenir  d  avance,  toutes  tes 
attentions  et  tous  les  soins  ne  pourront 
jamais  rien  contre  cette  douleur.  ^les 
larmes  cesseront  de  couler,  je  le  crois; 
m  ai  b  mou  couur  leslcra  toujours  brisé; 


car  quelque  chose  que  je  fasse,  en  quel- 
que endroit  que  j'aille,  tout  me  le  rap- 
pelle. Si  je  rencontre  des  jeunes  gens  de 
son  âge ,  je  me  dis  aussitôt  :  Leurs  parens 
sont  bien  heureux!  puissent-ils  les  con- 
server !  Si  j'ouvre  un  livre,  je  pense  à 
son  amour  de  l'étude  ;  si  je  me  promène, 
je  le  cherche  en  vain  à  mes  côtés ,  etc.  » 

Rose  et  son  père  vont  prier  souvent  sur 
la  tombe  d'Amédée,  et  à  force  d'y  aller 
ils  trouvent  qu'il  serait  bon  d'y  reposer 
aussi  ;  et ,  à  l'exemple  des  trois  tentes  sur 
la  montagne,  ils  y  font  préparer  trois 
tombeaux. 

Quelle  que  soit  sa  douleur,  on  ne  peut 
pas  y  être  toujours;  la  vie  et  les  affaires 
sont  encore  là.  Force  est  donc  au  mal- 
heureux comte  d'essuyer  ses  larmes 
comme  il  peut,  de  quitter  le  tombeau  de 
son  fils,  et  de  partir  pour  Saumur.  Les 
soins  de  sa  fille  l'entourent  et  l'accompa- 
gnent toujours ,  mais  toujours  aussi  l'ac- 
compagne sa  douleur.  <  Je  te  remercie  de 
les  soins,  mon  enfant,  lui  dit-il;  je  les 
vois  et  j'y  suis  sensible,  mais  je  n'ai  pas 
la  force  de  triompher  de  mes  regrets. 
Yois-tu  ces  roues  qui  tournent  si  rapide- 
ment ?  Eh  bien ,  chaque  tour  qu'elles  font 
en  m'éloignaftt  de  mon  lilsest  une  pointe 
nouvelle  qu'elles  enfoncent  dans  mon 
cœur.  » 

A  Saumur,  le  désolé  comte  revoit  Ma- 
dame de  Dampierre.  Elle  lui  parle  de 
son  avenir  de  fortune  dans  le  même  sens 
que  le  docteur,  qui  n'en  avait  parlé  que 
d'après  elle.  «Le  malheur  est  timide,  re- 
prend le  comte,  et  après  tant  de  mal- 
heurs je  ne  crois  plus  au  bonheur.  » 

«IN'importe,  comte,  lui  dit-elle,  il 
faut  toujours  espérer,  même  contre  l'es- 
pérance, c'est  la  dernière  ressource  des 
malheureux  ici-bas,  c'est  le  dernier  bien 
de  ceux  qui  n'en  ont  plus  d'autre.  Au 
lieu  d'assombrir  notre  présent  des  noires 
prévisions  d'un  avenir  funeste,  pourquoi 
ne  pas  l'embellir  au  contraire  des  rian- 
tes couleurs  dont  il  est  permis  de  le  pa- 
rer? J'ai  connu  un  homme  longtemps 
victime  de  l'adversité,  qui  semblait 
prendre  plaisir  à  se  multiplier  sous  tou- 
tes les  formes  pour  le  pouvoir  frapper 
en  plus  d'endroits  h  la  fois;  et  comme  je 
m'étonnais  de  son  courage,  il  me  repon- 
dit ;  Quand  j'ai  fait ,  sans  en  rien  négli- 
ger, cg  qui  m'est  possible  pour  ccarlcr  le 


LE  COMTE  DE  VARFEUIL.  239 

mal  que  je  prévoyais,  ou  pour  assurer  le 
bien  que  je  désirais,  alors  je  me  plais  à 
espérer  le  succès  de  mes  soins,  et  si  je 
souffre  dans  le  présent,  je  jouis  dans 
l'avenir;  il  y  a  presque  compensa- 
tion, i 

Madame  de  Dampierre  avait  ses  raisons 
de  parler  ainsi;  elle  savait  que  le  comte 
allait  recouvrer  sa  fortune,  puisque  c'é- 
tait elle-même  qui  allait  la  lui  rendre. 
La  chose  a  lieu  par-devant  notaire,  et  le 
comte  s'évanouit  en  se  voyant  riche.  Il 
avait  pensé  à  son  lils  ,  et  s'était  souvenu 
qu'il  n'en  désirait  que  la  moitié  pour  se 
retirer  à  la  campagne  ,  et  y  vivre  heureux 
et  content.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  comte 
remercie  Dieu ,  et  s'attache  à  justifier  de 
son  mieux  les  voies  de  la  Providence. 
Tout  ce  passage  est  bon  à  lire  pour  ceux 
qui  doutent.  Isous  savons  déjà  que  plu- 
sieurs lecteurs,  et  surtout  plusieurs  ec- 
clésiastiques, en  ont  été  frappés. 

Après  la  défense  de  la  Providence  vient 
la  définition  de  la  prière  :  elle  est  saine, 
orthodoxe,  affectueuse,  et  ne  pourra 
qu'être  utile.  En  effet,  c'est  comme  cela 
qu'il  faut  être  devant  Dieu,  c'est  comme 
cela  qu'il  faut  prier. 

Brisé  par  la  vie,  bien  que  consolé  par 
la  religion ,  le  comte  dit  adieu  aux  villes, 
et  va  habiter  la  campagne.  De  là,  il  écrit 
son  histoire  au  curé  son  ami. 

i  Figurez-vous,  lui  dit-il,  un  homme 
égaré  dans  une  vaste  forêt,  loin  de  tout 
sentier  battu;  il  s'avance  écartant  des 
mains  les  branches  qui  gênent  son  pas- 
sage. Déjà  il  a  fait  ainsi  un  long  cheniin  j 
ses  forces  commencent  à  s'épuiser,  et 
rien  ne  lui  indique  encore  sa  prochaine 
délivrance.  11  ranime  son  courage  cepen- 
dant ;  il  avance,  avance  toujours:  mais 
plus  il  pénètre  dans  celte  enceinte  in- 
connue ,  plus  le  passage  devient  difficile. 
Hienlôt,  ses  pieds,  ses  bras,  ses  mains, 
tout  son  corps,  ruissellent  de  sueur  et  de 
sang.  En  vain  veut-il  faire  de  nouveaux 
efforts,  la  natiirtM'puisée  Ir.ihit  son  cou- 
rage ;  le  voilà  (pii  chancelle ,  {|ui  tombe , 
et  il  n'y  a  plus  <[ue  la  mort  à  invoquer 
pour  abréger  ses  souffrances,  lorsqu'un 
voyageur,  plus  heureux  que  lui,  le  ih'- 
couvre,  et  remportant  sur  ses  épaules, 
h;  dépose  dans  un  lieu  de  sûreté,  où  les 
soins  que  lui  prodiguent  les  Ames  chari- 
tables qui  Phabilcut  rOussisscnl  à  le  rap- 


210 


LE  COMTi:  1)K  VARFEUIL. 


peler  i^  la  vie.  I',li  bien  !  CCI  liomnicéf^arr, 
c'est  moi,  etc.  > 

Le  comte  coiitiiuie  h  (it^rouler  sa  triste 
liistoiie.  Aucun  malheur  ii  y  maïKjne,  en 
effet,  et  i'iiilbrlunc  est  au  comble,  et 
sous  tant  d'autres  douleurs,  un  nouveau 
sujet  de  douleurs  commence  5  poindre 
encore.  En  effet,  le  comte  est  riche;  il  a 
des  amis,  ses  amis  le  consolent.  Mais  sa 
consolation  la  plus  douce,  l'enfant  de 
son  adoption,  sa  lille  chérie,  l\ose  en  un 
mot,  n'a  point  une  santé  aussi  bonne  que 
son  cœur;  déjà  même  elle  donne  des 
symptômes  alarmans.  Accoutumé  au 
malheur,  le  comte  s'en  inquiète.  Le  curé 
son  ami  le  rassure j  mais  il  craint  tou- 
joi:rs,  et  il  a  raison  de  craindre,  car  sa 
iille  est  frappée  au  cœur.  En  effet ,  elle  ne 
TÏvra  pas  long-temps,  et  elle  le  laissera 
encore  seul  une  fois  dans  ce  monde.  Rose 
était  poitrinaire. 

Le  ver  rongeur  qui  se  cachait  au  sein 
de  cette  belle  fleur  développe  de  jour  en 
jour  ses  ravages,  llose,  dévorée,  suc- 
combe, et  celui  dont  elle  devait  fermer 
les  yeux  a  la  triste  obligation  de  fermer 
les  siens.  C'était  le  troisième  enfant  et  la 
seconde  fille  que  le  comte  perdait.  La 
mort  de  celle-ci  lui  rappelle  les  deux 
autres,  et  ce  souvenir  lui  fournit  les  dé- 
tails attachans  que  l'on  va  lire. 

t  Au  temps  de  mon  premier  bonheur, 
nous  dit-il,  mon  séjour  à  la  campagne 
m'avait  laissé  le  loisir  de  m'occuper  du 
commencement  de  l'éducation  de  mon 
fils;  j'y  avais  été  son  seul  maître.  Mais 
après  le  désastre  qui  m'en  fit  sortir,  et 
lorsqu'il  commençait  à  avoir  besoin  de 
leçons  plus  sérieuses,  qui  demandaient 
des  maîtres  spéciaux  ,  je  fus  obligé  de  re- 
noncer à  ces  fonctions,  et  de  lui  procu- 
rer i»  prix  d'argent  ce  que  je  ne  pouvais 
plus  lui  donner  par  moi-mOme. 

«  J'avais  espéré  que  dans  une  circon- 
stance semblable,  d'où  dépendait  tout 
l'avenir  de  mon  lils  ,  ses  parens  n'hésite- 
raient pas  de  venir  à  mon  secours,  et  ce 
(pii  se  passe  journellement  dans  mille 
autres  familles,  môme  beaucoup  moins 
riches,  ne  m'avait  permis  de  concevoir 
aucun  doute  h  ce  sujet.  Il  n'en  fut  pas 
ainsi  cependant;  et  pour  assurer  à  Amé- 
dée  une  éducation  cpii  put  ne  pas  le  faire 
décheoir  dans  le  monde  du  rang  pour 
lequel  il  était  iié,  je  lus  forcé  d'augmen- 


ter encore  la  somme  des  sncriliccs  aux- 
(juels  j'étais  déjà  condamné. 

t  Ce  fut  alors  quiî  ce  cher  enfant  nous 
donna  cette  preuve  de  dévouement  que 
je  veux  vous  citer. 

«  Peu  soucieux  des  jeux  de  son  Age,  et 
beaucoup  plus  désireux  de  nous  éviter 
pour  sa  sœur  la  répétition  des  dépenses 
qu'il  nous  voyait  faire  pour  lui,  il  s'éta- 
blit son  instituteur;  et  à  peine  rentré 
chaque  jour  de  ses  classes,  il  lui  rendait 
toutes  les  leçons  qu'il  y  avait  reçues  lui- 
môme.  Figurez-vous  un  maître  de  douze 
ans  et  un  élève  de  dix ,  prenant  tous  deux 
au  sérieux,  l'un  son  autorité,  l'autre  le 
devoir  de  la  soumission  :  celui-là  encou- 
rageant par  un  compliment,  punissant 
par  un  reproche,  récompensant  par  une 
caresse  ;  celle-ci,  triste  ou  joyeuse,  selon 
les  paroles  de  blAme  ou  de  louange  de 
son  maître  improvisé;  tous  deux  entre- 
mêlant leurs  études  des  plus  aimables 
propos,  se  félicitant  mutuellement,  et 
quittant  quelquefois  subitement  leur  tra- 
vail pour  venir  se  jeter  dans  nos  bras,  et 
nous  dire  combien  ils  étaient  satisfaits 
l'un  de  l'autre;  voilà  le  spectacle,  etc.  > 

Le  comte  continue  son  histoire;  il  la 
termine  par  la  mort  de  Rose,  et  brisé 
enfin,  las  de  souffrir,  il  meurt,  lui,  de 
la  douleur  de  cette  mort,  La  catastrophe 
est  tragique  et  rapide,  et  quelques  per- 
sonnes l'ont  blAmée  ;  elles  auraient  voulu 
que  la  religion  ,  qui  avait  toujours  sou- 
tenu le  comte,  le  soutînt  encore  dans 
celte  dernière  épreuve.  IVous  sommes 
tout-à-fait  de  ce  sentiment,  et  nous  sou'i- 
mes  fAchés  que  M.  d'Exauvillez  n'ait  pas 
trouvé  dans  son  cœur  et  dans  son  esprit 
les  motifs  religieux  qui  consolent  dans 
les  positions  les  plus  désespérées  de  la 
vie.  11  y  a  dans  ses  plaintes,  que  nous  al- 
lons transcrire,  un  découragement  qui 
n'est  pas  chrétien. 

«  ()in  petit,  en  effet,  toujours  combat- 
tre, nous  dit  l'auteur,  et  ne  jamais  rece- 
voir de  blessures?  Celles  du  comte  sont 
nombreuses;  plusieurs  saignent  encore, 
et  celte  dernière  qui  les  rouvre  toutes  le 
trouve  enfin  sans  force  et  sans  courage 
désormais  pour  lui  résister.  Comme  cet 
arbre  séculaire  qui,  long-temps  lrjpj>é 
par  la  hache  du  bûcheron  ,  a  long-temps 
aussi  résisté  à  ses  coups  ;  si  la  hache  ce- 
pendant coiitiiiue  bou  office  de  deslruc- 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


241 


leur,  vous  le  voyez  abaissant  peu  à  peu 
sa  noble  tête,  et  un  dernier  coup  sur- 
vient qui  l'abat  et  le  renverse.  Ainsi,  du 
comte,  Ilose  sans  doute  mérite  tous  les 
sentimens  qu'il  lui  a  voués  :  elle  était  la 
bien-aimée  de  son  fils:  elle  l'a  entouré 
lui-même  des  soins  les  plus  tendres 
et  les  plus  affectueux:  elle  est  digne 
de  tout  son  amour  et  de  tous  ses  regrets. 
Mais  ce  n'est  pas  sur  elle  seule  qu'il 
pleure  :  il  a  tout  perdu.  ? 

^'on.onn'a  pas  tout  perdu  quand  la 
religion  reste  encore  :  on  a  tout  gagné 
alors,  devrions-nous  dire,  si  nous  avions 
une  vraie  foi.  Voilà  ce  roman.  On  y 
pourrait  désirer  plus  de  vie,  plus  de  sou- 
plesse, plus  d'élégance:  mais  la  douleur 
abat  l'Ame  et  se  soucie  peu  de  parure.  Ce 
ne  sont  pas  les  draperies  mondaines,  c'est 
le  saule  pleureur  des  vallées  qui  va  le 
mieux  sur  un  cercueil.  Le  premier  devoir 
d'un  écrivain,  c'est  d'être  vrai  ;  M.  d'Exau- 
villez  l'a  été.  Nous  lui  passons  le  reste 


pour  celte  fois  ;  mais  qu'il  s'en  souvienne, 
nous  serons  pi  us  exigeans  h  l'avenir.  Il  est 
bon  de  travailler  vite;  mais  il  faut  réflé- 
chir, il  faut  tourner  le  style,  il  faut  tra- 
vailler son  travail. et  il  ne  faut  pas  laisser 
sa  plume  métallique  aller  au  hasard  et  si 
vite  qu'elle  peut  sur  un  papier  qu'elle 
laisse  froid  et  vide.  Loin  de  nous  de  faire 
entendre  que  M.  d'Exauvillez  écrive 
ainsi  :  il  est  trop  consciencieux;  mais 
nous  disons  en  général  qu'il  ne  fau»^^  pas 
écrire  ainsi.  Loin  d'écrire  ce  volume 
pour  écrire  un  volume ,  il  est  même  visi- 
ble que  M,  d'Exauvillez  ne  l'a  écrit  que 
pour  soulager  son  cœur;  et  c'est  ainsi 
que  se  font  les  bons  livres.  Il  faut  que  les 
livres  de  science  sortent  de  la  tête,  et  les 
livres  de  sentiment  des  entrailles:  mais 
il  ne  faut  point  pour  cela  négliger  le 
style .  qui  n'est ,  il  est  vrai ,  que  le  second 
devoir,  mais  qui  est  cependant  la  pre- 
mière recommandation  d'un  auteur. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


LES    PETITS    POÈMES    GRECS,    Orphée,   Hé- 

SIODF  ,     PiNDARE  ,   TUKOCaiTK  ,     Syî^ÉSICS  ,    CtC , 

iratluits  par  E,  Falconnet,  Dignan,  Perrault  May- 
naud  ^  Grégoire  et  CoUnmbct  ^  etc.,  publiés  par 
M.  Falconskt,  pour  faire  partie  du  Pantfuun 
Littéraire  sous  la  direction  de  M.  Aimé  ilar- 
tin{l]. 

Le  panthéisme  est  assurément  le  plus  grand  péril 
philosophique  de  noire  époque.  Des  écoles  téné- 
breuses d'AUemagno,  il  est  descendu  dans  les  salons 
dorés  de  la  société  rrançaiï.e.  Il  s'empare  des  es- 
prits ,  il  domine  ces  conversations  orgueilleusement 
bienveillantes  où  Ton  \ante  tour  à  tour  la  charité 
catholique,  la  liberté  protestante,  la  simplicité  pa- 
iriarchale  de  l'isLmisme  ,  la  majesté  du  pa^janisme 
indien  :  l'éloge  alleruaiif  de  toutes  les  doctrines 
dispensant  d'en  professer  aucune.  11  pénétre  aussi 
dans  les  mœurs  sous  la  forme  d'un  opiimisme  offi- 
cieux qui  jusiilie  les  forfaits  politiques  par  des  théo- 
ries ou  dis  nécessités,  pour  qui  les  crimes  ne  sont 
que  des  malheurs,  et  qui  menace  d'effacer  les  peines 
dans  le  li\re  de  la  loi,  la  notion  du  mal  dant  le^ 
consciences.  Mais  son  action  s'exerce  plus  puissante 

(I)  AuBUslcDesrez,rueNeuve-desPolil5-Champs, 
n»  iSO. 


encore  sur  la  lilléralure  contemporaine  :  tonte  pas- 
sion est  absoute,  pourvu  qu'elle  soit  dramatique; 
tout  amour  devient  sacré ,  fùt-il  même  adultère  : 
l'idée  de  Dieu  s'évanouit  devant  la  mensongère  apo- 
théose de  la  nature  et  de  l'humanité.  Et  n'est-ce  pas 
lui ,  le  panthéisme ,  le  vieux  serpent  sous  une  forme 
nouvelle  ,  qui  fascine  les  aigles  du  génie  et  les  at- 
tire dans  l'abîme  ,  qui  naguère  encore  fit  tomber 
l'ange,  et  mit  des  paroles  de  blasphème  sur  les  lè- 
vres du  Croyant. ^  Aussi  ne  nous  étotlueron^-nous 
point  de  retrouver  sa  trace  dans  an  monument  mo- 
derne élevé  par  des  mains  danl  plusieurs  ne  forent 
pas  irréprochables  :  le  Panthéon  Littéraire.  La  se 
voient  confondus  au  milieu  des  mêmes  honneurs 
Lucien  avec  Platon  ,  Brantùme  et  Joinville.  Rabelais 
cl  saint  François  de  ï>ales  ,  Voluire  avec  Bossuet , 
Gibbon  avec  Lingard.  Le  volume  de  cette  collection 
qui  a  élé  remis  a  notre  critique  n'est  malheureuse- 
ment pas  à  l'abri  tlu  même  reproche.  Plusieurs  com- 
positions s'y  renr onlrenl,  échappées  au  délire  impur 
de  la  muse  idolâtre ,  et  qu'une  plume  religieuse  ne 
davaii  pas  traduire.  Car  la  traduction,  c'est  la  popula. 
rite  ,  et  il  y  a  imprudence  au  moins  à  populariser  la 
connaissance  des  désordres  qui  souillaient  les  Cî™- 
nases  d'Athènes  cl  les  thermes  de  Rome.  La  science 
austère  a  seule  le  triste  droit  de  sonder  les  m)  stères 
d'iofamic  :  luaii  la  «citQCC  >urilablc  n'a  pju  besoin 


243 


BULLETINS  ninLTOC.RAPHIQUFS. 


d'interprf^tes;  la  lanf^ac  (rnomi>ro  cl  de  Démosllu^ne 
uo  loi  eti  p»i  ùiranifiTC  ,  ri  s^il  y  rosle  quelque  oli- 
iicurilë.  qui  dune  sérail  a^st-z  iutpie  pour  se  plaiiulre 
do  lOusiT^tT  l'iuoii'  un  doulo  .>ur  le  dr;;ni  de  coi- 
ruplioii  où  le  genre  liuiuain  poul  descendre  .'  —  Du 
resio,  00  torl,  (|ui  coiuprumel  lo  succès  du  recueil 
des  l'KTiTS  l'OÈMKS  tiUECS,  en  Pexcluanl  dos  biblio- 
llioquos  d'éducjition  ,  nous  soinblo  devoir  s'iiupuler 
bioii  n»oin>  à  IN'dileur  chargé  de  l\)urnir  quelques 
nialériaux  cl  de  classer  les  autres  ,qu';!t  la  direclion 
Ijéoérale  ,  luaîlresse  responsable  d<'  ses  choix. 

Apjès  avoir  rempli  le  devoir  de  sêvorilo  (|u''iin- 
posail  à  noire  ccn!>ure  la  coDliaucc  dos  lecteurs  cu- 
iholiques,  nous  no  saurions  sans  injustice  taire  lo 
mérite  de  ce  bel  ouvra^je,  dont  le  seul  défaut  est 
d'être  trop  complet.  On  y  trouve  renfermés  sous 
d'étroites  dunensions,  éclairés  par  une  série  de  ver- 
sions élégantes  et  d'exactes  notices,  devenus  par 
conséquent  accessibles  à  tout  le  monde  ,  ces  poètes 
•i  ijrands  par  leurs  noms,  si  peu  connus  par  leurs 
écrit»  :  Hésiode  ,  l'indare,  Tyrtéc,  Selon,  Théocrite, 
Callimaciuo,  Coluthus  ,  Musée,  Apollonius,  Oppien  , 
Syncsius.  C'est-à-dire  tous  les  âges,  toutes  les  in- 
spirations du  ijénic  grec  depuis  la  théogonie  du 
chantre  dWscrée  ,  depuis  les  dithyrambes  du  barde 
thébain,  depuis  les  rhythmes  puissans  du  législateur 
et  du  guerrier,  jus<iu"aux  compositions  gracieuses 
tour  à  tour  ou  savantes  des  écrivains  d'Alexandrie, 
jusqu'aux  derniers  soupirs  de  la  lyre  hellénique  sous 
les  doigts  harmonieux  d'un  évèque  chrétien.  Plu- 
sieurs de  ces  écrits  ,  pour  passer  ainsi  jusqu'à  nous 
avec  toutes  les  grâces  de  notre  langue  cl  toute  la 
simplicité  de  la  pensée  antique  ,  ont  demandé  do 
longs  et  pénibles  labeurs.  Les  notes  de  !\I.  Bignan 
sur  Hésiode  sont  dignes  de  l'ancien  ami  de  Dugas 
monlbel.  M.  l'erraull-.Maynaud  a>ait  déjà  pris  rang 
entre  les  philologues  les  plus  distingués  ,  par  sa  tra- 
duction des  Oljiupiquei.  Le  Syuésius  de  MM.  Gré- 
goire el  Cullombel,  inériteruil  des  à  présent  une 
appréciation  particulière  ,  si  ce  travail  important  nu 
devait  prochainomeul  reparaître,  détaché,  déve- 
loppé ,  entouré  de  toutes  les  richesses  d'une  infati- 
gable érudition.  Lne  collaboration  aussi  brillante 
devait,  sans  contredit ,  effrayer  le  jeune  éditeur, 
M.  Erne«t  Falconnet.  Auteur  de  plusieurs  opuscules 
qui  dans  un  cercle  choisi  lui  ont  fait  beaucoup  d'hon- 
neur, il  a  trouvé  dans  ses  premiers  succès  assez  do 
courage  pour  en  mériter  d'autres  en  abordant  une 
lâche  de  longue  haleine.  El  en  effet  rheureusc  éco- 
nomie de  Tarrangement ,  la  correcliuu  dei  textes  , 
U  lucidité  des  explications  ,  qualilés  ordinaires  d'un 
âge  plus  mur  el  d'un  talent  plus  calme,  recouiman- 
deol  néanmoins  celle  œuvre  de  jeune  Lommu  ,  el 
eu  font  un  i^lorieux  début. 

Mai»  1  ainliiiton  de  M.  Falconnet  ne  s'est  pas  bor- 
née a  dea  soins  de  surveillance  et  de  révision  :  il 
s'est  donné  la  pan  la  plus  diffu  ile  peut-être  dans 
celle  vaste  eulreprix' ;  oi  sans  pouvoir  s'aider  de 
versions  antérieure»,  il  a  transporte  en  fran(;ais  les 
poèmes  au  litre  desquels  rantiquité  inscrivit  le  nom 
é'Orphée.  L'origine  el  la  valeur  mythologique  des 
doctriues  qui  »c  placèrent  sous  cet  illustre  patro- 


nage sont  encore  l'objet  dos  plus  graves  et  des  pins 
opiniâtres  controverios.  Crouticr  {Symbolique,  1.  m) 
reconnail  dans  les  écoles  orpliiiiues  une  tradition 
plus  ancienne  ,  plus  pure  ,  plus  voisine  des  grandes 
sources  de  l'Orient,  une  preuve  de  plus  de  la  frater* 
nilé  des  tribus  grecques  avec  les  populations  indo- 
européennes, une  présomption  rationnelle  en  faveur 
de  runilô  du  genre  humain.  Au  contraire,  Lobeck 
{Aglaopfiamus  y  lib.  il),  devenu  en  ces  derniers 
lemps  le  chef  du  parti  antisymbolique  au-delà  du 
Uhin,  et  par  là  mémo  rcnncmi  de  toutes  les  théo- 
ries qui  ramèneraient  les  religions  des  peuples  à 
une  révélation  primordiale,  s'est  attaché  à  déconsi- 
dérer l'orphisme  comme  un  système  postérieur  aux 
guerres  médiques,  comme  une  tentative  analogue  à 
celles  des  Alexandrins  pour  retremper  les  croyances 
nationales,  déjà  défaillantes,  dans  les  superstitions 
de  l'Asie.  Mais  la  morgue  et  la  brutalité  luthériennes 
du  professeur  de  Kœnigsberg  ,  l'acharnement  avec 
leijuel  il  prétend  poursuivre  le  papitme  caché  sous 
les  opinions  de  ses  adversaires,  sufliraicnt  pour  nous 
laisser  soupçonner  en  sa  personne  un  des  inslrumens 
de  la  singulière  propagande  exercée  aujourd'hui 
dans  les  universités  de  la  Prusse;  si  d'ailleurs  le 
texte  unique  d'Hérodote,  sur  lequel  s'élève  le  vaste 
échaffaudagc  de  ses  hypothèses  et  de  ses  citations 
[Eulcrpe  y  Jô) ,  n'était  expliqué  par  d'autres  passages 
concluans  en  faveur  de  Creutzer  (i'fcirf.,  49;îl,  etc., 
etc.).  Au  reste  ,  le  législateur  de  la  Thrace,  l'époux 
d'Eurydice,  dont  l'existence  perdue  dans  la  nuit 
des  siècles  était  déjà  un  problème  pour  les  contem- 
porains de  Cicéron  ,  ne  saurait  être  l'auteur  des  trois 
livres  principaux  qu'on  lui  a  communément  attri- 
bués :  VArgonaul^ue ,  les  Ilymnet,  le  poème  des 
Pierres.  Les  Hymnes,  selon  les  plus  complaisantes 
conjectures,  ne  sauraient  remonter  au-delà  du  lemps 
de  Pisislrale.  Mais  sous  la  noufelle  rédaction 
qu'elles  subirenl  alors,  peut-être  se  conservèrent 
les  liturgies  du  sacerdoce  primitif.  Ainsi  du  moins 
semblent  l'indiquer  ces  longues  el  pompeuses  lita- 
nies qui  à  la  suite  de  chaque  divinité  reproduisent 
ses  innombrables  attributs,  el  rappellent  inévita- 
blement,les  formes  de  la  poésie  indienne  :  les  deux 
grandes  invocations  à  Pan  et  à  la  Nature  sont-elles 
autre  chose  qu'un  lointain  écho  des  chants  répétés 
par  les  Brahmes  à  la  gloire  do  Siva  et  de  Prakriti  ? 
L'Argonaulique ,  version  succincte  el  incomplète 
d'une  fable  souvent  célébrée  parmi  les  poètes  cy- 
cliques ,  regardée  tour  à  tour  par  la  critique  comme 
l'ouvrage  d'Onomacrite  ,  contemporain  d'Eschyle  , 
ou  d'un  faussaire  byianlin  du  .septième  siècle  ,  no 
laisse  pas  d'offrir  un  intérêt  incontestable  par  le  pé- 
riple bizarre  qui  s'y  trouve  décril  ,  et  qui  pourrait 
éclairer  dans  quelques  unes  de  ses  obscurités  la 
géographie  ancienne  do  rEuro[>o.  Enlin  le  poème 
dos  Pierres,  malgré  son  apparente  insignihance, 
réserve  sans  «loute  des  secours  inattendus  à  l'écri- 
vain assez  hartli  pour  tracer  un  jour  l'histoire  de  la 
iiui'io  cl  des  sciences  oci  ulles.  Le  traducteur  de 
(OS  écrits  a  donc  rendu  un  important  service  en 
Ir.iyanl  une  voie  désormais  plus  facile  à  des  inves- 
tigalioDS  si  digne»  d'occuper  de  studieux  loisirs. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


243 


Cependant  son  titre  principal  à  nos  félicitations 
fraternelles  est  l'excellente  préface  qui  couronne  le 
volume.  C'est  une  étude  étendue,  approfondie  ,  des 
caractères  généraux  de  la   poésie  hellénique,  des 
écrits  qui  la  distin^^uent  dos  littératures  antérieures 
ou  contemporaines,  de  linfluenco  qu'elle  exerça  sur 
la  culture  inlellecluelle  des  âges  suivans.  La  supé- 
riorité de  l'inspiration  hébraïque  ,  les  habitudes  iuii- 
latives  du  génie  romain  ,  robséquiosité  quelquefois 
servile  des  modernes  deviennent  tour  à  tour  l'objet 
d'une  critique  aussi  délicate  qu'inlelligenle.  Et  ce 
travail  se  termine  par  des  conclusions  dont  la  fran- 
chise chrétienne  est  sans  contredit  méritoire  dans 
les  rangs  où  M.  Falconnet  se  trouvait  engagé.  Nous 
terminerons  en  le  citant  :  a  La  littérature  grecque 
M  porte  en   elle  la  puissance  extérieure  ,  la  virilité 
«  gracieuse,  les  formes  élégantes  et  simples,  tous 
«  lesélémens  du  beau;  elle  profite  habilement  d'une 
«  langue  mélodieuse   et  facile  à   manier  ;   elle  en 
«  double  la  puissance  par  une  prosodie  qui  devient 
«  une  seconde  musique  ;  elle  peint  avec  des  cou- 
«  leurs  éclatantes  et  que  les  siècles  nous  ont  trans- 
tt  mises  ,  sans  les  altérer ,  les  plus  grandes  passions 
(c  de  l'homme,  la  colère ,  l'amour,  la  vengeance ,  le 
«  courage   impétueux  et  la  prudence  habile  ;  elle 
«  crée  des  types  et  nous  les  transmet  en  un  glorieux 
«  héritage  que  nous  avons  reçu    d'elle  sans   oser 
«  l'augmenter.  Elle  est  assez  éloquente  avec  Tyrtée 
«  et  Démosihène  pour  armer  des  peuples  et  enfimler 
u  des  victoires,  assez   large  avec  Homère  pour  se 
«  déployer  dans  les  deux  plus  beaux  poèmes  de  Tan- 
((  quité ,  assez  gracieuse  avec  Anacréon  pour  laisser 
('  son  nom  comme  un  modèle,  assez  hardie  et  bou- 
«  dissante  dans  son  allure  pour  célébrer  avec  Pin- 
ce dare  les  victoires   des  hommes   et   la  gloire  des 
«  dieux  leurs  pères  ;  enfin,  si  elle  est  froide  et  sévère 
((  avec  Aristole  au  point  de   tout    classer,  de  tout 
«  préciser  et  de  dresser  le  catalogue  de  la  nature 
«  humaine,  elle  devient  avec  l'iaion  devineresse  ùe 
«  Tavcnir,  prophétesse  illuminalrice;  elle  annonce 
<c  ce  Soleil  de  vérité  qui  se  love  à  TOrienl.  Certes  , 
«  c'est   jouer   un  rôle  illustre   dans  les  annales  de 
((  l'histoire   humaine  ,  qu'avoir  conservé  ù  travers 
((  tant  de  siècles  le  droit  de  liltcralure-modèlc  par 
«  des  titres  si  nombreux  et  si   mérilès.  On  lui  re- 
«  prêchera  bien  peut-être  à  cette  poésie  si  vantée  , 
((  de  n'avoir  jamais  peint  la  tristesse  des  âmes  ma- 
«  lades  et  les  souffrances  de  la  poésie  exilée  sur  la 
«  terre  ;  elle  n'a  eu  nul  écho  de   celle    mélancolie 
«  mystérieuse  qui  nous  est  venue  de  l'Oi  ient  et  du 
«(  Nord  j  elle  n'a  vu   dans    l'amour  qu'un  appétit 
K  grossier,  et  l'idée  n'est  point  venue  pour  elle  ani- 
«  mer  la  chair;  il  lui  a  niauciué  ,  en  effet ,  la  foi  à 
«(  la  divinité  et  l'intolligence  des  qualités   tendres 
«(  du  cœur.  Mais  les  nouvollcs  sources  do  poésie  de- 
«(  valent  jaillir  pour  nous  d'une  religion  nou>  elle  ;  il 
«  y  a  (li\-huit  siècles  que  le  christianisme  nous  les 
«  a  révélées;  et  c'est  à  peine  si  do  nos  jours,  tant  a 
«  été  grand   ot   légitime  Tempiro  de  la  liliératuro 
«  grecque  ,  c'est   à   peine    si    quelques  uns  do  nos 
«  maîtres  sont  allés  s'inspirer  de  ces   sublimes  cn- 
u  seigncmcud.  Ainsi,  nous  ne  pouvons  lo  nier,  uqus 


«  sommes  les  fils  de  la  Grèce  par  les  idées  qu'elle 
«  nous  a  données.  Elle  a  fait  notre  éducation  ;  nous 
«  lui  devons  nos  hommages,  nous  lui  devons  de  l'è- 
«  tudieravec  respect  et  vérité.  ÎS'insultons  pas  notre 
«c  mère;  et  si  quelque  chose  a  manqué  à  son  illus- 
«  tration  complète  ,  si  cette  antique  et  forte  nature 
«  a  toujours  glorifié  l'homme  aux  dépens  de  Dieu  et 
«  la  société  présente  aux  dépens  de  l'humanité 
a  n'oublions  pas  que  c'était  là  le  défaut  des  temps  , 
«  et  qu'il  a  fallu  ,  pour  arriver  aux  idées  qui  lui 
(c  manquent,  une  religion  nouvelle  ,  c'est-à-dire  une 
<(  parole  que  Dieu  a  envoyée  aux  hommes.  » 

A. -F.  0. 


TABLEAD  DE  LA  DÊGÉNÉRATION  DE  LA 
FRANCE,  de  ses  moyens  de  grandeur,  et  d'une 
réforme  fondamentale  dans  la  littérature  ,  la  Phi- 
losophie ,  les  Lois  et  le  Gouvernement  ;  par 
A.  Madrolle,  li«^  édit.  perfectionnée.  1  fort  vol. 
in  8°,  imprimé  avec  luxe  chez  Rignoux.  —  Ail- 
laud,  quai  Voltaire,  II.  Prix  4  fr.  60  c. 

L'auteur  a  voulu  placer,  comme  dans  un  cadre , 
toute  l'histoire  littéraire  et  politique,  ancienne  et 
moderne,  et ,  s'il  faut  le  dire,  tout  une  encyclopé- 
die, indépendante  et  hardie,  des  anciennes  illustra- 
tions et  des  illustrations  contemporaines  de  la 
France. 

Nouâ  avons  parcouru  ce  volume  ,  et  nous  ne  di- 
rons pas  (lue  nous  sommes  toujours  de  l'avis  de 
l'auleur;  nous  ajouterons  même  qu'il  traite  trop  sé- 
vèrement plusieurs  de  nos  amis;  cependant  nous 
devons  dire  qu'il  est  peu  de  volumes  qui  offrent  en 
aussi  peu  de  pages  autant  de  notions  sur  la  plupart 
des  auleuis  anciens  et  modernes,  sacrés  et  profanes. 
On  peut  no  pas  approuver  les  pensées  de  l'auteur  ; 
mais  ou  ne  peut  s'empêcher  de  les  trouver  neuves, 
profondes,  exprimées  souvent  avec  une  originalité 
pittoresque  et  piquante.  Le  chapitre  V  en  particu- 
lier est  à  lui  seul  un  morceau  de  critique  et  d'érudi- 
tion où  les  plus  savans  trouveront  ù  apprendre. Toute 
la  partie  cjui  concerne  la  liiloralureacluello  est  semée 
d'anecdotes  plus  ou  moii\s  aullientiquos  ,  mais  qui 
piquent  la  curiosité  et  montrent  nos  liiioraleurs  mo- 
dernes dans  leur  déshabillé.  Voici  lo  titre  des  cha- 
pitres : 

I.  De  la  nature  de  la  capacité,  du  talent,  du  génie 
et  du  sublime  lilléraires.  —  Discussion  logique  et 
résolution  conclnanie  de  la  (luestion  fundamenlalo 
des  littératures  classique  et  romantique. 

II.  De  la  corruption  dans  la  littérature  et  dans  les 
moMirs  de  la  France  nouvelle. 

m.  De  l'anarchie  universelle  des  esprits  ,  de  ses 
conséquences  et  de  ses  causes  religieuses  et  politi- 
ques avouées  par  tout  le  monde. 

IV.  De  la  nécessité  et  de  la  facilité  d'une  littéra- 
ture, dune  philosophie  et  d'une  encyclopédie  par- 
faites. —  tju'il  ne  faut  qu'un  point  de  ilépart  ou  une 
méthode.  —  tjuo  le  poiut  de  départ ,  c'est  Dieu  ;  la 


244 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


int'thode,  Id  synllu'SO  véritable  ,  laqiiollo  n'est  autro 
clioie  (|uo  Pieu  l>i(>n  entendu. 

V.  Tableau  liislori(iiio  ol  pliilosopliiqiu»  dos  divor- 
tC9  tonlalivfs  «lu'oii  a  laites  do  loi;islalii»ns  uni\t>r- 
solioi  ou  d'enryrlopédios,  curaïue  moyeu  de  consii- 
luiimi  dos  «ciencos  cl  de  la  soiiol»'!  ,  dans  tous  les 
temps  et  dans  tous  les  pays  ;  do  leur  iinpuissauce  , 
et  dis  causes  palpables  do  celle  impuissance. 

VI.  Moyens  d'exéculion.  —  Tableau  de  la  réunion 
admirable  des  causes  cl  des  moyens  qui  doivent  fa- 
ciliter la  composition  ,  la  publication  et  le  succès 
d'une  légiilalion  universelle  eu  France  ,  et  par  con- 
sé(iuent  en  Europe. 

VII.  Tableau  du  mode  et  résumé  analytique  des 
moyens  d'exécution  ci  du  principe  {générateur,  d'une 
philosopliie  complète,  el  d'une  léjjislalion  universelle 
décisive. 

VIII.  Résumé  analytique  do  la  législation  uni- 
verselle. 

IX.  Des  bienfaits  qui  seront  le  résultat  de  Tadop- 
lion  de  la  législation  universelle  comme  base  de 
l'inslrurlion  ptdilique,  de  la  législation,  de  Tadmi- 
nistralion  de  la  justice  et  du  gouvernement  tout 
entier. 

L'ouvrage  est  terminé  par  la  conclusion  suivante, 
qui  explique  la  pensée  de  M.  Madrolle,  laquelle  nous 
nous  faisons  un  devoir  de  le  reconnaître  ,  el  il  s'en 
faii  gloire  à  bon  droit  ,  est  essentiellement  chré- 
tienne el  catholique. 

<(  Quoi  qu'il  en  soit  du  Tableau  de  la  France  ,  il 
restera  toujours  que  la  plus  grande  peniée  de  l'au- 
leur  n'aura  rien  à  redouter  du  temps  :  le  génie  hu. 
main  criera  de  plu»  en  plus  vers  Dieu;  la  société 
gravitera  de  plus  en  plus  vers  Rome  ;  cl  Rome  ,  el 
Dieu  lui-même  se  rendra  de  plus  en  plus  visible  au 
génie  de  Tliommc. 

«  Tons  ensemble,  nous  nous  dirons,  avec  une  con- 
viction de  plus  en  plus  grande  :  il  v   a   quki.ol'f 

CUOSK   Ql  1   NK  S'UST   J'OINT  FAIT  SOIMÈMK  ,  QUI    n'a 

RTR  FAIT  PAR  AUCUN  AUTRE  ,  et  qoi  ne  laisse  pas 
d'être.  C'est  TÈlre  inlini ,  c'est  Dieu.  L'Klre  absolu 
el  inlini  ne  nous  parait  point  selon  .sa  portée;  il  ne 
nous  parait  que  selon  la  nôtre.  J'ai  vu  qiiel(|ue  part, 
el  je  souscris  ,  en  Hnissant ,  h  la  belle  image  sui- 
vante :  La  croix  resiée  seule  debout  au  milieu  d'une 
immense  deslruriion  ,  dominant  les  murmures  de 
l'orage,  sera  portée  par  les  fureurs  de  la  tempête, 
comme  l'arcbe  du  premier  déluge  qui ,  montant  à 
mesure  que  les  vagues  montaient,  semblait  la  do- 
minatrice (le  ces  eaux  qui,  en  se  décbaiiianl  sous 
elle  ,  ne  faisaient  que  la  rapprocher  du  trtine  de 
Dieu  :  MuUiplimilœ  sunl  aquœ  y  et  elevavcrunl  ar- 
cam  in  tublime.  »  (Gb>es.  vu,  17.) 


ni'l'LKCTIONES     TnEOLOr.IC/F.    MAJORES     IN 
SEMI.NAUK)    SANCn    SIILIMTII     IIAItlT/E.  — 

Ih-  jiiilitid  et  jurr,  opéra  cl  studio  Jos.  (lAUiiiKni-:, 
ejusdem  seminarii  prcsbyleri  virarii  generalis 
i'arisiensis.  —  Parisiis  ,  apud  Mequignon  junio- 
rein  ,  facnllalis  theologiai  bibliopolam.  —  IHôO. 

Après  avoir  donné  Timporlanl  Trailc  du  Mariage, 
M.  l'abbé  Carrière  continue  sa  tùche  ,  el  publie  au- 
jourd'hui deux  volâmes  qui  contiennent  les  Trailcs 
de  t<i  Juxlice  el  du  Dmil.  Le  troisième  est  sous 
presse ,  et  complétera  ce  Traité.  Nous  reviendrons 
sur  cette  publication  que  recommando  déjà  assez 
la  réputation  de  l'aultur. 


INTRODUCTION  IIISTOUIQI  E  ET  CRITIQUE  AUX 
LIVRES  DE  L'ANCIK.N  ETDUNOUVEAli  TESTA- 
MI'^NT,  par  J.  D.  Glaire  ,  membre  de  la  Société 
asiati(|uc  et  professeur  d'hébreu  à  la  Faculté  de 
théologie  de  Paris.  —  A  Paris  ,  chez  Mequignon 
junior,  libraire  de  la  Faculté  de  théologie  ,  rue 
des  (Jrands-Augustins,  n"  î).  —  lUôi). 

Cet  ouvrage  ,  fruit  des  longues  éludes  el  de  la 
science  connue  de  M.  l'abbé  Glaire  ,  manquait  i  la 
littérature  ecclésiastique.  Il  offrira  surtout  l'avan- 
tage d'avoir  en  peu  de  volumes  tout  le  fruil  de  la 
science  moderne  ,  française  ou  étrangère.  L'au- 
teur, qui  possède  parfaitement  la  langue  hébraïque 
el  les  langues  modernes  ,  en  a  retiré  toul  ce  qui 
peut  être  utile  aux  études  ecclésiastiques.  L'ou- 
vrage aura  cinq  volumes  ,  el  coulera  liî  francs.  Les 
deux  premiers  sonl  en  vente  ,  el  le  troisième  est 
sous  presse.  Le  prix  sera  augmenté  quand  le  der- 
nier volume  aura  paru. 


LES  PREMIÈRES  NOTIONS  SUR  LES  SCIENCES 
ET  LES  ARTS  ,  données  par  un  père  à  ses  en- 
fans  ,  ouvra;',e  renfermant  des  instructions  inté- 
ressantes sur  l'histoire  naturelle  ,  l'agriculture, 
l'imprimerie,  la  peinture,  la  gravure,  la  litho- 
graphie ,  la  numismatique  ,  la  sculpture ,  les 
mathématiques  ,  la  mécanique  ,  l'oplique  ,  l'ar- 
chilecluro  ,  la  géographie,  l'astronomie  ,  la  navi- 
gation ,  le  commerce  ,  la  philosophie  ,  la  physi- 
que ,  la  chimie  ,  la  médecine  ,  la  botanique  ,  les 
belles-lettres  ,  la  mythologie  ,  l'histoire  ,  la  mu- 
sique, etc. ,  etc.  ;  par  Auguste  Seguin.  Vol.  in-12. 
A  Avignon  ,  chez  Aubanel  ,  libraire  ;  à  Mont- 
|;ellier,  chez  l'auteur  M.  Seguin,  auteur  de  l'ou- 
vrage cl  libraire.  Prix  :  1  fr.  iîO  c. 

Voici  un  livre  utile  ,  agréable  en  même  temps; 
et  ce  (lui  est  assez  rare ,  sans  danger  pour  la  foi  el 
les  mœurs.  Nous  le  recommandons  d'une  manière 
spéciale  pour  être  mis  enlrc  les  mains  des  enfans, 
qui  y  prendront  une  notion  exacte  et  tourte  de 
toutes  les  sciences. 


L'UNIYERSITÊ 

CATHOLIQUE. 


I.  —  SITUATION  DE  ROME. 


Nous  croyons  pouvoir  apprendre  à  nos  abonnés  1 
que  M.  l'abbé  Gcrbet ,  malgré  que  l'état  de  sa  santé 
soit  encore  loin  de  saiisfatre  entièrement  ses  amis, 
ya  recommencer  à  publier  dans  l'Université  une 
série  d^articles  qui,  il  Tespère  lui-même  ,  se  suc- 
céderont avec  peu  d'interruption.  Celui  que  nous 
insérons  dans  ce  cahier  fait  partie  d^un  ouvrage  au- 
quel Tauteur  donne  en  ce  moment  tous  ses  soins, 
et  qui  sera  en  quelque  sorte  son  livre  de  prédilec- 
tion. On  pourrait  l'appeler  IDE  A  ROM^E;  il  y  con- 
sidérera la  Rome  spirituelle  à  travers  ses  monumens 
matériels.  Tous  les  lecteurs  catholiques  doivent  dé- 
sirer de  voir  bientôt  un  tel  ouvrage  achevé. 


J'ai  toujours  respecté  cet  instinct  qui 
porte  à  chercher  des  harmonies  entre  les 
choses  humaines  et  les  aspects  de  la  na- 
ture. Si  bien  souvent  il  s'attache  à  des 
corrélations  imaginaires  .  il  arr  ive  aussi 
de  temps  en  temps  qu'il  rencontre  si 
juste  que  les  esprits  les  moins  poétiques 
ne  peuvent  guère  s'empêcher  d'admirer 
ces  magnifiques  jeux  decequ'ilsappellent 
le  hasard.  Pour  moi ,  je  ne  crois  point  à 
ce  fou  sublime;  je  crois  que,  si  ces  har- 
monies sont  des  caprices  ,  ce  sont  au 
moins  de  beaux  et  sages  caprices  de  la 
Providence,  qui  a  prédestiné  les  grands 
lieux  aux  grandes  choses. 

En  contemplant  Rome  de  quelques 
unes  des  hauteurs  qui  l'avoisineut,  je  me 
suis  demandé  quelle  pourrait  être  la  si- 
tuation physique  qui  correspondrait  le 
mieux  à  la  place  qu'elle  occupe  dans  le 
monde  spirituel.  J'ai  fait  plusieurs  sup- 
positions; mais  j'ai  toujours  clé  ramnu^ 
à  rùver  pour  elle  à  peu  près  ce  qui  est. 
Placez-la  dans  l'intérieur  d'un  pays  de 
TOMB  vni.  —  w  44>.  isr.u. 


montagnes  :  si  elle  était  située  au  som- 
met d'un  rocher,  cette  position  de  cita- 
delle conviendrait-elle  bien  à  la  capitale 
du  pacifique  empire  de  la  foi  et  de  la 
charité?  Dans  le  fond  d'une  vallée,  son 
horizon  serait  trop  rétréci  pour  une  ville 
dont  l'horizon  moral  embrasse  le  monde. 
Je  n'aimerais  pas  non  plus  à  la  situer  au 
milieu  d'une  plaine  monotone,  indéfinie, 
sans  encadrement,  sans  limites  pour  le 
regard.  Je  ne  choisirais  un  pareil  empla- 
cement que  pour  une  métropole  du  va- 
gue mysticisme  de  l'Inde.  Si .  au  con- 
traire ,  cette  plaine  était  entrecoupée  de 
parcs,  de  prés  fleuris,  de  vergers,  de 
bosquets,  l'austère  et  majestueuse  cité 
aurait  une  ceinture  trop  riante.  Vous 
figurez-vous  enfin  Rome  port  de  mer? 
Évidemment  cette  situation  serait  trop 
turbulente  et  trop  criarde  pour  elle. 

Il  ne  lui  faut  donc  ni  les  montagnes, 
ni  la  plaine  ,  ni  la  mer  séparément.  Mais 
une  harmonieuse  combinaison  de  ces 
trois  grands  points  de  viu';  forme  un  très 
bel  emblème  physique  de  sa  situation 
morale.  La  population  qui  couvre  au- 
jourd'hui le  globe  desceiui  de  trois  es- 
pèces de  peuples,  qui  divisèrent  le  genre 
humain  dans  les  temps  primitifs.  Les 
races  militaires  et  conquérantes  pla- 
çaient, connue  le  vautour,  leur  nid  dans 
les  montagnes  ,  d'où  elles  se  précipi- 
taient sur  leur  proie.  Les  races  pastorales 
et  agrici>les  s'éiablissaieut  diins  les  pi  li- 
nés.  Les  races  commerçantes  suiv. lient 
les  bords  de  la  mer.  Il  convenait,  ce 
.semble,  que  la    ville  sainte,  qui  tend  à 


246 

r«?unir  loiites  1rs  pirtios  de  la  famille  iiu- 
maine  dans  rmiilé  de  la  foi.  touchât  à 
ces  Irois  anciens  loyers  de  la  division  des 
peuples.  Du  centre  de  la  pl.nni;  où  elle 
est  assise  sur  un  lit  de  colines,  T^oine 
voit  se  déployer  en  demi-cercle  un  su- 
perbe aniphith(^Atre  de  mont;i}:;nes  dont 
les  extrémités  s'inclinent  vers  la  mer  ,  et , 
du  haut  de  ses  dônuîs,  elle  voit  aussi 
cette  belle  Médiierr^n^e  briller  à  l'Iiori- 
zon,  comme  la  barrièic  argentée  de  ce 
grand  cirque. 

Je  ne  veux  pas  essayer  ici  une  faible  et 
inutile  esquisse  de  la  campagne  de  ll.>me, 
si  souvtui  décrite.  Je  dirai  seult^ment 
que  cette  solitude  de  prairies ,  qui ,  avec 
les  belles  ondulations  de  sa  snrf.ice  et  ses 
grandes  lignes,  a  la  majesié  du  désert 
sans  en  avoir  l'ûpreté,  élève  la  pensée 
vers  des  harmonies  qui  liii  plaisent.  Le 
berceau  de  l'unité  de  foi  repose,  comme 
la  crèche,  au  milieu  des  bergers  :  digne 
résidence  du  pasteur  des  pasteurs,  de  ce- 
lui à  qui  il  a  été  dit  dans  la  ^jersonnr  de 
saint  i^ierre  :  Fuls  mes  a^neaujc ,  pais 
nies  brebis.  La  ville,  qui  i-e  seul  desiiiiée 
à  voir  pas>er  toutes  les  révolutions,  qui 
doit  assister  aux  lu^'ubres  catastrophes 
des  derniers  temps,  est  entourée  des  pai- 
sibles attributs  de  la  vie  pastorale,  qui 
rappelle  le^  mœurs  simples  et  tranquilles 
des  premiers  jours  du  moiule.  Elle  res- 
semble, sous  ce  rapport,  à  la  bible,  qui 
commence  par  la  Genèse  et  huit  par  l'A- 
pocalypse. 

L'aspect  de  Rome,  vue  dans  l'éloigne- 
menl,  s'harmonise  très  bien  avec  ces 
idées.  Du  côté  de  Saiut-Jeau  de-Lalran, 
il  y  a  d'assez  grands  intervalles  entre  les 
édifices.  Dans  d'aAitres  parties  de  la  ville 
aux  sept  collines,  les  sinuosités  du  ter- 
rain créent  pour  l'œil,  lorsqu'on  est  à 
une  certaine  distance,  d'autres  interval- 
les, en  faisant  disparaîtie  des  lignes  de 
maisons.  Il  en  résulte  un  assez  bel  effet. 
Lorsque ,  des  hauteurs  de  Trascali,  je  re- 
gardais Rome,  le  matin,  à  travers  la  va- 
poreuse lumière  qui  l'enveloppe,  cet  en- 
semble de  masses  blanchâtres,  séparées 
par  des  espaces  vide»,  ne  m'offraient  pas 
l'aspect  d'une  ville  avec  ses  rues  serrées 
et  contiuues  :  elles  ressemblaient  aux 
tentes  d'un  canip  oriental ,  et  j'étais 
tenté  de  m'écrier  atec  le  l'iophète  :  (Jue 
tes  labeniacles  sont  beaux ,  u  Jacob/  en 


Sn  UATION  DE  ROME, 

voyant  s'élever ,  au  ibnd  du  camp ,  la 
grande  tente  patriarcale,  la  coupole  de 
Siiint  Pierre.  A  mesure  (pi'on  se  rappro- 
che de  Home,  cette  vision  des  anciens 
jours  se  métamorphose  ;  les  tentes,  blan- 
chies par  la  lumière  et  l'éloignement , 
reprennent  leurs  figures  de  vieilles  et 
sombres  ruines,  qui  attestent  le  p;>ssage 
destructeur  du  temps,  ou  redeviennent 
des  dôme.s  mystérieux  ,  qui  prophétisent 
ces  choses  que  le  temps  ne  vaincra  pas, 
et  qui  n'auront  jamais  de  ruines. 

^lais  quelque  belles  que  me  paraissent 
les  harmonies  que  j'ai  indiquées  tout-à- 
l'heure ,  elles  ne  sufhi aient  pas,  j'en 
conviens,  pour  faire  absoudre  la  cam- 
pagne romaine  de  ce  qu'on  appelle  sa 
majesiueuse  stérilité,  bi  ce  reproche  de 
stérilité  étaii  parfaitement  fondé,  ces  har- 
monies pourraient  tout  au  plus  disposer 
à  un  peu  d'indulgence  un  économiste,  si 
par  hasard  cet  économiste  était  Dante, 
ou  qu'Adam  Smith  fût  poète.  Mais  celle 
accusation  est-elle  juste  ?  La  plupart  des 
économistes  du  pa>s  romain  pensent  qu  à 
raison  de  la  nature  du  sol  et  des  besoins 
du  pays,  les  prairies  et  l'entre  len  des 
bestiaux  fournissent  un  revenu  plus  pro- 
ductif que  ne  le  ferait  la  culture.  Tant 
que  le  contraire  ne  sera  pas  démontré, 
on  devra  ajourner  ce  reproche;  et,  en 
admettant,  provisoirement  au  moins, 
l'op  nion  de  ces  juge»  très  compétens,  il 
faudrait  en  conclure  que.  pour  faire  su- 
bir ù  la  campagne  romaine  une  transfor- 
mation réellement  avantageuse  ,  il  ne 
suflirait  pas  qu'ebe  fût  siinpleiuenl  livrée 
aux  travaux  de  l'ag.  icuhurr',  mais  qu'elle 
devrait,  supposé  que  cela  fut  possible, 
être  métamorphosée,  par  l'établissement 
de  manulactures  de  tout  genre,  en  une 
succursale  féconde  de  l'industrie  euro- 
péenne. Je  ne  saurais  former  ce  vœu.  Je 
crois  que  d«  s  considérations  morales, 
qui  ont  leur  gravité,  doivent  écarter 
loin  d'elle  l'attente,  ou,  qu'on  me  par- 
donne ici  ce  mot.  la  menace  de  cette  des- 
tinée industrielle.  11  ne  faut  pas  raison- 
ner de  IVome  couime  d'une  autre  ville. 
Elle  réunit  trois  grands  caractères  que 
nulle  autre  ne  possède.  Elle  est  la  cité 
ihéologique,  la  cité  des  ruines,  la  cité- 
asile  drs  grandes  infortunes.  Dieu  lui  a 
donné  la  magistrature  de  la  foi,  la  gloire 
et  le  temps  lui  ont  donné  leuri  ruines, 


PAR  Mt  L'ABBÉ  GERBET. 


217 


«t  elle  S'est  donné  à  elle-même  le  privi- 
lège d'être  la  sœur  hospitalière  des  puis- 
sans  de  ce  monde,  lorsqu'ils  se  sont  bri- 
è6s  en  Inmbant  du  haut  de  leur  fortune. 
A   la   Tille  théologique,  il   faut  autour 
d'elle  une  vaste  enceinte  de  silence  et  de 
calme,  par  la  même  raison  qu'un  mo- 
nastère doit  s'entourer  d'un  enclos  pai- 
sible. La  ville  des  ruines ,  la  ville  qui  lie 
les  temps  modernes  à  la  haute  antiquité 
par  une  chaîne  continue  de  monumt^ns  , 
de  toùibeaux  ,  de  coloimes,  d'obélisques, 
de  temples  païens,  d'églises  chrétiennes, 
d'arcs  de  triomphe  et  de  pierres  sépul- 
crales des  martyrs,  qui  n'a  pas  seulement 
des  musées,  mais  qui  est  elle-même  un 
musée  gigantesque  et  incomparable,  se- 
rait très  mal  à  l'aise,  très  sottement  as- 
sise dans  l'atmosphère  bruyante  et  enfu- 
inée  de  Manchester  ou  de  Birmingham. 
La  cité,  asile  des  grandeurs  déchues, 
sent  aussi  que  la  campagne  romaine,  telle 
qu'elle  est,  lui  sied  bien.  A  ces  ombres 
royales  qui  se  réfugient  à  l'abri  des  rui- 
nes plus  hautes  qu'elles,  qui  viennent  s'y 
ensevelir  dans  un  oubli  qui  tient  encore 
de  la  grandeur,  elle  doit  pouvoir  offrir 
des  solitudes,  dernier  palais  que  le  siècle, 
qui  défait  les  rois,  rie  doit  pas  du  moins 
envier    aux    proscrits   du    trône.    Yoiià 
Rome,  telle  que  la  religion,  le  temps,  la 
gloire,  l'art,  les  révolutions,  les  malheurs 
de  l'humanité  l'ont  faite:  voilà  ce  qui  lui 
donne  un  caractère  à  part,  auquel  on  ne 
trouve  rien  de   comparable    sur  aucun 
point  du  globe,  qui  fait  d'elle  une  sublime 
exception    entre    toutes    les   villes    du 
monde.  Si  la  grandeur  et  la  beauté  mo- 
rales, qui  sont  aussi  l'utile  sous  sa  forme 
la  plus  haute,  ont  ici-bas  leurs  droits 
d'inviolabilité,  une  pareille  création  vaut 
bien  la  peine  qu'on  sacrifie,  s'il  le  faut, 
quelques  avantages  matériels  pour  écar- 
Ur  d'elle  tout  ce  qui  tendrait  à  la  défi- 
gurer. Supposons  le  majestueux  Jgro- 
Homaiw  transformé  en  champ  de  bataille 
industriel;    placez   des   iilaturos  de  co- 
ton dans   la   vallée  d'Égérie,   de   hauts 
fourneaux   autour  du  Poule- DJolle  ,  aux 
lieux  où  Constantin  vit  le  Labaruui ,  des 
fabriques  de  sucre  de  betteraves  entre  le 
mausolée  de  Cécilia  Metella  ,   les   tom- 
beaux des  Scipions,  les  catacombes  de 
Saint-Sébastien,  et  des  laminoirs  de  zinc 
où  vous  voudrez  ;  représentez-vous  tous 


ces  forts  détachés  de  l'industrie  enfer- 
mant Rome  dans  un  cercle  de  feu  et  de 
vapeur  infecte,  grondant  sur  toutes  ses 
avenues,  et   lançant  incessamment  sur 
elle  tous  les  éclats,  toutes  les  fusées  de  la 
vie  industrielle  :  ne  sentez -vous  pas  Ix 
l'instant  que  Rome  est  extérieurement 
découronnée  de  ce  qui  formait  l'auréole 
de  son  caractère  religieux,  moral  et  ar- 
tistique? 11  ne  faut  pourtant  pas  que  l'in- 
dusirialisme   ait   ses   Omar,    ordonnant 
de  brûler  tout  ce  qui  n'est  pas  conforme 
au  Coran  du  culte  de  la  matière.  J'ad- 
mire, comme  un  autre,  les  progrès  de 
l'industrie;  je  bénis  religieusement  ses 
bienfaits.  Dans  ce  triomphe  progressif  de 
l'esprit  sur  la  matière,  forcée,  non  seu- 
lement de  mieux  ser\ir  tous  les  besoins 
du  corps,  mais  aussi  de  fournir  à  l'intel- 
ligence des  ailes  plus  rapides  ,  et  de  plus 
longs  bras  à  la  charité,  je  sais  reconnaî- 
tre la  main  de  la  Providence.  Mais  je  sais 
en  même  temps  que  tout  grand  déploie- 
ment  d'activité,   correspondant    à    une 
des  faces  de  la  nature  humaine,  ne  doit 
pas  êire  effréné  et  illimité,  comme  si 
noire  nature  n'avait  pas  d'autres  faces 
qui  ont  aussi  leurs  exigences.  'Dans  la 
lutte  de  l'utile  matériel  et  du  beau  mo- 
ral, quelque  étendu  que  devienne  un  jour 
l'empir  des   arts  mécaniques,  le  beau- 
moial   devra  toujours  avoir,  aura  tou- 
jours une   large   place,  non  seulement 
dans  les  instincts  de  l'homme,  mais  en- 
core dans  les  arrangemens  et  les  grandes 
scènes  de  son  séjour  terrestre.  Le  genre 
humain  ne  saurait  être  transformé  tout 
entier  en  une  vaste  fourmilière  :   il  re- 
trouverait bientôt  ses  ailes  et  ses  yeux 
d'aigle.  Parce  que  la  plupart  des  hommes 
sont  prédestinés  aux  travaux  matériels, 
pense-t-on  à  bannir  ,  comme   d'illustres 
oisifs,  les  chantres  et  les  poètes,  non  pas 
en  les  couronnant  de  fleurs,  ainsi  qne  le 
voulait   Platon,    mais  en   les  chargeant 
d'une  bêche  ou  d'une  équerre?  Eh  bien  ! 
il  y  a  des  villes  qui  sont  dans  le  monde 
ce  que  certains  génies  sont  dans  la  so- 
ciété :  si  le  génie  de  ^Vatt  se  meut  dans 
Londres ,  celui  de  l\ome  est  à  la  fois  Da- 
vid, Homère  et  le  Dante.  A  chacune  soii 
lot,  ses  convenances,  et  l'entourage  qui 
lui  sied  le  mieux.  Veut-on   tout  subor- 
donner, en  ce  genre,  à  l'utile  matériel? 
qu'on  se  mette  alors  à  la  suite  de  ces  rudes 


248 


philantliropes  do  171)3,  qui  proposaient 
de  d(Hrniie  \o  pni  c  de  Versailles  pour  y 
planter   des  pommes   de   terre.   Si   Ton 
trouve    bon    (|iriin    riche    propri«Maii'e , 
pour   se    faire    un    parc ,   pour   poétiser 
son  liahitalion,  dérobe  quelques  centai- 
nes d'arpens  à  la  cullure  de  l'industrie, 
je  ne  vois  pas  pourquoi  Rome  ne  pour- 
rail   pas  se  donner  le  seul  parc  qui  soit 
en  harmonie  avec  son  caractère  et  sa  si- 
tuation morale.  Que  si  ce  parc  de  l'y^- 
^ro-Ro'iuuw   est   un  peu  plus  vaste  que 
ceux  de  Louis  XIV,  c'est  qu'apparem- 
ment   cette    impératrice    guerrière    des 
temps  anciens,  qui  est  devenue  la  sainte 
et  pacifique  reine  de  tant  de  peuples  mo- 
dernes, est  quelque  chose  de  plus  noble 
et  de  plus  i^rand  que  le  premier  gentil- 
homme (lu  monde.  Je  crois  donc  pouvoir, 
même  en   sûreté  de  conscience    indus- 
trielle, espérer  que  la  sagesse  des  papes, 
tout   en    favorisant   certaines   améliora- 
tions   réellement    utiles,    défendra    les 


COURS  D'ASTRONOMIE, 

quelques  milles  de  In  campagne  de  Rome 
contre  l'invasion  de  l'industrialisme,  le- 
quel a  devant  lui  un  globe  qui  a  cent 
quarante-huit  njillions  cimi  cent  vingt  et 
un  mille  six  cents  milles  carrés  de  super- 
ficie. Le  monde  est  grand ,  et  Rome  est 
unique.  L'industrie  est  en  général  une 
excellente  vache  nourricière,  qui  ne  man- 
qiie  pas  encore  de  pAturages  ,  qu'il  faut 
estimer  inhnimentj  mais  dès  qu'elle  n'est 
pas  à  sa  place ,  ce  n'est  plus  que  le  veau 
d'or,  et  ce  veau  d'or  ne  serait  nulle  part 
plus  déplacé  que  dans  le  sncré  désert  de 
la  caui pagne  romaine.  Avant  de  dire  tout 
ceci,  il  eût  été  peut-être  à  propos  d'exa- 
miner d'abord  si  la  campagne  romaine 
est  physiquement  propre  à  devenir  une 
succ'irsale  de  l'industrie.  Mais,  en  vérité, 
si  j'étais  capable  de  résoudre  cette  ques- 
tion, je  n'en  laisserais  pas  moins  le  souci 
à  d'autres  ;  j'ai  pris  mon  parti  quand 
même. 

L'abbé  Ph.  Gerbet. 


^({cnci'$  ^ijy,$\(\m$  et  McAifm<iXx<\u$^ 


COUllS  D'ASTR0N03IIE. 


DOUZIÈME   LEÇON   (1). 


Des  comètes. 


160.  L'aspect  extraordinaire  des  co- 
mètes, la  rapidité  et  l'irrégularité  appa- 
rente de  leurs  mouvemens  ,  leurs  appari- 
tions soudaines,  qui  ont  souvent  coïncidé 
avec  de  grands  événemens  Instoriques, 
eu  ont  fait  dans  tous  les  temps  pour  la 
foule  un  objet  de  surprise  et  d'effroi. 
J'owr  les  esprits  les  moins  accessibles 
aux  idées  et  aux  frayeurs  vulgaires,  ces 
astres  bizarres  ont  toujours  éti-  tout  au 
moins  une  énigme  insoluble  ;  et  aujour- 
d'hui même,  que  la  science  a  sondé  avec 
tant  de  bonheur  la  prof<  ndeur  des  cieux, 
aujourd  hui  que  It's  mouvemens  des  co 
metes  ont  été  analysés  avec  une  telle  pré- 

(1)   Voir  la  xi'  leçon  (lan>.  !<•  i.  yu  ,  p.  r.lO. 


cision  qu'on  calcule  leurs  retours  après 
des  disparitions  séculaires,  la  nature 
de  ces  astres  vagabonds  est  encore  un 
problème  pour  nos  astronomes. 

Da  grand  noml>re  des  comètes. 

107.  Le  nombre  des  comètes  observées 
jusqu'à  ce  jour,  d'une  manière  plus  ou 
moins  précise  ,  est  fort  grand  .  puisqu'il 
dépasse  plusieurs  centaines  ;  il  est  même 
vraisemblable  qu'il  dépasserait  plusieurs 
milliers,  si  les  anciens  avaient  observé  , 
connue  nous  le  faisons  aujourd'hui ,  les 
comètes  sans  queue,  et  surtout  cette 
foule  de  comètes  lilliputiennes  que  l'on 
ne  peut  apercevoir  (ju'avec  l'aide  des 
lujieltes.  Mais  en  revanche,  il  faut  con- 
venir qu'ils  ont  été  singulièrement  favo- 
risés quant  h.  la  taille  des  comètes  dont 
ils  ont  eu  le  spectacle.  Je  trouve  ,   par 


PAR  M.  DESDOUITS. 


249 


exemple ,  que  celle  qui  se  montra  à  la 
naissance  de  Mithridate.  parut,  pendant 
quatre-vingts  jours,  aussi  grosse  que  le 
soleil.  Dix  ans  auparavant,  on  en  avait 
vu  une  qui  occupait  le  quart  du  ciel ,  et 
jetait  un  éclat  supérieur  à  celui  du  so- 
leil :  tel  est  du  moins  le  témoignage  de 
Justin,  auteur  assez  stupide,  et  qui,  au 
surplus,  ne  l'avait  pas  vue  lui-même.  On 
dit,  au  reste,  la  même  chose  d'une  autre 
comète  vue  en  l'an  117  de  notre  ère,  et 
Fréret  admet  que  celle  de  l'an  479  a  pu 
éclipser  le  soleil.  Celles  des  années  400 
et  531  furent  aussi  remarquables  par  leur 
figure  que  par  leur  taille  et  leur  éclat. 
La  première  avait  la  foriiie  d'une  épée, 
la  seconde  celle  d'une  torche  ;  leur  vo- 
lume apparent  surpassait  celui  de  la 
lune.  Il  en  est  de  même  de  celles  qui  pa- 
rurent en  1066  et  1505.  Les  comètes  des 
années  1402  et  1532,  étaient  assez  écla- 
tantes pour  être  visibles  en  plein  midi 
auprès  du  soleil.  Telle  fut  aussi  celle  qui 
parut  quelque  temps  avant  la  mort  de 
César,  et  qui  fut  censée  annoncer  ce 
grave  événement  j  mais  si  l'on  prend  à  la 
lettre  le  témoignage  de  Virgile,  elle  au- 
rait été  accompagnée  d'un  riche  cortège 
de  comètes  moins  éclatantes ,  que  les 
Romains  prirent  pour  autanl  de  signes 
de  la  colère  céleste. 

168.  La  comète  dite  de  Halley,  obser- 
vée par  cet  astronome  en  1682 ,  et  que 
nous  avons  revue  récemment ,  est  extrê- 
mement remarquable  sous  plusieurs  rap- 
ports. Elle  avait  paru  en  1006  avec  un 
éclat  bien  supérieur  à  celui  qu'elle  jetait 
dans  ses  dernières  apparitions;  puis,  en 
1456,  avec  un  extérieur  des  pluseffrayans, 
et  dans  des  circonstances  tellement  for- 
midables, qu'une  liaison  fatale  semblait 
enchaîner  ce  phénomène  céleste  aux  mal- 
heurs de  la  terre.  Constantinople  venait 
de  tomber  aux  niaiiis  de  Mahouiet  II,  et 
ce  héros  barbare  préparait,  pour  la  lan- 
cer sur  l'Europe  ,  une  expédition  bien 
autrement  redoutable  que  l'armée  de 
Xerxès.  Une  immense  comète  apparais- 
sant dans  ces  circonstances ,  avec  une 
queue  dont  la  figure  était  celle  du  cime- 
terre musulman,  et  qui  occupait  le  tiers 
du  ciel ,  était  bien  faite  pour  jeter  l'é- 
pouvante dans  tous  les  esprits.  Le  pape 
Calixle  111,  qui,  depuis  longtemps,  avait 
coucou  le  projet  d'unç  croisade  contre 


les  Turcs,  et  dont  les  prédications  n'a- 
vaient été  que  mollement  accueillies, 
profita  habilement  de  la  terreur  géné- 
rale pour  secouer  l'inertie  de  l'Europe 
chrétienne  :  il  parla  de  la  colère  céleste 
qui  se  manifestait  par  les  succès  des 
hordes  mahométanes  ,  exhorta  les  peu- 
ples à  la  pénitence,  et  réveilla  leur  zèle 
pour  la  défense  de  la  foi.  Grâce  au  sin- 
gulier auxiliaire  que  le  ciel  lui  fournis- 
sait, l'habile  pontife  put  parvenir  à  son 
but  ;  le  croissant  et  la  croix  se  heurtèrent 
sous  les  murs  de  Belgrade,  et  l'Occident 
fut  sauvé.  Lorsque  je  lis  les  phrases 
quasi  -  philosophiques  de  l'auteur  du 
Système  du  monde  au  sujet  de  la  bulle 
du  pape  Calixte  et  de  sa  comète ,  je  me 
demande  où  serait  aujourd'hui  l'esprit 
fort  et  toute  sa  science ,  sans  cette  émo- 
tion qui  s'empara  alors  de  toutes  les 
âmes.  Au  lieu  du  grand  géomètre,  hon- 
neur de  notre  France  et  de  la  civilisation , 
n'aurions-nous  pas  quelque  musulman 
encroûté,  quelqu'Uléma  lourdaud,  se 
demandant  comment  la  lune  est  accro- 
chée au  ciel ,  et  pourquoi  elle  ne  nous 
tombe  pas  sur  la  tête? 

Apparences  diverses.  —  Queues  des  comètes. 

169.  Les  apparences  que  nous  présen 
tent  les  comètes  sont  très  variées.  Ce 
sont  généralement  des  masses  de  lumière 
larges,  plus  ou  moins  éclatantes,  mais 
mal  terminées,  offrant  une  partie  cen- 
trale plus  brillante  que  le  reste,  et  qu'on 
nomme  le  noyau.  La  matière  qui  en- 
toure celte  partie  centrale  est  d'une  si 
faible  densité,  qu'on  aper(:oit  les  étoi- 
les au  travers;  c'est  ce  qu'on  appelle  la 
chevelure  y  et  ce  qu'il  ne  faut  pas  confon- 
dre avec  le  singulier  appendice  que  traî- 
nent à  leur  >uite  la  plupart  des  comètes, 
et  qu'on  appelle  leur  </ucuc.  Je  dis  :  la 
plupart;  cm  il  ne  faut  pas  s'imaginer 
que  la  queue  soit  un  caractère  essentiel, 
et  une  condition  sine  qud  non  de  l'exi- 
stence des  comètes.  Un  grand  nombre  en 
sont  dépourvues  absolument  ;  et  quant  à 
celles  qui  nous  présentent  cet  ornement 
singulier,  elles  ne  le  possèdent  pas  dans 
toute  l'étendue  de  leur  course  ;  il  ne  prend 
naissance  que  lorsqu'elles  arrivent  â  une 
c»M"taine  distance  du  soleil.  A  mesure 
nuelles  s'en  approchent,  la  queue  gagne 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


en  ^clat,  en  f^randeur  et  en  majesté*.  Au 
périhélie  ,  la  comète  est  parée  de  toutes 
ses  •,'!  AcM's  ;  mais  c'est  une  beauté  qui 
dure  p«'ii ,  comme  celle  d'ici  -  bas.  Ku 
s'éloi|;nanl  du  soleil  ,  la  comète  se  dé- 
pouille |)eu  A  peu  de  ses  oiuemeus  de 
ciicouslance  ;  el  avant  de  nous  devenir 
tout  à-fait  invisible,  elle  a  repris  les 
formes  et  les  apparences  vul^^ires. 

Les  comètes  observées  en  158ô  et  17G3, 
étaient  dépourvues  de  queues,  quoique 
d'ailleurs  éclatantes.  La  plupart  n'en  ont 
qu'une,  mais  cpielques  unes  en  ont  plu- 
sieurs. Celle  de  1741,  par  exemple,  avait 
six  queues .  qui  se  déployaient  comme  un 
immense  éventail  sur  une  étendue  de  30". 
On  cite  quelques  queues  de  comètes,  oc- 
cupant GO".  Ce'lle  de  1680  avait  104«  de 
lonfîueur,  cVst-à-dire  14"  de  plus  que  la 
moitié  du  ciel  ;  celle  de  1682  en  occupait 
90".  La  matière  en  est  encore  beaucoup 
plus  rare  que  celle  de  la  chevelure  ;  elle 
est  disséminée  sur  une  fjrande  étendue, 
€t  ses  limites  sont  parfois  si  éloignées  de 
l'astre  dont  l'attraction  la  maintient, 
qu'on  a  quelque  peine  à  admettre  que 
celte  action  puisse  s'étendre  à  une  telle 
dislance.  La  queue  de  la  comète  de  1811 
avait  36  millions  de  lieues  de  longueur  j 
celle  de  1(380  en  avait  41  millions. 

lois  du  mouvement  des  comètes. 

170.  Les  anciens  croyaient  générale- 
ment avec  Aristolequelescomètesétaient 
des  météores  ignés,  ou  des  vapeurs  con- 
densées qui  se  dissipaient  au  bout  d  un 
certain  temps.  Cette  opinion  n'avait  rien 
d'absurde  assurément:  la  soudaineté  des 
apparitions  comélaires,  la  disparition 
et  pour  ainsi  dire  l'évanouissement  de 
ces  astres,  la  rareté  el  les  fluctuations 
de  la  matière  qui  compose  leur  queue, 
donnaient  assez  de  vraisemblance  a  cette 
idée  que  nous  voyons  partagée  par  de 
bons  astronomes,  tels  que  Tyclio  et 
Kepler.  Aujourd'hui,  les  comètes  sont 
rangées  dans  la  classe  des  astres  réels  et 
permanens.  Ce  sont  des  planètes  tour- 
nant comme  les  autres  autour  du  soleil  ; 
seulement  les  phénomènes  si  étranges  et 
si  variés  de  leurs  mouvemens  s'expli- 
fjuent  en  donii.int  une  grande  excentri- 
cité aux  ellipses  qu'elles  décrivent,   l'^n 


ellipses  dont  le  soleil  occupe  l'un  des 
foyers;  mais  ces  ellipses,  au  lieu  d'être 
à  peu  près  circulaires  comme  celles  des 
autres  planètes,  sont  extrêmement  allon- 
gées; leur  abside  périhélie  est  fort  voi- 
sine du  soleil  et  assez  voisine  de  la  terre 
pour  que  la  comète  puisse  être  aperçue 
lorsqu'elle  occupe  cette  position,  tandis 
que  l'abside  aphélie  est  située  h  une  di- 
slance fort  au-delà  de  la  portée  de  noire 
vue.  Ainsi,  iS' représentant  le  soleil,  et 
l'ellipse  presque  circulaire  iS'g^  _,  l'orbite 
de  la  terre ,  la  courbe  allongée  bad  serait 
la  trajectoire  d'une  comète.  Tant  que  la 


comète  sera  dans  la  région  aob,  elle  sera 
visible  de  la  terre,  que  nous  suppose- 
rons placée  vers  g  ;  elle  deviendra  et  res- 
tera invisible  pendant  qu'elle  parcourra 
la  partie  bda  de  sa  courbe;  et  celle  pé- 
riode d'invisibilité  surpassera  beaucoup 
en  général  le  temps  pendant  lequel  elle 
peut  être  aperçue.  D'abord,  à  cause  d'une 
étendue  beaucoup  plus  grande;  et,  en 
second  lieu,  parce  que  l'astre  dans  la 
partie  aob  j  étant  beaucoup  plus  voisin 
du  soleil ,  parcourt  cet  espace  avec  beau- 
coup de  rapidité,  tandis  qu'il  ae  meut 
dans  le  voisinage  de  d  avec  une  extrême 
lenteur.  Aussi  la  comète  de  Halley,  visi- 
blep^'ndaut  quelques  mois  à  peine,  resle- 
t-elle  invisible  pendant  70  ans.  La  comète 
de  1080,  dont  on  croit  connaître  la  pé^ 
riode ,  reste  invisible  pendant  près  de 
575  années. 

ïllémens  de  leurs  orbites. 

171.  Les  comètes  rentrant  ainsi  dans  la 
classe  des  autres  astres  errans,  il  faut, 
pour  déterminer  leur  cours ,  fixer  les 
i'Icmcns  de  leurs  orbites ,  comme  pour 
les  autres  planètes.  Cependant,  il  y  a  une 
différence  importante  à  établir  sur  la  dé- 
termination de  ces  éléraens  dans  l'un  et 
1  aulre  cas.   Les   ellipses    très   allongées 


d'autres  termes,  elles  tournent  dans  des     quo  décriTent  les  comètes,  se  confon- 


PAR  M.  DESDOUITS. 


251 


dent  sensiblement  dans  l'espace  où  elles  |  deux  astres,  qu'on  pourrait  la  considé- 
Dous  sont  visibles  avec  des  paraboles,     rer  comme  vraiment  certaine .  et  qu'on 


sorte  de  courbe  à  laqu^^lle  se  rédu  t  une 
ellipse  dont  le  ^rand  axe  devient  infini. 
Or.  comme  il  suffit  de  trois  points  pour 
déterminer  ^(^néralement  une  parabole, 
il  suffit  de  faire  sur  la  comète  pendant 
le  temps  où  elle  nous  est  visible,  trois 
observations  d'ascension  droite  et  de  dé- 
clinaison, pour  en  déterminer  l'orbite 
assimilée  à  une  parabole;  de  là  iVx- 
pression  usitée  d'élémens  paraboliques , 
appliquée  aux  comètes.  Or,  celle  s  «ppo- 
sition  faisant  infini  le  granl  axp  des  or- 
bjte**,  il  n'y  a  pas  moyen  de  calculer  en 
conséquence  des  observations  lesdimen 
sions  réelles  de  la  trHjectoire  ,  ni  par 
conséquent  d'en  conclure  la  durée  de 
son  parcours  ou  l'époque  du  retour  de  la 
comète. 

Retours  périodiques.  —  Comète  de  Halley. 

172.  Aussi  est-ce  par  un  moyen  tout 
différent  qu'on  essaie  d'assigner  les  épo- 
ques des  retours  périodiqies.  Les  élé- 
mens  parab'diques  recherchés  sont  au 
nombre  de  cinq  ;  savoir  :  l'inclinaison 
du  plan  de  rorbil«,  la  distance  périlié 
lie  .  la  longitude  du  périhélie  .  la  longi- 
tude du  nœud  et  le  sens  du  mouvement 
direct  ou  rétrograde  :  car  la  direction  du 
mouvement  com'^t  lire  a  lieu  dans  tous 
les  sens.  Supposons  ces  cinq  élémens  dé- 
terminés au  moyen  de  nos  trois  observa- 
tions, par  une  méthode  semblable  à  cePe 
eiposée  d;»ns  la  leçon  précéifente.  et  sup 
posons  aussi  qu'une  seconde  comète  ob- 
servée à  une  autre  époque,  présent e  juste- 
ment les  mêmes  élémens  paraboliques, 
il  y  aura  tout  lieu  de  croire  que  c'est  fa 
même  comète  qu'on  aura  ob^ervée  aux 
deux  époques  ;  et  si  les  cinq  élémens 
sont  dans  les  den\  cis  aNsez  p^■u  diff»  rens 
pour  qu'on  puisse  admettre  l'identité, 
il  y  aurait  tant  de  millions  de  chances 
eon»re  nne  en  faveur  de  l'identité  des 


serait  en  mestre  de  prédire  le  retour  de 
cet  astre  unique.  C'est  <<ur  cete  base  que 
Halley  se  hasarda  à  prédire  le  retour  de 
la  comète  de  1682.  dont  il  avait  observé 
les  élémens,  lesquels  se  trouvèrent  à  peu 
près  identiques  avec  ceux  des  comètes 
de  1531  et  de  1607,  comme  on  petit  le 
reconnaître  dans  la  note  (I\  Cette  pré- 
diction ne  pouvait  manquer  de  fixer  l'at- 
tention des  astronomes;  et  lorsque  l'é- 
poque fixée  approcha  .  on  s'intéressa 
vivement  à  savoir  si  l'attraction  des  gros- 
ses planètes  dans  le  voisinage  desque'Ies 
la  comète  devait  passer,  n'aurait  pas  un 
effet  sensible  sur  les  phases  de  son  mou- 
vement. Clairaut  entreprit  ce  pénible 
calcul,  et  démontra  que  le  retour  de  la 
comète  au  périhélie  devait  être  retardé 
de  6l8  jours  par  les  actions  combinées 
de  Juprter  et  de  Sanirne.  L'événement 
confirma  la  justesse  de  la  théorie  et  des 
chiffres  de  Clairaut,  et  la  comète  passa 
au  périhélie  le  12  mars  I7ô9.  Le  prochain 
refour  a  été  calculé  pour  1835  par  31.  de 
Pontécoulant .  et  fixé  au  13  novembre. 
Or.  le  passage  a  en  lien  le  16  du  même 
mois. 

Coraélea  de  Encke  et  de  Biéla. 

Le  retonr  périodique  de  deux  autres 
comètes  a  été  constaté  par  le  rap^roche- 
ment  d'observations  antérieures.  On  a 
prédit  à  plusieurs  reprises  leurs  réappa- 
.rifions.  et  les  prédictions  se  sont  tou- 
jours exactement  vérifiées.  La  première, 
découverte  par  le  professeur  Encke  de 
lîerlin  ,  a  nne  période  de  12<^7  jours,  cal- 
culée à  sa  quatrième  aponritionen  1819; 
elle  circule  dans  une  ellipse  très  excen- 
trique, et  inclinée  à  Técliptique  de  13- 
22  .  La  seconde,  plus  réceniment  décou- 
verte par  M.  Biéla  .  à  Johannisberg.  est 
identique  avec  celles  observées  en  1772, 
1805,  etc. .  et  décrit  en  sixans  troisquarts 


(1)  EalJôl. 

loclinaison 17>o6' 

Longitude  du  uœad...       4i)<*  SiS' 

Longitude  du  p^rik&lie.  3Qi<>  09' 

Dislanco  périhélie 0^7  ' 

heni  du  uouT^rat'nt. . .  réiro{;r»4e 


Ëa  164)7. 

En  1GU2. 

£a  ITS^ 

Eq  18:^0. 

170     01 

17'  -li' 

17-  3»' 

iT'   47' 

J0«  21' 

j;o-  m' 

»•  4^ 

ikt-»     G' 

soa-»  16' 

.-.âi<  04^' 

l%i/«  §^ 

ZM»  5»' 

».5K' 

0.5S' 

9j3n' 

»..'»«' 

rétfocrade. 

rrtr«gri«»«. 

nélrograd^. 

fT«r»gra4e. 

2.->2 


COURS  D'ASTROrsOMIE, 


une  ellipse  iiK^diocreinenl  excentrique. 
Ses  dernit^res  apparitions  ont  eu  lieu, 
connue  elles  avaient  «^té  prtUlites,  en  1«S32 
et  1S.'>8.  La  procliaine  aura  lieu  vers  le 
milieu  de  1846;  c'esl  une  petite  comète 
insi^niliaiile,  sans  queue  et  sans  aucune 
apparence  de  noyau  solide.  Mai^  elle  a 
cela  ûe  remarquable  que  son  orbite  perce 
le  plan  de  rt.^cliplu]ue  irùs  près  de  Tor- 
bile  de  la  terre  ;  de  sorte  (jue  si  notre 
globe  se  trouvait  près  du  nœud  à  l'époque 
où  la  comète  y  passe,  il  y  aurait  entre 
les  deux  planètes  une  rencontre  vraiment 
formidable.  Cette  remarque  n'a  pas  laissé 
que  de  jeter  quelque  inquiétude  dans  les 
esprits,  lors  du  passage  annoncé  en  1832. 
Mais  à  cette  époque,  la  terre  se  trouvait 
en  avance  d'un  mois  sur  le  moment  du 
passage  de  la  comète  à  son  nœud;  ce  qui 
correspondait  a  une  dislance  de  20  mil- 
lions de  lieues. 

173.  Lorsque  les  comètes  passent  dans 
le  voisinage  des  planètes,  l'attraction  de 
celles-ci  a  toujours  pour  effet  de  déran- 
ger leur  cours ,  en  modifiant  les  élémens 
de   leurs  orbites.  C'est  ce  qui  est  arrivé 
à  la  comète  de  Halley,  serrée  entre   les 
grosses  puissances  planétaires  de  Jupiter 
et  de   Saturne  ;  c'est  ce  qui  est  arrivé 
plus  remarquablement  encore  à   la  co- 
mète  de   1770 ,   qui  devait    se   mouvoir 
d'après  les  calculs  de  Lexell  dans  une 
période  «ie  cinq  ans.  Mais  cette  comète 
s'étant   jetée  à  travers  les  satellites  de 
Jupiter,  son  orbite  en  fut  tellement  dé- 
rangée, que  depuis  on  n'en  a  pas  eu  de 
nouvelles.  Figurez -vous  le  désappointe- 
ment de  l'astronome,  qui  ne  s'attendait 
guère  à  ce  singulier  escamotage  ,  et  qui 
soupirait  après  le  retour  de  sa  comèrp . 
comme  les  Juifs  après  l'arrivée  du  Messie. 
Assurément,   s'il  est  permis  de  maudire 
un  babitant  des  cieux ,  c'était  le  cas  de 
Lexell  à  l'égard  de  Jupiter. 

On  conçoit  que  cette  intervention  con- 
tinuelle des  planètes  dans  le  régime  co- 
mélaire,  doit  troubler  un  assez  grand 
nombre  de  trajectoires,  pour  que  les 
calculs  établis  sur  dfs  élémens  paraboli- 
ques une  fois  observés  ,  aient  peu  de 
cbances  de  succès.  >on  seulement  les 
dimensions  des  ellipses  doivent  varier, 
mais  les  ellipses  peuvent  même  se  chan- 
ger en  paraboles  ou  eu  hy^ierboles,  cour- 
bes du  même  degré,  dont  les  branches 


s'étendent  à  l'infini  ;  de  sorte  que  les  co- 
mètes iraient  se  perdre  aii  loin  dans  l'es- 
p.ice,  sans  possibilité  de  retour  vers  no- 
tre système. 

Dimensions  des  roiiiètos. 

174.  Les  dimensions  des  comètes  s'ob- 
st^rvenl  ou  se  calculent  de  la  même  ma- 
nière que  celles  des  autres  planètes  ,  par 
la  comparaison  de  leur  diamètre  appa- 
rent avec  leur  distance  au  soleil  et  par 
suite  à  notre  globe.  Cette  distance  se 
mesure  elle-même  par  la  troisième  loi 
de  Kepler,  à  laquelle  bs  orbites  comé- 
taires  sont  également  assujéties.  On 
trouve  ainsi  que  le  grand  axe  de  l'orbite 
de  la  comète  de  Halley  a  une  longueur 
de  1400  millions  de  lieues.  Pour  la  co- 
mète de  575  ans,  on  en  trouve  plus  de 
5  milliards.  Beaucoup  de  comètes  sont 
très  supérieures  en  volume  à  la  terre  et 
aux  plus  grosses  planètes.  On  a  trouvé  à 
celle  de  1811  un  diamètre  de 44,000  lieues: 
celui  de  la  comète  de  Encke  en  a  jusqu'à 
120.000.  Quant  aux  dimensions  de  !e  »rs 
queues,  nous  avons  dit  que  celle  de  1680 
surpassait  40  millions  de  lieues. 

Leur  nature. 

175.  La  nature  des  comètes  est  com- 
plètement inconnue.  C'est  évidemment 
une  matière  d'une  rareté  extrême ,  et 
beaucoup  moins  dense  que  nos  nuages, 
puisque  ceux-ci  nous  cachent  entière- 
ment le  soleil  et  les  étoiles,  tandis  que 
les  étoiles  sont  visibles  à  travers  le  corps 
de  la  comèie.  Il  en  est  de  même  de  la 
queue,  et  à  beaucoup  plus  forte  raison. 
Maisd'où  vient  cette  asi^lomération  d'une 
matière  si  ténue  ,  dont  l'affinité  molécu- 
laire estsi  faible  j  voilà  ce  qu'il  est  même 
impossible  de  soupçonner.  Les  comètes 
n'ont  guère  de  commun  avec  les  planètes 
que  l'identité  des  loisde  leur  mouvement; 
car  il  n  est  même  pas  démontré  qu'elles 
ne  soient  pas  lumineuses  par  elles-mêmes, 
(juoi  qu'il  résulte  des  expériences  de  po- 
larisation faites  par  M.  Arago  en  1835, 
qu'une  partie  tout  au  moins  de  leur  lu- 
mière est  delà  lumière  réiléchie;  et  quant 
à  leur  qualité  de  corps  permanens ,  elle 
n'est  point  absolue,  comme  nous  l'expli- 
(juerons  plus  bas. 

Un  ne  peut  faire  sur  l'origine  des  queues 


I 


PAR  M.  DESDOUITS. 


253 


des  comètes  que  des  conjectures.  Ons'ac-  1  plus  que  triple  de  celui  de  notre  globe; 


corde    généralement   à    les    considérer 
comme  des  émanations  gazeuses  de  la 
substance  cométaire  ,   vaporisée  par  la 
chaleur  du  soleil.  Cette  idée  <le  Newton 
est  fondée  principalement  sur  les  varia- 
tions que  la  queue  éprouve  selon  la  di- 
stance de  la  comète  au  soleil.  En  fait,  la 
queue  se  compose  presque  toujours  de 
deux   parties  divergentes  ,  et  dans  une 
direction  opposée  au  soleil  sur  la  ligne 
droite  qui  joint  les  centres  des  deux  as- 
tres.  La  première  de  ces  deux  particu- 
larités s'explique  en  admettant  que   la 
queue  ait  la  forme  d'une  enveloppe  coni- 
que creuse  de  petite  épaisseur.  On  con- 
çoit aisément,  en  conséquence  de  cette 
forme  ,  que  le  rayon  visuel  de  l'observa- 
teur qui  regarde  les  bords  ,   ait  à  traver- 
ser beaucoup  plus  de  la  substance  de  la 
queue  de  la  comète,    que  lorsqu'il  est 
dirigé  vers  le  milieu  de  cette  enveloppe. 
D'où  il  résulte  que  le  fond  noir  du  ciel 
pourra  être  aperçu  à  travers  la  partie 
médiane ,  tandis  qu'il  serait  caché  par 
les  files  plus  épaisses  des  molécules  qui 
avoisinent  les   bords  ;  ce  qui   produira 
une  apparence  de  solution  de  continuité 
dans  la  direction  de  l'axe.  Mais  quelle  est 
la  cause  qui  détermine  cette  forme  assez 
bizarre  d'une  queue  en  fourreau?  Quelle 
est  celle  qui  place  l'axe  de  cette  queue 
dans  une  direction  presque  toujours  op- 
posée au  soleil  sur  la  ligne  qui  joint  les 
centres  des  deux  astres  ?  Voilà  ce  qu'on 
ignore;  car  on  ne  voit  pas  pourquoi  la 
gazéification  de  la  substance  cométaire 
produite  par  la  chaleur  du  périhélie,  se 
ferait  dans  celte  seule  direction,  comme 
cela  a  lieu  le  plus  souvent.  Ce  n'est  pas 
que  je  ne  puisse  en  proposer  une  raison 
qui  ne  vaut  la  peine  d'être  citée,   que 
parce  qu'elle  se  rattache  à  l'explication 
qu'on  a  donnée  d'un   fait  assez   remar- 
quable. Ce  fait  est  que  la  nébulosité  ou 
enveloppe  du  noyau  de  la  comète  au  lieu 
de  se  dilater  à  mesure  que  l'astre  appro- 
che du  soleil ,  comme  cela  devrait  être 
par  l'effet  de  la  chaleur,  se  condense  au 
contraire  d'une  singulière  façon.  Ainsi, 
à  son  apparition  en   l828  ,  la  comète  de 
Encke  avait  le   28  octobre  un  diamètre 
égal  à  79  fois  celui  de  la  terre ,  et  le  24 
décembre,  ce  diamètre,   par   l'effet  du 
rétrécissement  de  la  nébulosité,  n'était 


de  sorte  que,  dans  ce  dernier  cas.  où  la 
comète  était  trois  fois  plus  voisine  du 
soleil  qtie  dans  le  premier,  son  diamètre 
était  réduite  1/25  et  son  volume  à  1/16,000 
de  ce  qu'ih  étaient  d'abord.  M.  Valz  de 
Nîmes  a  expliqué  ce  résultat  de  la  ma- 
nière suivante:  Ilsuppose  que  la  matière 
éthérée  gravite  vers  le  soleil ,  et  y  forme 
une  atmosphère  dont  les  diverses  cou- 
ches augmentent  de  densité  à  proportion 
qu'elles  sont  plus  voisines  de  l'astre  Ce 
n'est  autre  chose  que  ce  qui  a  lieu  d^ns 
notre  propre  atmo  phère.  où  la  densité 
des  couches  inférieuresest  beaucoup  plus 
grande  que  celle  des  couches  qtii  les  sur- 
montent, précisément  parce  qu'elles  sup- 
portent le  poids  de  toutes  les  autres  .  ce 
qui  augmente  leur  densité  proportionnel- 
lement. Cela  posé  ,    il  est  assez  naturel 
d'admettre  qu'en  approchant  du  soleil, 
et  entrant  dans  ces  couches  éthérées  de 
densité  croissante,  les  comètes  éprou- 
vent des  pressions  qui  croissent  dans  le 
même  rapport,  et  subissent  les  variations 
de  volume  qui  en  sont  la  conséquence. 
C'est   ainsi  qu'une  enveloppe   élastique 
telle  qu'une  vessie  étant  à  moi>ié  rem- 
plie d'air  à  une  certaine  distance  de  la 
surface  du  sol,  se  gonflera  si  on  la  trans- 
porte dans  des  couches  plus  élevées  où 
la  pression  atmosphérique  est  moindre; 
tandis  qu'elle  diminuera  de  volume,  se 
dégonflera  ,  s'aplatira  ,  si  on  la  rappro- 
che  du  sol   où  les  couches  atmosphéri- 
ques sont  plus  denses.  Ottecomparaisou 
rend  le   phénomène   tiès   faciU-  i*»   com- 
prendre; mais  malheureusement  elle  se 
réfute  pour  ainsi  dire  elle-même.  Car  il 
faut  supposer  que   la  matière  nébuleu>e 
de  la  comète  est   impermé.ible  à  rèlher 
qui  environne  le  soleil  ;  supposer  quelque 
enveloppe  analogue  à  la  vessie  ,  qui  la 
maintienne  séparée  des  couches  d'éther 
conligues.  Or,  jusqu'à  nouvel  ordre,   il 
n'y  a  pas  moyen  d'admettre  une  pareille 
supposition.  Cependant,   l'hypothèse  in- 
génieuse de  M    V.»lz   Ini  a  donné  la   loi 
des  variations  de  volume  de  la  nébulo- 
sité pour  plusieurs  comètes,    avec   une 
exactitude  si  remarquable,  i\ui\  n'y  a  pas 
mo}en  de  la  rejeter   tout-a-fait  comme 
invraisemblable  ou  impossible. 

Or,  en  en  acceptant  la  donnée  fonda- 
mentale, savoir  la  densité  croissante  des 


^  COURS  D'ASTROISOMIE, 

couches  ôllK^récs  h  mesure  qu'elles  s'en- 
Ussent  vers  la  surface  du  soleil ,  on  con- 
cevra poiir(|iioi  les  queiips  des  conieSles 
sont  j,'i'iit'rdl(Miii'nL  dirigées  à  l'opposile 
sur  la  li-ue  des  centres.  C'esl  que  la 
parlic  de  l.i  surface  des  comètes  d'où 
éin.ine  ce  torrent  de  matière  ;,Mzè  liée 
par  la  chaleur,  supporte  une  moindre 
pression  que  les  autres  de  la  part  des 
couches  clhèrées  ,  puisque  cette  partie 
esl  la  plus  èloignè.e  du  soleil.  D  où  il  ré- 
sulie  que  c'est  par  là.  où  esl  la  moindre 
résistance,  que  doivent  s'échapper  les 
effluves  qui  forinenl  la  queue  d«^  la  co- 
mète. Voilà  une  explication  simple  qui 
serait  excellente,  si  les  faits  auxquels  elle 
s'applique  élait'nt  lout-à-fail  conslans, 
et  ne  subissaient  pas  une  foule  d'excep- 
tions qui  la  contredisent.  Ainsi,  outre 
qu'elle  n'explique  pas  la  forme  creuse 
des  queues  coméiaires,  il  faut  savoir  que 
ces  queues  n'ont  pas  toujours  la  direc- 
tion supposée:  qu'elles  s  'Ut  quelquefois 
perpenlicuiaires  h  la  li^'ue  des  centres, 
quelquefoi-i  multiples  .  quelquefois  régu- 
lièrement disposées  autour  de  la  comète. 
On  en  a  vu  qui  élaienl  directement  oppo- 
sées sur  la  lii^ne  centrale;  l'une  du  côté 
du  soleil  ,  l'autre  en  sens  contraire.  On 
a  vu  des  portions  de  queues  se  bifurquer, 
et  beaucoup  de  queues  entières  paraître, 
disparaître,  reparaître  en  fort  peu  de 
jours.  Enhn.  il  y  a  une  foule  de  comè- 
tes qui  sont  entièrement  dépourvues  de 
queue-^,  quoique  leur  nébulosité  soit  lé- 
gère, et  qu'elles  s'appiochent  assez  du 
soleil  pour  subir  l'évaporation  qui  est 
censée  dormer  lieu  à  cet  appendice. 

176.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  bien  vrai 
qu'en  passant  à  leur  périhélie,  lorsque 
ce  point  est  très  voisin  du  soleil,  les 
comètes  doivent  éprouver  une  chaleur 
capable  de  les  «azéiher  compièlemeF)t, 
Celle  de  lO.SO.  par  exemple,  était,  à  son 
périhélie,  106  fois  plus  voisine  du  soleil 
que  n'est  la  terre,  et  devait  recevoir  en 
cons«*quence  28,fM)0  fois  autant  de  cha- 
leur :  ce  qui  donne  une  température  é^'ale 
à  2.000  fois  celle  du  fer  en  fusion.  Il  eût 
fallu  plusieurs  milliers  d'années  pour  re- 
froitlir  r^'tte  masse  dans  les  circonstan- 
ces physiques  où  nous  vivons  ;  ce  qui 
ne  veut  pas  dire  quelle  ait  en  réalité 
conservé  sa  chaleur  pend^^nt  plusieurs 
siècles.   Car,  lorsqu'elle   s'éloigne   vers     bles(}uela  terre  et  les  autres  planètes, 


son  aphélie,  et  qu'elle  hiverne  dans  ces 
horribles  régions  de  l'espace,  dont  les 
ravons  solaires  no  peuvent  traverser  l'é- 
paisseur, elle  trouve  un  réfrig(''r.int  éner- 
gi(jue  dans  l'âprelé  do  cet  horrible  cli- 
mat, qui  ne  doit  pas  tarder  à  h  geler 
jus(prau  centre.  J'ai  lu  quehjue  part  que, 
s'il  y  avait  des  habitans  dans  les  comètes, 
ils  devaient  être  d'une  constitution  bien 
extraordinaire  pour  vivre  ainsi  successi- 
vement dans  le  feu  et  dans  la  glace.  Cette 
réflexion,  si  étincelante  de  vérité,  n'a 
cependant  pus  reçu  l'assentiment  de  tous 
les  esprits,  .l'ai  dé|à  cité  le  célèbre  ma- 
thém.iticien  Lambert,  comme  ayant  émis 
sur  ce  sujet  des  iflées  singulièrenrient  tolé- 
rantes. Il  admet  des  habitans  dans  les 
comètes  ,  des  habitans  dont  la  constitu- 
tion pourrait  n'être  pas  trop  paradoxale, 
pas  trop  différente  de  la  nôtre.  Il  suffit 
pour  cela  que  les  effets  de  la  tempéra- 
ture extérieure  soient  modifiés  part'at- 
mosphère  de  la  comète,  qui  pourrait  les 
rendre  t'es  supportables;  et  je  crois  que 
Laplace  lui-même  a  fait  remarquer  que 
la  vapori  ation  qui,  comme  on  sait,  est 
une  cause  énerj^ique  de  refroidissement, 
devait  équilibrer,  en  tout  ou  en  partie, 
réchauffement  pénhélique.  Je  laisse  le 
lecteur  sur  le  simple  énoncé  de  celte 
thèse,  dont  la  discussion  nous  mènerait 
trop  loin. 

Résistance  de  rélher. 

177.  Un  élément  nouveau  et  très  ina- 
poriant  s'est  introduit  dans  l'hitoire  des 
coinète.s  ;  c'est  la  résistance  qu'elles  pa- 
raissent éprouver  de  la  p^rl  de  Téther. 
Il  est  à  remarquer  que  Newton  arguait 
contre  le  système  de  Descaries,  contre 
les  toiirbitlons  et  la  matière  snbtile.  eD 
un  mol.  en  faveur  du  vtde contre  le  p>in^ 
(ju'il  arguait,  dis-je  ,  du  mouTenient  des 
comètes  qui  p  ircourent  le  eiel  dans  fous 
les  sons,  et  qui  seraient  bientôt  arrêtées, 
disait-il,  si  l'espace  était  rempli  de  ma- 
tière, si  subtile  qu'on  la  supposât  Or, 
ce  sont  précisément  les  comètes  qui  ont 
fait  reconnaître  une  résistance  et  par 
suite  une  densité  appréciable  dans  la 
matière  éihérée.  On  conçoit  que  celte 
cause  soit  sans  action  sensible  sur  le 
mouvem(Mit  de  masses  aussi  considéra- 


PAR  M.  DESDOUITS. 


25â 


tandis  qu'elle  affecterait  considérable- 
ment celui  des  comètes,  qui  ne  sont  com- 
posées que  d'une  matière  très  rare.  C'est 
ainsi  que  la  résistance  de  l'air  est  insen- 
sible contre  des  balles  de  plomb,  tandis 
qu'elle  arrête  des  flocons  de  laine,  et 
peut  môme  les  soutenir  dans  l'espace. 

Or,  en  fait,  on  a  trouvé  :  1"  que  le 
volume  et  l'éclat  des  comètes  diminuaient 
d'une  apparition  h  l'autre  ;  2*^  que  la  du- 
rée de  leur  révolution  subissait  aussi  des 
changemens.  Le  premier  effet  a  été  re- 
marqué sur  la  comète  de  Halley.  Lors 
de  son  apparition  en  1682  ,  elle  était  déjà 
très  inférieure  en  éclat  à  ce  qu'on  l'avait 
vue  dans  plusieurs  de  ses  apparitions 
précédentes.  En  1759,  elle  était  moindre 
encore.  Et,  enfin  ,  en  1835,  il  fallait  con- 
naître d'avance  sa  position  dans  le  ciel 
pour  la  remarquer  (1).  Cette  diminution 
d'éclat  serait  une  conséquence  forcée  de 
la  résistance  de  l'éther;  et  il  en  résulte- 
rait qu'à  la  longue  ,  la  substance  des  co- 
mètes devrait  s'éparpiller  dans  l'espace. 
Peut  être  déjà  beaucoup  de  comètes  ont 
été  viciimes  de  ce  pi>lage  permanent, 
con're  lequel,  il  est  vrai,  elles  ont  bien 
quelques  ressources.  Ainsi,  puisque  la 
substance  perdue  par  une  comète  reste 
en  arrière  dans  les  régions  qu'elle  a  tra- 
versées, il  doit  arriver  que  quelque  autre 
comète  vagabondant  dans  ces  parages, 
s'assimile  par  son  attraction  cette  ma- 
tière perdue,  et  s'engraisse  aux  dépens 
delà  première,  tout  en  laissant  aussi  sur 
sa  route  quelques  bribes  de  sa  propre 
substance,  dont  la  première  ou  toute 
autre  fera  profit  k  son  tour  en  traver- 
sant l'espace  que  la  seconde  aura  laissé 
derrière  elle.  Cet  échange  réciproque  de 
matière  peut  dégénérer  en  lutte  violente, 
et  s'étendre  jusqu'aux  queues  des  co- 
mètes. Si  l'une  d'elles,  par  exemple, 
pourvue  de  ce  majestueux  appendice, 
en  rencontre  sur  sa  route  une  autre  qui 
en  soit  privée  ,  celle  ci  pourra  bien,  si 
elle  a  une  masse  assez  forte,  enlever  en 
tout  ou  en  partie  la  queue  de  sa  rivale,  et 
s'éloigner  en  emportant  ces  dépouilles. 
On  jugera  mi'^me  que  ce  conflit  doit  an  i 
ver  assez  souvent;  car  les  queues  corné 
taires  s'élendant  à  d'énormes  distances, 

(0  4e  dois  faire  observer  que  dans  VAtvimirê 
de  18,%G  M.  Arago  conlesle  ocs  doQDéos  et  ces  con- 
clusions relatiTement  ù  la  comète  de  Uallcy. 


il  ne  sera  pas  rare  qu'une  comète  passe 
à  travers  la  queue  d'une  autre  comète, 
ou  plus  près  de  son  extrénnté,que  la 
propriétaire  ;  elle  en  emportera  donc 
nécessairement  quelque  morceau,  dont 
quelqu'auire  s'emparera  à  son  tour  san? 
plus  de  façon. 

L'aliéraiion  du  mouvement  des  comè" 
les  serait  en  faveur  de  la  résisiance  de 
Téther  une  preuve  plus  solide.  Or,  déjà 
à  plusieurs  reprises  la  durée  de  la  révo- 
lution d||la  comète  d'Encke  a  subi  des 
altérations  de  ce  genre.  Si  les  corps  cé- 
lestes se  mouvaient  dans  un  vide  absolu, 
ou  dans  un  milieu  sans  résistance  sensi- 
ble, à  l'abri  de  toute  perturbation ,  cha- 
que révolution  devrait  être  en  forme  et 
en  durée  identique  avec  toutes  les  autres; 
si  le  contraire  existe ,  comme  cela  a  lieu 
pour  cette  comète,  la  seule  explication 
possible  est  la  résistance  du  mi  ieu.  A  ce 
point  de  vue,  entre  autres,  la  comète 
d'EncV  '■  offre  aux  astronomes  un  intérêt 
particulier.  Or.  celte  comète  est  dans 
l  habitude  d'avancer  son  retour,  c  est-à- 
dire  de  passer  au  périhélie  2  jours  avant 
l'époque  que  le  calcul  lui  assisjne  dans 
rhypolhèse  d'une  résistance  nulle. 

11  semble  au  premier  abord  que  le  ré- 
sultat de  la  résistance  de  l'éther  devrait 
être  un  retard  et  non  une  accélération  du 
mouvement  de  la  comète  :  mais  il  est  aisé 
de  faire  comprendre  que  ce  jugement  est 
erroné.  La  résistance  du  milieu  diminue, 
il  est  vrai,  la  vitesse  dans  le  sens  de  la 
tangente  ou  de  l'élément  de  la  trajec- 
toire, mais  il  résul'e  de  la  diminution  de 
la  composante  tangent  ielle,  que  la  résul- 
tante, c'est-h-dire  l'élément  suivant,  se 
rapproche  alors  de  la  composante  nor- 
male, c'est-^-dire  de  la  droite  suivant  la- 
quelle agit  l'attraction  solaire.  La  courbe, 
et  par  conséquent  l'astre  qui  la  décrit,  se 
rapproche  donc  du  soleil  d'une  mtfni^re: 
continue.  Or,  nous  savons  par  la  seconde 
loi  de  Kepler  (jue  la  vitesse  augmente 
quand  la  vitesse  devient  moindre.  Donc 
le  résultat  de  l'altération  que  nous  con- 
sidérons peut  être  et  est  ,  en  effet,  d'ac- 
célérer la  marche  de  la  comète.  Cepen- 
dant nous  ne  devons  pas  dissimul-r  c\uc 
dans  l'une  des  doux  dernières  apparitions 
il  }  a  eu  un  relard  au  lieu  d'une  avance; 
ce  qui  compromet  gravement  les  conclu- 
sions tirées  des  résultats  antérieurs,  sans 


256 


COURS  D'ASTROWOMTE, 


les  détruire  néanmoins  d'une  manière 
absolue. 

Chute  dfi  romètes  daDM  le  soleil. 

178.  Or,  en  admettant  la  résistance  de 
l'éther,  on  arrive  à  ce  résultat ,  que  les 
connûtes  qui  sont  soumises  à  ct'lt»'  in- 
fluence, ne  peuvent  nian(juer  de  loiuher 
quelque  joiir  dans  le  soleil,  puisqu'elles 
s'en  ripprochtiit  h  chaque  instant  d'a- 
près la  théorie  qui  précède.  11  doit  en 
être  de  même  de  toutes  les  il^nètes  et 
de  la  terre  entre  autres;  mais  l'altération 
que  subit  le  mouvement  de  la  terre  en 
vertu  de  celte  cause,  est  tellement  exi- 
guë, qu'il  se  passera  bien  des  millions 
d'anriéesavant  que  la  distance  de  laterre 
au  soleilnevarie  sensiblement.  Quantaux 
comètes,  il  est  possible  que  quelques 
unes  soient  déjà  tombées  dans  le  soleil  ; 
et  il  est  à  remarquer  que  JNewton  admet- 
tait cette  sorte  de  rencontre,  par  des 
causes  diflérentes.  il  est  vrai.  II  suppo- 
sait qu'en  tombant  ainsi  dans  le  soieil, 
les  comètes  lui  restituaient  la  substance 
qu'il  perdait  par  l'émissiondesa lumière. 
Ainsi  le  soleil  se  nourrissait  de  comètes; 
idée  bizarre  reposant  sur  une  intelli- 
gence très  imparfaite  de  la  constitution 
physique  de  cet  astre. 

ReDCODtre  possible  de  la  terre  par  une  comète. 

179.  Mais  de  tous  les  points  de  vue  sous 
lesquels  on  peut  envisager  les  comètes, 
le  plus  intéressant  est.  sans  aucun  doute, 
celui  de  leurs  rapports  avec  la  terre. 
Considérer  les  comètes  comme  des  signes 
de  la  colère  divine,  et  les  avant-coureurs 
de  grandsévénemens.  n'est  sans  doute  pas. 
j'en  conviens,  l'erreur  de  notre  époque, 
suffisamment  riche  de  ses  propres  foliesj 
et  néanmoins  les  comètes  ont  eicore  une 
renommée  sinistre,  dont  les  savantes 
théonesmodernes  ne  soni  pas  innocentes. 
ISotre  globe  ne  peut-il  pjs  être  rencontré 
par  une  comète,  par  une  de  ces  nom 
breuses  comètes  qui  sillomient  l'espace.' 
Et  ces  astres  bizarres  ne  possèdent-ils 
pas  plusieurs  moyens  de  nous  tourmen- 
ter? Une  comète  peut  heurter  la  terre  et 
bouleverser  son  solj  elle  peut  l'empri- 
sonner dans  son  immense  queue  et  as- 
phyxier tous  ses  habitans.  IJle  peut,  sans 
ia  rencontrer  directement,  en  passer  à 


une  petite  distance,  et  produire  un  nou- 
veau déluge,  en  soulevant  par  son  at- 
traction les  flots  de  l'Océan  ;  elle  peut, 
lorsqu'elle  est  embrasée  par  le  soleil  au 
périhélie,  communiquer  à  notre  globe 
son  effroyable  température,  dessécher 
entièrement  les  mers ,  brûler  les  végé- 
taux, rôtir  les  aniuiaux,  y  compris  tous 
les  fils  d'Adam.  Et  sans  compter  beau- 
coup d'autres  choses  qu'elle  pourrait  en- 
core ,  n'en  connail-on  pas  une  en  parti- 
culier dont  l'orbite  est  très  voisine  de 
celle  de  la  terre,  à  tel  point  que  pour 
une  certaine  position  de  la  terre  et  de  la 
comète,  celle-ci  atteindrait  certainement 
notre  globe? 

11  est  vrai  que  la  rencontre  de  la  terre 
par  une  comète  est  en  soi  chose  possi- 
ble; mais  elle  est  possible  comme  il  l'est 
que  28  millions  de  boules  blanches  étant 
mises  dans  un  sac  avec  une  seule  boule 
noire,  on  tombât  précisément  sur  celle-ci 
en  en  tirant  une  les  yeux  fermés.  Voilà, 
du  moins  pour  de«  comètes  de  volume 
moyen,  la  mesure  de  la  probabilité  d'un 
choc.  Comme  on  voit ,  le  possible  n'est 
pas  fort  menaçant. 

180.  La  rencontre  de  la  terre  par  la 
queue  d'une  comète  offre  beaucoup  plus 
de  chances.  Cela  ne  veut  pas  dire  que 
les  chances  soient  très  nombreuses  ;  ce- 
pendant elles  ne  sont  pas  telles  que, 
comme  dans  le  cas  précédent ,  il  n'en 
faille  tenir  aucun  compte.  En  effet,  les 
queues  de  comètes  occupant  quelquefois 
plusieuis  millions  de  lieues  ,  il  y  a  un 
nombre  appréciable  de  chances  pour  que 
la  terre  traverse  cet  espace.  De  plus,  si 
l'on  considère  que  la  masse  d'une  comète 
est  en  général  fort  peu  de  chose ,  et  que 
par  conséquent  les  parties  de  cet  appen- 
dice ,  qui  en  sont  situées  à  une  grande 
dislance,  doivent  graviter  très  faible- 
menl  vers  le  corps  de  l'astre,  on  en  con- 
clura que  la  terre,  dont  la  masse  est  in- 
comparablement supérieure  à  celle  de 
toutes  les  comètes,  pourra  même  à  une 
distance  très  considérable  enlever  aux 
comètes  leurs  queues  ,  et  les  mêler  à  son 
atmosphère.  Tout  cela  est  donc  très  pos- 
sible, et  il  n'e.-^t  pas  facile  d'assigner  soit 
le  degré  de  probabilité,  soit  les  consé- 
quences d'une  rencontre  de  ce  genre.  En 
lait,  il  n'y  a  pas  lieu  de  supposer  qu'elle 
ait  jamais  eu  lieu,  ou  du  moins  de  lui 


PAR  M.  DESDOUITS. 


257 


attribuer  certains  phénomènes  météoro- 
logiques qu'on  a  cru  pouvoir  expliquer 
par  ce  moyen.  Tels  sont,  par  exemple  , 
certains  brouillards  très  secs  qu'on  a  vus 
régner  sur  une  assez  notable  partie  delà 
surface  du  globe  à  différentes  époques, 
comme  en  1783  et  en  1831.  Car  si  la  ma- 
tière brumeuse  provenait  d'une  queue  de 
comète,  on  aurait  dû  apercevoir  quel- 
que part  la  tête  de  l'astre  ^  or,  aucune 
comète  ne  s'est  montrée  pendant  la  du- 
rée de  ce  phénomène,  qui  se  prête  d'ail- 
leurs à  d'autres  explications.  M.  Arago 
admet  du  reste  qu'il  peut  nous  arriver 
souvent  de  traverser,  sans  nous  en  aper- 
cevoir, des  queues  de  comètes,  à  cause 
de  l'excessive  rareté  de  cette  matière.  En 
accordant  le  fait,  je  propose  toutefois 
un  amendement  à  la  décision  de  notre 
savant  astronome.  Il  me  semble  que  si  la 
matière  des  queues  de  comètes  se  mêlait 
à  notre  atmosphère,  il  y  aurait  pour  le 
genrehumainunvéritable  cas  d'asphyxie, 
ou  que  tout  au  moins  nous  ne  la  respi- 
rerions pas  sans  nous  en  apercevoir. 
Maison  peut  admettre  que  cette  matière 
ne  pénétrerait  pas  dans  nos  couches  in- 
férieures ;  qu'elle  se  tiendrait  dans  les 
hautes  régions  atmosphériques ,  ajou- 
tant de  nouvelles  couchesà  celles  de  l'air, 
et  augmentant  le  volume  de  l'enveloppe 
de  notre  globe.  Cette  hypothèse  remplit 
même  une  condition  obligée  d'équilibre  ; 
car  nous  avons  fait  remarquer  plus  haut 
que  la  densité  de  la  matière  des  queues 
de  comètes,  et  même  de  leurs  nébulo- 
sités, était  fort  inférieure  à  celle  des 
nuages  qui  flottent  dans  notre  atmo- 
sphère. 

181.  Revenons  sur  la  rencontre  possi- 
ble du  corps  d'une  comète  avec  la  terre , 
à  propos  de  la  comète  de  Biéla,  dont 
l'orbite  perce  le  plan  de  l'écliptique  très 
près  de  sa  circonférence,  de  telle  sorte 
que  la  nébulosité  de  la  comète  entre- 
prend sur  la  trajectoire  terrestre.  Si  lors- 
que la  comète  traverse  l'écliptique,  la 
terre  se  trouvait  au  point  de  sa  courbe 
qui  est  le  plus  voisin  du  nœud,  nul  doute 
qu'elle  ne  fût  enveloppée  par  la  comète; 
et  quoiqu'il  soit  difficile  de  se  faire  une 
idée  assez  exacte  des  conséquences  de 
cette  rencontre,  il  est  plus  que  pobable 
que  la  destruction  de  toute  vie  siir  la 
terre  en  serait  le  résultat  forcé.  Cette 


possibilité  abstraite  annoncée  par  Olbers 
un  peu  avant  l'apparition  de  cette  co- 
mète en  1832,  avait  causé  dans  le  monde 
une  certaine  émotion  ,  que  la  publication 
de  V Annuaire  ne  tarda  pas  à  dissiper.  Il 
suffisait  de  rechercher,  comme  le  montre 
M.  Arago,  quelle  devait  être  la  position 
de  la  terre  sur  son  orbite,  au  moment 
du  passage  de  la  comète  à  son  nœud.  Or, 
à  ce  moment,  la  terre  devait  être  à  20 
millions  de  lieues  de  ce  terrible  point 
de  moindre  distance,  qu'elle  aurait  tra- 
versé depuis  plus  d'un,  mois.  Ainsi,  le 
danger  de  rencontre  était  tout-à-fait  nul. 
Il  est  vrai  qu'il  peut  se  renouveler  à  cha- 
que passage  ,  et  il  faut  en  effet  calculer 
à  chaque  passage  les  positions  relatives 
des  deux  planètes.  Si  l'on  fait  abstraction 
des  petites  perturbations  du  mouvement 
cométajre .  on  reconnaîtra  par  un  très 
simple  calcul  que,  dans  toute  la  série  des 
prochains  retours  de  la  comète  à  son 
nœud ,  la  terre  sera  éloignée  du  point  de 
moindre  dislance  d'un  nombre  de  jours 
plus  ou  moins  considérable.  Or,  si  la 
terre  était  en  avance  ou  en  retard  sur  la 
comète ,  de  21  heures  seulement ,  cas  qui 
ne  se  présentera  peut-être  jamais,  les 
deux  centres  seraient  éloignés  de  plus  de 
600,000  lieues.  Or,  alors,  non  seulement 
les  deux  surfaces  seraient  loin  de  s'at- 
teindre ,  mais  môme  l'action  de  la  co- 
mète à  distance  serait  probablement  dé- 
pourvue d'effet  sensible,  comme  nous  le 
prouverons  plus  bas.  Ainsi ,  en  voilà  plus 
qu'il  n'en  faut  pour  rassurer  les  lecteurs 
contre  le  choc  de  notre  globe  par  une 
comète. 

11  est  vrai  que  si  la  comète  de  Biéla  ne 
choque  pas  directement  notre  globe,  elle 
atteindra  l'o/'/uVcde  la  terre  ;  ce  que  quel- 
ques personnes  imaginent  être  fort  dan- 
gereux, il  n'y  a  pas  un  de  nos  lecteurs 
qui  ne  comprenne  tout  d'abord  combien 
une  telle  inquiétude  est  chimérique  et 
risible.  L'orbite  d;'  la  terre  est  une  ligne 
mathématique.  Or.  une  comète  n'a  pas 
plus  d'action  sur  une  ligiu^ ,  qu'elle  n'en 
peut  avoir  sur  un  nombre  abstrait ,  tel 
que  17  ou  3t».  Lorsque  nous  disons  que 
l'orbite  d'une  planète  est  dérangée  par 
l'action  dune  autre  planète,  cela  signifie 
que  le  premier  de  ces  deux  corps  est  dé- 
rangé par  le  second  ,  et  obligé  de  suivre 
une  roule  différente  de  celle  qu'il  avait 


COURS  D'ASTROKOMIE, 


suivie  jusque  Va:  o*esl  ainsi  qu'un  vais- 
seau peut  «^'re  cliassé  par  le  venl  liors 
de  sa  roiitt»  naliiiolle.  Ksl-ce  h  dire  (jii»^ 
celle-ci  est  (li'ran^re  par  le  vent,  m  luen 
que  lorsque  le  veiU  aura  cesst^  de  souiller, 
auciMi  navire  ne  pourra  plus  passer  par 
celle  roule  V 

182.  Voyons  maintenant  cp  qui  pour- 
rail  résulter  du  passage  d'un  de  ces  astres 
bizarres,  i'J  uru*  nif^diocre  ou  m^^ni'^  à  une 
très  petite  distance  tic  la  terre.  Il  senjble 
que  quand  bien  môme  l'orbite  de  celle-ci 
n'en  sérail  pas  alt«'rêe  notablement,  l'at- 
traction  de  la  comèie  pourrait  fort  bien 
ajçir  à  la  manière  de  celle  de  la  luno; 
et,  si  l'on  fait  la  distance  snflismunpnl 
petite,  soulever  les  eaux  de  l'Oec^an  bien 
au-dessus  de  leur  niveau  ordinaire,  ou 
enfin  produire  un  cataclysme  capable  de 
détruiie  le  f<enre  bumaiii,  Je  réponds  à 
cela  que  la  cbose  est  absolument  possi- 
ble, en  réunissant  une  fouie  de  condi- 
tions qui  ne  se  rencontreront  suis  douie 
jamais,  telles  que  la  coexistence  d'une 
distance  très  petite,  d'un  diamèlfe  ('nor- 
me,  et  surtout  d'une  masse  très  supé- 
rieure à  ce  qu'on  doit  atîendre  d'une 
comète  ;  ce  qui  en  fait  un  danger  du 
même  ordre  que  celui  d'un  clioc.  Je  dis 
de  phis  que  ce  danger  n'exi>.te  en  fait 
pour  aucune  des  comètes  que  nous  con- 
naissons. En  effet,  la  coiuète  de  Biéla, 
qui  serait  la  plus  menaçante  .  ne  peut 
se  trouver,  dans  le  cas  exce>sivemenl 
improbable  que  nous  avons  supposé  ci- 
dei^sU9>  à  une  distance  de  la  lerr«  moin 
dre  que  600.000  lieues.  Or.  telle  fut  pré- 
cisément la  dislance  à  laquelle  passa  la 
comète  de  1770.  Or  ,  celte  comè'e  ne 
produisit  pas  de  catacly<mp  :  bien  plus, 
elle  n'eut  pas  la  moindre  Innnence  sur 
la  hauteur  des  marées.  Aussi  put -elle 
traverser  a  deux  reprises  le  système  des 
satellites  de  Jupiter,  sa»»s  produire  sur 
eux  aucun  eiieL  appréciable;  et  cepen- 
dant ces  petites  planètes  sont  très  inl'é- 
rir-ures  en  m  isse  à  la  r(M're.  et  la  comète 
s'est  lrou\ee  près  de  I  un  d'eiïx  à  une 
distance  qui  i>  était  pas  le  dixiém-î  de  sa 
moindre  <listance  à  notre  ^Hobrt/ 

18.i.  Vlais  si  i»oui  sommes  à   l'abri  du 
danger  de  l'eau,  n'-ivons  nous  pas  k  cou 
rir  le  danger  du  icu  V  Embfdsées  par  le 
soleil  a  leur  pass-i^î   au   périhélie,  les 
ooinéles  doivcnl  rayunuer  dans  l'espaoe 


une  énorme  chaleur,  comme  nous  l'atons 
prouvé  pour  la  comète  de  1(580,  Or»  cette 
chaleur,  h  i  elle  se  coin  m  unique  à  la  terre» 
pourrait  l'embraser,  ou  toU'  au  lîioinsmo- 
dilier  profondément  s»»n  état  méléorolo- 
j^ique.  Mais,  d'abord,  si  l'on  raisonne  sur 
les  faits  passés,  qui  se  reproiluiront  pé- 
riodiquement dans  l'avenir,  il  est  certain 
que  nous  n'avons  rien  à  craindre  des 
comètes  de  notre  conn.iissance.  l.a  co- 
mète de  1081),  qui  a  plus  de  litres  que 
toute  autre  au  rôle  d'incendiaire,  n'a  pas 
amené  dans  les  températures  lerresires 
le  plus  petit  écart  appréciable.  Il  y  a 
plus  ;  SI  l'on  consulte  les  tables  des  tem- 
p»^ratures  moyt^nnes  annuelles  depuis  le 
commenceuit'nt  de  ce  siècle  ,  il  semble 
que  U  m  tyefine  des  années  à  comètes 
soit  plutôt  inférieure  que  supérieure  à 
celle  des  aimées  sans  comètes  ;  c'est  du 
reste  un  fait  dont  rendent  facilement  rai- 
son des  considérations  théoriques.  J^d 
température  que  reçoivent  les  comètes  au 
périhélie  est  assurément  fort  inférieure 
à  celle  du  soleil  lui-même.  Supposons* 
la  é^î^le,  et  tenons  compte,  pour  CMloule^ 
les  effets  comparatifs,  des  masses  et  des 
distances.  La  cotnèle  de  1770 ,  qui  û 
tant  approché  de  la  terre,  en  était  â 
1;03  de  notre  distance  au  soleil  ;  ce  qui  j 
d'après  la  loi  de  la  propagation  de  Is 
chaleur,  donnerait  4.000  fois  autant  que 
si  la  comète  était  à  la  distance  du  soleiL 
Si  donc  la  comèle  avait  une  quantité  de 
chaleur  absolue  ,  qui  fiit  la  4.000^  partie 
de  c€*lle  que  possède  le  soleil ,  les  quan- 
tités éTiises  sernieni  les  mêmes  ,  toutes* 
choses  égales  d'ailleurs.  Ot,  il  n'y  a  pas 
de  comètes,  vu  la  petite  se  relative  de 
leur  voinme  ,  et  surtout  de  leur  masse  , 
qui  contienne  1/4,000  de  la  cluleur  dd 
soleil.  Supposons  que  celle-Ci  ffit  dou- 
blée pendant  rfueh/uei  inst^ns  j  la  terré 
.s'en  apercevrait  peu  Ou  point  ,  car  la 
température  des  hantes  régions  atmo- 
sphériques est  très  inférieure  à  zéro;  et 
ce  n'esr  que  j>ar  nrfton  jirolon^ce ,  par 
accumnlaiion  .  que  le  -oled  nousdonm^ 
leschal'^ursesfivales:  l'effet  d'urtfi  Sffufce 
d  intensité  double  serait  donc  vraisem^ 
blablemen!  inappréei  »ble.  Or,  les  co- 
mète*, va  la  rapidité  de  leur  monve- 
r/ienl  de  translation  au  périhélie  ,  ne 
pourraient  avoisiner  la  terre  que  pen- 
dant quelques  in^tans.  1)  tsi  donc  as 


PAR  M.  DESDOUITS. 


259 


moins  vraisemblable  que  leur  action  se- 
rait insensible. 

Je  n  ai  pas  besoin  de  réfuter  longue- 
ment rinfliience  qu'on  attribue  souvent 
à  la  présence  des  comètes  sur  les  saisons 
et  les  produits  agricoles .  non  plus  que 
sur  les  événemens  (le  la  nature  des  épidé- 
mies ou  sur  ies  tremblemens  de  terre,  etc. 
Les  instrumens  délicats  que  possède  te 
méiéorologisle ,  sont  tout-à-fait  mueis  à 
l'égard  de  l'ii'fluence  physique  des  co- 
mèes  sur  l'état  de  latinosphère  et  les 
phénomènes  qui  en  dérivent.  Passons  à 
la  discussion  des  problèmes  géologiques 
dans  lesquels  elles  auraient  joué  un  rôle 
plus  ou  moins  iuiporlant. 

184.  En  première  ligne  se  présente  le 
système  de  Buffon.  sur  l'origine  des  pla- 
nètes et  de  notre  globe  en  particulier. 
iSous  avons  dit  comment  le  choc  d'une 
comète  .  rencontrant  le  soleil  .  aurait 
donné  naissance  à  tout  notre  système; 
mais  nous  avons  vu  aussi  couibien  peu 
ce  roman  de  la  nature  soutient  l'épreuve 
d'une  discussion  ^ur  le  terrain  des  prin- 
cipes les  plus  élémentaires  de  la  sci^^nce. 
Je  ne  le  cite  ici  que  pour  mémoire,  et  je 
passe  à  celui  de  Whislon. 

Le  déloge  a-t-il  éié  produit  par  tine  comète? 

Le  nom  que  je  viens  de  prononcer  est 
ce'ui  d'un  contemporain  et  d'un  ami  de 
>ewton.  A  la  fois  théologien  et  astro- 
nome, il  imagina  d'introduire  dans  In 
Bible  la  théorie  de  l'attraction  univer- 
selle, et  d'expliquer  le  déluge  par  l'in- 
tervention d'unrt  comète.  La  terre  est 
composée,  selon  lui ,  d'un  noyaucenlral 
entouré  d'eau  ,  laquelle  est  recouverte 
d'une  Cl  oûle  solide  de  méiliocre  épais- 
seur. Admettons  qu'à  l'époque  du  déluge, 
une  très  grande  comète  .  pom-vue  d'unrt 
queue  raisonnable,  ait  passé  près  de  la 
Icrre.  son  atlrrjclion  aura  soulevé  les 
e»ux  intérieures,  lesquelles  auront  brisé 
la  croule  qui  s'oppO">ail  â  cette  marée 
d'un  nouveau  genre  .  et  se  seront  répan- 
dues par  les  tissnres  sin  toufe  la  surface. 
Voilà  ce  que  Moïse  appelle  la  rupture 
des  fon mines  du  grand  abinie.  Il  reste 
à  trO'iVer  le»  raiaracte.^  du  ciel.  Or, 
Wliiston  les  recuiinatt  facilement  dans 
la  queue  de  sa  comète.  Supposons  que 
cette  queue  soit  de  l'eau,  et  qn'elle  ait 


atteint  la  terre;  voilà  une  horrible  pluie 
qui  aura  pu  durer  quarante  jours. 

Il  ne  s'agit  donc  que  de  trouver  une 
grosse  comète,  et  surtout  de  la  faire 
passer  prè;  de  notre  globe  à  l'époque  du 
déluge.  Or.  Whiston  en  a  justement  une 
sous  la  main ,  et  c'est  là  la  partie  sédui- 
sante de  son  système,  ^ous  avons  déjà 
mentionné  la  comète  de  1680,  comète 
remarquable  par  sa  taille  et  son  éclat, 
et  dont  les  élémens  paraboliques,  il  est 
vrai,  ne  se  retrouvent  pas  ailleurs  dans 
les  catalogues,  mais  qu'il  est  facile  d'i- 
dentifier avec  quelques  autres  au  moyen 
d'un  rapprocliement  d'époques  assez  re- 
marquable. Les  auteurs  rapportent  à 
Tan  1106  une  immense  comète  avec  une 
très  grande  queue  ;  une  autre  comète 
très  grande,  celle  nommée  Lampadias , 
parut  en  531  ;  enlin  ,  l'année  de  la  mort 
de  Cés-.r,  en  43  avant  notre  ère,  une 
autre  comète  se  montra,  laquelle  éiait 
fort  brillante,  puisqu'on  la  voyait  avant 
le  coucher  du  soleil.  Or,  il  est  remar- 
qurible  que  ces  quilre  époques  soient 
,  sép.irées  par  un  intervalle  de  575  ans.  Od 
est  donc  suflisammeut  autorisé  à  croire 
q.iece.s  qu  iire  apparitions  ne  sont  qu  une 
même  comète,  dont  675  ans  forment  la 
période.  Mais  en  remontant  ainsi  par  pé- 
riodes de  575  ans  vers  les  temps  anlé- 
rieirs,  on  tombe  sur  les  années  2343  et 
29i8  avant  noire  ère,  lesquelles  oni  dû 
eue  signalées  par  l'appaiition  de  cette 
comète.  Si  donc  l'on  veut  bien  remar- 
quer que  la  première  de  ces  deux  épo- 
q»es  est  celle  du  déluge,  à  six  ans  près, 
si  l'on  s'en  rapporte  au  texte  héhreu  ;  que 
la  seconde  donne  l'année  du  déluge  ,  à 
huit  ans  près,  si  l'on  préfère  la  chrono- 
logie des  Septante  .  il  en  résulte  claire- 
ment, suivant  Whi-ilon,  que  la  grande 
comtte  de  ltj80  a  dû  passer  près  de  ta 
terre  à  l'époffue  du  déluge. 

Il  faut  remarquer  encore  que  si  l'on  en 
excepte  la  co  i.èie  de  Bit  la,  celle  de  KWO 
a  plus  apprt>clH^  de  l'orbite  terrestre 
qu'aucufie  autre  cotnèle  connue,  sa  di- 
slance iniiiMuuu»  à  cette  orbite  ne  dépas- 
sant pas  112  rayons  terrestres,  on  moin^ 
que  le  double  de  la  distance  de  la  terre 
à  la  lune.  Kriliu,  on  peut  encore  sup{)0- 
ser,  dans  1  intérêt  de  ce  système,  que  la 
comète  de  1680  était  beaucoup  plus  voll^ 
mineuse  à  l'époque  du  déluge,  et  qu'elle 


2(30 


COUnS  D'ASTRONOMIE, 


a  diminiK^  depuis  celte  époque  par  l'effet 
de  la  résistance  de  l'éther.  Mais  voici 
quelques  considérations  qui  détruisent 
cet  thliafaudaf^e  de  merveilleux  lappro- 
cheuiens. 

Je  néglif^e  les  difficultés  cinODolof^i- 
ques  considérables  qu'on  pourrait  sou- 
levei"  au  sujet  de  l'époque  du  déluge  ; 
car,  en  admettant  la  chronologie  géné- 
rale des  Septante,  la  seule  aujourd'hui 
soutenable.  il  reste  encore  sur  l'j'poque 
précise  du  déluge  des  incertitudes  qui 
peuvent  aller  jusqti'à2()0ans.  IMais  je  ferai 
remarquer  d'abord  que  toute  la  théorie 
de  ^^  liiston  repose  sur  Ja  constance  de 
la  période  de  575  ans  ;  ce  qui  entraîne 
cette  conséqiuMice  que  l'orbite  de  la  co- 
mète n'aurait  pas  subi  depuis  le  déluge 
d'altération  sensible.  Donc,  si  la  distance 
de  son  nœud  à  l'orbite  terrestre  était 
dans  les  derniers  temps  égaleà  112  rayons 
de  notre  globe,  ou  170.000  lieues  envi- 
ron, elle  n'a  pas  pu  être  moindre  à  l'é- 
poque du  d'^luge.  Telle  serait  donc  aussi 
le  minimum  de  la  distance  du  centre  de 
la  comète  à  celui  de  la  terre,  si  en  même 
temps  que  la  comète  arrive  à  son  nœud 
notre  globe  arrivait  tout  juste  au  point 
de  son  orbite  qui  est  le  plus  voisin  de  ce 
nœud.  Or,  Whiston  supposait  que  la  di- 
stance de  sa  comète  à  la  terre,  n'avait 
été  que  de  3  à  4  mille  lieues  seulement. 

Eu  second  lieu,  Winston  donnait  à  sa 
comète  une  masse  très  considérable,  sup- 
position dont  le  moindre  défaut  e-it  d'être 
très  gratuite.  Supposer  d'ailleurs  que  le 
volume  et  par  suite  la  masse  de  la  co- 
mète ont  subi  par  la  résistance  de  l'éther 
une  réduction  très  grande,  entraîne  à 
admeltie  aussi  que  son  cours  a  subi  une 
altér.ition  proportionnelle;  la  durée  de 
sa  révolution  serait  donc  fort  différente 
de  575  ans. 

En  troisième  lieu,  il  faut  considérer 
que  cette  grande  masse  et  cette  très  pe- 
tite distance  que  Winston  attribue  à  sa 
comète  .  ne  sufhraient  pas  encore  à  la 
production  des  effets  qu'il  prétend  ex- 
pliquer par  ce  moyen.  Car,  si  la  lune. 
par  exemple,  exerce  sur  les  eaux  de 
l'Ucéan  une  action  aussi  énergique,  c'est 
que  son  mouvement  angulaire  est  très 
lent  ;  que  dans  Tintervalle  de  quelques 
heures,  sa  distance  a  la  terre  varie  à 
peine  j  que  pendant  un  temps  assez  long, 


elle  correspond  verticalement  à  peu  près 
aux  mêmes  points  du  globe  j  de  sorte 
que  le  liquide  qu'elle  attire  a   le  temps 
de  céder  à  son  action  avant  qu'elle  ne  se 
transporte  ailleurs.   Or,  il   en   est  tout 
autrement  des  comètes  en  général  et  de 
celle  de  KîSO  en  particulier.   Quand  elle 
est  voisine  de  la  terre,  son  mouvement 
de  translation  est  extrêmement  rapide- 
l'effet  qu'elle  tendrait  à   produire  dans 
un  instant,    serait  neutralisé  par  celui 
qu'elle  tendrait  à  produire  quelques  in- 
stans  après,  et  qui  serait  tout  autre  en 
conséquence  des  nouvelles  positions  de 
la  comète.  Admettons  le  cas  extrême  et 
excessivement  improbable  où  la  comète 
et  la  terre  seraient  parvenues  simullanc- 
ment  aux  deux  points  du  minimum  de 
leur  distance ,  laquelle  eîit  été  de  170,000 
lieues,   les  mouvemens  respectifs  de  la 
terre  et  de  la  comète  eussent  en  peu  de 
minutes   doublé,   triplé,   décuplé  cette 
distance.  Déplus,   par  suite  de  la  rota- 
tion de  notre  globe  ,  combinée  avec  ces 
déplacemens,   l'action  de  la  comète  sur 
les  eaux  dans  un  méridien  eût  été  aussi 
en  quelques  minutes  combattu   par   son 
action  dans  uu  autre  méridic;n.  Ces  effets 
se  seraient  donc  mutuellement  détruits  , 
outre  que  sous  aucun  méridien  les  eaux 
n'auraient  eu  le  temps  de  se  déplacer. 

Enhn  ,  pour  ce  qui  est  de  la  queue  de 
la  comète,  Whiston,  par  l'usage  qu'il  en 
fait,  e>t  amené  à  supposer  que  la  matière 
de  la  comèie  elle-même  n'est  autre  chose 
que  de  l'eau.  Supposition  excessivement 
gratuite,  et  tellement  invraist^mblable, 
que  je  ne  crois  pas  devoir  m'arrêter  à  la 
discussion  de  plusieurs  dilficultés  que 
soulève  cette  hypothèse. 

185.  Je  ne  dirai  qu'un  mot  de  la  théo- 
rie de  Halley,  qui  croit  pouvoir  expli- 
quer par  le  choc  d'une  comète  une  partie 
de  l'histoire  de  la  terre.  D'où  viennent 
les  produits  marins  qu'on  trouve  si  abon- 
damment jusqu'au  sommet  des  monta- 
gnes ?  L'astronome  anglais  suppose  que 
la  terre  étant  arrêtée  dans  sa  course  par 
le  choc  direct  d'une  comète  ,  l'Océan 
dont  les  eaux  ne  font  pas  corps  avec  la 
masse  du  globe,  mais  sont  simplement 
ftosces  sur  sa  surface,  aura  continué  sa 
route  avec  sa  vitesbC  ordinaire  ;  de  là 
une  effroyable  marée  qui  aura  envahi 
les  montagnes.  Celte  hypothèse  est  con- 


PAR  M.  DESDOUITS. 


261 


tredite  par  l'état  de  conservation  des  co- 
quillages dont  on  veut  expliquer  la 
présence  dans  des  régions  si  élevées  au- 
dessus  du  niveau  des  mers.  Ces  lames, 
souvent  si  petites  et  si  minces,  ont  con- 
servé leurs  crêtes,  leurs  pointes  les  plus 
délicates,  leurs  parties  les  plus  fragiles  j 
de  sorte  qu'on  ne  peut  admettre  qu'elles 
se  soient  logées  si  haut  par  l'effet  d'un 
transport  violent,  brusque  et  instantané. 
Jeferai  remarquer  par  occasion  que  si  le 
mouvement  de  translation  de  la  terre 
était  complètement  arrêté  par  une  cause 
quelconque,  notre  globe  obéissant  dés 
lors  à  sa  seule  gravitation  vers  le  soleil, 
s'en  irait  tomber  dans  cet  astre  ,  et  qu'il 
ne  mettrait  guère  que  deux  mois  à  faire 
le  voyage. 

Mais  une  comète  pourrait  choquer  la 
terre,  sans  détruire  totalement  sa  vitesse, 
et  dans  ce  cas.  il  y  a  encore  largement 
lieu  à  d'immenses  cataclysmes.  L'axe, 
les  pôles,  la  vitesse,  la  durée  de  l'année 
seraient  changées,  et  la  surface  du  globe 
éprouverait  une  révolution  mortelle  à 
tous  les  êtres  vivans.  On  a  eu  recours  à 
cette  supposition  pour  expliquer  le  chan- 
gement de  climats  que  quelques  parties 
de  la  terre  auraient  subi ,  au  dire  de  cer- 
tains naturalistes,  qui  se  fondent  sur  la 
présence  à  la  surface  du  sol  ,  de  nom- 
breux débris  d'animaux  qui  n'appartien- 
nent pas  à  ces  zones.  On  a  attribué  éga- 
lement à  un  choc  de  comète  la  singulière 
dépression  du  sol  d'une  partie  de  l'Asie  ; 
dont  18,000  lieues  carrées  sont  beaucoup 
au-dessous  du  niveau  de  la  mer  Cas- 
pienne. Isous  ne  pouvons  nous  arrêter  à 
la  discussion  de  ces  systèmes  :  disons  seu- 
lement qu'aux  champions  des  comètes, 
les  physiciens  et  les  géologues  opposent 
d'autres  systèmes,  d'autres  suppositions 
à  peu  près  aussi  solides  ;  et  que  les  uns 
et  les  autres  ne  sont  pas  au  bout  de  leurs 
disputes  et  de  leurs  recherches....  ut  in- 
quirant  senipcr ,  comme  dit  l'Ecriture. 

18G.  —  En  résumé,  les  rapports  des  co- 
mètes avec  notre  globe  paraissent  avoir 
été  tout  à  fait  inoffensifs  jusqu'ici,  et  rien 
n'indique  qu'ils  soient  bien  menaijans,  si 
l'on  considère  l'avenir.  C'est  là,  du  reste, 
une  question  sans  intérêt  ,  surlout  pour 
le  chrétien  qui  croit  à  la  future  dissolu- 
tion de  ce  monde.  Chacun  des  jours  que 
le  soleil  éclaire,  peut  voir  s'éteindre  ce 

TOUS   TUI.  —  N»  4G.  18,VJ. 


merveilleux  flambeau  :  chaque  heure  qui 
s'écoule  pour  nous,  peut  être  l'heure  su- 
prême de  l'univers.  A  l'instant  que  Dieu 
a  désigné  pour  éclairer  son  agonie,  tous 
ses  ressorts  se  briseront  ;  toutes  ces  for- 
ces qui  en  maintiennent  les  diverses  par- 
ties, et  qui  en  règlent  les  merveilleux 
mouvemens,  ces  forces  que  l'Évangile  ap- 
pelle, les  i'ertus  des  deux  j,  se  trouble- 
ront ,  se  mêleront  ,  s'évanouiront  ,  et 
abandonneront  au  chaos  tous  ces  corps 
célestes,  qui  se  balancent  avec  tant  d'or- 
dre dans  l'espace  infini.  A  cet  arrêt  di- 
vin, plus  d'un  astronome,  sans  doute, 
refusera  de  souscrire  :  il  se  demandera 
si  les  destinées  de  tant  de  milliers  de 
mondes  sont  à  ce  point  enchaînées  à  celle 
de  la  terre  ;  de  la  terre  qui  n  est  qu'un 
point  atomique,  perdu,  oublié,  insensi- 
ble au  milieu  de  tant  et  de  si  vastes  sys- 
tèmes :  il  dira  que  le  Christ  en  traçant 
ainsi  le  drame  de  la  destruction  univer- 
selle, ignorait  les  rapports  des  diverses 
parties  de  l'univers,  qu'il  en  ignorait  la 
grandeur  et  la  composition,  lui  qui  su- 
bordonnait à  la  terre  tout  ce  qui  existe 
dans  les  régions  infinies  de  l'espac^.  Oh! 
non  :  la  parole  de  notre  Évangile  n'est  pas 
vaine,  et  le  chrétien  éclairé  l'accepte 
avec  une  foi  égale  à  celle  du  plus  humble 
des  croyans.  Kous  ne  disputons  pas  aux 
astronomes  les  merveilleux  résultats  de 
leurs  observations  et  de  leurs  calculs  : 
nous  croyons  comme  eux ,  et  plus  qu'eux 
peut-être ,  à  ces  régions  d'infinie  pro- 
fondeur, où  se  succèdent  des  mondes  sans 
nombre  et  sans  bornes;  mais  nous  savons 
aussi  que 

Par  delà  tous  ces  cieai  le  Dieu  des  cieux  réside  ; 

nous  savons  qu'il  y  a  deux  choses  plus 
grandes  que  cette  immensité  matérielle  ; 

d'abord  le  Dieu  qui  l'a  faite et  puis, 

rhommedontl'intelligenceatteint  ces  ré- 
gions qui  s'étendent  si  loin  au  delà  de  la 
portée desa  vue.  Pourqui  apprécie  l'hom- 
me non  par  sa  nature  matérielle,  mais  p.ir 
celte  partie  de  son  être  qui  est  incom- 
mensurable avec  la  matière,  il  n'y  a  rii^i 
qui  étonne  si  le  monde  tout  entier  appa- 
raît comme  création  secondaire,  liée  par 
ses  destinées  à  celles  de  l'humanité.  Tel- 
les sont  les  hautes  pensées  dans  lesquelles 
se  complaît  l'esprit  du  chrétien.  (^)uel- 
ques  uns  de  nos  frères  ,  je  le  sais,  timi- 


2(J2  POFSIK  RELIGIEUSE.  —  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 

des  en  face  de  la  science,  n'osent  h  ce 
point  élever  riionime,  et  rapetiNser  l'uni- 
vers ;  trop  (l^i)oiirvns  du  saint  or;,'in'il  «le 
leur  nalnie,  trop  oublieux  de  la  lijuteur 
à  lacpielle  Hieu  l'a  élevée  eu  l'unissant  à 
la  siciuie.  Les  raniener  à  des  id«''(»s  plus 
harmoniques  avec  notre  foi  commune, 
et  justifier  celles  que  nous  proclauions 


ici ,  est  une  lAche  que  nous  entrepren- 
drons quelque  jour:  ce  sera  là  la  lin  ,  le 
rcsjimé ,  et  je  dois  le  dire  .  la  pensée  in- 
time (pli  aura  présidé  à  ces  léchons. 

L.-M.  DKsnoiiiTS , 
Professeur  «le  physique  au  (loliége 
Stanislas. 


COURS  SUR  L1I1ST0IRE  DE  LA  POÉSIE  CHRÉTIENNE. 
CYCLE  DES  APOCRYPHES. 


NEUVIÊMK   LFÇO^    (t). 

Transformation  des  légendes  au  treizic-me  si«îcle. — 
Joseph  d'Ariraalhie  el  le  saint  Graal.  — Traduc- 
lioné  en  vors  des  légendes  évauiiéliques;  Gau- 
tier de  Coinsy.  —  La  Geuése  et  le  poème  de  TAs- 
soniption  d'Herman.  —Des  légendes  apocryphes 
dans  la  décoration  des  églises. 

Nous  avons  conduit  l'hlstoirp  du  cycle 
des  apocryphes  jusqu'au  treizième  siècle, 
et  nous  l'avons  vu  s'étendre  de  jour  en 
jour.  L'imagination  pieuse  du  moyen  âge 
y  a  fait  entrer  successivement   tous  les 
personnages  dont  le  nom  figure  dans  la 
prédication  évangélique  et  d<ms  le  drame 
de  la  Passion.  Apôtres,  disciples,   rois, 
bourreaux,  et  jusqu'à   cet  cire  abstrait 
qu'on  appelle  le  peuple  juif  et  qui  nous 
est    apparu    sous    le   vèt»-ment   étrange 
d'Ahasvérus  ,  sont  venus  s'y  plac^  r  à  côté 
des  aieux  et  desparensdu  Sauveur.  Mais 
actuellement  le  poème  est  clos;  il  va  en- 
trer dans  une  nouvelle  phase.   Le  corps 
d'S  légendes  ne  s'accroîtra   plus,  il   se 
développera.    La    poésie   chrétienne   ne 
créera   plus  ,  mais  elle  coordonnera  et 
embellira  ses  conceptions  antiques,  ^ous 
ne  verrons  plus,  comme   par  le  passé, 
s'élever  à  chaque  siècle  une  ligure  nou- 
▼elle  ;  mais  celles  que  nous  connaissons 
se   montreront  désormais  plus  brillan- 

(l)  Voir  la  haitiéme  leçon  dans  le  n'^-ll  ci-des- 
sus, page  92. 


tes  et  plus  habilement  groupées  ensem- 
ble. Aux  légendes  en  prose  grecque  ou 
latine  vont  succéder  des  épop<*es  et  des 
drames  rimes  en  langue  romane.  C'est  à 
dater  du  treizième  siècle  en  effet  qu'on 
voit  les  tnmvères  et  les  facteurs  de  mi- 
racles s'emparer  des  traditions  évangé- 
liqufs  et  les  transporter  dans  l'idiome 
vulgaire  sous  la  forme  de  mystères,  de 
lais  ou  de  romans  féodaux. 

La  plus  curieuse .  sinon  la  plus  com- 
mune de  ces  transformations ,  est  celle 
que  nous  a  montrée  XHistoire  de  sainte 
y////?t'^  analysée  dans  notre  dernière  leçon. 
Celle  petite  épopée  caractérise  assez  bien 
l'espèce  de  baptême  que  recevaient  des 
poètes  sJculiers  les  hisloires  orientales 
de  Joachira  et  de  Phanuel.  Le  treizième 
et  le  quatorzième  siècle  nous  en  offri- 
raient sans  doute  beaucoup  de  sembla- 
bles, si  les  poésies  de  ce  temps  d'aventu- 
reuse niénioire  nous  étaient  arrivées  en 
plus  grand  nombre.  Tous  les  esprits  alors 
étaient  à  la  chevalerie.  Les  conceptions 
galantes  et  pieuses  du  cycle  de  la  Table- 
Jlonde  et  du  Graal  régnaient  sur  toutes 
les  imaginations.  Depuis  Abraham  jus- 
qu'il Joseph  d'Arimathie  ,  tons  les  hom- 
mes de  la  Bible  étaient  barons  ou  pala- 
dins. On  se  rappelle  ce  passage  de  la  très 
niclUpucnte  histoire  de  Pcrceforest ,  cité 
dans  notre  troisièn^e  leçon  ,  où  Pilate  est 
souverain  chevalier  des  Juifs  :  il  y  a 
beaucoup  de   métamorphoses   pareilles 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


263 


I 


t 


dans  les  romans  du  Graal ,  à  commencer 
par  Joseph  d'Arimsthie  lui-même,  qui 
est,  dit  un  roman  manuscrit  de  la  Biblio- 
thèque royale,  le  fondement  de  toute  che- 
valerie. 

Le  rôle  qu'on  a  fait  à  ce  saint  person- 
nage dans  la  littérature  féodale  ne  tient 
que  de  fort  loin  à  notre  sujet.  Toutefois 
nous  en  dirons  un  mot,  parce  que  son 
nom  revient  de  temps  en  temps  dans  les 
légendes  évangéliques,  et  que  la  manière 
dont  on  le  pose  dans  les  poèmes  du  Graal 
et  de  la  Table-Ronde  est  un  curieux 
échantillon  du  travail  des  trouvères  sur 
les  traditions  religieuses. 

L'Évangile  ne  fournit  que  peu  de  ren- 
seignemens  sur  Joseph  d'Arimathie.  Nous 
y  apprenons  seulem  'nt  qu'il  était  de  la 
tribu  d'Ephraïm  et  l'un  des  principaux 
habitans  de  Jérusalem.  Il  assista  au  juge- 
ment qui  condamna  Jésus-Christ,  mais  il 
ne  prit  point  part  à  cette  sentence  ini- 
que. Après  la  Passion  ce  fut  lui  qui  déta- 
cha de  la  croix  le  corps  du  Sauveur,  et 
l'ensevelit  chez  lui  dans  un  sépulcre  de 
pierre.  Là  se  bornent  les  documens  au- 
thentiques qui  le  concernent.  La  tradi- 
tion de  bonne  heure  embellit  son  his- 
toire. Les  Grecs  déjà  l'avaient  ornée  de 
plusieurs  circonstances  merveilleuses  : 
mais  c'est  chez  les  poètes  anglo-nor- 
mands qu'elle  s'est  enrichie  des  détails 
mythologiques  dont  nous  allons  donner 
une  idée. 

Après  la  Résurrection  ,  disent-ils,  Jo- 
seph d'Arimathie  inspiré,  comme  tous 
ceux  qui  avaient  approché  de  Jésus- 
Christ,  du  zèle  de  la  prédication  ,  avait 
abandonné  sa  ville  natale,  et  s'était  mis 
à  annoncer  l'Evangile.  L'apôtre  saint 
Philippe  lui  ayant  imposé  les  mains, 
l'envoya  vers  les  îles  de  l'occident.  11 
partit  aussitôt ,  et  traversant  au  milieu 
des  périls  les  monts  et  les  mers,  il  ar- 
riva en  Angleterre ,  moins  de  dix  ans 
après  l'Ascension.  Joseph  d'Arimathie 
convertit  à  la  foi  la  population  de  cette 
île ,  y  fonda  des  églises  et  y  institua  des 
évêques,  avec  lesquels  il  resta  long-tt'uips 
en  relation  quand  d'autres  intérêts  l'eu- 
rent rappelé  sur  le  continent.  A  l'appui 
de  ces  faits  imaginaires,  les  légendaires 
et  les  trouvères  apportent  une  collection 
de  letties  tout  aussi  authentiques  (1). 

(l)  Usscrius,  AMi<i\AHaU$  9cch%,  Pritan.,  cap.  8. 


Ce  n'est  pas  tout ,  les  poètes  du  trei- 
zième et  du  quatorzième  siècle  qui  ,  sur 
de  vieiHes  fables  galloises,  composèrent 
les  romans  de  la  Table-Ronde  ajoutèrent 
à  la  mission  tout  apostolique  de  Joseph 
d'Arimathie  un  rôle  chevaleresque ,  que 
leurs  devanciers  avaient  à  peine  indiqué. 
Sous  leur  plume  ,  l'évêque  Joseph  devint 
le  chef  d'une  sorte  de  franc-maçonnerie 
guerrière  et  pieuse. 

A  les  en  croire,  il  aurait  hérité,  après 
la  passion,  de  la  coupe  dans  l=îquelle  le 
Sauveur  avait  fait  la  cène.  Cette  coupe, 
qu'ils  appellent  du  nom  de  Graal,  était 
douée  des  vertus  les  plus  m'^rveilleuses. 
D'abord  il  y  avait  dans  sa  forme  quf'Ique 
chose  de  mystérieux  et  d'ineffable  que  le 
regard  humain  ne  pourrait  bien  saisir , 
que  ia  langue  humaine  ne  saurait  décrire 
complètement.  Du  reste  ,  pour  jouir  de 
sa  vue,  même  imparfaite,  il  fallait  être 
baptisé.  Le  Graal  rendait  lui-même  des 
oracles  par  lesquels  il  prescrivait  tout 
ce  qui ,  dans  les  cas  imprévus,  devait  être 
fait  pour  l'honneur  de  son  culte.  Ces  ora- 
cles étaient  miraculeusement  figurés  à  la 
vue  en  caractères  écrits  sur  la  surface  du 
vase ,  et  disparaissaient  aussitôt  qu'ils 
avaient  été  lus. 

Les  biens  spirituels  attachés  à  la  vuç 
et  au  culte  du  Graal  se  résument  en  une 
certaine  joie  mystique,  pressentnnent  et 
avant -coureur  de  celle  du  ciel.  Quant 
aux  biens  matériels  ,  il  tenait  lieu  à  ses 
adorateurs  de  toute  nourriture  terrestre, 
les  maintenait  dans  une  je\inesse  éter- 
nelle, guérissait  leurs  blessures,  etc.,  etc. 

Pour  la  conservation  de  cette  coupe 
précieuse,  Joseph  d'Arimathie  avait  créé 
un  ordre  de  chevalerie  qui,  selon  la  plu- 
part des  romanciers,  s'éteignit  à  sa  mort. 
Alors  les  anges  l'emportèrent  dans  le 
ciel  où  ils  la  conservèrent  jusqu'à  ce 
qu'il  se  trouvât  une  lignée  de  héros  dignes 
d'être  préposés  à  sa  garde  ci  à  son  culte. 
Le  chef  de  celte  lignée  fut  un  prince  de 
race  asiatique  appelé  Pérille,  qui  vint 
s'établir  dans  la  Gaule,  où  ses  desccn- 
dans  s'allièrent  ensuite  aux  desccndans 
d'un  ancien  chef  breton  (I). 

Les  destinées  de  celte  corporation  re- 
ligieuse et  guerrière,  qui  sont  l'objet  de 
longs  et  nombreux  ouvrages,  l'histoire 

(1)  Fauriel ,  UonxaM  chevalercsqutf.  Revue  (Ut 
Dcux-Hondes ,  1852. 


2<iî 


POÉSIE  RELIGIEUSE.  - 


dos  grands  maîtres  ,  ctMIe  de  Perseval 
nolaminent  si  touchante  et  si  merveil- 
leuse ,  ne  se  rattachent  plus  d'assez  près 
h  notrr  sujrl .  pour  que  nous  nous  en  oc- 
cupions plus  lonj^-temps.  L'histoire  du 
Graal  n'y  tient  elle-m<>me  que  par  un 
point ,  mais  nous  avons  dû  en  parler  pour 
donner  une  idc^e  de  la  puissance  avec  la- 
quelle les  trouvères  savaient  féconder  les 
conceptions  primitives  de  la  poésie  ciiré- 
lienne,  quand  ils  en  pén»Hraient  le  sens, 
ou  quand  ils  y  attachaient  eux-mômes 
quelque  signification  mystérieuse,  com- 
me dans  celte  fahie  du  C.raal.  On  sait  en 
effet  qu'il  s'agissait  ici  de  quelque  chose 
de  plus  que  d'une  légende,  et  que,  der- 
rière le  roman  ,  il  y  avait  une  doctrine 
cachée.  Le  Graal  était  le  symhole  de  la 
foi ,  et  la  chevalerie  le  type  de  la  société 
chrétienne  (1).  C'est  sans  doute  à  la 
grandeur  de  cette  conception  qu'il  faut 
attribuer  la  richesse  de  ses  développe- 
mens. 

Les  autres  légendes  évangéliques,  pri- 
ses pour  la  plupart  dans  leur  sens  positif, 
sont  loin  d'avoir  produit  ces  frtjits  exu- 
bérans  de  poésie.  Le  travail  du  treizième 
siècle  sur  les  histoires  apocryphes  de 
3Iarie,  des  apôtres  et  des  disciples  se 
borne  généralement  à  des  traductions 
versifiées.  Encore  n'ont-elles  pas  toutes 
obtenu  l'honneur  de  ces  versions.  Les 
trouvères  choisissaient  dans  le  répertoire 
des  fictions  pieuses ,  et ,  selon  que  les  en- 
traînait leur  piété  ou  leur  attrait  par- 
ticulier, ils  rimaient  la  vie  de  la  sainte 
Vierge,  celle  de  saint  Joseph,  de  saint 
Paul ,  ou  de  tout  autre  saint. 

La  sainte  Vierge  a  été  l'objet  particu- 
l  ier  de  ce  culte  poétique.  >ulle  autre  lé- 
gende ne  fut  aussi  souvent  mise  en  vers 
pendant  les  deux  siècles  que  nous  venons 
de  nommer.  C'est  qu'à  nulle  autre  épo- 
que la  dévotion  à  la  Reine  des  cieux  ne 
fut  aussi  générale  et  aussi  vive.  Deux  or- 
dres religieux  semblaient  s'être  voués  h 
a  glorification  de  son  nom.  Les  Domini- 
cains et  les  Franciscains  travaillaient  à 
l'envi  à  la  faire  connaître  et  aimer  des 
hommes.  Le  monde  était  rempli  de  ses 
louanges.  L^s  arts  rivalisaient  de  zèle 
pour  élever  ou  pour  oriicr  ses  autels.  La 
poésie  ne  pouvait  rester  en  arrière. 

(1)  Fauriel ,  loc.  citai. 


CYCLE  DES  APOCRYPHES, 

C'était  toutefois  un  bien  faible  canti- 
que que  les  longues  histoires  rimées  qui 
se  faisaient  alors,  surtout  à  côté  des 
hymnes  puissans  que  chantaient  dans 
leurs  hautes  tours  les  cathédrales  qu'éri- 
geait de  toutes  parts  à  Marie  la  piété  des 
peuples  et  des  rois.  Car  si  les  fictions 
pleines  de  sens  et  de  naïveté  des  pre- 
miers Ages  de  l'Eglise  étaient  fidèlement 
conservées  et  reproduites,  rien  n'en  re- 
levait la  simplicité  un  peu  nue.  C'est  à 
peine  si  de  temps  en  temps  quelques 
traits  gracieux  ,  quelques  expressions 
colorées  viennent  interrompre  la  mono- 
tonie de  ces  prolixes  récits.  La  faute  en 
était-elle  aux  hommes  religieux?  Nous 
ne  le  croyons  pas.  Toutes  maigres  et  pûles 
que  soient  les  légendes  religieuses,  elles 
sont  encore  au  moins  égales,  comme  œu- 
vres littéraires,  aux  productions  les  plus 
vantées  du  temps. 

Cette  infériorité  des  productions  poéti- 
ques comparées  aux  productions  de  l'art, 
dans  les  treizième  et  quatorzième  siècles, 
tient  à  plusieurs  causes,  qu'il  est  inutile 
de  rechercher  ici;  il  suffit  d'avoir  remar- 
qué que  ce  n'est  pas  plus  le  défaut  des 
compositions  chrétiennes  que  celui  des 
compositions  chevaleresques. 

Ces  considérations  devraient  nous  dé- 
tourner peut-être  d'entrer  dans  un  exa- 
men plus  étendu,  et  nous  faire  passer  de 
suite  au  quinzième  siècle  ,  où  nos  légen- 
des grandissent  et  se  produisent  merveil- 
leusement sous  la  forme  dramatique. 
Mais  nous  ne  voulons  pas  être  plus  sévère 
que  les  continuateurs  de  VHistoirc  litté- 
raire de  la  France ,  qui  ,  malgré  leur 
philosophisme  et  leur  aversion  pour  les 
œuvres  religieuses  du  moyen  âge,  ont 
cependant  cité  les  noms,  et  même  quel- 
ques vers  des  rimeurs  de  légendes  (1).  Il 
est  vrai  que  ces  notices  incomplètes  n'ont 
été  pour  les  successeurs  des  Bénédictins 
qu'un  prétexte  de  déclamations  contre 
les  moines  et  le  culte  des  saints,  et  que 
ce  qu'ils  ont  fait  connaître  des  pactes  dé- 
vots, comme  ils  nomment  les  légendai- 
res, n'a  guère,  dans  leurs  pensées,  d'autre 
but  que  de  les  faire  mépriser  !  Mais  cette 
haine  et  ces  appréciations  passionnées 

(I)  Voyez  Biiloire  lUtérnire  de  France,  conti- 
nuée par  des  membrei  de  V Institut ,  t.  XYII ,  xviiï, 

XIX. 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


265 


ne  sont-ce  pas  de  nouveaux  motifs  pour 
nous  de  citer  après  les  doctes  académi- 
ciens, afin  de  mettre  le  lecteur  en  posi- 
tion de  juger  leurs  jiigemens  (1)  ?  Nous  al- 
lons donc  aussi  dérouler  les  manuscrits 
et  copier,  non  pas  seulement  des  lam- 
beaux écourtés  et  perfidement  choisis, 
mais  de  longs  fragmens  qui  présentent 
un  sens  net  et  complet. 

Le  premier  des  poètes  dévots  dont 
parlent  les  continuateurs  des  Bénédic- 
tins, Gautier  de  Coinsy,  n'a  écrit  que  sur 
l'enfance  de  Marie  et  sur  celle  du  Sau- 
veur. Ces  messieurs  .  nous  le  savons,  lui 
attribuent  un  grand  poème  sur  l'As- 
somption de  la  sainte  Vierge ,  mais  cet 
ouvrage  n'est  pas  de  lui.  A  la  vérité,  il 
se  trouve  dans  le  manuscrit  qui  contient 
les  cantiques  et  les  miracles,  de  Gautier 
de  Coinsy  (2).  Mais  quand  on  prend  la 
peine  de  le  lire,  on  reconnaît  prompte- 
ment  qu'il  est  identique  à  celui  que  les 
mêmes  auteurs  reconnaissent  pour  être 
du  trouvère  Herman,  et  qui  porte  en 
effet  sa  signature  ,  comme  il  suit  : 

Or  veuil  à  toi  parler,  qui  faite  ai  la  canchon  (chan- 
son), 
Joa  ai  à  nom  BermaDâ  ,  n'oublie  mais  mon  nom  (5). 

Nous  parlerons  de  ce  poème  tout-à- 
l'heure.  Quant  à  ceux  de  la  Nativité  de 
Notre-Dame  et  de  VEnfance  de  Notre- 
Seigneur-Jésus- Christ  j  nous  n'en  dirons 
rien,  n'ayant  pu  nous  en  procurer  le 
manuscrit.  Psous  le  regrettons  vivement, 
car  Gautier  de  Coinsy  était  un  poète 
d'une  fécondité  brillante ,  et  dont  la 
plume  excellait  à  rendre  les  détails  déli- 
cats et  les  scènes  gracieuses.  Ses  canti- 
ques et  ses  miracles  portent  l'empreinte 
de  ce  talent  facile.  M.  Daunou,  l'un  des 
continuateurs  des  Bénédictins ,  lui  re- 
proche une  piété  superstitieuse  et  une 
licence  d'expression  qui  va  jusqu'à  Tob- 
scénité.  Il  est  vrai  de  dire  que  sa  crédu- 

(1)  La  continuation  de  VHisloire  Ultéraire  de 
France,  pour  laquelle  le  gouvernement  fait  de  j;rands 
sacrifices,  est  une  œuvre  aussi  légère  de  science  que 
lourde  d'exécution.  Le  fiel  voUairien  y  découle  à 
pleines  pages,  et  tous  ces  défauts  ne  sont  pas  même 
rachetés  par  le  mérite  matériel  de  rexaciiiudo. 

(2)  liiblwth.  royale,  ms».  2710,  fonds  de  La- 
vallière. 

(3)  Bibliolfi.  roijalc ,  msi.  Tôôi. 


lité  est  grande  ;  mais  l'aversion  que  lui 
porte  M.  Daunou ,  ainsi  qu'à  tous  les 
moines  ,  est  bien  plus  grande  encore. 
M.  Daunou  en  veut  moins  à  Herman  : 
Herman  n'était  que  prêtre. 

Ce  trouvère  a  composé  un  grand  nom- 
bre de  poésies  qui  ne  sont,  pour  la  plu- 
part, que  des  traductions  de  nos  légen- 
des apocryphes.  Son  principal  ouvrage 
est  une  Genèse ,  Genesis.  Par  ce  nom 
Herman  paraît  entendre ,  avec  plusieurs 
poètes  et  théologiens  du  moyen  âge,  une 
histoire  de  la  Rédemption  de  l'homme. 
La  Rédemption,  en  effet,  est  une  seconde 
création  ;  c'est  comme  le  complément  de 
l'opération  par  laquelle  l'homme  fut  tiré 
du  néant  et  destiné  au  ciel.  L'Eglise 
elle-même  semble  unir  aussi  la  rédemp- 
tion à  la  création  :  Deus  qui  hominem 
creasti y  dit-elle,  et  meliàs  reformasti, 
11  ne  faut  donc  pas  s'étonner  si,  pour 
raconter  l'histoire  du  Sauveur,  Herman 
et  ceux  qui  ont  écrit  dans  ce  point  de 
vue  fort  beau,  ont  remonté  au  delà  du 
déluge.  INous  le  répétons,  Thistoire  de  la 
création  est  le  prologue  indispensable  de 
l'histoire  de  la  passion. 

Herman,  au  surplus ,  n'abuse  pas  du 
droit  de  remonter  haut  dans  les  temps. 
S'il  retourne  en  arrière  jusqu'à  l'époque 
où  Dieu  débrouilla  le  chaos,  il  y  reste 
peu.  Après  avoir  raconté  succinctement 
les  faits  généraux  de  l'ancien  Testament , 
il  arrive  bientôt  à  la  fin  de  la  synagogue 
et  à  l'histoire  de  Marie.  Ce  sujet  semble 
rafraîchir  sa  plume,  car  dès  qu'il  l'a- 
borde son  vers  rajeunit  et  se  colore. 
Voyez  si  ce  début  n'est  pas  gracieux  : 

Ot,  escoutez,  segnors,  moult  bel  comencement  (l), 
Escoutez  de  la  rose  et  dol  lys  ensement  ; 
Oiez  que  dit  de  li  qui  govierne  li  gent  : 
Einsi  corn  de  Tespine  uaist  rose  purement, 
Einsi  vint  des  juys  Marie  Toirement. 
IMus  est  douce  Marie  que  odor  de  piment  ; 
Sa  bouce  est  forment  dore  ei  de  nacre  si  dent; 
Si  œil  est  de  coulon  dans  si  regardemeni. 
Entre  espine  com  rose  fist  son  assemblemcnl , 
Einsi  est  de  Mario  et  de  la  soie  gent. 

(1)  Or  écoutez,  seigneurs  ,  un  beau  début  tou- 
chant le  I)s  et  la  rose.  Oiez  ce  qu'en  du  Celui  qui 
gouverne  le  monde  :  <«  De  même  exactement  que  la 
rose  naît  de  l'épine,  de  même  Marie  naît  de  la  race 
juive.  >  rius  douce  est  Marie  que  le  parfum  da 
thym;  sa  bouche  est  très  pure,  ses  dents  sont  de 
nacre  .  et ,  dans  son  regard  ,  son  œil  eit  celui  de  la 


26(i 


POÉSIE  RELIGIEUSE.  -  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


Or  escoutfr  s^nnors  ;  cançon  dirai  naonll  b(Me. 
Amerei  voir  parler  de  la  bêle  pucèle; 
Bl  tous  (lirai  rici  fruit  que  porta  la  ▼iergole, 
£t  de  saint  Vsaio  prophétie  mouli  bide. 
Por  Tos  est  donné  à  oir  par  barpe  ou  par  vielle. 

Le  père  à  celé  dame  fu  nez  en  Galilée. 
D'une  villo  ;\  ce  Nazareth  est  noiné»'  ; 
De  Bethléem  sa  mère  ;  Anna  fusl  apclée. 
Ses  père,  Joacbim,  fu  de  gfant  renommée, 
De  llpnage  David  ;  roy  fu  de  la  fontr.'u'. 
De  Jô.'»f'hira  el  d'Anne  belle  fu  Pasemblôe, 
Aing  d'espens  en  espense  en  fu  tele  trouée; 
De  ce3t  lieclo  mortel  on  fu  si  bonerée. 
De  nul  as><'mhloni('nt  tel  lé"sse  menée. 
Quant  Joacbim  ta  vit  moult  Ta  bel  demandée  ; 
A  la  loi  del  pais  à  la  dame  csposée. 

Suit,  comme  dans  la  légende  latine  de 
la  Nath'ité  de  Marie,  l'éloge  de  Joacliim, 
Où  il  est  dit  qu'il  fut  prud'homme,  que 
nul  ne  lui  reprocha  jamais  rien  ;  que,  la 
mi-août  arrivée,  il  divisait  son  blé  entre 
les  pauvres  ;  qu'il  partageait  sa  fortune 
en  quatre  pnrties  ,  dont  Viine  soûlait 
donner  aux  pèlerins ,  l'autre  aux  pau- 
Tres,  la  troisième  aux  sergen.9  du  Temple. 
La  quatrième  était  réservée  pour  l'entre- 
tien de  sa  maison  : 

Segnors,  ce  saciez  tretos  par  yérilé  (1)  : 
Ains  ne  fu  bom  el  monde  de  si  grant  carilé; 
De  si  grant  pacience,  voir  ne  d'humilité, 
De  si  grant  abstinence,  de  si  grant  caeslé, 
De  si  bicle  parole  el  de  si  grant  piété, 
Ne  de  si  grand  doaceor  eust  et  tele  rerlé. 
Del  gentil  roy  Datid,  de  son  pr-re  lessé 
El  del  roi  Salomon  ,  qui  tant  est  renommé  , 
Fut  li  lignage  extrait  dont  Joacbim  fu  né. 

colombe.  Comme  la  rose  est  unie  à  Tépine  ,  ainsi 
Marie  est  unie  à  sa  race. 

Or  écoutez  ,  seigneurs  ;  je  tous  dirai  une  tréi  belle 
cbanson.  Voi":  nimerez  sans  doute  à  entendre  parler 
de  la  belle  Vierge.  Je  tous  parlerai  aussi  du  fruit 
qu'elle  enHinta  ,  et  de  la  belle  prophétie  d'isaie. 

Le  père  de  cette  dame  naquit  en  Galilée  ,  dans 
une  Tille  appelée  Nazareth.  Sa  mère  était  de  Beth- 
léem; ello  s'appelait  Anne.  Son  père  ,  Joaciiira  fut 
un  homme  de  grande  renommée.  Il  était  de  la  fa- 
mille de  DaTid  ,  et  roi  du  pays.  L'union  do  Joarhira 
et  d'Anne  fut  nne  belle  union  ,  «t  qui  fut  trouTéc 
plus  belle  d'année  en  année.  Le  monde  honora  ce 
maria;}H  rare,  el  nul  ne  causa  tant  de  joie.  (Juand 
Joarbim  Til  Anne  ,  il  la  demanda  avec  grand  em- 
preuemenl ,  et  il  l'épousa  lalon  la  loi  du  pays. 

(I)  Seigneurs,  que  chacun  de  tous  sache  ceci  , 
car  c'est  Torité  jamais  homme  ne  fut  au  monde 
d'une  charité  aussi  grande  ,  d'une  si  grande  pa- 
tience, d'ano  si  grande  modération,  d'une  si  grande 
chasteté  ,  d'aoe   parole  si  siire  ,  d*uno  si    grande 


L'éloge  d'Anne,  sa  femme,  n'est  pas 
moins  complet  : 

Anna  fu  moult  bêle  et  de  grant  renomée(l); 
Onques  tant  douce  dame  devant  li  ne  fu  née, 
Omiues  do  nulz  lignage  no  fu  tele  engenrée. 
Moult  est  bélc  aumoniére,  moult  plus  estait  senée. 
Ils  ont  bien  par  .\x.  ans  leur  caestê  wardée , 
Que  ains  rarneuz  amor  ne  fust  entre  eux  menée, 
Ne  lor  cors  en  .1.  lit ,  ne  lor  car  asemblée; 
Ains  ont  lote  lor  vie  k  caesté  livrée. 

Le  trouvère  passe  ensuite  au  récit  de 
la  fcîte  religieuse  oij  se  rendirent  Joa- 
chim  et  sa  femme.  Le  fond  du  récit  est 
celui  de  l'Évangile  apocryphe  que  nous 
connaissons  ;  mais  l'auteur  y  môle  des 
détails  qui  rappellent  agréablement  son 
époque  : 

Segnorg,  en  icel  tans,  en  icelle  contrée  (2) 

Fu  une  fête  al  temple  dout  fu  grant  renomée. 

El  temple  Domi.ti  tretos  comunalment 

De  trelotes  contrées  s'assemblaient  la  gent. 

Cascun  an  i  offraient  lor  or  et  lor  argent. 

Li  patriace  était  à  lor  asemblement  ; 

La  loi  lor  enseignait,  et  disait  bonement  ; 

Les  tables  Moysens  lor  avait  en  présent, 

El  il  lor  enseignait  tretos  piteusement: 

Encor  en  icel  tans  créaient  bien  la  gent. 

A  icel  jor ,  segnor,  Joacbim  et  Prodbom 
Sainte  Anne  i  appela ,  si  li  dit  sa  raison  : 
Mamie  ,  or  t'appareille;  à  icèle  fieste  iron. 

—  Ce  respondi  la  dame  :  sire  ,  nous  lotirons 
Nos  sers  et  nos  ancèles  ensemble  y  menons. 
El  temple  du  Seigneur;  illuec  les  francirons  : 
Nous  n'avons  nul  enfant,  ne  nul  ne  en  aurons. 

—  Ce,  respond  Joacbim,  de  tost  Dieu  mercions. 

piété.  Nul  ne  montra  plus  de  douceur  et  de  res- 
pect pour  la  Térité.  Le  bon  roi  David ,  son  père 
Jessé,  le  roi  Salomon,  dont  la  renommée  fut  si 
grande  ,  tels  furent  les  aïeui  do  Joacbim. 

(t)  Anne  fut  une  très  belle  femme  et  d'une  grande 
renommée.  Jamais  on  n'en  vit  de  si  douce.  Elle 
était  fort  aumoniére  el  très  sensée.  Anne  et  Joachim 
gardèrent  vingt  ans  leur  chasteté;  ce  ne  fut  pas  l'a- 
mour charnel  qui  les  unit  dans  le  mariage,  car  ils 
avaient  voué  leur  Tie  à  la  continence. 

(2)  Seigneurs,  il  y  eut  en  ce  temps  ,  et  dans  ce 
p.iys,  une  fête  religieuse  célèbre.  De  toute  part  les 
juifs  se  réunissaient  au  temple  du  Seigneur,  pour  y 
offrir  leurs  présens  et  leurs  dons.  Le  patriarche  (le 
grand-prêtre)  présidait  à  la  réunion,  y  enseignant 
la  loi ,  y  exposant  les  livres  de  Moïse  ,  y  préchant 
la  piété  :  en  ce  temps  le  peuple  croyait  encore. 

En  ce  lemps-Ià  ,  Seigneurs  ,  Joachim  le  prud- 
lioiume  appela  sainte  Anne  cl  lui  dit  :  Mamie  , 
ipprêtcz-vous ,  nous  irons  à  cette  féto.  Elle  lui  ré- 
pondit :  Soigneur ,  faisons  un  choix  entre  nos  serfs 
ot  nos  servantes ,  conduisons-les  ayec  nous  au  tem- 


PAR  M.  DOUHAIRE* 


267 


On  sait  le  reste.  Le  trouvère  n'ajoute 
rien  à  la  légende  primitive  :  il  en  retran- 
che j  au  contraire ,  plusieurs  circonstan- 
ces. Quelquefois,  à  la  vérité,  il  remplace 
ces  omissions  par  des  détails  qui  ne  sont 
point  dans  les  apocryphes,  et  qui  prove- 
naient sans  douie  d'une  tradition  orale. 
Telle  est  cette  voix  qui  ,  selon  lui ,  s'en- 
tendit sur  la  maison  d'Anne  à  la  naissance 
de  Marie  : 

Quant  est  née  la  dame  en  ceste  mortel  Tie  (i), 
De  dessus  la  maison  une  voix  fut  oie  : 
Bénie  âoie-tu  en  celé  mont,  bêle  amie. 
A  ton  naistre  en  a  célestiel  compagnie  ; 
Oncques  ne  fu  tel  joie  com  de  toi  est  oïe. 
Saint  Esprit  soit  à  toi  ,  s^en  soie  remplie. 
Tu  aras  ciel  et  terre  irestote  en  ta  baillie. 
Toi  serviront  li  anj^les  o  tes  millers  amie. 
Tout  li  mont  sera  tiens ,  la  gent  par  toi  guarie. 

Cette  proclamation  céleste ,  faite  à 
l'instar  de  l'apparition  du  Saint-Esprit , 
dans  le  baptême  de  Jésus-Clirist,  ramène 
le  trouvère  aux  prophéties  de  la  nais- 
sance de  Marie ,  qu'il  rappelle  et  déve- 
loppe longuement.  Ce  pas^iage  est  le 
dernier  dans  lequel  sa  muse  garde  une 
allure  un  peu  indépendante.  A  dater  de 
cette  époque  ,  il  suit  pas  à  pas  l'Evan- 
gile ,  ne  se  permettant  guère  sur  le  texte 
sacré  que  quelques  développemens  ti- 
mides. L'endroit  le  plus  remarquable  , 
sous  ce  rapport,  et  piobablement  le  plus 
beau  de  tout  l'ouvrage,  est  l'entrevue 
des  Mages  avec  Hérode.  Il  n'y  a  plus  là 
seulement  de  la  versification  ;  le  poète 
est  entré  dans  le  caractère  de  ses  person- 
nages ,  il  les  fait  parler  avec  le  langage 
qui  convient  à  chacun.  Un  peu  de  mou- 
vement encore  ,  et  la  scène  serait  par- 
faite. INous  terminerons  par  là  l'analyse 
de  la  Genèse  d'llern)an. 

Droit  en  .îcrusalcm  va  IVstoile  Tmanl  (2). 
Quant  tint  dessos  ia  ville  \h  se  tn  nrrestont , 

pie  ,  ot  là  affranchissons-les.  —  Mettons  tout  cela  , 
dit  Joacliim,  à  la  merci  do  Dieu. 

(1)  Quand  Notre-Dame  entra  on  ccUo  vio  mor- 
lelle  ,  une  voix  fui  eniontUic  sur  ia  niaisoii  ilc  saiiUc 
Anne.  Dénie  suig-lu  en  ce  monde ,  hollo  uuiio  ,  Ui- 
gait-elle.  Une  compagnie  céle»le  a  assisté  à  la  nais- 
sance ,  et  jamais  tant  de  joie  n'avait  paru  cho/.  lc« 
anges.  Que  le  Saint  Esprit  soit  en  lui  I  lu  aurao  le 
ciel  et  la  terre  en  ta  puissance.  Le^  auges  le  servi- 
Tont  comme  leur  meilleure  amie.  A  loi  «era  le 
inonde  ol  riiunianilé  que  tu  as  guérie. 

(2)  L'cloilo  acbeyaul  sa  course  s'avança  vers  Jé- 


Dont  se  dirent  li  rois  :  là  dedans  est  l'enfant. 
A  cels  de  la  cité  Tenfant  vont  demandant. 
Li  bourgeois  qui  ço  oient  si  s'en  vont  mervillant, 
Demandant  qu'est  qu'ils  quierent.  Cils  disent  .1.  en- 
fant, 
Qai  rois  est  sor  tos  rois  ;  tôt  ferons  son  commant. 
Dont  est  tost  assemblé  et  viel  hom  et  enfunt. 
Moult  i  assembla  gens,  ne  vous  en  quiers  mentir, 
A.utant  por  aux  veoir ,  et  autant  por  oir. 

Hérode ,  informé  de  l'arrivée  de  ces 
étrangers  et  des  discours  qu  ils  tiennent, 
envoie  son  sergent  leur  demander  ce 
qu'ils  cherchent.  Le  sergent  vient  annon- 
cer à  son  maître  ce  qui  lui  a  été  dit.  Sur 
son  rapport ,  Hérode  les  fait  appeler  de- 
vant lui  : 

Ce ,  respondi  Herodes  ,  fais  les  venir  avant  (1). 
Ce  ,  li  disent  li  sers,  sire,  à  voslre  commant. 

Del  haut  palais  le  roi  li  sers  en  est  torné, 
En  la  cité  descend  ,  li  roi  i  a  trové; 
De  par  le  roi  Herodes  les  ol  tos  salué  : 

—  Segnors  ,  le  foi  vos  iiiand  que  deyant  lui  Tenez  j 
Ce  vos  mande  pcr  nos  que  de  rien  ne  doutez. 

Vos  lui  direz  noveles  de  l'enfant  qui  est  né  ^ 
Qui  est  qui  vos  a  dit  ,  et  comment  le  savez. 

—  Ce ,  responde  li  rois  :  et  vos  nos  mènerez  ; 
Nos  l'en  dirons  bien ,  voire  issi  qui  vos  Pavez. 

Quant  ce  ont  dit  li  rois,  d'illuec  se  sont  meus 
Li  servant  les  enmainenl  el  haut  palais  lassus. 

Si  quant  virent  Herodes,  si  li  rendent  salut. 
Li  roi  les  ressalue  ,  encontre  eux  leva  sus  : 
Baisé  les  a  li  trâistres  ,  lez-soi  les  assis  sus  : 

rusalem.  Lorsqu'elle  fut  au-dessus  de  la  ville  ,  elle 
s'arréia.  Ce  que  voyant  les  rois  ,  ils  se  dirent  :  là 
est  l'enfant.  Alors  ils  vont  le  demandant  à  ceux  de 
la  ville.  Les  bourgeois  en  les  entendant  étaient  fort 
surpris,  et  leur  disaient:  Que  cherchez- vous  :*  — 
Un  enfant  répondaient-ils,  qui  est  roi  des  rois  .  et 
dont  nous  vouions  accomplir  les  ordres.  Deaucoup 
de  monde  s'assembla  autour  d'eux  ,  depuis  les  en- 
fans  jusqu'aux  vieillards.  La  pHpart  étaient  accou- 
rus ,  je  ne  le  puis  cacher,  par  (iiriosité  ,  pour  voir 
et  pour  eiiloudre. 

(1^  lloro<Uî  répondit:  rais-bs  venir.  - -Sire,  i-oos 
somiucs  à  votre  disposition  ,  dirent  ses  serviteurs. 

Lo>orviienr  du  roi  retourna  donc  du  p«lais  à  la 
eilu,  oii  il  trouva  les  mniçcs.  Il  les  salua  totfs  trois  iu 
nom  de  so»  maître  :  Srlgnaurs  ,  àiUM  ,  le  roi  vous 
mande  ilo  vmir  le  lri»uvcr.  il  voos  fait  dire  par  my»l 
do  no  rien  t3rainur«>.  Vous  lui  donnerez  des  nonvelle<< 
du  l'enfant  non v«!au-né  ;  vous  lui  apprendrez  eom- 
ment  vop»  avex  su  sa  naissance  .  ot  qui  vous  en  a  in- 
slruil*. — Cituduisci-nous  .  répondirent  I  s  roi»;  nous 
lui  dironu  toul ,  même  que  ,  à  notre  avis ,  rcnf.ml  csl 
il  i,  V)ant  .linsi  parlé  ,  les  rois  se  levèrent  .  et  le  ser- 
viteur les  conduisit  au  palais  du  roi  de  Jérnwleni. 
Quand  ils  approchéronId'Uérode  ,  les  ftfwges  le  sa- 


26K 


POESIE  RELIGIEUSE.  -  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


-  ~  Dilc!» ,  »ei;iJor» ,  dont  e»los  ,  el  por  questes  venus. 
Si  esles  de  reste  icrre ,  n'i  esles  encor  veus. 

—  Fais  iit»«.  pais  ,  roi  llorodos  ,  ol  nos  lo  le  dirons. 
We  sommes  d'une  terre  el  d'une  nation; 

De  trois  roiames  somes,  et  roi»  nos  apelons. 
Ne  sommes  du  lipnage  ,  ne  nos  aparlenons  ; 
Diex  nos  a  asanihlé  par  granl  dfmu>lri!>on. 
l'ne  esloile  visme,  la  clarté  en  >uivons. 
L'esloile  nos  demonslre ,  fors  combien  le  savons  , 
Que  .1.  enfes  est  né;  icel  enfant  »juêrons. 
Par  le  cors  de  l'esloile,  piéça  que  quis  l'avons. 
Il  est  roi  sor  los  rois  ,  el  nos  du  lui  tenrons 
Nos  avoir,  el  donrons  ,  se  irouver  le  poons. 
Quant  Torons  aoré  ,  si  en  relornerons. 

(Juand  (;()u  oit  ilerodes,  si  comance  à  douter. 
Les  clercs  de  la  cité  fait  devant  lui  mander  , 
Commanda  que  lor  livres  fesissent  apporter. 
Quand  les  vit  devant  soi,  comancba  apeler: 
Segnors ,  escoutez  que  tos  toel  demander  (1). 

Sachiez  (juo  Belléem  si  devra  sormonter. 
Trelostes  les  cités  décha  el  de  la  mer. 
L'escril  dit  :  Belléem  ,  ne  cesl  net  pas  douter , 
De  toi  istra  li  dus  qui  bien  saura  régner  ^ 
Et  le  puile  juif  sdlver  el  governer. 

Hérode,  entendant  cette  réponse  ,  en- 
tre en  fureur,   mais  dissimule  aussitôt. 

luérent.  Herode  se  leva ,  alla  au  devant  d^eux  et  leur 
rendit  leur  salut.  Le  traître  alla  même  jusqu^à  les 
embrasser.  El ,  les  faisant  asseoir  prés  de  lui  :  D'où 
êles-vous  ,  seigneurs  ,  leur  dit-il ,  et  quel  objet  vous 
amène  ?  Si  vous  êtes  de  ce  pays ,  du  moins  n'y  avez- 
tous  jamais  été  vus.  —  Faites-nous  paix  ,  roi  Iléro- 
de  ,  répondirent  les  mages  ,  el  nous  vous  le  dirons. 
Nous  ne  sommes  pas  du  ir.ème  pays  ni  de  la  même 
nation  ;  nous  sommes  de  trois  royaumes  différens  el 
nous  portons  chacun  le  titre  de  roi  ;  nous  ne  sommes 
pas  non  plus  de  la  même  famille  ,  el  nous  n'avons  au- 
cune pareille  ensemble.  C'est  par  une  grande  faveur 
de  Dieu  que  nous  avons  été  réunis.  L'neéioile  nous 
est  apparue  et  nous  en  suivons  la  clarté.  Ceile  étoile 
nous  a  appris,  ce  que  nous  savions  déjà  ,  qu^un  en- 
fant est  né.  Cet  enfdnt,  nous  allons  le  cherchant ,  el , 
si  la  marche  de  l'etoile  ne  nous  induit  pas  en  erreur, 
nous  croyons  ravoir  trouvé.  Cet  enfant  est  roi,  et 
au-dessus  de  tous  les  n  is.  De  lui  nous  voulons  tenir 
tous  nos  biens  ,  el ,  si  nous  lo  trouvons  ,  nous  lui  en 
ferons  hommage. 

En  entendant  ces  paroles,  Hérode  devint  inquiet. 
Il  lit  mander  devant  lui  les  prêtres  de  la  ville  el  leur 
dit  d'apporter  leurs  livres.  Écoulez  ,  seigneurs,  leur 
dil-il,  quand  il  les  vil  devant  lui,  ce  que  je  vais  vous 
demander.  —  Seigneur  (dirent  les  prêtres)  sachez 
que  Bethléem  devra  un  jour  surpasser  toute»  les  vil- 
les qui  sont  en  dera  et  au  delà  de  la  mer.  L'Écriture 
dit  en  effet  :  Bethléem,  on  n'en  doit  pas  douter,  de 
loi  sortira  le  Dieu  qui  devra  régner  sur  le  peuple 
juif,  el  qui  doit  le  gouverner  et  le  sauver. 

(Ij   11  doit  y  avoir  ici  une  lacune.  En  tout  cas,  le» 
Ters  qui  suivent  sont  la  ^epon^e  des  prêtres. 


Les  paroles  que  lui  \)vù[e  le  trouvère 
pei^urnt  très  bien  sa  contrainte  et  fausse 
bienveillance  : 

Dont  est  allé  al  rois  ,  de  lez-eux  est  assis  (t). 
Moult  leur  (il  bel  semblant,  li  conviers  s'est  tapis; 
Li  lor  dist  en  riant  :  je  suis  muli  vostre  amis. 
Bien  ferai  hébergier,  el  bien  serez  servis. 
Segnors  ,  aiez  congié  d'aler  par  cesl  pais. 
Vousaiez  bon  conduit;  je  voel  l'enfes  loit  quis. 
Savez  que  je  vol,  consegnors  el  amis  : 

Quant  vos  l'orez  trové 

Que  vos  me  l'enseignez,  li  sera  bien  servi. 

Après  la  Genhsc,  Pouvra^e  le  plus  con- 
sidérable d  Herman  est  le  poème  de  VAs- 
somj)tion  de  La  sainte  Cierge  (2).  C'est 
une  traduction  en  vers  de  la  belle  lé- 
gende grecque  attribuée  à  Mélilon  de 
Sardes,  dont  nous  avons  donné  une  am- 
ple analyse  dans  une  de  nos  premières 
leçons.  Le  trouvère  est  plus  fidèle  à  son 
texte  dans  celte  version  que  dans  la  pré- 
cédente ,  oij  ,  comme  on  l'a  vu,  il  ar- 
range, supprime  et  développe  souvent  à 
son  gré.  11  est  vrai  que  l'imagination 
avait  moins  à  faire  ici,  et  que  l'auteur 
grec  avait  fait  tous  les  frais  de  poésie. 
Dans  {'Assomption  comme  dans  la  6'e- 
nhse^  les  vers  d'Herman  ont  de  la  facilité 
et  parfois  de  la  couleur.  Certains  détails 
même  sont  rendus  avec  une  précision 
qui  ne  manque  pas  de  grâce.  Mais  sa  nar- 
ration, ainsi  que  celle  de  ses  contempo- 
rains, est  longue  et  ne  connaît  pas  le 
procédé  habile  des  transitions.  Le  fond 
de  cette  légende  étant  connu ,  nous  ne 
rapporterons  que  quelques  passages  de 
la  traduction.  En  voici  le  début  : 

(1)  Il  s'approcha  donc  des  rois,  s'assit  auprès 
d'eux,  leur  lit  beau  semblant,  el  cacha  de  son  mieux 
^a  colère.  Je  suis  bien  votre  ami,  leur  dil-il  d'un 
air  riant.  Je  vous  ferai  loger  partout  comme  il  con- 
vient ,  et  vous  serez  bien  servis.  Vous  pouvez,  sei- 
gneurs ,  parcourir  en  liberté  tout  ce  pays.  Je  vous 
souhaite  un  heureux  voyage.  Cherchez  bien  cet  en- 
fant. Si  vous  le  trouvez  ,  vous  me  connaissez,  con- 
frères el  amis,  faites-le  moi  voir;  vous  pouvez  ctro 
siirs  que  je  lui  rendrai  tous  mes  devoirs. 

(2)  Ce  poème  se  irouve  dans  deux  manuscrits 
différens  de  la  Bibiiolbeciue  royale;  d'abord  dans  le 
Mss.  7ô.">1,  qui  contient  les  autres  ouvrages  du  trou- 
vère; puis  dans  le  Mss.  2710,  où  il  est  joint  aux 
OEuvret  de  Gautier  de  Coinsy,  ce  qui  l'a  fait  attri- 
buer à  ce  dernier  par  les  continuateurs  de  VUitt. 
littéraire  de  la  France. 


PAR   M.  DOUHAIRE. 


269 


Cy  commence  la  Sumptions  Notrt-Dame, 

La  mère  Jesucrit,  la  dame  glorieuse  (1) , 

De  la  mort  de  son  fils  estait  moult  doloreuse. 

Moult  estait  amiable  et  moult  iert  gracieuse , 

Et  mult  estait  amie  et  moult  estait  joieuse. 

De  plaire  as  bonnes  gens  estait  moult  amoureuse  . 

Et  de  servir  al  temple  ni  est  ele  pas  oseuse. 

Tant  com  resquit  au  temple  ne  fu  point  soufraiteuse, 

Puis  qu'ele  vint  au  temple  ,  ne  s'en  volt  départir. 

0  les  dames  remest  bel  les  savait  servir. 

Moult  poait  jeûner,  plus  veiller  que  dormir. 

Ains  ne  volt  mal  plus  ne  voir  ne  oir. 

Moult  plus  baoit  mencbonge,  nul  ne  savait  mentir. 

De  mantiaus  ne  de  gris  fourrurei)  nat  oire  nedésir. 

Bien  la  garda  Jebans  de  li  ne  volt  partir. 

Tousjours  furent  ensamble  entre  ci  au  mourir. 

La  dam  vécut  au  lenaple  qui  mult  estait  amée , 

Là  estait  de  l'evesque  sur  toutes  bonourée. 

Ele  de  lui  servir  estait  forment  pénée  [2,]. 

De  Jesucrit ,  son  fils  ,  ne  fut  pas  oubliée , 
Ains  estait  de  ses  angles  [anges]  doucement  visitée. 

Bientôt,  en  effet,  les  anges  descendent 
du  ciel  vers  Marie,  et  lui  annoncent  que 
son  fils  l'appelle  à  lui.  Cette  apparition 
des  anges  n'est  pas  de  l'invention  du 
trouvère  ;  elle  était  dans  l'original  grec; 
ce  qui  est  de  lui  et  qui  lui  appartient 
en  propre,  c'est  le  dialogue  rapide  qu'il 
y  a  jeté  ; 

Par  le  cornant  de  Diu  li  anges  est  descendus 
Au  temple  où  ele  estait,  et  là  firent  salus  : 

—  Dame,  ne  l'esmayer  [Vetbahir]  ,  car  je  suis  de 

lassas , 
Si  tu  ne  fusse  né  ,  tous  li  boms  fu  perdus. 
Par  toy  est  li  dyables  desconûs  et  vaincbus  ; 
Ne  pora  mais  parler,  tout  est  devenu  mus  \^mnei). 
Prens ,  dame,   ceste  paume  [palme]  que  t'envoie 

Jésus. 
Tes  fiex  [ton  fili)  que  tant  amas  volt  que  viengnes 

lasïus. 
Del  ci  que  à  .111.  jours  que  ne  demourra  plus. 
Madame  ,  entens  à  moi  !  —  Et  qui  es-tu  ,  amis  ? 

—  Messager  suis  ton  fil  qui  ici  m'a  transmis. 
Tuit  [tous)  li  anges  t'atendenl  à  cui  il  est  amis. 

—  Ne  m'a  pas  oubliée  I....  a-il  nul  terme  mis  ^ 

—  Oil,  dame,  an  .111.  jours,  ce  me  dit  vostre  fils. 

—  Cornent  as-tu  à  nom  ?  dis-le  moi ,  mes  amis  ? 

—  Dame  ,  je  n'ose  dire  que  congié  n'en  ai  pris. 
Dame,  ici  sachiez  je  ne  m'os  pas  nomer. 

Cil  nom  que  je  porte  fait  moult  à  redouter, 
El  en  ciel  et  en  terre  ,  et  en  air  et  en  mer. 
Dame  ,  reçois  la  paume  ,  el  ci  veilles  demorer. 

(I)  Nous  ne  donnerons  plus  désormais  la  traduc- 
tion des  vers  d'Ilerroan  ;  l'interprétation  que  nous 
avons  mise  au  bas  des  pages  précédentes  doit  avoir 
habitué  le  lecteur  à  son  langage,  qui  est  au  surplus 
moins  difticile  ici  qu'ailleurs. 

^1)  11  y  a  pour  le  début  quelque  différence  entre 


Prévenue  de  sa  fin,  la  Vierge  se  met  à 
genoux  et  prie  son  fils  de  la  protéger 
dans  le  passage  de  la  vie  à  la  mort.  Puis 
elle  assemble  ses  amis,  leur  apprend 
qu'elle  va  les  quiter  bientôt,  et  leur  té- 
moigfie  toutes  ses  craintes  pour  le  mo- 
ment du  trépas  : 

Je  crains  trop  le  dyable  ,  qui  la  gent  sait  trahir; 

Ne  le  vorrais  veoir,  trop  fait  à  haïr; 

Ne  veuil  que  voie  m'ame  quant  viendrai  à  mourir. 

Ses  amis  s'affligen».  et  remarquent  fort 
justement  que  ,  si  elie  a  peur  pour  ses 
derniers  momens ,  ils  doivent,  quant  à 
eux.  craindre  bien  davantage. 

Cependant  ,  les  apôtres  arrivent  de 
tontes  les  extrémités  de  la  terre  ,  comme 
dans  Aléliîon.  Leurs  reconnaissances, 
leur  joie,  leurs  entretiens  doux  et  tristes, 
les  nouvellt-s  qu'ils  se  donnent  récipro- 
quement de  leurs  égalises,  tout  est  calqué 
sur  la  légende  gt  ecque  ,  dont  ie  charme 
aussi  seuible  étie  passé  dans  la  traduc- 
tion. Il  n'en  est  pas  de  même  pour  les 
scènes  qui  suivent.  On  se  rappelle  l'en- 
tretien de  Jésus  avec  sa  Mèi  e  .  dans  le 
Meliton  :  la  mort  de  la  sainte  A  ierge.  son 
ensevelissement  .  voilé  de  tant  de  pu- 
deur: celte  nuée  ro>e  et  odorante  qui 
descend  autour  du  corps  tandis  que  les 
trois  Vierges  l'enve'oppent  dans  son 
suaire;  la  suave  mé'odie  qui  s'entend 
dans  les  airs,  le  calme  céleste  qui  règne 
sur  la  terre  :  rien  de  cela  n'a  été  conservé 
par  Herinan.  Quelques  vers  bien  secs  et 
bien  incolores  remplacent  chez  lui  ces 
détails  ravi>sans.  En  revanche  ,  il  décrit 
avec  un  soin  minutieux  les  apprêts  des 
funérailles  et  l'ordre  du  cortège  funèbre, 
dont  saint  Pierre  prend  le  commande- 
ment : 

Donc  sont  trelous  mandés ,  et  amis  et  parents. 
Li  quatre  des  aposCres  ont  pris  le  corps  plorants. 
Donc  alumenl  les  lampes  ,  pendent  cierges  ardens. 
Saint  Pierre  prit  la  palme  .  h  le  mil  de  de\anl. 
Li  autre  ont  comaucie  le>ervice  en  cantant. 
Par  un  jardin....  s'en  vonl  li  corsporUat, 
Dont  i  convient  li  pelit  el  li  grand  , 
Tretoules  les  puceles  ,  et  iretout  li  enfant. 
Parmi  icelo  rue  en  vont  tretoul  ploranl; 
Un  Exitu  Isi^fl  vonl  li  autre  canlant. 

Les  événemens  qui,  selon  la  légende, 

les  deux  Mss.  Le  Mss.  7o5l  commence  par  une  in- 
iitadon  a  l'auditoire  d'écouler  l'histoire  édifiante, 
laquelle  ne  >e  trouve  pas  dans  le  Mss.  2710.  Il  y  a 
ausïi  moins  de  longueurs. 


270 


POÉSIE  RELIGIEUSE.  ~  CYCLE  DES  APOCRYPFÎES.' 


arrivèrent  aux  fiint^raillcs  de  la  Vierjçe  ; 
l'allaqiie  des  Juifs   qui   »>e  ruent  sur  le 
cortc'i^e,  dispersent  les  fidèles,  et  portent 
la  main  sur  1;\  /icrlc  (cercueil);  le  mira- 
cle du  ^rand  prêtre  ,  dont  les  muins  res- 
tent altacli(^es  à  la  bierre  et  n'en  sont  sé- 
paiiH's   (ju'à   la   prière    d«;   saint   Pierie, 
tous  ces  prodiges  d'audace,  de  violence 
et   de   lionté   sont  racontés   louf^uenient 
par  Herman.  Longuement  aussi  est  rap- 
portée l'histoire  de  saint   Thomas ,  qui 
(en  punition  sans  doute  de  son  incrédu- 
lité d'autrefois)  n'avait  pas  été  convoqué 
avec  les  autres  apôtres  au  trépas  de  Ma- 
rie ,  et  qui ,  ayant  été  instruit  de  sa  mort 
au  fond  des  Indes  où  il  prêchait,  se  mit 
en  route  incontinent,  laissant  son  ser- 
mon   interrompu ,   et   arriva   dans    les 
vingt-quatre  heures  au  tombeau ,  où  il 
trouva  encore  les  apôtres  pleurant,  et 
auxquels    il    apprit    l'assouiplion   de   la 
Mère  de  Dieu.  Rien  de  tout  cela  ne  sort 
tant  soit  peu  de  ligne  et  ne  mérite  d'être 
a'Urement  signalé.  Le  bon  Herman  ne  se 
permet  pas  de  raviver  par  aucun  artifice 
la  narration  diffuse  de  son  guide.  Psuile 
part ,  au  contraire,  il  ne  se  montre  co- 
piste plus  fidèle.  Il  va  suivant  Méliton  pas 
à  pas,  et  rimant  consciencieusement  tout 
ce  qui  se  présente.  Ce  n'est  qu'après  la 
conclusion  du  poème  et  dans  un  épilo- 
gue de  sa  façon  que  le  pieux  traducteur 
se  retrouve  et  écrit  pour  le  compte  de  sa 
pensée  ei  de  son  cœur,  ^ous  reprodui- 
rons cette  douce  et  naïve  prière  et  ce 
sera  notre  dernière  citation  : 

Segnors  ,  icele  dame  bien  aie/  on  mémoire. 
Es  mois  d'aousl  ainsi  ce  Irouvons-en  Tisloire. 
EiDsi  corn  vous  ai  dil,  la  raison  en  est  voire  ; 
Di'priez  le  Segnor  que  il  \ous  doinl  sa  gloire  , 
El  ii  dyable  vincre  et  venir  à  victoire. 

À   Marie. 

Or  veuil  à  loi  parler  qui  faiieai  la  Canchon. 
Jou  ai  a  nom  Hermanz,  n'oublie  mais  mon  nom. 
Je  ^euil ,  ma  bêle  dnme  ,  qu'entendez  ma  raison. 
Prcslrf;  suis  ,  ordennez  les  serfs  el  les  bom. 
Orai  fdit  Ion  romani ,  finéo  ai  la  canrhon. 
Si  lien  i  ai  moffail ,  je  vous  en  quiers  piirdon. 
De  mes  pechié»  qu'ai  faits  ,  quiers  absotuclon. 
A  tos  m<*s  bienfailors  donne  rémission  , 
De  la  detlre  ton  01  aient  bénédiction 

El  me»  père  et  ma  mère 

Trrtos  ansamblo  aient  «1  riel  la  mansion. 
Cil  qui  lisent  cesl  livtf  qu»»  de  loi  fait  avons  , 
Cil  qui  feront  escrire  ,  et  cil  qui  Tescrironl , 
Et  qui  lire  iccl  savent  et  lire  le  feront , 


Tos  soient  bebergiûs  lassuti  (^i  haut)  en  (h  maison. 
.1  men  ,  amen  !  ainsi  ton  livre  définons. 

Kt  maintenant,  lecteurs,  que  vous  en 
semble  V  Crs  essais  d'inie  poésie  qui  bé- 
gaie dans  une  langue  imparfaite,  sont-ils 
si  méprisables?  Pour  le  mouvement,  l'ai- 
sance, la  couleur,  ces  histoires  sont-elles 
si  inférieures  aux  épopées  chevaleresques 
du  même  temps,  qu'on  doive  les  livrer 
au  dédain  des  générations  postérieures? 
ISous  ne  parlons  pas  de  l'invention  ;  nous 
reconnaissons  qu'il  y  en  a  peu  dans  ces 
légendes,  et  que,  sous  ce  rapport,  les 
légendes  féodales  leur  sont  bien  supé- 
rieures. Mais,  à  cela  près,  nous  mainte- 
nons leur  égalité  avec  toutes  les  poésies 
de  la  même  époque. 

Cette  époque,  nous  l'avons  dit  en  com- 
mençant ,  est  celle  des  plus  vives  et  des 
plus  brillantes  manifestations  du  génie 
chrétien  ;  c'est  le  temps  de  saint  Louis  et 
de  la  Sainte-Chapelle,  la  fin  du  treizième 
siècle.  Combien  l'art  était  alors  plus 
avancé  que  la  poésie,  c'est  ce  que  nous 
avons  déjà  fait  rejiarquer.  Conibien  il 
était  plus  fécond  aussi,  c'est  ce  que  nous 
pourrions  aisément  démontrer,  si  nous 
avions  un  crayon  à  la  main,  et  s'il  nous 
était  donné  de  retracer  ici  tout  ce  qu'il 
a  construit  alors  de  cathédrales,  de  cha- 
pelles, de  couvens  ;  tout  ce  qu'il  a  sculpté 
de  façades  ,  de  piliers  ,  de  voûtes  .  de  pi- 
gnons ,  de  tours,  d'aiguilles  aériennes; 
fout  ce  qu'il  a  peint  de  boiseries,  de  mû- 
milles,  de  vitraux.  L'histoire  du  cycle 
des  apocryphes  grandirait  singulière- 
ment si  on  pouvait  ainsi  figurer  tout  ce 
que  le  temps  dont  nous  parlons  a  chanté 
avec  le  marteau  de  l'architecte,  le  ciseau 
du  sculpteur  et  le  pinceau  de  V imagier 
ca!h clique  :  car,  de  tout  ce  q"i  orne  en 
figures  peintes  ou  coloriées  les  édifices  re- 
îigieux  di!  Ireirième  et  du  quatorzième 
siècle,  la  rtioilié  cUi  moins  revient  à  nos 
légendes ,  qui  en  ont  fourni  le  sujet  et 
donné  l'inspiration.  INous  serions  fiers  si 
nous  jtouvions  descendre  de  leurs  por- 
tails, de  leurs  voûtes,  de  leurs  piliers 
ces  innombrables  histoires  de  Joachim, 
d'Anne,  de  Joseph,  de  l'L.nfant-Jésus,  de 
Marie  ,  de  Marie  surtuul!  et  les  poser  ici 
dans  nos  pages.  Herman  et  Gautier  de 
Coinsy  pâliraient  à  coup  sûr  devant  ces 
ouvres  rivales;  non,  qu'A  dire  vrai, 
celles-ci  fussent  parfaites  d'exécution , 


INNOCENT  m  ET  SES  CONTEMPORAINS. 


271 


mais  parce  qu'elles  révéleraient  plus  de 
fécondité,  de  mouvement  et  de  vie.  Mais 
Dû  ne  met  pas  une  cathédrale  en  articles 
et  en  leçons.  Le  lecteur  trouvera  donc 
bon  que,  sans  plus  revenir  sur  les  monu- 
mens  plastiques  de  l'histoire  des  apocry- 


phes .  nous  poursuivions  l'examen  des 
œuvres  littéraires  que  nous  réservent  en- 
core le  quatorzième  et  le  quinzième  siè- 
cle. 

P.  DOLHAIRE. 


REVUE. 


INNOCENT  m  ET  SES  CONTEMPORAINS 


DEUXIÈME   ARTICLE   (1), 


Du  mariage  chez  les  Romains.  —  Ayilissement  des 
femmes.  —  Influence  du  Galbolicisme  snr  le  ma- 
riage. —  Divorce  de  Philippe-Auguste. 

Une  des  sources  les  plus  fécondes  et 
les  plus  curieuses  de  l'histoire  moderne  , 
est  sans  contredit  le  droit  ecclésiastique  . 
et  pourtant  il  en  est  peu  dont  l'étude 
semble  plus  négligée  par  les  auteurs  de 
nos  jours.  Dans  l'immense  recueil  des 
conciles,  desdécrétales  .  des  bulles  pon- 
tificales se  trouvent  les  origines  sociales 
des  nations  européennes.  Pourquoi  donc 
laisser  dans  l'oubli  de  l'indifférence  ces 
vénérables  restes  des  temps  passés  ^  La 
Rome  d'Auguste  conservait  avec  respect 
les  feuilles  éparses  échappées  aux  si- 
bylles des  siècles  antérieurs  à  sa  gloire. 
Pourtant,  qu'étaient-  elles  auprès  de  ce 
Droit-Canon,  sur  lequel  se  sont  en  grande  t 
partie  modelées  leslégislations  actuelles? 
J'ose  donc  adjurer  tous  les  hommes  con- 
sciencieux, qui  étudient  l'histoire  dans 
ses  sources,  denepasnégligercette  mine 
féconde  :  elle  vaut  bien  celle  d's  sir- 
ventes  et  de^  traditions  populaires  qu'on 
exploite  depiiis  quelque  temps.  \À.  se 
trouve  souvent  beaucoup  de  poésie  à 
c6lé  d'enseignemens  austères,  et  plus 
d*une  vigne  gracieuse  suspend  ses  pam- 
pres au  ch('^ne  vigoureux.  Approfondir  la 
constitution  de  l'Eglise  serait  une  œuvre 

(I)  Voir  le  premi^T  article ,  u  vu  ,  p.  I*. 


digne  d'un  homme  de  conscience  et  de 
foi .  qui  y  trouverait  matière  à  une  his- 
toire comparée  de  1  influence  exercée  par 
l'Eglise  sur  le  droit  politique  et  civil  de 
la  chrétienté.  Quant  à  nous,  si  Dieu  nous 
prête  et  vie,  et  force,  et  moyens,  c'est 
celle  qiie  nous  ambitionnons  d'accom- 
plir, et  à  laquelle  nous  consacrons  dès  à 
présent  nos  veilles  laborieuses,  nous  ré- 
pétant ,  lorsque  le  doute  vient  à  nous 
saisir,  que  la  pierre  du  manœuvre  n'est 
pas  moins  nécessaire  que  les  magnifiques 
conceptions  de  la  statuaire  j  l'une  sert  à 
soutenir  l'autre. 

Dans  l'ensemble  des  constitutions  reli- 
gieuses et  civiles,  qui  font  la  vie  des  na- 
tions, peu  doivent  plus  au  caiholicisme 
que  le  maria^'e.  Qua  'd  Dieu  eut  établi 
la  base  de  toute  société  au  borceau  du 
genre  humain.  Adam  s'écria,  frappé  d'ad- 
miration à  la  vue  «ie  sa  com^ifigne  :  <  Voilà 
maint'  nant  ^os  d*:*  nu^s  os  et  la  chair  de 
ma  chair;  celle-ci  s'appellera  d'un  nom 
pris  du  non  de  1  homme,  parce  qu'elle 
a  été  tirée  de  l'hamme.  C'est  pourquoi 
rhomrne  quittera  son  père  et  sa  mère, 
et  s'attachera  à  sa  femme,  et  ils  seront 
deux  dans  une  môm"  chair  (1).  >  Tel  est 
le  cri  de  l'innocence  et  du  bonheur.  Mais 
à  peine  la  chute  a-l-elle  dégradé  à  jamais 
la  nature  humaine,  que  ce  langage  fait 
place  à   l'accusation  :    <  La   fouiuie  que 

(1)  Gcn.  II. 


272 


IMSOCEJNT  111 


vous  m'avez  donnée  pour  compagne  m'a 
présent»^  du  fruit  de  cet  arbre  ,  et  j'en  ai 
manj^i^  »  La  peine  suit  de  près,  car  Dieu 
dit  h  I.i  frinine  :  <  Je  multiplierai  tes  ca- 
lnu)it<Set  tesenfanlemeus  ;  tu  seras  sous 
la  puissance  de  ton  mari ,  et  il  te  domi- 
nera J\  )  Et  alors,  en  efftt  ,  comnienee 
le  rè^'uede  la  domination  et  de  la  force, 
des  calamités  et  des  enfantemens  multi- 
pliés. A  la  stérilité  s'attaclie  une  flétris- 
sure spéciale  ;  et,  pour  en  j^aranlir  les 
vestales  ,  Rome  les  place  sous  la  protec- 
tion de  la  Divinité.  Qu'on  parcoure  les 
anmles  de  tous  les  peuples  païens,  par- 
tout on  y  retrouve  un   profond  mépris 
pour  la  compaj^ne  de  la  vie  ,  placée  au 
ranj:;  d'une  chose ,  d'un  vil   bétail  :   par- 
tout  aussi   l'usage   d'une   force  brutale 
pour  la  dominer  et  l'assouplir  aux  vo- 
lontés de   son   capricieux   tyran  (2).   Et 
quand  à  d'autres  égards  les  nations  pro- 
gressent, la  femme  reste  toujours  dans 
la  même  situation  ,  ou  plutôt ,  à  mesure 
que  riionime  gagne  en  lumières,  elle,  au 
contraire,  descend  l'échelle  sociale  j  elle 
ne  semble  prendre  de  la  civilisation  que 
la  corruption.  Pour  elle,  point  de  dignité 
morale:   on  la  choisit  pour  la  répudier, 
pour  la  reprendre,  pour  la  prêter,  pour 
spéculer  sur  elle,  et  même,  en  certaines 
occasions  .    on  voit    la    loi  lui   préférer 
froidement  un  esclave  dont  la  mutilation 
pourrait,  dit-on,  diminuer  pour  son  maî- 
tre le  prix  de  sa  valeur. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  tracer  longue- 
ment le  tableau  des  législations  païennes 
sur  le  mariage  :  mais  Innocent  111a  exercé 
une  assez  grande  influence  sur  cette  ques- 
tion, pour  que  ce  ne  soit  pas  un  hors- 
d'œuvre  de  faire  connaître  rapidement 
au  moins  les  principaux  points  du  Code 
romain  ,  et  d'y  opposer  ensuite  l'action 

(1)  G  mise  ,  ni. 

(2)  Je  sais  bien  qu''uD  pourra  m'ubjerier  la  haute 
el  salutaire  iuflueDce  qu^onl  exercée  quelques  feui- 
mes  dan6  l'aDtii|uitt>  païenne  ,  laais  ce  sunl  là  de 
rares  •xccpiions ,  el  trop  souvent  encore  l'éclat  de 
ces  caraclcred  exceptionnels  est-il  terni  par  te  lilre 
de  cuurlxtane  ou  de  mailresse.  Il  s'agit  iri  du  ranc 
normal  a.>.>igiié  à  la  fi-inme  dans  la  société  païenne, 
el  l'hisloire  confirme  pleinement  la  vérité  de  nos 
assertions.  Les  Athéniens  avaient  peut-être  mieux 
compris  que  les  autres  peuples  la  dignité  de  la 
femme,  et  pourtant  que  «le  choses  à  dire  sur  ce  point 
de  leur  législation! 


de  TEglise  au  moyen  Age  pour  en  contre- 
balancer   les    dispositions   oppressives. 
D'ailleurs,  on  a  fort  légèrement  contesté 
cette   action    dans    la   vie    ordinaire   et 
pour  les  classes  moyennes  de  la  société, 
il  s'agit  donc  d(;  la  constater  par  les  faits, 
(hiand    un    Romain    de    famille    libre 
,  filins  [(iniiLids  )   avait  jeté  les  yeux  sur 
une  jeune  fllle  pour  en  faire  son  épouse 
en  justes  noces  ,  des  messagers  ou  proxé- 
nètes allaient  de  sa  part  demander  aux 
parens  celle  qu'il  espérait  obtenir  {spe- 
rata).  Leur  consi^ntement  une  fois  donné, 
et  les  autres  arrangemens  terminés,  la 
liancée  prenait  le  nom  de  pacla  (1) ,   qui 
était  aussi   le   terme    sacramentel  pour 
tous  les  contrats  en  forme   Pour  prouver 
sa  bonne  foi,  le  futur  remettait  des  «rr/te^ 
qu'il  ne  pouvait  réclamer  en  cas  de  dis- 
solution de  fiançailles,   s'il  avait  donné 
le  baiser  {nisi  osculuni  datuni  sit)  à  sa 
fiancée  ;  car  ce  seul  fait  avait  ôté  à  celle- 
ci  ce  qu'on  pourrait  appeler  le  velouté 
de  sa  virginité(2).  L'anneau  nuptial  fai- 
sait aussi  partie  de  ces  arrhes,  et  dans 
l'origine ,  il  était  de  fer.  Si  cependant  le 
contrat   était  rompu,  la  femme  rendait 
des  arrhes  doubles  ,  et  l'homme  perdait 
les  dons  qu'il   lui  avait  faits.  La  rupture 
avait   lieu   dans  cette  forme  ;  Je  n'use 
point  de  ta  condition  (.3).  Si  l'on  prenait 
à  la  lettre  les  expressions  des  pactes  ,  on 
serait  quelquefois  tenté  de  croire  que  la 
femme  était  considérée  comme  une  mar- 
chandise qu'on  vend  ou  qu'on  loue.  <  J'ai 
une  fille  déjà  grande,   dit  Plante,   mais 
elle  n'a  pas  de  dot,  et  je  ne  peux  la  pla- 
cer ni  la  louer  (4).  »   Cette  dot  était  d'a- 
bord consignée  entre  les  mains  des  arus- 
pices;  plus  tard,  les  proxénètes  ayant 

(1)  De  là  le  nom  de  speratœ  nuptiœ  et  pacla 
nvpliœ.  n  Intcr  speratam  dictam  et  parfnm  hoc  in- 
(«•rest  quod  virgo,  priusquam  pelatur,  tpernla  dici- 
lur  :  dehinc  prumi»$a  >el  pacla  ,  vel  spunta  dici 
potest.  »  Noniut. 

(2)  C.  de  tponsalibus.  l'n  vieil  auteur  en  donne  la 
raison  sui>ante  :  «^  Cujus  ratio  est  singularis  mulie- 
rum  favor,  qus  sa:pissime  spe  futuri  conju§ii ,  so- 
li(x  giiie  vcrccundiai  tantiilum  termines  egressae  , 
ali({uid  de  suà  pudicilià  delibassc  videalur.  »  Uot- 
iiiani,  De  cet.  rit.  nupl. 

(r>)  Conditione  tuà  non  utor. 

(1)  Filiam  haheo  grandem,  cassam  dote  ,  inloca- 
Itilem  ncque  eam  queo  locare  cuiquam.  i*/aM<e,cito 
par  Varron  ,  lif).  iv,  de  Itng.  Latin. 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


273 


usurpé  les  fonctions  de  ceux-ci  dans  les 
cérémonies  nuptiales,  elle  leur  fut  re- 
mise. Par  là,  le  mariage  se  trouva  moins 
placé  sous  la  sauve-garde  de  la  religion. 
Au  reste,  celui  qui  séduisait  une  fiancée 
était  justiciable  des  tribunaux  ;  la  loi  le 
condamnait  à  avoir  les  nar  mes  coupées  (1), 
et  à  perdre  le  tiers  de  ses  biens. 

Bientôt,  cependant,  on  fixait  les  jours 
des  noces  au  nombre  de  trois,  que  nos 
usages  ont  réduits  à  l'unité  simple  et 
modeste.  Je  n'entrerai  pas  dans  tous  les 
détails  des  cérémonies  nuptiales,  quoi- 
qu'elles offrent  plus  d'une  preuve  de  l'i- 
dée peu  relevée  que  les  Romains  avaient 
des  femmes;  ces  choses  pourront  trou- 
ver ailleurs  leur  place,-  mais  il  s'agit  ici 
d'examiner  leur  position  sociale  et  légale 
pour  la  comparer  à  ce  que  l'Eglise  chré- 
tienne a  cherché  à  faire  pour  elles.  Si  ses 
efforts  n'ont  pas  été  couronnés  d'un  plein 
succès,  c'està  l'égoïsme  étroit  de  l'homme 
que  nous  devons  nous  en  prendre. 

La  loi  romaine  reconnaissait  trois  es- 
pèces de  justes  noces:  la  confarréation, 
la  coemption  et  Vusage.  Le  mari  achetait 
sa  femme  au  prix  de  trois  as  ou  sous  ro- 
mains (2);  elle  acquérait  ainsi  le  droit 
de  communauté  dans  la  maison  de  son 
nouveau  maître  et  dans  sa  religion  (3). 
Dans  les  premiers  temps,  on  offrait  un 
sacrifice  de  fruits  en  présence  de  dix  té- 
moins ;  les  deux  époux  s'asseyaient  sur 
une  peau  de  mouton  ,  et  mangeaient  en- 
semble un  gâteau  de  riz  ou  far^  emblème 
de  l'union  de  corps  et  d'esprit  qui  de- 
vait les  attacher  l'un  à  l'autre  désormais. 
Maisde  fait,  celte  union  était  illusoire  ;  la 
femme  était  regardée  seulement  comme 
fille  adoplwe  de  son  mari  et  sœur  de  ses 
propres  enfans;  par  conséquent,  le  maî- 
tre exerçait  sur  elle  tous  les  droits  de  la 
puissance  paternelle.  Suivant  les  caprices 

(1)  Reos  hujus  criminis  naros  ainpiitari  refori 
HariDcnopeius  et  prœtereà  trienlc  bonorum  eum 
mulclar  . 

(2)  Quorum  unum  (assem)  quem  in  manu  lene- 
banl  lanquam  ementi  maritodare;  aliuin  quem  in 
pede  habobanl  in  foco  larium  ramiliarium  ponere; 
tertium  in  sacciperio  in  coiupilo  vicinali  rosignare 
solebant.  Varro  ,  ap.  ISonium. 

(5)  «  Divini  el  humani  juri»  communicalio.  »  Mo- 
destin-i^lien  Commode  dclinit  aussi  Tépouso  digni- 
tatii  esse  nomen  non  voluptadt.  Dieu  présorYc  i 
jamais  leg  fommei  d'une  pareille  dignité. 


du  moment  ou  la  justice  du  jour,  la  con- 
duite de  la  femme  devenait  un  objet  de 
censure  ou  de  louange,  et  l'adultère  ou 
l'ivrognerie  l'exposait  à  être  punie  im- 
médiatement de  mort  par  la  main  même 
de  son  seigneur  (  l  ).  Elle  n  héritait  et 
n'acquérait  qu'au  profit  du  mari  ;  et  elle 
était  si  bien  considérée  comme  chose  ^ 
que  la  possession  annuelle  donnait  le 
droit  de  la  réclamer  comme  tout  autre 
meuble  sans  autre  forme  de  procès  (2  . 

Afin  d'assurer  à  l'homme  sa  domina- 
tion future  sur  celle  qu'il  choisissait  pour 
être  sa  compagne,  les  fiançailles  avaient 
souvent  lieu  à  l'ûge  de  sept  ans,  et  à  dix, 
la  jeune  fille  passait  quelquefois  deux 
années  sous  le  toit  de  son  mari,  en  atten- 
dant l'âge  de  puberté.  Au  reste,  quand 
la  cohabitation  seule  unissait  deux  per- 
sonnes sans  que  les  cérémonies  ordinai- 
res eussent  été  ar,complies,  la  conduite 
du  mari  à  l'égard  de  la  femme  la  faisait 
regarder  comme  légitime  épouse,  ou 
bien  descendre  au  rang  de  concubine  (3) . 
Si  pendant  des  siècles  les  Romains  usè- 
rent fort  peu  du  divorce .  c'est  à  ce  ré- 
gime qu'ils  durent  cette  apparente  mora- 
lité, et  non  à  une  vertu  qu'on  aurait  tort 
de  leur  attribuer.  <  Les  causes  qui  rom- 
paient le  lien  conjugal,  dit  Gibbon, 
varièrent  chez  les  Romains;  mais  le 
sacrement  le  plus  soletinel,  tel  que  la 
confarréalion  elle- même,  pouvait  tou- 
jours être  effacé  par  des  cérémonies  con- 
traires (4).  Dans  les  premiers  temps,  un 
père  avait  le  droit  de  vendre  ses  eufans, 

(1)  Suivant  Pline  l'Ancien.  Egnatiiis  Mcconiiis 
tua  sa  femme  parce  qu'elle  avait  ba  du  vin  ,  ei  il  fut 
absous  par  le  sénat.  Fabius  Pictor,  dans  ses  A  nnalft, 
donne  un  exemple  encore  plus  remarquable,  l'ne 
femme  ayant  volé  les  clefs  du  cellier,  ses  parens  la 
firent  mourir  de  faim  !  lMutar(]UP  dit  dans  ses  Ques- 
tions que  les  Romains  baisaient  leurs  femmes  à  la 
bouche  pour  reconnaître  si  elles  avaient  bu. 

(2)  Usu  parlas  ac  qu;rsilas  ii\ores  eas  fuisse  qu;e 
matrimonii  causa  in  domum  absque  coemptionis 
solemnibus  deducta'  toto  vertente  anno  cum  riro 
adsuessent  :  i\uiv  posl  id  teinporis  ex  12  tabul.  in 
manu  mancipioqin'  viri  fuerint,  quasi  usu  id  pos- 
•essione  vire  mancipatx.  Brisson  ,  Rit.  nupt. 

(3)  Concubinain  ex  soIA  animi  destinatione  .rsti- 
mari  oporlet  (\  <ir  Spuntal.  —  yiiinlilien  [Déclnm., 
I.  y,  c.  2)  dit  aussi  que  l'intention  fait  le  mariage. 
«  Ex  contrario  nihil  enim  proderit  signasse  (abulag 
si  mentem  matrimonii  fuisse  non  con^labil.  » 

(4)  Par  la  diffaréation. 


274 


INISOCEM^  m 


parmi  lesquels  comptait  sa  femmej  ce  juge 
iloniesli(iuf  avait  aussi  celui  de  condam- 
ner l.i  t()upal)it'  il  mort,  ou  de  1,»  cli.i.^scr 
de  son  lil  el  de  sa  maison  par  {,'rande  in- 
dul^'ence;niais  resclav;ij;ede  l'infortunée 
tétait  per|>iUuel   et   sans  espoir  d'affran- 
cliissem»  nt,  à  moins  que  l'intiutlt  p.irli- 
culier  de  sou  maître  ne  lui  lit  préférer 
la  plus  noble  prérogative  du  divorce.  On 
a  prodigué  des  louanges  ex.îgérées  à  la 
vertu   romaine   pour  n'avoir  point  em- 
ployé ce  moyen  attrayant  pendant  pins 
de  cinq  siècles  ;  ce  f.iit  prouve  tout  au- 
tant l'inégalilé  d'un  contrat  où  l'esclave 
ne  pouvait  quitter  son  tyran,  ni  le  tyran 
ne  voulait  renoncera  sou  esclave.  Quand 
les  matrones  romaines  devinrent  les  com- 
pagnes volontaires  et  égales  de  leurs  sei- 
gneurs,   il   naquit    une   nouvelle    juris- 
prudence qm  permit    la  dissolu' ion  du 
mariage  connue  de   toute  autre  associa- 
lion,  dès  qu'une  des  partit  s  s'en  retirait. 
Pendant  trois  siècles  de  prospérité  et  de 
corriiplion,    ce   principe   reçut  de   fr<^- 
quentes  applicatiotis  et  engendra  de  fu- 
nestes abus.  La  passion ,   l'intérêt  ou  le 
caprice   fournissaient    chaque  jour  des 
motifs  suflisaus  pour  bri' er  le   mariage. 
Un  mot ,  un  signe  ,  un  message  ,  l'ordre 
d'un  alTranchi  a<inonçai(Mit  la  s(^paration, 
et  la  plus  tendre  des  liaisons  huuiaines 
devint  un  contrat  passager  de  profit  ou 
de  plai  ir.  Suivant  les  différentes  condi- 
tions sociales,   les  deux  ^exes  en  ressen- 
taient alternativement   la  honte  et  l'in- 
jure :  une  épouse  inlidèle  transiérait  ses 
richesses  à  une  nouvelle  famille,  aban- 
donnaiit  aux  soins  de  son  an  ien   mari 
une  postérité  nombreuse  el  peut-être 
illégitime;  landis  «jue   la   jeune  \ïer^e , 
rayonnante  de  beauté  en  entrant  datjs 
Ja  couche  nuptiale,  pouvait  être  rejetée 
dans  le  monde  vieille,   indigente  et  sans 

amis »  (Jette  épreuve  du  divorce,  si 

«Mitière,  si  complète,  renverse  ainsi  u.ic 
théorie  spécieuse,  et  prouve  que  le  di- 
vorce ne  contribuf^  ni  au  bonheur  ni  à  la 
Tertu.  La  facilité  de  se  sépajer  détruit 
toute  coniiance  mulueUe ,  «ovenime  les 
dissidentes  les  plus  iiisignihantes  .,  la  lé 
^ére  dilierence  entre  un  mari  et  un  étran- 
ger, si  ais<^e  a  détruire,  se  laisse  encore 
pUis  facilement  oublier;  et  la  matrone 
qui,  dans  cinq  ans,  pouvait  recevoir  les 
embrasscmcns  de  huit  maris,  ne  doit 


|)lus  respecter  la  pureté  de  sa  propre 
personne  (1). 

Le  téuioignagi^  de  l'auteur  que  je  viens 
de  ci'er,  a  d'auiant  plus  de  poids  que 
rarement  il  se  montre  défenseur  ardent 
d»^  la  morale  oiitragt^e.  Le  siècle  dans 
letjuel  il  vivait  et  son  caractère  persoQ- 
nel  lui  faisaient  excuser  des  vices  flétris 
par  des  historiens  pins  austères,  A  quoi 
servirait  d'entasser  des  citations  qui  nous 
mèneraient  trop  loin  ?  La  loi  sur  le  di- 
vorce est  presque  tout  en  faveur  du 
mari  (2);  celle  sur  l'a  iullère  laisse  à  peine 
supposer  que  la  femme  intente  jamais 
une  action  de  ce  genre  contre  son  sei- 
gneur el  maître.  L'étranger  même  avait 
le  droit  d'actiojiner  en  justice  une  per- 
sonne que  son  époux  n'accusait  pas;  l'es- 
clave souffrait  la  torture  pour  dévoiler 
les  mystères  du  domicile  conjugal;  ou 
bien  si  qiielqu  un  soutient ,  disent  les 
Pandectes,  que  son  esclave  a  commis 
l'adultère  avec  la  femme  qu'il  a  pour 
épouse,  le  divin  Pius  a  répondu  qu  il 
devait  plulùt  accuser  sa  femme  que  tor- 
turer son  esclave  à  son  propre  dû  tri- 
ment (3).  Ecoutez  avec  quelle  soif  de  sang 
celte  même  Loi  ordonne  le  double  meur- 
tre pour  venger  inutilement  une  injure 
dont  un  cœur  vraiment  noble  ne  peut  se 
consoler.  «  Que  le  père  lue  ou  non  sa 
«  lille  adultère,  peu  importe,  pourvu 
I  qu'il  lue  les  deux  coupables;  car  s'il 
«  n'en  lue  qu'un,  la  loi  Cornelia  le  dé- 
«  clare  Ckiminei  ;  et  si  après  la  mort  de 

<  l'un,  l'autre  est  seulement  blessé,  le^ 

<  parole»  de  la  ioi    ne  le  tiennent   pas 
«  (luitte  pour  cela.  Cependant,   le  divin 

<  Marcus  et  Commode  lui  ont  accordé 

(1)  Gibbon ,  ch.  xliv. 

Sic  tiiitU  oclo  marili 

(^iiinque  per  aulumnos, 
dit  luTéaai.  ■ —  u  Non  consuluiu  numéro  sed  mari- 
loiiim   aniios   suos    compulanl  ,   »   dil  SéntMjue.  — 
SaïQl  Jérùiue  vit  ^  Uoiiie  UQ«  iciuuie  qui  avait  en- 
terré vingt-deux  maris! 

(2)  La  maladie  ,  la  capiivilé  suffisaient  pour  rom- 
pre le  uiariai;u.  (^u'on  nuxta  parle  eu!>uit«  de  Vindi- 
ciduam  vilœ  cunmeluduunn  !  A*tiucie2-Tou)»  pour  la 
joie  et  le  plaisir,  mai*  que  le  uialljeur  vuus  prenne 
en  route,  le  bûlun  d  appui  vuuji  manque  i 

(.">)  Si  quis  adiiUt'num  a  2>crvo  auo  cu.tiuiJMUlB 
dicat  in  eaiu  quam  uiurem  iiabet  :  divuâ  Fius  res- 
crip!>it  accusare  potiui  mulierem  eum  debere  ,  quam 
in  prejudicium  t\\x»  mnum  ftuum  torquere.  Dig, 

XXiV. 


ET  SES  COKTEMPORAINS. 


«l'impunité,  parce  que,  si  malgré  la 
i  mort  du  complice  la  femiae  venait  à 
f  survivre  à  de  graves  blessures  infli- 
f  gées  par  le  père ,  le  sort  et  non  sa  vo- 
«  lonté  la  conserve,  puisque  la  loi  exige 
i  une  égale  indignationetsevérité contre 
f  tous  ceux  qui  ont  été  saisis  (1).  i  Avec 
quelle  froide  atrocité  ne  pre£crit-on  pas 
ici  le  meurtre  de  la  fille  qu'un  malheu- 
reux père  aura  épargnée,  tandis  que  son 
bras  vengeur  aura  puni  le  séducteur  ! 
Ebquoi  !  je  suis  justiciable  si  je  note  la 
vie  aux  deux  coupables!  Ainsi  donc,  mal- 
heur à  moi  si  je  manque  à  cette  espèce 
de  formalité,  qui  mesure  jusqu'à  la  quan- 
tité de  sang  à  répandre;  qui  m'absou 
si  je  fais  deux  victimes,  et  me  déclare 
meurtrier  si  ma  co'ère  et  ma  honte  se 
sont  tu  devant  le  cri  de  grAce  sorti  des 
entrailles  pateruplles  en  faveur  d'une  in- 
fortunée !  Une  pareille  lé.^^islation  ne 
convient  -  elle  pas  admirablement  à  ce 
peuple  qui  s'écriait  :  Les  chrétiens  aux 
lions  !  Et  le  nom  de  ^larc-Aurèle  accou- 
plé à  celui  de  Commode  pour  décréter 
la  même  barbarie  !  Le  philo.sophe  et  le 
monstre  se  donnent  la  main  :  la  corrup- 
tion et  la  vertu  se  confondent  dans  un** 
horrible  étreinte,  où  celle-ci  est  bientôt 
étouffée.  Oui,  à  la  Rome  des  Ct^sars, 
qui  se  révolte  contre  celui  qui  veut  l'é- 
purer,  il  fallait  bien  une  loi  atroce  à 
cette  royale  prostituée  ,  des  mœurs  in- 
fâmes ,  un  code  de  bourreau.  La  volupté 
et  la  cruauté  ne  sont -elles  pas  sœurs? 
Les  pieds  dans  la  boue  et  la  tête  cou- 
ronnée de  fleurs,  «cette  Messaline  toute 
I  nue.   la  gorge  retenue  par  un  réseau 

<  d'or,  dévouait  à  la  brutalité  publique 
i  les  flancs  qui  te  portèrent ,  généreux 

<  Britannicus  (2).  > 

Cependant  ,    toutes    ces     précautions 


(1)  ^Mhil  inlerest  adntteram  filiam  prins  paler  oc- 
fiilerit ,  an  non,  duni  ulrumquo  occidat  ,  nain  si  al- 
lerum  occidil,  lege  Cornelia  reus  cril  :  quod  si  al- 
lero  occiso  aller  vulneratas  fuerit  :  Terl)is  quidein 
legis  non  liberaUir  :  sed  divus  Marcrs  et  rommo- 
dus  rescripserunl  impuniiutem  ei  conccdi  ,  quia  li- 
cel  inlen  inpio  aduUero  ,  mulier  superyixeril  pobl 
lam  pravia  vulnera  qu»  paler  ei  inlixoral  .  mugis 
faU)  quani  ▼olunlale  ejus  seryala  esl  ,  quia  lex  pa- 
rem  in  eos  qui  doprehensi  «uni  indignalionem  exi- 
gil  et  sevoriialem  requiril.  —  \\  s'agissait  ici  d'un 
oas  particulier. 

(2)  Juvéaal ,  Sai.  ti. 


275 

étaient  vaines.  On  ne  réforme  pas  le 
monde  à  coups  de  poignards,  ni  à  force 
de  lois  :  corruptissima  republica  pluri- 
mœ  legesj  a  dit  Tacite,  et  il  a  raison.  La 
loi  Julia  sur  l'adultère  porte  le  nom  de 
César,  et  lui  même  répudie  deux  ou  trois 
femmes;  la  première  parce  qu'elle  n'est 
pas  assez  riche,  sed  admodum  dii>es  (1). 
Lui,  se  fait  accuser  de  mœurs  infâmes  (2), 
et  peu  avant  sa  mort  il  se  dispose  à  faire 
rendre  une  loi  qui  lui  permettait  la  pa- 
lygamie  (3).  Auguste  proclame  une  loi 
tendant  à  resserrer  le  lien  conjugal,  mais 
il  éprouve  ici  une  résistance  imprévue  : 
le  vieux  triumvir,  le  prescripteur ,  est 
contraint  de  céder,  prœ  tuniultu  recu- 
santium  perferre  non  potuit  (4).  Mais  aussi 
faliaiL-il  une  audace  peu  commune  pour 
oublier  ses  propres  faits  et  gestes.  iS  en 
citons  qu'un  des  deux  exemples.  Après 
avoir  répudié  deux  femmes,  il  se  prend 
d  amour  pour  Livie ,  femme  de  César  Ti- 
bère, et  alors  enceinte.  Que  faire?  Au- 
guste demande  aux  pontiles  s'il  est  per- 
mis d'épouser  une  femme  enceinte  d'un 
autre.  L'alfaire  était  délicate,  et  les  prê- 
tres s'en  tirèrent  eu  gens  habiles.  Si  on 
it,'norait  de  qui  elle  était  enceiute,  répon- 
dirent-il>,  it  fallait  attendre  la  déli- 
vrance; si  on  le  savait,  on  pouvait  pas- 
ser outre  (5).  Auguste  savait  fort  bitn,  et 
passa  outre.  Heureusement ,  il  se  lixa 
celte  fois,  et  continua  daimer  ^ivie  jus- 
qu'à la  lin  de  sa  vie  (6;.  Le  même  homme 

(l)  Dimissà  Cossuliù,  equestri  ordine,  ^l•u  udino- 
dum  dives.  Suet.  i. 

(2j  Les  soldats  ctiantaienl  à  son  triomphe  en  fai- 
sani  allusion  à  ses  liaisons  a  vecNicoméde.  roi  de  Bi- 
ihjnie  : 

Giillias  Csesar  «ut>egii ,  Mcoraede?  C.vsarem  :.... 
L'rbani ,  servate  uxores.  vn.v  hiun    iiKum  adduci- 

nuis. 

(3)  llelvius  Cinna  Iri^iinus  l'icbis  pieristiue  oon- 
fessus  est ,  hahuisse  se  scripiani  paraïamquc  le^em 
quani  Caesar  terre  jussisset  ,  quum  ipse  abessel 
uli  uxores,  liberorum  qtiierendurum  rauM  ,  quas 
et  quot  tellet  .  ductTf  liceret...  —  On  l'appelait 
encore  le  mari  de  toutes  les  femmes .  et  la  femme 
de  tous  le»  luaris.  Omnium  mulierum  Tir  ei  om- 
niain  virorum  nuilicr.  Suet.,  Cœt.,  i.ii.  Pluiarque 
conlirmo  ces  faits. 

(4;  Suel.,  Aug.  xxxiT. 

(tf)  Dion  Cassiut ,  48. 

(«'  Suet.  Aug.  Antoine  en  faisait  des  reproches  i 
Auguste;  mais  lui  nièine  n'aTait-il  pas  épousé  OcU- 
vie  dans  un  état  de  grossesse  avouée ,  et  ne  doona. 


276  INNOCEM   111 

fait  des  ré^lonions  pour  empr^chcr  les  oc- 
casions dang  penses  pour  les  deux  sexes, 
et  rf'l.iblif  les  In  percales,  frtes  infAnies, 
OÙ  des  jjMMies  gens  couraient  tout  nus  le 
long  du  Tibre  (1).  Qui  n'a  entendu  parler 
des  mystères  de  la  bonne  d«Vsse  (2)V 
L'inceste,  Tadullère,  la  d«'bauclit'  la  plus 
d('';TOÙtante  revotent  tour-à-tour  le  man- 
teau imp'^rial  (3i ,  et  le  torrent  de 
boue  roulant  du  faite  de  la  soci(^t(^  des- 
ctMirJait  peu  à  peu  Mans  les  classes  in- 
férieures, emportant  avec  lui  tout  ce 
qui  pouvait  résister,  jusqu'à  ce  que 
mœurs,  institutions  et  sociétés  ne  for- 
massent plus  qu'un  affreux  mélange  de 
corruption  sous  la  pression  duquel  le 
Dtoude  succombait,  si  au  fond  même  de 
l'abîme,  si  dans  les  régions  infinies  du 
corps  social  n'eussent  vécu  pauvres  et 
ignorés  un  Christ  et  douze  pauvres  pê- 
cheurs envoyés  par  lui  pour  évangéliser 
les  nations! 

Arrêtons-nous  devant  cette  radieuse  et 
pure  lumière;  aussi  bien  est-il  temps  de 
montrer  comment  l'Eglise  s'y  est  prise 
pour  rétablir  sur  des  bases  solides  le 
fond<'ment  même  de  la  société. 

Aux  yeux  des  chrétiens,  1  institution 
divine  du  mariage  au  berceau  du  genre 
humain ,    et  plus   lard   la    présence   du 


l-il  pas  l'exemple  de  la  bigamie  '^  A  Rome  on  croyait 
que  Lirie  avait  eu  cet  enfant  d'Auguste,  et  il  cou- 
rut iTi«''me  des  vers  à  ce  sujet. 

(1)  Nonnulla  etiam  ex  antiquis  cxremoniis,  pau- 
lalim  aboliia  ,  rcstiiuit,  ut,....  Luperralc  sacrum. 
Suet.  xïxi. 

(2)  On  peut  en  voir  dans  .tuvcnal  ,  Sat.  ti  ,  des 
détails  que  nous  n'oserions  reproduire  ici.  En  dé- 
couTrant  la  honteuse  dégradation  des  femmes  ro- 
maines ,  la  pinine  tombe  des  mains  et  l'on  se  sent 
pris  (l'une  douleur  amére  devant  laquelle  cède  Tin- 
dignation.  O  Marie!  il  fallait  bien  une  vierge  mère 
d'un  Dieu  vierge  pour  relev^-r  votre  sexe. 

(.".)  Sparlianus  ra|. porte  ainsi  qu'il  suit  comment 
Caracalla  fut  araent'  à  épouser  sa  belle-niére.  <<  Inte- 
restscire,  qut'madmoiJum  novercara  suam  Antoni- 
Dus  (luxisse  dicalur  :  Qu»  cum  essel  pulrherrima  et 
qunsi  p^r  negligentiam  se  maxima  corporis  parle 
rud.is-t't,  dixisselque  Antoninus:  vellem  si  licerot  ; 
respondisse  ferlar  :  si  libet,  licet.  An  nescis  ,  l« 
imperatorem  esie  et  loges  dare ,  non  acripere? 
(Juo  audilo  ,  furor  inconditu4  ad  effectum  criminis 
roboratus  est  :  nuptiasque  cas  celebravit ,  quas  si 
Bciret ,  se  leges  dare  veré  solus  prohibere  debuisset  : 
malrem  enim  (non  alio  ♦■rat  dicenda  nomine)  duxit 
uxorem  :  ad  parricidium  junxit  incesium.  n  —  Si 
libtt, ,  Ucet ,  tel  est  Pélernel  cri  des  passions. 


Sauveur  aux  noces  de  Cana  l'avait  élevé 
à  la  dignité  d'un  sacrement.  Conformé- 
ment à  cette  idée,  nous  voyons  dès  les 
temps  apostoliques  les  chefs  de  l'Eglise 
travailler  incessamment  à  purifier  l'u- 
nion conjufîale  de  ces  sotiillures  dont  l'a- 
vaient entachée  les  lois  et  les  usages  de 
l'empire,   «   Les  hommes   doivent   aimer 

<  leurs  femmes,  avait  dit  saint  Paul, 
t  comme  leurs  propres  corps;  celui  qui 

<  aime  sa  femme  s'aime  lui-même,  car 

<  personne    n'a    jamais    liai    sa    propre 

<  chair;  mais  il  la  nourrit  et  l'entretient. 
i  comme  le  Christ  fait  l'Eglise  ,  parce 
i  que  nous  sommes  les  membres  de  son 
i  corps,  de  sa  chair  et  de  ses  os.  C'est 

<  pourquoi  l'homme  quittera  son  père  et 
t  sa  mère  et  s'attachera  à  son  épouse  .  et 
»  ils  seront  deux  dans  une  seule  chair. 

<  Celui-ci  est  un  grand  sacreuient ,  je  le 
i  dis,  dans  le  Christ  et  dans  l'Eglise.  > 
{Episi.  ad  Ephes.)  Le  concile  apostoli- 
que He  Jérusalem  défend  tout  d'abord  la 
fornication,  que  les  mœurs  païennes 
mettaient  à  l'ordre  du  jour.  L'Apôtre  des 
nations  reprend  encore  les  désordres  de 
l'Eglise  de  Corinthe,  ville  de  volupté  p^r 
excellence,  où  le  démon  de  l'impudicité 
semblait  avoir  assis  son  trône  (1).  Mar- 
chant sur  ses  nobles  traces,  les  pères  et  les 
évêques  proscrivent  tour-à  tour  le  con- 
cubinat  et  le  connubium  des  esclaves  :  les 
chrétiens  ne  peuvent  reconnaître  qu'une 
seule  union  digne  deux,  le  mariage. 
«  Que  personne  ne  s'autorise  des  lois  hu- 
maines, s'écrie  saint  Ambroise.  Toute 
fornication  est  un  adultère  :  ce  qui  est 
défendu  à  la  femme  l'est  aussi  à  l'homnie. 
Le  mari  est  tenu  d'observer  la  même 
chasteté  que  l'épouse.  Tout  ce  qui  se  fait 

(i)  Rien  n'entrait  en  comparaison  avec  le  débor- 
dement de  Corinthe  ,  où  l'incontinence  faisait  par- 
lie  de  la  religion.  Toute  la  ville  était  dédiée  à  Vé- 
nus ,  et  plus  de  raille  esclaves  attachées  au  fameux 
temple  qu'elle  y  avait  ,  s'y  prostituaient  au  nom  de 
la  déesse.  Qu'on  infère  de  là  ce  que  la  pudeur  ne 
peut  que  voiler,  concernant  les  désordres  des  Co- 
rinthiens ,  et  plus  encore  des  étrangers  ,  au  moins 
de  ceux  qui  étaient  opulens;  car  il  fallait  être  riche 
pour  participer  à  ce  libertinage  infâme  :  d'où  vient 
le  proverbe  qu'il  n'appartenait  pas  à  tout  le  monde 
d'aller  à  Corinthe.  On  comblait  d'honneurs  res  hon- 
teuses Tictimes  de  l'esprit  immonde.  Les  meilleurs 
poètes  célébraient  dans  leurs  vers  ces  viles  prosti- 
tuées et  on  leur  érigeait  des  statues.  »  Uist,  gén.  de 
r£glit9,  1. 1,  p.60. 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


à  regard  d'une  femme  qui  n'est  pas  une 
épouse  légitime  est  condamnable  comme 

adultère Il  n'est  permis  de  fréquenter 

que  sa  femme,  car  le  mariage  t'a  été 
donné  pour  que  tu  ne  tombes  pas  dans  le 

mal Et  l'adultère  n'est  pas  seulement 

le   péché  commis  avec    la   femme  d'un 
autre,  mais  aussi  tout  ce  qui   n'a  pas 
l'autorité  de  l'union  conjugale  (1).  >  Quel- 
qu'un dira:  Je  n'ai  point  de  femme;  je 
me  suis  donc  uni  à  mon  esclaYe.  Ecoutez 
donc  ce  que  dit  l'Écriture  à  Abraham  : 
«  Chasse  ta  servante  et  son  fils  j  car  le 
i  fils  de  l'esclave  ne  peut  hériter  avec  le 
«  fils  de  la  femme  libre.  »  Or,  si  le  fils  de 
la  servante  n'hérite  point,  il  n'est  pas 
ton  fils.  Pourquoi  dès   lors  rechercher 
une  liaison  où  ton  propre  fils  ne  peut 
hériter  ni  de  ta  fortune,  ni  de  ton  rang? 
Oui ,  pourquoi  chercher  une  liaison  où 
les  fils  qui  en  proviennent,  loin  d'être 
les  fruits  du  mariage,  sont  les  témoins  de 
l'adultère?  Pourquoi  engendrer  des  en- 
fans  adultérins,  qui  deviennent  la  honte 
et  non  l'honneur  du  père  ?  L'Ecriture  dit  : 
«  Les    enfans   de    l'adultère  seront   dé- 
truits et  la  semence  du  lit  illégitime  sera 
exterminée,  i  Ainsi  donc  si  la  femme  a 
des  mœurs  telles  qu'elle  mérite  ton  union, 
qu'elle   mérite  aussi  le   nom    d'épouse. 
Donne  à  la  fois  à  la  concubine  et  la  li- 
berté et  le  nom  d'épouse,  pour  ne  pas 
être  un  adultère  plutôt  qu'un  mari  (2)  ?  * 

(1)  Nemo  blandiatur  sibi  de  legibus  hominum. 
Omne  stupruin  aduUeriuni  est:  nec  viro  licel  quod 
non  mulieri  licct.  Eadem  a  viro  qux  ab  uxore  dc- 
beturcastimoDia.  Quidquid  in  ea,  quoi  non  sit  légi- 
tima uxor,  conimissum  fuerit  adulterii  crimine  dain- 
nalur.  NuUi  licet  scire  mulierem  praîler  uxorein  : 
ideo  conjugii  libi  datum  est  jus  ,  ne  in  laciucum  in- 
cidas...  Nec  hoc  solum  est  adultcrium  cum  aliéna 
peccare  conjuge,  sed  omne  quod  non  habet  poles- 
tatem  conjugii.  {De  Abraham  ,  1.  7.) 

{*!)  Dical  aliquis  uxorein  non  habeo  ,  ideo  oncil- 
lam  mihi  sociavi.  Audi  quid  dicat  scriptura  ad 
Abraham  :  Ejice  ancillam  et  filium  ejus  :  non  onim 
hicres  orit  filius  ancilke  i-l  lilius  libéra'.  Si  igitur  li- 
lius  ancillam  hicros  non  est,  ergo  nec  iilius  est.  Cur 
auleni  quaîrilur  talo  conjugium  do  quo  suscoplus  fu 
liusnec  successionispossit  ha'res  esse  ner  sangui- 
nis  ?  Nec  enini  habere  polesl  haM  editatis  consortium, 
qui  non  habet  originis  privilegium.  Cur.  intjuam  , 
qua«rilur  taie  conluborniiuu,  de  quo  nali  non  lilii 
sinl  matrimonii  ,  sed  testes  sinl  ndultorii  ?  Cur  au- 
tem  hujusmodi  suscipionlur  adulterini  ,  qui  palri 
pudori  sint,  non  houori.  Dicel  scriptura  :  Adullero- 
TOUB   viii.  —  N'  4G.  1830. 


277 

<  Comme  il  vaut  mieux  mourir  de  faim 
que  de  manger  les  viandes  offertes  aux 
idoles,  reprend  à  son  tour  saint  Augustin, 
de  môme  vaut-il  mieux  mourir  sans  pos- 
térité que  d'en  rechercher  au  moyen 
d'une  union  illicite.  INéanmoins,  partout 
où  il  naît  des  hommes  ils  seront  réputés 
honnêtes  et  se  sauveront,  pourvu  qu'ils 
n'imitent  pas  les  vices  de  leurs  parens  et 
qu'ils  honorent  Dieu.  Car  toute  semence 
de  l'homme,  quelle  qu'elle  soit,  est  la 
créature  de  Dieu  ;  le  châtiment  sera  pour 
ceux  qui  agissent  mal  -,  mais  la  vie  n'est 
point  en  elle-même  un  mal  (1).  >  <  Laisser 
une  concubine  pour  prendre  une  épouse, 
dit  le  pape  saint  Léon,  ce  n'est  pas  être 

bigame,  c'est  avancer  dans  l'honnêteté 

Cependant  il  ne  faut  point  désespérer  de 
ceux  qui  ont  une  concubine;  celles  que 
l'autorité  paternelle  a  unies  de  cette  fa- 
çon à  des  hommes  ne  sont  pas  coupables 
parce  qu'elles  ne  sont  pas  épousées  ,  car 
autre  est  une  concubine,  autre  est  une 
épouse  (2).  >  Abolir  le  concubinat  légal 
était  déjà  un  grand  pas  fait  pour  élever 
la  femme  à  la  véritable  idée  de  sa  dignité. 
Bientôt  les  regards  des  pontifes  catholi- 
ques se  portèrent  sur  les  unions  des  es- 
claves. Chez  les  Romains,  le  contuber- 
nium,  espèce  d'association  comme  celle 
des  animaux,  était  la  seule  que  recon- 
nussent les  lois  ',  car  l'esclave,  ne  pouvant 
disposer  de  sa  personne,  de  son  pécule, 
de  rien,  en  un  mot,  s'appartenait- il? 
Aussi  avec  quelle  joie  dut-il  saluer  une 
religion  qui  déclarait  tous  les  hommes 
égaux  devant  Dieu?  Avec  quel  empresse- 
ment  n'accourait-il   pas    dans  le  giron 
de  cette  mère  qui  lui  tendait  les  bras  au 
nom  de  Jésus-Christ,  mort  du  supplice 
des   esclaves!   Si    les   pauvres   sont  les 
membres  du  Sauveur,  l'esclarc  q\\  doit 
être  le  cœur  :  comment  n'aurait-il  pas  eu 
sa  part  spéciale  dans  la  bonne  nouvelle  ? 
Dès  le  quatrième  siècle  ^330;,  le  pape 
Jules  lev  leur  dit  :  <  JNous  avons  tous  im 
même  père  dans  les  cieux,  et  tous,  le 

rum  filii  in  consumnialiono  orunl  et  ab  iniquo  toro 
senien  exterminabitur.  IVIulier  igitur  tua  ,  m  lalibu» 
moribuspr;rJila  est,  ul  morealur  consortium,  me- 
roalur  et  nomen  uxoris.  Traîsta  concubin»  iua«  li- 
borlatem  et  nomen  u\oris,  ne  tu  adulior  sis  poliu» 
quam  mariius.  (Arabros.,  Scrm,  de  S.  Johanne.) 

[l)  S.  Augustin.  I)f  bono  cmijugali ,  cxvi. 

(.i)  S.  Leonis  tpist.,  oo  ou  92. 

Ut 


27  s 


INNOCENT  HT 


pauvre  conimo  \c  riche,  l'homme  li!)ro  ci 
l'esclave,  niiront  h  rendre  un  nirine 
compte  de  leurs  Ames.  Aussi  croyons- 
nous  que  tous,  en  ce  qui  regarde  Dieu, 
sont  soumis  .'i  la  m^me  loi ,  quelle  que 
soit  ItMircoiulilion.  î\lais,  s'il  en  est  ainsi, 
comme  l'ingénu  ne  peut  ^tre  renvoyé,  de 
même  resclave  uni  par  le  mariage  ne 
peut  non  plus  ôtre  répudié  (1).  »  Ce  pape 
rendit  encore  une  décision  semblable 
por.r  les  mariaf^es  entre  le  patron  et  Taf- 
franchie.  Zacharie  déclare  que  ('2)  <r  si  un 
liomme  libre  a  reçu  pour  épouse  une 
esclave,  il  n'a  plus  la  faculté  de  la  ren- 
voyer, si  le  consentement  a  été  mutuel, 
mais  que  désormais  la  môme  loi  régira 
l'homme  et  la  femme.  >  Suivant  Adrien  I^^, 
t  de  même  que  dans  le  Christ  il  n'y  a  plus 
ni  homme  libre ,  ni  esclave ,  et  qu'on  n'é- 
loigne pas  ce  dernier  des  sacremens  de 
rtlglise,  de  mCme  aussi  ne  doit-on  pas 
défendre  le  mariage  aux  esclaves,  et  s'il 
a  été  contracté  contre  la  volonté  de  leur 
maître  ,  il  n'y  a  aucune  raison  de  le  dis- 
soudre pour  cette  cause Cependant 

ils  sont  obligés  de  rendre  à  leurs  maîtres 
les  mômes  services  qu'auparavant  (3).  » 
Le  deuxième  concile  de  Châlons  déclare 
qu'on  ne  sépare  pas  ce  que  Dieu  a  uni  : 
«  Nous  voulons  donc  qu'on  ne  rompe  pas 
les  mariages  entre  serfs,  même  quand  ils 
appartiennent  à  des  maîtres  différens.  > 
Urbain  111  prononce  »  que  les  enfans 
d'un  père  libre  et  d'une  mère  esclave 
doivent  suivre  la  condition  du  père,  si 
c'est  possible  (4).  >  Et  déjà  aii  sixième 
siècle,  Grégoirc-le-Grand  trouvait  indé- 
cent de  remettre  sous  le  joug  la  postérité 
d'un  affranchi,  ce  qui  n'était  pourtant 
pas  rare  de  son  temps  (5). 

(i)  Omnibus  cobii  unus  e&l  pator  io  cœ!ii>  et  unu»- 
quisque  dives  el  pauper,  liber  el  servu»,  .cqualiter 
pro  se  et  pro  animabus  corum  raiiojiem  reddiluri 
sunt.  Quaproplcr  omnes  ,  rujuscumquc  rondiiionis 
sini ,  unara  legem  (quantum  ad  Deum)  babere  non 
dnl'iianas.  Si  autera  omncs  onam  legem  iiabent  , 
«rgo  sicvl  ingenaas  dlmilli  non  potest ,  sic  née  ser- 
vossemcl  <  onjugio  copulalus  ullcriu»  diiniUl  polerit. 

(2)  8i  qui»  liber  ancillam  in  matriinonium  acce- 
peril,  non  iiahii  ticentiam  dimitlere  eam  (si  fon- 
sensu  amboruni  conjuncti  sunl)  excepta  caasa  for- 
nicalionis  :  sed  ana  lex  deinceps  t-ril  per  omnia  el 
viro  el  femin,T. 

(3)  Décret.  Grec.  IX    i:i..  iv  ,  lit.  ix  ,  c.  1. 
(1)  lbi4,,t,S. 

(5)  ladeccns  esse  «  icfiiuiu?  ut  proçeniti  ex  lil>erta 


Des  conciles  ,  des  souverains  pontifes 
et  des  évèques  se  sont  occupés  de  celte 
grande  question.  Partout  on  y  retrouve 
cette  tendance  à  élargir  la  voie  pour  l'es- 
clave :  et  si  l'Eglise  ne  pouvait  renverser 
l'ordre  social  tout  entier  ,  au  moins  elle 
voulut  rendre  inviolable  contre  les  ca- 
])rices  du  maître  la  source  de  con'olation 
la  plus  puissante  que  Dieu  eût  accordée 
aux  malheureux  sur  cette  terre  de  dou- 
leurs. 

Né  sous  l'empire  d'ijue  législation  qui 
ouvrait  au  désordre  de  si  larges  portes,  le 
Christianisme  se  montra  tout  d'abord  in- 
flexible sur  l'indissoliibilité  du  lien  du 
mariage  ,  el  ardent  défenseur  de  ses 
droits.  On  a  accusé  l'Eglise  d'avoir  mis 
des  entraves  ridicules  à  l'union  des  fa- 
milles entre  elles  ,  en  multipliant  les 
empèchemens .  à  raison  de  consangui- 
nité :  le  fait  est  que  nous  ignorons  com- 
bien les  Romains  el  les  barbares  étaient 
disposés  à  passer  les  bornes  les  plus  sa- 
crées, el  à  se  jouer  d'un  nœud  qui ,  sans 
celte  sévérité  môme  ,  fiH  devenu  pour 
nous  ce  qu'il  était  dans  la  civilisation 
païenne  ,  un  vil  contrat  de  plaisir  ou 
d'intérôt.  Eh  !  plût  à  Dieu  que  trop  sou- 
vent dans  nos  mœurs  nous  ne  nous  écar- 
tions pas  de  l'esprit  chrétien  pour  nous 
rapprocher  de  l'esprit  païen  !  Pourtant  là 
encore  se  trouve  une  le(;on  profonde  : 
c'est  que  la  civilisation  matérielle  et 
môme  les  jouissances  intellpctuelles  ont 
peu  d'influence  pour  changer  le  cœur  de 
i'homme,  enclin  an  mal  des  son  enfance. 
Sans  une  vertu  divine  émanée  de  la  croix, 
l'idolAtrie  se  uîontre  toujours,  et  faute 
de  mieux  nous  divinisons  une  passion 
immonde;  comme  les  Israélites  dans  le 
désert  ,  nous  nous  prosternons  devant  le 
veau  d'or,  œuvre  de  nos  mains  et  de  nos 
sueurs. 

La  loi  romaine  avait  déjà  requis  le 
consentement  mutuel  des  parties  potir  la 
validité  du  mariage  ,  et  l'Eglise  se  garde 
bien  de  laisser  de  côté  une  condition  si 
essentielle  à  la  dignité  et  au  bonheur  de 

sivc  libéra  (ilii  ad  servilium  reirabanlur.  Proplerea 
libi  praccipimuâ  ulâi  docuiucnla  nulla  sint  ab  eccle- 
six  parle  ,  qux  ducumenlis  bujusmudi  debeanl  ol)- 
viure  ab  ejuâ  moioslia  sine  aliqua  relrarlatione  com- 
pescat,  ramdeiu,  duruin  Cat  eniin,  ul  »i  alii  pro 
mcrcede  liberlales  tribuuDl,  ab  ecclefia,  a  quo  lueri 
debent ,  revoceolur.  Grcy.  I ,  I.  i ,  epint.  ^5. 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


279 


l'épouse.  «  Ce  n'est  pas  la  cohabitation  , 
mais  la  volonté,  qui  fait  le  mariage,  »  dit 
saint  Jean-Chiysostôme  (1).  «  Ce  n'est  pas 
la  perte  de  la  virginité ,  c'est  le  pacte 
conjugal  qui  constitue  le  mariage  ,  » 
ajoute  un  autre  père  (2).  Aussi  les  fian- 
çailles acquéraient-elles  aux  yeux  des 
chrétiens  une  solennité  qui  approchait 
presque  du  sacrement  lui-même.  Isidore 
de  Séville  soutient  «  qu'on  doit  se  re- 
garder comme  époux  dès  que  les  fian- 
çailles sont  faites  (3).  »  «  On  appelle  l'é- 
pouse conjointe  ,  dit  saint  Augustin,  de 
cette  première  foi  donnée  au  moment 
des  iiançailles  (4).  >  Suivant  un  autre, 
f  l'union  est  spirituelle,  et  l'union  cor- 
porelle ne  fait  que  confirmer  la  pre- 
mière. I  Aussi,  pour  assurer  autant  que 
possible  une  liberté  entière  ,  on  défendit 
fréquemment  de  fiancer  les  impubères  : 
la  raison  d'état  entre  deux  parties  belli- 
gérantes était  peut-être  l'unique  excep- 
tion. Comme  les  abus  de  ce  genre  se  re- 
produisaient souvent ,  l'Eglise  ne  cessa 
jamais  de  s'élever  contre  eux,  comme  on 
peut  s'en  convaincre  en  parcourant  les 
décrétâtes  et  autres  recueils  de  droit  ec- 
clésiastique. Une  promesse  de  mariage 
était  sacrée  ;  quand  on  s'était  déjà  engagé 
verbalement  envers  une  femme ,  on  ne 
pouvait  s'unir  à  une  antre  ,  et  les  parens 
qui  faussaient  la  loi  des  fiançailles  étaient 
retranchés  pour  trois  ans  de  la  commu- 
nion des  fidèles,  à  moins  que  l'un  des 
fiancés  ne  se  fût  rendu  coupable  d'une 
faute  grave  (5).  Non  content  de  ces  garan- 
ties pour  les  préliminaires,  le  catholi- 
cisme ,  d'accord  en  partie  avec  le  droit 
civil,  établit  <  qiie  la  fiancée  ne  sera  point 
livrée  sur-le-champ,  de  peur  que  le  mari 
n'apprécie  pas  assez  celle  qu'il  n'aura  pas 

(l)  S.  J.  Chrysosl.,  Itomel.  ô'i  in  S.  Matlhcum. 

(S)  Non  defloialio  virjïinilatis  facit  conjiij;ium  scil 
paciio  conjugalis.  (Ambros. ,  De  inttitut.  virginis  , 
cap.  0.  ) 

(5)   Eêymolog.^  ix  ,  c.  7. 

(1)  Conjux   \o(alur  a  prima  fidc  dosponsationis, 

(ii)  Il  y  avail  deux  manières dV'lre  iii\nc(\ de p ni- 
senli  el  de  fiiluru.  Quand  on  disait  :  To  in  meacn 
aecipio,  ot  ego  te  in  ineum  ,  on  no  pouvait  rontrac- 
Icr  un  autre  maria-je;  mais  si  l'on  disait  nrcipiam  , 
c'était  une  simple  promesse  sans  valeur  léi^alo  ,  c'é- 
taient des  lianvailles  de  fuiuro;  le  rôle  de  rauiorité 
ecclésiastique  se  bornait  à  exhorter  vivement  les 
parties  à  uo  poinl  mauquer  à  leurs  promesses.  — 
GralieD. 


long-temps  désirée  (1).  »  Le  papeEvariste 
veut  même  <  qu'après  la  célébration  des 
noces ,  les  époux  passent  deux  ou  trois 
jours  dans  la  prière  et  observent  la  chas- 
teté, ï  Un  concile  de  Carthage  prescrit  la 
même  discipline.  Quelquefois  la  parole 
du  prêtre  prend  une  tournure  poétique 
quand  il  décrit  les  cérémonies  du  ma- 
riage, a  On  voile  les  femmes  pendant  les 
noces,  dit  Isidore  de  Séville,  pour  qu'elles 
apprennent  à  être  douces  et  humbles  en- 
vers leurs  maris  (2).  De  même  qu'après  la 
bénédiction  une  même  bandelette  les 
réunit  dans  un  seul  lien  ,  pour  indiquer 
que  jamais  ils  ne  doivent  rompre  l'unité 
du  lien  conjugal;  puis  cette  bandelette 
est  de  couleur  blanche  et  rouge  :  blanche, 
pour  désigner  la  pureté  de  la  vie  :  rouge, 
pour  la  postérité  qui  sort  du  sang.  De 
plus,  ce  même  symbole,  tout  en  annon- 
çant que  chaque  époux  doit  être  conti- 
nent ,  prescrit  également  de  ne  pas  se 
refuser  aux  devoirs  du  mariage.  Et  en- 
core si ,  dès  les  premières  entrevues  ,  le 
fiancé  donne  un  anneau  à  la  fiancée,  cela 
a  lieu,  soit  comme  gage  d'une  foi  mu- 
tuelle, soit  mieux  encore,  afin  que  le 
même  gage  unisse  leurs  deux  cœurs. 
C'est  pour  cela  que  l'anneau  se  place  au 
quatrième  doigt;  car  on  assure  qu'il  s'y 
trouve  une  veine  correspondant  immé- 
diatement au  cœur  (3).  > 
Le  consentement  des  parens  a  toujours 

(l)  loslitulum  est  ut  jam  pactoî  sponsse  non  sla- 
tim  tradanlur  ;  ne  vilein  habcat  mariius  dataui  , 
quam  non  suspiraverit  sponsus  dilatam.  Couftss., 
lib.  vm. 

(*2)  L'idée  que  le  péché  est  entré  dans  te  monde 
[lar  la  femme  a  exercé  un«  grande  influence  sur 
certains  pères  do  rÉgliso  à  l'égard  des  femmes. 
Saint  Ambroise  surtout,  imbu  dos  principes  du  droit 
romain ,  a  quelquefois  dans  son  lan^^a^^o  un  je  ne 
sais  quoi  d'âpre  qui  rappelle  le  mosiusme.  «  Adam 
per  Evam  deceplus  est,  non  Eva  per  Adaïu.  Quem 
Yocavil  ad  culpam  mulier,  juslum  est  ut  eum  {juber- 
natore  assumât ,  ne  ilerum  femina  facililate  laba- 
tur.  »  Ailleurs,  il  ajoute  :  «  Mulier  debel  Tclaro  caput 
ijttia  non  af  imago  Dci:  sed  ut  oslendatur  subjecla, 
et  quia  pr.-evaricalio  per  illani  inchoata  est,  hoc 
signi  debel  habero  ul  in  ecclesia  proptcr  reveren- 
tiam  episcopalera  non  babeal  caput  liberora  sed  vp- 
lamine  lectiim  nec  liabeat  poleslalem  loqueiuli  : 
quia  episcopus  personam  babet  Chrisli,  (piasi  ergo 
anto  judicem,  sic  ante  episcopum,  quia  vioarius  Do- 
mini  est.  propter  peccalum  orijjinale  subjccla  débet 
vidori.  Super  primam  cpisl.  ad  CoriiUh. 

(.->)  Isid.,  (ic  Of/ic,  l.  u  ,  C.  10. 


:>S0 


INNOCENT  111 


tHc  regnrdt^  coiniuo  indispensable  à  l'u- 
nion coiijii<;ale  ,  soiL  par  rospecl  pom 
rauloiiU^  palornelle,  soit  par  un  luolif 
qui  ne  fût  jamais  tombé  dans  l'esprit  des 
législateurs  païens.  Toute  déniarehe  ou- 
verte pour  les  lianc^ailles,  ou  uiènie  pour 
le  choix  d'un  époux  semblait  compro- 
mettre, dit-on,  la  pudeur  d'une  l'cunne. 
Telle  est  l'opinion  de  saint  Anibroise. 
i  II  vaut  mieux  qu'elle  paraisse  recher- 
chée par  l'homme  que  de  le  rechercher. 
Qu'elle  se  fasse  précéder  par  la  pudeur 
avant  d'épouser ,  afin  que  celle-ci  en  ap- 
prouve encore  mieux  son  union  (1).  » 
Plein  de  ces  idées  de  pureté  et  de  modé- 
ration inspirées  par  un  Dieu  vierge ,  le 
Christianisme  ne  craint  pas  de  planter 
sa  croix  austère  au  chevet  du  lit  nuptial, 
qui  peut-être  aussi  deviendra  une  tombe. 

<  L'origine  de  l'amour  était  honnête,  s'é- 
t  crie  saint  Jérôme,  du  fond  de  son  dé- 
«  sert,  mais  l'exagération  en  est  difforme. 

<  Au  reste,  il  importe  peu  qu'une  cause 
«  juste  donne  la  folie.  Aussi  Xiste  a-t-il 
i  dit  :  <  Celui  qui  se  fait  l'amant  de  sa 

<  femme  est  adultère,  j»  Tout  amour  ar- 
«  dent  avec   une  autre  femme  est  hon- 

<  teux  j  avec  la  sienne  il  peut  être  excès. 
i  L'homme  sage  aime  son  épouse  avec 

<  modération,  et  non  avec  délire.  Uépri- 
«  me  les  mouvemens  de  la  volupté,  pour 
«  qu'elle  ne  t'emporte  pas  en  aveugle. 
I  Rien  n'est  plus  hideux  que  d'aimer  son 
«  épouse  comme  une  maîtresse.  Certes, 

<  ceux  qui  s'unissent  sous  un  vain  pré- 

<  texte  de  bien  public,  cl  pour  mr.lti- 
«  plier  l'espèce  humaine  ,  doivent  au 
€  moins  imiter  les  animaux:  et  lorsqu'ils 
«  ont  obtenu  des  enfans ,  qu'ils  se  mon- 

<  trent  des  maris,  et  non  des  amans,  pour 

<  leurs  épouses  (2).  »  Peut-être  ce  langage 
rude  et  mule  choque-t-il  nos  oreilles  dé- 
licates, accoutumées  à  de  plus  faciles 
doctrines  :  n'importe,  il  est  bon  de  rap- 
pel«;r  quelquefois  ce  que  pensait  ni  cl  fai- 
saient nos  pères.  Les  conciles,  les  doc- 
teurs et  les  pontifes  élèvent  tour-à-tour 
la  voix  pour  purifier  et  relever  l'institu- 
tion sociale  ,  seule  garantie  de  bonheur 
et  de  paix,  après  tout.  <  Dans  l'adminis- 

(f)  Vcrccuniliain  pra-millal,  anlc(iuain  nubul;  quo 
ipsum  conjugium  plui  coiuiuendt-l  vorccunctia.  De 
Patriarchis,  1.  l ,  c.  ulliino. 

(2)  IlieroDyni.  con(ra  Jovin. 


I ration  du  sacrement  de  mariage,  on  évi- 
tera les  ris  et  les  paroles  bouffonnes  :  on 
s'y  préparera  par  la  pénitence  et  le 
jeiine;  on  ne  mariera  qu'après  le  soleil 
levé  ;  et  ceux  qui  contractent  des  maria- 
ges clandestins  seront  excommuniés,  ipso 
facto.  >  (Concile  de  Sens,  1528).  Nous  fati- 
guerions nos  lecteurs  si  nous  amassions 
ici  toutes  les  preuves  de  la  constante 
sollicitude  de  l'Église  sur  ce  point  im- 
portant. L'adultère,  le  rapt,  la  violence, 
l'inceste,  la  mauvaise  foi,  sont  lour-à- 
loui-  llétris  par  les  censures  et  les  peines 
les  plus  sévères.  Sous  le  règne  de  chaque 
pontife  romain  ,  il  se  présente  sans  cesse 
des  appels  de  ce  genre  :  le  moyen  ûge  en 
est  plein.  Des  habitudes  encore  barbares 
et  les  us  de  la  féodalité  rendaient  la  vi- 
gilance indispensable  (1).  Peut-être  l'a- 
dultère et  le  rapt  sont-ils  les  deux  points 
où  brillent  surtout  la  sagesse  et  la  cha- 
rité catholiques,  car  elles  mettent  les 
deux  sexes  sur  un  pied  d'égalilé.  <  \V\en 
de  plus  inique  que  de  renvoyer  votre 
femme  pour  cause  d'adultère,  si  vous- 
même  vous  êtes  convaincu  du  même 
crime.  Car,  voyez  :  en  jugeant  un  autre 
vous  vous  condamnez  ;  vous  faites  ce  que 

vous  flétrissez J'en  dis  autant  de  la 

femme  (2).  >  c  Si  vous  songez  à  vous  ma- 
rier, conservez-vous  pour  vos  femmes: 
qu'elles  vous  trouvent  tels  que  vous  vou- 
lez qu'elles  soient.  Quel  jeune  homme 
ne  désire  avoir  une  épouse  vertueuse?... 
Nous  voulez  une  vierge?  soyez  vierge. 
Vous  cherchez  la  pureté,  ne  soyez  pas 
impur  :  car  elle  peut  seulement  faire 
ce  que  vous  pouvez  vous  même  (3).  »  Tu 
ne  forniqueras  pas ,  c'e^t-à-dire  tu  ne 
fréquenteras  aucune  autre  femme  que 
ton   épouse.   Oui ,  vous  exigez  cela  de 

(1)  Dans  le  treizième  siècle  ,  un  couvent  se  plai- 
i;nuit  au  Sainl-Siège  de  ce  qu^on  lui  envoyait  sans 
cfâse  des  reinines  répudiées  sans  raisun  par  les 
{grands  et  les  petits  tyrans  du  jour.  I.r»  ressources 
do  rétablissement  ne  sutlisaient  plus,  ajoute-t-on , 
pour  les  soutenir. 

(2)  Saint  Augustin,  1.  i ,  de  Scrmone  Domini  in 
munie ,  r.  2^. 

(.")  Si  ducturi  eslis  uxores ,  servate  vos  uxores 
uxoribus  vcslris.  Qualcs  \ultis  eas  invenire,  taies 
et  ipscC  invoniant  vos.  Quis  juvenis  est,  (|ui  non  cas- 
taiu  vrlit  ducere  uxorem  ?  El  si  acceplurus  est  vir- 
l^inem,  quis  non  inlactam  desideret  ?  Intactam  quœ- 
ris?  IntactuB  csto.  l'uram  qua>ris?  Noii  esse  impurus. 
^on  cnim  illa  potcst  et  tu  uod  polcs.  {Ibid.) 


ET  SES  COINTEMPORAIJNS. 


281 


voire  femme  ,■  et  vous  ne  faites  pas  la 
mfime  chose  pour  elle.  Et  vous,  qui  devez 
la  devancer  dans  la  vertu  (car  la  chasteté 
est  la  vertu),  vous  succombez  à  l'impul- 
sion des  sens  ?  Vous  exigez  de  votre 
femme  qu'elle  soit  victorieuse,  et  vous 
gisez  vaincu  sur  l'arène.  Vous  êtes  la 
tête  de  votre  épouse,  et  c'est  elle  qui 
précédera  son  chef  vers  Dieu.  Oui ,  le 
mari  est  la  tête  de  la  femme.  Mais  où 
celle  ci  se  conduit  mieux  que  celui-là,  la 

tête  est  vraiment  renversée L'homme 

doit  donc  vivre  mieux  et  donner  l'exem- 
ple, afin  que  l'épouse  imite  et  suive  son 
chef  (1).  J  Innocent  l'^^  déclare  î  que  la 
religion  chrétienne  réprouve  l'adultère 
également  dans  les  deux  sexes  (2)  •  >  et 
saint  Augustin  ajoute  «  qu'on  doit  être 
plus  sévère  pour  l'homme  (3).  »  Des  pé- 
nitences publiques ,  dont  la  durée  était 
de  sept  à  quinze  ans,  suivant  la  gravité 
du  délit  ;  le  refus  de  la  communion  jus- 
qu'à la  mort ,  et  même  dans  quelques  cas 
à  la  mort  ;  tel  est  le  régime  auquel  l'É- 
glise soumettait  les  coupables  (4). 

Les  invasions  des  barbares  exposaient 
souvent  les  femmes  chrétiennes  à  toutes 
les  horreurs  d'une  ville  prise  d'assaut,  et 
leur  malheur  eut  assez  de  publicité  pour 
occuper  l'attention  de  l'autorité  ecclé- 
siastique. Loin  de  prendre  ici  un  langage 
austère,  elle  s'attache  à  verser  un  baume 
consolateur  sur  des  blessures  doulou- 
reuses, relève  le  courage  et  la  dignité  de 
ces  femmes  ,  en  les  proclamant  sans  ta- 
che, et  en  revendiquant  pour  l'Ame  la 
vertu ,  qu'elle  seule  peut  laisser  s'étein- 
dre. <  Il  est  plus  facile  pour  Tesprit  de 
demeurer  vierge  que  pour  la  chair  ,  dit 
saint  Ambroise  ;  gardons  les  deux  biens 
si  nous  le  pouvons  ,  sinon  du  moins  que 
l'ûme  reste  vierge  pour  Dieu.  Partout,  la 
Vierge  de  Dieu  est  le  temple  de  Dieu  : 

(1)  s.  Augiist.,  de  deccm  Chordis,  c.  .".. 

(2)  llhrisliana  rcligio  ndullerium  in  ulroqae  sexu 
pari  ratiuoo  condcinoat.  Kpist.  m  ad  Exuper.  rpisc, 
r.  4. 

(ô)  Indi{;nantur  roarili ,  si  audiant  adultoros  vi- 
los  pendore  siiniles  adulleris  foininis  pœnas  :  ruin 
taïUo  graviiis  cos  puniro  oporlueril,  quanto  uiagis 
ad  eos  perlincl  et  virlule  vincere  el  excmplo  rc- 
gero  feminas.  August.,  de  AdtiUcr.  rovjug.,  I.  n, 
c.  «. 

(I)  Voyez  les  ranons  do  saint  lîasilo  .  des  conciles 
d'Ancyre  ,  d'Elvire  ,  et  une  foule  d'autrei. 


non ,  même  un  lieu  infâme  ne  souille  pas 
la  chasteté  ;  mais  la  chasteté  purifie  l'in- 
famie du  lieu  (1).  )  <  Craint-on,  reprend 
à  son  tour  le  grand  Augustin,  craint- 
on  d'être  souillé  par  le  libertinage  d'au- 
trui?  On  n'est  point  souillé  s'il  vient 
vraiment  d'un  autre  :  mais  s'il  souille  il 

vient  de  vous Quand  l'âme  demeure 

ferme  dans  sa  résolution,  qui  avait  sanc- 
tifié le  corps  même,  celui-ci  n'est  point 
contaminé  par  la  violence  étrangère  ,  et 
l'on  conserve  par  la  persévérance  la  sain- 
teté de  sa  continence.  *  En  rapportant 
l'exemple  de  Lucrèce,  il  ajoute  :  î  Que 
dire  ici?  fut-elle  adultère  ou  innocente? 
Certes ,  un  auteur  a  répondu  ,  avec  au- 
tant de  vérité  que  de  beauté  :  Chose  ad- 
mirable !  ils  étaient  deux,  et  pourtant  un 
seul  était  adultère  (2).  Ainsi  donc  ,  ô 
vous,  fidèles  du  Christ  !  ne  prenez  pas 
votre  vie  en  dégoût  si  votre  chasteté  a 
été  le  jouet  des  ennemis  (3)...  Car  ce  qui 
nous  pourrait  faire  de  la  peine  en  cela 
n'est  ni  la  foi ,  ni  la  piété,  ni  même  la 
chasteté,  mais  la  pudeur  que  nous  de- 
vons satisfaire,  ce  semble,  autant  que  la 

raison Quel   est   d'ailleurs  l'homme 

assez  inhumain  pour  ne  point  pardonner 
à  celles  qui  se  sont  tuées  pour  éviter  un 
si  grand  outrage?  Et  pour  celles  qui  ne 
se  sont  pas  voulu  tuer  de  crainte  d'évi- 
ter le  crime  d'autrui  par  leur  propre 
crime  ,  quiconque  les  en  blâmera  méri- 
tera lui-même  d'être  blâme  de  ce  juge- 
ment    Les  femmes  chrétiennes  qui 

sont  tombées  dans  le  même  malheur  que 
Lucrèce  n'ont  pas  suivi  la  même  con- 
duite; elles  vivent,  et  n'ont  pas  vengé 
sur  elles-mêmes  le  crime  d'autrui  pour 
ne  pas  ajouter  l'homicide  â  l'adultère. 
Car  elles  ont  au  dedans  d'elles-mêmes  la 
gloire  de  la  chasteté,  c'est-à-dire  le  té- 
moignage de  leur  conscience:  elles  l'ont 
aussi  aux  yeux  de  leur  Créateur;  ce  qui 
leur  suffit  lorsqu'elles  ne  peuvent  rien 
faire  davantage,  de  peur  qu'en  voulant 

(I)  Lbicumque  Dei  Tirgo  osi ,  teraplum  Dci  est: 
nec  lupanaria  iafamanl  castitatem  :  sed  caslitas 
eliam  loci  abolit  infaraiam.  Ambros.  De  Virgin. j 
I.   11. 

(!i)  Egre^'.ie  quidam  ex  hoc  veraciterqaedcclamaDS 
ait  :  miralnle  dirtu,  duo  Tuerunt  et  adulterium  unus 
adniisii ,  splondido  ac  vcrisslme.  De  ciiit  Dci ,  1.  i , 
r.  11». 

(M    Ihil.,  c.  27. 


282 


LMNOCtM  m 


éviter  les  soupçons  dos  iiommes  elles  ne 
sYcarlent  <le  la  ioi  de  Dieu  (1).  > 

Les  ariciens  avaient  eux-mt^nips  vU 
frappés  de  l'abjection  i\  laquelle  riionniie 
est  soumis  par  l'empire  que  les  sens  e\»*r- 
cent  sur  lui,  et  les  rapports  des  deux 
se\es  sui  tout  parurent  à  ([uelques  uus  de 
leurs  safjes  l'effet  d'une  maladie  cachée 
dont  la  source  leur  était  inconinie  [2). 
Les  Grecs  appelaient  i/njmissans  (3)  pré- 
cisément ceux  qui  se  livraient  avec  le 
plus  d'ardeur  aux  déréijjlemens  du  liber- 
linaj^e  ;  parce  qu'ils  énervaient  toutes  les 
forces  de  leur  Ame  dans  l'abi  ulissement 
de  leur  corps.  Suivant  Hippocrate  ,  l'u- 
nion erotique  était  une  espèce  d'épilep- 
sic  (11.  Les  hautes  et  pures  spéculations 
du  Christianisme  ne  pouvaient  que  forti- 
fier de  pareilles  idées ,  et  la  loi  de  la 
chair^  combattant  contre  l'esprit,  devait 
inspirer  à  ses  docteurs  de  nobles  accens 
pour  gémir  sur  ses  effets.  Quel  est 
rhomme  au  cœur  élevé  qui  n'ait  quel- 
quefois désiré  d'être  délivré  de  ce  corps 
de  péché .  qui  le  retient  captif  et  l'humi- 
lie au  milieu  de  ses  plus  purs  élans  ver?. 
la  Divinité-  qui  l'attriste  et  l'abat  au 
moment  même  où  il  voudrait  se  per- 
dre ,  libre  et  dégagé  de  toute  matière, 
dans  le  5ein  de  son  Créateur!  Aussi,  tout 
en  défendant  la  sainteté  du  lien  conjugal 
contre  les  novateurs,  les  pères  le  repré- 
sentaient pourtant  comme  une  suite  du 
péché  originel,  comme  une  sujétion  de 
notre  nature  déchue.  L'hérésiarque  Ju- 
lien soutenait  que  la  concupiscence  est 
un  bien.  <  Selon  vous,  répond  saint  Au 
gustin  ,  la  chasteté  conjugale  a  horreur 
de  l'emportement  de  ceux  qui  ne  sont 
retenus  par  aucune  borne,  et  elle  res- 
pecte l'éclat  de  l'innocente  vertu  qui  s'é- 
lève au-dessus  d'elle  ;  elle  applique  un 
remède  honnête  à  ceux  qui  sentent  les 
ardeurs  de  la  concupiscence,  et  elle  ap- 
plaudit volontiers  à  ceux  à  qui  un  tel  re- 
mède n'est  pas  nécessaire. 

i  J'écoute  avec  grand  plaisir  la  vérité 
qui  s'explique  d'une  manière  aussi  élo- 
quente.  !Mais  puisque,  comme  vous  le 

(1)  Ibid.y  c.  17. 

(2)  Voyez  un  passage  fort  remarquable  dans  Ma- 
rrobf» ,  Salurn.f  I.  ii ,  c.  C. 

(Tt)  K/.'^x-i.;. 

(i)  Ttjv  ouviva-av  lîvxi  fAixpày  »niXr.|iav. 


dites  avec  beaucoup  de  justesse  ,  la  chas- 
teté conjugale  applaudit  à  ceux  qui  n'ont 
pas  besoin  du  rcmèJe  qui  lui  a  été  né- 
cessaire  dites  moi,  je  vous  prie,  pour- 
quoi, quand  je  soutiens  que  la  concupis- 
cence est  une  maladie,  vous  le  niez,  vous, 
(pi:  convenez  qu'elle  a  besoin  d'un  re- 
mède (l)?  » 

Telle  «'Si  la  théorie  chrélienne  du  ma- 
riage ;  théorie  sublime,  qui  tend  à  puri- 
fier les  rapports  des  deux  sexes,  à  les  éle- 
vei-  au  dessus  d'un  matérialisme  abject 
pour  les  porter  sur  les  ailes  d'un  amour 
religieux  et  tendre  vers  ces  régions  bé- 
nies où  toute  affection  humaine  se  con- 
fond dans  l'ineffable  amour  de  la  Divi- 
nité. Contemplez-le  ce  couple  chrétien 
(et  qui  n'en  a  rencontré  au  moins  un  sur 
sa  roule?)  s'appuyanl  avec  abandon  l'un 
sur  l'autre  pour  achever  le  pèlerinage 
terrestre  :  se  montrant  la  céleste  patrie 
pour  s'animer  au  combat.  Derrière  lui 
marche,  pleine  de  confiance  et  d'espoir, 
une  génération  naissante ,  heureuse  du 
présent,  essayant  ses  forces  sur  le  che- 
min raboteux  de  la  vie  :  tandis  que  les 
parens,  aidés  par  les  anges  invisibles, 
écartent  soigneusement  les  ronces,  dont 
quelques  unes  blessent  toujours  pourtant 
les  inalercontreux  voyageurs.  <  Oh!  mon 
lils!  Dieu,  mon  lils!  »  s'écrie  la  mère 
chrélienne  à  la  vue  de  ses  pieds  ensan- 
glantés ;  et  ce  cri  déchirant,  s'échappant 
comme  une  prière  des  entrailles  de  la 
mnternité,  monte  vers  le  trône  de  misé- 
ricorde pour  eu  retomber  en  rosée  de 
bénédictions  !  Que  de  Moniques  !  que 
d'Augustins!  Vous  n'avez  jamais  goûté 
ces  craintes ,  ces  joies  ,  tout  ce  mélange 
de  sentimcns  indéfinissables  qui  se  dis- 
putent l'Ame  de  la  femme  forte  devenue 
mère  ;  vous  pouvez  hocher  la  tète  d'un 
air  dédaigneux  ;  libre  h  vous  de  vous 
plonger  dans  d'ignobles  doctrines  :  mais 
ne  nous  parlez  pas  d'amour,  de  bonheur; 
ils  vous  échappent.  Après  une  lièvre  d'un 
moment .  des  désirs  blasés  mais  non  ras- 
sasiés ,  l'on  vous  voit  descendre  dans  la 
lombg  ,  où  le  flambeau  de  l'espérance  ne 
perce  point  les  ténèbres.  Lires  inutiles 
et  non  regrettés  ,  comme  ces  animaux 
nialfaisans  qui  s'enfoncent  dans  le  désert, 
n(;  laissant  après  eux  pour  vestiges  que 

I)  Conlia  Jniian.,  [.  m,  c.  16. 


les  ossemens  blanchis  de  leurs  victimes  ! 

Nous  n'avons  fait  qu'exposer  bien  som- 
mairement l'action  réelle  et  positive  du 
catholicisme  sur  le  mariage  dans  la  vie 
ordinaice  ,  et  pourtant  qui  oserait  nier 
celte  influence  ?  Que  serait  -  ce  si  nous 
montrions  historiquement  et  en  détail 
ses  efforts  constans  pour  l'épurer  et  l'é- 
lever dans  l'opinion  des  peuples  ?  Que 
l'on  conçoive  en  effet  les  nombreuses 
preuves  qui  doivent  se  présenter,  en  se 
rappelant  que  les  cas  litigieux  dans  cette 
question  étaient  toujours  portés  au  tri- 
bunal de  l'évéque  ou  du  pape ,  si  des  dif- 
ficultés extraordinaires  se  présentaient. 
Loin  donc  d'être  faible  ou  rarement  exer- 
cée ,  cette  action  était  quotidienne  et 
usuelle,  en  sorte  que  personne  n'y  échap- 
pait par  la  solennité  des  bans  et  le  soin 
particulier  qu'on  mettait  à  découvrir  les 
empéchemens.  Que  l'Eglise  n'ait  pas  eu 
souvent  des  ministres  prévaricateurs; 
qu'elle  n'ait  pu  toujours  faire  plier  des 
usages  barbares  et  singuliers  devant  ses 
salutaires  doctrines  ,  et  qu'elle  ait  pu 
réprimer  tous  les  abus,  assurément  ce 
n'est  pas  nous  qui  le  soutiendrons,  mais 
la  tendance  générale  a  été  telle  que  nous 
l'avons  indiquée  ;  et  si  ,  dans  certains 
pays  surtout ,  nous  voyons  un  mépris 
fréquent  du  lien  matrimonial ,  la  raison 
en  est  que  des  doctrines  désolantes  y  ont 
prêché  leur  code  de  morale,  que  le 
clergé  catholique  s'y  montre  malheureu- 
sement peu  digne  de  son  minislère,  et, 
qu'en  un  mot,  on  a  reculé  vers  le  paga- 
nisme. 

Quant  au  noble  rôle  que  l'Eglise  a  joué 
surtout  au  moyen  âge,  pour  soutenir  la 
femme  abusée  et  trompée  par  des  pas- 
sions royales,  personne  ne  s'est  permis 
de  le  nier,  que  je  sache,  à  l'exception, 
peut-être,  de  Voltaire,  avec  sa  bonne  foi 
et  sa  légèreté  accoutumées.  Depuis  JNico- 
las-le-Grand,  à  qui  s'adressait  la  femme 
de  Lothaire  de  France  ,  jusqu'à  Clément 
\ll  ,  qui  refusa  de  s'associer  au\  dé- 
bauches de  Henri  VUl ,  en  lui  accordant 
le  divorce ,  après  17  ans  de  mariage, 
nous  voyons  constamment  les  pontifes 
romains  dignes  de  leur  position  sous  ce 
point  de  vue,  quel  que  fut  d'ailleurs  leur 
caractère  personnel.  Ceci  nous  ramène 
directement  à  M.  Hurler  et  à  la  répudia- 
tion d'iugcburge  de  Danemark  par  Thi 


ET  SES  COJNTEMPORAINS.  283 

lippe-Auguste.  Reprenons  noire  tâche  de 
traducteur. 

Ingeburge  était  la  seconde  sœur  du  mo- 
narque danois.  Sa  beauté  remarquable, 
la  noblesse  de  son  caractère,  sa  conduite 
modeste,  pieuse  et  pleine  de  décorum  , 
étaient  également  célèbres.  A  cette  épo- 
que (1198) ,  elle  n'avait  pas  encore  dix- 
huit  ans.  Au  printemps  de  Tannée  1198, 
Philippe  envoya  en  Danemark  une  bril- 
lante ambassade  ,  dont  le  chef  était  l'é- 
véque Walther  de  Noyon  ,  pour  sollici- 
ter en  son  nom  la  main  de  la  princesse. 
Les  envoyés  se  présentèrent  devant  le 
roi,  à  la  lumière  des  flambeaux,  et  expo- 


sèrent immédiatement  leur  demande  à 
Knud.  Etre  allié  à  un  prince  non  moins 
fameux  que  puissant,  lui  sembla  proba- 
blement un  grand  honneur;  il  demanda 
à  l'évéque  ce  que  son  maître  exigeait 
pour  le  morgen  gobe,  i  Le  droit  des  Da- 
nois sur  l'Angleterre  ,  répliqua  le  prélat, 
avec  une  flotte  et  une  armée  dans  une 
année  pour  le  faire  valoir.  »  Le  conseil 
des  grands  Danois  lit  entendre  que  l'An- 
gleterre était  forte  ,  d'ailleurs  les  Wen- 
des  menaçaient  les  frontières.  Pourquoi 
entraîner  le  Danemark  dans  une  guerre 
inutile?  Knud  goîita  ces  raisons,  et  pria 
l'évéque  de  désigner  autre  chose.  Une 
demande  de  10,000  marcs  fut  la  réponse. 
La  somme  parut  énorme;  mais  enfin  il 
y  consentit,  et  les  ambassadeurs  promi- 
rent sur  serment  qu'lngeburge  serait  ma- 
riée et  couronnée  immédiatement  après 
son  arrivée. 

4  La  princesse  quitta  le  Danemark  dans 
le  courant  de  l'été.  Son  frère  lui  donna 
une  escorte  honorable  ,  sous  les  ordres 
de  l'évéque  Pierre  de  Rœschild,  qui  avait 
passé  sa  jeunesse  en  France... 

<  Philippe  Pattendait  avec  beaucoup 
d'impatience;  il  alla  au  devant  d'elle  jus- 
qu'à Amiens,  avec  une  suite  brillante  drt 
prélats  et  de  barons.  Au  milieu  de  la  joie 
générale  ,  on  se  prépara  h  célébrer  le 
mariage,  qui  eut  lieu  la  veille  de  l'As- 
somption de  la  sainte  Vierge.  Le  jour  de 
la  fête  môme,  le  roi  ht  couronner  la 
princesse  par  son  oncle  .  l'archevêque  de 
Heinis ,  en  présence  de  tous  les  sei- 
gneurs spirituels  et  temporels  de  l'es- 
corte danoise ,  et  d'une  foule  innom- 
brable. 

i  On  ignore  si  dès  la  nuit  de  ses  noces 


2ai 


lN]NOCEi>T  111 


le  roi  découvrit  dans  la  jeune  princesse 
quelque  drfaut  caclu^ ,  ou  bien  si   pen- 
dant   la   solenuil('«   ni^me  du   couronne- 
ment la  pensrc  d'avoir  nianqut'^  tjuelque 
hut   le   frappa  vivement;  mais  soudain 
ou  le  vit  trembler.  i)Alir,  et   paraître  si 
troubU^  qu'à  peiiu*  put-il  attendre  jusqu'à 
la  lin  de  la  cérémonie  (1).   Les  soupcjons 
portt^rent  jusqu'à   insinuer  qu'il  n'avait 
pas  trouvé  sa  femme  vierge;  mais  l'idée 
générale  conforme  aux  mœurs  du  temps, 
c'est  qu'un  sortilège  avait  aliéné  l'esprit 
du  roi  pour  le  rendre  incapable  des  de- 
voirs conjugaux.    Philippe  voulait  ren- 
voyer sa  femme  immédiatement  avec  les 
Danois  ;  mais  comment  ceux-ci  auraient- 
ils  pu  la  recevoir  ?  Au  reste,  ils  ne  tar- 
dèrent pas  à  reprendre  le  chemin  de  leur 
patrie. 

<  A  partir  de  ce  moment,  le  roi  prit 
la   résolution  de  répudier  son   épouse. 
Des  sycophantes  de  cour  peuvent  bien 
l'avoirconlirmédansson  dessein.  L'exem- 
ple de  son  père  était  sous  ses  yeux,  et 
les  princes  usaient  assez  souvent  alors 
du  divorce  (2).  mais  il  ne  pouvait  la  ren- 
voyer de  sa  propre  autorité.  Son  prédé- 
cesseur, Philippe  I",  le  démontrait  suf- 
fisamment, car   le  pouvoir  royal  était 
soumis  comme  les   autres  aux   lois  du 
Christianisme  et  de  l'humanité;  il  fallait 
donc  trouver  un  motif  qui  fût  valable 
aux  yeux  de  l'Eglise.  A   l'exception  de 
l'alliance  à  un  degré  de  parenté  prohibé 
par   les   réglemens  canoniques ,  ou  de 
l'adultère,   il  n'en  existait  point.  Le  roi 
songea  donc  à  s'appuyer  sur  le  premier. 
Cependant  ses  conseillers  lui  firent  com- 
prendre  qu'il    y   aurait   de    la    honte  à 
pousser  la  chose  tout  d'abord  .  au  moins 
devait- il  vivre  avec  elle  maritalement. 
Ingeburge  habitait  le  voisinage  du  cou- 
vent de  Saint-Maur-des-Fossés,  près  Paris. 
Un  jour  Philippe  vint  la  trouver  dans  sa 
chambre  à  coucher,  y  resta  peu  de  temps, 
et  dès  lors  son  aversion  devint  telle  qu'il 

(1)  IrUer  ipsa  coronationis  solemnia  soggeronte 
diabolo  ,  ad  adspeclum  ip>>ius  cœpil  vrlirnienler 
horre»cerc,  iremere  ac  pallere,  ut  nimiuni  pcrlurba- 
tu»  ,  vix  sustiDere  possll  finein  soleninitalis  irice- 
plœ.  GeUa  ,  c.  U. 

(2)  Quand  Pierre  d'Aragon  épousa  Marie  de  Monl- 
pollier,  on  «lipala  dans  l«  contrat  qu'il  ne  la  répu- 
dierait jamais,  «t  tant  queilr  vi\rail  n'jcrorderail 
5a  '"onfiance  à  aucune  autre  femme. 


ne  voulut  même  plus  entendre  pronon- 
cer son  nom.  La  reine  déclara  cependant 
(ju'il  avait  cohabité  avec  elle.  >  Quoi  qu'il 
en  soit,  le  roi  résolu  à  rompre,  trouva 
un  conciliabule  de  prélats  ,  presque  tous 
ses  parens ,  qui  se  firent  les  instrumens 
de  ses  volontés,  et  prononcèrent  la  sépa- 
ration. En  apprenant  cette  décision,  l'in- 
fortunée  Ingeburge  laissa  échapper  un 
torrent  de  larmes.  Son  ignorance  de  la 
laiif;ue  française  ne  lui  permit  de  rien  ré- 
pondre. France _,  maiwaise /  mauvaise/ 
s'écria  -  t  -  elle  en  sanglotant;  ô  Rome/ 
Rome/    déposant   ainsi    son    appel   aux 
pieds  de  l'arbitre  impartial  des  souve- 
rains. Comme  elle  refusa  de  retourner 
en  Danemark,   le  roi  la  relégua  au  cou- 
vent de  Beaurepaire,  asile  où  plus  d'une 
princesse  outragée  dans  ses  droits  d'é- 
pouse aspirait  à  une  meilleure  vie.  Ce 
fut  là  qu'elle  vécut  au  sein  d'une  indi- 
gence paisible.  De  plusieurs  sœurs,  c'é- 
tait la  troisième  qui  éprouvait  une  aussi 
cruelle  destinée.  La  prière  et  la  lecture 
rélevèrent  au-dessus  de  ses  souffrances 
corporelles  et  calmèrent  ses  douleurs; 
le  travail  abrégeait  ses  longues  heures 
de  chagrin,  et  des  évèques  reconnurent 
en  elle  une  perle  foulée  aux  pieds  par 
ses  ennemis,   faite   tout  à   la  fois  pour 
orner  le  palais  et  le  ciel.  » 

Le  roi  avait  atteint  son  but,  mais  c'é- 
tait aux  dépens  de  sa  réputation.   Une 
sentence  aussi  inique  épouvanta  les  con- 
sciences; l'archevêque  de  PiCims  trouva 
de  sévères  censeurs  parmi  ses  confrères, 
et  l'abbé  Guillaume  d'Eshil,  français  de 
naissance,  et  conseiller  privé  de  Knud, 
s'en  fut  droit  à  I\ome  pour  obtenir  jus- 
lice.  Il  faillit  lui  en  coûter  la  liberté;  on 
lit   une   tentative   pour    l'enlever  :  elle 
échoua.  Cependant  le  pape  Célestin  prit 
en  main  la  cause  d'Ingeburge,  exhorta  le 
prince  français  à  rentrer  dans  les  voies 
du  devoir,  à  ne  point  se  souiller  par  un 
aussi  scandaleux  mépris  de  la  foi  conju- 
gale ,   et   enfin   menaça    d'employer  les 
peines  ecclésiastiques  si  l'on  était  sourd 
à    sa   voix.  Tout    lut    inutile  ;  Philippe 
])Oussé  par  ses   mauvais  conseillers,   fit 
d'abord  retenir  en  Bourgogne  les  lettres 
pontificales,  puis  empêcha  un  nouveau 
concile  de  s'assembler  pour  connaître  de 
l'affaire  :  il   finit   même  par  rechercher 
d'autres  princesses  dans  l'intention  de 


ET  SES  COINTEMPORAINS. 


285 


former  de  nouveaux  liens.  Ses  offres 
rencontrèrent  partout  un  refus  dédai- 
gneux, bien  poignant  sans  doute  pour 
un  souverain  aussi  fier  que  Philippe.  La 
fille  du  comte  Palatin  Conrad  se  distin- 
gua par  la  noble  fierté  avec  laquelle  elle 
rejeta  toute  idée  d'une  pareille  union, 
c  J'ai  entendu,  s'écria-telle,  comment  il 
a  souillé  et  rebuté  la  noble  jeune  fille, 
sœur  du  roi  de  Danemark ,  et  je  crains 
l'exemple  (1).  >  Cependant  une  femme  se 
trouva  qui  se  laissa  séduire  par  l'appât 
d'une  couronne,  et  Agnès,  fille  de  Ber- 
thold,  comte  de  Méranie,  devint  sa  se- 
conde épouse.  A  la  nouvelle  de  cet  atten- 
tat, le  Pontife  romain  éleva  de  nouveau 
la  voix  et  ordonna  une  séparation  im- 
médiate. Malheureusement  ses  légats  agi- 
rent avec  mollesse  et  la  peur  arri^tait  les 
prélats  français.  Mais  les  choses  ne  pou- 
vaient en  rester  là.  <  Dans  ces  temps  ,  dit 
M.  Hurter  ,  les  masses  n'éprouvaient  au- 
cune sympathie  pour  une  conduite  pa- 
reille à  celle  de  Philippe  :  on  jugeait 
digne  de  profonds  gémissemens  la  pré- 
varication d'un  monarque  qui  donnait  un 
semblable  exemple  à  son  peuple.  D'ail- 
leurs pendant  qu'il  foulait  aux  pieds  les 
préceptes  du  Christianisme  et  la  disci- 
pline de  l'Église,  que  malgré  les  remon- 
trances de  son  chef  et  le  scandale  public 
il  vivait  dans  le  concubinage,  il  oubliait 
de  fournir  à  sa  femme  légitime  l'entre- 
tien le  plus  indispensable.  Elle  se  vit 
forcée  de  vendre  sa  garde-robe  et  ses 
parures,  et  de  ne  pas  même  refuser  l'au- 
mône pour  soutenir  une  \ie ,  dont  l'humi- 
liation croissante  s'abreuvait  sans  cesse 
de  nouveaux  chagrins.  Sa  situation  arra- 
chait des  larmes  h  ceux  qui  la  voyaient. 
L'év<!^que  de  Tournay  intercéda  pour  elle 
auprès  de  l'archevêque  de  Reims  ,  et  sa 
position  émut  si  fort  cet  homme  déjà 
grandement  inculpé  par  son  jugement 
précipité  ,  qu'il  chercha  h  réparer  par 
des  secours  secrets,  le  mal  public  qu'il 
avait  fait  à  la  reine.  Celle-ci  eut  encore 
un<^  fois  recours  au  Papo.  <  Le  roi  ne  p'^ut 
alléguer  ni  parenté  ni  faute  contre  moi , 
disait-elle;  le  caprice,  voiii'i  tout  le  mo- 
bile do  sa  conduite.  Pour  le  satisfaire  il 

(f)  Auilivi  quomodo  fœdavit  cl  al^jccil  puollam 
nobilissimain  ,  régis  Dani.T,  germanam ,  el  veroor 
*»xcmplum.  IjuiU.  JScabrig.,  ir,  30. 


méprise  les  lettres  de  Sa  Sainteté,  les 
prières  des  cardinaux,  les  exhortations 
des  prélats.  Je  meurs,  si  votre  pitié  ne 
me  sauve.  > 

Les  choses  en  étaient  là  quand  Célestin 
mourut  :  un  pontife  du  caractère  d'In- 
nocent était  bien  fait  pour  ne  point  re- 
culer. A  ses  yeux  le  siège  apostolique  ne 
pouvait  refuser  de  prêter  une  oreille  at- 
tentive à  la  voix  des  femmes  opprimées. 
<  Dieu  lui  avait  imposé  le  devoir  spécial , 
disait-il ,  de  ramener  au  bien  tout  chré- 
tien coupable  de  péché  mortel,  et  s'il 
méprisait  ses  avis  ,  de  le  châtier  par  les 
peines  spirituelles.  La  dignité  royale  ne 
dispensait  pas  des  devoirs  du  Christia- 
nisme, et  la  position  princière  n'établis- 
sait aucune  différence  entre  le  souverain 
et  les  sujets.  Quant  à  lui,  pape,  il  ne 
voulait  pas  commencer  par  la  force  , 
mais  aussi  ne  se  sentait-il  en  rien  dis- 
posé à  se  laisser  arracher  un  divorce  in- 
juste (2).  )  Conformément  à  ces  disposi- 
tions, le  nouveau  pape  adressa  au  roi  de 
France  une  lettre  de  paternelle  remon- 
trance et  d'une  tendre  affection  pour  le 
pays  qu'il  gouvernait,  où  Innocent  avait 
passé  ses  plus  belles  années.  Il  terminait 
en  le  conjurant  de  retourner  à  Dieu, 
d'éloigner  sa  maîtresse  ,  de  reprendre 
une  pauvre  épouse  si  indignement  dé- 
laissée ,  la  plus  noble  et  la  plus  vertueuse 
qu'il  put  trouver. 

Philippe  se  montra  aussi  indifférent  à 
ses  exhortations  qu'à  celles  de  Célestin  ; 
une  seconde  lettre,  puis  une  troisième 
au  clergé  français  restèrent  sans  effet;  et 
dès  lors  Innocent  résolut  d'agir  avec  vi- 
gueur, ainsi  qu'il  Pavait  annoncé.  Des 
instructions  précises  données  à  son  lé- 
gat, forcèrent  celui-ci  de  convoquer  i:n 
concile  à  Dijon  ,  où  parurent  quatre  ar- 
chevêques, dix-huit  évèques,  el  un  grand 
nombre  d'abbés.  Philippe  fut  invité  à  s'y 
rendre,  mais  il  fit  jeter  en  prison  les  deux 
religieux  chargés  de  lui  en  faire  la  som- 
mation, rséanmoins  deux  envoyés  y  pa- 
rurent en  son  nom  pour  ajipeler  du  con- 
cile à  Ixome.  Le  cas  avait  été  prévn  ; 
l'affaire  était  claire,  patente,  tout  délai 
devenait  inutile,  et  le  cardinal  légat  avait 
ordre  de  passer  outre. 

I   L'assemblée  avait  duré  huit  jours, 

1^  i:pt$t.  Tii ,  12, 


286 


IINJNOCKNT  III 


quand  h  minuit  !<>  son   tMouffé  des  cIo-  i 
ches,  senïblahle  au  f;;las  d'un  afjonisanl,  , 
en  annoncjii  la  clôture.  Les  tîv<^(|iies  et  les 
priHres  enlrèivnt  dans  la  calhédrale  U  la  i 
lueur  des  ilanibeaux  et  dans  le  pins  pro- 
fond silence,    i'our  la   dernière   fois  les 
chanoines  entonnèrent  le  clianl  de  dou- 
leur,  I  Seigneur  ayez   pitié  de  nous!   » 
Tour  la  dernière  fois  leurs  Kémisseniens 
s'éle\èrent  vers  le  Fère  de  toute  miséri- 
corde, en  faveur  des  pécheurs;  un  voile 
couvrit  l'image  du  crucifix,  les  dépouil- 
les mortelles  des   saints  furent   descen- 
dues dans  les  caveaux  souterrains,  et  les 
flammes  consumèrent  les  derniers  restes 
de  l'hostie  consacrée.   Alors,  comme  à 
l'anniversaire  de  !a  mort  du  Sauveur,  le 
légat  se   présenta  au  peuple   avec  une 
étole  violette,  et  au  nom  de  Jésus-Christ 
déclara  tous  les  domaines  du  royaume 
de  France  en  interdit,  tant  que  durerait 
la   liaison  adultère  du  roi  avec  Agnès. 
On  entendit  se  prolonger  à  travers  les 
arceaux   de   l'égiise    des  soupirs  entre- 
coupés par  les  sanglots  des  femmes,  des 
vieillards  et  des  enfans;  le  grand  jour 
du  jugement  paraissait  arrivé  soudaine- 
ment; les  lidèles  devaient  désormais  pa- 
raître devant  Dieu  sans  pouvoir  compter 
sur  l'intercession  de  l'Église. 

«  Cependant  le  légat  défendit  encore 
la  promulgation  de  l'interdit  jusqu'au 
vingtième  jour  après  Noël.  Dans  cet  in- 
tervalle la  certitude  d'un  châtiment  sé- 
rieux pouvait  porter  Philippe  à  un  chan- 
gement :  et  s'il  en  était  autrement  le 
cardinal  avait  le  temps  de  se  soustraire 
aux  premiers  effets  de  sa  colère.  Tels 
étaient  ses  motifs. 

<  Le  délai  s'élant  écoulé  sans  aucune 
démarche  deThilippe  pour  éloigner  l'in- 
terdit, le  cardinal  se  rendit  à  Vienne, 
ville  située  dans  l'ancien  royaume  de 
IJourgogne  ,  et  alors  comprise  dans  le 
territoire  de  l'empire.  Là  il  convoqua 
une  nouvelle  assemblée  et  prononça  pu- 
bliquement la  sentence  de  l'interdit.  Tous 
les  prélats  de  France  leçurent  l'ordre  de 
le  publier  dans  leurs  diocèses  et  de  veil- 
ler h  sa  stricte  observation.  Si  un  évèquo 
se  permettait  de  n'en  tenir  compte  il 
étaitsuspendu  de  ses  fonctions /^.iO/i3t7o^ 
et  devait  répondre  en  personne  de  cette 
désobéissance  ilcvaiu  le  Saint-Siégc  pour 
l'Ascension  prochaine. 


I  Maintenant  donc  en  France  tous  les 
jours   se  ressemblaient.   Le   croyant  se 
voyait   privé  de    tout   ce  (|ui    raffermit 
l'âme  dans  les  vicissitudes  de  la  vie  et 
.«joutient  le  courage  dans   les  luttes  de 
celte  existence  terrestre.  On  voyait  bien 
s'élancer  au  dessus  des  chétives  habita- 
tions des   hommes   l'édifice  dont   l'en- 
ceinte offrait   en   si    grand  nombre  les 
images  visibles  du  Dieu  invisible,  mais 
c'était  un  immense  cadavre  d'où  la  vie 
s'était  enfuie.  Le  prêtre  n'offrait  plus  le 
sacrement  du  corps  et  du  sang  de  Notre- 
Seigneur  pour  la  consolation  des  âmes 
lidèles.  La  voix  triomphante  des  servi- 
teuis   de    Dieu    était   muette;  à  peine 
dans   quelques  cloîtres    privilégiés    les 
moines  pouvaient-ils  à  voix   basse  ,  les 
portes   fermées,  sans  assistans  et  dans 
l'ombre  de  la  nuit ,  prier  le  Seigneur  de 
ranicner  par  sa  grâce  les  esprits  à  la  pé- 
nitence. Pour  la  dernière   fois   l'orgue 
avait  tonné  d'ogive  en  ogive,  le  silence 
de  la   tombe  régnait  où  naguère  s'éle- 
vaient des  chants  de  joie  en  l'hoinieur  de 
l'Éternel.   Les   lumières  furent  éteintes 
avec  un  appareil  de  deuil,  comme  si  la  nuit 
et  l'obscurité  eussent  enveloppé  la  vie. 
Les  images  du  crucifié  gisaient  à  terre, 
et  les  reliques  des  héros  chrétiens,  ren- 
fermées dans  leurs  châsses    semblaient 
fuir  une  race  souillée.   La   prédication 
des  vérités   saintes   restait  suspendue  , 
elle  qui  prêtait  tant  de  force  à   la   vie 
pour  suivre  l'étoile  bienfaisante  dont  les 
rayons  éclairaient  l'âme  sous  des  formes 
diverses,  et  des  pierres  jetées  de  la  chaire 
pendant  que  l'église  était  encore  ouverte, 
rappelaient  à  la  foule  tremblante  que  le 
Très-Haut  l'avait  de  même  rejetée  de  sa 
face,  et  qu'il  lui  avait  fermé  l'entrée  de 
la  cité  sainte  ,  comme  le  bedeau  fermait 
celle  de  l'église  terrestre.  Triste  et  morne 
le  chrétien  passait  devant   le  parvis  du 
temple;  pas  un  seul  regard  jeté  à  la  dé- 
robée dans  l'intérieur  ,  où  son  cœur  avait 
si  souvent  ressenti  la  présence  vivifiante 
de  son  Dieu  ,  ne  venait  maintenant  cal- 
mer pour  un  instant  ses  douleurs;  les 
portes  étaient  closes!  Lt  même  en  dehors 
il  se  voyait  privé  de  tout  ce  qui  l'appe- 
lait à  s'unir  à  la  divinité.  Psi  consolation, 
ni  encouragement,  ni  force  ne  lui  ve- 
naient de  la  vue  du  Sauveur  crucifié;  un 
\oile  dérobait  i>on  image  aux  yeux  de 


ET  SIiS  CONTEMPORAINS. 


287 


l'indigne....  Les  statues  de  tous  les  saints 
avaient  également  disparu-  on  ne  voyait 
que  ces  ligures  difformes  qui ,  grimaçant 
du  haut  de  leurs  chambranles  et  de  leurs 
gouttières,  rappelaient  à  l'homme  le  hon- 
teux effet  du  péché  morlel.  Pas  un  seul 
son  de  cloche ,  si  ce  n'est  ie  sombre  glas 
d'un  moine  moribond,  ne  proclamait  la 
brièveté  de  la  carrière,  le  but  mysté- 
rieux de  l'existence,  les  besoins  élevés  de 
l'âme. 

«  Toutes  les  situations  importantes  de 
lavieétaientsanctifiéesparl'Eglise^mais, 
dans  cette  circonstance,  elle  paraissait 
avoir  rompu  avec  l'humanité;  le  soleil 
de  bénédiction  s'était  éclipsé,  et  l'exis- 
tence d'icibas  restait  sans  lien  avec  celle 
d'en  haut.  L'enfant  trouvait  bien  encore 
accès  dans  la  société  spirituelle,  mais 
c'était  à  la  hâte  et  comme  furtivement  ; 
le  jour  qui  d'ordinaire  appelait  les  parens 
de  toutes  les  classes  à  se  réjouir,  s'enve- 
loppait de  silence  et  de  deuil.  Au  lieu  d'ê- 
tre contracté  en  face  de  l'autel ,  l'engage- 
ment matrimonial  se  liait  sur  des  tombes; 
la  conscience  chargée  trouvait  rarement 
à  se  calmer  par  la  confession  et  l'absolu- 
tion ;  la  parole  du  prêtre  n'offrait  aucune 
consolation  à  l'homme  de  douleur  ;  la 
nourriture  de  vie  était  refusée  à  l'affamé; 
l'eau    bénite   cessait   d'être    distribuée. 
C'était   seulement   le  dimanche  que  le 
prêtre  ,  en  vêtemens  lugubres  ,  osait ,  au 
parvis,  exhorter  le  peuple  à  faire  péni- 
tence. Au  moment  de  ses  relevailles,  la 
nouvelle  accouchée  ne  pouvait  remercier 
le  Très-Haut  qu'au  porche  de  l'église;  et 
le  pèlerin  ne  recevait  que  là  la  bénédiction 
de  son  voyage.  Le  mourant  ne  recevait 
qu'en  secret  l'hostie  sainte  que  le  prêtre 
ne  consacrait  que  le  vendredi  malin  de 
bonne  heure;  quant  à  l'extrême-onction  , 
elle  lui  était  refusée,  de  même  qu'une 
place  en  terre  sainte  ou  même  un  tom- 
beau quelconque.  Les  prêtres,  les  raen- 
dians,  les    pèlerins  et    tous    ceux    qui 
étaient  marqués  de  la  croix  jouissaient 
seuls  d'une  exception.  L'ami  ne  pouvait 
enterrer  le  corps  de  son  ami,  ni  les  en- 
fans  celui  de  leurs  parens;  le  cadavre  du 
prince  subissait  le  môme  sort  que  celui 
du  plus  pauvre  manant.  Dans  les  couvens 
le  nom  du  maître  et  du  serf  était  égale- 
ment privé  d'épilaphe  ;  il  fallait  que  l'in- 
Icrdil  oui  été  lové  sur  tous  les  moris  en 


général ,  ou  sur  chacun  en  particulier, 
pour  qu'on  leur  accordât  enfin  une  sé- 
pulture chrétienne. 

<  Les  cordes  de  la  harpe  et  les  chants  de 
la  joie  se  taisaient;  on  voyait  disparaître 
tout  lien  de  société,  tout  ornement  de 
toilette  ,  et  jusqu'au  soin  ordinaire  du 
corps;  à  leur  place  un  jeune  universel  et 
la  cessation  de  tout  commerce .  de  tout 
échange  avec  les  chrétiens  indignes  de 
ce  nom.  Les  revenus  du  souverain  souf- 
fraient non  moins  sérieusement  que  l'in- 
dustrie générale.  Les  écrivains  scrupu- 
leux taisaicîit,  dans  les  documens  pu- 
blics, le  nom  du  prince  ,  et  désignaient 
un  pareil  temps  par  ces  mots:  sous  le 
règne  du  Christ. 

<  Dans  l'emploi  de  ce  châtiment,  l'Eglise 
supposait  la  privation  des  grâces  spiri- 
tuelles, plus  pi^nible  pour  des  chrétiens 
que  les  privations  corporelles;  dans  sa 
pensée,  il  était  juste  d'arracher  aux  laïcs 
les  biens  de   l'âme  quand  ceux-ci   arra- 
chaient au  clergé  ses  possessions  ou  l  op- 
primaient par  des  exigences  ou  des  con- 
tributions forcées.  Les  pontifes   avaient 
laissé  pénétrer  dans  l'Eglise  ce  moyen 
de  punir  les  usurpations  royales  ou  les 
scandales  publics ,  dans  l'espoir  d'exciter 
dans  le  cœur  des  princes  la  compassion 
pour  l'état  du  peuple,  et  d'opérer  par 
l'anxiété  générale   où   on  était  de    re- 
couvrer  les  biens   séquestrés ,    ce    que 
n'aurait  jamais  pu  faire  la  force  des  ar- 
mes. Après  tout;  était  ce  donc  une  [)er- 
nicieusc  erreur  celle  qui  s'attachait  à  la 
plus  noble  partiede  riiommc  ,  qui  pen- 
sait que  le  cœur  d'un  roi  ne  demeurer.nt 
pas  insensible  aux  gémissemens  des  vieil- 
lards, aux  cris  des  parens,  au  deuil  du 
pays,  aux  soupirs  do  tout  un  peuple  qui 
voyait  ainsi  changer  en  sévérité  la  bonté 
qui  bénit?  Etait-ce  une  pernicieuse  er- 
reur, celle  qui  s'eiforçait  d'obtenir  par 
cet  immense  concours  de  douleurs,  ce 
qui  fût  demeuré  impossible  aux  prières, 
aux  exhortations  et  aux  menaces  du  père 
de  la  chrétienté  ?  Elle  se  loiulait  au  moins 
sur  la  supposition  que,  sous  la  poitrine 
des  princes,  battait  un  cœur  de  chrétien 
et  de  père.   » 

Tel  était  donc  l'état  où  la  conduite  de 
Pliilippo- Auguste  avait  réduit  la  France; 
car  les  évê(|ues  n'osèrent  résister  ù  la 
voix  -UislOrc  du  souverain  pont  Ile  et  tous 


INNOCENT  III 


aimùreiit  mi«Mix  s'exposer  ù  la  colère 
royale  que  de  désobéir.  Elle  éclata  fu- 
rieuse et  terrible  cette  colère:  prélats, 
relifïieiix,  dignitaires  de  tout  ranj^  la  res- 
sentirent dans  l'expulsion  de  leurs  sié- 
fjes,  dans  la  privation  de  lenrs  bénéfices, 
dans  les  outrages  les  plus  divers.  L'évè- 
que  de  Paris  se  hasarda  à  calmer  Philippe 
ef  l'exhorta  h  se  soumettre.  «  J'aime 
mieux  perdre  la  moitié  de  mes  domaines, 
répliqua  le  roi,  que  de  me  séparer  de 
mon  Agnès;  elle  ne  fait  qu'une  chair  avec 
moi.  »  Puis  ses  satellites  chassèrent  l'é- 
vèque  de  sa  maison,  pillèrent  sa  garde- 
robe,  ses  chevaux  ,  sa  vaisselle.  L'évèque 
de  Senlis  aurait  éprouvé  un  sort  encore 
plus  cruel  s'il  ne  s'était  dérobé  pnr  la  fuite 
à  ses  persécuteurs.  La  pauvre  Ingelburge, 
comme  on  peut  le  penser,  ne  fut  pas  épar- 
gnée :  elle  qui  cherchait  son  unique  con- 
solation dans  la  prière  et  les  pratiques  de 
piété,  se  vit  enlevée  de  son  asile  et  renfer- 
mée dans  le  chAteau  d'Etampes  à  quelques 
lieups  de  Paris,  où  l'attendaient  toutes  les 
souffrances  d'une  étroite  captivité.  Bien- 
tôt toutes  les  classes  furent  attaquées 
avec  une  rage  aveugle:  nobles,  barons, 
bourgeois  se  virent  poursuivis  comme 
les  prêtres.  On  commencjait  à  prendre  les 
armes  ;  les  gens  du  roi  le  fuyaient  comme 
un  être  malfaisant.  Quant  aux  prélats, 
leur  union  était  telle  qu'ils  se  montraient 
prêts  à  souffrir  le  martyre  ou  à  renoncer 
à  leurs  biens  temporels  en  quittant  le 
pays.  Cependant  Innocent  n'avait  encore 
excommunié  personnellement  ni  Phi- 
lippe ni  Agnès;  c'était  sa  dernière  res- 
source, et  on  lui  conseillait  déjà  de  l'em- 
ployer. Le  monarque  parut  enfin  trem- 
bler; il  avait  vu  les  derniers  effets  de 
cette  peine  dans  son  pays,  et,  poussé  par 
cette  crainte  ,  il  fit  savoir  au  pape  qu'il 
était  pr«'^t  à  se  soumettre  à  la  sentence  de 
juges  nommés  par  lui.  <  Quelle  sentence, 
i  demanda  Innocent,  celle  qui  a  été  pro- 
«  noncée  ou  bien  une  nouvelle?  Ilcon- 
«  naît  la  première:  éloigner  sa  coucu- 
«   bine,  rappeler  la  reine,  rétablir  et  dé- 

<  dommagi'r  les  prélats  expulsés,  voilà 
u  cequ'clle  exige;à  ce  prix  l'interdit  sera 
«  levé.  S'il  veut  un  autre  jugement  et 
«  une  encjuète  sur  la  parenté,  qu'il  four- 

<  nisse  caution  et  qu'il  accomplisse  d'à 
bord  le  premier.  «  Agnès  fut  accablée 

de  celte  réponse,  et  le  roi  s'écria  furieux  : 


i  Oh!  que  Saladin  était  lieiireux  ,  il  n'a- 
«  vait  pas  de  pape!  >  11  se  voyait  forcé 
de  repousser  une  femme  qu'il  aimait  de 
toutes  les  forces  de  son  Ame,  pour  se 
rapprocher  d'une  autre  qu'il  abhorrait. 

Ce  fut  pourtant  à  ce  parti  qu'il  se  dé- 
cida. Il  convoqua  un  conseil  des  grands 
du  royaume:  Agnès  y  parut,  pâle,  consu- 
mée de  chagrin  et  souffrant  d'une  gros- 
sesse avancée.  Ce  n'était  plus  la  femme 
pleine  de  jeunesse ,  de  grâce  et  de  beauté 
(pli  distribuait  à  Compiègne  le   prix  au 

vainqueur Les  barons  assis  gardaient 

un  profond  silence.  Philippe  demande  ce 
qu'il  devait  faire  ?«  Obéir  au  Saint-Père, 
«  éloigner  Agnès  .  rappeler  Ingelburge, 
«  telle  fut  la  réponse.  »  Après  quelques 
nouveaux  efforts  pour  fléchir  le  pontife, 
il  fallut  se  soumettre,  et  le  roi  consentit 
à  se  réconcilier  avec  Ingelburge,  à  la  visi- 
ter, quoique  avec  une  répugnance  mar- 
quée, et  même  à  lui  rendre  les  honneurs 
dus  à  son  rang.  L'interdit  fut  donc  levé. 
Mais  à  peine  l'assemblée  réunie  à  celte 
occasion  était-elle  dissoute  que  Philippe 
oublia  ses  promesses  et  fit  encore  renfer- 
mer l'infortunée  Ingelburge.  Surveillée, 
espionnéejusque  dans  sa  correspondance, 
elle  se  vit  en  b«itte  aux  plus  indignes  trai- 
temens:  le  cardinal  légat,  parent  du  roi, 
se  laissa  gagner  par  lui  et  trompa  les  in- 
tenlionsd'lnnocent.  La  reine  s'en  plaignit 
au  pape  qui  pouvait  à  peine  l'en  croire. 
Bientôt  cependant  il  devint  impossible 
de  révoquer  en  doute  la  prévarication 
de  son  ministre  :  une  lettre  ferme  et  no- 
ble tout  à  la  fois  partit  donc  de  Rome,  et 
comme  le  roi  recommençait  à  mena- 
cer, on  y  trouve  ces  paroles  énergiques: 
i  Si  le  roi  croit  pouvoir  nous  tromper, 
«  qu'il  prenne  garde  de  ne  pas  se  trom- 
«  per  lui-même.  S'il  le  faut,  nous  donne- 
«  rons  notre  sang  pour  la  vérité  et  pour 
K  la  justice  :  ainsi,  Dieu  aidant,  nous 
«  ne  souffrirons  pas  qu'on  biaise  ou 
«  qu'on  prenne  la  chose  légèrement.  Ab- 
«  stenez-vous  donc  de  tout  commerce 
«  avec  ceux  que  la  crainte  empêche  de 
«  parler  pour  la  reine.  Songez  à  ce  que 
<  nous  vous  avons  dit:  cette  affaire  peut 
K  beaucoup  contribuer  à  l'honneur  du 
«  Saint-Siège,  si  elle  est  conduite  avec 
«f  prévoyance,  ou  bien  lui  causer  beau- 
«  coup  «le  honte,  si  elle  linil  d'une  ma- 
(  iiière  insigniJiante  et  qu'on  dût  répéter  : 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


289 


w  c'est  la  montagne  qui  accouche  d'une 
ft  souris.  Encore  une  lois,  songez  à  votre 
«  devoir  envers  Dieu,  enversnous,  envers 
«  l'Egliseet  envers  votre  propre  âme;  en 
«  face  de  tout  cela  ,  qu'est-ce  que  le  roi, 
«  Tindividu  ou  la  faveur  du  souverain? 
«  Notre  bienveillance  pour  vous  n'a  pas 
«  diminué;  nous  vous  parlons  comme 
<  un  ami  à  son  ami,  nous  vous  supplions 
«  de  prêter  votre  appui  à  la  reine  autant 
«  qu'il  vous  sera  possible.  » 

Cependant,  pour  complaire  au  roi  de 
France,  une  nouvelle  investigation  eut 
iieu  dans  un  concile  nombreux  qui  se  réu- 
nitàSoissons  (l).Des  envoyés  danoisypa- 
rurent:  les  débats  restèrent  ouverts  pen- 
dant quatorze  jours;  un  jeune  ecclésias- 
tique, dont  le  nom  est  inconnu,  défendit 
l'innocence  d'Ingelburge  avec  tant  d'élo- 
quence et  par  des  argumens  si  péremp- 
toires  que  ses  contemporains  le  prirent 
pour  un  envoyé  du  ciel  venu  pour  prolé- 
ger la  vertu  opprimée.  Après  tant  d'ef- 
forts, Philippe  prévoit  une  décision  pa- 
reille à  la  première:  soudain,  il  déclare 
en  présence  de  tout  le  monde  qu'il  re- 
connaît Ingelburge  pour  sa  femme  et  ne 
se  séparera  jamais  d'elle.  On  s'étonnait 
encore  de  celle  déclaration  que  le  mo- 
narque était  déjà  à  cheval  et  courait  à 
l'abbaye  où  demeurait  la  reine;  bientôt  il 
ia  fait  monter  en  croupe  avec  lui,  afin 
qiae  chacun  soit  témoin  de  cette  réconci- 
liation ,  et,  sans  prendre  congé  de  per- 
sonne, sortit  de  la  ville  avec  elle.  Dès 
lors  le  conseil  se  dissout,  le  cardinal  Jean 
se  retire.  Cette  ruse  réussit  à  Philippe,-  la 
sentence  se  trouva  éludée  et  l'assemblée 
dispersée  ;  Ingelburge  ne  tarda  pas  à  être 
de  nouveau  renfermée  dans  un  vieux 
château,  et  l'affaire  n'en  était  pas  plus 
avancée. 

Mais  la  Providence  elle-même  parut 
prendre  en  main  la  cause  de  celte  mal- 
heureuse femme,  en  retirant  Agnès  de  en 
mondé»  La  honte,  la  douleur  de  voir  ses 
espérances  brisées,  le  désespoir  d'être 
séparée  d'un  homme  qu'elle  aimait  épui  - 
sèrent  ses  forces,  et,  cinq  ans  après  son 
iinion  avec  Philippe,  elle  descendit,  con  - 

,(f,)  Composé  do  prélats  gras   cl  bien   vtHus  ,  ili  t 
M.  Copefiguo.  Quoi,   pas  un  do  inai^ïic  '  Esi-oo  li 
écrire  riiisloiro  i'   Puis,  qu^ils  eussent  biou  luicuj  . 
jugé  eu  guenilles!  {Noie  de  M.  tlur(er.) 


sumée  de  chagrin,  dans  la  tombe.  S'il  est 
vrai  que  les  lois  de  l'ordre  physique  ne 
sauraient  être  impunément  violées,  à 
combien  plus  forte  raison  peut-on  le 
dire  de  l'ordre  moral.  Mais  ce  qui  est  di- 
gne d'admiration,  c'est  que  Dieu  donne 
presque  toujours  pour  punition  la  faute 
même  dans  ses  suites  funestes:  par  cette 
loi  si  simple  et  dont  les  effets  sont  pour- 
tant si  variés,  l'homme  a  constamment 
devant  lui  des  phares  dont  l'éclat  sinistre 
peut  au  moins  l'aider  à  éviter  les  écueils. 
Des  cendres  aridesannoncent  la  présence 
du  volcan  :  telles  encore  se  trahissent  les 
plantes  vénéneuses  par  des  taches  livi- 
des. 

Si  le  pape  s'était  montré  inflexible 
pour  l'union  adultère  de  Philippe-Au- 
guste, il  ne  voulut  point  le  blesser  dans 
ses  affections  paternelles.  Agnès  laissait 
deux  enfans  dont  le  père  désirait  la  légi- 
timation :  Innocent  accorda  sa  demande  , 
avec  la  clause  prudente  que  cet  acte  ne 
préjudicierait  en  rien  dans  l'affaire  d'In- 
gelburge.  Après  tout,  la  sentence  préci- 
pitée et  arbitraire  des  évêques  français 
pouvait  bien  avoir  porté  le  roi  à  exécu- 
ter ses  projets,  et  Innocent  était  peut- 
être  bien  aise  de  lui  prouverque  son  zèle 
procédait  contre  les  actes  et  non  contre 
les  personnes.  Paix  et  oubli  aux  cendres 
des  morts! 

Toutefois,  le  décès  d'Agnès  n'avança 
pas  pour  le  moment  le  rapprochement 
des  deux  époux;  en  1208,  Philippe  s'a- 
charnait encore  à  obtenir  un  divorce,  et 
cette  fois  la  magie  et  un  vœu  furent  les 
raisons  dont  il  s'appuya.  La  réponse  du 
pape  donne  lieu  de  croire  que  le  roi  avait 
arraché  d'ingelberge,  à  force  de  mena- 
ces, la  promesse  de  ne  se  laisser  jamais 
approcher  par  lui.  Il  est  certain  (jiu^  la 
captivité  de  celte  princesse  était  des  plus 
dures,  et  Innocent  ne  cessa  de  la  repro- 
cher au  monar(juo  comme  un  sujet  de 
honte  et  un  acte  de  iâcheli'-  qui  rejaillis- 
sait sur  lui  d'une  manière  infamante.  La 
reine  reçut  elle  même  des  lettres  où 
brille  au  plus  haut  point  cet  esprit  de 
charitt' et  de  bonté  qui  verse  un  baume 
consolateur  sur  les  plaies  les  plus  ennu- 
ies. iMïlin,  en  121.'^  son  mari  se  réconcilia 
frauchement  avec  elle,  et  l'iiarmonie  de 
leur  intérieur  ne  fut  plus  troublée.  La 
Erancerclentit  de  joie  en  apprenant  celte 


200 


h\NOCKNT  III  TT  SI-:S  CONTEMPORATNS. 


JMMirPiHo  nouvrll<».  Dans  son  t«*sl;nn(M»l , 
riiilippc  n'oublia  point  son  (épouse  hicn 
mi'rilt/nic  Jn(;elhitrge,  el  collo-ci  fonda 
des  prières  pLM'pt'niu^lles  dans  l'rjilisiî  d<; 
Coibtiil  pour  le  rcpo^  do  l'Ame  do  son 
t-poux  ;  4  IJelIe  inin^'o.  dit  ÎM.  Hurler, 
d Une  vraie  riîconcilialion  clirtilienne. 
Klle  nu  enterrée  dans  ee  lieu,  où  une  in- 
scription rappelait  les  vertus  de  la  noble 
patiente,  jusquVi  ce  que  le  monument 
disparut  devant  une  race  oublieuse  de 
tout  passé  el  de  toute  vertu  (1).  > 

*  C'est  par  celte  fermeté  inébran- 
lable à  soutenir  le  droit  et  le  juste, 
ajoute-lil ,  que  le  Christianisme  a  exercé 
une  si  haute  influence  dans  rOccident; 
c'est  par  là  que  la  suprématie  de  Uome 
s'est  vraiment  établie,  c'est  par  la  force 
victorieuse  d'une  grande  idée  que  le 
iJaint-Siége  s'éleva  dans  ces  temps  au- 
dessus  des  trônes.  Si  le  Christianisme 
ne  s'est  pas  caché,  comme  une  secte, 
dans  un  coin  de  la  terre;  s'il  ne  s'est 
pas  incorporé  avec  une  forme,  comme 
la  religion  de  llndouslan,  si  la  force  de 
1  Europe  ne  s'est  pas  éteinte  dans  les  dé- 
serts de  l'Orient,  disons-le,  c'est  le  prin- 
cipe conciliant,  vigilant  et  moral  de 
J'Lgli'ie  qui .  dans  ces  temps,  en  faisait  un 
tout,  un  faisceau  puissant, c'est  elle  que 
nous  devons  en  remercier  (2).  » 

Ainsi  donc  la  vie  publique  et  la  vie 
privée;  du  mariage,  si  j'ose  parler  de  la 
sorte,  ont  été  également  épurées  par  le 
Catholicisme  ;  du  trône  à  la  chaumière, 
du  grand  au  petit,  du  riche  au  pauvre, 
personne  n  a  échappé  à  son  influence  or- 
.'janisalrice.  1:^1,  comme  nous  le  disions 
en  commentant,  si  l'iuslitulion,  qui  est 
la  première  pierre  de  la  société,  offre  en- 
core tant  d'anomalies  qui  alilii^ent  les 
amis  de  l'humanité,  c'est  que  le  paga- 
nisme ou  régojsme ,  qui  est  aussi  de  Tido- 
iûtrie,  vit  encore  dans  beaucoup  d  âmes; 
tant  il  est  vrai  que  le  bien  s'élabore  avec 
peine,  et  que  le  mal  est  profond(;ment  en- 
raciné dans  nos  ua.es  ! 

D'ailleurs  rien  n'est  tout-à-fait  pur 
pai'uii  h  s  hommes:  on  l'a  dit  avec  rai- 
son, l'idéal  du  Christianisme  n'a  jamais 
lîncorecouipléiL'ijKiii  i-xisl»-,  et  probable- 
jneot,  il  en  sera  de  même  jusqu'à  la  lin 

(i)  Tome  II,  p.  4r>:'. 
(2j  Terne  I,  p.  r>54. 


des  siècles  :  la  pirfecti(^n  est  \h  haut;  son 
action  a  été  cependant  immense,  si  nous 
comparons  notre  état  h  celui  des  anciens 
et  i'»  celui  des  peuples  encore  barbares, 
l'ius  on  pénétrera  son  esprit  divin,  et 
plus  on  y  découvrira  de  merveilles  ca- 
chées, plus  il  nous  donnera  de  richesses 
spirituelles  et  temporelles,  car,  en  cher' 
clumL  d'abord  le  royaume  de  JJieu  ,  le 
reste  nous  sera  donné  par  surcroit.  C'est 
surtout  dans  les  rapports  des  deux  sexes 
que  ceci  est  éminemment  vrai:  plus  la 
femme  sera  chrétienne,  plus  sa  position 
dans  la  famille  et  dans  la  société  s'élè- 
vera, plus  elle  réalisera  le  mot  appliqué 
à  3Iarie  ,  omnipolenlia  supplex  /  C'est  un 
beau  titre  que  celui-là.  De  même,  plus 
l'homme  tendra  à  réaliser  en  lui  le  chré- 
tien, phis  il  adoucira,  calmera  sa  puis- 
sante organisation,  plus  il  dominera  réel- 
lement, plus  il  sera  homme.  Véritable  roi 
par  la  douceur  et  la  niansuélude,  vérita- 
ble chef  de  son  heureuse  compagne,  mais 
chef  d'un  même  corps  ,  uxoris  caput  _, 
comme  dit  saint  Augustin.  Le  plus  so- 
lide moyen  de  réformer  la  société  est  de 
commencer  par  se  réformer  soi-même. 
C'est  aussi  ce  qu'a  fait  noire  religion.  Les 
nations  anciennes  firent  en  général  le 
contraire  :  les  institutions  étaient  là  tout, 
et ,  par  une  conséquence  nécessaire  , 
le  citoyen  était  lié  à  sa  patrie  comme  un 
esclave  à  sa  chaîne.  Pour  l'état,  le  res- 
pect, l'honneur,  la  vertu,  la  gloire:  l'au- 
tel de  la  patrie,  c'était  le  foyer  du  Ro- 
main; mais  le  foyer  domestique,  mais  le 
respect  de  soi,  en  face  de  soi  même; 
mais  le  respect  de  la  femme  pour  elle  et 
pour  ses  eufans,  c'étaient  là  des  choses 
que  les  niœurs  et  les  croyances  païennes 
ne  pouvaient  jauiais  enfanter!  De  l'union 
des  idées  chrétiennes  sijr  la  femme,  et  de 
la  bravoure  inhérente  aux  hommes  du 
moyen-Age  ,  est  née  la  chevalerie,  noble 
enfant  (jui  se  montre  à  nous  la  croix  sur 
le  cimi(;r  de  son  casque  ,  el  les  couleurs 
de  sa  dame  flottant  à  son  bras  vigoureux. 
«  Chez  les  anciens,  a  dit  un  spirituel  écri- 
vain, dans  la  fable  et  dans  l'histoire,  l'a- 
mour est  constamment  un  principe  de 
mal ,  un  obstacle  au  h'xcu,  un  mauvais  gé- 
nie. L'amour  chevaleresque  ,  au  con- 
traire, est  un  bienfait  du  ciel;  c'est  le 
complément  de  l'existence  du  chevalierj 
sans  lui  il  ne  peut  rien,  avec  lui  et  par 


ABBAYE  DE  CLUjNY. 


291 


lui  il  peut  tout.  Ce  sentiment ,  alors 
même  qu'il  n'est  pas  partagé,  est  encore 
un  bien  pour  le  chevalier.  C'est  un  bon- 
heur pour  moi  .  dit  un  troubadour  en 
parlant  de  sa  dame,  que  son  amour  me 
gouverne.  Puis,  ce  sentiment  se  répan- 
dant au  dehors,  aspire  à  glorifier  son  ob- 
jet, et  alors  il  proiiuit  (ie  grandes  aven- 
tures, de  beaux  faits  d'armes.  A  tout  mo- 
ment, dans  la  littérature  du  moyen  âge. 
on  voit  cette  association  de  l'amour  et  de 
la  vaillance,  le  premier  comme  principe, 
comme  cause  constante  de  la  seconde, 
et  non  seulement  dans  les  poètes,  mais 

même  dans  les  récits  du  chroniqueur 

La  chevalerie  complète,  telle  qu'elle  s'est 
produite  en  Europe  au  moyen  âge,  ne 

pouvait  exister  sans  le  Christianisme 

Cette  absence  de  haine  au  milieu  des 
combats,  cet  oubli  de  soi-même,  cet  em- 
pressement à  porter  secours  aux  oppri- 
més, toutes  les  vertus  exigées  du  cheva- 
lier, sont  des  vertus  chrétiennes.  L'hon- 


cisme  était  dur.  l'épicuréisme  égoïste  et 
sensuel,  le  platonisme  plus  exalté  que 
tendre.  C'est  après  la  prédication  de 
cette  dochine,  dans  laquelle  la  charité 
est  la  première  des  vertus,  c'est  après 
qu'ont  retenti  dans  le  monde  ces  touchan- 
tes et  sublimes  paroles  :  <  Il  lui  sera 
beaucoup  pardonné ,  parce  qu'elle  a 
beaucoup  aimé.  »  C'est  alors  seulement 
que  l'amour  a  pu  être  considéré  comme 
le  principe  des  vertus  humaines,  et  deve- 
nir la  base  d'un  ordre  moral.  L'histoire 
des  premiers  âges  du  christianisme  ofirc 
des  exemples  d'affections  chastes  et  ten- 
dres qui  font  pressentir  ce  sentiment 
épuré  qui  sera  l'amour  chevaleresque. 
Ce  rapport  étrange  et  attendrissant  des 
évêques  mariés  avec  leurs  épouses  qu'ils 
nomaiaient  leurs  sœurs,  fait  compren- 
dre qu'on  est  entré  dans  une  période  de 
riiisloire  de  1  Ame  humaine  où  quelque 
chose  de  semblable  à  l'idéal  de  cet  amour 
pourra  exister.  Le  culte  passionné  de  la 


neur  même,  qualité  qui  semble  purement  |  Vier^.<e  a  montré  aussi  par  avance,  dans 
mondaine,  a  aussi  un  côté  chrétien,  il  y  :  un  sentiment  religieux,  une  sorte  d'an- 


a  une  alliance  intime,  profonde,  entre 
riicnneur  sans  souillure,  l'écu  sans  ta- 
che du  chevalier,  et  la  conscience  sans 
reproche,  la  robe  sans  tache  du  néo- 
phyte. 

(  L'amour  chevaleresque  n'a  pu  exister 
qu'à  l'ombre  du  Christianisme;  le  Chris- 
tianisme a  seul  mis  dans  le  monde  cette 
union  de  l'amour  et  de  la  ptirelé  que 
l'antiquité  ne  connaissait  pas.  Le  stoi- 


licipation  de  ce  qui  sera  plus  tard  un 
sentiment  humain;  car  il  suflira  d  a- 
dresser  le  même  hommage  à  un  ôlre 
mortel,  de  faire  desc>Midre  l'objet  de 
l'adoration  désintéressée  du  ciel  sur  la 
terre  (1).  > 

C.  F.  Aldley. 

(1)  AI.  J.  .\mpèro  ,  Pkecue  des  Deux-Honda  ^  fé- 
vrier i;îr»u. 


ABBAYE  DE  CÎINY, 

AVEC  PIÈCES  JUSTIFICATIVES,  CONTENANT  DE  NOMBREUX  FUAGMENS  DE  LA 
COUKESPONDANCE  DE  PIEIUtE-LE-VÉNÉKABLE  ET  DE  SAINT  BEKNAHD; 


PAR    M.    P.    L0rx\!«f  , 
Doyeo  de  la  Facallé  île  Droit  Je  Dijon  (1^ 


Le  caractère  essentiel  de  la  vérité  reli- 
gieuse est  d'être  ù  la  fois  théoi  iquo  et 
pratique,  de  ne  pas  régner  seulement 
dans  la  sphère  des  idées,  d'entrer  elle- 
même  dans   les  faits,  et  de  se  prodiure, 


non  comme  un  rêve  séiluisant,  mais 
comme  une  magnifique  réalili*.  La  philo- 
sophie huuKiitie  n  a  pas  ce  beau  privi- 
lège :  tout  au  plus  elle  peut  (aire  passer 
devant   les  esprits  des   fantômes  qui  les 


(1)  l'a  beau  Tolamc  ^rand  io-Q»,  avec   pUui«uri  piancbos.  A  Paris,  cliex  Pcliâionnier,  libraire,  r^e 
dcâ  MalhuriDâ  Saint  Jacques ,  4.  Prix  :  12  fr. 


292 


ABRAvi:  m:  cluny. 


aniiisent,  vl  luiit  disparaît  nientôt.  An 
contraire,  la  foi  tHlilie  inalt^riclleinont 
et  moraltMiient  :  elle  prend  pied  sur  le  sol 
qu'elle  ft^conde,  elle  s'y  enracine  plus 
encore  par  ses  indestructibles  institu- 
tions que  par  ses  splendides  monumens. 
C'est  ainsi  qu'elle  a  semé  la  terre  catholi- 
que de  monastères  et  d'ordres  religieux; 
et,  assurément,  s'il  est  beau  de  con- 
struire des  cathédrales  et  des  basiliques, 
il  est  plus  glorieux  encore  de  rassembler 
et  d'unir  des  intelligences ,  de  les  cimen- 
ter par  la  même  charité,  et  de  bAtir  de 
cette  façon  des  temples  vivans,  dont  cha- 
que pierre  est  une  voix  consacrée  à  Dieu 
et  aux  hommes. 

La  vie  commune  est  un  des  désirs  les 
plus  naturels  du  cœur  et  de  l'Ame;  elle 
retrace  et  rappelle  le  souvenir  de  la  fra- 
ternité première  qui  lie  tous  les  enfans 
d'Adam.  Aussi  la  retrouve-ton  dans  tous 
les  temps,  et  dès  l'origine  elle  se  place  à 
l'ombre  et  sous  la  protection  des  autels. 
L'énergique  organisation  des  castes  sa- 
cerdotales dans  l'Inde,  dans  l'Egypte, 
dans  la  Perse,  autour  du  Capitole;  les 
sodalités  d'augures  et  de  pontifes,  et  les 
collèges  de  vestales:  enlin,  les  Esséniens, 
chez  les  Juifs,  en  fournissaient  de  nom- 
breux et  irrécusables  exemples.  Le  Pé- 
rou .  au  moment  où  il  se  révéla  à  l'ancien 
continent,  avait  ses  couvens  des  Filles 
du  Soleil,  et  maintenant  encore  on  voit 
ceux  des  Bayadères  et  des  Brahmines 
dans  les  provinces  de  Kaschmyr  et  de 
Delhy  :  réunions  d'hommes  et  de  fem- 
mes, malheureux  essais  de  vie  commune 
que  le  dogme  primitif  de  Ihommage  dû 
à  Dieu  avait  inspirés  ,  mais  que  la  dégra- 
dation de  la  religion  et  des  mœurs  ruina 
bientôt  en  les  dispersant  ou  en  les  vouant 
à  l'infamie.  11  est  curieux  ensuite  devoir 
comment  les  sophistes  eux-mêmes,  tout 
en  se  débarrassant  de  l'idée  de  Dieu  ,  ont 
voulu  quelquefois  former  aussi  des  asso- 
ciations pour  l'instruction  du  monde;  et, 
en  effet,  et  la  république  de  }*laton,  et 
la  colonie  de  sages  que  le  courtisan  de 
l'ome  voulait  établir  sous  les  auspices 
de  i'empereur  (iallien,  et  cette  autre 
ville  que  les  grands  génies  de  l'Encyclo- 
pédie postulaient  auprès  du  roi  de  Prusse 
pour  exposer  à  ses  yeux  le  modèle  de  la 
vie  philosophante,  et  de  nos  jours  même 


les  sociétés  éphémères  de  Saint  Simon  et     donner  sa  fécondité  merveilleuse  ;  et  cer 


les  phalanges  de  Fourier;  qu'est-ce  que 
tout  cela ,  sinon  des  plans  assez  mal  ima- 
ginés de  communautés?  Mais  fondez 
donc  la  république  de  Platon ,  faites  un 
ordre  quel  (|u'il  soit,  créez  un  monastère 
ou  un  phalanstère  sans  la  base  de  la  foij 
quel  sera ,  pour  tous  les  talens  ou  pour 
tous  les  amours-propres,  le  lien,  la  rè- 
gle ,  la  loi ,  le  principe  du  dévouement  et 
de  l'obt^issance?  Par  la  même  raison,  les 
sectes  qui  se  sont  séparées  de  la  vaste  as- 
semblée chrétienne  n'ont  pas  fait  de  plus 
heureuses  tentatives,  et  cela  se  conçoit 
puisque  toutes,  en  définitive,  elles  sont 
obligées  de  proclamer  la  désastreuse 
théorie  de  l'individualisme,  la  théorie 
anti-sociale  par  excellence.  De  là  vient 
que  la  philosophie  et  l'hérésie,  réduites 
à  s'avouer  leur  impuissance  radicale ,  ont 
bien  pu,  comme  aux  beaux  jours  de  la 
réforme  ou  de  la  révolution  de  93,  s'em- 
parer des  couvens,  y  porter  le  fer  et  le 
marteau,  briser  les  cloîtres  et  disperser 
les  moines,-  mais  elles  n'ont  jamais  pré- 
tendu conserver  ou  remplir  une  maison 
de  bénédictins  ou  de  filles  de  la  Cha- 
rité. 

L'Église  seule,  qui  est  elle-même  la 
plus  vaste  association,  soumise  à  la  règle 
la  plus  générale,  pouvait  faire  éclore 
dans  son  sein  les  communautés  partiel- 
les; embrassant  tous  les  corps  et  toutes 
les  âmes,  ressentant  merveilleusement 
tous  les  besoins,  toutes  les  idées,  tous 
les  penchans  intimes  de  l'humanité,  elle 
devait  fournir  des  moyens  de  réalisation 
à  toutes  les  tendances  bonnes  et  utiles. 
Réunion  universelle  qui  contient  le  bien 
absolu,  elle  donna  naissance  nécessaire- 
ment à  ces  corps  d'élite  qui  poursuivent, 
chacun  dans  sa  direction,  un  but  spécial 
et  particulier  de  perfection  chrétienne  j 
centre  commun  d'où  partent  toutes  les 
congrégations  religieuses  comme  autant 
de  rayons,  elle  leur  fixe  en  même  temps 
dans  sa  règle  immuable  les  principes 
qu'elles  n'ont  plus  qu'à  étendre  et  à  dé- 
velopper, et  leur  communiquant  inces- 
samment l'esprit  de  force  et  de  vertu  qui 
est  en  elle ,  elle  les  fait  participer  aussi  à 
son  indestructible  existence. 

Voilà  ce  que  seule  l'Église  pouvait 
faire ,  et  voilà  pourquoi  la  philosophie  et 
l'hérésie,   stériles,  n'ont  pas  pu  lui  par- 


ABBAYE  DE  CLUNY. 


293 


tes,  cependant,  à  ne  considérer  les  com- 
munautés que  du  point  de  vue  humain, 
il  faut  encore  pour  les  combattre  être 
profondément  ignorant  de  toutes  les 
choses  de  l'homme  et  de  la  société. 
Quand  même  les  couvens  seraient  utiles 
seulement  comme  maisons  de  refuge  à 
tant  de  malheureux  que  peuvent  y  pous- 
ser l'amertume  de  douleurs  irréparables, 
la  menace  effrayante  d'inévitables  dan- 
gers, ou  même  le  repentir  de  quelqu'un 
de  ces  grands  crimes  que  n'atteint  pas  le 
châtiment  légal,  il  serait  trop  naturel 
d'y  réfléchir  long-temps  avant  d'abolir 
de  pareils  asiles  ;  mais  l'institut  monasti- 
que n'a  pas  été  fondé  dans  la  simple  pré- 
vision de  ces  circonstances  exception- 
nelles, et  il  a  sa  racine  dans  des  disposi- 
tions plus  ordinaires  de  notre  organisa- 
tion morale. 

Et  d'abord,  la  vie  commune  en  elle- 
même  est  souvent  nécessaire  à  beaucoup 
d'intelligences;  il  est  des  hommes  qui  ne 
sentent  pas  le  bonheur  d'avoir  toujours 
l'épée  au  poing  pour  se  faire  un  chemin 
à   travers   les   routes  encombrées  de  la 
terre.   La   vie   commune  est  pour   eux 
pleine  de  charmes;   car,  au  lieu  de  la 
haine,  ils  veulent  trouver  l'affection;  au 
lieu  de  la  guerre  ,  la  paix  ;  ou  plutôt,  au 
lieu   des   combats    inutiles  qu'on    livre 
pour  soi  seul ,  les  saintes  luttes  qu'on 
soutient  pour  tous,   contre  le  mal,  au 
prix  de  tout  son  être  ;  et  qui  pourrait  les 
empêcher,    ces  hommes,    de   se  réunir 
dans  la  même  demeure,  et  de  mettre  en 
commun  les  forces  que  Dieu  leur  a  don- 
nées et  l'amour  de  l'humanité  qui  les 
brûle?  Qui  les  priverait  du  droit  de  for- 
mer des  sociétés,  non  pas  forcées,  mais 
volontaires ,  de  se  soumettre  à  telle  règle 
qu'ils  s'imposeront  de  leur  gré,   d'obéir 
à  tel  vœu  qui  est  leur  intention  propre 
et  constante?  Ne  serait-ce  pas  le  comble 
de  l'absurdité  et  de  l'injustice  de  les  en- 
fermer, comme  dans  un  cercle  de  fer, 
dans  une  autre  société  dont   ils  ne  re- 
poussent que  les  hontes  et  la  boue,  mais 
du  reste  dont  ils  acceptent  et   étendent 
pour  eux-mêmes  et  les  chiuges  et  les  de- 
voirs? 

Assurément,  ne  voulussent-ils  que  se 

retirer  d'unt^  mêlée  toujours  diflicile  et 

souvent  criminelle,    il    serait  sint,'ulier 

qu'on  vînt  les  forcer  à  disputer  violem- 

TOMB  VIII.  —  ^''  ii;.  1«31). 


ment  une  place  et  un  soleil  qui  ne  leur 
conviennent  pas.  En  tout  cas,  il  n'ap- 
partiendrait pas  à  ceux  à  qui  ils  laissent 
le  champ  libre  de  se  plaindre  d'une  re- 
traite qui  rend  la  carrière  un  peu  moins 
pénible  à  la  cohue  des  combaltans.  ^lais 
s'il  est  vrai  que  ce  n'est  pas  le  repos  qu'ils 
cherchent ,  ces  déserteurs  du  monde ,  s'il 
est  vrai  que  leur  mot  sublime  de  voca- 
tion ne  signifie  pas  un  lâche  abandon  des 
intérêts  généraux,    ou  même  un  simple 
sacrifice  de  quelques  avantages  particu- 
liers, mais  bien  au  contraire  un  rude  et 
perpétuel  service  entrepris  au  profit  de 
tous;  s'ils  ne  demandent,  selon  l'admira- 
ble doctrine  de  la  réversibilité  catholi- 
que, qu'à  amasser  devant  Dieu  leurs  mé- 
rites abondans,  et  à  les  répandre  un  jour 
sur  leurs  frères,   comme  ils  répandent 
maintenant  sur  eux  leurs  travaux  et  leurs 
bienfaits;  alors  ce  n'est  plus  de  la  tolé- 
rance, c'est  de  l'admiration  qui  leur  est 
due.  Or,  par  la  grâce  d'en  haut,  les  hom- 
mes sont  ainsi  faits,  que  si  les  passions 
de  l'égoïsme,  de  l'orgueil  et  du  corps  do- 
minent les  uns,  les  autres,  à  la  vue  des 
désordres  qui  naissent  de  ces  principes, 
se   sentent  travaillés   jusqu'au  fond  de 
leurs  entrailles  par  un  ardent  besoin  de 
sacrifice,  de  dévouement,  d'abnégation; 
et  ainsi,  il  en  est  qui  ne   renoncent  ni 
aux  travaux  de  l'esprit,  ni  aux  travaux 
des  mains,  qui  ne   sont  étrangers  à  au- 
cune étude,  à  aucune  pensée,  à  aucune 
œuvre,    qui   ne   se    fatiguent   d'aucune 
peine,  qui  ne  se  lassent  d'aucun  chemin, 
qui  ne  s'effraient  d'aucune  douleur;  agri- 
culteurs, médecins,  garde-malades,  maî- 
tres d'école,    savans,   artistes,   prédica- 
teurs, missionnaires,  martyrs  de  la  foi 
et  de  la  civilisation,  qui  travaillent  sans 
salaire,  qui  ne  tarifent  pas  leurs  sueurs, 
leur  sang,  et  qui  ne  demandent  qu'une 
chose  à  la  société,  la  liberté  de  lui  être 
utiles! 

Et  ne  comprenez-vous  pas  aussi  ce  que 
peut  faire  et  opérer  une  réunion  d'hom- 
mes si  dévoués,  qui,  au  lieu  de  laisser 
perdre  leurs  forces  comme  des  éiémens 
qui  se  fuient,  les  concentrent  au  même 
foyer  et  les  dirigent  toutes  au  même 
but.  Dans  le  mondt*  moral,  comme  d.ms 
le  niondr  physique,  il  faut  de  grands 
moyens  pour  achever  de  grandes  choses; 
le  monde  moral ,  comme  le  monde  phy- 

19 


2»! 


ABRAYE  DE  CLUNY. 


sique,  a  ses  puissances  et  ses  leviers,  et 
l'on  s'apile  vainemonl  si  l'on  ne  veut  les 
employer.  Lu  ordre  reli«,'i(Mix,  c'est  une 
unie,  mais  qui  se  dtheloppe  dans  mille 
l(^tes;  c'est  un  corps,  mais  qui  peut  s'é- 
Icndre  de  tous  côtés;  c'est  une  vie,  mais 
une  vie  qui  dure  à  travers  les  siècles. 
J.enr  grandeur,  on  ne  peut  la  nier  ;  (piant 
à  leur  action,  il  serait  bien  temps  enfin 
tle  savoir  ce  qu'elle  riait  et  ce  qu'elle 
peut  cire,  et  de  ne  pas  s'en  rapporter 
toujours,  pour  condamner  ces  géaus, 
aux  petites  individualités  jalouses  qui  se 
remuent  ii  leurs  pieds. 

L'histoire  parle  assez  haut  en  faveur 
des  monastères;  aussi  c'est  une  noble 
idée  «|ui  a  inspiré  l'historien  de  l'abbaye 
de  Cluuy.  11  était  bon,  il  était  intéres- 
sant, il  était  nécessaire  de  montrer  par 
un  exemple,  et  quel  magnilique  exem- 
ple! comment  une  pareille  institution 
naissait  sur  un  sol  chrétien,  comment 
elle  y  prenait  sa  majestueuse  extension, 
comment  elle  y  répandait  sa  sève  et  ses 
bienfaits;  il  faut  qu'on  sache  quel  était 
le  rôle  d'une  pareille  société,  société 
formée  par  la  foi,  semblable  à  toutes  cel- 
les que  l'Li^îise  crée  ou  avoue,  c'esl-à- 
dire  volontaire,  libre,  obéissante;  il  faut 
qu'on  reconnaisse  combien  un  seul  cou- 
vent, ce  qui  n'est  qu'un  point  de  ces  lon- 
gues lignes  qu'on  appelle,  par  exemple, 
les  règles  de  saint  Benoit  ou  de  saint 
liruno,  jetait  de  bienfaisans  rayons  dans 
toutes  les  directions  scientifiques,  socia- 
les ou  religieuses.  L'hommage  que  RI.  Lo- 
rain  rend  à  l'un  des  plus  célèbres  établis- 
semens  laonasliques  a  une  double  portée, 
et  par  la  position  de  celui  qui  élève  si 
impartialement  sa  voix  pleine  d'autorité, 
et  surtout  par  les  faits  et  les  preuves  qui 
entourent  et  corroborent  ses  paroles. 
Dès  l'abord,  on  voit  quelles  loyales  in- 
tentions ont  dicté  le  livre  ,  et  quels  tra- 
vaux patien>,  (juels  soins  consciencieux, 
«pielles  recherches  et  quel  talent  ont  dû 
tire  réunis  pour  former  ce  beau  volume. 
Les  annales  de  l'abbaye  de  Cluny  méri- 
taient bien,  au  reste,  l'écrivain  {ju'elles 
ont  trouvé.  Bemarquons-le,  il  est  très 
heureux  sans  doute  qu'on  s'occupe  au- 
jourd'hui de  Ihistoire  particulière  des 
villes  et  des  provinces,  et  qu'on  ressai- 
sisse les  principaux  traits  de  ces  vérita- 
bles existences  qui   ne  se  sont  fondues 


que  fort  tard  dans  la  vie  générale  des 
peuples.  Mais  il  était  encore  d'autres 
existences  politiques,  d'autres  petits 
états  d'espèce  différente  qu'on  appelait 
monastères,  et  qui  ne  méritent  pas  moins 
l'attention;  et  ne  croyez  pas  que  l'in- 
térêt manque  là  plus  qu'ailleurs.  Sans 
doute  il  y  aura  un  important  contraste: 
ainsi  le  principe  même  des  sociétés  civi- 
\ci  el  religieuses  n'a  aucune  identité  ;  et, 
en  effet,  tandis  que  lune  a  pour  base 
son  territoire  ,  l'autre  ne  repose  que  sur 
le  consentement  libre  de  ses  membres. 
De  là ,  il  suit  naturellement  que  les  actes 
et  les  grandeurs  de  l'intelligence  domi- 
nent plus  dans  Tune,  tandis  que  dans 
faulre  on  se  préoccupe  davantage  des 
faits  de  la  force  matérielle  et  de  la  gloire 
du  glaive.  Mais  cependant  les  monastères 
n'avaient  pas  seulemenL  une  action  tout 
intellectuelle;  ils  tenaient  leur  rang  sur 
le  sol.  Dans  la  hiérarchie  catholique  du 
moyen  ûge,  où  l'esprit  et  la  matière, 
c'est-à-dire  l'autorité  religieuse  et  l'auto- 
rité civile,  n'étaient  pas  séparés  par  d'in- 
franchissables bornes,  ils  exerçaient  sou- 
vent une  influence,  et  une  inlluence 
bienfaisante  sur  les  choses  du  monde  ;  et 
certes  le  mal  n'était  pas  grand,  si  dans 
ces  temps,  les  plus  durs  et  les  plus  guer- 
riers, l'Eglise  avait  aussi  ses  terres  où  se 
réfugiait  la  paix;  si  parmi  les  assemblées 
tumultueuses  des  chevaliers,  au  milieu 
du  cliquetis  des  armes,  les  monastères 
envoyaient  leurs  grands  politiques, 
comme  saint  Bernard,  ou  comme  Pierre- 
le-Vénérable. 

C'est  au  milieu  du  tumulte  général  qui 
accompagna  la  dissolution  de  l'empire 
karlov'ngien,  au  moment  de  la  prise  d'ar- 
mes des  races,  des  guerres  des  princes, 
des  rébellions  de  tous  les  feudataires,  des 
incursions  des  iNorthmans  et  des  Sarra- 
sins, que  la  vieille  abbaye  de  la  Bourgo- 
gne piit  naissance  dans  une  solitudi; 
qu'elle  allait  bientôt  animer.  Fondée  par 
une  charte  de  (iuillaume-le  l'ieux,  duc 
d'Aquitaine,  au  commencement  du  x<^ 
siècle,  reconnue  et  comblée  de  privilèges 
par  les  souverains  pontifes,  gouvernée 
selon  la  règle  réformée  de  saint  Benoit 
par  les  personnages  les  plus  émiiicns  en 
science  et  en  sainteté,  celte  illustre  mai- 
son ne  releva  pas  long-temps  de  l'évèché 
de  Màcon ,  el  son   indépendance  l'éleva 


ABBAYE  DE  CLUNY. 


295 


hienlôt  au-dessus  des  plus  hautes  tôtes  de 
la  féodalité.  Elle  s'agrandit,  en  effet,  sin- 
gulièrement et  en  même  temps  marqua 
tout  une   période  nouvelle    dans  l'his- 
toire des  monastères  et  dans  leur  organi- 
sation hiérarchique,  par  une  innovation 
heureuse   d'un   de   ses  premiers   chefs. 
Tandis  que  jusque  là   chaque  couvent 
avait  son  abbé  et  son  individualité  pro- 
pre, ce  qui  l'éloignait  de  toute  surveil- 
lance, saint  Odon,  en  créant  plusieurs 
couvens  de  second  ordre,  ne  leur  donna 
que  des  prieurs  particuliers,  et  les  laissa 
soumis  à  la  direction  suprême  de  l'abbé 
commun.  Une  réforme  était  alors  néces- 
saire dans  un  grand  nombre  de  commu- 
nautés ^  les  abus,  là  comme  partout,  s'in- 
troduisent vite  ;  mais  il  n'y  a  que  l'esprit 
catholique  qui  fait  que  le  mal  demande 
lui-môme  son  remède.  La  réputation  de 
l'abbaye  bourguignonne  s'étendit  donc 
partout;    comme    autrefois,  les  moines 
accouraient  au  premier  solitaire  qni  avait 
réuni  des  cellules ,  alors  les  couvens,  qui 
avaient  besoin  de  guérison,  se  plaçaient 
d'eux-mêmes  sous  le  bûton  pastoral  de 
saint  Odon  ou  de  saint  Maïeul.  Sous  ce- 
lui-ci surtout,  qui  fut  l'ami  du  fameux 
pape  Sylvestre)!  (l'éloquent  Gerberl), 
aussi  bien  que  d'Othon-le-Grand  et  de 
Hugues  Capet.  Ce  n'étaient  pas  seulement 
les  monastères  de  France  qui  ambition- 
naient l'honneur  de  descendre  au  rang 
de  prieurés;   des    monastères   d'Angle- 
terre, d'Allemagne,  d'Espagne,  suivirent 
l'impulsion.    Frères    comme   chrétiens, 
dans  ce  temps  de  petites  et  innombrables 
nationalités,  ils  maintenaient  seuls   les 
liens  et  les  rapports  des  peuples,  et  bri- 
saient toutes  les   étroites  exclusions  de 
territoire   ou  d'origine  pour  s'abaisser, 
n'importe  où  ils  les  trouvaient,  devant 
le  mérite  et  la  sainteté. 

Qu'on  se  ligure  donc  cette  grande  do- 
mination monastique,  qui  avait  ses  co- 
lonies dans  tous  les  pays,  et  qui,  par 
cette  remarquable  union,  rappelait  à 
tant  de  baines  partout  soulevées  les  gran- 
des doctrines  chrétiennes  de  la  fraternité 
des  hommes  et  de  l'amour  de  Dieu.  L'ab- 
baye de  Cluny  arriva  ainsi  en  pou  d'an- 
nées à  l'apogée  de  sa  gloire  et  de  son  in- 
fluence. IJn  de  ses  abbés  avait  déjà  été  ap- 
pelé Varhitrc  des  rois,  et  il  ne  devait  pas 
ce  titre  à  sa  puissance  territoriale;  car 


les  moines  ne  font  pas  la  guerre;  mais 
c'est  que,  dans  toutes  les  questions  de 
cette  époque,  si  l'on  n'en  appelait  pas  à 
la  force,  l'Église  seule,  par  l'organe  de 
ses  évêques  ou   de   ses  abbés,  pouvait 
prononcer  impartialement.  On  voit  bien  ► 
tôt  apparaître,  au  milieu  du  xie  siècle  le 
fondateur    de   la  célèbre   basilique   de 
Cluny,  saint  Hugues  (1),  et  il  n'est  pas 
difficile  de  reconnaître  combien  ce  ^rand 
personnage ,  l'ami  des  princes  et  des  em- 
pereurs, le  conseil  des  papes  et  l'orateur 
des  conciles,  se  trouva  mêlé  à  toutes  les 
grandes  affaires  du  siècle.  Notons  seule- 
ment que ,  sous  lui ,  vécurent  à  Cluny 
trois  moines  qui  ceignirent  la  tiare;  de 
ces  trois  pontifes ,  l'un  était  Hildebrand, 
l'illustre  Grégoire  YII,  le  saint  héros  de 
l'Eglise  qui  sauva  la  chrétienté  au  moyen 
âge  en  lui  conservant  son  gouvernement 
intérieur  et  en  relevant  l'indépendance 
du  siège   pontifical  ;  un  autre  était  Ur- 
bain II ,  encore  un  invincible  champion , 
l'auteur  des  croisades,  qui  sauva  la  chré- 
tienté jau  dehors  en  soulevant  l'Europe 
menacée  contre  l'Asie,  et  en  donnant  le 
signal  de  ce  grand  duel,   la  plus  haute 
pensée  et  le  plus  magnifique  mouvement 
de  l'âge  moderne.  A  la  fois,  l'empereur 
germanique,  le  conquérant  de   l'Angle- 
terre,  les  rois  d'Espagne,  s'enviaient  la 
gloire  d'enrichir  la  métropole  bourgui- 
gnonne. Un  comte  de  MAcon,  un  duc  de 
Bourgogne,  y  déposaient  leur  cape  guer- 
rière pour  un  vêtement  plus  pacifique,- 
les  papes  sortaient  de  ce  glorieux  monas- 
tère, les  papes  y  venaient  mourir;  un 
pape  même  y  fut  élu.  C'est  dire  tout  ce 
qu'était  alors  l'abbaye  de  Cluny  dans  le 
monde  catholique. 

Certes,  il  était  difficile  qu'une  telle 
splendeur  s'accrut  encore  ;  mais  il  faut 
s'arrêter  devant  la  majestueuse  et  sainte 
figure  d'un  autre  abbé  ,  Tierre-Ie- Véné- 
rable. L'admiration  vous  prend  devant 
le  portrait  de  ce  grand  homme ,  théolo- 
gien ,  poète  ,  orateur,  politique,  carac- 
tère d'une  douceur  infinie ,  cœur  plein 
d'une  onction  toute  sacerdotale,  esprit 
d'une  raison  aussi  sûre  et  aussi  ferme 
que  calme  et  réfléchie.   Partout  il  est 

(l)  Voyez  la  dcscri/Uim  et  le  plan  de  l'abbaye 
loi»  (luo  Itf.  Loraiu  lo»  donne  dans  Icà  l>lu3  grandg 
dôlails. 


2n(> 


AP.r.AYE  Î)F.  CLUNY. 


dii^'iie  (1r  lui  •  rlnYlini  finn<;  passion  Ini- 
niaine,  se  Jrclarant  au  monicnl  d'nn 
schisme  pour  Innocent  Jl  ,  contie  un 
moine  tic  Cluny  ;  (^crivain  profond  et 
vif,  (ju'on  nomma  le  fouet  de  ilurc^ic  ; 
qui  terrassa  celle  de  Pierre  Pruys,  qui  lit 
traduire  le  Koran  en  latin,  et  conlro- 
Tcrsa  contre  les  MahomtMans  aussi  bien 
que  contre  les  Juifs  ;  apùlre  d'une  man- 
suétude sans  bornes,  qui,  après  avoir 
condamné  les  hardiesses  et  les  erreurs 
d'Abailard,  ouvrit  ses  bras  comme  un 
refuge  au  dialecticien  repentant:  con- 
sola et  affermit  ses  derniers  jours,  le 
réconcilia  avec  l'Eglise  ,  et  apprit  lui- 
môme  sa  mort  pieuse  et  touchante  à 
la  savante  abbesse  du  Paraclet  ;  ami  du 
grand  abbé  de  Citeaux,  saint  l^ernard , 
dont  il  fut  quelque  temps  l'adversaire 
toujours  patient  et  modéré;  ami  du  cé- 
lèbre abbé  de  Saint-Denys,  Suger:  orateur 
puissant,  que  saint  Bernard  et  Sugei*  ap- 
pelaient comme  leur  ptM-e  à  l'assemblée 
de  Chartres  pour  y  prêcher  la  deuxième 
croisade:  conseiller  intime  et  corres- 
pondant habituel  du  régent  de  France, 
du  frère  du  roi  d'Angleterre,  du  roi 
d'Espagne,  du  souverain  pontife;  s'en- 
tremettant  entre  Abailard  qui  s'humilie 
et  le  chef  de  l'Eglise  qui  pardonne  ;  entre 
les  princes  ennemi.-»  qui  laissent  tomber 
leurs épées  ;  entre  les  envahisseurs  laïques 
qu'il  contient  et  le  courroux  juste  mais 
sévère  du  Saint-Siège  qu'il  détourne;  en- 
lin,  infatigable  inspecteur  de  ses  abbayes, 
(ju'il  gouverne  de  près  ou  de  loin,  les 
visitant,  les  réformant  ;  parcourant  l'Al- 
lemagne, l'Angleterre,  la  France,  tra- 
versant les  Alpes  ,  franchissant  les  Pyré- 
nées, envoyant  des  colonies  monastiques 
jusque  sur  les  rivages  de  l'Asie  (1  . 

Cette  grandeur  ne  pouvait  pas  durer 
toujours.  Sans  doute  Cluny,  c(;  refuge 
ouvert  chaque  jour,  selon  les  intentions 
du  fondateur,  aux  pauK'reSy  aux  lu'cessi- 
tcu,r ,  aux  étrangers  et  aux  pcleritu , 
accueillit  encore  de  plus  nobles  hôtes  : 
saint  Louis  et  Innocent  IV,  Philippc-le- 
Ilardi  et  Boniface  VI II  y  furent  reçus 
avec  une  égale  magnilicence,  et  conlir- 

(1)  M.  Lorain  «lonnc;  à  la  suite  do  Phistoire  de 
l^bbaye ,  dei  ducumens  inédils ,  pleins  d'iniêrèl, 
ei  surioul  xxn  graud  nombre  de  lettres  de  Pierre-le- 
Vénérablc. 


mrriMit  ses  privilèges.  Néanmoins,  la  dé- 
cadence commcMKjail.  Les  troubles  qui 
accompagnent  l'élection  des  abbés  ,  le 
relAciiement  de  la  discipline  qui  avait 
doinié  lieu  déjù  aux  plaintes  et  aux  ré- 
formes de  Pierre-le-Vénérable  ,  les  gran- 
(h^s  richesses  qui  attirent  la  convoitise 
d(;s  puissans,  les  prétentions  des  sei- 
gneurs qui  veulent  usurper  les  bénéfices 
à  leur  profit,  la  domination  anglaise  qui 
dispose  du  gouvernement  des  religieux, 
et  surtout  les  progrès  de  la  royauté  de 
France,  qui  étend  partout  sa  main  abso- 
lue ,  tout  cela  abiissa  peu  à  peu  et  sem- 
bla énerver  l'ordre  de  Cluny.  Après  tout, 
que  son  rôle  extérieur  devienne  plus 
liumble,  peu  importe  à  son  existence, 
car  l'âme  de  la  vie  monastique  est  toute 
au  dedans.  Mais  l'historien  de  cette  fa- 
meuse abbaye  a  parfaitement  montré 
comment  son  influence  politique  devait 
nécessairement  s'annuler  à  mesure  que 
l'organisation  du  moyen  Age  se  dissolvait 
sous  les  coups  envahissans  du  pouvoir 
civil.  H  a  parfaitement  saisi  ,  ce  nous 
semble,  et  l'esprit  général  de  l'époque 
qu'il  raconte,  et  le  rôle  particulier  de  la 
communauté  de  Cluny.  Un  vif  intérêt 
s'attache  à  toute  la  narration  que  nous 
venons  de  résumer,  et  l'on  voit  qu'il  n'a 
pas  moins  compris  les  causes  du  déclin 
apparent  de  ce  monastère  que  celles  de 
sa  splendeur.  Il  n'en  est  qu'une  que  nous 
ne  pouvons  admettre  avec  lui;  car,  d'a- 
près le  récit  môme  de  31.  Lorain  ,  nous 
ne  voyons  pas  que  l'autorité  du  Saint- 
Siège  ait  aucunement  contribuéti  la  ruine 
de  celte  religieuse  maison  ,  et  les  souve- 
rains pontifes  qui  l'ont  dès  sa  naissance 
comblée  d'honneurs,  n'ont  jamaisétendu 
la  main  sur  elle  que  pour  la  défendre 
contre  toutes  les  attaques,  et  mettre  son 
indépendance  à  l'ombre  sous  leur  pro- 
tection. 

Jusqu'à  présent ,  rien  n'a  souillé  les 
pages  de  celle  histoire  politique;  car  l'his- 
toire même  politique  d'un  monastère, 
n'est  pas  une  histoire  de  guerre  et  de 
sang.  Tandis  qu'ils  défrichaient  la  terre, 
instruisaient  les  peuples,  travaillaient 
pour  la  science,  donnaient  l'hospitalité 
aux  petits  comme  aux  grands  et  aux  rois, 
les  abbés  de  Cluny  n'ont  jamais  été  au 
dehors  que  des  arbitres  volontairement 
acceptés  et  des  intermédiaires  de  paix. 


ABBAYE  DE  CLU.^Y. 


297 


JN'ous  ne  voyons  pas  qu'il  ait  fallu  des  |  leurs  terres  passaient  en  commande  à  des 


crimes  ou  des  combats  pour  fonder  et 
pour  maintenir  celte  puissance  :  il  en 
faudra  pour  la  détruire.  Or,  le  moment 
est  venu  ,  car  voici  la  Réforme. 

Il  faut  lire  les  belles  pages  que  M.  Lo- 
rain  consacre  aux  successives  dévasta- 
tions de  l'abbaye  de  Cluny  :  il  faut  y  voir, 
d'après  le  récit  même  de  témoins  ocu- 
laires ou  d'après  les  aveux  du  protestant 
Théodore  de  Bèze.  comment,  dès  le  prin- 
cipe, les  huguenots  introduisaient  la  ré- 
forme dans  les  monastères.  Une  première 
fois  ,  après  avoir  ,  près  de  Mâcon  ,  brûlé 
vif  le  curé  de  Berzé  dans  ses  vêtemens 
sacerdotaux,  ils  se  jettent  sur  Cluny, 
qui  ne  pouvait  faire  aucune  résistance, 
détruisant  toutes  les  chartes  et  les  li- 
vres, disant  que  c\'taient  tous  livres  de 
messe  {{),  menaçant  et  tourmentant  les 
religieux  qu'ils  avaient  pu  prendre,  met- 
tant à  sac  et  le  temple  et  les  cloîtres. 
Une  autre  fois,  les  habitans  de  la  ville 
défendirent  l'abbaye  avec  succès;  mais 
la  trahison  qui  livra  le  château  de  Lour- 
don  et  les  trésors  qu'elle  y  avait  mis  en 
garde,  lui  porta  un  coup  dont  elle  ne  se 
releva  jamais.  Heureusement ,  les  moines 
n'y  étaient  pas ,  car  on  ne  leur  eût  pas 
fait  grâce  ;  il  fallut  bien  se  contenter  de 
leurs  dépouilles.  Or,  ce  qui  est  curieux 
par  dessus  tout,  c'est  que  la  plus  grande 
partie  du  butin  sortait  de  î'rance,  et  s'en 
allait  dans  la  capitale  du  parti  calvi- 
niste, à  Genève,  où  siégeait  le  synode 
principal  et  le  conseil  directeur  du  pro- 
testantisme. Pour  qui  veut  penser,  ce  fait 
donne  beaucoup  à  réfléchir. 

Depuis  ce  moment,  que  raconterait- 
on?Lesoccupationsintérieures  d'un  cou- 
vent, c'est-à-dire  les  études  et  les  prières , 
ne  sont  pas  de  ces  choses  qui  frappent 
l'esprit.  Lorsqu'on  a  dit  que  Cluny  sui- 
vait la  règle  de  saint  Benoît,  on  a  fait 
assez  connaître  d'un  mot  le  zèle  labo- 
rieux de  ses  membres  ;  et  l'abbaye  qui 
avait  au  Xlll'  siècle  fondé  son  collège  à 
Paris,  eût  renoncé  phis  difficilement  â 
sa  réputation  de  science  qu'à  la  gloire  et 
à  son  influence  dans  l'état.  Les  moines 
pauvres,  mal  vêtus,  mal  nourris,  conti- 
nuèrent leurs  travaux  dans  l'encoinle  de 
leurs   bûlimens   dépouillés  ,   tandis  que 

(I)  Thcod.  de  Bizc. 


abbés  qui  avaient  nom  Richelieu  et  Maza- 
rin,  ou  tombaient  en  des  mains  encore 
moins  sacerdotales.  Pendant  ce  temps, 
la  prétendue  philosophie  du  XVIII' siècle 
naissait  et  se  développait.  Le  froid  mon- 
tait au  cœur  d'une  société  qui  allait  mou- 
rir :   la  foi  s'éteignait  partout  et  la  vie 
aussi.  Cela  dura  de  cette  façon  jusqu'à 
ce  que  la   tempête  éclatât  sur  tout  le 
royaume,  et  alors  ces  bandes  d'incen- 
diaires sans  pitié  qui  faisaient  l'armée 
révolutionnaire,  vinrent  se  jeter  sur  la 
basilique  et  sur  le  couvent,  briser  les 
grilles,  les  statues,  les  tableaux  et  les 
tombes ,  et  chasser  en  masse  les  religieux 
qu'on  se  réservait  de  tuer  en  détail.  Ainsi 
finit  Cluny,  en  même  temps  que  la  no- 
blesse et  la  royauté  de  France.  Si  nous 
avons   dit   que  les  ordres   religieux  ne 
meurent  pas,  nous  n'avons  pas  prétendu 
que  tout  soit  impérissable  en  eux.  Ce  qui 
est  immortel,  c'est  le  lien,  c'est  la  cha- 
rité, c'est  la  société  de  quelques  frères 
qui  se  perpétue  toujours.  Quant  aux  ri- 
chesses, aux  splendides  églises,  aux  vas- 
tes cloîtres,  à  l'influence  extérieure,  ce 
sont  là  biens  de  la  terre  qu'on  peut  leur 
enlever  :  on  peut  même  détruire  des  mo- 
nastères comme  on  peut  égorger  des  moi- 
nes. Le  temps,  plus  que  les  échafauds, 
change  les  règles  avec  les  besoins  ;   mais 
le  principe  des  communautés  est  éternel. 
Autrefois  s'élevait  à  Cluny  la  plus  grande 
basilique  du  monde  chrétien,  aprèsSiint- 
PierredeRome.  De  cet  immense  édifice, 
commencé   par  saint  Hugues,  de  cette 
double  église  à  triple  entrée,  de  son  dou- 
ble portail,  de  ses  clochersetde  ses  tours, 
de  ses  escaliers  et  de  ses  rampes,  de  ses 
vitraux,  de  ses  roses,  de  son  architec- 
ture à  triple  rang,  de  sa  belle  peinture 
du  Père  éternel,  qui  remplissait  la  voûte 
de  l'abside;  à  peine  a -t- on   laissé  sub- 
sister un  clocher,  une  chapelle  où  gisent 
d'informes  débris.  Ce  luagnihque  monu- 
ment de  l'art  Roman  a  été  martelé,  brisé, 
mis  en   pièces,   vendu   pierre  à  pierre; 
c'était  un   crime  que  cette   démolition. 
Aussi  Xapoléon,  passant  par  la  Bourgo- 
gne, ne  voulut  pas  aller  à  Cluny,  et  ré- 
pondit ^'i  une  députation  des  habitans  : 
c  Vous   avez    laissé   vendre  et  détruire 
«  votre  belle  église;  vous  êtes  des  Van- 
'  dales ,  jcue  visiterai  pas  votre  ville,  i» 


298 


ABBA\E  DE  CLUJNY. 


INl.  Lorain,  dans  son  consciencieux  ou- 
vrage ,  a  rtiabli  entièrement  ces  noble? 
et  majestueuses  constructions  dont  les 
ruines  se  perdent  chaque  jour  ;  voilà  d('jà 
une  utile  pensOe  et  un  intéressant  tra- 
vail; mais  il  a  mieux  fait  encore  ,  il  les 
a  animées  en  racontant  toute  leur  his- 
toire. Assurément  celte  histoire  est  cu- 
rieuse et  attachante;  elle  est  pleine  et 
complète  en  soi;  elle  a  été  tout-à-fait 
sentie  et  comprise;  elle  a  été  retracée 
de  la  manière  la  plus  vivante. 

Ajoutons  qu'après  avoir  dit  ce  qui  fut 
dans  le  passé ,  l'écrivain  n'a  pas  craint 
de  jeter  un  re;,'ard  dans  l'avenir;  et  son 
opinion  est  d'autant  plus  importante, 
qu'il  ne  s'agit  pas  ici  du  témoignage  sus- 
pect d'un  antiquaire  aveuglé  sur  l'état 
de  ce  qui  est  par  un  amour  exclusif  de 
ce  qui  n'est  pas.  Dans  un  temps  où  de 
tous  côtés  renaît  la  question  de  la  léga- 
lité et  de  l'utilité  des  ordres  religieux, 
nous  avons  lu  avec  une  véritable  joie  au 
commencement  du  livre  d'un  homme 
sage  et  pratique,  d'un  jurisconsulte  di- 
stingué, des  lignescomraecellesquenous 
citons  : 

<  J'ignore  quelle  sera  la  destinée  fu- 
c  ture  de  l'esprit  monastique  dans  noire 
«  France,  où  les  populations  sont  dé- 
c  Formais  si  pressées,  si  remuantes,  et 
f  les  propriétés  si  divisées  et  si  étroites; 
«  mais  il  était  opportun  peut-être  de  par- 
(  1er  de  l'un  des  plus  célèbres  couvons 
i  de  l'ordre  de  saint  Benoît,  alors  que  les 
(  dévoucmens  et  les  travaux  bénédictins 
€  se  renouvellent  noblement  à  Solesmes  ; 
«  alors  surtout  qu'un  jeune  prêtre  à  l'i- 
(  magination  ardente,  au  cœurentrepre- 

<  nant,  dont  la  voix  éloquente  est  déjà 
c  bien  connue  dans  le  monde  chrétien , 

<  a  eu  le  courage,  après  nous  avoir  laissé 
c  de  belles  et  spirituelles  pages  surl'or- 
«  dre  des  Frères   prêcheurs,  d'aller  se 

<  cacher  plusieurs  années  dans  l'obscur 
€  noviciat  d'un  couvent  d'Italie,  et  d'exi- 
(  1er  son  âme  active  dans  une  profonde 
c  retraite,  pour  ressusciter  peut-être  les 

<  antiques  merveilles  des  prédications 
€  dominicaines.  Entreprise  glorieuse  et 

<  forte,  à  laquelle  les  sympathies  et  les 
«  succès  ne  manqueront  point  sans  dou- 
«  te  !  Car,  en  ce  temps  de  débris  et  de 
i  nouveautés  sans  racine,  qui  de  nous, 

<  au  milieu  des  ruines  universelles  des 


i  croyanc(*s  cl  des  pouvoirs,  n'a  pas  ap 
i  pelé  à  graiuls  cris  (jueltju'un  de  ces 
€  ,^énies  providentiels,  quelqu'un  de  ces 
«  événemens  éclat.Tus,  qui  tracent  à  l'hu- 
«  manilé  défaillante  un  profond   sillon 

<  de  foi  et  d'avenir  ?  Qui  de  nous  n'a  pas 
I  eu  un  de  ces  instans  douloureux,  où 

<  quelque  noble  illusion  perdue,  quelque 
«  sainte  ambition  morte,  quelque  grande 
«  affection  éteinte,  laissent  au  cœur  uu 
I  amer  dégoût  de  la  vie,  un  vide  irré- 
«  médiable,  et  font  comprendre  et  aimer 

<  ces  asiles  solitaires,  ces  demeures  ré- 

<  giilières  et  monotones  de  la  piété  et  du 
i  repos,  où  peuvent  se  réfugier  dans  la 
ï  tempête  les  passions  désespérées  et  les 
«  dévouemens  siiblimes.  > 

Disons-le  donc  maintenant  :  l'ouvrage 
de  M.  Lorain  doit  être  utile  véritable- 
ment à  la  cause  des  ordres  religieux,  car 
il  ne  raconte  que  la  vérité,  et  il  n'y  a  rien 
de  si  utile  h  tout  ce  qui  est  bon  que  la 
vérité.  Les  ordres  religieux  sont  lous  frè- 
res, ils  font  une  grande  famille,  tout  se 
tient  entre  eux.  Déjà  l'éloquent  mémoire 
du  célèbre  prédicateur  dont  la  poitrine 
française  bat  depuis  peu  sous  l'habit  de 
saint  Dominique,  a  ouvert  bien  des  yeux. 
L'ombre  du  monastère  de  Cluny  ne  pas- 
sera pas  sans  doute  sans  faire  tomber 
d'autres  préjugés,  et  ainsi,  de  l'un  à 
tous  ,  il  faudra  bien  que  peu  h  peu  l'on 
rende  justice  à  ces  associations  chrétien- 
nes qui  autrefois  faisaient  si  bonne  ligure 
parmi  nous,  et  qui  maintenant  encore 
tiennent  parfaitement  leur  place  autre 
part;  on  ne  les  a  pas  tuées,  on  ne  les  a 
que  proscrites.  Quand  même  on  les  au- 
rait tuées,  elles  ressusciteraient;  ces 
morts-là  reviennent.  On  doit  se  deman- 
der enfin  ce  qu'elles  font  de  bien  et  ce 
qu'elles  font  de  mal;  la  raison  aura  son 
tour  et  l'heure  des  réparations  viendra. 

Certes,  ce  temps-ci  proclame  assez 
haut  leur  nécessité;  plus  que  jamais  l'in- 
dividualisme mine  la  société,  et  ceux 
mêmes  qui  le  posent  en  théorie  doivent 
sentir  le  besoin  de  lui  imposer  un  contre- 
poids. 11  est  des  âmes,  faibles  si  l'on 
veut,  qui  ne  peuvent  supporter  la  soli- 
tude et  les  difficultés  où  chacun  se 
trouve:  et  l'on  serait  effrayé  peut-être  si 
l'on  savait  combien  cet  état  d'isolement 
moral  a  jeté  de  malheureux  dans  la  fo- 
lie ,  le  crime  et  le  suicide,  A  considérer 


ABBAYE  DE  CLUINY. 


299 


les  choses  de  plus  haut  encore,  on  re- 
connaît que  si  le  système  de  la  concur- 
rence universelle  et  illimit(^e  a  des  avan- 
tages incontestables ,  il  a  aussi  de  désas- 
treux inconvéniens,  et  qu'il  est  au  moins 
sage  et  prudent  d'y  parer  si  l'on  peut. 
Les  rangs  sont  si  pressés  dans  l'enceinte 
de  la  société  civile,  qu'on  pourrait  assu- 
rément sans  danger  ouvrir  quelque  issue 
à  cette  foule;  et,  en  effet,  qu'arrive  t-il 
déjà?  C'est  que  beaucoup  se  méconten- 
tent de  trouver  toutes  les  places  rem- 
plies, qu'ils  veulent  prendre  par  la  force 
celles  que  le  hasard  a  données  à  autrui, 
et  les  convulsions  effrayantes  qui  ébran- 
lent notre  sol  montrent  trop  clairement 
le  malaise  général  où  s'agitent  tous  les 
intérêts.  Au-dessus,  il  se  présente  quel- 
ques têtes  d'imagination  ardente,  ani- 
mées souvent  de  nobles  convictions, 
mais  pleines  d'orgueil,  et  qui  n'obéiront 
à  personne  si  l'on  ne  peut  s'emparer  de 
leur  activité  bouillante  et  la  placer  sous 
l'obéissance  de  Dieu.  Il  est  aussi  des  con- 
sciences que  le  mal  blesse  quelquefois  et 
irrite  jusqu'à  l'excès,  qui  ne  peuvent 
pardonner  à  tant  d'abus  et  de  maladies, 
irrémédiables  peut-être  dans  notre  ordre 
politique,  et  qui,  excitées  sans  cesse  à 
cette  vue ,  s'exposeront  pour  les  guérir  à 
causer  encore  de  plus  cruels  malheurs. 
Est-ce  qu'il  n'est  pas  déplorable  d'en  finir 
toujours  avec  de  pareilles  tètes  et  de  pa- 
reils cœurs  par  le  sabre  du  soldat  ou  la 
hache  du  bourreau?  JNe  vaudrait-il  pas 
mieux  rouvrir  la  porte  de  ces  commu- 
nautés où  l'obéissance  même  est  volon- 
taire, et  où  sont  réalisées  sous  le  joug 
suprême  de  la  foi  toutes  les  théories  de 
liberté  et  de  fraternité  réelle?  Au  fait, 
l'égalité,  qui  ne  peut  exister  que  là,  est 
possible  dans  les  couvens,  puisqu'au 
temps  même  où  la  hiérarchie  sociale 
était  le  plus  énergiquement  constituée  il 
n'y  a  jamais  eu  de  distinction  entre  le 
serf  et  le  seigneur  sous  l'humble  robe  du 
moine. 

11  faudra  bien  qu'on  laisse  se  relever 
les  monastères.  En  fait,  qui  pourrait  em- 


pêcher quelques  hommes  de  se  réunir 
dans  la  même  maison  ,  fut-ce  pour  prier 
ensemble?  Endroit,  s'ils  sont  moins  de 
vingt,  de  quelle  loi  relèvent-ils?  You- 
drait-on  ressusciter  les  législations  ex- 
ceptionnelles pour  leur  imposer  le  pri- 
vilège de  la  persécution?  En  bonne  jus- 
tice, enhn,  il  s'agit  simplement  du  prin- 
cipe sacré  de  l'association,  qui  n'est  pas 
contestable  dans  ce  cas,  car  il  ne  pré- 
sente pas  de  danger.  Il  n'est  pas  question, 
en  effet,  d'associations  ténébreuses,  igno- 
rées, perturbatrices  de  l'ordre  matériel. 
Les  couvens  ne  se  cachent  pas ,  ni  eux , 
ni  leurs  règles  particulières  que  chacun 
peut  lire,  ni  leur  règle  générale  qui  est 
l'Évangile,  On  le  sait  bien ,  on  n'empêche 
pas ,  on  ne  peut  pas  empêcher  les  asso- 
ciations qui  se  font  pour  le  mal  ;  ne  pros- 
crirait-on que  celles  qui  se  font  pour  le 
bien?  Et  quelle  garantie  aucune  société 
pourra-t-elle  donner,  si  ce  n'est  la  ga- 
rantie du  Christianisme? 

Après  tout,  que  demande-t-on  pour  les 
religieux?  Qu'on  leur  rende  leur  an- 
cienne position  dans  l'Etat?  Non,  assu- 
rément. Sans  préjuger  si  une  société  s'en 
trouve  mieux  quand  elle  rejette  de  son 
sein  tous  les  élémens  catholiques,  il  se- 
rait absurde  que  les  moines  eussent  au- 
cune place  dans  sa  constitution,  du  mo- 
ment qu'elle  professe  l'athéisme  on  s'en- 
dort encore  dans  l'indifférence.  Ils  re- 
noncent même  aux  droits  de  citoyen  que 
la  naissance  leur  donne;  ils  consentent  à 
ce  qu'on  les  place  hors  le  droit  couimun. 
Mais  voudraient-ils  qu'on  leur  restituai 
leurs  propriétés,  qu'on  relevAt  leurs  ba- 
siliques? JNon  encore.  Le  plus  simple  au- 
tel leur  suffit  ;  et  quant  à  leurs  biens  ,  de 
là  sont  nés  contre  eux  trop  de  sujets  d'ac- 
cusatioif  et  de  prétextes  d'atlatjue,  pour 
que  les  ordres  religieux  veuiliont  se  réta- 
blir autrement  qu'ils  ont  commencé,  par 
la  charité  p\iblijiue.  Que  réclament-ils 
donc?  Le  droil  de  vivre  ;  ])as  autre  chose. 
L'air  et  le  soleil  sont  pour  tout  le 
monde. 

C».  Dli  RiANCEY. 


JOO 


VIE  DE  SAINT  HUGUES. 


VIE  DE  SAINT  HUGUES ,  IIYÈQUE  DE  GRENOBLE  ; 

PAR  ALHKKT  DU  IU)YS  (1). 


Saint  Hugues  naquit  en  1053  et  mourut 
m  1132.  Il  fut  le  contemporain  de  (Vré- 
goire  Vil,  de  saint  Bernard,  de  saint 
Bruno  ,  de  saint  Anselme  ,  de  ^Suj^er  etc. 
Quels  hommes!  et  quel  siècle!  La  préé- 
minence du  sacerdoce  sur  l'empire,  la 
réforme  du  clergé,  rétablissement  des 
plus  belles  institutions  monastiques,  les 
croisades,  l'abaissement  de  la  féodalité, 
l'avènement  du  pouvoir  royal ,  la  renais- 
sance dos  lettres  et  des  arts,  la  civilisa- 
tion des  mœurs ,  voilà  ce  qu'a  tenté,  ac- 
compli ou  préparé  le  onzième  siècle,  et 
comme  toute  grande  époque  historique 
ii  s'est  résumé  dans  un  homme,  dans 
Grégoire  VII. 

La  société  ébranlée  et  disjointe  en 
quelque  sorte  par  la  chute  de  l'empire 
romain  était  retombée  dans  le  chaos. 
Tous  ses  élémens  divisés  ,  confondus  , 
s'entre-choquaient  dans  un  pêle-mêle 
nniversel.  Les  peuples  luttaient  contre 
les  peuples,  les  grands  contre  les  rois, 
les  rois  contre  les  papes:  le  clergé  rongé 
par  la  double  lèpre  de  l'incontinence  et 
de  la  simonie ,  se  noyait  dans  le  naufrage 
des  mœurs  et  de  la  piété;  à  peine  si  l'es- 
prit de  Dieu  flottait  encore  sur  ces  eaux 
agitées  et  corrompues.  Ce  n'était  pas  le 
commencement,  c'était  la  lin  du  monde 
qui  allait  venir.  L'univers  l'attendait. 
Tout-à-coup  Dieu  dit  au  nouveau  chaos  : 
Que  la  luniLcrc  soit,  et  La  lumicrc  fut. 
Mais  cette  fois  il  ne  parla  pas  seul  ;  il 
prit  le  génie  pour  auxiliaire  et  pour  or- 
gane. Grégoire  VII.  et  c'est  là  son  éter- 
nel honneur  aux  yeux  de  la  foi  ,  de  l'his- 
toire et  de  la  phiioso])hie,  enti^prit  de 
rallier  et  de  soumettre  les  élémens  dis- 
cordans  de  la  société  au  plus  pur  ,  au 
plus  fort  d'entre  eux,  à  l'élément  reli- 
gieux 5  il  y  parvint  à  force  d'habileté ,  de 
courage,  de  persévérance  et  d'énergie,  et 
lors(ju'il  pxpira  àSalernc,  proscrit  ,  in- 
firme et  délaissé,en  disant  avec  une  sainte 
amertume  :  «  J'ai  aimé  la  justice  et  j'ai  haï 
l'iniquité,  c'est  pourquoi  je  meurs  dans 


.J'ai  vaincu,  car  il  laissait  après  lui  pour 
contiinier  son  œuvre  une  église  affran- 
chie, un  clergé  régénéré  qui  devait  à  son 
tour  régénérer  le  monde. 

Après  Grégoire  VU.  vers  le  commence- 
ment du  douzième  siècle,  apparut  sur  la 
scène  pour  la  remplir  et  la  dominer  avec 
la  même  autorité  saint  Bernard,  esprit 
moins  vaste  peut-être  et  moins  profond, 
mais  plus  ardent,  plus  populaire.  Le 
moine  est  aussi  puissant  que  le  pontife. 
Du  fond  de  sa  cellule  il  dispose  du  scep- 
tre et  de  la  tiare,  en  sorte  qu'il  peut  dire  : 
J'ai  fait  des  papes  et  des  rois  et  n'ai 
point  voulu  l'être.  Il  tient  sous  sa  disci- 
pline les  empires  et  les  monastères,  fou- 
droie l'hérésie,  gourmande  les  grands  et 
les  souverains ,  soulève  les  peuples  et  pré- 
cipite l'Europe  sur  l'Asie.  La  France, 
qui  jusqu'alors  n'avait  subi  que  de  loin 
rinfluence  de  la  Papauté,  avait  besoin 
d'un  apôtre  qui  lui  rendît  en  quelque 
sorte  plus  visible,  plus  présente  l'action 
de  l'Église,  et  fût  pour  elle  ce  que  Gré- 
goire avait  été  pour  l'Allemagne.  Telle 
fut  la  mission  de  saint  Bernard  ;  on 
sait  comme  il  l'a  remplie.  Il  écrivait  à 
Louis  VII:  <  C'est  vous,  Prince,  qui,  en- 

<  iiemi  de  la  paix  et  inconstant  dans  vo- 
I  tre  parole,  renversez  si  absolument  les 
1  idées  de  tout  ce  qu'on  appelle  conduite 

<  et  honneur,  qu'il  n'y  a  plus  avec  vous 

<  ni  règle  ni  principe  :  aussi  injuste  dans 
i  vos  affections  que  dans  vos  haines,  vous 
u  les  placez  sans  discernement Mais 

<  à  quelque  danger  que  vous  exposiez  vos 
i  états  ,  votre  personne  et  votre  âme  , 

<  nous  qui  sommes  lesenfans  de  l'Église, 

<  nous  ne  pouvons  dissimuler  les  injures 
i  que  l'on  fait  à  notre  mère  méprisée  et 

i  foulée  aux  pieds JN'ous   tiendrons 

"  ferme,  nous  combattrons  pour  elle, 
i  s'il  le  faut,  jusqu'à  la  mort,  non  avec 
«  le  glaive  et  le  bouclier,  mais  avec  les 

<  armes  qui  nous  sont  permises,  nos  prié- 
c  res  et  nos  larmes.  >  De  telles  paroles 
peignent  l'homme  et  le  siècle. 

A  côté  de  Grégoire  et  de  Bernard  faut- 


lexil,  »  il  aurait  i)u  aussi  bien  s'écrier 

(1)  Suitic  de  la  \i(^  de  Hugues  II ,  son  successeur  ;  d  un  eilrait  de  la  bioi^rnpbio  de  saint  Hugues ,  abbé 
de  Léoncel ,  el  d'une  Notice  chronologique  sur  les  évéques  de  Grenoble  ;  vol.  in-8  "  ;  prix  :  7  fr.  iiO.  .4  Gre- 
noble ,  chez  Prudhomme ,  el  a  Tari?;  ch'-z  Dcbécourl. 


VIE  DE  SAINT  HUGUES. 


301 


il  nommer  ces  génies  de  second  ordre 
qui  les  ont  suivis,  imités,  ou  continués, 
astres  subalternes  destinés  à  être  les  sa- 
tellites de  ces  deux  soleils  et  à  ne  briller, 
pour  ainsi  dire,  que  d'un  éclat  réfléchi? 
L'histoire  a-t-elle  intérêt  à  les  suivre  dans 
leur  route  plus  ou  moins  obscure?  Oui, 
car  dans  le  système  providentiel ,  ainsi 
que  dans  le  système  physique  de  la  na- 
ture, tout  se  tient  et  s'enchaine,  agit  et 
réagit  avec  une  merveilleuse  harmonie. 
Les  hommes,  les  siècles,  les  événemens, 
grands  et  petits,  s'expliquent  et  se  com- 
plètent les  uns  par  les  autres,  en  sorte 
que  les  causes  et  les  effets,  l'ensemble  et 
les  détails,  se  confondent  dans  une  indis- 
soluble unité.  C'est  ainsi,  pour  ne  pas 
sortir  de  notre  époque,  que  saint  Bruno, 
saint  Anselme  et  tant  d'autres  pieux  et 
savans  personnages  de  leur  temps   ont 
concouru  à  édifier,  à  éclairer  le  monde 
changé  par  Grégoire  et  par  Bernard  ; 
c'est  ainsi  que  Suger,  chargé  des  desti- 
nées de  la  France ,  devait  montrer  que 
l'Église,  jusqu'alors  si  féconde  en  saints 
et  en  apôtres,  pouvait  encore  donner  aux 
nations  de  grands  administrateurs  et  de 
grands  politiques.  Voilà  sans  doute  aussi 
pourquoi  M.  Du  Boys  s'est  déterminé  à 
écrire  la  vie  de  saint  Hugues,  évêque  et 
prince  de  Grenoble,  vie  bien  modeste  en 
comparaison  de  celles  que  nous  venons 
de  rappeler,  mais  qui,  dans  sa  sphère 
bornée  ,  n'en  a  pas  moins  exercé  une  in- 
fluence salutaire  et  durable.  Seulement 
on  pourrait  se  plaindre  que  l'auteur  n'ait 
pas  un  peu  agrandi  son  cadre .  en  enchAs- 
sant  la  figure  de  son  héros  dans  un  ta- 
bleau historique  qui  se  présentait  de  lui- 
même  à  son  pinceau.   Mais  I\I.  Du  Boys 
est  de  Grenoble  -,  il  aime  son  pays  ;  il  en 
parle  avec  un  enthousiasme  filial.  Depuis 
long-temps  il  s'applique  à  recueillir  cu- 
rieusement les  traditions  et  les  antiqui- 
tés du  Dauphiné  ;  il  lui  en  coûtait  donc 
de  sortir  de  lieux  chéris  et  connus.  On 
désirerait  trouver  aussi  çà  et  là  quelques 
nuances  mieux  senties  ,  des   traits  plus 
forts,  des  couleurs  plus  brillantes  qui 
eussent  donné  de  ranimatioii  et  de  la  vie 
à  son  portrait.  L'histoire  peut  être  impu- 
nément simple  et  austère  :  l'iunuanité  n'a 
pas  besoin  de  fard.  Il  n'en  est  pas  tout- 
à-fait  de  même  de  la  biographie.  Ouaiul 
on  produit  sur  le  théAtre  un  acteur  isolé, 


il  faut  le  grandir  et  rUlustrer  un  peu  pour 
qu'il  soit  vu  de  loin  parla  foule.  Tel  qu'il 
est,  le  livre  de  M.  Du  Boys  offre  une  lec- 
ture attachante;  il  est  bien  coordonné, 
écrit  avec  pureté  et  surtout  avec  un  es- 
prit de  foi  d'autant  plus  rare  de  nos  jours 
qu'il  ne  s'imite  pas  ;  il  contient  des  docu- 
mens  curieux  et  la  plupart  inédits  sur 
saint  Hugues  et  sur  les  autres  évêques  de 
Grenoble.  C'est  une  nouvelle  page  ajou- 
tée aux  archives  catholiques.  A  tous  ces 
titres,  il  mérite  l'attention  de  l'historien 
et  du  critique. 

Saint  Hugues  est  le  type  des  évêques 
du  moyen  âge.  Ce  n'est  point  le  prélat  de 
nos  jours  qui  conduit  en  paix  son  trou- 
peau avec  la  houlette  pastorale ,  c'est  un 
maître  vigilant,  inquiet,  armé  de  la  verge 
pour  repousser  le  loup  qui  rôde  autour 
du  bercail  :  circuit  quœrens  Léo  qucni  de- 
voret.  Les  loups  ravisseurs  sont  ces  sei- 
gneurs cupides  qui ,  comme  le  riche  du 
poète  latin,  ne  songeaient  qu'à  ajouter 
maison  à  maison,  domaine  à  domaine, 
sans  dire  jamais  :  assez;  qui  ne  connais- 
saient d'autre  droit  que  la  force  et  qui  se 
ruaient  souvent  de  préférence  sur  les 
biens  des  églises,  mal  défendus  et  mal  gar- 
dés. Dans  ces  temps  d'anarchie  féodale  la 
crosse  se  croisait  sans  cesse  avec  l'épée, 
et  pour  que  la  crosse  eût  l'avantage ,  il 
fallait  qu'elle  fut  tenue  d'une  main  bien 
ferme  et  bien  habile.   Les   habitans  de 
Grenoble  ,  fiers  de  leurs  vieilles   fran- 
chises, parmi  tous  les  jougs  qui  s'étaient 
offerts  à  eux,  avaient  choisi  celui  de  leur 
évêque  dans  l'espoir  qu'il  ressemblerait 
en  quelque  chose  au  joug  du  Christ ,  qu'il 
serait  doux  et  Lcu,cr ,  mais  en  échange  ils 
exigeaient  une  protection  que  tout  vas- 
sal  avait  droit   d'attendre  de    son  sei- 
gneur. Le  diocèse  de  saint  Hugues  était 
donc  un  Uef  toujours  eu  guerre  avec  les 
fiefs  voisins  qui  tendaient  à  l'absorber, 
comme  la  mer  un  faible  ruisseau.  D'a- 
bord c'est  (Vuy,  archevêque  de  \  ienne, 
qui ,  au  mépris  d'une  possession  immé- 
moriale, .s'empare  de  l'église  et  du  terri- 
toire de  saint  Donat.  Malgré  la  décision 
d'un  légat   du   Saint-Siège   qui   le   con- 
damne, il  refuse  de  les  rendre, et  pour  les 
conserver   il  ose  devant  un  concile  as- 
semblé produire  un  litre  fau\  pulvérisé 
aussitôt  par  l'éloquence  de  saint  Hugues. 
Trois  fois  celui-ci  est  obligé  de  demander 


J02 


vu:  DE  SAINT  HUGUES. 


justice  an  pnjn^,  dois  fois  it  l'oblirul  sur 
un  simple  r.xposi*  île  l'affaire,  cl  cepen- 
dant ce  n'est  qu'après  vingt  ans  que.  par 
une  tiansaction  où  ilahauJonnc  une  j)ar- 
tie  (le  ses  ilroils,  il  sort  ciiliu  irun  iuter- 
iniuablc  procès  qui  avait  consuinil  prùs 
(l'iiu  tiers  de  sa  vie:  et  c'est  un  arclie- 
viViue  de  Vienne,  un  des  hommes  les 
plus  ô\e\6s  en  di^nili*  et  les  plus  vénc^rés 
de  sou  temps,  un  futur  j)ape  qui  foule 
ainsi  aux  pieds  les  droits  les  phn  sacr(*s, 
et  qui  s'acharne  à  la  dépouille  d'un  de  ses 
subordonnés.  On  voit  que  Grép^oirc  VII 
n'avait  pas  passé  par  là.  Plus  tard  c'est  le 
comt»'  d'Albon  qui  de  rapines  en  rapines 
eût  fini  par  envahir  le  diocèse  entier  de 
^u^M^es,  si,  vaincu  par  les  prières  et  les 
larmes  de  sa  f<Miirue,  il  n'eût  restitué  h 
sa  mort  ce  qu'il  avait  usurpé  penrlant  sa 
vie.  Cette  lutte  de  l'évCque  contre  les  sei- 
{:;neurs  donne  une  ])ien  triste  idée  de  celte 
époque,  l'oint  d'autre  hiérarchie  que  la 
soumission  du  plus  faible  au  plus  fort, 
point  d'aulres  ti-ibunanx  pour  celui  qui 
ne  pouvait  se  bath-e  en  champ  clos  que 
les  tribunaux  ecclésiastiques  dont  trop 
souvent  les  sentences  n'étaient  point  exé- 
cutées, point  de  recours  si  ce  n'est  au 
pape  et  aux  conciles,  point  d'autre  ac- 
tion enfin  que  l'action  reliçjieuse  sans 
vertu  sur  les  cœurs  endurcis  et  rebelles. 
Si  saint  lingues  n'eût  pas  montré  autant 
de  fermeté ,  autant  de  persévérance  pour 
se  faire  rendre  justice,  s'il  n'eût  été  pro- 
tégé par  sa  réputation  de  sainteté  et  par 
sa  merveilleuse  éloquence  (jui  était  aussi 
une  puissance  dans  ces  temps  de  bar- 
barie, c'en  était  fait  peul-èlre  de  son 
évèché.  Il  ne  se  contenta  pas  de  le  défen- 
dre; il  prit  soin  de  l'orner  et  de  l'enrichir. 
Avec  les  plus  faibles  ressources  pécuniai- 
res il  bAlit  des  éi;jlises,  des  monastères, 
des  hôpitaux,  des  palais,  des  ponts, 
multiplia  les  voies  de  communication, 
assura  l'approvisionnement  des  marchés 
en  supprimant  l'impôt  des  grains,  etc. 
M.  Du  lîoys  a  consacré  à  l'administration 
temporelle  de  saint  Hugues  un  de  ses 
meilleurs  chapitres  cpii  a  déjà  été  inséré 
dans  VUniversité  (t.  iv,  p.  3(J(i).  Nous  ne 
nous  étendrons  donc  pas  sur  ce  sujet  qui 
mérite  l'attention  des  ('conomistes  de  nos 
jours,  curieux  sans  doute  d'apprendre  ce 
qu'était  dans  le  moyen  Age  la  science 
dont  ils  se  prélcndent  les  inventeurs. 


Il  nous  reste  h  étudier,  à  connaître  le 
saint,  et  ](*.  regrette  di;  lu^  pas  trouver  à 
cet  égard  des  détails  plus  étendiis  dans 
sou  biographe.  Car  le  secret  de  la  vie 
publique  est  dans  la  vie  intérieure,  et  si 
les  grandes  pensées  viennent  du  cœur, 
c'est  aussi  dans  le  cœur  qu'il  faut  cher- 
cher le  principe  des  grandes  actions.  A 
la  vue  de  tant  de  prodiges  opérés  avec 
de  si  f.iibles  secours  par  les  héros  du 
christianisme  dans  le  moyen  Age,  je  me 
suis  souvent  demandé  où  ils  puisaient 
leur  force  et  leur  génie.'  La  religion  et 
l'histoire  ont  répondu  :  dans  la  sainteté 
qui  élève  et  purifie  la  pensée,  dans  la  so- 
litude monastique  qui  l'échauffé  et  la  mû- 
rit, dans  la  foi  qui  transporte  les  monta- 
gnes, comme  dit  l'Écriture.  Ces  hommes 
iVaciion  étaient  en  même  tems  des  hom- 
mes {{'onction.  Ils  s'exerçaient  de  telle 
sorte  dans  les  occupations  de  Marthe, 
dit  un  chroniqueur,  qu'ils  n'abandon- 
naient jamais  le  repos  et  la  contempla- 
tion de  ÎMarie.  C'est  en  effet  dans  celte 
heureuse  union  de  la  paix  du  cœur  et  de 
l'aclivité  de  l'esprit,  de  la  réflexion  et  du 
génie,  de  l'humilité  et  du  courage  que 
consiste  la  perfection  humaine.  L'habi- 
tude de  se  recueillir,  de  s'étudier,  de  vi- 
vre en  soi-même  et  en  Dieu  donne  aux 
facultésplus  depuissance,  de  concentra- 
lion  et  d'élan.  Les  grands  fleuves  pren- 
nent leur  source  au  tlanc  de  la  montagne, 
les  grandes  Ames  aux  entrailles  de  la  reli- 
gion. Accoutumées  aux  célestes  merveil- 
les, rien  ne  les  étonne  plusdans  le  monde. 
Elles  ont  appris  à  connaître  les  hommes 
en  cherchant  à  se  counaitreelles-mêmes, 
et  à  vaincre  les  obstacles  extérieurs  en 
Lriomphanl  de  leurs  passions ,  ennemis 
intérieurs  plus  redoutables  que  tous  les 
autres.  Jlildebrand  a  été  un  moine  obscur 
avant  d'être  le  pape  Grégoire  Vil.  C  est  à 
Cluny,  appelé  par  l'ierre  Damien  un  jar- 
din de  délices  semé  de  roses  et  de  lys,  un 
champ  plein  de  Dieu  où  sont  amoncelées 
les  moissons  célestes,  hortuni  deliciariun 
dù'ersas  rosantiu  ac  ULiorum  g;r(ilLas 
^cr//iùiantcni....  dgriim  Doniini  pLcnuni 
dixcrim  ubi  velut  acennis  est  cœlestiuni, 
c'est  dans  ce  monastère  qui  se  faisait  re- 
marquer entre  tous  par  une  discipline  et 
une  piété  exemplaires,  que  le  régénéra- 
teur du  monde  catholique  vint  se  former 
<'i  une  vie  rclj-;icusc  ,  austère  cl  réglée; 


VIE  DE  SAINT  HUGUES. 


303 


ce  fut  là  qu'il  jeta  dans  son  ûme  ces  ger- 1 
mes  qui  devinrent  si  féconds,  qu'il  fit  vœu 
de  pénitence  et  de  chasteté  sans  cesser  de 
donner  une  attention  assidue  à  la  culture 
de  son  esprit,  qu'il  apprit  à  modérer  la 
fougue  de  la  jeunesse  et  à  acquérir  sur  lui- 
même  un  empire  extraordinaire  •  c'est  de 
ce  port  enfin  qu'il  sortit  pour  affronter 
les  orages,  et  il  aspirait  à  un  poit  plus 
sûr  et  plus  paisible  encore  lorsqu'à  peine 
au  milieu  de  sa  course  il  écrivait  à  la 
comtesse  Malliilde,  confidente  et  conso- 
latrice de  ses  sublimes  tristesses  :  «  Sa- 
«  chez  que  contre  l'attente  générale  de 
«  ceux  qui  nous  entourent,  nous  venons 
«  d'échapper  à  une  grande  maladie;  mais 
i  nous  y  trouvons  un  sujet  de  tristesse 

<  plutôt  que  de  joie  ;  car  notre  àme  tcn- 
d  dait  de  toutes  ses  forces  {toto  desiderio 
i  anhclabat)  à  cette  patrie  où  celui  qui 
«  voit  la  douleur  et  le  travail  donne  le 
«  repos  et  le  rafraîchissement  aux  gens 
«  fatigués.  Cependant  nous  sommes  ré- 

<  serves  encore  à  nos  labeurs  ordinaires  , 
fl  à  des  sollicitudes  sans  fin  qui  nous  ac- 
€  câblent  d'heure  en  heure;  nous  soiif- 
«  frons  les  douleurs  et  les  angoisses  de 
«  l'enfantement,  parce  que,  sans  pouvoir 
«  la  sauver  parle  gouvernail, nousvoyons 
€  l'Église  faire  naufrage  presque  sous  nos 
«  yeux.  <  En  entendant  gémir  le  divin  pi- 
lote, ne  croyez  pas  qu'il  soit  découragé  et 
qu'il  veuille  abandonner  le  vaisseau.  Si 
l'aigle  s'abat  un  instant  sur  son  rocher 
solitaire,  c'estpourmonter  plushaut  vers 
la  lumière.  Dans  une  autre  lettre,  Gré- 
goire révèle  encore  mieux  les  mystères 
de  son  Ame  tantôt  si  forte  et  tantôt  si  dé- 
faillante :  «  La  vie  est  souvent  pour  nous 
«  un  ennui  et  la  mort  désirable;  quand 

<  ce  bon  Jésus,  ce  pieux  consolateur, 
t  vrai  Dieu  et  vrai  homme,  me  tend  la 
«  main,  je  suis  soulagé  dans  mon  afflic- 
«  tion  et  plein  de  joie  ;  mais  quand  il  me 
€  laisse  à  moi-même,  je  retombe  dans  le 
«  trouble,  je  meurs.  Cependant  je  revis 
i  en  lui  ,  lors  m^^me  que  les  forces 
I  m'abandonnent  entièrement.  Je  lui  dis 
I  souvent  en  gémissant  :  Si  \'Ous  Lrnj)osicz 
I  un  ici  fardeau  à  Moïse  ou  à  Pierre  ils 
c  en  seraient  accablés  ,  que  dois-je  donc 
(  être,  moi  qui  ne  suis  rien  comparé  à 
«  eux?  II  faut  que  lu  viennes  aider  ton 
i  Pierre  dans  le  pontificat  ou  que  lu  le 
«  voies  succomber >  Et  c'est  un  pareil 


homme  qu'on  a  traité  comme  un  ambi- 
tieux vulgaire,  qu'on  accuse  de  n'avoir 
agi  que  par  les  inspirations  d'une  politi- 
que tout  humaitïe! 

Saint  Bernard  fut  le  plus  mystique 
comme  le  plus  entraînant  des  docteurs. 
Dès  son  enfance  il  fut  saisi  d'une  lelle 
passion  pour  le  cloître  qu'elle  se  com- 
muniquait ,  ainsi  qu'une  sainte  conta- 
gion,  à  tous  ceux  qui  rapprochaient.  Il 
faut  que  ses  six  frères ,  son  oncle  ,  sa 
sœur  et  son  père  s'arrachent  au  monde, 
aux  richesses  et  s'enferment  dans  les  cou- 
vens.  Quand  il  alla  se  présenter  à  Citeaux, 
il  était  accompagné  d'une  petite  armée 
de  prosélytes  marchant  avec  lui  à  la  con- 
quête du  ciel.  Ses  prédications  étaient 
terribles;  les  mères  en  éloignaient  leurs 
fils  ,  les  femmes  leurs  maris  ;  ils  auraient 
tout  quitté  pour  le  suivre.  Saint  Bernard 
attachait  une  telle  impoitance  à  la  vie 
spirituelle  que,  vers  la  fin  de  ses  jours, 
après  tant  de  travaux  entrepris  pour  la 
gloire  de  Dieu  et  pour  le  salut  des  peu- 
ples, les  schismes  dissipés,  les  erreurs 
contre  la  foi  réduites  au  silence,  les  croi- 
sades prcchées  avec  un  succès  inoui  ,• 
après  tant  d'ouvrages  sublimes  compo- 
sés pour  l'édification  des  contemporains 
et  de  la  postérité,  après  un  demi-siècle 
passé  dans  les  mortifications,  dans  la 
prière  et  dans  des  courses  apostoliques, 
il  se  plaignait  sans  cesse  à  lui-môme  et  à 
ses  amis  de  la  dissipation  de  la  vie.  Il  re- 
gardait les  services  qu'il  retulait  au  ])u- 
blic  comme  des  prévarications  à  ses  de- 
voirs particuliers.  <  Je  ne  vis  plus  , 
»  disait-il ,  en  ecclésiastique  ni  en  l.iic  , 
<  car  il  y  a  long-!emps  que  je  ne  suis  plus 
i  la  vie  de  religieux  dont  je  porte  l'habit, 
c  Que  suis-je  donc?  Je  ne  suis  qtie  comme 
«  le  prodige  et  le  monstre  de  mon  siè- 
d  de.  »  Dans  un  philosophe  un  pareil 
langage  serait  le  dernier  raflinement  de 
l'orgueil:  dans  un  saint,  c'est  le  cri  de 
l'humilité  chrétimni*. 

Ecoutons  maintenant  M.  Du  Boys  ra- 
conter, dans  son  style  pur  et  fleuri,  l'é- 
vénement qui  lit  naître  ou  plutôt  qui  en- 
tretint dans  saint  Hugues  le  goût  de  la 
vie  spirituelle  : 

«  Or,  vers  ce  tenips-lh,  saint  Hugues  eut 
i  une  vision  singulière  ;  il  fut  transporté 
c  en  esprit ,  pendant  les  ténèbres  de  la 
i  nuit,  au  milieu  des  montagnes  de  la 


3<)4 


VIE  DK  SAIINÏ  IIUGUE8. 


Cliarlmise,  l.à,  dans  des  clairières  cii- 
tourt^tvs  de  soiul)res  forèls  et  sunnon- 
lées  de  rochers  mennijans.  au  sein  d'un 
désert  jonelii3  de  pieires  brisées  et  sil- 
lonné par  des  avalanciies  ,  il  lui  sembla 
que  le  ^>eif^neu^  se  construisait  un  leni- 
|)Ie  niai;nili(|ue  ,  crt-ation  vraiment  di- 
vine au  milieu  de  cellt;  espèce  de  chaos. 
En  même  temps ,  il  crut  voir  sept  étoi- 
les brillantes  s'arrêter  sur  le  faite  de 
cet  édilice  et  se  revêtir  d'une  pure  et 
mystérieuse  lumière.  —  Le  lendemain, 
IJruno  et  les  six  pèlerins  (jui  l'accom- 
pagnaient, vinrent  se  jeter  aux  pieds  de 
saint  Hugues  :  «  ^ous  avons  été  attirés 
vers  vous,  s'écrièrenl-iis  ,  par  la  re- 
nommée de  votre  sagesse  et  par  la 
bonne  odeur  de  vos  vertus.  JNous  ve- 
nons ,  à  l'exemple  des  Jiilarion,  des 
Antoine  et  des  anachorètes  des  pre- 
miers temps ,  chercher  un  désert  où 
nous  puissions  fuir  les  fausses  joies  du 
monde  et  les  orages  d'un  siècle  per- 
vers. —  Je  reconnais  en  vous  ,  ajoutait 
le  chanoine  de  lleims  ,  la  figure  d'un 
ange  qui  m'a  apparu  dans  le  cours  de 
mon  voyage,  et  à  qui  Dieu  m'a  ordonné 
de  confier  la  conduite  de  ma  vie  :  rece- 
vez-nous dans  vos  bras  ;  conduisez-nous 
à  la  retraite  que  nous  cherchons.  >  Hu- 
gues, ému  d'un  pareil  spectacle,  releva 
et  embrassa  ces  pieux  étrangers.  11  leur 
fit  une  réception  pleine  d'affection  et 
de  charité,  et  leurs  larmes  d'attendris- 
sement se  confondirent  avec  les  sien- 
nes. 11  comprit  alors  que  l'apparition 
des  sept  étoiles  était  le  présage  divin 
de  leur  arrivée  ,  et  qu'elle  indiquait  le 
lieu  où  ces  mages  chrétiens  devaient 
arrêter  leurs  pas.  Suivant  quelques  uns 
des  biographes  de  saint  IJruno,  Hugues 
reconnut  en  lui  un  des  maitrcs  d'élo- 
quence ou  de  théologie  dont  il  avait 
suivi  les  cours  pendant  les  voyages 
qu'il  avait  faits  dans  sa  première  jeu- 
nesse pour  perfectionner  son  éduca- 
tion. —  liruno  resta  cpieiques  jours  à 
Grenoble  avec  saint  lluguesj  il  coulera 
avec  lui  de  la  règle  qu'il  avait  projetée 
pour  la  fondation  de  son  ordre.  (^)u'ils 
durent  être  élevés  et  sublimes  les  en- 
tretiens de  ces  hommes  de  Dieu,  médi- 
tant ensemble  les  bases  de  l'ordre  des 
Chartreux  ,  (|ui  font  depuis  huit  siècles 
la  gloire  de  la  catholicité!  <.)uelle  pro- 


«  fondeur!  quelle  gravité  devaient  prési- 

<  der  aux  discussions  de  ces  saints  légis- 

<  lateurs!  Ils  surent  créer  une  société 
i  religieuse  dont  la  puissance  de  vitalité 
»  a  été  si  grande  que,  sans  avoir  besoin 
i  d'être  réformée  ni  renouvelée  ,  elle  est 

<  encore  debout  après  plus  de  sept  siè- 
i  clés  ,  après  avoii-  vu  naître  et  périr  an- 

<  tour  d'elle  une  foule  de  sociétés  poli- 
i  tiques   et   d'institutions   humaines!  — 

<  (^)uelque  temps  avant  la  fête  de  saint 

<  Jean-liaplislc  ,  Hugues  conduisit  Bruno 
«  et  ses  compagnons  dans  le  lieu  qui  lui 
i  avait  été  désigné  par  l'apparition  mys- 
i  térieuse  des  sept  étoiles.  Us  traversè- 
I  rent  ensemble  les  portes  naturelles  du 

<  désert  de  Chartreuse ,  formées  par  des 
I  rochers  inaccessibles  qui  se  perdent 
«  dans  les  nues.  Us  cheminèrent  à  tra- 
«  vers  les  Ibrêts ,  les  rochers  et  les  pré- 
«  cipices  jusqu'aux  lieux  où  est  maintc- 
^  nant  la  chapelle  de  saint  Hruno.  ISi 
i  l'horreur  de  ces  aspects  sauvages  ,  ni 
i  le  silence  affreux  du  désert ,  ni  la 
i  crainte  des  frimas  d'un  long  hiver  n'é- 
«  branlèrent   le   courage   de  ces   pieux 

<  anachorètes.  Us  acceptèrent  ce  séjour 
4  avec  ses  ûprelés  et  ses  rigueurs,  comme 
«  le  digne  théAtrc  de  la  fervente  péni- 
d  tcnce  à  laquelle  ils  allaient  consacrer 
c  leur  vie.  » 

^  oilà  certes  un  tableau  digne  des  pre- 
miers temps  de  l'Église!  C'est,  en  effet, 
un  beau  spectacle  que  saint  Bruno  et 
saint  Hugues,  cet  autre  JMoise  et  cet  au- 
tre Josué,  traversant  le  désert  pour  in- 
troduire dans  la  terre  promise  les  élus 
du  Seigneur.  Lorsqu'entourés  de  leurs 
compagnons,  ils  gravissent  de  rocher  en 
rocher,  de  mont  en  mont  les  bauteurs 
de  la  Grande  Chartreuse,  dont  le  sommet 
parait  plus  rapproché  du  ciel  que  de  la 
terre,  on  croirait  voir  deux  pures  intel- 
ligences s'élever  ensemble ,  au  milieu 
d'un  groupe  d'anges,  vers  les  montagnes 
éternelles.  Si  saint  Hugues  n'eût  été  rap- 
pelé en  bas  par  le  peuple  confié  h  ses 
soins,  il  ne  fût  jamais  descendu  du  nou- 
veau Sinai;  mais  s'il  n(î  peut  rester  avec 
ses  hôtes,  il  enferme  du  moins  son  Ame 
avec  eux  dans  la  solitude,  et  de  loin  il 
veillera  comme  un  second  père  sur  cette 
colonie  naissante,  (jui  promet  à  l'Église 
une  si  riche  moisson  de  vertus:  qui, 
>ouéc  à  la  garde  et  à  la  reproduction  du 


trésor  de  la  science,  doit  sauver  le  germe 
de  la  civilisation  moderne,  et  transmet- 
tre jusqu'à  nos  jours  l'irrécusable  témoi- 
gnage du  génie  de  son  pieux  fondateur. 
Aussi  comme  Hugues  la  protège,  comme 
il  la  couve  de  son  aile  pastorale!  Il  lui 
assure  la  propriété  des  lieux  qu'elle  a 
choisis  pour  son  nid  ;  il  veut  qu'ils  soient 
environnés  de  pureté,  de  silence  et  de 
paix  3  il  défend  aux  femmes  et  aux  chas- 
seurs d'en  approcher,  aux  pêcheurs  d'y 
jeter  leurs  filets ,  aux  bergers  d'y  con- 
duire leurs  troupeaux.  C'est  là  qu'il  vien- 
dra souvent  rafraîchir  son  âme  fatiguée 
par  les  agitations  de  la  terre  et  par  les 
sollicitudes  du  sacerdoce  ;  c'est  là  qu'il  se 
laissera  tellement  absorber  par  la  médi- 
tation et  par  la  prière  ,  que  Bruno  se 
croira  obligé  plus  d'une  fois  de  l'engager 
à  abréger  des  retraites  au  désert  trop 
prolongées  pour   un  ponlife  chargé  du 
soin  d'un  nombreux  troupeau,  et  à  quit- 
ter sa  modeste  cellule  pour  son  manoir 
épiscopaî.  Bientôt  saint  Bruno,  appelé  à 
Kome  par  Urbain  II,  lui  laissera  la  di- 
rection du  monastère  ,  et  alors  il  faudra 
toute  l'autorité  du  pape  pour  l'empêcher 
de  s'y  ensevelir  tout  entier.  Cependant, 
malgré  cette  passion  pour  la  retraite,  et 
peut-être  à  cause  de  cette  passion  même, 
malgré   de   fréquentes   excursions  à   la 
Grande-Chartreuse,  Hugues  put  se  ren- 
dre en  mourant  le  témoignage  d'avoir 
rempli  tous  les  devoirs  d'un  prince  et 

d'un  évêque «  Il  avait  trouvé  son  dio- 

«  cèse  dans  le  désordre  et  l'anarchie,  dit 
«  son  biographe  en  terminant;  les  biens 
f  de  l'Église  livrés  au  pillage  des  grands, 
«  les  membres  du  clergé  donnant  eux- 
«  mêmes  l'exemple  du  sacrilège  et  du 
«  scandale.  H  rétablit  partout  l'ordre  et 
a  la  paix ,  obtint  d'étonnantes  et  de  nom- 
«  breuses  restitutions  de  la  part  des  sei- 
gneurs, et  fit  disparaître  les  abus  qui 
déshonoraient  le  sanctuaire.  Il  accom- 
plit pendant  un  demi-siècle  la  mission 
(le  pacification  et  de  réforme  que  lui 
avait  donnée  le  grand  pontife  qui  l'a- 
vait consacré,  (irégoire  \  11.  Des  rcve- 


«  nus  abondans  et  d'une  perception  fa- 
<  cile  ,  une  puissance  temporelle  bien 
«  réglée  ,  un  sacerdoce  de  mœurs  épu- 
«  récs  et  sévères,  un  peuple  chez  qui  sa 
i  sagesse  et  sa  vertu  avaient  fait  grandir 
I  la  puissance  morale  de  l'épiscopat  ,  des 


VIE  DE  SAINT  HUGUES.  305 

«  seigneurs  devenus  les  soutiens  de  l'É- 
€  glise  et  les  bienfaiteurs  des  monastères  : 
€  voilà  les  élémens  que  saint  Hugues  en 
I  mourant  laisse  à  son  successeur  Hu- 
î  gués  II,  pour  faire  le  bien  dans  son  dio- 
î  cèse.  > 

M.  Du  Boys,  pour  faire  de  son  ouvrage 
comme  une  sorte  de  sainte  trilogie ,  a 
placé  à  la  suite  de  la  vie  de  saint  Hugues 
une  courte  biographie  de  Hugues  II,  et 
d'un  autre  saint  Hugues ,  abbé  de  Léon- 
cel.  Il  y  a  joint  aussi  des  notices  instruc- 
tives sur  les  principaux  évêques  de  Gre- 
noble ,  et  un  recueil  des  chartes  qui  se 
rattachent  à  son  sujet.  Sachons-lui  gré 
de  ces  recherchesd'éruditet  d'antiquaire. 
Les  biographies  sont  le  complément,  ou, 
pour  mieux  dire  ,  le  supplément  de  l'his- 
toire. Publier  celles  des  personnages  qui 
ont  illustré  le  Christianisme  par  leurs 
vertus  et   par   leurs   talens,  c'est  plus 
qu'une  œuvre  utile,  c'est  un  acte  de  foi 
et  de  dévouement  filial.  Si  notre  siècle 
paraît  destiné  à  exhumer  de  la  poussière 
et  de  l'obscurité  qui  les  couvrent  les  ti- 
tres ,  les  documens  ,  les  faits  jusqu'alors 
ignorés  ou  dédaignés  ,  il  faut  que  l'écri- 
vain catholique  prenne  part,  dans  l'inté- 
rêt de  ses  croyances,  à  ce  travail  de  révi- 
sion   universelle  ,   et   qu'il   apporte   au 
moins  son  épi  au  glanage  de  la  science 
dans  les  vastes  champs  du  passé;  il  faut 
qu'il  remette  en  lumière  et  en  honneur, 
en  les  soumettant  toutefois  à  une  criti- 
que éclairée,  ces  vieilles  légendes,  archi- 
ves domestiques  de  la  religion  ,  qu'il  en 
fasse  ressortir  de  curieux  enseignemens 
sur  les  mœurs  des  peuples,  et  particuliè- 
rement sur  les  merveilleux  développe- 
mens  de   l'Église   et    de   la   civilisation 
chrétienne;   qu'il  accommode  enfin  au 
goût  plus  délicat  de  nos  jours  cet  aliment 
exquis  des  Ames  pieuses,  et  ce  parfum  de 
poésie  naïve  qui  faisait  les  délices  de  nos 
pères.  jNl.  de  IMonlaleuibert  a  ouvert  ma- 
gnifiquement la  carrière  par  sa  Fie  de 
sainte  Elisabeth.  Qui  craindrait  de  s'en- 
gager dans  la  même  voie  à  la  suite  d'un  pa- 
reil maîtreïNousnelui  adresserons  (iifun 
vœu  avet  tous  ceux  qui  ont  gardé  dans 
leur  cœur  l'image  de  sa  chcre  sainte  : 
c'est  qu'il  nous  donne  bientôt ,  selon  sa 
promesse,   la  I  ie  de  saint  Bernard,  si 
vivement  attendue.  Saint  Bernard  et  Gré- 
goire Ml,  nous  en  avons  fait  la  preuve 


306  LA  TIIEHAIDU:  DES  GREVES. 

en  ooiiiposanl  cd  niiiclo,  sont  les  deux 
j;raiuls    llainlxMnv    du    iiiojon    Aj^e  ;    ils 


cclairtMil  tout  ce  (jui  les  eiiviiunne;  rien 
ne  se  touipiciul  el  ne  s'expli(|ue  i[uc.  par 
eux  :  sous  le  rapporl  de  l'art,  leur  his- 
toire loiiiiiit  à  la  pensée  les  plus  hautes 
eonsidcralioiis  .  ù  rinia^inalion  les  plus 
riehes  développeiuens. Saiul  iJcrnaid  sur- 
tout, par  la  variélC  de  son  ^énie,  par  son 
infali^'able  activité,  prii-  la  fougue  en- 
traînante de  son  caractère  et  par  je  ne 
sais  quelle  couleur  poétiipie  répandue 


sur  toute  son  existence  et  sur  les  événc- 
niens  auxquels  son  nom  est  attaché,  sera 
pour  nu  peintre  tel  que,  M.  de  Monta- 
JeuiberL  le  sujet  du  tableau  le  plus  sai- 
sissant et  le  plus  dramatique.  Mainte 
Elisabeth,  c'est  la  fleur  du  catholicisme; 
saint  lîernard  ,  c'est  cet  arbre  immense 
sur  lequel  viennent  se  reposer  les  oi- 
seaux du  ciel  et  qui  protège  en  même 
temps  de  son  ombre  les  moissons  d'alen- 
tour. 

Jadovic  Glyot. 


i.A  Tni:BAll)E  DES  GUÈVES. 


REFLETS  DE  BRETAGNE,  PAR  IL  MORVONNAIS  (1). 


Souvent,  en  causant  avec  nos  jeunes 
poètes,  nous  avons  remarqué  leur  éton- 
nement  de  ce  qu'il  ne  se  faisait  pas  plus 
de  bruit  autour  tle  leur  œuvre.  Ils  redi- 
saient leurs  vers  haimonieux  et  d'une 
facture  savante,  les  comparaient  à  ceux 
des  maîtres  célèbres,  et  se  désolaient  de 
tant  de  gloire  d'un  côté  et  de  tant  d'aban- 
don de  l'autre.  Cette  injustice  est  un  peu 
problémati(iue.  Les  noms  qui  restent 
dans  l'histoire  de  la  poésie  doivent  néces- 
sairement être  rar«^s,  et  les  nations  ne 
peuvent  adopter  que  les  véritables  nova- 
leurs,  (jue  les  écrivains  qui  font  marcher 
la  poésie,  soit  parce  qu'ils  expriment  des 
passions  nouvelles,  soit  parc<3  qu'ils 
créent  une  expression  plus  pittoresque, 
plus  belle  sous  quelqjies  rapports.  Les 
autres,  quelle  que  soit  la  perfection  de 
leurs  vers,  ne  i:Out  que  les  échos  des 
maîtres  ;  ils  n'existent  réellement  pas 
comme  poêles,  car  poésie  veut  dire 
création,  et  l'indifférence  leur  arrivera 
cei  taiuemeni ,  lors  même  (|ue  pai-  une 
cause  ou  une  autre  ils  seraient  parvenus 
à  lix<'r  momentanément  l'attention  sur 
leurs  livres. 

^ous  ne  comprenons  pas  le  poète  qui 
n'est  fjuc  1»-  rclli^t  des  livres  ;  il  faut  qu'il 
soit  le  rellil  de  son  propre  cœur,  de  la 
nature  et  des  hommes  qui  l'entourent;  il 
faut  qu'il  soit  Iul-iiu-dic  pour  avoir  le 


droit  de  compter  parmi  lesliommcs  dont 
la  France  garde  le  souvenir. 

Nous  avons  été  amenés  à  rappeler  ces 
idées  par  la  lecture  du  poème  que  nous 
annonçons.  Quoique  la  trace  des  célébri- 
tés contemporaines,  et  particulièrement 
celle  de  i\L\  iclor  Hugo,  soit  visible  dans 
la  forme  de  cette  poésie ,  il  est  impossible 
d'y  méconnaîtie  une  profonde  origina- 
lité, le  signe  de  l'inspiration  intime,  im- 
possible de  ne  pas  sentir  que  la  poésie 
est  sortie  de  la  bouche  de  l'auteur  comme 
nn  sanglot  et  comme  une  espérance  cé- 
leste. JNon  certes,  celui-là  n'a  pas  écrit 
pour  être  un  poète  d'académie, pour  faire 
dire  de  lui  qu'il  est  de  telle  ou  telle  école; 
il  a  écrit  parce  qu'il  souffrait  et  qu'il  lui 
fallait  un  langage  qui  débarrassât  son 
cœur  de  celte  souffrance. 

La  vie  du  poète  de  la  Thébaïde  des 
Grèves  s'écoule  dans  une  solitude  de 
Rretagne  en  face  de  la  nature  que  Dieu 
a  faite  si  grande  et  si  belle  autour  de  lui, 
au  milieu  de  la  jouissance  de  la  vie  de 
famille,  et  des  doux  entretiens  de  l'ami- 
tié, et  des  mélodic'.ises  illusions  de  la 
poésie,  qui  semble  être  le  fond  de  son 
existence.  Tout-à-coup  ce  bonheur  est 
brisé  par  la  mort  d'une  femme  bien-ai- 
mée  qui  partageait  les  joies  et  les  dou- 
leurs du  poète. 

Celle   séparation   cruelle  donne  tout 


(1)  G.  RooSi  rac  des  Bcaux-Arls ,  2;  in-32;  2fr.  î>0. 


LA  THÉBAIDE  DES  GRÈVES. 


307 


une  autre  teinte  au  poème;  le  chant,  qui 
était  d'abord  sur  un  mode  plein  de  dou- 
ceur mélancolique,  devient  sombre  et 
douloureux  jusqu'à  ce  qu'il  arrive  à  la 
consolation  céleste  qui  répand  sur  lui  ses 
clartés  sereines  et  vivifiantes.  La  religion 
occupe  une  grande  place  dans  ce  vo- 
lume: elle  est  dans  chaque  pensée,  dans 
chaque  senlimeut,  non  cette  religiosité 
vague  que  quelquesjeunes  écrivains  vou- 
draient substituera  la  foi  catholique,  qui 
seule  peut  préserver  les  peuples  de  tous 
les  malheurs  qui  les  menacent,  mais  la  vive 
pratique  du  Christianisme ,  s'associant 
à  chaque  acte  de  la  vie  et  donnant  plus 
de  grandeur  au  petit  pâtre  égaré  sur  une 
falaise  déserte  qu'à  l'orgueilleux  rhéteur 
dont  les  phrases  brillantes  excitent  les 
applaudissemens  de  la  foule.  Un  soirque 
le  poète  errait  clans  les  landes  solitaires 
de  sa  Bretagne,  il  rencontra  un  pauvre 
enfant  qui  gardait  ses  brebis.  Le  cœur  du 
poète  était  broyé  par  les  chagrins  et  son 
esprit  était  plein  de  murmure  et  de  ré- 
volte : 


Que  penser  du  Dieu  bon,   si,  quand  Pàmc  est 

croyante, 
A  chaque  heure  du  jour  il  la  fait  larmoyante  ; 
On  ne  peut  pas  souffrir  autant  sans  murmurer  ; 
Et  puis,  comme  uu  enfant ,  je  me  mis  à  pleurer. 

Oh!  nul  n'est  plus  que  moi  malheureux  sur  la  terre, 
Et  je  suivais  toujours  le  sentier  solitaire. 
Et  je  Tis  un  patour  qui  paissait  des  brebis  , 
Enfant  tout  délicat  qui  n'avait  pas  d'habits  ; 
Il  Iremblotlail  de  froid  et  chaulait  un  cantique 
Aux  crevasses  d'un  roc.  Moi ,  de  l'enfant  rustique  , 
Je  m'approche  et  lui  dis  :  Eufaut ,  que  iais-lu  là  :' 

—  Je  garde,  me  dit-il,  mon  troupeau  que  voilà. 

—  Mon  bon  petit  patour,  où  demeure  la  mère  ? 
La  va(*uc  le  couvrit  de  son  écume  amère  , 

El  l'enfant  ircmblollait  pins  fort;  et  je  posai 

Un  coin  de  mon  manl»  au  sur  son  corps  tout  glacé. 

—  Mon  bon  petit  patour,  où  donc  est  la  chaumière? 

—  En  entrant  au  hameau  ,  Monsieur,  c'est  la  pre- 

miùru 
Au  hameau  que  voilà  grimpe  sur  ccg  rochers , 
Et  dont  l'œil,  tout  autour,  peut  voir  trente  clochers. 

—  Tu  souffres  bien  du  froid,  bel  enfant  do  lîrolagne? 

—  Que  voulez-Tous  ,  Monsieur,  c'est  mon  pain  que 

je  gagne. 

—  Ces  moutons  sont  à  toi?  —  Mon  sort  n'est  pas  si 

beau. 
Pour  le  compte  d'aulrui  je  garde  ce  troupeau. 

—  Enfant,  que  fait  ta  mer«?  —  Elle  est  toujours 

lualade. 

—  Et  (OD  pcro  ?  —  11  est  mort)  tombé  de  U  cascade 


—  Qui  prend  soin  d'elle  ,  enfant  ?  —  Monsieur,  c'est 

le  bon  Dieu 
D'abord ,  et  puis  encor  les  braves  gens  du  lieu. 

—  Sont-ils  riches ,  ces  gens  ?  —  Ce  sont  lenans  de 

ferme , 
Pauvres, mais,  grâce  à  Dieu,  d'une  santé  pins  ferme. 

—  Tu  n'es  pas  seul  enfant.  Or,  combien  êtes-vous  ? 

—  Monsieur,  nous  sommes  six,  et  nous  nous  ai- 

mons tous. 

—  Qui  vous  nourrit?  —  Mes  sœurs  pèchent  des  co- 

quillages , 
Et  d'ailleurs  nous  allons  quêtant  par  les  villages. 

—  Et  votre  mère,  enfant,  souffrc-t-elle  avecCel? 

—  C'est  un  péché.  Monsieur,  l'en  préserve  le  ciel! 

—  Mais  lorsque  le  sommeil  ne  clôt  point  «es  pau- 

pières , 
Que  fait-elle  la  nuit  ?  —  Elle  dit  ses  prières. 
Je  quittai  cet  enfant  tout  effrayé  de  moi  ; 
Oh  !  que  j'étais  petit  devant  sa  grande  foi  ! 
Cet  enfant  en  sait  plus  que  moi  sur  rexislence. 
Savoir  vivre  est  savoir  souffrir  avec  constance. 
Où  prit-il  sa  science?  il  la  reçut  de  Dieu 
Par  sa  mère ,  au  grabat ,  ange  dans  ce  bas  lieu  ? 
Un  coup  de  vent  plus  fort  chassa  rècurae  amère. 
En  marchant  je  songeais  à  celte  forte  mère; 
Je  disais  :  la  science  est  toujours  sous  nos  yenx , 
Baissons-les,  comprenons  ,  et  nous  serons  pieux. 
Et  dans  le  creux  du  roc,  sa  niche  granitique. 
J'entendais  le  patour  poursuivre  son  canti(jue. 
Le  dimanche  arriva,  jour  précieux  et  doux  ; 
Dès  l'aurore,  il  était  dans  l'église  à  genoux. 

Quand  vous  murmurerez,  pris  d'ennuis  téméraires, 
Prenez  ces  simples  vcws,  et  méditez  ,  mes  frères. 

Un  des  morceaux  les  plus  remarqua- 
bles, sous  ce  rapport,  est  un  hymne  inti- 
tulé la  Voix  du  vcnt,(\ue.  l'auteur  a  libre- 
ment imité  d'une  femme  de  génie,  dont 
le  nom  est  encore  h  peine  connu  de  la 
France,  de  Mistress  Ilemaus.  ^  oici  (juel- 
ques  strophes: 

Poète  des  nuits  solitaires, 
O  vent  di'S  Ilots  et  des  désorts, 
De  mélancoliques  mystères 
Parlent  au  fond  do  les  concerts; 
Tu  parcourus  maintes  contrées  ; 
Tu  vis  maintes  villes  livrées 
A  des  tumultes  foudroyans; 
Tu  rasas  mainto?  soliiudes 
Où  de  pieusi  à  bubitudos 
Occupent  les  jours  des  croyans. 

Tu  nous  .ipportos  quelque  rhoso 
Des  bruits  qui  se  firent  sous  loi  ;  . 
Ta  portes  dos  parfums  de  rose 
Au  lo^is  du  p^Ure  et  du  roi; 
J'entends  dans  les  >astes  murmures 
Les  plaintes  que  font  les  ramures 
Dans  les  profondeurs  dos  forets; 
J'cnicuùs  lc^  soupirs  dos  biios  d'herbes  , 


308 


LA  THÉUAIDE  DES  GRÈVES. 


Lei  éclats  des  rt^res  superbes, 
Les  larmes  du  jonc  des  marais. 

Tu  vis  sur  les  Yagues  désertes 
Le  pauvre  esquif  Itailu  des  (lois; 
Tu  nous  dis  les  peines  souflcrlcs 
Par  les  afnigé»  malelols. 
Plus  loin,  les  lames  apaisées 
Brisaient  s^oui  des  eûtes  boisées. 
Au  pied  des  caneliers  en  (leuré  ; 
Plus  loin  ,  sur  un  affreux  rivage. 
Les  naufr.icés  ,  au  venl  sauvage. 
Jetaient  le  cri  de  leurs  douleurs. 

Tu  vis  la  maison  solitaire 
Abandonnée  au  bord  des  eaux , 
Où  tant  d'aimés  sont  dans  la  terre  , 
Couchés  auprès  de  leurs  berceaux  ; 
Ta  voix  pleura  sous  les  toitures  ; 
Et  sur  les  pieuses  peintures 
Tu  passas  l'aile  en  [gémissant; 
Du  foyer  tu  touchas  la  pierre  , 
Balayant  la  froide  poussière 
Avec  un  lamentable  accent. 

O  Yenl  des  caps  et  des  vallées , 

Vent  des  marécages  déserts, 

O  vent  des  dunes  isolées 

Dans  les  solitudes  des  mers  ; 

Sois  moins  triste  dans  ton  cantique , 

Épargne  i'àme  poétique 

Qui  prête  l'oreille  à  ta  voix  ; 

Tu  fais  répandre  trop  de  larmes  , 

Toi  qui  nous  contes  les  alarmes 

Du  pèlerin  parmi  les  bois. 

Retentis  donc  sous  ma  toiture, 
O  parole  des  temps  enfuis, 
Vaste  sanglot  que  la  nature 
Nous  jette  dans  la  paix  des  nuits; 
O  venl  des  forêts  et  des  fleuves  , 
Toi  qui  vis  tant  de  cités  veuves 
Sur  la  terre  où  coule  le  Nil  ; 
A  tes  tristesses  inHnies 
Je  mêlerai  les  harmonies 
Des  cantiques  de  mon  exil. 

One  si  nous  recherchons  en  quoi  l'au- 
teur de  la  ThébatJe  a  fait  marcher  la 
poésie,  c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  en  lui 
que  nous  ne  retrouvions  pas  dans  les 
poètes  contemporains,  nous  remarque- 
rons plusieurs  choses  :  d'abord  un  sen- 
timent plus  exquis  et  plus  dt'veloppé  du 
bonheur  de  la  famille  ;  les  habitudes  du 
foyer  sont  poétisées  par  lui  avec  amour 
et  religion  :  il  semble  que  le  poète  ait  le 
cœur  froissf''  par  ce  siècle  si  emporté  et 
si  cupide,  par  cet  abandon  des  saintes 
jouissances  d'une  intimité  obscure.  H  se 
cramponne  à  celle  vie  de  famille  qui 
croule  avec  tant  d'autres  ruines,  et  il  la 


chante  avec  frémissement ,  comme  on 
rej:jarde  uti  malade  bien  nimé  que  l'on 
sont  mourir.  Nous  recommatidons  spé- 
cialement ce  livre  aux  cœurs  non  encore 
éteints  par  le  galvani-îme  de  la  société 
actuelle;  ils  y  trouveront  un  doux  repos 
au  milieu  des  cris  frénétiques  de  notre 
littérature  échevelée. 

La  seconde  c|ualilé  distinctive  de  l'au- 
teur de  la  Thébaïde  des  (irèves,  c'est  son 
sentiment  profond  des  beautés  de  la  na- 
ture :  il  rend  toutes  ses  nuances,  tous 
ses  bruits;  son  vers  les  reflète  et  les  re- 
pi  oduit  avec  un  charme  étrange.  On  sent 
partout  l'expression  naïve  et  forte  de  la 
vérité.  Rien  n'est  factice  comme  dans  ces 
poésies  qui  imitent  un  poète.  Ici,  c'est 
la  nature  elle-même.  Ces  lignes  sont  tra- 
cées en  face  de  l'Océan,  sur  les  côtes 
désertes  de  la  liretagne;  les  harmonies 
du  paysage  vibrent  dans  l'âme  de  l'écri- 
vain. Ce  n'est  pas  là  un  livre  fait  avec 
des  livres  ,  mais  bien  avec  le  cœur,  avec 
les  larmes  et  le  sang  du  poète  ,  un  livre 
de  bonne  foi ,  comme  dit  Montaigne. 
Dieu  lui  donne  des  critiques  et  un  public 
de  bonne  foi  ! 

^'ous  remarquerons  encore  dans  l'au- 
teur de  la  Thébaïde  une  manière  tout  à 
lui  de  peindre  l'amitié.  L'amitié  est  dans 
ce  poème  quelque  chose  de  sacré  et  de 
solennel,  qui  a  un  accent  plus  fort  en- 
core que  dans  le  livre  des  Consolations, 
si  beau  cependant  sous  ce  rapport  !  La 
Thébaïde  des  Grèves  est  un  poème  de 
haute  moralisation  ;  l'idée  religieuse  le 
vivifie  :  il  est  assez  élevé  pour  plaire  aux 
penseurs  les  plus  sévères,  assez  tendre 
pour  être  aimé  des  plus  tendres  femmes; 
il  attire  vers  les  devoirs  de  la  vie  privée 
dont  il  fait  un  bonheur.  L'unité  du  poème 
est  visible  au  milieu  de  ses  mille  détails; 
sa  puissance  mélancolique  croît  à  chaque 
page  par  une  progression  qui  a  l'air  sa- 
vant ,  et  qui  n'est  peut-être  que  le  pro- 
duit de  l'émotion  du  poète. 

Entraîné  par  le  charme  de  ce  poème, 
nous  nous  apercevons  que  nous  n'avons 
encore  rien  blAmé  en  lui.  Il  y  a  bien  ce- 
pendant <;à  et  là  des  défauts  que  l'au- 
teur fera  disparaître  facilement  ;  quel- 
(jues  mots  d'une  bonhomie  qui  n'est  pas 
le  langage  de  la  poésie  ,  et  quelques  in- 
versions forcées  que  la  nouvelle  école 
aime  encore  trop,  quoiqu'elle  s'en  cor- 


SAINT  AIGNAN,  ÉYÊQUE  D'ORLÉANS. 


309 


ri^fi  tous  les  jours.  Il  faut  bien  \e  recon- 
naître :  après  les  brillans  mais  infruc- 
tueux essais  qui  ont  eu  lieu  dernièrement, 
la  véritable  harmonie  du  vers  français 
est  celle  des  grands  génies  du  siècle  de 
Louis  XIV.  Le  vers,  mesuré  autrement, 
est,  selon  nous,  fort  inférieur  à  la  prose. 
André  Chénier  est  un  modèle  admirable 


du  langage  qui  convient  à  celle  époque. 
Nous  devons  dire  que  l'auteur  de  la  Thc- 
baïcie  est  rarement  tombé  dans  ces  er- 
reurs j  mais  nous  espérons  qu'il  effacera 
ces  taches  qui  nuisent  encore  au  bel  en- 
semble de  son  œuvre. 

Amédée  Duquesnel. 


SAINT  AIGNAN,  ÉVÊQUE  D'ORLÉANS  EN  391. 


Il  est  deux  noms  qu'on  ne  saurait  pro- 
noncer devant  un  Orléanais  sans  éveiller 
dans  son  âme  un  sentiment  mêlé  d'or- 
gueil et  de  reconnaissance;  de  ces  deux 
noms ,  l'un  a  passé  dans  toutes  les  bou- 
ches; il  a  éveillé  toutes  les  sympathies, 
non  seulement  en  France ,  mais  dans 
l'Europe  entière,  et  nul  être  capable  de 
s'enflammer  d'amour  pour  son  pays , 
d'admirer  ce  qui  est  beau,  ce  qui  est 
grand,  ce  qui  est  sublime,  ne  prononce 
sans  respect  le  nom  de  ia  jeune  lille  qui 
sauva  un  royaume,  et  qui,  pour  prix  des 
plus  merveilleux  exploits,  périt  à  dix- 
huit  ans  du  plus  horrible  supplice  :  de 
Jeanne  d'Arc ,  enfin  ,  dont  le  front  virgi- 
nal resplendit  des  rayons  de  deux  gloires 
également  belles  ;  de  cette  Jeanne,  qui 
fut  guerrière  sans  peur  et  femme  sans 
reproche. 

L'autre  nom,  quoique  moins  connu, 
mérite  néanmoins  de  l'être,  car  il  s'offre 
aux  regards  de  l'histoire  sous  la  sauve- 
garde des  vertus  chrétiennes.  Ses  droits 
à  la  vénération  des  hommes  sont  incon- 
testables; car  h  (|ui  déccM-neront-ils  les 
palmes  de  l'immortalité,  si  ce  n'est  h 
ceux  dont  le  génie  ne  se  signale  (pu)  par 
dès  bienfaits! 

i'iCrire  la  vie  de  saint  Aignan  ,  c'est  tout 
ensemble  réparer  une  injustice  du  sort 
et  combler  une  lacune  dans  nos  annales 
historicpies  ;  mais  remuer  la  poudre  iui- 
pal()al)le  d'un  passé  accompli  depuis 
quatorze  siècles  pour  reconstruire  avec 
ses  parcelles  éparses  un  corps  saisissa- 
ble  ,  vivant,  coloré,  v\.  accepter  celle 
tftche  au  dix-uewvièuie  siècle  ,  c'esl  s'en- 
gager h  faire  tout  A  la  fois  du  drame  et 
de  rhisloire  ;  car  aujourd'hui  ])lus  cpic 
'aomu  vin.  ~  N"  ic».  iic.i». 


jamais,  pour  mériter  d'être  lu,  il  faut 
savoir  intéresser  :  je  vais  essayer  d'y 
réussir. 

L'invasion  de  l'Europe  presque  en- 
tière par  Attila  fut,  comme  toutes  les 
crises  nationales  qui  torturent  des  géné- 
rations entières,  l'occasion  d'un  déploie- 
ment de  forces  surhumaines,  d'où  na- 
quirent selon  l'occurrence  de  grands 
crimes  ou  de  grandes  vertus. 

Parmi  les  célébrités  qui  surgirent  du 
sein  de  l'Église  h  cette  époque  mémora- 
ble, saint  Aignan  se  présente  un  des  pre- 
miers à  côté  de  sainte  Oeneviève  de  Pa- 
ris, de  saint  Sévère  de  Trêves,  de  saint 
Cicrmain  d'Auxerre  et  de  saint  Loup  de 
Troyes. 

Une  P^ie  de  saint  Aignan,  écrite  qua- 
tre-vingt-six ans  après  sa  mort,  au  temps 
de  Grégoire  de  Tours,  s'est  perdue  peut- 
être  lors  de  l'invasion  des  Normands  ;  il 
en  reste  trois  autres  manuscrites  ;  la 
plus  ancienne  remonte  au  neuviènu"  siè- 
cle environ.  Plusieurs  historiens  latins 
ont  aussi  parlé  de  saint  Aignan  ,  tels  que 
Sidonius  Apollinaris,  etc. ,  et  après  eux  , 
llelgauit,  (le  La  Saussaye,  lîoucjtet,  !)u- 
chesne  ,  Hubert,  etc.;  mais  la  réunion 
de  tous  les  documens  où  l'on  peut  re- 
courir ne  présente  pas  un  eusrmble  com- 
plet :  il  nous  faut  donc  recomposer  l'u- 
nité ?i  l'aide  de  débris  ;  nous  travaille- 
rons à  cette  (l'uvre  d.ius  celle  \\\c  tou- 
jours attrayante,  celle  de  rendre  hom- 
mage ù  la  vertu  et  à  la  vérité. 

Saint  Aignan  ouAgnan  naquit  ùVieinie, 
dans  le  DniphiiK',  en  378.  Les  ciironr- 
ques  sont  muet  1rs  sur  les  prrmièrivs  an- 
nées (le  son  existence  ,  et  nous  ne  ressai- 
sissons ses  traces  qu'au  nionuMil  où,  par- 

•.!0 


:^io 


SAÎNT  AÎGNAN, 


vrnii  h  1.1  joiinrsse,  elles  no)is  le  roprr- 
senlriil  ïlom^  dos  avantages  les  plus  llal- 
teiirs  ,  s'arrachaiil  aux  séductions  du 
monde  pour  se  livrer  i*!  une  seule  passion, 
celle  (le  la  vie  contemplative  .  et  se  reti- 
rant dans  un  cliAleau  solitaire  situé  près 
d'Orléans,  sur  les  bords  agrestes  de  la 
Loire. 

Les  motifs  qui  déterminèrent  le  jeune 
Aignan  à  préférer  l'isolcuient  au  contact 
de  ses  semblables,  dans  un  A^e  où  Ton 
vit  ordinairement  plus  en  autrui  qu'en 
soi-même,  sont  du  nombre  de  ceux 
qu'on  peut  pressentir  plus  qu'assigner; 
car.  dans  riiistoire  du  c(rur  bumain ,  la 
pudeur  ou  l'intérC-t  décbirent  bien  des 
pages,  mais  la  curiosité  se  plaît  à  re- 
cueillir leurs  fragmens.  Certes,  nous 
sommes  loin  des  temps  où  la  passion 
s'augmentait  par  le  sacrifice;  mais  n'ou- 
blions pas  que  nous  sommes  au  qua- 
Iricuie  siècle  ;  que  ce  sentiment  avait 
alors  sa  religion,  sa  ferveur,  son  fana- 
tisme môme,  et  cela  devait  être  ainsi. 
L'enfance  des  peuples  ressemble  à  l'en- 
fance des  bommes  ;  cbez  les  uns  comme 
cbez  les  autres.  l'exagération  est  un  prin- 
cipe vital;  le  bien  et  le  mal  sont  sans 
cesse  en  présence  et  se  livrent  bataille 
visière  baute  :  point  de  transitions,  point 
de  demi-teintes,  mais  seulement  des  om- 
J)res  vigoureuses  et  de  vives  lumières.  Le 
moyen  Age  est  une  ébaucbe  de  civilisa- 
tion dont  l'originalité  frappe  et  captive  : 
ne  pourrait-il  pas  être  comparé  à  une 
esquisse  dans  laquelle  un  grand  peintre 
verse  avec  négligence  et  profusion  la 
somme  entière  de  ses  idées ,  le  superflu 
de  sa  paltUle,  dépassant  ainsi  les  limites 
du  bien  .  mais  imprimant  à  son  œuvre  le 
mouvement  et  la  vie?  Revenons  à  saint 
Aignan. 

^>i  la  solitude  conduit  presque  toujours 
h  l'égoïsme.  elle  nourrit  aussi  les  gran- 
rfes  pensées  ;  l't^sprit  s'étend  cpu;lqtiefois 
en  raison  du  raccourcissement  des  rayons 
du  cœur;  on  sent  moins ,  mais  on  pense 
plus. 

Iii(  11  fju'à  celle  époque  les  réclusions 
volontaires  ne  fussent  pas  rares,  elles 
excitaient  cependant  toujours  l'intérêt 
lorsqu'à  la  singularité  du  fait  venaient  se 
joindre  des  ]>articularités  altacbantes. 
comme  la  jeunrsse.  la  beaut(''.  le  mystère; 
al(  is  la  curiosité  n'avait  pas  de  bornes, 


et  l'imagination,  se  cbargeant  d'expli- 
quer l'inconnu,  donnait  .Moût  des  propor- 
tions gigantesques.  Ceci  est  une  des  cau- 
ses qui  ont  accru  le  nombre  prodigieux 
de  célébrités  religieuses,  aux(iuelles  la 
pbysionomie  du  moyen  Age  doit  un  Irait 
de  plus. 

J'ai  dit  que  le  jeune  Aignan  avait 
choisi  pour  retraite  un  cbAteau  situé  près 
d'Orléans,  et  je  le  répète  ,  parce  que  ce 
fait ,  fort  simple  en  soi ,  va  recevoir,  des 
motifs  qui  l'ont  amené,  un  véritable  in- 
térêt. 

Chaque  homme  possède  un  certain 
tact,  une  sorte  d'odorat  qui  lui  fait  dé- 
couvrir au  premier  moment  les  similitu- 
des et  les  différences  qui  existent  entre 
lui  et  le  prochain.  De  cette  vision  nais- 
sent la  sympathie  et  l'antipathie;  ce  fut 
la  sympathie  qui  détermina  Aignan  dans 
le  choix  de  son  ermitage  ,  et  c'est  à  co 
choix  qu'il  dut  le  rang  émineni  que.  Dieu 
lui  destinait  dans  l'Église.  'J'elles  on  voit 
deux  gouttes  d'eau  fort  proches  fondre 
toul-à-coup  l'une  sur  l'autre,  et  de  deux 
qu'elles  étaient  ne  présenter  que  l'unité, 
telles  deux  ûmes  qui  se  conviennent  s'at- 
tirent et  se  confondent.  Aignan  elEuverte 
en  firent  l'expérience.  Ce  phénomène 
n'est  pas  rare  ;  mais  ce  qui  .  dans  celle 
circonstance,  ajoute  à  l'intérêt,  c'est 
qu'il  s'opéra  ,  en  d(''pit  des  distances  na- 
turelles et  sociales.  Ln  effet,  Aignan  élait 
dans  la  fleur  de  la  jeunesse  ,  et  Euverle 
touchait  presque  au  terme  de  sa  carrière. 
L'un  vivait  obscur  et  solitaire  ;  l'autre 
occupait  un  trône  pontifical  ;  il  élait 
évêque  d'Orléans.  Tout  devait  faire  pré- 
sumer que  ces  deux  hommes,  l'un  au 
pied  de  la  montagne  .  l'autre  au  sommet, 
ne  se  rencontreraient  pas;  le  contraire 
arriva.  Le  jeune  Aignan  avait  aperçu  ce- 
lui qui  devait  être  bientôt  son  ami .  dans 
une  (le  ces  circonstances  qui  semblent 
naîtr»î  tout  exprès  pour  forcer  l'Ame  h 
des  irruptions  soudaines  qui  la  trahis- 
sent :  et  tous  deux  ils  s'aimaient  déjà 
qu'ils  ne  le  savaient  pas  encore;  aussi, 
(juand  Aignan  choisit  sou  ermitage  non 
loin  des  lieux  habités  par  Euverle,  il  ne 
se  dit  pas  :  «  .le  serai  près  de  lui  ;  je 
<  pourrai  le  voir  (piand  sa  charité  le  fera 
i  errer  dans  la  campagne  ,  quand  les  so- 
I  lenniti's  de  l'Eglise  m'appelleront  dans 
i  le  temple  de  Dieu.  >  11  ne  s'était  pas  dit 


ÉVÊQUE  D'ORLÉANS. 


311 


tout  cela;  mais  il  avait  obc;!  à  l'une  de 
ces  voix  secrètes  qui  nous  commandent 
à  notre  insu  ,  et  disposent  de  nous  quand 
nous  croyons  être  libres.  Euverte,  de  son 
côté  ,  se  disait  :  a  Le  regard  d'Aignan  est 
i  mélancolique  ;  ses  yeux  si  beaux  sont 

<  tristes;  Aignan  a  besoin  d'un  père, 
i  d'un  ami  -,  je   serai   pour  lui  l'un  et 

<  l'autre  ;  qu'il  vienne,  je  veux  le  revoir, 
i  lui  parler,  descendre  dans  son  âme.  » 

Aignan  ,   sur   l'invitation    qui    lui  fut 
faite,  se  rendit  à  la  demeure  épiscopale. 
Ce  ne  fut  pas  sans  émotion  ,  sans  doute, 
qu'il  vit  s'élever  et  retomber  sur  lui  la 
lourde  tenture  qui  dissimulait  l'entrée 
du  réduit  modeste  où  l'attendait  le  digne 
prélat.  Il  serait  fort  curieux  d'être  initié 
aux  détails  d'un  entretien  dont  nous  ne 
connaissons  que  les  résultats  ;  car  la  pré- 
sence d'un  tiers  l'eut  rendu  impossible  ; 
d'un  côté,  rûge  dépouillant  son  austérité 
pour  revêtir  les  grâces  qui  naissent  de 
l'abandon-  de  l'autre  ,  la  jeunesse  soule- 
vant les  voiles  du  mystère  pour  puiser  à 
la  source  de  l'expérience  des  forces  et 
des  consolations  nouvelles.   Mais  abré- 
geons ;  peu  de  temps  après  cette  confé- 
rence ,  Aignan  fut  ordonné  prêtre  et  ap- 
pelé à  la  conduite  du  monastère  de  Saint- 
Laurent-des-Orgerils,  situé  dans  un  des 
faubourgs  d'Orléans.  C'était  une  espèce 
de  noviciat  que  lui  faisait  subir  Euverte, 
qui  avait  ses  vues  pour  en   agir  ainsi. 
Sentant  ses  forces  diminuer,  le  sage  pré- 
lat voulait  se  décharger  d'un  fardeau  si 
pesant ,  et  il  caressait  la  pensée  d'inves- 
tir son  fils  adoptif  d'une  dignité  qui  de- 
vait mettre  en  évidence  les  hautes  quali- 
tés qu'il  avait  devinées  en  lui. 

Les  êtres  supérieurs  impriment  un 
mouvement  ascendant  à  tout  ce  qu'ils 
touchent,  attirant  à  eux,  par  une  sorte 
de  puissance  magnétique,  ce  qui  vit  dans 
le  cercle  soumis  à  leur  influence. 

Aignan  eut  h  peine  commencé  sa  mis- 
sion que  tout  changea  dans  le  monde 
isolé  qu'il  avait  à  gouverner;  l'esprit  de 
désordre  et  de  mesquinerie  fit  place  aux 
sentimens  d'urbanité  ,  aux  idées  géné- 
reuses; on  n'était  frère  que  de  nom  ;  on 
le  devint  par  la  charité.  L'expérience 
était  faite,  l'<'*preuve  suffisaute.  Euverte 
le  sentit,  et  bientôt  la  mitre  dorée,  qui 
chancelait  sur  une  tête  septuagénaire, 
vint  relever  l'éclat  et   la  noble  se  d'un 


front  où  la  jeunesse  de  l'âme  ne  brillait 
pas  moins  que  celle  de  l'âge. 

Un  succès  mérité  ne  rencontre  que  des 
inimitiés  passagères;  il  y  a  dans  les  mas- 
ses une  justice  qui  crie  plus  haut  que 
ienvie  et  la  malignité.  Si  la  jeunesse 
d'Aignan  excita  quelques  jalousies  parti- 
culières ;  au  regard  de  tous  elle  ne  fit 
qu'ajouter  un  charme  de  plus  à  son  mé- 
rite et  à  ses  vertus. 

Cependant  une  vive  douleur  devait 
bientôt  atteindre  le  cœur  du  jeune  pré- 
lat; son  digne  ami  touchait  au  terme  de 
sa  carrière,  et  le  7  septembre  391  il  reçut 
à  la  fois  sa  dernière  bénédiction  et  son 
dernier  soupir. 

Soixante  ans  vont  s'écouler  ,  durant 
lesquels  saint  Aignan  se  révèle  à  la  posté- 
rité par  le  zèle  et  le  talent  qu'il  déploya 
en  407  contre  Arius  ,  fameux  hérétique 
dont  les  doctrines  ne  purent  prévaloir 
dans  le  diocèse  confié  au  saint  pontife  ; 
puis  par   deux   legs  d'un  mérite  diffé- 
rent :   un   bienfait    et   une   cathédrale. 
Quant  au  bienfait ,  voici  ce  qu'on  rap- 
porte :  Agrippin  ,  préfet  romain,  près  de 
succomber  à  une  maladie  pour  laquelle 
tous  les  secours  de  l'art  avaient  été  iin- 
puissans ,  fit  appeler  le  nouvel  évêque  et 
le  pria  d'intercéder  le  ciel  en  sa  faveur  ; 
peu  de  temps  après,  ayant  recouvré  la 
santé,  il  exigea  qu' Aignan  lui  indiquât 
les  moyens  les  plus  propres  à  lui  prou- 
ver sa  reconnaissance.  Celui-ci,  fidèle  à 
son  noble  caractère,  ne  demanda  d'autre 
faveur  que  celle  de  pouvoir  exercer  en 
grand  cette  ardente  charité  dont  il  venait 
de  prodiguer   les  témoignages  :   il  de- 
manda la  délivrance  de  tous  les  prison- 
niers renfermés  alors  dans  les  murs  d'Or- 
léans. 

Quelques  jours  après,  les  populations 
des  cités  et  des  bourgades  environnantes, 
s'étant  jointes  à  celle  de  la  ville,  se 
pressaient  sur  les  pas  d'un  seul  homme  : 
cet  homme,  c'était  le  jeune  Aignan  ,  qui 
s'avançait,  bénissant  et  béni,  à  travers 
les  flots  d'un  peuple  admirateur.  A  sa 
voix  les  cachots  s'ouvrent ,  les  fers  tom- 
bent; les  captifs  se  précipitent;  ils  re- 
voient la  Iniuière,  le  ciel,  la  nature  :  puis 
ils  tombent  à  genoux  devant  leur  bien- 
faileur,  qui,  par  ses  libéralités,  achève 
l'œuvre  de  rédemption  qu'il  a  romnien- 
cée.    Depuis  ,    un   privih'ge    parliculier 


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SAINT  ATf.NAN, 


porp(^Uin  I»*  souvenir  do  relie  sninlo  î 
:zloire,  en  eoiilt^ranl  aux  successeurs  (\r. 
saint  Ai^nan  le  «Iroil  <le  pjiAce  nu  jour  de 
leur  enlroe  ponlilicalc.  Dans  la  suile , 
cette  entrtUî  devint  encore  plus  solen- 
nelle, mais  moins  touciianle.  (^)<ialre  l>a- 
rons  du  duché  d'Orléans  élaienl  obli^'t's 
d'y  porter  sur  leurs  épaules  l'evique  as- 
sis dans  un  fauteuil.  La  première  de  ces 
préio^atives  fut  conservée  jusqu'au  ré- 
^ne  de  Louis  \\  j  mais  à  cette  époque 
(en  1758),  elle  fut  restreinte  au  droit  d'in- 
tercession près  <lu  monarque.  Les  traces 
de  cet  antique  usaj;e  ne  disparurent  en- 
tièrement qu'au  temps  où  tous  les  privi- 
lèges furent  abolis  (1). 


(I)  y'otiee  sur  Vaneieriîie  réception  de»  évCquei 
d'Orléans. 

Los  procès-verbaux  du  ci'rrmonial  qui  s'obscr- 
vail  lor»  de  l'entrée  des  l'-vrciues  à  Orléans,  con- 
tiennent des  particularités  qui  ne  sont  pas  sans  in- 
térêt. On  nous  saura  peut  être  gré  d'en  rapporter 
tjuelquc>  unes. 

(Quarante  jours  avant  celui  de  l'entrée  du  nouveau 
prélat ,  on  la  faisait  publier  au  son  des  tronipcUes 
et  des  tambours;  puis  révèque  envoyait  son  procu- 
reur fiscal  et  un  notaire  pour  requérir  les  quatre 
barcns  ou  seigneurs  qui  étaient  tenus  de  le  porter 
depuis  la  porte  du  cloître  de  Saint-Aignan  jusqu'à 
la  porte  principale  de  la  cathédrale  ,  de  s")  trouver 
en  personne  ou  de  s'y  faire  représenter  dignement. 
Ces  quatre  seigneurs  étaient  le  baron  d'Yèvre-le- 
riiaslel ,  le  baron  de  Sully,  le  baron  du  Cbérai-les- 
Meung,  le  baron  d'Aschires  et  Rougemont.  Les 
chroniques  rapportent  diversement  l'origine  de  cet 
usage.  Trois  jours  avant  son  entréo,  révè(|ue  se  fai- 
sait apporter  la  liste  des  prisonniers  ;  un  bureau 
était  formé  pour  juger  si  les  cas  étaient  rémissil)lc>, 
cl  des  prédications  leur  étaient  faites  matin  et  »oir 
jusqu'au  jour  de  leur  délivrance. 

La  surveille  de  la  cérémonie  ,  l'évéque  se  rendait 
à  Tabbaye  de  Notrc-Dame-dela-Cour-Dicu  ,  située 
à  six  lieues  de  la  ville,  dans  la  forêt  d'()rléans.  A 
quelques  pas  du  monastère  ,  on  lui  présentait  lus 
livres  où  étaient  contenus  les  formules  des  scrmens 
relatifs  à  la  conservation  des  privilèges  de  l'abliiye, 
et  lévéque  faisait  serment  de  les  respecter,  «<  sauf 
mon  droit,  >  ajoutait-il. 

Los  cérémonies  religieuses  accomplies,  il  était 
introduit  à  l'hôtel  abbatial  ,  où  il  avait  droit  de  pro- 
curation ,  c'est-à-dire  qu'il  était  logé  et  traité  lui  et 
sa  faite  pour  cette  fois  seulement. 

De  la  Cour-Dieu  ,  il  se  rendait  à  Orléans,  s'arré- 
tanl  à  l'abbaye  de  Saint-Loup  ,  monastère  de  (illes 
de  l'ordre  de  Saint-ncrnard,  puis  il  allaita  l'abbaye 
Sainl-Euverte  ,  ou  les  formalités  précédentes  s'ob- 
servaient rigoureusement,  sauf  le  serment.  Le  droit 
de  procuration  l'aulurisuil  à  ^ouper  et  coucher  dans 


Puisque  j'ai  prononcé  le  mot  cathé- 
drale ,  je  ne  saurais  résister  à  l'occasion 
(pii  s'offie  de  consacrer  une  pa;;e  h  l'ini 
des  plus  beaux  monumens  dont  la  l'rance 
doit  s'enorgueillir  ,  et  dont  cependant 
on  a  très  peti  parlé.  Celle  digression, 
<lu  reste,  n'est  point  liors  de  jn-opos, 
puisque  la  pensée  de  ce  monument  et 
une  partie  des  fondations  sont  dues  nu 
zèle  éclairé  du  prélat  dont  nous  écrivons 
l'hisloire. 

Figurez -vous  deux  tours  de  formes 
identiques  et  de  hauteurs  semblables, 
élevant  leurs  tètes  rivales  à  308  pieds  du 
sol,  portant  leurs  trois  étages  de  dimen- 
sions différentes  jusque  dans  la  région 


le  monastère;  toutefois,  les  abbés  prétendaient 
n'être  tenus  d'offrir  à  l'évèiiue  que  deux  œufs  frais, 
un  lit  pour  lui  el  une  botte  de  foin  pour  sa  mule. 
Ces  choses  étaient  en  effet  présentées  par  les  ofli- 
ciers  de  justice  du  couvent.  Il  était  fait  procès-ver- 
bal de  présentation  ,  contre  lequel  le  syndic  du 
chapitre  faisait  le  sien ,  prétendant  qu'outre  les 
deux  œufs  frais,  Tabbô  était  obligé  de  donner  un 
souper  convenable  au  seigneur  èvèquc  et  à  tous 
ceux  qui  l'accompagnaient. 

C'est  à  Saint-Euvcrte  5  (ju'au  jour  fixé,  le  clergé 
de  la  ville  et  des  environs  ,  les  communautés  reli- 
gieuses, les  pauvres  de  l'hôpital  venaient  chercher 
l'évéque ,  qui  se  rendait  à  Saint-Aignan  n'ayant 
pour  toute  chaussure  que  des  sandales. 

Au  cortège  religieux  se  joignaient  les  autorités 
civiles  et  militaires  de  la  ville;  arrivés  à  l'église, 
les  marguilliers  lavaient  les  pieds  de  l'évè(iue  et  les 
lui  parfumaient,  ce  pourquoi  ils  recevaient  sur-le- 
champ  en  échange  de  cet  office  quarante  sous  pari- 
sis,  puis  ils  le  chaussaient  de  bas,  de  brodequins  et 
de  sandales  de  damas  rouge  ,  enfin  ils  le  vélissaient 
d'une  tunique  el  d'une  dalmaiique  de  même  cou- 
leur, par-dessus  laquelle  on  passait  nne  chape  do 
brocart  d'or.  Les  mains  n'étaient  point  oubliées  : 
elles  étaient  recouvertes  de  gants  de  soie  rouge 
brodés  d'or.  On  échangeait  ensuite  sa  mitre  contre 
une  plus  riche,  el  la  crosse,  jusqu'alors  voilée  de 
taffetas  blanc  ,  étail  découverte.  L'évè(iue  ,  en  sor- 
tant de  l'église,  était  porté  de  la  nef  hors  du  cloître  ; 
Ij  ,  faisant  tourner  son  fauteuil  de  manière  à  être 
on  face  des  chanoines ,  il  leur  donnait  pour  adieu 
sa  bénédiction.  On  abaissait  ahsrs  sa  chaise  ,  et  il  so 
lovait  pour  se  rasseoir  dans  un  autre  fauteuil 
tourné  en  sens  contraire.  C'était  à  ce  moment  que 
commençaient  les  fonctions  des  barons.  Arrivé  à  la 
poile  Bourgogne,  les  juges  lui  prèsenlaient  les  cri- 
liiiiiels  en  faisant  .«.errjient  i\o  n'avoir  ni  détenu  ,  ni 
tlélourné  aucuns  prisonniers  de  leur  ressort,  comme 
aussi  de  n'avoir  avancé  leur  jugement  ou  leur 
oxécution  «le  manière  à  Ii-s  priver  de  leur  grâce,  en- 
tin  de  n'a>oir  rien  fait  (|ui  pût  nuire  au  privilège  de 


ÉVÊQUE 

des  nuages  qui  viennent  se  jouer  et  se 
heurter  entre  leurs  mille  colonnettes  et 
leurs  légères  dentelures;  voilà  ce  qui 
saisira  votre  regard,  si ,  placé  sur  le  beau 
pont  qui  partage  la  Loire ,  votre  visage 
est  tourné  vers  le  nord-est. 

Avez-vous  assez  considéré  ces  géantes 
aux  fronts  couronnés  de  joyaux  qui  se 
détachent  sur  l'azur  des  cieux ,  tantôt 
sombres  et  grisâtres,  tantôt  lumineuses 
et  dorées  ?  Approchez  du  pied  de  Tédi- 
fice.  Voyez  ce  portail;  quelle  élégance! 
Comme  les  lignes  principales  en  sont 
belles  et  faciles  à  saisir,  car  les  orne- 
mens  y  sont  prodigués  sans  abus  !  Exa- 
minez le  flanc  de  l'édifice,  paré  de  pointes 
pyramidales  qui  terminent  avec  tant  d'é- 
légance et  de  variété  les  piliers  protec- 
teurs du  vaisseau  gothique  ;  puis ,  si  vous 
n'êtes  pas  encore  fatigué  d'admiration, 
vous  jouirez  à  la  vue  de  ce  petit  cloche- 
ton octogone  si  délié,  qui  s'élève  au- 
dessus  de  la  nef,  et  semble  un  joli  page 
à  la  suite  de  deux  belles  et  brillantes 
souveraines.  Tout  est  bien ,  tout  plaît 
dans  cette  œuvre  qu'on  ne  saurait  se 
lasser  de  contempler,  parce  qu'on  dé- 
couvre sans  cesse  de  nouvelles  perfec- 
tions, soit  dans  les  détails,  soit  dans 
l'ensemble. 

Le  projet  de  percer  une  rue  de  soixante 
pieds  de  largeur,  traversant  Orléans  de- 
puis le  portail  de  Sainte-Croix  jusqu'à  la 
rue  Royale,  doublera,  en  s'accomplis- 
sant,  la  valeur  d'un  monument  que  beau- 
coup de  voyageurs  sont  privés  d'admirer, 

révèquc.  Ceci  fait,  les  criminels  se  prosternaient  en 
criaul  par  trois  fois  miséricorde  ;  puis  s'étanl  rele- 
vés, ils  se  joi{;naient  au  cortège,  marchaient  deux 
à  deux  ,  la  tôle  nue  ,  et  précédés  do  leurs  geôliers. 
Knfiu,  on  arrivait  à  la  cathédrale,  et  après  un  office 
solennel,  on  se  rendait  à  rhôlel  épiscopal  où  diffé- 
rentes tables  étaient  dressées  pour  traiter  selon  leur 
rang  les  personnes  qui  avaient  fait  partie  du  cor- 
tège. Le  dîner  était  suivi  d'une  exhortation  adressée 
aux  rémissionnaires  rassemblés  dans  la  cour  de  l'hO- 
lel  et  placés  sur  des  estrades  préparées  à  cet  effet. 
Après  cette  prédication,  ils  se  prosternaient  de  nou- 
veau, criaient  encore  trois  fois  niisiricordi',  et  révo- 
que ,  d'un(!  dos  fenêtres  do  son  palais ,  les  déclarait 
absous;  après  quoi  on  leur  distribuait  les  restes  des 
tables  ,  cl  tout  était  terminé. 

Lo  nombre  dos  prisonniers  délivrés  par  les  évé- 
qucs  était  souvent  très  considérable;  il  s'éleva 
dans  les  derniers  temps  jusqu'à  huit  cent  soixante- 
cinq. 


D^ORLÉANS.  313 

et  qui  souffre  du  voisinage  de  vieilles 
échoppes  et  de  divers  bâtimens  qui ,  nous 
l'espérons,  seront  un  jour  démolis.  L'hô- 
pital, entre  autres,  adossé  à  l'un  de  ses 
lianes,  est  un  de  ceux  qui  nuisent  le  plus 
à  l'effet  pittoresque  de  l'édihce. 

Les  premiers  fondateurs  de  Sainte- 
Croix  furent  saint  Euverte  et  saint  Ai- 
gnan  ;  mais  ce  monument  est  bien  loin 
d'offrir  l'aspect  qui  le  distinguait  à  son 
origine.  La  nef,  construite  dans  le  prin- 
cipe sur  deux  lignes  parallèles,  a  main- 
tenant deux  saillies  sur  les  flancs,  qui 
ont  été  ajoutées  sous  Louis  XIV  ;  le  clo- 
cher n'a  été  posé  qu'en  1790,  et  les  tours 
aussi  n'ont  été  achevées  qu'à  cette  épo- 
que ;  elles  sont  l'œuvre  de  trois  célèbres 
architectes  :  Gabriel,  Trouard  et  Paris  (1). 
Les  tours ,  du  siècle  de  saint  Aignan , 
démolies  en  1725  ,  n'étaient  pas  de  lar- 
geur semblable;  des  toits  pointus,  ter- 
minés par  des  croix  en  fer,  les  couron- 
naient ;  un  portail,  large  seulement  de 
24  pieds,  les  unissait. 

Les  catastrophes  qui  ont  nécessité  les 
reconstructions  successives  et  fréquentes 
de  ce  temple  gothique  ,  offrent  un  inté- 
rêt historique  que  nous  nous  proposons 
d'exploiter  quelque  jour;  on  sera  sans 
doute  curieux  d'apprendre  comment  un 
édifice  commencé  dans  le  quatrième  siè- 
cle n'est  pas  encore  entièrement  terminé 
dans  le  dix-neuvième  ;  comment  chaque 
flot  de  génération  lui  a  laissé  une  pierre 
à  son  passage;  comment  enfin  un  monu- 
ment dont  l'ensemble  est  plein  d'harmo- 
nie, recèle  cependant  la  tradition  de  tous 
les  Ages,  depuis  le  premier  jusqu'au  der- 
nier roi  de  France. 

Mais  voilà  une  digression  pour  laquelle 
je  dois  demander  grâce.  Ceux  qui  auront 
vu  Sainte -Croix  d'Orléans  me  le  par- 
donneront, j'espère  ;  car  ils  n'auront  pas 
oublié,  sans  doute,  celte  œuvre  de  génie 
et  de  goTit  qui  s'élève  majestueuse,  élé- 
gante et  fantastiiiue  au  sein  de  la  vieille 
cité. 


(1)  Les  descondans  do  M.  Gabriel,  à  qui  nous 
devons  lo  portail  do  .'^.linle-Croix  et  le  premier 
éla[',o  do  ses  tours,  habitent  Orléans.  M.  le  baron  do 
Morogucs,  pair  de  France,  possesseur  do  cette  bello 
propriété  qui ,  sous  le  nom  de  la  Source  ,  attire  les 
voyageurs,  s'honore  de  compter  le  cclcbrc  architecte 
parmi  ses  ancêtres. 


311  SAIM^  AIGNAIN, 

rSous  voici  parvenus  à  l't^poque  la  plus 
saillante  de  la  vie  du  saint  évéque.  ^^on 
nom  va  tli'sorniais  s'unir  à  des  faits  d'mu' 
telle  importance,  «lue,  mal^'ré  la  prrte 
que  nous  avons  déjà  signalée  d'un  ma- 
nuscrit précieux,  le  mutisme  forcé  de 
riiistoire  va  cesser  tout  à  coup. 

Ainsi  qu'un  llambeau  dont  la  dernière 
lueur  est  souvent  la  plus  vive,  le  nom 
d'Aignan  jaillit  en  quoique  ^ovlr.  de 
l'obscurité  des  siècles,  et  brille  d'un  plus 
vif  éclat  au  moment  de  la  mort  de  celui 
qu'il  sijçnale,  comme  si,  dans  tous  les 
liges,  la  gloire  ne  pouvait  grandir  que 
sur  la  tombe. 

Ce  n'est  plus  un  jeune  homme  à  la 
noire  chevelure,  c'est  un  vieillard  octo- 
génaire que  nous  allons  voir  ligurer  sur 
un  sanglant  théâtre,  un  vieillard  dont 
soixante  années  passées  dans  les  travaux 
de  l'apostolat  n'ont  pu  courber  la  tôle, 
et  qui,  se  dévouant  au  salut  d'une  po- 
pulation menacée  ,  la  soustrait  au  fléau 
prêt  à  l'atteindre,  par  l'autorité  de  ses 
vertus  et  l'ardeur  de  ses  prières. 

Attila  ,  homme  de  sang  et  de  débau- 
che, promenait  alors  dans  tout  !e  monde 
ses  hordes  brutales  et  victorieuses.  Après 
avoir  assassiné  son  frère  Bléda  pour  usur- 
per la  couronne  ,  ravagé  tout  l'Orient, 
forcé  Théodose-le-Jeune  à  lui  payer  tri- 
but, il  traversa  toute  la  Germanie,  et 
pénétra  enfin  dans  les  Gaules. 

riusieurs  villes,  telles  que  Metz,  Trê- 
ves, Arias,  avaient  déjà  subi  les  hor- 
reurs que  la  barbarie  du  siècle  et  celle 
du  vainqueur  réservaient  aux  vaincus. 

Saint  Aignan  devine  la  pensée  du  Scy- 
the. Ses  entrailles  s'émeuvent  pour  ce 
peuple  qu'il  aime;  il  veut  le  sauver.  H 
sait  qu'Aetius,  général  en  chef  de  l'armée 
romaine,  guerrier  victorieux  et  redouté, 
peut  opposer  une  digue  puissante  au  tor- 
rent dévastateur  qui  s'approche  :  mais 
A«;tius  est  campé  dans  la  Gaule  Vien- 
noise. Arles  (1),  lieu  de  sa  résidence, 
est  à  15G  lieues  d'Orléans  !  Celte  distance 
se     franchit    rapidement     a\ijourd'hui  ; 


mais  un   loug   voyage  offrait   dans   ces 

(1)  Celle  ville,  biiuéc  dans  lo  doparlcraent  des 
Bouchcs-du-lUii»ne  ,  ^■\i^lail  inciue  avanl  la  doini- 
nalion  de!>  Rouiainà  dans  les  Gauler.  Les  Grecs  la 
nuiuiuaicnl  Thiliiiû,  cVal-à-dirc  njame/Ze ,  à  cause 
de   la  fcrlililc   de  bou   Icrriloirc  qiA   U  rendait  la 


temps  reculés  des  difncullés  et  des  périls 
capables  d'effrayer  un  homme  presque 
eenlenaire:  mais,  que  n'ose  entrepren- 
dre; la  charité  ! 

Saint  Aignan  part  :  il  voit  Aélius,  l'in- 
téresse, le  subjugue,  et  obtient  enlin  sa 
promesse  de  venir  au  secours  de  son 
troupeau  dès  qu'il  seiait  menacé. 

Le  moment  du  péril  ne  se  fait  pas 
atteiuire.  Dès  le  commencement  de  l'an- 
née siiivante,  451,  le  fléau  de  Dieu  et  des 
hommes  vint  planter  son  étendard  de- 
vant Orléans,  qui.  par  une  particularité 
merveilleuse,  dut  deux  fois  sa  délivrance 
à  ce  {[ui  existe  de  plus  faible  ,  mais  de 
plus  respectable  sur  la  terre,  un  vieillard 
et  une  jeune  fille. 

On  s'arrue,  on  vole  aux  murailles,  on 
les  défend  avec  vigueur.  L'évèque  se 
montre  partout ,  et  partout  l'aspect  de 
son  front  chauve,  majestuensement  em- 
preint de  la  fermeté  de  son  Ame,  éveille 
l'audace,  ranime  le  courage  et  fortifie 
l'espoir  ;  car  le  mépris  de  la  mort  et 
l'amour  du  prochain  investissent  celui 
qui  les  ressent  d'une  autorité  naturelle, 
la  seule  que  les  hommes  n'aient  jamais 
eu  la  pensée  ni  le  pouvoir  de  contester. 
Cependant  le  courage,  ainsi  que  la  lièvre, 
a  ses  accès.  Deux  choses  réussissent  sou- 
vent h  le  vaincre ,  la  contagion  de  la 
peur  et  le  temps.  Or,  les  légions  romai- 
nes, dont  on  espère  le  secours,  ne  pa- 
raissent pas.  En  vain  la  population  trem- 
blante se  presse  sur  les  remparts  pour 
chercher  à  découvrir  au  loin  le  scintil- 
lement des  armures,  rien  n'interrompt 
l'uniformité  de  la  plaine.  «  Eli  bien  î  dit 
i  le  saint,  j'irai  vers  Attila;  je  saurai  si 
<  ce  barbare  porte  un  cœur  d'homme 
i  dans  sa  poitrine.  > 

Aussitôt  une  porte  massive  roule  sur 
ses  gonds  ,  un  pont  s'abaisse  ,  et  le  pon- 
tife marche  vers  l'ennemi,  suivi  des  vœux 
ardens  de  son  peuphr.  U  avance,  fort  de 
la  seule  puissance  de  son  regard.  La 
foule  armée  s'ouvre  pour  lui  laisser  pas- 
sage. Attila  le  voit  et  sourit.  «  Gucr- 
1  rier,  lui  dit  Aignan  ,  je  sais  qu'il  le 


nourrice  des  fioules.  Elle  fut  le  chef-lieu  d'une  co- 
luuie  ruiuainu  ut  la  résidence  do  Con.slanlin,  qui  lui 
donna  lo  nom  de  Conslamine.  Parmi  les  nombreu- 
se» antiquités  qu'un  y  trouve ,  un  amphilUOàUe  cl 
uu  uLcli3-iue  &oui  juiIuuI  rcuiarquaUcs. 


ÉVÊQUE  D'ORLÉANS. 


315 


faut  du  sang  ;  je  viens  l'offrir  le  mien. 
Prends-le  ,  mais  épargne  celui  de  mes 
enfans.  —  Tes  enfans....   Où  sont-ils? 

—  Ma  famille  est  nombreuse.  Vois- tu 
ce  peuple  généreux  qui  veille  dans  ces 
murs  pour  les  défendre,  voilà  ma  fa- 
mille :  je  la  tiens  de  Dieu,  j'en  dois 
compte  à  Dieu.  Parle,  que  te  faut-il? 

—  Vieillard  insensé,  crois-tu  qu'Attila 
s'abaisseù  demandercequ'il  peut  pren- 
dre ?—  Ce  qu'on  acquiert  par  le  crime 
porte  malheur.  —  Tu  crois  ?  —  Dieu 
réserve  des  châtimens  terribles  à  ceux 
qui  le  bravent.  —  Lui .  punir  Attila  !... 
Attila  ,  dont  les  pas  font  trembler  la 
terre,  et  devant  qui  les  étoiles  s'abais- 
sent ;  il  n'oserait  1)  !...  —  Attila  ,  ne 
blasphème  pas  ainsi ,  mais  écoule.  As- 
tu  fait  dans  ta  vie  quelques  bonnes 
actions  ?  As-tu  quelquefois  été  juste. 
clément  ?—  Oui ,  quand  il  l'a  fallu 
pour  réussir.  —  Ainsi,  tu  ne  connais 
pas  le  charme  d'une  action  généreuse 
et  volontaire.  —  Vieillard,  ta  haran- 
gue commence  à  me  déplaire  ;  songe 
que  tu  es  en  ma  puissance,  et  qu'un 
seul  de  mes  doigts  suffirait  pour  te 
broyer  sans  efforts.  —  Je  le  sais,  et  la 
crainte  est  loin  de  mon  cœur.  Attila  . 
tu  as  triomphé  jusqu'ici,  mais  peut- 
ctre  l'heure  est  proche  où  lu  seras 
compté  parmi  les  vaincus.  Agis  en 
maîlre  tandis  qu'il  en  est  temps  en- 
core. L'honneur,  la  liberté,  la  vie  pour 
tous,  et  tu  seras  béni  par-delà  le  tom- 
beau.— La  vie  ,  je  l'accorde;  quant  à 
l'honneur,  à  la  liberté,  j'en  dispose. 
La  honte  et  l'esclavage  sont  le  partage 
des  vaincus.  —  Alors ,  garde  la  clé- 
mence, mais  entends  ces  dernières  pa- 
roles :  Le  temps  est  proche  où  ,  cour- 
bant ion  front  orgueilleux  devant  ceux 
qu'aujourd'hui  tu  méprises,  tu  subiras 
la  honte  i\ue  tu  leur  préparais,  et  rien 
n'adoucira  tes  regrets,  car  tu  l'auras 
méritée.  —  ^  ieillard  ,  crains  ma  co- 
lère. —  Homme  ,  je  ne  crains  que 
D.eu.  —  Crains-la,  te  dis-je  :  va-t'en. 
—  Je  te  braverais  si  ma  mort  devait 
sauver  mon  peuple,  mais  porr  lui  je 
dois  vivre  aujourd'hui  encore.  Adieu  , 


(1)  Attila  pn'londaii  en  effet  qno  les  étoiles  lom- 
baient  devant  lui ,  qu'il  était  un  marteau  pour  le 
inonde  eulier. 


t  nous  nous  reverrons  dans  réternité. 
(  —  Va.  va,  demain  Attila  t'en  ouvrira 
(  les  portes.  —  Prends  garde  qu'elles  ne 
i  se  referment  sur  toi  !...  i 

Mille  cris  d'allégresse  signalent  le  re- 
tour du  saint  ambassadeur.  —  <  Mes  en- 
fans. dit-il  à  la  multitude  qui  se  presse  sur 
ses  pas  et  baise  ses  vêteraens ,  prions!.... 
hélas  !  prions  encore:  i  et  le  peuple  entier 
se  prosterne,  et  l'hymne  de  la  prière  s'é- 
lève vers  Dieu,  mêlé  aux  hurlemens  des 
barbares,  qui  célèbrent  déjà  leur  pro- 
chaine victoire  (1).  Ils  se  précipitent 
avec  le  délire  de  la  rage  vers  les  portes 
de  la  cité  :  bientôt  la  résistance  s'affai- 
blit avec  le  nombre  des  défenseurs  :  les 
poutres  massives  commencent  à  s'ébran- 
ler :  un  moment  de  plus,  et  Orléans  ces- 
sera d'être.  Tout-à-coup,  comme  si  le 
ciel  eût  pris  en  pitié  tant  de  misères,  le 
soleil  s'obscurcit .  des  torrens  de  pluie 
qu'un  vent  fougueux  disperse  inondent 
le  sol,  le  tonnerre  gronde  sans  inter- 
ruption :  il  semble  bondir  de  nuage  en 
nuage ,  de  cieux  en  cieux  -,  la  foudre  s'ou- 
vre passage  et  frappe  cent  fois  la  terre 
sans  cesser  de  sillonner  les  airs. 

Les  assiégeans  effrayés,  aveuglés,  sont 
forcés  à  la  retraite;  la  nuit  succède  à 
l'orage  et  l'attaque  est  remise  au  lende- 
main (2). 

Le  jour  parait  à  peine,  que  l'air  reten- 
tit de  nouveau  des  coups  ler.ibles  et 
précipités  des  machines  de  guerre;  les 
pierres,  le  bois,  jaillissent  eu  éclats,  les 
tours  s'écroulent ,  et  les  Huns  se  pi'éci- 
pitent  dans  les  faubourgs  en  poussant 
d'effroyables  cris.  Mais  les  armées  réu- 
nies des  Romains,  des  Francs,  des  \  isi- 
ijoths  et  des  Bourguignons,  fondent  à 
l'improviste  sur  les  vainqueurs,  et  en  un 
instant  les  rues  sont  arrosées  de  leur  sang 
et  jonchées  de  leurs  cadavres.  Attila  veut 
en  vain  rallier  les  siens,  ceux  qui  peu- 
vent échapper  à  la  mort  prennent  la 
fuite,  et  lui-même,  la  rage  dans  le  cœur, 
est  entraîné  sur  leurs  pas;  eulin  pour- 

(1)  Le  musée  d'Orléans  poiséJe  un  tableau  do 
M.  de  Juine,  qui  retrace  le  moment  où  saint  Aignao, 
entouré  du  pouplo .  implore  le  ciel  en  faveur  des 
assiégés. 

(2)  Cet  orage  ériata  le  14  jain  et  sanva  la  Tille, 
car  il  donna  le  temps  d'arriver  aux  légions  romman- 
dée«  par  Aclius,  Mértiêo,  Tiiiodoricuà  et  Condi 
cdire. 


1() 


IIAITOIIT  AU  MT>;iST 


suivi ,  harct'lt* .  il  est  contraint  d'accepter 
U's  cliaiices  d'un  eoinbat  qui  luct  lin  ti 
ses  conquêtes  dans  les  Caules  (1). 

Le  cultivateur  des  plaines  de  la  Solo- 
j;ne  (jui  de  nos  jours  promène  lentement 
la  herse  sur  le  sol  cpii  le  nourrit ,  est  loin 
de  soni^er  que  les  corps  muliii's  de  près 
de  trois  cent  mille  hommes,  descendus 
des  reliions  i;lacées  du  nord  de  l'Asie  il  y 
a  quatorze  siècles,  ont  servi  d'en«;rais  à 
ses  moissons. 

11  ne  me  reste  plus  qu'à  signaler  l'épo- 
que de  la  mort  du  héros  chrétien.  Celte 
mort  arriva  peu  de  temps  après  les  évé- 
nemens  mémorables  dans  lesquels  il  joua 

(I)  Les  historiens  ne  s'accordent  pas  sur  le  lieu 
où  se  livra  ce  combat  mémorable.  Morcri  prétend 
que  le  mot  catalaunicis  est  corrompu  et  doit  se 
traduire  i>ùr  secalaunencis.  Selon  celle  version,  la 
bataille  aurait  été  donnée  en  Sulogne  cl  non  pas 
dans  les  plaines  de  Chûlons-sur-Marne,  comme 
quelques  uns  l'assurent.  La  Sologne  est  un  pays 
plat ,  au  midi  il'Orléans  ,  il  offre  une  physionomie 
particulière.  Il  y  a  dans  le  caractère  et  les  mœurs 
de  ses  habitans  une  originalité  native  qui  les  fait 
aisément  reconnaître. 


IIE  1)K  L'IISTLUIEUU, 

un  si  p;rand  rôle  :  elle  fut  douce  sans 
doule.  car  la  mort  est  nu  bien  pour  ce- 
lui qui  croit  et  espère. 

L«;  couvent  des  Orgerils,  théAlrc  de  ses 
piemiers  travaux  apostoliques,  recjiil  sa 
(léj)()uille  mortelle  .  le  17  novembre  15.3. 
Iji  1()2î),  sons  le  roi  liobert,  on  la  trans- 
porta dans  l'église  Saint-Pierre,  qui  dès 
lors  ne  porta  plus  que  son  nom.  Ce  nom 
est  aujourd'hui  tout  ce  (jui  reste  de  cet 
homme  si  éminemment  doué  du  ^'énie  du 
cœur,  celui  qui  enfante  les  dévouemens 
sublimes  :  car  les  calvinistes,  oul)liant  que 
la  vertu  mérite  les  hommages  de  tous  les 
cultes,  pillèrent  sa  châsse  en  I.'j62,  brû- 
lèrent ses  reliques  .  et  livrèrent  ses  cen- 
dres aux  vents.  Si  le  cœur  s'attriste  à 
l'idée  de  cette  persécution  d'outre-mort, 
de  cet  anéantissement  dt'  l'homme  par 
l'homme,  la  religion  se  glorille  dans  cet 
acte  même,  puisqu'elle  y  trouve  la  preuve 
de  cette  vérité  consolante,  que  les  tradi- 
tions qui  perpétuent  le  souvenir  des  ac- 
tions utiles  et  généreuses  peuvent  survi- 
vre aux  monumens  destinés  à  les  honorer. 
Comtesse  Ol.  M.  de  Leknvy. 


I 


ilAlTOllT  A  M.  LE  IMLMSTUE  DE  L'IMÉIUELR , 

SUR  LES  PKISO.NS,  MAISONS  DE  FORCE,  MAISONS  DE  CORIiECTION  ET  BAGNES 

DE  L'ITALIE  ;  par  M.  CERFBERR. 


Il  y  a  peu  de  questions  aussi  graves,  et 
peu  lie  questions  aussi  agitées  de  nos 
jonrs  que  celle  de  la  réforme  d^s  prisons. 
De  nombreux  écrits  ont  été  publiés  en 
France  h  propos  du  régime  péniten- 
tiaire; beaucoup  d'opinions,  plus  ou 
moins  exclusives,  ont  été  émises:  quel- 
ques essais  ont  été  préconisés,  iouteibis, 
sauf  certains  principes  généralement  ad- 
optés, on  n'est  pas  «encore  arrivé  h  une 
formule  nette  et  décisive  ,  à  un  système 
large  et  complet  sur  celte  branche  im- 
porlante  de  l'administration  publique. 
En  pareille  matière,  il  faut  le  <lir('.  on 
rencontre  à  chique  pas  des  difficultés, 
des  obstacles,  que  l'élude  et  l'expérience 
peuvent  seules  lever. 

Consulter  les  usages  des  nalioiis  élran- 
^èicâ,  voir  eu  qui  se  i>ialniuc  chez  elles, 


y  chercher  des  termes  de  comparaison, 
est  assurément  un  moyen  de  se  procurer 
des  renseignemens  utiles;  el  telle  est  la 
mission  dont  Al.  Cerfberr  avait  été  chargé 
pour  i'ilalie.  Son  rapport,  qui  est  sous 
nos  yeux,  prouve  qu'il  l'a  remplie  avec 
conscience  et  discernement. 

M.  Cerfberr  a  visité  un  grand  nombre 
de  prisons  ;  il  les  a  visitées  soigneuse- 
ment, dans  leur  ensemble  et  dans  leurs 
détails.  Aous  le  félicitons  de  ne  s'être 
pas  borné,  comme  lant  d'autres,  à  de 
vaines  et  faciles  observations  de  statisti- 
que, mais  de  s'être  préoccupé  avant 
tout  du  point  de  vue  moral,  et  des  régle- 
mens  les  plus  propres  A  anicUorcr  les 
condamnés,  en  lelevant  leur  intelligi^nee, 
dégradée,  en  les  initiant  à  lamour  du 
travail  cl  de  la  vei  lu, 


SUR  LES  PRISONS  ET  LES  BAGNES  DE  L'ITALIE. 


17 


Le  Piémont,  la  Lomb.irdie ,  le  duché 
de  Parme,  les  étals  de  l'Eglise  et  la  Tos- 
cane, ont  été  successivement  explorés 
par  M.  Cerfberr.  Les  prisons  du  royaume 
de  JN'aples  seront  sans  doule  rol)jet  d'un 
second  voyage  et  d'un  examen  sépare. 

Rome,  on  le  comprend,  devait  occu- 
per, et  occupe,  en  effet,  une  grande 
place  dans  le  rapport.  4  C'est  à  Rome, 
«  dit  M.  Cerfberr  ,  que  l'action  du  gou- 
«  vernement  pontifical  s'exerce  avec  le 
a  plus  de  sollicitude.  Ici  l'œil  vigilant 
i  d'un  souverain  éclairé,  rempli  d'inten- 
«  lions  nobles  et  pures,  peut  percer  les 
€  abus ,  et  son  bras ,  aidé  de  prélats  dis- 
«  lingues,  en  détruire  quelques  uns. 
«Aussi,  les  institutions  de  Rome  onl- 
«  elles  un  caractère  grandiose  ,  une  ap- 
«  parence  d'ordre  que  l'on  cherche  vai- 

<  nement  dans  les  autres  villes  de  l'état. 
i  La  bienfaisance  publique  et  les  efforts 

<  constans  des  saints  pontifes  ont  créé 
«  des  établissemens  admirables.  A  ces 
«  établissemens  se  rattachent  des  noms 
«  illustres  et  vénérés.  C'est  là  que  la  phi- 
«  lantropie  a  pris  naissance  sous  le  nom 
€  plus  doux  de  charité  ;  c'est  là  que  les 
«  premières  notions  de  la  science,  des 

<  principes  administratifs  de  la  charité, 
«  ont  reçu  la  première  et  la  plus  large 

<  application.  Votre  Excellence  trouvera 
«  peut-élre  utile  que  je  fasse  connaître 

<  en  détail  l'esprit  qui  anime  l'adminis- 
«  tration  lomaine,  alin  de  le  j)lacer  en 
«  parallèle  de  celui  qui  vivilie  les  admi- 
«  nistrations  les  plus  modernes.  On  se 
t  trompe ,  je  ne  crains  pas  de  l'affirmer, 
i  sur  l'auloiité  de  Rome.  A  travers beau- 
«  coup  de  défauts,  résultat  d'une  longue 
«  \)ratique,  on  reconnaît  la  trace  d'une 
i  vaste  pensée;  on  voit,  il  faut  le  dire, 
«  partout  percer  le  gér.ie  adorable  du 
i  Christianisme,  c'est-à-dire  le  génie  de 
«  toutes  les  institutions  h  venir. 

f  Ixoine  mérite  d'être  étudiée,  profon- 
1  dément  étudiée  ;  je  regrette  de  n'avoir 
«  pu  consacrer  plus  de  temps  à  une  œu- 
«  vrc  qui  répondait  si  bien  aux  disposi- 
«  lions  de  mon  esprit,  comme  aux  senli- 
«  mens  de  mon  cœur.  » 

Voilà,  sur  le  coujpte  de  Vadiuiiiistra- 
tion  loniainc,  un  témoignage  qui  ne  sera 
pas  suspect  ,  et  qu'où  n'accusera  pas 
d'une  av(MigIe  partialité. 


de  M.  Cerfberr ,  c'est  que  le  signal  de 
cette  réforme  pénitentiaire,  si  vivement 
réclamée  aujourd'hui,  est  parti  de  Rouie, 
et  que  les  premiers  rs'glcmens  d'une 
maison  de  correction  ont  été  écrits  par 
un  pape.  Il  s'agit  ici  d'un  vaste  établisse- 
ment, destiné  aux  jeunes  détenus,  qui  fut 
créé  ,  en  1703 ,  par  Clément  XI ,  et  dont 
Clément  XII  confirma,  en  1735,  les  privi- 
lèges. «  Je  liens  à  rétablir  la  vérité  ,  dit 
«  M.  Cerfberr.  Le  systcnic  correctionnel 

<  est  chrétien  ;  il  est  catholique.  Ce  n'est 
«  point  un  système  nouveau.  Il   a  pris 

<  naissance  avec  les  monastères  :  un  pape 
i  l'a  baptisé,  au  moment  où  il  le  fit  en- 
•î  trer  dans  le  monde.  L'Amérique  ne  l'a 

<  pas  trouvé  ;  l'Amérique  ne  l'a  pas  per- 
«  fectionné-  elle  l'a  emprunté  à  Gand , 
d  qui  l'avait  pris  à  3Iilan  et  à  Rome.  » 

Is'ous  ajouterons,  à  notre  tour,  que, 
pour  produire  de  salutaires  conséquen- 
ces, le  systcnie  correclionnel  doit  se 
montrer  digne  de  la  haute  origine  que 
lui  assigne  M.  Cerfberr,  et  rester  chré- 
tien et  catholiqi;e. 

L'auteur  du  rapport  a  été  amené  à  par- 
ler des  sociétés  et  confréries,  qui  s'occu- 
pent des  condamnés  et  détenus.  Il  leur 
rend  hommage  à  plusieurs  égards.  Selon 
lui  pourtant,  l'influence  qu'elles  exercent 
ne  serait  pas  heureuse  ;  elle  provoquerait 
àdespratiquesexlérieuresde  religion  plu- 
tôt qu'à  un  véritable  amendement  moral. 
ISous  ne  croyons  pas  que  ce  reproche  soit 
fondé;  nous  le  croyons  dautant  nu)ius 
qu'il  est  formulé  d'une  manière  vague  et 
générale.  Assurément ,  des  hommes  de 
piété  et  de  foi  ne  peuvent  pa'^  pn\-her  la 
religion,  sans  prescrire  avant  tout  les 
vertus  qu'elle  consacre,  les  règles  de 
conduite  qu  elle  impose,  et  il  ne  leur  e.<-l 
pas  si  dilïieile  de  distinguer  de  trom- 
peuses apparences  et  des  d'^monstrations 
hypocrites  d'une  conviction  réelle.  Loin 
de  partager  l'avis  de  M.  Ccii'hevv,  nous 
voyons  dans  le  concours  des  associations 
charitables  et  des  confréries  un  auxi- 
liaire puissant  et  indi.^pcn.scihlc  de  toute 
réforme  pénitentiaire.  M.  Cerfberr  rc- 
connait  la  nécessité  de  renseigni-meul 
religieux  ;  il  comprend  que.  lorsqu'il  s'a- 
t:il  de  changer  les  cœurs,  il  faut  autre 
cliose  que  des  ateliers  et  des  cellules  ,  et 
(|iie  ,  pour  nous  servir  de  ses  i>ropr(  s  ex- 


Une  curieuse  cl  inlcicstianlc  icuiai(|uo  I  i>icssionSj  on  ne  inorcdi^^c  jui>  ii\cc  des 


318  HULLETINS  lUIiLIOGIlAPHlQUES. 

murailles.  Oiiels  plus  cxcellens  ouvricis 
dc.nwrdlisulion  i\\\v,  ceux  qui  dcîsceiulenl 
au  louil  (li's  cacliols  poui-  y  secouiii  la 
misère,  pour  y  alld<;er  la  souKVauce, 
pour  y  porU'r  des  auuiùnes  et  des  con- 
seils, pour  rappeler  au  prisonuier  ce 
qu'il  doit  à  Dieu,  ce  qu'il  doit  à  ses  sem- 


hlables  et  à  lui-mAme?  On  aura  beau 
faire,  les  dévouenu-ns  que  la  religion  in- 
spire et  diri^^e  serout  toujours  les  meil- 
leurs; la  phUanlropic  ne  vaudra  jamais 
la  charilc, 

il.  B. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


LA  IIELIGION;  PERIODICO,  FILOSOFICO,  IIIS- 
TORICO  Y  LITlillAlUO.  Darcelona  imprensa  de 
Bruâi  (i;. 

On  (lisait  dans  le  numiTo  de  décembre  dernier  : 
«  Les  Iruvaux  de  l'i' nircrsilr  sont  dignement  ap- 
«  préciés  en  France  el  à  rÈlranj^er:  \cs  Annales  des 
((  sciences  religieuses  de  Kome,  la  lievuc  de  Dublin, 
«  le  Calhulique  de  Spire,  la  lievue  Catholique  de 
«  Barcelonne,  reproduisent  souvent  de  ses  articles 
«  ou  les  citent  avec  éloge.  î  VUniversilc  saisit  avec 
joie  à  son  tour Toccasion  défaire  connaître  à  ses  lec- 
teurs une  œuvre  semblable  à  elle.  On  vient  delà  nom- 
mer; c'eal  la  lielicjion,  revue  philosophique  el  lillé- 
raircqui  se  publiée  Darcelonne.  Nousavonsdilcelte 
œuvre  semblable  à  Vl'niiersilv  ;  elle  Test  sous  plu- 
sieurs rapports;  et  n'y  eùt-il  entre  les  deux  œuvres 
d'autres  points  de  contact  que  la  profession  des 
mêmes  principes  catholiques,  la  même  intention  de 
les  propager,  do  les  éclairer  par  les  progrés  dos 
sciences ,  comme  les  progrès  des  sciences  par  eux  , 
c'en  sérail  sans  doute  suflisamment  pour  porter  à 
fraterniser  ensemble  ,  les  ouvriers  au  même  champ, 
les  soldats  soui  les  mêmes  drapeaux,  les  frères 
d'armes  pour  le  triomphe  des  mêmes  pensées. 

On  l'a  dit  mille  fois  :  aujourd'hui  un  grand  raou- 
vemenl  intellectuel  s'opère,  malgré  la  puissance 
absorbanlo  des  inléréls  matériels,  et  il  s'agit  de  le 
diriger.  Qu'une  multitude  d'esprits  mécontons  el 
lassés  de  la  part  de  lumières  (luo  leur  a  léguée  lo 
dix-huitiéme  siècle,  de  la  part  de  raison  sociale  et 
religieuse  qu'il  leur  a  faite,  s'agitent,  s'activenl 
ters  un  étal  intellectuel  meilleur,  ce  ii'estpoint  là  un 
de  ces  rêves  dont  on  prend  plaisir  parfois  a  caresser 

(I)  La  Religion  parait  tous  les  mois.  —  Elle  en  oit 
à  son  sixième  volume  el  ^  sa  quarante-deuxième  li- 
vraison ,  juffju'â  re  mois  d'octobre,  chaque  livrai- 
son renfermant  environ  70  pages,  format  in-«o. 
Lei  conditions  de  souscription  soni  de  4  réaux  ou 
1  fr.  J  cent,  de  notre  monnaie  pour  Uarccloime,  et 
de  U  rcaux  ou  1  fr.  ÙO  cent,  environ  pour  le»  autre» 
villes  de  r£»pa5Dc,uieuit  pour  Luuivi-Ayicf. 


la  cliiraériquo  erreur  en  faveur  de  son  opinion  el  de 
ses  principes. 

D'où  vient  cette  nouvelle  gravilalion  de  la  partie 
encore  flolianie  des  intelligences,  vers  un  nouveau 
foyer,  et  quelles  en  sont  les  causes  ?  Elles  peuvent 
être  assez  nombreuses,  et  il  serait  possible  d'en 
faire  une  curieuse  énumération.  Toujours  est-il  vrai 
que  leur  effet  est  sensible;  qu'on  va  plus  ou  moins 
directement  vers  la  vérité  ;  par  une  voie  droite  el 
éclairée  ou  à  tuions,  on  la  cherche.  Est-ce  son  ab- 
sence au  fond  des  questions  sociales,  scicnlifiques 
et  rdigieuses  (|ui  en  fait  sentir  le  besoin  ;  commo 
si  oppressé  par  le  vide  de  Terreur,  on  eùl  tendu 
vers  une  atmosphère  où  l'on  pût  respirer  plus  plei- 
nement et  plus  à  l'aise?  ou  plulùl  serait-ce  que  la 
vérité  catholique  su  serait  montrée  à  nos  investiga- 
teurs au  fond  de  leurs  recherches  ,  et  aurait  préoc- 
cupé les  intelligences  comme  une  lumineuse  vision? 
l'un  et  l'autre  pent-élre.  Quelle  lAcbe,  en  pareille 
circonstance,  est  faite  aux  catholiques.'  Quelle,  si 
ce  n'est  de  montrer  au  doigt  le  but  auquel  on  tend 
par  un  heureux  effort  :'  L'Eglise  de  Dieu  a  mission 
do  prvcher. 

Autre  charge  pour  cllo>  qui  est  une  seconde  ac- 
ception du  même  mot. 

Une  déplorable  antipathie  a,  durant  de  longues 
années,  régné  entre  les  sciences  et  la  religion  :  les 
filles  ont  méconnu  la  mère  ,  cl  la  mère  a  repoussé 
les  (illes  ;  et  h  mesure  que  la  désunion  s^est  prolon- 
gée, à  mesure  aussi  les  causes  de  mésinlolligenco 
se  sont  accru  en  force  ou  en  multitude.  Si  cet  étal 
eût  duré,  durait  eucore  ,  où  aboutiraient  les  uns 
avec  leur  indépendance  ruineuse.'  ({ue  serait-il  de 
la  mission  de  l'autre  ,  retirée  ({u'on  la  verrait  du 
champ  qu'elle  doit  féconder  ?  Jadis  le  sanctuaire  a 
produit  et  élevé  la  philosophie  ;  puis  celle-ci  grandie, 
.s'est  mise  à  démolir  le  sanctuaire  comme  un  vieux 
nionument  inutile  et  importun;  et  puis  effrayée  de 
ses  ruines,  sous  qucUjues  rapports  apitoyée  sur  lo 
dépérissement  d'une  génércose  institution  digne 
d  un  meilleur  sort .  rllo  ne  l'assaille  plus  ,  mais  ello 
r>t  disposée  a  lui  Liire  (|ueI(|uo  justice,  et  d'une 
main  uiuilioaunC;  moitié  hoblile,   parlagèc  qu'elle 


BULLETIWiï  BlBLIOGIlAPHlQUEb. 


319 


est  entre  ses  derniers  senlimens  vivant  encore,  et 
ses  nouveaux  sentimens  qu'elle  voit  poindre  en 
elle,  elle  semblerait  vouloir  guérir  les  blessures 
qu'elle  aurait  faites.  Pourquoi  les  amis  du  sanctuaire 
ne  travailleraient-ils  pas  à  faciliter  les  voies  à  la  ré- 
novation de  l'alliance  ?  Pourquoi  ne  montreraient-ils 
pas  autant  qu'il  est  en  eux,  que  les  causes  de  dis- 
sension ou  étaient  bien  futiles ,  ou  n'existent 
plus?  Et  puisqu'une  raison  pleine  d'elle-même  ne 
consente  se  soumettre  à  la  religion  catholique, 
qu'autant  qu'elle  la  verra  à  son  niveau,  pourquoi 
n'y  placeraient-ils  pas  le  catholicisme,  en  le  procla- 
mant essentiellement  raisonnable,  point  du  tout 
ennemi  de  la  raison  ,  point  du  tout  déûant  pour 
ses  progrés  réels?  Qu'on  dise  ensuite  que  la  religion 
est  venue  à  la  raison ,  ou  que  la  raison  l'est  allée 
trouver,  peu  importe  ;  ni  la  raison  ni  la  vérité  ne 
descendent,  en  quelque  point  qu'elles  se  rencontrent. 
Donc  une  seconde  tâche  de  l'Église  de  Dieu  ,  c'est 
qu'en  même  temps  qu'elle  expose  sa  vérité  aux 
esprits  qui  la  cherchent,  elle  la  leur  présente  sous 
le  sens  qui  leur  est  le  plus  acceptable.  C'est  là  un 
second  mode  de  sa  prédication. 

£n  voici  un  troisième  ,  et  c'est  le  tout. 

Aux  époques  de  recherches,  d'investigations, 
lorsqu'on  se  livre  le  plus  aux  tentatives ,  le  danger 
aussi  est  le  plus  imminent  d'errer.  Plus  même  l'im- 
patience des  esprit  est  grande ,  plus  ils  sont  pressés 
de  conclure,  et  plus  aussi  ils  courent  risque  de  se 
trop  précipiter  par  l'effet  des  préjugés  ou  des  pas- 
sions, yu'arrive-t-il  en  ces  jours  d'activité  univer- 
selle? tous,  poursuivant  la  vérité,  ou  s'arrêtent 
sans  l'avoir  atteinte,  ou  passent  à  côté  d'elle,  ou 
la  laissent  bien  loin  derrière  eux ,  par  un  élan  tantôt 
mal  dirigé,  tantôt  trop  faible  ou  trop  impétueux, 
selon  que  les  diverses  apparences  les  illusionnent  à 
différens  degrés.  Mais  tous  enfin  pensent  la  tenir  ; 
quelle  qu'ait  été  la  constance  ou  la  vigueur  de  leurs 
efforts,  par  cela  seul  qu'ils  en  ont  fait,  ils  se  donnent 
lo  droit  de  juger  définitivement,  comme  une  ré- 
compense, une  conquête.  Ceux-là  même  qui  ne  ju- 
gent pas  par  suite  de  la  direction  que  leurs  recher- 
ches ont  prise,  disent  les  uns,  qu'ils  s'abstiennent 
par  impuissance  à  eux  de  conclure.  Les  autres  plus 
hurdis  généralisent  leur  faiblesse  propre  ,  et  pen- 
sent qu'on  ne  peut  conclure  du  tout.  Deux  façons  de 
doute ,  lu  première  particulière  ,  la  seconde  absolue  ; 
toutes  deux  dangereuses,  celle-ci  par  système  ar- 
rêté, celle-là  par  accident. 

Or,  nous  le  disons  sans  crainte  de  nous  tromper, 
les  mille  résultats  obtenus  ,  s'ils  ne  sont  pas  pour  la 
vérité,  sont  contre  elle  ;  et  dans  notre  sens,  s'ils  n'a- 
boutissent pas  en  leur  totalité  aux  idées  catholiques, 
ils  aboutissent  à  l'erreur.  Mais  comme  l'erreur  es- 
sentiellement détruit  et  ravage ,  do  même  que  le 
vrai  édifie  et  conserve,  il  s'ensuit,  qu'au  momenl  où 
par  la  multitude  des  investigations,  les  erreurs 
aussi  se  multiplient,  à  ce  moment  la  vérité  est  le 
plus  attaquée.  Quand  même  par  un  caractère  acci- 
dentel du  temps  ,  on  la  voudrait  re:.poeler  en  son 
existence  générale,  on  Ui  violera  dan»  ses  .ipplica- 
tions  parlkulicres ,  dacs  ses  divers  modes  d'action. 


Et  alors  à  ceux  qui  ont  foi  en  tout  point  en  elle, 
quel  devoir  échoit-il  à  remplir?  le  même  que  celui 
qui  pèse  sur  l'homme  dont  on  envahit  la  patrie  : 
s'il  a  quelque  force  il  doit  l'épuiser  à  la  défendre, 
car  enfin  la  patrie  ,  la  terre  natale  et  nourricière  des 
intelligences,  c'est  la  vérité  ;  c'est  le  sol  qui  les  fait 
vivre,  et  qu'il  leur  faut  préserver  de  toute  atteinte 
hostile  et  dévastatrice,  si  elles  n'aiment  mieux 
périr. 

Celle  triple  mission  des  amis  de  la  vérité  catho- 
lique ,  c'est-à-dire  ,  la  mission  si  honorable  et  si  sa- 
lutaire à  notre  époque,  d'exposer  leurs  croyances, 
de  les  mettre  en  rapport  avec  leS  découvertes  et  les 
progrés  actuels,  ei  à  la  fois  de  les  défendre  dan» 
leur  intégrité  contre  toute  attaque ,  c'est  celle  que 
les  rédacteurs  de  la  Revue  de  Barcelonne  se  sont 
imposée.  Le  dernier  terme  ,  on  le  voit ,  est  le  mOa\e 
que  celui  de  VVnivenUé  catholique  ;  le  moyen  seul 
nous  paraît  dissemblable.  Autant  qu'il  nous  est  per- 
mis de  le  conclure  des  numéros  que  nous  avons  sous 
les  yeux,  la  Revue  de  Barcelonne  tend  à  sa  fin  en 
construisant  et  développant  une  vaste  synthèse,  et 
VUnivcrsilé  paraît  plutôt  avoir  entrepris  un  labo- 
rieux travail  d'analyse  :  l'une  s'empare  dès  l'abord 
plus  immédiatement  du  principe  unitif,  la  vente 
catholique  ,  l'expose  el  la  déroule  en  toute  sa  gran- 
deur aux  yeux  de  la  science  qu'elle  force  à  l'accep- 
ter; l'autre,  sans  être  sans  doute  dans  quelqu'une 
de  ses  parties  étrangère  à  celle  première  marche, 
s'attache  plus  spécialement  à  prendre  sur  leur  propre 
terrain  les  sciences  parliculières ,  et  à  les  ramener 
soumises  au  même  principe  unilif ,  la  foi  catholique, 
dont  elles  empruntent  leur  premier  et  leur  dernier 

mot Les  deux  noms  des  deux  revues  semblent 

bien  se  prêter  à  ce  parallèle,  Université  et  Religion. 

Si  notre  interprétation  est  juste  ,  et  nous  le 
croyons,  la  Religion  de  Barcelonne  porte  un  titre 
d'une  belle  acception  dont  nous  allons  développer  la 
portée. 

La  religion  catholique  guérit  lentement  les  maux 
invétérés  de  l'empire  romain  et  rajeunit  les  re>soris 
vieillis  de  sa  sociélé  :  elle  ramollit  les  cœurs  féroces 
des  nations  qui  le  mirent  en  lambeaux  ;  elie  opora 
laborieusement  leur  éducation,  soit  en  les  attendant 
et  les  circonvenant  sur  un  sol  conquis,  soii  en 
allant  au  devant  d'elles  ,  et  leur  apportant  dans  les 
déserts  du  nord  les  bienfaits  du  Cul  cclos  au  soleil 
du  midi.  S<^us  ses  inspirations,  sou»  l'impression  do 
sa  loi  do  charité  et  d'amour,  les  peuples  qui  se 
ruaient  les  uns  sur  les  autres,  >e  reconnureui  comme 
nu  réveil  de  vieux  souvenir»  oubliés,  et  s'appelèrent 
frères.  L'humanité  qui  n'existait  plus  ,  cette  famille 
des  nations,  se  reeomposa  et  retrouva  »on  nom 
d'origine.  Mystérieux  lien,  la  religion  fit  ces  pro- 
diges. Mais  après  ces  longs  siècles  de  tra>aux  glo- 
rieux doit-elle  enfin  rentrer  dans  l'inaction  ,  dispa- 
raître épuisée  en  efforts  du  milieu  du  monde  qu'elle 
a  fait?  Faut-il  dire  de  chacune  de  se»  institutions, 
de  i  hacuii  presque  de  ses  doyens ,  ce  qu'on  vient 
de  tlire  de  la  vie  monastique  :  «  A  quoi  un  moine 
.(  poul-il  être  bon  a»  fond  de  son  monastcre  ,  dan» 
«t  le  siècle  oi»  u«uj>  >i>oD& ,  après  que  le»  travaux 


320 


i>ULLli:TlINS   lUHLlOGKAPUlQUKS. 


«  accomplis  p.ir  les  gr.imls  rrudits  inonasJiqups  des 
«  sicMes  pnsst's  ,  ont  porlr  huirs  friiils  ,  «»l  lorsqu'il 
«  ne  r«'slc  plus  il;ins  les  romciis  dcircsors  rnfoiiis 
«<  à  rvlminrr  |»our  IVdiir.ilion  du  {Tciirf  humain  , 
«  lorsque  surloul  la  vie  monaslique  a  cessé  «le 
«  prouver  et  de  inéiiler  pour  une  reli-ion,  qui  i-lje- 
«  mOnie  no  prouve  el  ne  mérite  plus  pour  les  c.èné- 
<*  rations  contemporaines  (l)i'  n  Ksi-il  donc  bien 
vrai  que  la  reliijion  ralliolique  ne  peut  plus  mériler 
en  notre  temps?  Doil-on  so  demander  si  les  idées 
du  Christ  ,  cet  homme  siihlime  et  divin  senlemenl 
comme  Socrate  et  IMaion  ,  ont  accompli  le  cercle  de 
leurs  destinées  ,  ont  donni>  leur  portion  dVlan  au 
Ccnre  hutnain  el  ne  sont  plus  bonnes  (]u'à  èlro 
laissées  en  arrière  ,  monnmens  n'u'>"l«'sques  d'une 
phase  de  rintelli-jencc  humaine,  au-dessus  desquels 
la  raison  s'élève  el  voit  au-delà,  vètemens  dans 
lesquels  elle  a  grandi ,  el  qu'elle  rejette  usés  et  en 
lambeaux  de  ?es  épaules  viriles.'  Nous  ne  croyons 
pas  à  cette  folie  ruineuse,  nous  disons  à  ce  rêve 
présomptueux  ,  ce  qu'on  dil  à  la  vue  de  toute  au- 
dacieuse conception  qui,  fùt-cl!e  appliquée,  opére- 
rait de  vastes  et  inéparal'les  ravajjes  ;  nous  dirons  : 
bienheureux  lemondcd'ètre  en défmitiveconduilFar 
Dieu,  non  par  Thommo  el  son  extravai^ante  raison. 

Cette  connancc  en  la  vivacité  de  cet  arbre,  qui 
porta  un  Pieu  sur  le  Calvaire,  en  la  divinité  el 
l'iramorlalité  de  sa  vertu  pour  le  bien  dos  hommes, 
les  rédacteurs  de  la  Jieligivn  la  partagent  pleinement 
avec  tout  zélé  croyant ,  el  c'est  la  pensée  qui  leur  a 
inspiré  leur  œuvre  ;  entreprise  rien  moins  que  dérogé- 
nëration  du  monde  intellectuel  par  les  idées  religieuses 
cl  du  monh  vioral  par  le  monde  intellectuel  (2). 

El  les  idées  religieuses  ,  à  qui  les  demandent-ils? 
à  l'Église  qui  en  csl  la  conservatrice,  par  qui  doi- 
vent-elles être  mariées  aux  sciences?  par  les  mi- 
nistres de  la  religion  ,  qui  pour  cela  doivent  s'effor- 
cer de  saisir  les  deux  termes,  la  théologie  elles 
sciences  ,  autant  que  possible  en  leurs  résultais  pro- 
pres ,  pour  les  unir  en  leurs  rapports  mutuels.  Kl 
ils  no  doivent  point  désespérer  de  celle  espèce 
de  déconragemenl  où  la  disgrâce  des  temps 
seml)le  endormir  la  masse  du  clergé  (juant  aux 
progrès  scientifiques.  «  Tournons  nos  regards 
«f  en  arriére  de  trois  siècles.  Les  désordres  qui 
(  avaient  ;:agné  les  mœurs  du  clergé  furent  sans 
«  doute  alors  la  pluslcrrible  épreuve  qu'ait  soufferte 
<'  la  religion  ;  mais  du  sein  du  catholicisme  ,  cel 
<'  inextinguible  foyer  de  piété  el  d'amour,  il  ne 
<(  tarda  pas  à  sortir  le  feu  le  plus  pur  qui  les 
«dévora.  Pans  les  derniers  temps,  une  autro 
«  épreuve  s'est  montrée  ,  qui  n'est  pas  tant  un  relà- 
«  rheniont  dans  les  mœurs  qu'une  lassitude  iiitel- 
«  lectuplle.  Kl  ainsi ,  comme  la  tiédeur  de  l'esprit 
('  sacerdotal  eut  pour  résultai  ,  dans  le  quinzième 
«  siècle,  le  rapide  progrès  de  la  réforme  ,  qui  n'eut 
n  point  été  si  prompt,  si  le  clergé  eût  partout  été 
«(  ce  qu'il  devait. -tre;  do   la  même  manière  sa  su- 

^l)  Hevue  des  Deux   mondes,  lo  janvier  lliZ'J, 
p.  '20.;. 
{'!)  Ibid.,  numéro  de  janvier  Itiiy,  p,  5. 


«  perficialilé  intoilcrtuelle  a  été  tourmenléo  parles 
t(  atlacities  puissantes  de  la  philosophie  du  dix-bui- 
((  tième  siècle.  On  n'y  aurait  point  vu  non  plus  une 
a  déserlion  aussi  générale  des  vérités  catholi(!U(^s , 
tf  si  le  clergé  n'eût  en  quelque  sorte  méconnu  ta 
<  mélhode  dont  dépendent  à  un  si  liant  degré  h's 
((  progrès  de  l'instruction  dans  les  écoles  chrétiennes, 
«  à  savoir  l'harmonie  de  la  science  el  de  la  foi.  Mais 
('  non  ,  tous  ces  dérèglemens  n'ont  en  rien  changé 
«  l'immuable  essence  du  catholicisme  ,  ni  son  éner- 
«  gie  toujours  viviliante.  Ce  sont  des  moyens  (jue 
«  la  l'rovidence  en  ses  insondables  vues  ,  emploie 
«  pour  amener  un  nouveau  développement  de  sain- 
ce  lotè  el  de  science  :  el  tonte  l'histoire  de  l'Église 
«  en  ses  diverses  pèriodesn'est  que  la  manifestation 
((  successive  de  cette  loi  mystérieuse  qui  dispose 
«  le  mal  lui-même  pour  un  élan  de  régénération. 
«  Ce  n'est  donc  pas  un  vain  rèvc  d'espérance  que 
((  ce  pressentiment  universel  d'une  grande  èpofjue 
a  qui  commence  pour  la  science  religieuse  ,  puisqu'il 
«  est  lellemenl  nécessaire  qu'elle  arrive,  que  (juand 
«  même  la  raison  ne  nous  en  ferait  pas  découvrir  l'au- 
«  rore  ,  la  foi  nous  inviterait  à  la  saluer  (1).  » 

Nous  regrettons  infiniment  que  le  peu  de  livrai- 
sons qui  sont  entre  nos  mains  ne  nous  permettent 
pas  d'apprécier  sûrement  le  plan  adopté  par  les  ré- 
dacteurs de  la  Ileligiun ,  pour  la  marche  el  les 
moyens  généraux  de  leur  œuvre.  Quant  à  leur  talent 
el  vraie  science ,  nous  n'en  pouvons  douter  ;  ce  sont 
de  larges  idées  exposées  et  poursuivies  avec  fermeté 
toujours  el  souvent  éloquence.  Nous  sommes  ravis  do 
trouver  dans  le  peu  d'ariiclesque  nous  en  connaissons, 
plusieurs  pensées  el  jugemens  d'un  haul  intérêt. 

Celui-ci ,  entre  autres  ,  promet  aux  lecteurs  de  la 
Religion  un  mode  éclairé  de  discussion  pour  les 
questions  dont  on  présentera  le  développement. 
Chacuno  d'elles  semble  devoir  être  d'abord  exposée 
dans  les  Ici  mes  de  la  foi ,  puis  entourée  des  spécula- 
tions de  la  philosophie  catholique  qu'elle  supportera, 
éclairée  cnlin  par  le  contraste  de  l'erreur  qui  l'aura 
attaquée  ;  ainsi  la  foi  sera  présentée ,  el  en  sa  propre 
certitude  et  lumière  ,  cl  en  celles  empruntées  de 
l'histoire  el  do  la  raison. 

Une  choçe  nous  fait  encore  un  grand  plaisir,  parce 
qu'elle  conseille  et  donnerait  à  espérer  une  [grande 
amélioration.  Les  rédacteurs  de  la  lleliginn  parais- 
sent pénétrés  de  l'importance  qu'a  l'hisloire  ecclé- 
siastique pour  la  compréhension  complète  de  ses 
dogmes,  de  la  morale,  du  culte,  de  la  discipline, 
el  de  la  hiérarchie  du  catholicisme.  .Nous  ne  dissi- 
mulons pas  la  croyance  où  cous  sommes  ,  que 
rr-(;lise  el  sa  foi  doivent  avant  tout  être  étudiées 
dans  le  détail  de  leur  existence  et  de  leurs  faits. 
Où  donc  est  plus  pleinement  exposé  l'esprit  du 
christianisme  ,  que  dans  ses  solennelles  annales  ? 
C'est  là  que  toute  l'Ame  de  son  enseignement  est 
manifeste  aux  yeiix  ,  soit  dans  sa  portion  imniuable, 
xoil  dans  sa  portion  variable.  Etudiez-la  Oans  quel- 
(|ues  beaux  traités  do  théologie  qu'il  vous  plaira  ; 
s  il  manque  à  rédiRcc  de  votre  science  religieuse 

(I)  Ibid.,  p.  li'J. 


BULLETINS  DIBLIOGRAPHÎQUES. 


32! 


celte  base  et  ce  comble  ù  la  fois  de  son  histoire, 
TOUS  n'aurez,  j'ose  lo  dire,  qu'à  moiliû  à  peine  com- 
pris l'Eglise ,  la  pensée  que  tous  en  avez ,  néces- 
sairement trop  élroite ,  restera  incomplète  et  vacil- 
Jante  :  mais  plus  vous  êtes  initié  dans  la  connaissance 
des  détails  de  sa  vie  au  milieu  des  peuples,  plus  à 
cette  lettre,  pour  ainsi  parler,  que  vous  possédiez 
seulement  de  sa  doctrine,  vous  y  joindrez  l'esprit; 
et  cet  esprit  grand,  conciliateur,  qui  loin  de  rétré- 
cir les  voies  de  Dieu,  les  aplanit  et  les  élargit  sui- 
vant leur  capacité  propre. 

Nous  félicitons  donc  les  rédacteurs  de  la  Religion , 
de  la  pensée  qu'ils  ont  eue  d'adjoindre  à  leur*  autres 
enseignemens  religieuï  ,  scientifiques  et  littéraires  , 
sous  le  rapport  de  la  foi  catholique  ,  renseignement 
complémentaire  de  l'histoire  de  celte  foi.  Ils  n'ont 
cru  mioux  faire  que  de  prendre  dans  V i'niversilé , 
un  cours  qu'ils  y  trouveront  tout  fait ,  et  auquel  ils 
s''efrorceront  par  leur  travail  propre  de  donner  un 
intérêt  local.  Voici  ce  qu'ils  disent  à  ce  propos  à  la 
fin  de  leur  livraison  de  février  dernier. 

((  Une  heureuse  coïncidence  de  principes  et  de 
n  sentimens  nous  a  mis  en  relation  immédiate  avec 
»c  les  respectables  auteurs  do  VU uicersilé  catholique , 
«  feuille  périodique,  religieuse,  philosophique, scien- 
«  tifiqne  et  littéraire  qui  se  publie  mensuellement  à 
«  Paris,  et  qui,  dans  son  numéro  3G ,  a  bien  voulu 
«  faire  une  mention  honorifique  de  notre  Revue.  Ce 
(f  que  les  numéros  de  VL'niv€rsi!é  renferment  d'oru- 
c(  diiion  précieuse  et  choisie  ,  sur  toutes  les  branches 
<c  de  la  science  qui  ont  rapport  à  la  religion  ,  nous  en 
Il  donnerons  une  idée  dans  notre  prochaine  livrai- 
«  Sun,  où  nous  apprécierons  une  Revue  rédigée  par 
4(  trente-sept  savans  des  plus  hautes  catégories  scien- 
«  tifiques  et  sociales.  Celle  circonstance  nous  met  à 
<(  même  d'enrichir  considérablement  nos  pages  ,  que 
«(  du  resle  nous  nous  efforcerons  de  rendre  plus  in- 
«  léressantes  à  l'aide  des  feuilles  nationales  et  étran- 
t  gères,  outre  nos  pr(pres  travaux  et  les  recherches 
'  (jue  nous  ferons  à  rcl  objet  dans  les  œuvres  les 
K  mieux  choisies.  Néanmoins  comme  léiendue  de 
((  nos  numéros  ne  nous  permet  pas,  quant  à  présent, 
K  d'enibrasserà  la  fois  grand  nombre  de  sujets,  nous 
(1  nous  bornerons  aux  plus  intéressans,  et  ù  ceux 
«  qui  se  trouvcronl  à  la  portée  de  la  plupart  des 
«  lecteurs;  ainsi  pourrons-nous  plus  agréablement 
«<  les  satisfaire. 

€  Nous  donnons  avis  -le  même  que  nos  souscrip- 
«  teurs ,  à  mesure  qu'il  parailra  ,  elselon  que  l'ordre 
«  de  nos  matières  le  permettra  ,  so  trouveront  in- 
<(  sensiblement  avoir  un  cours  d'histoire  de  l'Eglise, 
«  que  l'on  publiera  par  Iragmens.  Son  auteur  est 
«  M.  Tabbé  Gerbet ,  vicaire-général  du  diocèse  de 
«  Meaux  et  l'un  des  principaux  directeurs  dont  s'ho- 
«  nore  Vl'nircrsiié  catholiquey  écrivain  savant  et 
«  profond,  aussi  plein  d'érudition  que  de  philoso- 
('  phie,  dont  nous  avons  plus  d'une  fois  admire  les 
((  précieuses  productions,  quoiqu'il  soit  peu  connu 
«  parmi  iiou>.  L'auteur  dit  avec  modestie  qu'il  n'a 
((  point  iuteniion  d'écrire  en  détail  une  hisloire  de 

(l)  Tome  y,  page  127. 


«  l'Eglise,  mais  de  considérer  les  principaux  faits 
<(  de  celte  grande  histoire  sous  les  points  de  vue  le 
e  mieux  en  rapport  avec  les  nécessités  intellcctuel- 
ï  les  de  notre  époque  :  ce  qui,  à  notre  avis,  don- 
(c  nera  à  son  cours  un  intérêt  supérieur  à  celui  d'une 
U  simple  narration  hisiorique.  Et  afin  de  lui  donner 
«  de  notre  part  toute  Timportance  possible  pour  le 
«  public  espagnol,  nous  ajouterons  aux  réflexions 
«  de  l'auteur  de  nouvelles  considérations  destinées 
«  plus  particulièrement  à  jeter  quelque  jour  sur 
(c  l'histoire  de  TEglise  d'Espagne,  et  nous  nous  ai- 
(c  deroBs  à  cet  effet  de  ce  qu'ont  écrit  de  mieux  nos 
c,  auteurs  nationaux  les  plus  estimes.  -> 

L'on  sent  bien  que ,  vu  la  nature  même  de  ces  pu- 
blications mensuelles,  ni  VUnicertilé  catholique  par 
son  cours  sur  l'histoire  de  TEglise,  ni  ia  Religion 
par  la  reproduction,  ornée  de  ses  propres  recher- 
ches ,  qu"'elle  en  fera  ,  ne  prétendent  remplir  du  tout 
au  tout  un  grand  besoin  qui  existe  de  connaître 
mieux  et  de  mieux  interpréler  PÉglise  et  le  catho- 
licisme par  l'étude  impartiabi  de  ses  fails;  leurs  le- 
çons n'auront  pour  objet  que  de  placer  des  points 
de  vue  d'appréciation  ,  de  donner  comme  un  som- 
maire des  pensées  résultant  de  l'examen  des  prin- 
cipaux grands  faits.  Ce  sera  beaucoup  d'avancé  sans 
doute,  surtout  au  temps  où  l'histoire  de  l'Eglise  li- 
vrée aux  appréciations  d'historiens  d''une  foi  ou  con- 
traire ou  douteuse  au  moins  ,  est  si  fort  exposée  à 
se  voir  en  mille  points  mal  jugée.  Mais  il  restera 
toujours  aux  vrais  amis  de  cette  science  .  à  ceux 
surtout  qui  ont  besoin  davantage  de  la  posséder 
pour  eux-mêmes  ,  afin  d'en  répandre  les  résultats 
sur  les  autres,  il  leur  restera  à  faire  le  travail  de 
fond  ,  un  examen  qui  s'appuyant  avec  confiance  sur 
les  points  capitaux  qu'on  lui  aura  indiqués,  descen- 
dra courageusement  dans  les  détails  ,  qui  seuls  d'ail- 
leurs pourront  lui  acquérir  la  compréhension  com- 
plète de  ces  points  eux-mêmes. 

Nous  le  redisons  en  finissant,  nous  avons  dit  notre 
pensée  sur  la  Ueligion,  d'une  manière  il  est  vrai 
bien  succincte  .  mais  encore  capable  d'en  faire  sous 
plusieurs  rapports  apprécier  le  mérite.  Ouoi  qu'il  en 
soit  d'ailleurs  de  la  jli^les5e  de  nos  idées  ,  la  Revu'» 
de  Barcelonne  est  conçue  sur  un  large  plan  d'uliliiè 
intellectuelle  ,  morale  et  religieuse  :  et  quant  à 
l'exécution  ,  le  caractère  national  seul  du  rédacteur 
suffirait  à  lui  garantir  tout  le  sérieux  ol  le  paids 
qu'il  sait  mettre  à  ce  qu'il  entreprend. 

Ainsi  au  sein  des  dissensions  polilicjues  qui  agi- 
tent cette  belle  terre  de  rE>pagne,  au  milieu  dos 
mille  scènes  tragiques  qui  y  affligent  l'humanité, 
l'esprit  religieux  fait  entendre  les  graves  accens  de 
sa  voix  conciliatrice,  et  porte  le*  frères  ennemis  à 
fraterniser  dans  la  pai\.  Rienheureux  ceux  qui  s'ef- 
forcent par  leurs  travaux  a  h.'tier  le  triomphe  de  Dieu 
et  celui  du  bonheur  des  peuples!  Noos  y  joignons 
nos  vœux  les  plus  ardens  ,  alin  que  les  jours  de  la 
•oulïrance  cessent  pour  re  noble  pays  si  déchiré  ,  et 
que  ceux  du  bien-être,  de  la  paix  se  lèvent  enfin, 
après  avoir  été  si  long-temps  attendus. 


Èîî 


BULLETINS  niBLIOGRAPlIIQUES. 


Noai  croyi»n«»  faire  plaisir  A  nos  ationnôn  cl  h 
toutes  los  pcrsonnos  qui  s'inl/Tossenl  aux  proi^rôs 
des  l'iuilos  ofcU'siasliquoâ  en  leur  faisant  connaître 
coiniiu»nl  elles  sont  ré^jlécs  par  répiicojial  dans  la 
Belgique. 

DE  LOI  VAIN. 

rUOGUAMMi: 

Dn  Coiifw  qui  seront  donnes  pendant  le 
semestre  d'hiver  de  Vannée  académique 
lS39-18iO. 

FACULTÉ  DE  THÉOLOGIE. 

J.-T.  Bbklkn  ,  prof,  ord.;  le  livre  des  lioii  et  des 
Pa»<j/«>o»u''nt's,  les  lundis  ,  mardis  el  mercredis  à 
8  heures;  les  langues  orientales,  les  mercredis, 
jeudis  ,  vendredis  el  samedis  à  midi. 

H.J.  WoiTHRS,  prof.  ord.  et  doyen  delà  Fa- 
cullé;  VUittoire  ecclésiastique ,  les  mercredis,  jeu- 
dis ,  vendredis  et  samedis  à  9  heures. 

M.  Verhoeven  ,  prof,  exlraord.  el  secrélairc  de 
la  Faculté;  les  Inslilulions  canoniques  de  Uevoti , 
les  lundis,  mardis ,  mercredis  et  jeudis  à  10  heures. 

A.-J.  Verhobvun  ,  prof,  agrogi' ;  la  Dimonslra- 
tion  catholique  el  les  principes  du  Droit  public 
ecclciiaslique ,  les  lundis,  mercredis,  vendredis  cl 
samedis  à  3  heures. 

J.-B.  Malou,  prof,  exlraord.;  les  Traités  de 
CuUu  Sanclorum  et  de  Gratid,  les  lundis  à  9  heures, 
les  jeudis  ,  vendredis  el  samedis  à  8  heure?. 

J.-D.  Veuki;5T,  prof.  ord.  cl  président  du  Collège 
du  Saint-Esprit;  2.  2.  Summœ  Diii  Thomœ ,  les 
lundis  cl  mardis  5  11  heures,  les  vendredis  et  sa- 
medis à  10  heures. 

FACULTÉ  DE   DROIT. 

CANUIDXTCnE. 

J.-G.-J.  Ernst,  prof,  ord.;  le  Droit  naturel  ou  la 
Philotophie  du  Droit,  les  mercredis  el  vendredis 
de  11  heures  à  midi  cl  demi. 

J.-J.-A.  QnniNi ,  prof,  ord.;  \cs  principes  du 
Droit  civil  moderne,  Texplicalion  du  texte  de  la 
loi  avec  l'application  des  principes  ,  depuis  Pari.  I 
jusiju'au  litre  des  Obligations ,  pendant  les  semes- 
Ires  d'hiver  cl  d'élô  ,  les  lundis  ,  mardis  cl  mercre- 
dis de  8  à  0  heures  el  demie. 

L.-J.-II.  Eunst,  prof,  ord.;  les  principes  du  Droit 
citil  moderne,  l'explication  du  icxle  de  la  loi  avec 
Tupplicalion  des  principes,  depuis  le  litre  des  OLli- 
çaliont  jusqu'à  la  (in  du  Code  ,  pcudunl  les  scmes- 
Ire*  d'hiver  el  d'élé,  les  jeudis,  vendredis  el  same- 
dis de  8  a  1)  heures  el  demie. 

A.-N.  J.  Ernst,  ancien  n)inislre  do  la  justice  . 
prof,  ord.;  le*  Inititules  du  Droit  romain ,  les 
mercredis,  jeudis,  vendredis  cl  samedis  de  1)  heures 
el  demie  à  11  heuros.  l'emlanl  le  semestre  d'élé, 
après  avoir  terminé  l<>s  Inslilutes  ,  il  donnera  des 
leçons  de  Droit  civil  moderne  approfondi. 

F.-J.-C.  Smoi  nRns  ,  prof,  exlraord.  ;  VEnryclopi'- 


die  du  Droit  clV Histoire  du  Droit  romain,  les  lun- 
dis et  mardis  ,  do  9  heures  et  demie  à  11  heures  ,  cl 
les  samedis  de  1 1  heures  à  midi  el  demi. 

nOCTOUAT. 

L.-B.  Dedruyn  ,  prof.  ord.  el  doyen  do  la  Fa- 
culté; les  Pandectes,  les  lundis,  mercredis,  jeudis 
et  vendredis,  do  il  heures  à  njidi  el  midi. 

J.-G.-J.  Ernst,  prof,  ord.;  le  Droit  civil  moderne 
approfondi ,  les  mardis  el  samedis  ,  de  11  heures  à 
midi  et  demi. 

J.-J.-A.  QuiBiNi,  prof,  ord.;  le  Cours  indiqué  ci- 
dessus. 

L.-J.-II.  Eunsï,  prof,  ord.;  le  Cours  indiqué  ci- 
dessus. 

C.  Dei-cour,  prof,  exlraord.;  le  Droit  admini- 
stratif, les  lundis  .  mardis  el  mercredis,  de  9  heu- 
res el  demie  à  11  heures. 

A.  Thimls,  prof,  exlraord.  el  secrétaire  do  la 
Faculté;  le  Droit  criminel,  les  jeudis,  vendredis  el 
samedis  ,  de  9  heures  el  demie  à  11  heures. 

C.-T.-A.  ToRNK,  prof,  exlraord,;  le  Droit  com- 
mercial y  les  jeudis  et  vendredis,  de  ."•  à  A  heures 
et  demie. 

L.-J.-N.M.  RuTGEERTS  ,  prof.  exlraord.;  le  Droit 
notorial ,  les  lundis,  mardis  et  mercredis,  à.'» 
heures, 

FACULTÉ  DE    MÉDECINE. 

CANIUDATl  RB. 

A.-L.  Van  Biervmet,  prof,  ord.;  la  Physiologie 
{humaine  et  comparée),  les  lundis,  mardis,  mer- 
credis el  samedis  à  midi  ;  la  Pathologie  générale^ 
les  vendredis  à  midi ,  les  samedis  à  10  heures. 

J.  SciiWANN  ,  prof,  exlraord.;  VAnatomie  (géné- 
rale, descriptive,  pathologique,  organogénésic , 
monstruosités),  tous  les  jours  ,  le  samedi  excepté,  à 
8  heures.  —  Aidé  du  prosecteur  E.-M.  Van  Kem- 
pen,  candidat  en  Médecine,  il  dirigera  les  élèves 
dans  les  dissections  ,  tous  les  jours  do  9  i  11  heures 
et  de  2  à  4. 

F.  IIairion  ,  prof,  exlraord.;  Vilggièno  ,  les  lun- 
dis cl  samedis  à  11  heures,  les  jeudis  à  midi. 

DOCTORAT. 

V.-J.  François  ,  prof.  ord.  el  doyen  de  la  Fa- 
culté ;  la  Pathologie  et  la  Thérapeutique  spéciale 
des  maladies  internes  ,  tous  les  jours  ,  le  samedi  ex- 
cepté ,  à  midi. 

J.-M.  Baud,  prof,  ord.;  la  Pathologie  chirurgi- 
cale, les  mardis,  mercredis,  jeudis  et  vendredis  ù 
11  heures. 

P.-J.-S.  Cramnx,  prof,  ord.;  la  Clinique  interne, 
tous  les  jours  ,  le  jeudi  excepté  ,  à  î)  heures. 

M.  Michaux  ,  prof,  exlraord.;  la  Clinique  externe, 
tous  les  jours,  le  jeudi  excepté,  à  7  heures  el 
demie. 

L.-J.  Hnii-nr,  prof,  exlraord.  el  secrétaire  de  la 
Faculté;  le  Cours  théorique  et  pratique  des  accou- 
che mens ,  les  lundis  ,  de  2  à  1  heures,  Itis  jendis  i^ 
10  heures  et  les  samedis  à  midi. 

F.  Hairion,  prof,  exlraord.;  la  Clinique  des  ma- 
ladies syphilitiques  et  de  V Ophtalmologie ,  à  l'hô- 
pital militaire,  les  dimanches  et  jeudis  à  8  heures. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


523 


—  Exereicet  d^opérationg,   les  jeudis  à  2  heures. 
J.-B.  Vrancken  ,  prof,  extraord.;  la  Pharmaco- 
logie el  la  Matière  médicale  ,  les  jeudis  à  9  heures  , 
les  luDdîs  et  samedis  à  11  heures. 

FACULTÉS  DE  PHILOSOPHIE  ET  LETTRES  ET 
DES  SCIENCES  MATHÉMATIQUES  ET  PHYSI- 
QUES. 

Cours  obligatoires.  —  Première  année, 

G.-C.  Ubagiis  ,  prof.  ord.  et  doyen  de  la  Faculté 
de  Philosophie  ;  V Introduction  encyclopédique  à  la 
Philosophie  et  la  Logique  ,  les  lundis  et  mardis  à 
9  heures,  les  vendredis  et  samedis  à  10  heures. 

J.  MoELLEB,  prof,  ord.;  V Introduction  à  V Histoire 
universelle  et  la  première  partie  de  Vllisloire  an- 
cienne ,  les  vendredis  et  samedis  à  8  heures. 

F.-N.-J.'G.  BACURT,prof.  ord.  et  secr.  de  TUni.  ; 
la  2«  partie  du  1"^^  livre  de  Thucydide  ,  les  lundis  et 
mardis  à  0  heures  ;  la  Germanie  de  Tacite  ,  les  mer- 
credis et  jeudis  à  la  même  heure. 

L.-J.  IIallaiid  ,  prof,  eiitraord,  et  secrétaire  de 
la  Faculté  de  Philosophie  ;  la  Littérature  française 
el  V Histoire  des  Littératures  modernes,  les  lundis, 
mercredis  ,  vendredis  et  samedis  à  ô  heures. 

H.-J.  KuMPS,prof.  ord.  et  doyen  de  la  Faculté 
des  Sciences  ;  V Algèbre  et  la  Géométrie  ,  les  mer- 
credis ,  jeudis  y  vendredis  et  samedis  à  9  heures. 

J.-G.  Cradat,  prof,  ord.;  la  Physique  expérimen- 
tale et  mathématique  j  les  lundis,  mardis,  mercredis 
et  jeudis  de  10  ù  11  heures  et  demie. 
Cours  obligatoires.  —    Seconde  année.  (Pour   les 
élèves  qui  se  préparent  d  Vélude  du  Droit.) 

N.-J.  DE  CocK,prof.  ord.  et  vice-recteur  de  l'U- 
niversité; la  Philosophie  morale,  les  jeudis,  ven- 
dredis et  samedis  à  8  heures. 

N.  MoELLER  ,  prof,  hon.;  Vllisloire  de  la  Philo- 
sophie^ les  mardis  et  mercredis  à  8  heures. 

C.  DE  Coux  ,  prof,  ord.;  VÉconomie  politique  ,  les 
mercredis,  vendredis  et  samedis  à  3  heures. 

J.  MoKLi.ER,  prof,  ord.;  Vllisloire  du  moyen- 
dgc  depuis  la  grande  migration  des  peuples  Ger- 
mains jusqu''au  pape  saint  Grégoire  Vil,  les  jeudis 
à  9  heures  ,  les  vendredis  et  samedis  à  10  heures. 

G. -A.  Arendt,  prof.  OTi\.;\ei  Antiquités  romaines, 
les  lundis ,  mardis  et  mercredis  à  9  heures. 

J.-D.  David  ,  prof,  extraord,,  et  président  du  Col- 
lège du  Pape  Adrien  VI;  Vllisloire  nationale  ^  les 
lundis  à  8  heures  ,  les  vendredis  et   samedis  ù  9 
heures. 
Cours  obligatoires.  —  Seconde  année.    {Pour    les 

élèves  qui  se  préparent  d  l'étude  de  la  Médecine.) 

N.-J,  DE  Cor.K  ,  prof.  ord.  et  vice-recleur  do  TU- 
niversitô;  le  Cours  indiqué  ci-dessus. 

N.  MoEi.LER,  prof,  hon.;  le  Cours  ind.  ri-dessus. 
G.-M.  Pagani  ,  prof,  ord.;  Vap/ilication  df  rAl- 
gèbrc  d  la  Géométrie  ,  les  lundis  cl  mardis  à  9  heures, 
M.  Martkns,  prof,  ord.;  la  Chimie  générale, 
lant  organique  qu'inorganique  ,  ri  ses  npplicalions 
aux  arts  cl  à  la  médecine,  les  lundis,  mardis  ,  mer- 
credis cl  jeudis  de  11  heures  et  demie  à  1  heure. 
"VAnatomie  et  la  Physiologie  des  plantes,  les 
vendredis  à  la  même  heure. 


P.-J.  Van  Beneden  ,  prof,  extraord.;  la  Zoologie  y 
les  lundis,  mercredis,  vendredis  et  samedis  à  3 
heures. 

H.-B.  Waterkeyn  ,  prof,  extraord.  et  secrétaire 
de  la  Faculté  des  Sciences  ;  la  Minéralogie  ,  les  ven- 
dredis et  samedis  de  10  à  11  heures  el  demie. 

C.  DE  Coux,  prof,  ord.;   la  Géographie  physique 
et  ethnographique,  les  samedis  à  1 1  heures  et  demie. 
Cours  facultatifs. 

G.-C.  Ubagos  ,  prof.  ord.  et  doyen  de  la  Faculté 
de  Philosophie  ;  la  Métaphysique  ,  deux  fois  par  se- 
maine, aux  jours  et  heures  à  déterminer. 

G.-A.  AREXDT,pruf.  ord.;  V Introduction  à  Vélude 
des  Langues  orientales,  les  mercredis  à  1  heures 
et  les  jeudis  à  3  heures. 

J.-T.  Beelen,  prof,  ord.;  les  Langues  orientales, 
aux  heures  indiquées  ci-dessus. 

F. -N.-J. -G.  Baguet,  prof.  ord.  et  secrétaire  de 
l'Université  ;  un  Choix  de  Poésies  lyriques  grecques, 
les  lundis  à  4  heures  et  les  mardis  à  3  heures.  — 
Exercices  de  Philologie,  les  vendredis  à  4 heures. 

J.-B.  David  ,  prof,  extraord.  el  président  du  Col- 
lège du  Pape  Adrien  V(  ;  la  Littérature   flamande 
les  samedis  à  4  heures. 

G.-M.  Pagani,  prof,  ord.;  le  Calcul  différentiel 
et  intégral,  les  mercredis  el  jeudis  à  9  heures;  la 
Mécanique  analytique  ,  les  vendredis  et  samedis  ù 
la  même  heure. 

H.-J.  KuMPS,  prof.  ord.  el  doyen  de  la  Faculté 
des  Sciences;  la  Trigonométrie  sphérique  ,  les  mar- 
dis à  8  heures. 

H.-B.  Waterueyn  ,  prof,  extraord.  el  secrétaire 
de  la  Faculté  des  Sciences;  la  Géologie,  aux  jours 
et  heures  à  déterminer. 

Le  UECTEiR  Dii  l'université, 
P.-F.-X.  DE  RAM  , 
Le  Secrétaire,  Baguet. 


ESSAI  SUR  LE  PANTHÉISME  DANS  LES  SOCIÉTÉS 
MODERNES  ,  par  H.  Markt.  prêtre;  chez  Sapia  , 
libraire,  rue  du  Doyenné,  12.  1  vol.  de  KM»  à 
1^00  pages  in-8".  Prix  G  fr. 

SO^IMAIRE  DES  CHAPITRES. 

CIIAIMI  RE   l". 

De  la  philosophie  en  France  au  dix-nounémo 
siècle.  —  Le  ralioniilismc  du  dix-neuvième  sièclo 
vient  aboutir  au  panthéisme.  —  La  philosophie  son- 
sualisto  du  dernier  siècle  remplacée  par  l'éclectisme. 
L'éclectisme  tend  nécessairement  au  panihèismc. 
M.  Cousin  :  son  annlyso  do  la  raison;  Uiéodirce- 
rosmoi^onie  ;  philosophie  de  riusloiro  ;  origine  de  la 
pensée  humaine  et  des  religions  ;  théorie  de  Perreur 
et  de  la  vérité  ;  développomens  do  rhumanllé;  ana- 
logues des  doctrines  do  M.  Cousin  en  Allomagne. 
MM.  Gooffroiot  Daniiron  roproduijonl  la  philosophie 
historique  de  >1.  Cousin;  un  mol  sur  la  méthode 
psychologique.  M.  .Michelel  :  sa  philosophie  de  l'hi- 
stoire; élaboration  surrossite  de  l'idé-  Ac  Dieu  • 
légilimilc  (le  tous  les  dèveloppemens  humains. 
M.  I.crminier  ne  fait  pas  de  rérlectisme  ;  sa  théorie 
liistorici'ie;  Tcspril  humain   est   la  seule   force  qui 


:m 


BULLETIINS  FUnLlOCiUAPIIlgUF.S. 


agisse  ici-ba« ,  il  rsl  la  rôvi-lulioii  néccssairo  tlo 
l)irii;la  vt-riU*  vi  Pion  sont  inoliilos.  M.  (>ui/ul: 
llu'oric  «le  rmiH>  itlii.ilismo  ;  ni'<;iiti()n  de  In  Mrilo 
absolue.  llcsuUal  général  de  cet  examen  ;  lu  ratiu- 
nali>iiu>  .  pour  i  chappcr  au  sccplicisiup  ,  n'a  d'.iulrc 
issue  (jue  lo  paiUliéisuie. 

CIIAI'ITUU    II. 

Suite  de  Texauiea  de  la  philosophie  au  di\-nou- 
Tième  siècle,  —  Le  mysticisme  du  dix-neuvième 
siècle  n'est  ([ue  le  pantlièisiiie.  —  Transition  néces- 
saire du  rationalisme  au  paallièisrac  formel  et  avoué. 
Le  Sainl-SimoDisme  :  résultai  des  tendances  {géné- 
rales du  siècle;  son  histoire;  sa  doctrine  ;  critique 
de  la  société  actuelle  ;  théorie  de  Dieu  ,  de  Ihomme, 
de  l'histoire;  progrès  (juc  lo  Saint-Simomsme  voulait 
réaliser;  plan  de  réforme  sociale.  Kcole  sortie  du 
St.-Simonisme  :  M.  Pierre  Leroux  et  l'encyclopédie 
nouvelle;  doctrine  du  progrès  continu  et  théorie  de 
la  certitude  ;  panthéisme  mitigé.  M.  l'ourricr  :  sa 
théorie  agricole  ,  industrielle  et  sociale  ;  panthéisme 
matérialiste.  M.  de  Lamennais  a  émis  la  doctrine  de 
la  >ériié  moliile  ;  elle  conduit  au  panthéisme.  Nou- 
velle conlirmation  de  la  conclusion  du  cliapitro  pré- 
cédent. 

CllAl'ITUE   m. 

Il  n'y  a  plus  de  milieu  possible  entre  le  catholi- 
cisme et  le  pantliéisme.  —  Les  systèmes  nouveaux 
qui  se  sont  produits  de  nos  jours  décèlent  Pinsuffi- 
sanre  des  systèmes  anciens.  Ln  mol  snr  l'athéisme, 
lo  déisme  du  dix-huiiième  siècle,  et  la  méthode  in- 
dividuelle. Raisons  qui  ont  porté  les  esprits  à  clior- 
rher  une  philosophie  nouvelle.  Celle  philosophie 
nouvelle  de  fail  n'est  (jue  le  panthéisme,  liaisons  de 
ce  fait  ;  besoin  d'une  explication  universelle  ,  qui  ne 
trouve  sa  satisfaction  réelle  ou  apparente  que  dans 
lo  catholicisme  ou  le  panthéisme.  Deux  notions  de 
la  vérité  et  deux  méthodes  d'investigation  de  la  vé- 
rité. Première  notion  de  la  véiilé  ;  elle  esl  divine  , 
absolue  .  immuable  ,  éternelle.  Cette  notion  de  la 
vérité  et  la  méthode  (lu'elle  engendre  niènent  l'es- 
prit au  catholicisme.  Deuxième  notion  de  la  vérité; 
la  vérité  est  mobile  ,  changeante  et  progressive  ; 
cette  notion  de  la  vérité  et  la  méthode  humanitaire 
ne  sont  que  le  panthéisme.  Point  de  milieu  entre  ces 
dpiix  notions  de  la  vérité,  entre  les  méihodes  qui  en 
dérivent,  entre  le  catholicisme  et  lo  panthéisme. 

CHAPITRE   IV. 

Histoire  du  panthéisme.  —  Le  chapitre  quatrième 
esl  consacré  à  l'hisloire  du  panthéisme. 
ciiAurnB  V. 

lléfutation  du  panthéisme.  —  Réduction  des  di- 
vers systèmes  de  panthéisme  à  deux  principes  fon- 
damentaux ,  ou  à  un  même  principe  sous  deux  for- 
mes, l'urmulc  la  plus  moderne  du  panthéisme;  le 
panthéisme  mitigé  ne  peut  échapper  à  celte  formule. 
Ce  que  les  panlhéistes  auraient  à  faire  pour  démon- 
trer leurs  prinripes.  Kxamen  du  panthéisme  dans 
se*  preuves ,  son  principe  et  ses  consèiiuences. 
1  "  Preuves  du  panihéisme  ;  elles  sont  tirées  dei  be- 
soins de  la  science  .  des  idées  de  l'unité  ,  de  Tabsolu, 
de  la  substance  ,  de  l  inliui.  L'impuissance  de  ces 
preuves  Csl  dèinonlrcc  'J."  Principe  du  panthéisme  j 


retour  sur  ce  principe  ;  il  est  opposé  au  sens  com- 
mun ;  inutilo  pour  explicpier  les  choses,  Dieu,  le 
monde,  riiomme,  l'e&pril  humain;  contradictoire 
en  lui-même,  ô"  Conséquences  du  panthéisme.  1"  Ré- 
sultais hislori(iues  :  Yoghuisme  d.ini  l'Inde;  sophistes 
en  (irèce  ;  opposition  aveuijle  des  néoplatoniciens  au 
christianisme;  extravagance  cl  corruption  des  sec- 
tes gnosliques  ;  morale  Sainl-Simonienne.  '2"  Con- 
séquences logiques  :  la  logique  seule  peut  dévoiler 
toutes  les  conséciuences  du  panthéisme.  L'identité 
universelle  renverse  le  sens  humain.  Les  idées  sont 
menteuses  et  le  scepticisme  inévitable.  Le  panthé- 
isme n'est  qu'im  athéisme  dé[;uisé.  Toute  religion 
est  détruite.  L^homme  se  met  à  la  place  de  Dieu.  La 
vie  humaine  est  sans  consolation  et  sans  espérance. 
Les  idées  de  loi  et  de  devoir  s'évanouissent.  Ln  li- 
berté est  un  mensonge.  La  morale  est  impossible. 
L'intérêt  et  la  force  ne  peuvent  remplacer  le  devoir, 
la  société  est  sans  protection. 

CIIAlMTRi:   VT. 

Suite  de  la  réfntalion.  —  Le  panlbéisme  consi- 
déré dans  ses  applications  aux  dcveloppemens  de 
riiumanilé.  Problèmes  qui  se  rapportent  anx  dévelop- 
pemeiis  de  l'hunianité.  Les  solutions  panthéistiques 
de  ces  problèmes  sont  en  contradiction  avec  les  faits. 

CnAPITRR   VU. 

Du  catholicisme.  —  Le   chapitre    septième  traite 
des  dogmes  et  des  preuves  du  catholicisme. 
cnAPiTiii:  vin. 

Des  objections  nouvelles  contre  le  catholicisme. 
—  Caractères  généraux  de  la  controverse  nouvelle. 
Ses  objections  modernes  proviennent  du  panthé- 
isme. Appréciation  générale  du  christianisme  par 
M.  Pierre  Leroux.  1"  Ses  objections  historiqaes. 
Origine  du  christianisme.  Son  établissement.  Son 
développement.  Constitution  de  l'Église.  Sacremens. 
li"  Objections  métaphysiques,  morales  et  politiques. 
Essence  de  la  religion.  Mystères.  Trinité.  Création, 
Le  mal.  Loi  morale  ;  théorie  du  bonheur.  Avenir  du 
christianisme.  Objections  sur  l'état  des  élus  dans  le 
ciel;  l'élernité  des  peines;  les  moyens  de  salut. 
Idée  générale  de  la  religion  d'après  M.  Leroux  ,  et 
ses  conséciuences. 

CHAPITRE    IX. 

Suite  des  objections. 

I.  Examen  de  l'ouvrage  de  M.Salvador  sur  Jésos- 
Chrisl  et  sa  doctrine.  îîase  du  livre  de  M.  Salvador. 
Son  système  explicateur  de  Jésus-Christ  ,  «le  sa  vie, 
de  sa  doctrine  ,  de  ses  miracles,  de  l'établissement 
du  christianisme.  Mission  nouvelle  des  Juifs.  Pan- 
théisme de  M.  Salvador.  Juijemenld'un  co-réligion- 
naire  de  M.  Salvador  >ur  la  mélhoile  et  les  livres  de 
cet  auteur. 

II.  Observation  «ur  l'hypothèse  de  M.  Strauss. 
Ihéorie  de»  mythes  et  de  l'interprétation  mylliii]ne. 

Ju[;emenl  sur  cette  théorie.  Application  de  l'inter- 
préiaiion  mythique  à  l'.lncicn  Testament  appréciée 
par  M.  Jhan.  Application  ao  Nuuirean  Testament  par 
M.  Strauss.  Impossibilités  de  cette  hypothèse.  Sa 
base  hégélienne. 


L'UKIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


II.  —  SITUATION  DE  ROME. 


POINT  DE  VUE. 


On  peut  étudier  une  vilie  comme  on 
étudie  la  nature.  Il  suffit  d'un  premier 
coup  d'œil  jeté  sur  la  création  pour  que 
toute  âme  humaine  ,  savante  ou  igdo- 
rante  ,  ressente  une  impression  de  ma- 
jesté qui  l'élève  vers  le  Créateur.  Mais 
celte  impression  ne  constitue  pas  la  scien- 
ce. Ce!l»i-ci  s'efforce  de  reconiiùtre  les 
causes  des  phénomènes  et  d'en  formuler 
les  lois.  Enfin  ,  au-dessus  des  sciences 
physiques,  se  place  la  philosophie  de  la 
nature,  qui  rattache  rélud»^  du  monde 
matériel  au  monde  intellectuel  et  moral, 
dont  il  est  l'emblème.  Si  les  découvertes 
que  l'on  peut  faire  dans  cet  ordre  de 
connaissances  sont  très  élevées,  leur 
nombre  est  petit.  La  science  e^t  une  py- 
ramide :  sa  bass  est  larj^e  ,  son  sommet 
est  une  pointe,  mjis  celte  pointe  perce 
les  airs. 

Il  me  semble  que  l'on  peut  suivre  , 
toute  proportion  gardt^e  ,  une  gradation 
analogue  dans  l'étude  des  grands  ou- 
vrages des  hommes,  et  particulièrement 
des  grandes  cités  qui  sont,  à  plusieurs 
égards,  comuie  un  abrégé  du  uionde. 

Pour  peu  que  l'on  ait  parcouru  Home 
avec  un  cœur  chrétien  pendant  quelques 
jours,  on  a  bieu  vite  senti  que  la  reli- 
gion est  dans  celle  capitale  du  catholi- 
cisme, ce  que  Dieu  est  dans  la  nature  ; 
qu'elle  y  est  la  première  des  choses  , 
comme  il  est  le  sjuverain  de-;  èlres. 
Cette  impression,  à  son  origine,  est  bien 
moins  une  vue  de  l'esprit  qu'une  sorte 

TOMB  Tin.  —  K«  17.  1839. 


de  retentissement  dans  l'âme.  Les  détails 
dont  elle  se  compose  sont  l'effet  d'une 
pieuse  et  superbe  litanie  ,  à  laquelle  on 
prêtai  l'oreille  avec  émo'ion,  mais  sans 
concevoir  pourquoi  ses  versets  sont  ran- 
gés dans  tel  ordre  p'ulôt  qud  dans  tel 
autre. 

Lorsqu'ensuiteonéiudie  les  raisons  spé- 
ciales de  chaque  monument,  cette  pre- 
mière i  npression  confuse  se  débrouille 
et  s'illumine.  Les  images  se  transforment 
en  conceptions  positives  :  U  Kome  ma- 
térielle s'éclaire  de  tous  les  reilets  de  la 
Rome  historique. 

Mais,  est-ce  tout  ?  Si  les  monumens 
sont  la  représentation  des  faits,  les  faits 
eux-mêmes  n'out-ils  pas  à  leur  tour  leur 
signiUcation  ?  ]Ne  sont-ils  pas  les  em- 
blèmes des  idces ,  dans  le  sens  le  plus 
élevé  de  ce  mot,  c'est-à-<lire ,  des  plus 
hautes  raisons  des  choses  7 

H  faut  donc  élever  encore  ses  regards 
pour  voir  apparaître  au-dessus  de  la 
Rome,  soit  matérielle,  soit  hi.^lorique, 
la  grande  idée  de  la  Rome  spirituelle  et 
intelligible.  «  Alors,  invisible  pour  tout 
autre  ,  s'offre  auv  regards  de  Bouillon  le 
céleste  guerrier  qui  veille  sur  sa  desti- 
wttQ  :  il  e-jl  couvert  d'uiu^  diviue  armure, 
et  son  éclat  efface  l'éciat  du  soleil  qu  au- 
cun nuage  nobscurCit.  «  Godefroi  ,  lui 
t  dil-il,  1  heure  est  arrivée  où  Siou  doit 
i  voir  briser  ses  fers  ;  ne   feruic  point  , 

<  ne  ferme  point  tes  veux  éblouis;  cou- 

<  temple  le  secours  que  le  ciel  l'envoie. 

SI 


326 


SITUATION 


Dirige  les  regards  sur  celle  milice 

immense  d'immortels  rassemblés  dans 
les  airs.  Je  vais  dissiper  le  nua^e  cpie 
l'humanité  épaissit  autour  tle  toi ,  et 
qui ,  d'une  ombre  j;rossiùre,  enveloppe 
tes  sens.  Tu  verras  à  nu  les  célesles 
esprits;  lu  pourras,  un  i.  oment,  sou- 
tenir les  rayons  des  clartés  an{,'éliques. 

—  Là  ,  sont  ces  guerriers,  jadis,  comme 
toi ,  vengeurs  de  ta  croyance  :  habilans 
aujourd'hui  de  la  céleste  demeure,  ils 
viennent  seconder  tes  efforts  et  parta- 
ger ta  victoire.  Au  milieu  de  ces  lour- 
billons  de  poussière  el  de  fumée,  sur 
ce  vaste  amas  de  ruines,  c'est  Hugues  , 
ton  ami ,  qui  combat ,  et  qui  sappe  les 
tours  ennemies  jusque  dans  leurs  fon- 
demens.  —  l'ius  loin,  D'idou,  la  (l.immo 
et  le  fera  la  main,  foudroie  la  porte 
septentrionale;  il  fournit  des  armes  à 
tes  soLiats,  il  les  encourage;  lui-même 
il  dresse  les  échelles  et  les  assure.  Cet 
autre  qnc  tu  vois  sur  la  colîin-'.  la 
couronne  sur  la  tête  et  revêtu  d'habits 
po..tiricaux.  c'est  Adhémar  ;  il  étend 
encore  sur  vous  sa   main   bénissante. 

—  Porte  plus  haut  tes  regards:  vois 
toute  l'armée  céleste  r.^unie  contre  les 
infidèles.  »  —  Godefroi  regarde  :   une 

..inombrable  milice  se  découvre  à  sa  vue. 
Trois  escadrons  se  divisent  chacun  en 
trois  cercles,  et  les  cercles  s'agrandis- 
sent en  s'éloignant  du  centre,  (iodefroi. 
ébloui,  abaisse  un  moment  sa  paupiè- 
re      il    rouvre   les  yeu.v  ,   mais  tout  a 

disparu.  Cependant,  il  voit  de  tous  côtés 
les  siens  triomphans  et  couronnés  i^ar  la 
victoire  U).  » 

Je  me  suis  rappelé  cette  vision  en  son- 
geant à  quelque  chose  d'analogue  qui  se 
passe  aujourd'hui,  mais  en  sens  inverse. 
La  ville  sainte,  où  réside  celui  qui  est, 
aux  yeux  même  des  préjugés  ennemis, 
le  premier  prêtre  de  l'univers  chrétien, 
soutient  un  siège  contre  des  attaques  de 
tout  genre.  Les  machines  de  la  presse 
protestante  et  incrédule  sont  incessam- 
ment dirigées  contre  elle.  Plusieurs  ca- 
tholiques .  qui  sont  à  mille  lieues  de 
comprendre  son  véritable  caractère,  pro- 
pagent, à  son  égard,  des  préventions  in- 
justes et  parfois  cruelles,  car  ils  tour- 
nent ses  malheurs  en  accusations.  D'au- 

{î)  Le  Taise,  chani  xviii. 


DK  ROME, 

Ires,  dont  l'esprit  est  ainsi  fait  qu'il  est 
surtout  frappé  des  inconvéniens  du  bien 
et  du  coté  trivial  des  grandes  choses, 
exécutent,  dans  celle  ;;uer'e  d'opirnon, 
les  manœuvres  des  troupes  légères.  Tous 
c«  s  assauts  soulèvent,  autour  des  sacrés 
remparts,  comme  un  nuage  de  fumée  et 
de  poussière.  Levons  aussi  les  yeux  ;  tû- 
chons  d'entrevoir,  dans  une  région  plus 
haute  et  plus  sereine  ,  la  vraie  appari- 
tion de  Rome.  Nous  la  verrotis  gardée 
par  des  légions  de  vérités,  qui  planent 
sur  ses  monumens,  et  qui  sont  aussi  des 
puissances  célestes  combattant  pour  elle. 

Voici  dans  quel  point  de  vue  je  me 
suis  placé,  pour  jouir  de  celle  espèce  de 
vision  philosophique.  Tout  ce  qu'il  y  a 
de  grandeur,  de  vérité  ,  de  beauté  dans 
les  créatures,  n'est  qu'un  reflet  de  ce  qui 
existe  émin''mment  en  Dieu  ,  perfection 
infinie.  Le  fini  fait  «'effet  d'un  prisme, 
au  moyen  duquel  les  rayons  divins  se 
divisent .  se  décomposent  et  se  disper- 
.«^ent,  de})uis  les  plus  brillantes  parties  de 
la  création  jusqu'à  ces  êtres  ternes  et 
pcsque  informes ,  où  la  pensée  ne  peut 
plus  guère  saisir  que  des  teintes  vagues 
et  obscures.  Dès  qu'on  cherche  l'idée 
d'une  c!iose,  que  ce  soit  un  peuple  ou 
une  coTisleilation,  une  fleur  ou  une  ville, 
on  cherche  donc  nu  fond  à  quel  degré 
plus  ou  moins  clair,  plus  ou  moins  ri- 
che ,  celle  chose  participe  à  ce  coloris 
divin  répandu  sur  la  création. 

Je  me  suis  demandé  ,  en  conséquence , 
quel  est  le  point  du  globe  où  l'idée  de 
Dieu  se  reflète  lo  pli:s  sensiblement.  C'é- 
tait demander  si  l'humanité  a  un  centre 
moral  visible.  Cette  question  ,  le  paga- 
nisme ne  pouvait  se  la  faire  à  lui-même, 
ou,  en  se  l'adressant,  il  n'eût  obtenu 
qu'une  réponse  terrible.  Il  n'eût  pas  su 
distinguer  ,  dans  le  temple  hébreu  ,  le 
foyer  des  origines  et  le  berceau  des  des- 
tinées futures  :  hors  de  là,  la  force  ré- 
gnait. Si  l'humanité  doit  avoir  un  centre, 
ce  ne  doit  pas  être  un  centre  de  peur. 
Celte  question  ne  peut  donc  se  produire 
que  sous  le  règne  du  christianisme. 
Comme  il  est,  d'après  les  faits,  l'agent 
le  plus  puissant  de  la  civilisation  univer- 
selle, et  que  les  peuples  qu'il  n'a  pas  en- 
core éclairés  paraissent  destinés,  de  l'a- 
veu même  des  pliilosophes  peu  croyans,à 
passer  sous  son  influence  pour  receTOif 


PAR  M.  L'ABBÉ  GERBET. 


de  lui  rédïieatîon  qui  les  élèvera  au  niveau 
des  peuples  chrétiens ,  chercher  quel  est 
le  centre  du  monde  moral,  c'est  chercher 
où  sont  la  tête  et  le  cœur  du  christia- 
nisme ,  en  d'autres  termes ,  quel  est  le 
lieu  où  l'idée  chrétienne  de  la  divinité 
est  le  plus  visiblement  et  le  plus  complè- 
tement représentée. 

Tout  ce  qui ,  sur  la  terre ,  porte  un  ca- 
ractère d'unité  relative  ,  de  perpétuité  , 
d'universalité,  présente  par  là  même, 
dans  les  proportions  des  choses  d'ici-bas, 
comme  une  ombre  de  l'unité  absolue,  de 
l'éternité,  de  l'immensité,  qui  sont  les 
caractères  incommunicables  et  comme 
les  diverses  faces  de  l'être  sans  bornes. 
Dans  le  cercle  infini  de  son  essence ,  la 
puissance  ,  l'intelligence  ,  l'amour  for- 
ment un  mystérieux  triangle,  dont  les 
créatures  doivent  aussi  offrir  un  reflet 
pour  participer  aux  propriétés  divines. 
Mais  le  Dieu  des  chrétiens  n'est  pas  seu- 
lement le  grand  être  ;  il  est  le  Dieu  fait 
homme,  le  Yerbe  fait  chair,  qui  a  uni 
dans  sa  personne ,  aux  perfections  de  la 
nature  divine  les  infirmités  de  la  nature 
humaine ,  pour  la  régénérer  en  la  divi- 
nisant. 

Rome  est-elle  la  ville  du  monde  ,  où 
l'idée  de  Dieu,  sous  ces  divers  rapports, 
soit  tellement  incorporée,  que  cette  mé- 
tropole du  catholicisme  soit  ,  comme 
ville ,  c'est-à-dire  par  ses  monumens  , 
ses  institutions  et  tout  ce  qui  s'y  ratta- 
che ,  le  symbole  le  plus  expressif  de  la 
Divinité,  comme  aussi  un  merveilleux 
emblème  de  l'incarnation  et  de  la  ré- 
demption ,  par  la  manière  dont  elle  unit 
ses  ruines  antiques,  figures  de  Thomme 
mortel  et  tombé,  à  ses  temples  chré- 
tiens ,  figures  de  la  régénération  et  de 
rimmorlaliié?Tel  est  le  beau  problème 
de  géographie  divine,  comme  dirait  Ba- 
con ,  sur  lequel  je  désire  jeter  quelques 
éclaircissemens. 

On  voit  maintenant  ce  que  j'entends 
par  Vidce  de  Rome.  Prenez  une  de  ces 
gravures,  qui ,  suivant  qu'on  les  regarde 
de  tels  ou  tels  points  de  vue,  ne  figurent 
d'flbord  qu'un  arbre,  un  portique,  un 
tombeau  ;  en  vous  plaçant  ensuite  dans 
le  vrai  point  de  vue,  vous  voyoz  appa- 
raître le  portrait  d'un  être  vénéré  et 
chéri.  Étudiez  une  ville,  vous  verrez  se 
montrer  tour-à-tour  la  cité  matérielle  , 


industrielle,  artistique,  monumentale, 
historique  :  mais  si  vous  trouvez  enfin  , 
supposé  que  la  ville  s'y  prête,  un  point 
de  vue  dans  lequel  les  traits  de  ces  di- 
verses images  convergent  de  manière  à 
reproduire,  à  quelque  degré,  quelque 
ombre  de  l'idée  de  Dieu  :  vous  avez  Vidée 
de  cette  ville.  Je  veux  essayer  de  copier 
celte  ombre  dans  Rome.  Elle  y  est  si  lu- 
mineuse, qu'on  pourrait  en  faire  un  ta- 
bleau bien  frappant  :  si  ce  livre  n'en  of- 
fre qu'une  pâle  aquarelle  ,  on  voudra 
bien  excuser  le  pèlerin  qui  vient  suspen- 
dre ,  dans  l'église  de  son  village,  Vex-^o(o 
qu'il  a  dessiné  avec  tout  le  talent  de  la 
bonne  volonté. 

Ce  livre  est  donc  un  livre  essentielle- 
ment religieux  ;  le  moyen  de  faire  sur 
Rome  un  livre  sérieux  qui  n'ait  pas  ce 
caractère?  mais  ce  n'est  nullement  un 
ouvrage  de  controverse.  Je  laisse  de  côté 
tous  les  matériaux  de  l'érudition  catho- 
lique, qui  s'attache  à  prouver  la  perpé- 
tuité de  la  foi  par  la  tradition  :  je  ne  veux 
qu'un  livre  pour  faire  le  mien,  et  ce  li- 
vre, c'est  Rome,  avec  son  texte  en  grands 
caractères,  qui  sont  ses  monumens,  avec 
ses  estampes  merveilleuses  et  ses  hiéro- 
glyphes. Je  ferai  souvent  de  la  théologie 
avec  ses  pierres;  dans  le  silence  des  au- 
tres argumens  ,  celui-là  aura  son  à-pro- 
pos :  Si  hi  tiiciLcrint  y  lapides  clamabunt. 
Mais  on  aurait  tort  de  croire  que,  parce 
que  j'écris  un  livre  religieux  sur  Rome 
chrétienne  ,  je  laisserai  dans  l'ombre 
l'ancienne  Rome  ;  on  devrait  conclure 
tout  le  contraire.  Le  sentiment  religieux, 
qui  seul  sait  s'harmoniser  avec  le  tom- 
beau de  l'homme  .  est  le  seul  aussi  qui 
nous  apprenne  à  bien  sentir  le  tombeau 
d'un  grand  peuple,  ou  les  ruines  qui 
marquent  son  passage  sur  la  terre.  Les 
débris  des  magnificences  de  la  vieille 
l\ome  ne  sont  pas  seulement  un  enca- 
drement grandiose  et  poétique  de  la 
Rome  chrétieinie  :  c'est  comme  cela 
qu'on  les  envisage  ordinairement,  mais, 
dans  mon  point  de  vue,  ils  ont  une  autre 
valeur,  que  j'ai  tout  à  l'heure  indiquée, 
et  que  j'aurai  l'occasion  de  mii'ux  expli- 
quer. Les  ruines  de  Rome  païrnne  .««ont 
une  partie  intégrante  de  la  cité  emblé- 
matique, que  j'ai  voulu  étudier  dans  la 
métropole  du  catholicisme.  ^>npposez 
(jue  vlérusalem  soit  redevenue  une  viHe 


COUnS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRÉTIENNE, 


32S 

chrtUicnne  ,  i  oniiiie  au  temps  de  Gode- 
froi  de  Uoiiillon,  el  placez-la  au  milieu 
des  ruines  de  Uabylone  :  quel  tableau ,  et 
quelles  imSlitatious! 

11  y  a  dans  une  t^glise  de  Rome ,  deux 
pierres  tumulaires  qui  se  joignent,  re- 
couvrant la  dépouille  mortelhî  d'un  mari 
et  de  sa  femme.  Sur  la  tombe  du  pre- 
mier, on  lit  :  Aihil;  sur  l'autre,  Unibra. 
Ces  deux  mots,  qui  avaient  «Ué  choisis 
d'avance  par  le  mari,  révèlent  une  admi- 
rable lulte  de  ^-?nlimens.  qui  s'était  pas- 
sée dans  le  fond  de  son  Ame.  Préoccupé 
de  l'inanité  de  cette  vie,  il  avait  adopté, 
pour  sa  tombe ,  dans  le  sens  chrétien  ,  ce 
mot  de  néant.  Il  était  naturel  dès  lors  de 
le  graver  aussi  sur  la  tombe  de  sa  feinme. 
et  telle  avait  été  sans  doute  sa  [)remiére 
pensée.  Mais  pourtant  il  lui  sembla  dur 
et  ingrat  d'infliger  ce  mot  h  la  poussière 
d'un  cœur  qui  l'avait  profondément  aimé, 
aux  derniers  re  tes  d'une  vie  toute  dé- 
vouée à  la  sienne.  Il  chercha  donc  une 
expression  qui.  tout  en  rappelant  cette 
inanité  dont  la  petisée  le  frappait,  en 
fît  cependant  quelque  chose  de  meil- 
leur que  le  néant,  et  cette  expression, 
il  la  trouva.  Ce  r^om  d'ombre  ,  inscrit 
sur  les  deux  tombes  ,  n'exprimerait 
qu'une  idée  vulgaire  :  rapproché  de  l'au- 
tre nom,  il  est  sublime.  Par  l'analogie 
et  le  contraste  de  ces  deux  seuls  mots, 
cet  homme  a  su  dire  que  l'amour  de  celle 


(ju'il  avait  reçue  de  Dieu  pour  compagne 
avait  été  pour  lui  quelque  chose  de  si 
bon  et  de  si  puissant ,  qu'il  lui  avait  paru 
doué  d'une  espèce  de  pouvoir  créateur, 
et  que,  s'il  appartient  à  Dieu  seul  de  ti- 
rer les  êtres  du  néant ,  cet  amour  avait 
du  moins  élevé  le  néant  de  celte  vie  à 
l'état  d'ombre,  et  d'ombre  qui  passe  en 
faisant  du  bien. 

Cette  double  épitaphe  pourrait  être,  à 
quelques  égards,  l'épigraphe  de  mon  li- 
vre, à  raison  de  deux  ordres  de  choses 
qui  doivent  y  figurer.  Si  Bossuet  eût  vu 
ce  grand  tombeau  qui  s'appelle  l'an- 
cienne Rome,  c'est  pour  lui  sans  doute 
qu'il  eut  trouvé  cette  expression  de  ma- 
gnifique  Ic/noigiiûge  de  notre  ncant  qui 
lui  fui  inspirée  à  la  vue  d'un  autre  cata- 
falque bien  petit  en  comparaison  de  ce- 
lui-là. Ce  catafalque  est  placé  aussi  à  la 
porte  d'un  sanctuaire  ,  qu'on  appelle 
Rome  chrétienne.  Celle-ci  ne  rend  pas 
témoignage  de  notre  néant ,  mais  de  no- 
tre éternité  :  et  toutefois  les  plus  divins 
monumens  de  la  terre  ne  sont ,  suivant 
l'expression  de  la  Bible,  qu'une  figure, 
une  ombre  des  choses  de  l'autre  vie.  En 
ce  sens  donc,  j'adopte  cette  double  ins- 
cription pour  les  deux  faces  du  sujet  de 
mon  livre  :  sur  l'une ,  j'écris  :  NihiL  ;  sur 
l'autre ,  Umhra. 

L'abbé  Ph.  Gerbet. 


^dinu$  j^f>j($îo(0ôÎ4tté$. 


COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CimÉTIENNE. 


CINQLIKME    LEÇON  (1). 

Dei  état!  de  l'àrae  où  la  lit)ertt''  seule  est  suspendue. 

—  I)t;i  passions  ;  classificalion  de  IMaion  el  des  pé- 
ripaléiiciens.  —  Imperre.lioa  des  classtfl  allons  (i 
posteriori  ;  res  classifiraiions  ramenées  à  funilé. 

—  Opinions  de  saml  Au{;uslin  el  de  saint  Iteroard. 

—  De  la  çraviiaiion  morale  ;  les  passions  sonl  «les 
perlurbations  de  cette  loi.  —  Du  trai  el  du  faux 
amour,  el  de  leurs  ol))ets.  —  Du  développemenl 

(1)  Voir  la  it*  leçon  au  D'  li  ci-dsssui ,  p.  UJ. 


des  passions  ;  les  passions  sont  précédées  par  des 
affections  ,  et  les  affections  par  des  désirs.  —  Des 
passions  animales;  des  passions  intellectuelles; 
conséquenres  fatales  des  passions.  —  De  la  disci- 
pline chrétienne  par  rapport  aux  passions;  de 
raitention  el  de  riiat)itude  ;  les  passions  sont  les 
maladies  de  Tàme;  de  leur  guérison.  —  De  la 
rêverie.  —  De  TinspiratioD. 

Pour  compléter  notre  examen  des  mo- 
difications de  l'Ame  dans  leurs  rapports 
avec  la  liber o' ^  il  nousrest«la  troisième 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


329 


catégorie  des  actes  non  libres,  ceux  qui 
ont  lieu  sous  l'influence  des  passions. 
Dans  cet  état  de  l'âme,  la  volonté  reven- 
dique de  temps  en  temps  ses  droits, 
mais  seulement  pour  faire  ressortir  son 
impuissance.  L'homme,  qui  est  devenu 
l'esclave  de  ses  passions,  sent  bien  quel- 
quefois les  chaînes  qui  l'attachent ,  mais 
difficilement  il  trouve  la  force  de  les 
rompre. 

La  question  des  passions  se  présente 
entourée  d'une  certaine  difficulté,  car 
elle  s'est  mbarras-^ée  dans  une  nomen- 
clature interminable,  et  qui  n'en  est  pas 
moins  incomplète.  Chaque  école,  cha- 
que auteur  même  a  fait  valoir  sa  classi- 
ficat  on  particulière.  L'école  de  Platon 
réduisait  au  nombre  de  quatre  les  pas- 
sions principales  ;  savoir  :  le  désir^  la 
crain.'e,  la  joie  et  la  tristesse.  Le  déses- 
poir tt  l'aversion  sont  classés  dans  la 
catégoi  ie  de  la  crainte  :  l'espérance,  la 
hardiesse  et  la  colère,  dans  celle  du  dé- 
sir, et  toutes  sont  comprises  dans  la  joie 
ou  dans  la  tristesse.  Mais  à  cette  classi- 
fication, il  y  a  plusieurs  objections  capi- 
tales :  d'abord,  elle  laisse  totalement  de 
côté  l'amour  et  la  haine  .  qui  sont  la 
source  ou  la  racine  de  toutes  les  autres 
passions;  de  plus,  il  nous  paraît  y  avoir 
confusion  d'idées,  ou  au  moins  confu- 
sion de  termes  à  compter  le  désir  au 
nombre  des  passions.  —  Les  Péripatéti- 
ciens  ont  mis  en  avant  une  nomenclature 
qui  n'est  guère  plus  satisfaisante  :  ayant 
essayé  de  donner  des  noms  à  tous  les 
mouvemens  de  l'âme  .  ils  sont  par  là 
tombés  dans  des  distinctions  oiseuses. 
On  trouve  dans  l'Ame  ,  disaient-ils,  ou 
de  l'inclination  pour  les  objets  qui  lui 
sont  agréables,  ou  de  l'aversion  pour  les 
objets  qui  lui  déplaisent.  Voilà  les  deux 
premiers  élémens ,  l'amour  et  la  haine  ; 
il  aurait  fallu  en  rester  là.  Mais  quand 
ils  s'occupent  de  compléter  la  liste  des 
passions  ,  on  dirait  qu'ils  ont  la  préten- 
tion de  paraître  aussi  riches  en  mots  (|ue 
leurs  rivaux  de  l'Académie. 

IVous  avons  le  droit  de  nous  étomier 
que, dans  ces  fastueuses  nomenclatures, 
il  ne  soit  pas  question  de  la  pitié  ;  car  la 
pitié,  à  leur  point  de  vue,  était  certai- 
nement autant  une  passion  de  l'unie  que 
le  désir  ou  l'espérance.  La  pilié  serait 
alors  ,  à  vrai  diii,  la  passion  la  plus  uni- 


verselle; car  elle  ne  cherche  pas  son 
objet  dans  les  seuls  êtres  sensibles  ,  elle 
embrasse  l'univers^^lité  des  êtres  orga- 
niques et  même  inorganiques  :  car  il  n'est 
rien  que  nous  puissions  voir  détourné 
de  sa  tin  ,  sans  sentir  un  mouvement  de 
pitié.  Cette  omission  .  et  il  ne  serait  pas 
difficile  d'en  indiquer  plusieurs  autres, 
prouve  combien  les  classiticUions  à  pos- 
teriori servent  peu  pour  l'tHablissement 
d'une  théorie  scientifique.  En  effet,  si 
nous  nous  obstinons  à  n'étudier  les  cau- 
ses qne  dans  leurs  effets  .  nous  n'arrive- 
rons jamais  à  cette  unité  qui  est  la  base 
detoute  science.  Une  nomenclaturequel- 
conque,  si  elle  n'est  rattachée  à  une  loi 
générale,  ne  sert  qu'à  embarrasser  l'es- 
prit. Dans  l'ordre  moral  comme  dans 
l'ordre  physique,  on  peut  multiplier  à 
l'infini  les  noms  des  choses  :  mais  à  quoi 
bon?  Il  échappera  toujours  à  lob-erva- 
tion  la  plus  scrupu'euse  une  foule  de 
phénomènes  ;  il  en  restera  d'autres  pour 
lesquels  le  langage  ne  fournit  pas  encore 
de  noms.  Pour  prendre  un  exemple  dans 
les  sciences  naturelles,  combien  de  phé- 
nomènes divers  ne  résultent  pas  de  l'ac- 
tion du  calorique  !  Dans  certaines  condi- 
tions ,  il  donne  lieu  à  l'expansion  des 
corps;  dans  d'autres,  à  la  combustion 
avec  ou  sans  dégagement  de  lumière  ,  à 
l'ébullition  .  à  l'évaporation  ,  etc. .  etc.  j 
maisoùest l'homme  qui  prendraitsur lui 
d'en  fournir  la  nomenclature  complète? 

Dt^jà  un  auteur  ancien  .  en  faisant  la 
critique  des  systèmes  dont  nous  venons 
de  parler,  observe  très  judicieusement 
qu'ils  sont  basés  sur  des  circonstances 
accidentelles  ,  ou  plutôt  sur  des  distinc- 
tions logiques;  et  en  les  analysant,  il 
dégage  une  loi  unique  et  suprême,  la  loi 
de  l'amour,  qui  ,  avec  sa  négation  .  la 
haine,  fournit  les  deux  termes  opposés 
de  cette  polarisation  .  qui  parait  un  fait 
permanent  dans  l'ordre  moral  comme 
dans  l'ordre  physique.  Tout  objet,  ajoute- 
t-il,  considéré  en  soi ,  fait  naître  ou  l'a- 
mour ou  la  haine  .c'est  seulement  comme 
absent  (ju'il  produit,  selon  sa  nature,  la 
crainte  ou  le  désir  ;  comme  présent  la 
joie  ou  la  tristesse;  comme  difficile  à 
atteindre,  la  hardiesse  et  la  colère  ;  et 
comme  impossible  à  atteindre ,  le  dés- 
espoir. 

Saint  Augustin  a  aussi  essayé  de  rame- 


330 


COURS  DE  PSYCHOLOCJE  CIIRÉTIEISNE, 

rance  du  vrai  bien  et  le  désir  déréglé  du 


nor  ^  l'imité  les  quatre  passions  princi- 
pales des  platoniciens,  en  démontrant 
que  le  dcsir,  lu  crainte,  la  joie  et  La 
tristesse  ne  sont  autres  choses  que  des 
modes  de  l'amour,  ce  mobile  unique  des 
esprits,  depuis  Dieu  qui  est  amour  par 
essence  jusqu'à  l'homme  ,  dernier  chai- 
non  connu  dans  Tordre  spirituel.  Le 
désir,  dit-il  »  n'est  qu'un  élan  de  l'amour 
yers  son  objet,  la  joie  résulte  de  la  pos- 
session et  de  la  Iruition  de  cet  objet 
comme  la  crainte  de  la  présence  d'un 
obstacle  qui  peut  nous  en  séparer,  et  la 
tristesse  résulte  du  sentiment  de  sa  perte. 
ÎNous  ajoutons  au  bas  de  la  page  le  pas- 
sa^'e  ori^'inal  avec  un  autre  passage  de 
saint  l^ernard,  qui  prouve  que  lui  aussi 
regarde  l'amour  comme  l'unilc  (I). 

Psous  sommes  donc  tout-à-fait  disposés 
^  nous  rallier  aux  opinions  de  saint  Au- 
gustin et  de  saint  Bernard.  Platon  et  ses 
disciples,  en  scindant  l'unité  de  l'amour, 
ont  donné  lieu  à  une  certaine  confusion 
d'idées,  parce  qu'en  donnant  des  noms 
divers  aux  effets  variables  d'une  seule  et 
même  cause,  ils  ont  oublié  d'établir  leur 
origine  commune. 

La  tendance  invincible  de  l'esprit  hu- 
main vers  l'unité,  doit  suffire  pour  nous 
convaincre  que  l'univers  moral ,  comme 
l'univers  matériel,  est  régi  par  une  force 
unique j  et  qu'il  existe  une  gravitation 
morale,  comme  il  existe  une  gravitation 
physique.  Mais  en  nous  servant  des  figu- 
res puisées  dans  l'ordre  matériel,  il  ne 
(aut  pas  perdre  de  vue  la  différence  essen- 
tielle qui  existe  entre  les  mouvemens  né- 
cessaires ,  résultat  des  forces  aveugles. 
et  le  mouvement  libre  des  êtres  inlelli- 
gens.  Les  corps  sont  û^Ztrt'^^  les  esprits 
sont  solUiitcs ,  avec  cette  réserve  ,  il  est 
vrai,  que  l'homnie  tend  constamment, 
et  par  la  nature  de  sa  constitution  .  vers 
le  bien  comme  il  évite  le  mal.  Mais  de- 
puis la  grande  perturbation  dont  il  a  été 
question  dans  notre  dernière  leijon,  ses 
idées  vers  le  bien  et  vers  le  mal  ont  subi 
un  changement  total  par  suite  de  l'igno- 
rance et  de   la  concupiscence.   L'igno- 

(I)  Amor  ergo  inhians  habere  quod  amatur,(ru;)i- 
ditaicêi;  Idem  hali»n*  ei'ique  fruons,  Ifrtitia:  fu^^iens 
quoii  fi  aiirersalar,  timor  «si;  ùlque  cum  ilccid«>ril 
«eniiens,  triitilta  est.  S.  Aiigusl.,  de  CiiitaU  Dei. — 
Vmor  c«iero<i  ïa  se  traducit  sfTcrtu».  5.  Bern«trd. 


bien  apparent ,  du  faux  bien,  la  sirène 
qui,  par  ses  regards  et  par  les  doux 
accens  de  sa  voix  plaintive,  nous  attire 
vers  elle.  Cette  terrible  perturbation  a 
eu  des  effets  subjectifs ,  qui  nous  four- 
nissent le  véritable  point  de  départ  pour 
établir  une  théorie  des  passions.  En  effet, 
les  anciens  appelaient  les  passions  des 
perturbations  (perturhationes  aninii)  ,  et 
la  définition  de  Cicéron  paraît  rentrer 
tout-a-fdit  dans  cette  idée,  quand  il  ap- 
pelle la  passion  une  commotion  de  Vdnie 
contraire  à  la  raison  (1).  L'étymologie 
même  du  mot  {patior,  passus  suin  )  , 
dirige  notre  attention  vers  la  circon- 
stance distinctive  de  l'état  de  passion, 
c'est-à-dire,  la  passivité  de  l'ûme.  Cette 
dernière  considération  a  décidé  le  lé- 
gislateur et  même  le  moraliste  à  juger 
avec  moins  de  sévérité  les  actes  qui  ont 
lieu  sous  l'influence  de  certaines  passions 
violentes,  comme  la  colère  et  la  crainte. 
Mais  en  voulant  établir  une  ihéorie 
des  passions,  l'amour  étant  pris  comme 
L'unité ,  ou  point  de  départ,  il  faut  dis- 
tinguer le  vrai  et  le  faux  amour,  comme 
nous  venons  de  distinguer  leurs  objets 
respectifs,  le  vrai  et  le  faux  bien;  car  le 
vrai  amour,  La  cliarité  de  l'Evangile ,  est 
la  véritable  antithèse  de  la  passion ,  et 
subsiste  toujours  en  dehors  de  ses  at- 
teintes. Nous  savons  bien  que  la  charité 
étant  quelque  chose  de  surnaturel,  et 
par  conséquent  quelque  chose  dont  nous 
ne  pouvons  pas  trouver  la  loi ,  il  faut  en 
parier  très  sobrement,  même  dans  uu 
cours  de  psychologie  chrétienne.  JNous  di- 
rons donc  seulement  que  la  charité  étant 
la  condition  sine  quâ  non  de  La  vie  spiri- 
tuelle, l'iulerruplion  de  ce  rapport  entre 
rhom  ne  et  Dieu  est  la  premijre  circon- 
stance qu'il  faut  remarquer  dans  le  déve- 
loppement des  passions.  L'homme  étant 
une  fois  séparé  par  son  propre  acte  du 
bien  suprême,  se  jette  avec  avidité  sur 
le  bien  apparent ,  ce  faux  bien  qui  le 
sollicite  dans  les  créatures,  et  c'est  alors 
qu'il  entre  dans  la  voie  fatale  des  pas- 
sions. Sans  doute  ce  bien  qui  le  séduit 
est  bon  en  soi  ;  car  tout  ce  qu'il  y  a  de 
bon  dans  les  créatures  vient  de  Dieu, 

(I)  Averia  à  rectA  ratione  coDtra  naiaram  anim» 
rommolJO.  Çicer.,  I\ac.  Quai$Uy\ïii,  i4. 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


331 


mais  ce 6ieAz  peut  ne  pas  en  être  un  pour  T  tendance  réfléchie  et  libre;  et  dans   la 


lui  relativement.  D'ailleurs,  ce  bien  n'est 
souvent  qu'un  bien  apparent ,  l'homme 
étant  trompé  par  les  extravagances  d'une 
imagination  désordonnée.  C'est  à  cause 
de  cela  que  ,  privé  de  la  foi ,  qui  est  de- 
venue pour  lui  ine  lumière  nécessaire, 
il  ne  peut  pas  Ijng-temps  résister  aux 
illusions  qui  l'eniourent.  La  charité  n'est 
pas  seulement  le  fruit  de  la  foi ,  elle  en 
est  en  même  temps  la  racine.  En  son 
absence  ,  la  faible  lumière  de  la  raison 
naturelle ,  obscurcie  par  le  péché,  ne 
suffit  pas  pour  «clairer  nos  pas  dans  le 
labyrinthe  inextricable  où  nous  sommes 
engagés. 

Comme  nous  avons  renoncé  à  la  tâche 
de  chercher  uno  classification  des  pas- 
sions à  posteriori  y  il  faut  les  considérer 
plutôt  dans  leur  mode  que  dans  leurs 
objets.  En  adopimt  cette  méthode,  il 
sera  facile  pour  chacun  de  résoudre  par 
une  analyse  très  simple,  tous  les  termes 
de  l'ancienne  nomenclature  ,  dans  un 
dualisme  unique  qui  se  rapporte  à  une 
seule  idée  positive  le  bien  ^  et  à  une  idée 
négative  le  mal,  dont  la  loi  générale  est 
l'amour  et  son  opposé  la  haine ,  et  dont 
les  effets  sur  l'âme  sont  la  joie  et  La  tris- 
tesse; et  selon  certaines  conditions  arbi- 
traires du  sujet  et  de  l'objet  ,  ianiour 
humain  y  L'ambition,  l'avarice  3  la  colcre 
et  le  désespoir. 

Or,  par  les  passions ,  nous  entendons 
toutes  les  modifications  quelconques  de 
l'âme,  où,  par  suite  d'une  perturbation 
violente,  l'opération  de  la  raison  étant 
suspendue,  elle  paise  de  Yélal  actif  k 
Vélàl  passif.  Voilà,  selon  nous,  le  seul 
sens  véritable  et  philosophique  du  mot 
passion.  Au  lieu  <le  chercher  à  établir 
une  différence  d«^  nature  cnire  nos  affec- 
tions et  nos  passions  ,  nous  sommes  por- 
tés à  n'y  voir  qu'ime  différence  de  degré; 
il  faut  seulement  observer  qu'il  y  a  des 
affeclious  qui  ne  sont  pas  susceptibles 
de  passer  à  l'étal  de  passion  ;  mais  tou- 
tes nos  passions  ont  existé  à  l'état  d'af- 
fection, comme  toutes  nos  affections  oui 
été  précédées  par  des  désirs.  Eu  adoptant 
cette  vue  des  sujets,  nous  verrons  qu'il  y 
a  trois  étals  de  l'âme  par  rapjiorl  à  son 
objet.  Il  y  a  désir,  —  il  y  a  affection  ,  — 
il  y  a  passion.  Dans  le  désir,  il  y  a  ten- 
dance irréfléchie  ;  dans  l'affection,  il  y  a 


passion  ,  l'homme  ayant  abdiqué  sa  li- 
berté, il  y  a  tendance  irrésistible. 

Il  nous  est  tout-à  fait  impossible  de 
compren ire  la  question  des  passions, 
à  moins  de  nous  instiller  franchement 
au  point  de  vue  chrétien,  'tout  repose 
sur  le  fait  capital  de  la  perfectibilité  de 
l'homme  par  l'épreuve ,  et  sur  sa  nature 
double  (  la  chair  et  l'esprit)  ;  de  là  cet 
antagonisme  permanent  qui  caractérise 
tous  nos  rapports  avec  l'ordre  réel  et 
avec  l'ordre  de  la  foi.  Importuné  de  la 
présence  des  objets  sensibles  qui  nous 
éblouissent  par  leurs  qualités  apparen- 
tes, nous  ne  pouvons  résister  à  l'attrait 
qu'ils  renferment  que  i)ar  les  efforts  sou- 
vent renouvelés  de  nos  puissances  in- 
tellectuelles ,  c'est-à-dire,  par  une 
volonté  constamment  éclairée  par  la  mé- 
moire et  dirigtie  par  L'entendement  ;  ou, 
pour  nous  servir  d'un  langage  tout-à-fait 
ordinaire,  en  soumettant  toutes  nos  ac- 
tions aux  régies  de  la  s  une  raison.  Ce 
résultat  ne  s'obtient  pas  sans  un  travail 
opiniâtre,  travail  <|ui  est  nécessairement 
suivi  par  la  lassitude  et  par  le  désir  du 
repos.  Il  est  donc  impossible  que  cette 
lutte  soit  toujouis  maintenue  au  même 
degré,  et  c'est  pour  cela  que  dans  l'ordre 
moral  comme  dans  l'orlre  physique  ,  il 
y  a  une  espèce  d'oscillation  permanente 
qui  résulte  de  la  succession  du  mouve- 
ment et  du  repos.  jNous  verrons  donc 
que  malgré  les  difficultés  de  la  position 
actuelle  de  l'homme,  il  sortira  facile- 
ment de  son  état  d'épreuve,  en  restant 
dans  les  conditions  voulues.  D'abord,  en 
maintenant  la  suprématie  de  sa  nature 
spirituelle  sur  cette  na'.ure  inférieure 
(pi'il  possède  en  commun  avec  les  brûles, 
et  en  ayant  soin  d'éclairer  celte  nature 
s\ipérieure  par  les  lumières  de  la  foi. 
Dans  toute  autre  hypothèse,  l'homme 
est  nécessairement  la  \ictimede  ses  pas- 
sions; car.  si  d'un  côté  il  évite  la  vo- 
lupté  ,  il  sera  englouti  dans  Vorgueil. 

En  thèse  générale,  l'unique  moyeu  de 
triompher  de  ses  passions  ,  c'est  de  les 
empêcher  de  naître;  aussi  l'étal  de  pas- 
sion ne  surgit  pas  spontanément;  il  faut 
qu'il  pis^cî  préalablement  par  les  étals 
de  désir  v.[  (Wijfcction.  En  présence  d'un 
bien  ,  ou  réel .  ou  apparent ,  le  désir  de 
le  posséder  envahit  Tânie.  Mais  si  la  pos- 


332 


COVÏKS  DE  rSYCIlOJ.OGlE  CHRÉTIEW^'E, 


session  de  ce  bien  présent  implique  la 
pcited'un  bien  supérieur,  la  saine  raison 
lu  IIS  oidoiii  e  de  le  siicriUrr;  et.  si  ce 
bien  supt  rit  ur  est  absent,  de  r..llfiidre 
avec  patience  et  avec  constance,  \oi\ti 
ti preuve  à  son  état  le  plus  simple;  et.  si 
nous  prenons  pour  point  de  départ  la 
nc'cessilc  de  fait ,  de  l'épreuve,  pour  la 
perfeciion  morale  de  riiomme,  il  n'est 
pas  possible  de  la  concevoir  dans  une 
iormephis  simple.  Or,  il  est  en  notre  pou- 
voir, philosophiquement  parlant,  d'em- 
pêcher celte  épreuve  de  changer  de  na- 
ture ;  nuis  pour  cela,  il  laut  veiller 
constamment  sur  nous-  mêmes,  et  sur- 
tout sur  le  développement  de  nos  affec- 
tions. Sitôt  que  nous  avons  déterminé  la 
véritable  nature  de  l'objet  désiré,  il  faut 
nous  n. élire  sérieusement  à  l'œuvre;  si 
cet  objet  est  illé^'itinie,  il  faut  le  bannir 
de  noire  mémoire ,  de  peur  que  ce  dé&ir 
ne  prenant  racine  dans  l'Ame,  ne  passe 
à  l'ei  i  à'affei  tiun  ;  car  cela  serait  déjà 
une  complication  sérieuse  de  notre  posi- 
tion. La  première  periurbation  caust^e 
par  la  présence  du  bien,  aurait  déjà  en- 
vahi les  puissances  directrices  de  l'ûme, 
et  préparé  un  profond  sillon  pour  le  tor- 
rent qui  va  suivre.  Aussi  long-temps  que 
ce  premier  mouvement  de  l'ûme  conserve 
son  caractère  ^ponianc ,  il  existe  une  es- 
pèce d  équilibre,  qui  laisse  à  la  volonté 
toute  sa  liberté  d'action.  Mais  sitôt  que 
nous  l'avons  adopté  par  un  mouvement 
réfléchi  de  la  volonté  ,  l'équilibre  est  dé- 
truit, et  il  y  a  déjà  ,  ce  qu'on  appelle  en 
langage  ordinaire,  un  penchant  vers  l'ob- 
jet, expression  qui  nous  piraît  établir 
très  heureusement  le  véritable  état  de  la 
chose. 

(iomment  donc  nos  affections  se  déve- 
loppent-elles ?  par  l'action  de  la  volonté 
à  l'aide  de  la  mémoire  et  de  l'entende- 
ment. Sans  l'iniervention  de  la  volonté  . 
le  désir  resler;iit  totijours  à  l'état  de 
d»*sir:  mais  la  volonté  s'en  empâte;  elle 
examine  l'objet  dans  ses  détails  el  dans 
ses  rapports  avec  elle-même.  L'iimi^ina- 
tion  le  ;,'iossil;  il  se  iiit  une  espèc-;  de 
crislalLisaiLon  psychologique;  et  alors 
celte  tenJaniMî  qui,  dans  le  désir,  était 
irréfléchie,  devient  volontaire;  il  y  a 
penchant  vers  l'objet  désiré  ;  l'Ame  a 
perdu  son  éfjuilibre,  et  il  y  a  déjà  un 
commencemenlde chute.  Kncore  un  pas. 


et  la  position  devient  en  quelque  .«;orte 
fatale;  car  l'homme  se  trouvant  sur  une 
pente  rapide,  ne  peut  plus  se  retenir. 
Alors  il  se  manileste  chez  lui  une  per- 
turbation générale  des  puissances  de 
l'Ame,  état  qui  est  accompaj^né  de  plu- 
sieurs chant^emens  organiques  très  re- 
mar(iuables  dans  le  cas  de  certaines  pas- 
sions, comme  celles  de  la  colère  et  de 
la  cininte.  D'antres  passions  plus  exclu- 
sivement intellectuelles  ou  humaines, 
et  dont  les  états  an  ilo;,'ues  ne  sont  pas 
possibles  auxètres  inférieursà  l'homme, 
n'offrent  pas  les  même?  sio;ne>  extf^rieurs, 
mais  ne  sont  pas  pour  cela  moins  vio- 
lentes dans  leurs  effets.  L'ambition  et 
l'envie,  pour  des  Ames  d'une  certaine 
trempe,  sont  même  plus  à  redouter  que 
ces  passions  qu'on  pourrait  nommer  les 
passions  animales  ,  comme  ayant  leur 
siège  dans  la  partie  sensitive  de  notre 
nature.  Au  contraire,  plus  on  s'élève 
dans  l'échelle  de  l'être,  plus  on  rencon- 
tre de  puissance,  et  par  conséquent, 
plus  l'abus  de  cette  puissance  est  grand. 
La  colère  et  la  crainte  bouleversent  l'â- 
me ;  elles  détruisent  toute  sa  dignité  et 
toute  sa  beauté,  maisellespassentcomme 
la  tempête;  tandis  que  l'envie,  l'ambi- 
tion et  l'avarice  s'y  installent ,  et  l'enva- 
hissant peu  à  peu  ,  finissent  par  faire 
partie  de  sa  propre  nature. 

Fidèle  au  but  que  nous  nous  sommes 
proposé  au  commencement  de  ce  cours, 
qui  était  de  diriger  l'exercice  de  nos 
facultés  morales  et  intellectuelles ,  en  étU' 
diant  les  lois  de  leur  développement  , 
nous  nous  sommes  attaché  plutôt  à  re- 
chercher le  mode  du  développement  de 
cet  obstacle  capital  ,  qu'on  nomme  la 
passion,  qu'à  fournir  une  nomenclature 
exacte  de  ses  divers  plu^nomènes.  A  la 
vérité,  nous  n'avons  que  faire  d'examiner 
en  détail  ces  maladies  de  l'Ame,  ayant 
une  fois  éiabli  leur  cause  unique  (l'a- 
fnour  déréglé  du  faux  bien),  et  l'ordre 
de  leur  progression ,  de  désir  en  affec- 
lion  et  d'affi'Ction  en  passion. 

Le  sujet  de  cette  lecjori  ,  envisagé  sous 
le  point  de  vue  moral,  comme  impli- 
(juanl  le  bonh»  ur  de  l'homme  dans  celte 
vie  el  dans  la  vie  à  venir,  nn^riie  toute 
notre  attention.  Sans  recourir  aux  pages 
de  l'histoire,  qui  sont  toujours  ouvertes 
pour  notre  instruction,  nous  avons  tous 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


333 


eu  l'occasion  d'observer,  dans  la  sphère 
rétrécie  de  notre  propre  expérience,  les 
ravages  faîals  des  passions.  Combien 
d'existences  manquées  par  ce  qu'on  est 
convenu  d'appeler  V amour/  Combien 
d'unions  malheureuses  et  précipitées,  et 
qui  restent  cependant  à  jamais  indisso- 
lubles ;  unions  fatales,  qui  pèsent  souvent 
sur  des  \ictimes  innocentes!  Combien  de 
torts  violens  qui  finissent  par  abreuver  la 
terre  du  sang  de  ceux  qui  ont  raison! 
Que  dirons  nous  de  l'ambition,  de  la  co- 
lère et  de  la  cruauté,  qui,  chacune  à  sa 
manière,  bouleversent  toutes  les  facultés 
de  l'âme;  de  l'envie  et  de  l'avarice,  qui 
les  dessèchent,  et  du  désespoir,  qui  les 
para'yse  en  étendant  sur  (lies  ses  ailes 
de  plomb,  comme  un  véritable  cauche- 
mar moral?  Cependant,  si  nous  voulons 
aller  plus  loin  dans  cette  voie  de  dou- 
leur, l'hisloire,  ce  triste  catalogue  chro- 
nologique des  crimes  et  des  malheurs  de 
l'humanité,  complétera  le  sombre  ta- 
bleau. 

Mais,  en  poursuivant  plus  loin  ce  su- 
jet, nous  sortirions  du  domaine  psycho- 
logique pour  empiéter  sur  celui  de  Vas- 
cctique  y  qui  est  à  la  vérité  son  complé- 
ment nécessaire,  étant  à  elle  ce  que  la 
gymnastique  est  à  l'anatomie.  Car,  après 
tout,  à  quoi  sert  la  connaissance  com- 
plète de  notre  organisme  au  lutteur  qui 
ne  s'est  jamais  exercé  à  développer  sa 
force  musculaire?  De  même,  en  vain  le 
disciple  du  Christ  éludiera-t-il  It^s  lois  de 
sa  nature  intellectuelle  et  morale,  s'il  n'a 
pour  but  leur  application  spéciale.  Si 
nous  recherchons  la  nature  de  nos  pas- 
sions et  l'ordre  de  leur  développement, 
c'est  pour  apprendre  à  les  dominer  par 
un  moyen  dont  le  seul  nom  indique 
toute  la  sévérité,  par  la  riiortificddoii. 

La  théorie  que  nous  venons  d'cHablir 
est  donc  de  la  plus  haute  importance 
pour  faciliter  rintelligfuce  de  la  disci- 
pline chrétienne.  L'ancienne  loi  avait 
défendu  en  termes  généraux  tous  ces 
crinies,  qui  sont  fatals  au  bonheur  de 
l'état,  comme  ceux  qui  sont  opposés  au 
bien  être  de  la  famille  et  de  l'individu; 
mais  il  était  réservé  au  Christianisme 
d'indiquer  un  moyen  comparativement 
facile  pour  triompiuM'  du  mal  eu  l'attei- 
gnant au  moment  de  sa  naissance.  Ainsi 
l'Évangils  nous  enseig;ne  que  pour  éviter 


les  plus  grands  désordres,  il  faut  redres- 
ser les  plus  petits,  et  il  nous  montre 
comment  le  mépris  et  la  haine  aboutis- 
sent au  meurtre  (1).  Si  nous  voulons  res- 
ter maîtres  de  nous-mêmes,  il  ne  faut 
pai  attendre  le  moment  de  l'embrase- 
ment général  de  l'âme  par  la  haine  et 
par  la  colère  ;  si  nous  voulons  triompher, 
il  faut  a^iir  avant  que  nous  soyons  forte- 
ment affectés  par  le  désir  de  la  ven- 
geance. Cain,  avant  de  tuer  son  frère,  a 
commencé  par  le  mépriser,  lui  et  son 
offrande.  Sil  avait  résisté  au  premier 
mouvement  déréglé  de  son  âme,  il  n'au- 
rait pas  fini  par  verser  le  sang  innocent 
et  par  devenir  un  exemple  terrible  de  la 
justice  divine. 

Pour  compléter  notre  application  pra- 
tique de  celte  théorie  des  passions,  il  est 
néc»ssaiie  de  faire  allusion  à  deux  lois 
psjchologiques,  que  nous  développerons 
plus  amplement  en  temps  et  lieu.  La  pre- 
mière est  la  nécessité  de  V attention, 
comme  condition  préalable  dans  tous  les 
phéciomènes  psychologiques,  où  la  vo- 
lonté est  en  jeu.  C'est  la  volonté  se  re- 
connaissant, —  faisant  acte  de  présence, 
—  et  concentrant  sa  puissance  sur  un 
point  donné.  Or,  cet  acte,  comme  tous 
nos  actes,  peut  s'accomplir  plus  ou  moins 
bien  ;  mais,  ce  qui  est  certain ,  son  inten- 
sité donnera  la  mesure  de  tout  ce  qui  en 
dépend.  Tout  acte  nécessitant  un  elfort, 
il  faut  triompher  de  la  paresse  naturelle 
pour  l'accomplir,  et  une  attention  forte 
et  bien  soutenue  dépend  autant  de  Iha- 
bitude  que  de  la  constitution  de  l'indi- 
vidu. 11  faut  donc  veiller  toujours.  Aucun 
précepte  n'a  été  plus  souvent  répété  par 
notre  divin  Sauveur,  que  celui-ci  :  /  V^^^- 
iate/  Quod  auteni  vobis  dico ,  omnibus 
dico  :  fii^ildte  (2). 

La  vigilance  ou  l'attention  est  la  pre- 
mière condition  du  succès  dans  tout  ce 
qui  peut  ennoblir  l'homine,  tant  dans 
l'ordie  de  la  science  que  dans  celui  de 
la  foi;  nous  pouvons  dire  que,  subjecti- 
vement, elle  est  la  condition  sine  quâ 
non  de  la  vie  intellectuelle  comme  de  la 
vie  morale.  Si  nous  voulons  donc  régner 
sur  nos  passions ,  comme  il  est  de  notre 
dignité  et  de  notre  intérêt  même  ,  il  faut 

(0  Mau„  c.  i;,  v.  21-22. 
[i)  Marc  ,  13 ,  V.  57. 


3^1 


COURS  DE  PSYCHOLOaiE  CHRÉTTKNNE, 


veiller  avec  la  plus  slricle  attenljon  sur 
le  cours  de  nos  désirs.  Jl  faut  pén«'her 
dans  les  profondtMirs  du  c(Riir;  car  du 
cœur,  c'est  iVd ire  de  la  partie  la  plus  in- 
time de  l'Aine,  procèdeni  les  di-sirs;  dans 
le  cœur  résident  les  affections;  dans  le 
cœur  se  développent  les  fuissions.  Le 
cœur  est  en  qiieicpie  sorle  l'ovainr  uni- 
versel dans  lequel  tontes  nos  passions 
reposent  en  étal  de  ^mm  nie.  en  attendant 
leur  fécondation  par  les  circonstances 
extérieures, 

Ui  seconde  loi  h  laquelle  nous  avons 
fait  allusion,  c'est  la  force  de  l'habitude. 
Comme  par  celte  loi  générale,  riiomme 
tronv*'  un  ^rand  suulageuient  dans  le 
travail  .  .îuquel  il  est  eoi'damné  (puisque 
par  l'habitude  ce  qui  était  très  difficile 
au  commencement  finit  par  devenir  une 
simple  affaire  de  routine):  d'un  autre 
côté,  les  mauvaises  habitudes  qui  ont  en- 
vahi l'Ame  continuent  à  l'eniraîner  en 
dehors  de  l'ordre,  comme  par  la  force 
de  Timpuision  donnée,  même  après  que 
ia  volonté  a  cessé  d'y  coopérer.  Voilà  la 
raison  de  ces  altérations  de  bonnes  réso- 
lutions et  de  tristes  faiblesses,  qui  carac- 
térisent la  vie  de  certains  hommes.  Il  est 
donc  de  la  plus  haute  ir\'portance  de 
comprendre  que  les  maladies  de  l'âme 
^et  les  passions  sont  du  noml)re),  que  les 
naaladies  de  l'Ame,  disons-nous,  comme 
celles  du  corps,  exi«jent  un  cet  tain  irai- 
tcnient ,  dans  lequel  le  temps  enlie 
comme  élément  nécessaire.  H  est  vrai 
que  les  unes  et  les  autres  peuvent  se 
guérir  miraculeusement,  fX  à  l'instant 
même,  comme  le  corps  du  lépreux  a  été 
guéri  par  l'altouclH  ment  <lu  Christ,  et 
comme  l'Ame  de  la  "Madeleine  a  été  puri- 
fiée de  la  lèpre  du  péché  et  des  pertur- 
bations de  la  passion  par  un  seul  mol. 

Mais  telle  n'est  pas  la  marche  ordi 
naire  des  choses.  L'existence  nro'on>(ée 
du  mil  rend  son  extirpation  pins  diffi- 
cile; il  faut  retracer  péniblement  el 
comme  pas  à  pas.  la  Iou^mi»-  roule  que 
nous  avons  parcourue  souvhuI  av<'c  une 
rapidilj;  elïr.iyanie.  l'uur  desceULlre,  la 
▼oie  est  large  et  inclinée:  pour  remon- 
ter, nous  \\  trouvons  étroite  et  raide. 
Au  point  de  vue  rationnel,  il  y  aurait 
de  quoi  se  désesp<*rer  ;  m.iis  au  point  de 
vue  de  la  foi ,  la  faiblesse  humaine  se 
trouve  revêtue  d'une  puissance  surnatu- 


relle qui  la  soutient,  et  par  laquelle 
elle  triomphe  de  tous  les  obstacles.  Ap- 
puyée sur  cette  force  divine,  elle  par- 
court une  voie  souvent  ténébreuse,  une 
voie  de  douleur,  o»i  peut  être  plus  d'une 
lois  elle  trébuchera;  c'est  alors,  coanue 
en  toute  autre  circoïistance  grave,  qu'il 
faut  une  volonté  forte,  il  faut  une  per- 
sévérance infatigable  dans  l'emploi  des 
nioyens  propres  à  atteindre  le  but  pro- 
posé. JNous  insistons  sur  celle  condition 
ordinaire  de  la  guérison  des  maladies  de 
l'Ame,  parc(  que  rien  n'est  plus  codiuiud 
que  de  voir  abandonner  un  traitement 
spiiiluel,  silôl  que  l'on  n'obtient  pas  tout 
de  suite  le  r<3sultat  désiré. 

Dans  l'ordre  matériel,  on  per.sévère 
pendant  de^  années  dans  l'emploi  de  re- 
mèdes incertains  dont  les  effets  sont 
presque  imperceptibles;  on  observe  des 
régimes  sév  res,  en  se  privant  de  tout 
ce  qui  peut  flatter  les  sens,  et  cela  dans 
l'espoir  bien  incertain  d'améliorer  la 
sa»ilé  du  corps;  on  se  rend  dans  des 
pays  lointains ,  négligeant  les  iiit(^rcls  les 
plus  graves ,  se  séparant  des  amis  les  plus 
chéris,  et  cela  souvent  pour  mourir  sur 
un  sol  étranger,  loin  do  tout  ce  qu'on 
aime!  Que  ne  fait-on  pas  pour  le  corps? 

Mais  pour  l'âme!  pour  le  joyau  pré- 
cieux que  renferme  cet  étui  fragile,  nous 
n'y  pensons  guère.  Quand  nous  sommes 
enfin  accablés  par  la  douleur  irrésistible 
que  causent  ces  maux,  nous  cherchons, 
il  est  vrai,  des  moyens  pour  y  remédier; 
mais  bientôt,  perdant  patience,  nous 
tombons  dans  le  découragement,  dans  le 
désespoir.  Opendant,  les  remèdes  que 
lious  It^nons  en  main  sont  des  remèdes 
héroïques;  leur  vertu  est  souveraine. 
D'où  vient  donc  cette  inconsf^quence  fu- 
nesie?  La  foi  seule  peut  résoudre  ce  pro- 
blème ,  qui  est  pour  la  raison  un  vérita- 
ble paradoxe. 

jNous  terminerons  cette  leçon  par  quel  - 
ques  observations  sur  deux  phénomènes 
psychologiques  oîi  la  liberté  se  trouve 
aussi  suspeiulue  ,  sans  cependant  que  le 
libre  arbitre,  ou  la  faculté  de  choisir 
entre  le  bien  et  le  mal  .    oit  anéantie. 

Dans  Lu  ir^'crie ,  la  volonté  parait  in- 
terrompre son  action  d  une  manière  in- 
dclinissable  ;  c'est  un  lève  ,  moins  la 
condition  du  summeil,  comme  son  nom 
rindique.    Au    premier   abord,    on   est 


PAR  M.  J.  STEINMETZ. 


335 


tenté  de  confondre  cet  état  de  l'âme 
avec  un  état  tant  soit  peu  analogue,  dans 
lequel  la  volonté  para- 1  aussi  faire  place 
à  l'imagination  et  à  la  mémoire.  Mais  la 
rêverie  diffère  de  La  méditation  en  ceci , 
que  dans  la  première  la  volonté  est  réel- 
lement passive,  tandis  que  dans  la  se- 
conde elle  n'est  que  subordonnée.  Dans 
la  méditation,  la  volonté  opère  par  l'i- 
magination, comme  en  d'autres  circon- 
stances elle  opère  par  l'entendement  : 
par  exemple ,  en  résolvant  un  problème 
de  mathématiques.  Mais  dans  la  rêverie 
elle  lâche  complètement  la  bride  à  l'i- 
magination ,  qui  court  en  tous  sens  et 
sans  contrôle.  La  succession  bizarre  d'i- 
mages hétérogènes  qui  se  présentent  à 
l'esprit  dans  cette  circonstance  ne  nous 
rappelle  pas  seulement  ce  qui  se  passe 
dans  les  rêves  ;  elle  offre  des  analogies 
frappantes  avec  le  déiire  et  l'obsession. 
Ainsi,  comme  Tordre  physique  est  sé- 
paré de  l'ordre  spirituel  par  une  ligne 
de  démarcation  tout-à-fait  impercepti- 
ble et  qu'il  n'importe  nullement  d'éta- 
blir quant  aux  faits  particuliers,  dans  la 
rêverie,  il  faut  admettre  un  double  or- 
dre de  causes,  dont  les  unes  sont  maté- 
rielles et  les  autres  sont  spirituelles.  11  y 
a  sans  doute  dans  la  rêverie,  corme  dans 
tous  les  phénomènes  de  la  mémoire,  une 
certaine  action  mécanique  qui  relève  de 
notre  organisme  par  le  système  nerveux . 
et  dont  nous  ignorons  complètement 
toutes  les  lois.  Des  expériences  no^ïi- 
breuses  ont  établi  certains  faits  qu'on  ne 
peut  plus  révoquer  en  doute. 

rsous  voyons  que  la  lésion  ou  la  para- 
lysie de  certaines  parties  du  cerveau  ont 
quelquefois  totalement  détruit  tout  un 
ordre  d'idées  ;  et  souvent ,  on  pourrait 
presque  dire  toujours,  la  mémoire  en 
géuéral  s'affaiblit  et  même  se  détruit  par 
la  maladie  et  par  la  vieillesse.  Mais,  en 
faisant  cette  large  part  à  la  matière,  il  ne 
faut  pas  perdre  de  vue  notre  nature  es- 
sentiellement spirituelle,  et  nos  rapports 
avec  le  monde  matériel.  Si  les  sugges- 
tions de  nos  ennemis  spirituels  nous  ar- 
rivent par  la  mémoire  et  par  l'imagina- 
tion ,  même  quand  nos  facultés  sont  sous 
la  discipline  de  la  volonté  et  écl.urées 
par  rentendemeiit,  que  sera-ce  quaiul 
nous  abandoiuierons  ces  facultés  à  leurs 
propres  excès  ? 


Sans  craindre  de  passer  pour  rigoris- 
tes, nous  n'hésitons  pas  de  le  dire ,  nous 
regardons  la  rêverie  comme  un  désordre 
très  grave  quand  elle  dégénère  en  habi- 
tude. D'abord,  elle  est  diamétralement 
opposée  au  premier  précepte  de  la  vie 
chrétienne  ,  qui  nous  enjoint  une  vigi- 
lance perpétuelle ,  à  cause  de  la  gravité 
de   notre  position  et  des  dangers  qui 
S'entourent.    De    plus ,    elle    introduit 
dans  l'âme  une  certaine  mollesse  qui 
rend  plus  redoutables  les  luttes  et  les 
difficultés  de  la  vie  active.  Elle  déroule 
devant  nos  yeux   des  tableaux  enchan- 
teurs d'un  bonheur  impossible,  faisant 
abstraction  de  toutes  les  souffrances  et 
de  tous  les  désordres  de  la  vie  réelle. 
Comme  par  la  méditation  l'âme  se  re- 
trempe continuellement .  en  approfon- 
dissant  l'origine,   la  signification  et  la 
fin  des  choses ,  par  la  rêverie  ,  au  con- 
traire, elle  se  maintient  dans  une  dissi- 
pation fatale,  qui  finit  par  épuiser  ses 
forces  en  proposant  à  l'entendement  et  à 
la  volonté  des  objets  et  des  rapports  qui 
n'ont  aucune  existence  réelle.  On  sera 
peut-être  étonné  de  la  sévérité  de  ces 
paroles,   mais  nous   parlons    d'un  dés- 
ordre  passé   en   habitude.   La   rêverie, 
comme  nous  l'entendons,  c'est  l'oraison 
mentale  des  enfans  du  monde,  comme  la 
mi'ditation  est  l'ornison  mentale  des  en- 
fans   du   Christ  ;  et  de  même  que .  par 
Tune,  les  forces  de  Tâme  se  renouvel- 
lent ef  se  confirment,  par  l'autre  elles  se 
dissipent  et  se  détruisent.  Il  suLfit  d'a- 
voir signalé  l'existence  de  cet  état  anor- 
mal ;  nous  abandonnons  au  moraliste  le 
soin  d'ét;tblir  ses  rapports  avec  niu^  cer- 
taine littérature  anti  chrétienne  où  l'on 
s'efforce   non   seulement  de   combattre 
l'enseignement   de   l'Évangile,   mais   de 
plus  de  renverser  toutes  les  idées  mora- 
les, jusqu'à  la  distinction  du  bien  et  du 
mal ,  de  la  vertu  et  du  vice. 

Il  nous  reste  maintenant  quelques  mots 
à  dire  sur  Vinspiration.  Car,  bien  que 
C<tie  matière  paraisse  d'nboid  ton!  A  fait 
en  dehors  du  domaine  de  la  science,  il 
faut  au  moins  constater  le  fait,  que 
Tâme  peut  se  trouver  ainsi  modifiée  dans 
certains  cas.  Il  appartient  plutôt  i'i  la 
tluologie  mystique  qu'à  la  psychologie, 
d'expliinier  comment  le  Créateur  de  tou- 
I  tes  nos  facultés  s'empare  quelquefois  de 


336  COURS  DE  PSYCHOLOGIE  CHRETIENNE,  PAR  M.  STEINMETZ. 


l'une  ou  de  l'niitre  pour  des  fins  parti- 
culières, sinslaliant  au  centre  le  j)lus 
intime  de  noire  Otre  et  disposant,  sans 
Tiolence.  de  toutes  ses  puissances.  Plu- 
sieurs auteurs,  entre  autres  sainte  Thé- 
rèse tt  saint  Jean-de-ia-Croix,  ont  exa- 
niinè  en  détail  les  conditions  subjectives 
qui  ordinairement  précèdent  et  accom- 
pai;uent  Wwtdse,  la  forme  la  plus  par- 
faite de  l'inspiration  divine.  Ceux  qui 
sont  curieux  d'approfondir  la  matière 
peuvent  comparer  cet  état,  qui  paraît 
propre  h  la  loi  du  Christ,  avec  les  signes 
distinctifs  de  l'esprit  prophétique  sous 
l'ancienne  loi  .  en  rapprochant  les  phé- 
nomènes curieux  qu'offrent  certains  cas 
de  possessions  démoniaques.  Il  faut  ce- 
pendant observer  que,  dans  le  cas  de 
possession  .  la  volonté  est  anéantie  ,  tan- 
dis que,  dans  rinspiration  ,  elle  reste  li- 
bre .  quoique  absorbée  dans  la  volonté 
divine. 

Il  existe  néanmoins  une  espèce  d'inspi- 
ration ,  quelque  chose  au  moins  qui  en 
porte  le  nom,  et  cette  inspiration-là , 
tout  comme  la  rêverie,  est  de  notre  lé- 
gitime domaine.  Il  existe  des  cas  dans 
lesquels  l'imagination  paraît  prendre  un 
développement  te  lit- ment  extraordinaire, 
qu'on  est  tenié  d'er»  chercher  la  cause  en 
dehors  de  nous-mêmes.  Le  poète  ne 
manque  pas  d'invoquer  sa  muse j  et  non 
seulement  les  poètes ,  mais  les  artistes 
de  tout  genre,  sculpteurs,  peintres  et 
musiciens,  paraissent  dépendre  de  ce 
quelque  chose,  qu'on  est  convenu  d  ap- 
peler Vinspirali'inf 

Maintenant,  existe-l-il ,  dans  tous  les 
cas,  une  cause  active,  extérieure,  de 
laquelle  ils  dépendent?  Quelle  est  la  vé- 
ritable orii,Mne  de  ces  conceptions  admi- 
rables, qui,  soudain,  traversent  l'Ame 
du  poêle,  comme  les  météores  traver- 
sent le  ciel  en  y  tra(jant  des  sillons  de 
feu?  Car  le  poète  comme  le  profhèle 
écoule  dans  le  silence  et  dans  la  solitude 
la  voix  qui  parle  à  son  Ame;  il  parcourt 
le  temps  et  l'espace  ;  sa  seule  limite  c'est 
l'impossible,  c'est-à-dire  le  laid  absolu. 
Pour  lui ,  tout  ce  qui  peut  être  est  !  Le 


sculpteur  et  le  peintre,  où  vont-ils  pren- 
dre ces  formes  gracieuses  que  la  nature 
ne  nous  offre  pas?  Et  ces  mélodies  divi- 
nes .  que  certaines  organisations  privilé- 
giées seules  peuvent  entendre,  d'où  nous 
viennent  elles? 

Nousavouonsquecesquestions,  comme 
questions  purement  psychologiques,  se 
présentent  entourées  de  diflicultés  insur- 
montables. Cependant,  sans  vouloir  les 
résoudre ,  nous  croyons  qu'il  est  possible 
de  les  éclaircir  en  en  établissant  les  vé- 
ritables élémens.  Dans  l'inspiration  poé- 
tique, il  faut  d'abord  deux  choses  :  il 
faut  un  sujet  {llionime)  et  un  objet  {la 
nature)  ;  mais  cela  n'est  pas  tout  ;  outre 
l'homme  et  la  nature,  il  y  a  un  troisième 
terme  qui  est  Dieu. 

Dieu  détermina  les  rapports  qui  exis- 
tent entre  l'homme  et  la  nature;  il  les 
a  établis  et  nous  les  a  fait  connaître  par 
sa  parole.  Il  y  a  donc  dans  la  parole  une 
certaine  vitalité  inhérente  qui  féconde, 
et  de  plus  une  certaine  lumière  qui 
éclaire.  Le  Verbe  (la  seconde  personne 
de  la  très  sainte  Trinité),  qui  est  la  sub- 
stance de  la  parole  ,  a  sur  nous  et  sur 
toute  la  nature ,  selon  le  dogme  catholi- 
que, une  action  permanente  et  nécessaire. 
Un  grand  maître  de  la  vie  spirituelle  a 
dit  :  f  Tout  vient  de  ce  f^erbe  unique;  de 
c  lui  procède  toute  parole;  il  en  est  le 
t  principe,  et  c'est  lui  qui  parle  au  de- 
i  dans  de  nous  (1).  »  En  rapprochant  ce 
dogme  d'un  autre  article  de  notre  foi, 
qui  est  l'intervention  des  bons  et  des 
mauvais  anges,  nous  nous  trouverons  sur 
la  voie  d'une  véritable  théorie  de  l'inspi- 
ration poétique.  En  ajoutant  à  ces  causes 
objectives  l'antagonisme  permanent  qui 
existe  dans  le  sujet  par  les  efforts  conti- 
nuels de  la  chair  contre  l'esprit  et  de 
l'esprit  contre  la  chair,  nous  nous  ren- 
drons raison  de  ce  mélange  continuel  du 
beau  et  du  laid  ,  qui  caractérise  toutes 
les  œuvres  de  l'art,  les  plus  parfaites 
comme  les  plus  médiocres. 

J.  Steinmetz. 

(I)  VlmUaùon  de  JéiUhChriit ,  tir.  i ,  c,  3. 


COtmS  DE  DROIT  CRIMINEL,  PAR  M.  ALBERT  DU  BOTS. 


337 


^(xm($  ^0(X(Xli$. 


COURS  DE  DROIT  CRIMIISTL. 


HUITIÈME   LEÇON   (1). 

S  I.  De  quelques  juridictions  religieuses  à  Rome. 
—  l^  Du  droit  pontifical.  —  2^  Des  yestales.  — 
3°  Du  droit  des  féciaux. 

Dans  la  rapide  reyue  que  nous  avons 
faite  de  la  législation  criminelle  de  l'an- 
cienne Rome .  pendant  l'âge  divin  et  pen- 
dant l'âge  héroïque,  nous  n'avons  pas 
distingué  le  droit  pontifical  du  droit  sé- 
culier. Mous  devons  donner  à  cet  égard 
quelques  explications. 

La  puissance  paternelle  et  le  droit  pon- 
tifical renfermaient  à  l'origine  de  Rome 
presque  tout  son  droit  criminel.  L'ana- 
Ihème  prononcé  (2)  au  foyer  domestiqije 
était  la  peine  capitale  dans  la  famille: 
l'anathème  prononcé  aux  autels  publics 
était  la  peine  capitale  dans  la  cité  :  Tuu 
était  dans  la  juridiction  du  père  .  l'autre 
dans  celle  du  collège  des  pontifes. 

Le  droit  pontifical  avait  pris  plus  d'im- 
portance à  mesure  qu'on  avait  augmenté 
le  nombre  des  dieux  :  ainsi  les  bornes  des 
champs  avaient  reçu  une  espèce  d'apo- 
théose sous  le  nom  de  dieux-thermes,  et 
quiconque  les  déplaçait  commettait  un 
sacrilège  justiciable  du  sacerdoce. 

La  religion  et  l'État  ne  faisaient  qu'un 
à  Rome,  comme  chez  toutes  les  nations 
de  l'antiquité  ;  les  rois  (3)  étaient  pontifes 
en  même  temps  qu'administrateurs  sou- 
verains et  chefs  de  l'armée.  Suivant  la 
tradition  romaine.  Nunia  créa  un  collège 
de  pontifes,  composé  de  quatre  membres 
pris  parmi  les  pères  conscrits;  il  s'était 
réservé  d'en  être  le  chef. 

Lors  de  la  suppression  de  la  royauté  et 
de  l'établissement  de  la  république,  les 
fonctions  re'igieuses,  civiles  et  militai- 
res, qui  se  réunissaient  en  faisceaux  au- 

(1)  Voir  la  m\*  leçon  dans  le  n»  43  ci-dessus, 
page  2G. 

(2)  Sacer  esto.  Voir  la  deroière  leçoB. 
(s)  Tite-LiTC,  iv,4. 


tour  du  sceptre,  se  divisèrent,  et  furent 
attribuées  à  des  ma^iistratures  différen- 
tes. Le  consulat,  quoi  qu'en  disent  beau- 
coup d'annalistes,  n'hérita  pas  de  la 
royauté  tous  les  droits  qu'elle  exerçait,- 
la  justice .  que  les  rois  rendaient  par  eux- 
mêmes  ou  par  leurs  délégués  directs,  su- 
bit d'étranges  démembremens.  Le  col- 
lège des  pontifes,  choisissant  désormais 
son  chef  par  l'élection,  eut  une  juridic- 
tion fort  étendue  en  matière  pénale, 
puisque  la  plupart  des  crimes  contre  la 
société  éiaient  en  même  temps  des  sacri- 
lèges. La  compétence  des  consuls  se 
borna  donc  aux  délits  militaires  et  à  de 
petites  infractions  criminelles,  qui  se- 
raient regardées  aujourd'hui  comme  du 
ressort  de  la  police  correctionnelle  ou 
municipale. 

En  outre  de  ses  attributions  judiciaires, 
le  collège  des  pontifes  avait  l'inspection 
sur  tout  ce  qui  regardait  les  matières  re- 
ligieuses, sur  l'instruction  relative  au 
culte,  sur  les  sacrifices,  non  seulement 
publics,  mais  privés  (l)j  enfin  sur  les 
expiations. 

Le  souverain  pontife  était  nommé  à 
vie,  et  l'inamovibilité  de  cette  fonction 
fut  toujours  respectée.  Le  collège  entier 
se  composa  de  neuf  membres,  quand 
dans  l'année  452  on  y  eut  introduit 
quatre  plébéiens  (2). 

Il  ne  faudrait  pas  conclure  de  tous  les 
pouvoirs  accordés  aux  pontifes,  que  le 
gouvernement  républicain  de  Rome  ait 
jamais  penché  vers  la  théocratie;  l'Église 
était  dans  l'État  plutôt  que  l'Etat  dans 
l'Eglise,  et  le  sénat  conservait  sur  le  col- 
lège des  pontifes,  coaime  sur  les  curions, 
les  fèciaux  .  les  fiamines  et  les  vestales, 
un  droit  de  surveillance  et  de  haute  su- 
prématie ;  il  se  réservait  de  prononcer  en 

(1)  Plol.,  .Vuma,  lG-20.— DenysdFlalic,  11,20, 
—  Cic,  df  Ârusp.  respont,  —  Tile-Live  ,  l,  20. 

(2)  Tit«-LiYe  ,  x  ,  6-9. 


83^ 


COURS  DE  DROIT  CRIMINEL, 


dernier  ressort  sur  toutes  les  diflicultts 
religieuses,  et  de  la  sorte  l'aristocratie 
patricienne  dominail  tout,  ul<înie  le  sa- 
cerdoce et  la  reli;<ion. 

I/iiilluence  des  pontifes  diminua,  et 
leur  compétence  se  restreignit  à  mesure 
que  l'on  s'iMoif,'na  des  û^'cs  luroïques  et 
divins,  et  que  Ton  s'avaiu;  i  dans  l'Aj^'c 
historique.  Cependant ,  d«i  temps  m<5me 
de  Cict^ron,  les  sépultures  et  les  sacrifi- 
ces rcssortaient  encore  du  droit  pontili- 
cal  :  les  vest.des  étaient  toujours  soumises 
à  sa  juridiction. 

Tou\  le  monde  connaît  la  singulière  et 
barbare  institution  dos  vestales:  on  sait 
qu'à  Rome  on  «lonnail  ces  fonctions  à  des 
filles  nobles  de  TA^je  le  plus  tendre,  et 
que  chez  elles,  la  chasteté  (t)  virginale, 
au  lieu  d'être  un  attrait  du  cœur  émané 
de  famour  divin,  était  un  joucf  imposé 
par  la  dure  contrainte  d'une  religion 
d'Etat.  Le  choix  de  ces  jeunes  filles  ap- 
partint d'abord  au  roi.  puis  au  grand 
pontife;  on  <^'evait  les  prendre  de  six  ans 
à  dix  ans  (2).  Aucun  père  de  famille  ne 
pouvait  refuser  sa  fille  pour  le  sacerdoce 
privilégié.  .Malgré  K's  honneurs  et  les  pré- 
rogatives dont  les  prêtresses  de  Vesta 
étaient  entourées,  les  conditions  rigou- 
reuses auxquelles  elles  étaient  assujélies 
inspiraient  un  éloignement  profond  aux 
familles  les  plus  distinguées;  ce  senti- 
ment augmenta  à  mesure  que  la  piété 
s'éieignif  à  Rome,  et  l'on  finii.  en  l'an- 
née 7';8  (3).  par  faire  passer  une  loi  qui 
permettait  d'admettre  les  filles  d'affran- 
chies au  nombre  des  vestales:  mais  on 
n'usa  pas  de  celle  faculté  pour  ne  pas  dé- 
grader CCS  fonctions  si  vémrées. 

Les  crimes  principaux  que  les  vesta- 


(I)  Toale  veslale  élail  consacrée  à  Vesta  pour 
Irenle  ans.  F.Ile  rommençail  par  faire  dix  années  de 
noviciat;  puis  elle  exerçait  pondant  dix  ans,  et  les 
di\  dernières  années  élaienl  employées  ii  Tinslruc- 
lion  (li'S  noyicHs.  Le  collège  dos  tcàtolos  (profès)  se 

"composait  de  six  vierges. 

(2^  Voiri  ta   (orniole  (ureinployail  le  grand-pon- 

4ife  ponr  «"nloT^r  la  jeune  Mlle  à  sa  famille  :  "  Ariiala. 
a  je  te  prends  pour  être  ma  teslale,  pour  avoir  ^oin 
«  des  choses  sacrées,  et,  en  la  qutililù  cl  ton  droit 
rt  de  Testale  ,  \eiller  pour  le  peuple  rom.;in  et  ses 
«  quirites  ,  que  A.  (it'lle,  1,1-)  cela  s'accooiplisse 
r  saiTanl  les  lois  divines,  cl  que  tout  soit  dans  la 
»  prospérité.  ' 

[ô]  DiOD,  1.  ▼,  p.  6i.i. 


les  (1)  pouvaient  commettre,  et  qui 
étaient  du  ressort  du  droit  pontifical, 
étaient  de  deux  sortes  :  l'un  était  la  né- 
gligence, par  suie  de  laquelle  on  laissait 
éteindre  le  feu  sacré  ;  l'autre  était  la  vio- 
lation du  vœu  de  chasteté.  Tour  le  pre- 
mier de  ces  crimes,  la  peine  était  la  fla- 
gellation ;  quant  au  second,  la  peine  con- 
sistait à  être  enterrée  vivante. 

D'aussi  atroces  chAtimens  révèlent  un 
di  oit  pénal  qui  se  rattache  à  l'Age  fabu- 
leux ou  divin;  et,  en  effet,  on  fait  re- 
monter jusqu'aux  rois  Tinstilulion  des 
vestales  et  la  cruelle  sanction  des  obliga- 
tions qui  leur  éLiient  imposées. 

A  mesure  qu'on  avança  dans  l'âge  his- 
torique ,  le  fanatisme  diminua ,  et  on  dut 
chercher  à  faire  tomber  en  désuétude  les 
peines  excessive*^.  Alors  toutes  les  fois 
que  la  culpabilité  des  vestales  ne  fut  pas 
suflisammenl  établie,  on  se  contenta  de 
leur  imposer  des  épreuves,  et  sans  doute 
ces  épreuves  ne  furent  que  des  fraudes 
pieuses  qui  trouvèrent  dans  les  pontifes 
une  indulgente  compile. té. 

Vers  l'année  24b  (2),  dit  Denys  d'Hali- 
carnasse.  le  feu  de  l'putel  de  Vesta  s'é- 
teiguit  par  la  négligence  de  la  vestale 
Emilia.  Les  pontifes  lirent  de  soigneuses 
investigations  pour  savoir  si  la  prêtresse 
n'avait  pas  souillé  le  feu  par  quelque  im- 
jiurelé.  Emilia,  pour  prouver  son  inno- 
cence, étendit  les  mains  sur  l'autel  de 
Vesta.  en  présence  des  vierges  ses  com- 
pagnes et  du  collège  des  pontifes,  et  elle 
s'exprima  ainsi  :  f  Déesse  protectrice  de 

<  Rome,  si  penlant  près  de  trente  ans 
t  j'ai  rempli  les  fonctions  sacrées  avec  la 
f  saint»  lé  requise,  si  j'ai  toujours  ob^ 
«  serve   les   lois  de  votre  culte  avec  un 

<  corps  chaste  et  un  cœur  pur,  apparais» 
«  sez-moi  aujourd'hui,  venez  à  mou  se- 
«  cours ,  et  ne  permettez  pas  que  votre 

prêtresse  soit  condamnée  à  une  mort 
ignominieuse;  mais  si  je  suis  coupable 
de  quelque  impureté  ,  faites  que  ma 
punition  scM've  à  détourner  de  dessus 
la  ville  l'expiation  de  mon  crime. i 
En  prononcjant  ces   jiaroles,    elle  dé- 


(I     IMul.  —  Til.-Liv.  —  Denys.  d'Halic,  etc. 

(2)  Dcn.  d'Halic  n,  17.  Voyez  aussi  Rome  au 
niirle  iV Auguste  ,  de  Cliarlcs  Désobry,  l.  ii,  p.  120. 
1 0ute  la  partie  (|tii  a  rapport  aux  veslales  et  à  la 
religion  a  dté  insérée  dans  tes  Àunalet  de  Philoio- 
pkie  chniliennc  ,  t.  xt ,  p.  220,  377. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


m 


chira  un  pan  de  sa  robede  lin  .  et  le  jeta 
sur  Tautel.  Au  même  instant,  le  lambeau 
de  lin  s'eullamnia.  quoique  toute  étin- 
celle fût  éteinte  depuis  Icn^j-temps  et 
que  les  cendres  fussent  entièrenient  re- 
froidies. Eaiilia  fut  acquittée  de  toute 
peine  aux  applandissemens  desassistans, 
et  la  ville  n'eut  pas  besoin  dexoiaiion. 

L'autre  trait  que  nous  avons  à  citer  est 
encore  plus  caractéristique.  En  ran6i9, 
Tuccia,  jeune  vestale  accusée  d'ince.vte. 
soutint  qu'elle  allait  confondre  la  calom- 
nie en  se  soumettant  à  une  épreuve  qui 
devait  être  miraculeuse:  e  le  s'adressa 
lièi  ement  à  la  déesse  Yesta  :  <  Si  j'ai  tou- 

<  jours  approché  de  tes  autels  avec  des 

<  mains  chastes,  dit-elle,  donne-moi  de 

<  remplir  ce  crible  d'eau  du  Tibre,  et  de 
(  le  porter  jusque  dans  ton  temple,*  En 
effet,  elle  descendit  au  fleuve,  y  puisa 
de  l'eau  avec  un  cnble.  traversa  le  forum 
au  milieu  d'un  peuple  nombi  eux  ,  rt  vini 
jusqu'au  seuil  du  temple  de  Vesta  ,  et  là 
elle  répandit  son  crible  encore  plein  aux 
pieds  des  pontifes,  qui  proclanièrent  son 
innocence. 

Ces  épreuves  n'., valent  lieu  qu'en  cas 
de  doute,  et  les  pontifes  les  plus  disposés 
.;:  ia  clémence  n'auraient  pu  les  ordonner 
quand  la  violation  des  vœux  de  chasteté 
était  un  fait  avéré  et  patent.  Aussi,  sui- 
vant la  rigueur  de  la  loi  ihéocralique .  en 
l'an  4 18,  la  vestale  Minucia  fut  enterrée 
toute  vive.  11  faut  lire,  dans  Tite-Live;^!). 
la  romanesque  et  touchante  histoire  des 
amours  de  cette  jeune  tille  avec  son  an- 
cien ûancé  Licinius.  La  compassion  que 
cet  auteur  inspire  pour  la  victime  de  la 
barbarie  du  tlroit  poulilical ,  n  était  que 
l  écho  des  sentimens  populaires  de  son 
temps;  pour  qu'un  pareil  crime  fit  res- 
sentir parmi  les  llomains  une  indignation 
fanatique,  il  leur  aurait  fallu  une  foi 
bien  vive  dans  le  feu  tutélaire  de  >  esta, 
ce  palladium  sacré  de  la  ville  éternelle. 
Mais  la  foi  religieuse  et  la  foi  sociale,  si 
étroitement  unies  à  Home,  s'éteignaient 
en  même  temps;  on  ne  voyiil  plus 
qu'une  faute  excusable  là  où  on  aurait  vu 
jadis  un  affreux  sacrilège,  et  l'horreur  du 
crime  était  dépassée  de  beaucoup  par 
l'horreur  du  supplice. 

Ainsi  la  législation  pontiûcale  de  Home 

(1)  Tile-Live,  iv,  il,  vui,  lo. 


dut  passer  par  ces  deux  phases .  qui  si- 
gnalent le  droit  théocr^tique  des  peuples 
de  l'antiquité,  les  peines  excessives ^  puis 
les  épreuves. 

Jetons  maintenant  un  coup  d'œil  sur 
le  droit  des  féciaux,  cette  branche  im- 
i-orîante  de  la  législation  sacrée  desRo- 
maips. 

Les  féciaux  étaient  des  prêtres  destinés 
à  présider  aux  formalités  religieuses  de 
la  guerre  et  de  la  j.aix  :  les  féciaux  étaient 
patriciens,  leur  dignité  était  conférée  à 
vie,  et  leur  collège  se  composait  de  vingt 
membres. 

On  fait  remonter  jusqu'à  Numa  l'insti- 
tution des  féciaux.  La  tradition  rapporte 
que  ce  prince  envoya  des  féciaux  aux  Fi- 
dénates.  qui  avaient  ravagé  le  territoire 
romain  ,  pour  les  menacer  de  leur  faire 
la  guerre  s'ils  n'offraient  pas  de  répara- 
tions suffisantes. 

Quelques  auteurs  ont  prétendu  que  les 
féciaux  veillaient  à  ce  que  les  Romains 
ne  lissent  pas  injustement  la  guerre  à 
une  ville  ou  à  une  nation  alliée  [  I  ).  Je  ne 
crois  pas  qu'ils  eussent  à  examiner  le 
fond  même  du  litige  :  leur  tâche  se  bor- 
nait à  i2  régulariser  la  procédure  de  la 
guerre,  si  je  puis  m'expriraer  ainsi;  ils 
devaient  avoir  soin  que  tout  se  passât 
suivant  les  rites  prescrits.  Le  code  d»>s  fé- 
ciaux avait  été  rédigé  et  promulgué  par 
Ancus  Martius,  s'il  faut  en  croire  Tite- 
Live  (3;.  Les  formes  consacrées  par  ce 
code  ne  servirent  le  plus  souvent  qu'à 
consacrer  des  injustices. 

Si  le  sénat  croyait  voir  dans  un  acte 
quelconque  d'une  nation  amie  la  viola- 
tion d'un  traité  d'alliance,  les  f^^ciaux 
allaient  chez  elle  pour  demander  justice 
et  réparation .  et  si  leur  demande  était 
repoussée,  ils  déclaraient  la  guerre. 

Les  féciaux  avaie.it  aussi  le  droit  de 
rompre  les  traités  de  paix  qui  n'avaient 
pas  1 1.^  f.nts  se'on  les  rites  s.icrés.  On 
con<^'oit   que  ce  droit  devait  donner  au 


(I)  Voyez  Rome  au  siècle  d'Auguste ,  parCtiarle» 

s^i)  Cic,  d(  f.egib.,  u  ,  1». 

(5)  Tic. -Lit.,  i  ,  ô2.  Sai^int  S«rTias  (commenta - 
ti'ur  de  l'Enéide,  tii)  le:»  deietn^irâ  refr«'«^rent  la 
lt'gi»laiion  de»  fociaux  en  la  modelant  sur  r<^llo  d'A. 
tboDcs ,  el  eu  lireni  un  luppléuieol  à  la  loi  Uei 
douze  Ubicft. 


tm 


COURS  DE  DROIT  CRTMTNEL , 


sénat    un    pr(^lexte    constant    pour    la 
guerre. 

Si  des  nations  alliées  se  plaic;uaient 
que  1rs  liomains  leur  avaient  fait  quel- 
que préjudice,  les  féciaux  exaniiuaieiil  si 
l'on  avait  violé  le  traité,  et  quand  les 
plaintes  paraissaient  fondées,  ils  li- 
vraient le  coupable  atix  réclauians.  On 
comprend  qu'ils  ne  donnaient  pas  sou- 
Tenl  tort  i\  leurs  concitoyens. 

\  oici  les  formalités  religieuses  qu'ob- 
servaient les  féciaux  pour  les  réclama- 
tions qui  avaient  pour  but  la  réparation 
d'une  offense,  pour  les  déclarai  ions  de 
guerre  et  les  traités  de  paix.  J'emprunte 
ces  détails  à  l'excellent  ouvrage  (1)  de 
]M.  Charles  Désobry,  qui  a  très  bien  ré- 
sumé tout  ce  que  nous  apprennent  à  cet 
égard  les  anciens  auteurs. 

<  Pour  une  réclamation,  le  collège  des 
féciaux  désigne  un  de  ses  membres,  au- 
quel on  confère  le  titre  de  pèie  Patral, 
nom  tiré  du  verbe  patrare^  accomplir. 
Ce  pèrePatrat,  vêtu  d'un  habit  magnifi- 
que.  et  le  Iront  couronné  de  vervtiue, 
herbe  cueillie  dans  l'euct-inte  même  du 
Capitole,  et  qui  a  la  vertu  de  rendre  sa 
personne  sacrée,  entre  sur  le  territoire 
du  peuple  dont  les  Romains  croient  avoir 
à  se  plaindre,  et  là,  se  couvrant  la  tête 
d'un  voile  de  laine  :  lEntends-moi.  Jupi- 
ter, dit-il;  enlends-nioi ,  contrée  (illa 
nomme),  et  vous,  religion  sainte.  Je 
suis  l'envoyé  du  peuple  romain;  chargé 
d'une  mission  juste  et  pieuse ,  je  viens  la 
remplir.  Que  l'on  ajoute  foi  à  mes  pa- 
roles.) 

I  Alors  il  expose  ses  griefs;  puis,  pre- 
nant Jupiter  à  témoin  ,  il  continue: 

i  Si  j'enfreins  les  lois  de  la  justice  et 
de  la  religion,  en  exigeant  que  lels  hom- 
mes, que  t«  lies  choses  me  soient  livrés, 
à  moi  renvoyé  du  peuple  romain,  ne 
permets  pas  que  jamais  je  puisse  revoir 
ma  patrie.  î 

«  i  elles  sont  les  paroles  qu'il  prononce 
en  mettant  le  pied  sur  le  territoire;  il 
les  ré|)èln  au  premier  habitant  qu'il  ren- 
contre .  il  les  répète  dans  la  place  publi- 
que de  la  piemière  ville  qui  se  trouve 
près  de  la  frontière,  avec  quel(jue->  légers 
chai'gemens  dans  la  formule  du  seruient; 
et  comme  il  dit  tout  cela  à  haute  et  iu- 

(I)  Rome  ou  stècl«  d^Àugutte  ,  t.  i ,  p.  104. 


telligible  voix,  on  a  donné  à  cette  céré- 
monie le  nom  de  Clariç;atian. 

«  Si,  dans  un  délai  de  trente  jours, 
terme  solennellement  prescrit,  on  ne  lui 
donne  point  satisfaction,  il  déclare  la 
guerre  en  ces  termes  :  «Kntends-moi,  Ju- 
piter, et  toi ,  Junon  ,  Quirinus ,  vous  tous 
dieux  du  ciel,  de  la  terre  et  des  enfers, 
écoutez-moi.  Je  vous  prends  à  témoin 
que  ce  peuple  (il  le  nomme)  est  injuste, 
et  se  refuse  à  d'équitables  réclamations. 
Mais  le  sénat  de  ma  patrie  ,  légalement 
convoqué  ,  avisera  au  moyen  de  les  faire 
valoir,  f 

«  Le  père  Patrat  revient  faireson  rapport 
au  sénat,  et  déclare  que  rien  ,  de  la  part 
des  dieux,  n'empêche  plus  de  déclarer  la 
guerre;  si  la  majorité  adopte  ce  dernier 
parti ,  il  se  transporte  sur  les  conhns  du 
territoire  ennemi,  avec  une  javeline  fer- 
rée ,  ou  simph^ment  un  pieu  durci  au  feu 
et  ensanglanté.  Là,  en  présence  de  trois 
jeunes  hommes  au  moins,  il  dit;  c  Puis- 
que tel  peuple  s'est  permis  d  injustes  ag- 
gres>ions  contre  le  peuple  romain  des 
Quiriies;  que  le  peuple  romain  des  Qui- 
rites  a  ordonné  la  guerre  contre  ce  peu- 
pie  :  que  le  sénat  du  peuple  romain  des 
Quirjles  l'a  proposée,  décrétée,  arrêtée, 
moi  et  le  peuple  romain  déclarons  la 
guerre  à  tel  peuple,  el  je  commence  les 
hostilités.  >  En  même  tem})s  ,  il  lance  sa 
javeline  ou  son  pieu  sur  le  territoire  en- 
nemi, et  la  guerre  se  trouve  ainsi  dé- 
clarée. 

<  Une  autre  cérémonie  se  fait  à  Rome 
])Our  le  même  objet  :  l'un  des  consuls, 
vêtu  de  la  trabée  de  l\omulus  ,  et  la  toge 
relevée  sur  l'épaule,  se  rend  au  temple 
de  Janus  dont  les  portes  demeurent  tou- 
jours fermées  en  temps  de  paix  ,  et  ouvre 
lui  même  ces  portes  terribles,  en  appe- 
lant les  combats.  La  jeunesse  lui  répond 
par  des  cris,  et  les  clairons  par  leurs  sons 
belliqueux. 

<  Du  reste  depuis  que  les  frontières  de 
l'empire  se  sont  reculées  ,  les  déclara- 
tions de  guerre  ne  se  font  plus  sur  le  ter- 
ritoire ennemi .  mais  à  Home  même  au- 
près du  cirque  Klaininius.  devant  une  pe- 
tite coloni  e.  que  l'on  app'lle  la  colonne 
guerrière. située  d.ins  le  ptir>is  Uu  icinph* 
deBellone,et  contre  laquelle  le  fécial 
lance  la  fatale  javeline  ,  en  pronon(;ant 
la  déclaration  de  guerre.  Cette  cérémo- 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


34 1 


nie  a  lieu,  non  plus  devant  trois  jeunes 
gens,  comme  jadis,  mais  en  présence  de 
tous  les  sénateurs  ,  assemblés  dans  le 
temple  de  Bellone.  et  en  habits  de  guer- 
re. L'origine  de  cette  coutume  remonte 
au  temps  de  Pyrrhus  :  les  Romains,  sur 
le  point  de  porter  la  guerre  chez  je  ne 
sais  quel  peuple  d'outre  mer,  et  ne  trou- 
vant point  d'endroit  où  les  féciaux  pus- 
sent remplir  la  formalité  de  la  déclara- 
lion,  prirent  un  soldat  de  cette  nation, 
lui  firent  acheter  l'endroit  où  maintenant 
la  colonne  guerrière  s'élève,  et  l'on  y 
dénonça  la  guerre  ,  comme  sur  un  terri- 
toire étranger. 

Maintenant,  quant  aux  formalités  des 
traités  de  paix,  nous  ne  pouvons  mieux 
faire  que  de  citer  celles  qui  furent  ob- 
servées entre  les  Romains  et  les  Albains 
avant  le  combat  des  Horaces  et  des  Cu- 
riaces.— Le  fécial  dit  au  roîTuUus:  «Roi, 
m'autorisez-vous  à  conclure  le  traité  avec 
le  père  Patrat  du  peuple  albanais?  —  Je 
vous  y  autorise  ,  répondit  Tullus.  —  Roi, 
reprit  le  fécial  ,  je  demande  les  herbes 
sacrées.  —  Prenez-en  des  fraîches,  repar- 
tit le  roi.  —  Le  fécial  alla  en  cueillir  au 
capitole  ,  puis  s'adressant  de  nouveau  au 
roi:  Roi,  me  reconnaissez-vous  pour  vo- 
tre interprète  ,  pour  celui  du  peuple  ro- 
main? voilà  tous  les  apprêts  du  sacrifice, 
voilà  tous  mes  assistans,  les  approuvez- 
vous? —  Oui ,  répondit  le  roi  ,  sauf  mon 
droit  et  celui  du  peuple  romain,  i 

iM.  \alerius  était  alors  fécial,  il  créa 
père  Patrat  Sp.  Fusius.  en  lui  touchant 
la  tête  et  les  cheveux  avec  de  la  verveine. 
C'est  toujours  le  père  Patr^it  qui  réd'ge 
le  traité  ,  après  beaucoup  de  formalités 
qu'il  serait  trop  long  de  rapporter. 

Quand  on  eut  fait  lecture  de<  condi- 
tions :  «b^coute.  .Tiipiter,  reprit  le  fécial; 
Albains,  père  Patrat  des  AlbaiU'î  ,  écou- 
tez :  vous  avez  entendu  depuis  le  com- 
mencement jusqu'à  la  fin  la  lecture  de 
tout  ce  que  cet  acte  renferme.  Le  peuple 
romain  s'engage  à  l'observer  dans  toute 
sa  teneur,  telle  qu'elle  est  ici  clairement 
exprimée,  sans  l'éluder  par  des  subter- 
fuges. Si,  par  de  vaincs  subtilités;  si, 
d'après  une  détermination  pul)liqiie,  les 
Romains  venaient  à  l'enCreiiulre  les  pre- 
miers, .hipiler,  IVappe-les  alors,  comme 
je  vais  frapper  celle  victime,  et  d'autant 


plus  sûrement  que  ton  bras  est  plus  puis-    ,  aïK  jndicia  privala  ,  ou  jugemeni  ciTils 


ToaiK  yiii. 


N»  47.   18311. 


sant  que  celui  d'un  faible  mortel.-  —En 
parlant  ainsi ,  il  assomma  une  victime 
avec  un  caillou,  et  le  traité  fut  considé- 
ré comme  légalement  conclu. 

Depuis  le  renversement  de  la  monar- 
chie,  les  féciaux  reçoivent  leur  mission 
du  sénat.  Le  sénatus-consulte  qui  les  dé- 
lègue pour  aller  représenter  le  peuple 
romain  ,  mentionne  spécialement  que 
chaque  fécial  portera  avec  lui  les  cail- 
loux pour  Timmolation,  et  les  verveines 
et  qu'il  les  recevra  du  préteur  urbain 
avec  ordre  d'immoler  les  victimes. 

Ces  formalités  symboliques  dont  le 
droit  de  la  guerre  et  de  la  paix  était  en- 
touré, frappaient  vivement  les  imagina- 
tions populaires,  et  en  les  observant  avec 
tout  l'appareil  des  plus  importantes  so- 
lennités ,  les  féciaux  semblaient  mettre 
la  divinité  du  parti  (1)  de  la  république. 
De  là  l'enthousiasme  religieux  que  les 
Romains  déployèrent  long  temps  dans  les 
combats.  Chez  eux  le  patriotisme  s'ap- 
puyait sur  le  culte  et  y  puisait  une  force 
sans  cesse  renaissante. 

Les  particularités  que  nous  venons  de 
mentionner  sur  le  droit  pontifical  et  sur 
le  droit  des  féciaux  com  )lètent  ce  que 
nous  avions  à  dire  sur  la  législation  cri- 
minelle de  l'â^e  divin  et  de  l'Age  héroïque 
de  l'ancienne  Rome.  Passons  à  la  troi- 
sième période  de  son  histoire  où  les  do- 
cumens  seront  plus  abondans  et  les  no- 
lions  plus  précises. 

5  II.  Des  jugemens  publirs  ou  criminels  depuis  l'é- 
tablissement du  consulat  jusqu'à  la  fin  de  la  répu- 
blique romaine.  —  Des  juges.  —  De  la  procédure. 
—  Des  jugemens. 

L'histoire  des  procédures  criminelles 
ou  jugemens  publics  i^2)  de  Rome  de- 
puis l'établissement  du  consulat  jusqu'à 
l'empire  est  inli  uemeut  liée  à  celle  des 
luttes  du  plébéianisine  contre  le  patri- 
ciat.  Le  peuple  réclame  les  jugemens  bien 
avant  de  dematuier  les  magistratures  ci- 
viles ou  les  conimandemens  militaires. 
La  royauté  était  à  peine  détruite  ,  que 
l'héritage  de  son  pouvoir  judiciaire, 
transmis  d'abord  en  entit^r  au  consulat, 

(1)  Voir  le  petit  ouvragn  do  Montesquieu  ,  inti- 
tulé :  Politique  dfi  Il)mnins  dans  la  R.^ligioii. 

(2)  Judicia  puhliea,  ainsi  appelés  en  opposition 


2ï 


342 


COURS  DE  DROIT  CRIMIINEL, 


commença  de  se  dthiienibrer  J) ,  clans 
les  causes  les  plus  importantes.  Le  con- 
sul Vah^rius  l'ublicola  ,  un  an  après 
l'expulsidu  lies  Tarquiiis,  lit  consacrer  le 
principe,  que  l'appel  au  peuple  était  île 
droit  dans  les  affaires  capitales,  que  cet 
appel  était  suspensif,  et  qu'un  citoyen 
romain  qui  y  avait  recours,  ne  pouvait 
être  mis  à  mort,  ni  frappé  de  ver;^es  par 
aucun  magistrat. 

Aussitôt  qu  il  eut  fait  passer  celle  loi , 
Valérius  dépouilla  de  haches  les  fai- 
sceaux de  ses  licteurs  :  il  ne  voulut  plus 
avoir  ce  terrible  symbole  de  la  puissance 
judiciaire. 

Quand  le  peuple  eut  remis  tous  les 
pouvoirs  publics ,  aux  décemvirs  (2) .  il 
se  défiouilla  en  même  temps  en  leur  fa- 
veur du  droit  de  reviser  leurs  arrêts. 
L'histoire  mentionne  celle  juriJiclion 
décemvirale  sans  limites  et  sans  app»l 
comme  uned.^rogation  formelle  au  droit 
public  des  Uomains 

Les  sentences  en  matière  capitale,  quoi- 
que émanant  du  pouvoir  populaire  ,  n'é- 
taient pas  livrées,  comme  on  pourrait  le 
croire  au  premier  abord,  aux  fougueux 
et  inconslaris  caprices  do  la  plèbe.  Les 
comices  où  elles  étaient  rendues  étaient 
les  comices  par  centuries  (3)  ,  et  on  sait 
que  ce  mode  de  procéder  aux  suffrasfes 
assura  d'ab  rd  une  influence  prépon- 
dérante aux  patriciens ,  puis  aux  riches 
unis  aux  nobles. 

Cependant  les  brigues  qui  troublaient 
les  comices  législatifs  ne  manquaient  pas 
d'assiéger  les  coniic»  s  judiciaiies. 

Lorsque  l'accusé  et  l'accusalcur  étaient 
également  puissans  par  bnir  fortune  et 
leurs  richesses,  et  que  les  familles  de 
l'un  et  de  l'autre  croyaient'l'honneur  de 
leur  nom  engagé  dans  l'issue  du  procès, 

(1)  Cicéron  dit  que  les  jugemens  des  rois  élaienl 
appelables  ,  et  il  elle  à  l'appui  de  celio  assertion  les 
livres  des  pontifes  et  ceux  des  augures  ;  mais  il  ne 
dit  p«8  %\  ces  appels  devaient  (Mre  portés  devant  le 
collège  des  prêtres,  devant  le  sénat  ou  devant  le 
peuple.  Cicer.  Fragm.  de  Bepubl.,  ii,  3;î. 

(2)  Cicéron  ,  idem. 

(3)  Suivant  Mebulir,  jusqu'à  IV'poquc  des  décem- 
Tirs  et  dp  la  loi  des  douze  lahles,  les  curies  et  non 
les  centuries  jugeaient  en  matière  capitale;  or  les 
curie»,  à  cause  des  auspices,  étaient  plus  que  tous 
les  autres  comiceg  sous  la  main  du  sénat.  Tome  IV, 
p.  ii  de  la  traducliou  d«  M.  do  (jolbéry. 


rien  n'élait  épargné  dans  les  detix  camps 
pour  le  succès  de  cette  espèce  de  bataille 
judiciair(^  La  corruption  des  témoins, 
la  cai)lation  et  quehjuefois  la  vénalité 
des  juges,  les  menaces  et  même  la  vio- 
lence, voilà  les  moyens  qui  étaient  vul- 
gairement employés  pour  se  disputer  la 
victoire.  La  lutte  linie,  Tarrôlqui  en  ré- 
sultait était  respecté  comme  la  volonté 
(les  dieux ,  et  les  vaincus  se  soumettaient 
toujours  ,  sans  songer  à  arguer  de  nullité 
des  décisions  arrachées  par  la  fraude  ou 
par  la  force.  Viclrix  causa  diis  pla- 
cuil 

Quand  les  passions  politiques  se  mê- 
laient à  un  de  ces  jtigeiTiens  solennels, 
alors  le  forum  présentait  l'image  de  deux 
armées  où  fermentaient  des  animosités 
bouillantes  et  implacables.  Comment  au- 
rait-on pu  demander  l'impartialité  et  la 
dignité  de  la  justice  à  une  pareille  assem- 
blée? Coriolan  (1),  Camille,  Manlius  le 
sauveur  du  Capitole.  «t  Scipion  le  vain- 
queur de  Cartilage  ,  ne  furent  sans  doute 
que  les  victimes  d'un  parti  qui  l'emporta 
sur  le  leur.  Leur  grandeur  fit  leur  perte, 
et  l'éclat  de  bur  gloire  fut  leur  véritable 
crime  de  lèse-majesté. 

Aussi,  soit  que  le  peuple  eût  lui  même 
reconnu  l'inconvénient  de  ces  jugemens 
tumultuei.'x.  soit  que  la  fréquence  descau- 
ses criminelles  eût  rendu  diflicile  l'exer- 
cice du  pouvoir  judiciaire  par  d'aussi 
grandes  assemblées,  on  reconnut  en  droit 
et  on  admit  en  fait  h  délégation  du  droit 
déjuger.  Enconséquence,  on  institua  les 
ffiKv.stores  ou  «jiiœsitorcs  parricidii ,  dont 
nous  avons  parlé  dans  la  leçon  précé- 
dente. Souvent  le  peuple  nommait  (i)  ses 
consuls  quésiteurs ,  et  leur  restituait 
ainsi  temporairement  et  partiellement  le 
pouvoir  qu'il  avait  reçu  du  consul  Valé- 
ritis.  Quelquefois  il  abandonnait  cette 
nomination  au  sénat,  qui  portait  ses 
choix  sur  les  consuls  et  les  préteurs,  éma- 
nés eux-mêmes  de  réleclion  populaire. 

Du  reste,  ces  magistrats  avaient  con- 
servé dans  leurs  juridictions  toutes  les 
causes  criminelles  autres  que  les  causes 
capitales.  Mais  quand  les  tribuns  du  peu- 

(1)  Coriolan  fut  jugé  par  les  tribus  ,  ma  s  ce  ju- 
gement fut  regardé  comme  irrégulicr. 

(2)  I."  peuple,  en  nommant  les  tjué^ileurg,  traçait 
le  mode  de  prorédure  à  suivre  sur  raccusatioQ  ia« 
tentée.  Voir  Hugo,  Uinoirc  du,  Droit  romain^ 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


343 


pie  eurent  été  créés  et  furent  devenus 
puissans,  ils  voulurent  donner  une  par- 
tie du  pouvoir  judiciaire  aux  comices 
par  tribus,  et  après  de  longs  débals, 
comme  tous  ceux  qui  précédaient  la  con- 
quête, par  le  peuple ,  de  quelque  fraction 
du  pouvoir  politique,  il  fut  décidé  que  la 
compétence  des  comices  par  tribus  serait 
reconnue  dans  les  causes  où  il  ne  s'agi- 
rait que  d'une  amende  pécuniaire. 

Mais  à  côté  de  cette  compétence  nou- 
velle accordée  aux  tribus  ,  vint  se  placer 
encore  le  principe  du  droit  de  déléga- 
tion. 

L'augmentation  de  la  population,  la 
corruption  des  mœurs  multiplièrent  les 
crimes  à  tel  point  que  l'exercice  du  droit 
de  délégation  devint  une  nécessité  pour 
ces  deux  sortes  de  comices  populaires.  Il 
y  a  plus,  les  formalités  indispensables  qui 
précédaient  et  accompagnaient  les  comi- 
ces môme  qui  avaient  pour  but  la  nomi- 
nation des  quésiteurs,  pour  chaque  af- 
faire en  particulier,  faisaient  perdre  un 
temps  beaucoup  trop  considérable;  et  les 
affaires  criminelles  ne  pouvaient  encore 
s'expédier.  On  institua  donc  une  liste  de 
juges  dont  les  quœsilores  parricidii  (1) 
ou  pr^^ore.y  choisissaient  un  certain  nom- 
bre pour  composer  leurs  tribunaux  ; 
cette  liste  fut  d'abord  prise  exclusive- 
ment parmi  les  patriciens.  Du  sein  de 
ces  mêlées  délibératives  dont  le  forum 
donnait  chaque  année  le  scandale,  il  ne 
sortait  guère  que  des  décrets  de  ven- 
geance ou  de  passion  pour  des  cas  spé- 
ciaux :  jamais  on  n'aurait  pu  espérer  que 
des  comices  populaires  complétassent  le 
code  pénal  des  douze  Tables.  La  lé- 
gislation faite,  défaite ,  refaite  sans  cesse 
dans  les  agitations  du  forum  ,  perdait ,  au 
milieu  de  l'instabilité  de  ces  (lots  popu- 
laires, cette  empreinte  primitive  de  reli- 
gion et  de  majesté  qui  lui  avait  long- 
temps assuré  les  respects  de  la  foule.  11 
fallait  que  le  caractère  ferme  et  élevé  du 
juge  rachetât  ces  dégradantes  vicissitu- 
des de  la  lécjalité  d.^mocralique  et  que  la 
grandeur  de  la  loi  fût  suppléée  par  celle 

(l)  Les  quœsilores  parricidii ,  (raprès  la  it'gisla- 
lion  décemTirale,  devaient  «Mre  l'ius  par  les  cenlu- 
ries  ,  modo  d'aclion  qui  doonail  la  propondéraiice 
aux  Dobies.  Ceue  ioàiilulioa  des  quésiiours  serait 
remontée,  suivaal  Niebuljr,  iusqu'aux  premiers 
tempi  de  Rome^  celle  opiaioo  me  paraît  hasardée. 


de  l'homme  chargé  d'en  faire  l'applica- 
tion. Yoilà  probablement  ce  qui  fit  sen- 
tir au  peuple  lui-même  la  haute  conve- 
nance de  la  remise  du  pouvoir  judiciaire 
entre  les  mains  du  patriciat. 

Cependant,  tout  en  déléguant  le  droit 
de  juger  les  crimes  ordinaires,  le  peuple 
romain  se  réserva  le  jugement  de  la  haute 
trahison  (1),  Perduellio ,  et  de  plus,  le 
droit  de  casser,  en  matière  capitale  ,  les 
arrêts  qui  lui  seraient  déférés  par  voie 
d'appel.  Ce  droit  de  révision  ne  s'exer- 
çait ordinairement  vers  la  fin  de  la  répu- 
blique que  par  une  délégation  nouvelle, 
au  moyen  d'un  tribunal  élu  spécialement 
par  les  comices  pour  l'affaire  dont  il  y 
avait  appel ,  et  worniné  cognition  extraor- 
dinaire (2). 

Au  reste,  même  dans  les  comices  po- 
pulaires (3),  le  sénat  avait  un  immense 
pouvoir  au  moyen  des  auspices  dont  il 
avait  la  direction.  Le  président  des  co- 
mices éîait  accompagné  d'un  augure,  qui 
pouvait  faire  ajourner  la  réunion,  s'il 
apercevait  de  mauvais  présages  dans  le 
ciel  ou  dans  l'état  des  oiseaux.  Or  le  droit 
augurai  était,  comme  on  sait,  réservé  aux 
patriciens. 

Caïus  Gracchus,  pour  se  procurer  la 
popularité  sur  laquelle  s'étayait  son  am- 
bition ,  ne  se  borna  pas  comme  son  frère 
à  flatter  la  plèbe  infime  de  Rome,  il  vou- 
lut aussi  s'appuyer  sur  les  hommes  du 
peuple  qui  étaient  puissans  par  leurs  ri- 
chesseset  leur  position  sociale  :  ces  hom- 
mes étaient  les  chevaliers  ;  il  leur  fit  don- 
ner le  pouvoir  judiciaire,  à  l'exclusion 
des  patriciens.  11  ne  serait  pas  venu  dins 
ridéed'un  légi^lat»•ur  romain  que  la  plèbe 
proprement  dite  put  avoir  part  aux  juge- 
mens  :  elle  était  peu  intéressée  itans  celle 
lutte  de  préro^'ativeseuire  l'ordre  éques- 
tre et  l'ordre  du  patriciat  :  c'étaient  deux 
aristocraties  qui  se  portaient  des  coups 
par-dessus  sa  tête.  Il  fallait  alors  que  la 
justice  fût  dominée  toujours  ou  par  la 
rapacité  des  publicains  ou  par  l'orgueil 

(1)  Proficiscar  eo  ,  quo  roc  jampridem  vocal  po- 
pulus  Itonianus:  ilo  juro  eniin  lit>erlaiis  et  civit.iiis 
fiuum  puial  cssp  juiliiaiiu,  ol  rcclc  puiai.  Ciit'r.> 
'i-^  act.  in  \  errem  ,  S  >• 

(2)  Ascon.,  in  Milunc  ,  p.  197.  — >icbulir,l.  Il, 
p.  5(H»,  irailucl.  de  .M.  de  Golbérj. 

(3)  Soil  dans  les  comices  par  curies,  soit  dans 
les  comices  par  centaries. 


344 


COURS  DE  DIU)ÎT  CRIMINEL, 


des  st^nateiirs  :  il  n'y  avait  (jue  dans  ces 
haines  sommités  (1)  sociales  assez  de  lu- 
niiOres  et  de  rapacité  pour  fournir  des 
juges  aux  tribunaux. 

Svlla  rendit  les  juj^emens  aux  patri- 
ciens: plus  t.ird  (2)  ou  prit  les  listes  des 
juges  parmi  les  sénateurs,  les  chevaliers 
et  les  liibnns  du  trésor.  Ces  listes  se  for- 
mèrent d'abord  de  trois,  puis  de  quatre 
décuries,  composées  chacune  de  mille  ci- 
toyens [3\ 

Les  préteurs  qui  rrmplacèrrnt  les  qué- 
siteurs  dans  linstruction  et  la  direction 
des  procès  criminels  furent  chargés,  vers 

(1)  Comme  tout  pU-béien  pouvait  devenir  ridic 
el  arriver  à  l'ordre  équestre,  décréter  l'introduction 
des  cljevaliers  dans  l'ordre  judiciaire,  c'était  faire 
un  grand  pas  vers  le  principe  d'égale  admissibilité 
aux  emplois. 

(2)  An  r»8î,  loi  anrelia. 

(3)  Ce  nVst  que  sous  Auguste  et  sous  les  empe- 
reurs qui  lui  succédèrent  que  le  nombre  des  juges 
fut  porté  au«>si  baut.  La  loi  de  Gracchus  n''en  avait 
établi  que  trois  cents  ,  celle  de  Pompée  trois  cent 
soixante.  Nous  n'avons  pas  cru  devoir  mentionner 
ici  les  neuf  ou  dix  lois  qui  introduisirent  des  varia- 
tions ,  soit  dans  la  (jualité  des  ju^^e^» ,  soit  dans  leur 
nombre.  L'énumération  en  aurait  été  fastidieuse. 
D'après  une  de  ces  lois,  la  loi  servilienne,  posté- 
rieure à  celle  de  Gracchus,  il  fallait  avoir  plus  de 
trente  ans  et  moins  de  soixante  pour  être  nommé 
joge  :  plus  tard,  d'autres  lois  décidèrent  qu'il  fau- 
drait avoir  au  moins  vingt-cinq  ans  pour  remplir 
ces  fonctions.  Auguste  réduisit  à  vingt  ans  l'âge 
nécessaire  pour  être  juge,  à  viceiimo  allegit  :  Suet., 
Âug.,  .".2.  —  Est-ce  un  signe  de  progrés  dans  la 
marche  de  la  civilisation  que  celte  aptitude  de  plus 
en  plus  précoce  accordée  à  la  jeunesse  pour  les 
fonctions  sociales  les  plus  élevées?  Li-s  hommes  li- 
bres jo-.iijsant  de  la  plénitude  de  leurs  facultés,  et 
non  repris  de  justice,  pouvaient  seuls  être  juges. 
La  dégradation  du  rang  de  sénateur  devint  encore, 
d'après  la  loi  julienne,  un  titre  d'exclusion  des 
fonctions  judiciaires.  —  Il  piirait  que  penilaiil  un 
temps,  il  suffit  d'avoir  2U0,(X)0  sesterces  pour  pou- 
voir être  admis  parmi  les  juges;  mais,  d'après  une 
loi  de  Pompée  ,  ils  ne  purent  plus  être  choisis  que 
parmi  l«;s  citoyens  les  plus  riches,  ex  amplissimu 
cemu.  —  Au  moment  de  siéger,  les  juges  juraient 
d'obéir  aux  lois  et  de  juger  avec  droiture  suivant 
leurs  lumières,  de  animi  tenleniut.  Auguste  défendit 
aux  juges  d'entrer,  pendant  le  cours  du  procès,  dans 
les  maisons  des  particuliers.  Dio.,  liv,  18.  —  II» 
siégeaient  sur  des  bancs  auprès  du  préteur,  dont  ils 
étaient  appelés  atinti)re$  ou  conrilmm.  L'oflice  de 
juge  était  assez  pénible,  et  jusqu'à  Auguste,  il  él%it 
peu  recherché.  Il  n'en  fut  pas  de  même  dans  la  suite 
quand  loi  ligtei  de  jurés  devinrent  plus  nombreuses. 


l'an  604,  de  présider  les  tribunaux  appe- 
lés questions  f>erf)rliicll(">':  il  y  en  eut 
quatre  principaux:  le  premier  jugea  les 
crimes  de  lèse-majesté;  le  second,  ceux 
d  '  br'gu(î  (1'  ;  le  troisième,  ceux  de  con- 
cussion ;  le  quatrième,  ceux  de  péculat, 
ou  di'Tpidation  de  deniers   ptiblics. 

Bientôt  l'augmenlation  des  crimes 
amena  celle  des  questions  perpétuelles,- 
Sylla  en  forma  trois  nouvelles,  les  assas- 
sinats, les  empoisonnemens  et  les  faux; 
on  en  créa  d'autres  plus  tard  pour  les 
corruptions  de  juges  ,  les  parricides ,  les 
violences  publiques  et  particulières. 

Tous  ces  tribunaux  subirent  de  fré- 
quens  changemens  dans  leur  nombre  et 
dans  leur  juridiction,  au  milieu  des  dés- 
ordres qui  agitèrent  sans  cesse  la  répu- 
blique romaine. 

Chacune  des  questions  perpétuelles 
était  présidée  par  les  préteurs,  qui, 
créés  (2i  annuellement  pour  gouverner 
les  provinces,  devaient  rester  un  an  à 
liome  avant  de  se  rendre  dans  leur  dé- 
partenient.  Quand  il  y  avait  plus  de  tri- 
bunaux que  de  préleurs ,  on  recourait  au 
préteur  urbain  ou  au  préteur  étranger, 
ou  bien  on  choisissait  parmi  d'anciens 
magistrats  ,  des  judices  quœstionis  ou 
présidens. 

Le  peuple  n'exerçait  guère  phis  le 
droit  de  judicature  depuis  l'établisse- 
ment de^  questions  perpétuelles .  que 
d'une  manière  fictive  en  élisant  aux  fonc- 
tions de  la  préture  i^3).  Ce  n'était  plus  lui 

(1)  Marcus  Licinus  Crassus  étant  consul  avec 
Pompée ,  fit  faire  une  loi  spéciale  contre  le  crime  de 
brigue  ou  de  cabale,  de  crimme  ê'idalitit  ,  par  la- 
quelle Taccusateur  pouvait  nommer  seul  It-s  juges 
qu'il  voudrait  el  dans  les  tribus  qu'il  voudrait,  con- 
tre celui  qui  serait  accusé  de  ce  crime,  qui  serait 
accusé  d'avoir  foruié  des  cabales  dans  les  tribus  pour 
gagner  des  suffrages,  par  des  largesses  ou  autre- 
ment. Nommer  ainsi  les  juges  s'appelait  ederejudi- 
res ,  tribus  edere ;  les  juges  ainsi  nommés  étaient 
editi  ou  edtlitii  judices.  Ordinairement  l'accusateur 
et  l'accusé  pouvaient  récuser  un  certain  nombre  de 
juges,  à  la  place  desquels  d'autres  était  nt  tirés  au 
sort;  Cicèron  appelle  celle  récusation  rejrctio  nller- 
nnrum  judtrurn.  Note»  du  di>rours  de  Cicèron  ,  pro 
Plnncio  ,  par  M.  Leclerc ,  t.  xi  de  la  traduction  des 
œuvres  complètes,  p.  uo."5. 

1,2)  r.icer.,pr«  Clwn'.in  ,  S."»-i»l. 

(.')  D'abord  la  preiure  fut  une  place  réserrée  aux 
patriciens;  plus  tard  les  plébéieoi  y  eurent  aussi 
accès. 


I 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


345 


qui  nommait  les  juges  :  c'était  le  préteur 
qui  an  commencement  de  chaque  ann^e 
arrêtait  les  listes  des  membres  des  tribu- 
naux ,  après  avoir  juré  de  n'y  admettre 
que  des  hommes  d'une  probité  reconnue. 

Ce  magistrat ,  outre  le  pouvoir  de  con- 
fection des  listes,  en  avait  un  très  grand 
dans  les  jugeiiens.  C'était  lui  qui  déter- 
minait l'action  à  suivre  (1)  et  désignait 
le  tribunal  à  qui  les  parties  devaient  s'a- 
dresser ;  il  faisait  l'application  (2)  de  la 
loi  et  prononçait  le  jugement-  il  veillait 
à  ce  que  ses  arrêts  fussent  exécutés. 

Cependant,  en  matière  capitale,  il  y 
avait  des  magistrats  spéciaux  chargés  de 
l'exécution  des  sentences  prétoriales.  C'é- 
taient les  triumviri  capitales  qui  avaient 
en  outre  l'inspection  des  prisons. 

Les  triiwwiri  capitales  (3)  formaient 
un  tribunal  qui  jugeait  les  esclaves  et  les 
individus  des  dernières  classes  du  peu- 
ple. Ces  hommes  soumis  à  une  loi  plus 
dure  que  la  loi  commune  devaient  aussi 
avoir  des  juges  spéciaux  :  ils  ne  valaient 
pas  la  peine  que  des  tribunaux  de  cheva- 
liers ou  de  patriciens  s'assemblassent 
pour  eux.  La  dureté  de  l'esprit  de  caste 
du  paganisme  respire  ici  tout  entière. 

Il  y  avait  encore  une  espèce  de  juge 
qui  réunissait  dans  sa  main  tous  les  pou- 
voirs et  toutes  les  juridictions  de  la  cité. 
C'était  le  dictateur  que  l'on  nommait 
quelquefois  dans  le  but  spécial  de  ren- 
dre un  jugement  :  le  dictateur  avait  dans 
Tordre  judiciaire ,  comme  dans  l'ordre 
miliiaire  et  civil,  une  autorité  tempo- 
raire, mais  absolue  et  illimitée.  Les  dif- 
ficultés et  les  dangers  d'un  procès  cri- 
minel ,  où  pouvait  se  trouver  compromis 
ou  un  patricien  grand  par  sa  naissance 
et  sa  fortune  ou  un  plébéien  puissant  par 
sa  popularité,  moiivaieiit  ce  r«coursà 
un  pouvoir  extraordinaire  et  exception- 
nel, qui  seul  était  capable  d  empêcher 
une  lutte  judiciaire  de  se  transformer  en 
sanglans  combats  sur  le  forum. 

(1)  Dnbat  actioncm  et  judices. 

(2)  Dicebnt  jus. 

(ô)  Ils  rechcrcliaienl  log  crimes,  dit  Vairon  ,  par- 
lant (les  qiiesleurs,  comme  aujourd'hui  les  trium- 
viri  capitales;  liv.  y,  14.  D'après  cela,  >iel)uhr 
croil  que  ciMlo  ina[;islialure  fui  iuvolieilu  droit  de 
juijer  quelquefois  direclemcal  en  uialière  capiiale, 
«t  de  faire  valoir  ses  arrêts  devant  le  peuple;  t.  v, 
p.  53. 


A  cet  égard,  nous  citerons  l'exemple 
de  C,  Cincinnatus.  Son  fils  Céson,  sur  le 
point  d'être  condamné  à  mort  par  les 
comices  populaires  (1),  d'après  un  faux 
témoignage  porté  contre  lui.  s'était  exilé 
chez  les  Tusci  et  avait  été  frappé  de  la 
terrible  mort  civile  et  politique  usitée  à 
Rome  et  dans  les  républiques  de  l'anti- 
quité. L'auteur  du  faux  témoignage  qui 
avait  eu  de  si  fâcheuses  conséquences 
était  un  plébéien  appelé  M.  \o!scius 
Fictor.  La  jeunesse  patricienne  avait  reçu 
dans  la  personne  de  Céson  un  humiliant 
échec  ;  elle  réussit,  api  es  des  tentatives 
réitérées ,  à  confier  le  soin  des  représail- 
les qu'elle  désirait,  au  père  même  de  la 
victime  d'une  dénonciation  mensongère. 
Chargé  de  venger  à  la  fois  sa  caste  et  sa 
famille,  Cincinnatus  ne  pouvait  faillir  à 
celte  double  mission.  Les  traditions  de 
vengeance  privée  continuaient  encore 
d'être  secrètement  vénérées  dans  les  fa- 
milles, malgré  les  progrès  de  la  pensée 
sociale.  En  usant  des  pouvoirs  de  la 
magistrature  suprême  pour  punir  Vol- 
scius,  Cincinnatus  obéissait  à  des  res- 
sentimens  domestiques  qu'on  regardait 
comme  pieux  en  même  temps  qu'il 
croyait  accomplir  un  devoir  de  patrio- 
tisme. L'opinion  publique  l'encourageait 
et  le  soutenait  dans  un  pareil  exercice  de 
ses  fonctions  judiciaires,  au  lieu  de  lui 
imposer,  comme  elle  le  ferait  aujour- 
d'hui, une  récusation  légale  destinée  à 
sauver  le  jwge  d'une  inévitable  partia- 
lité. 

Parmi  les  tribunaux  exceptionnels  per- 
manens ,  et  non  temporaires,  comme  ce- 
lui du  dictateur,  nous  devons  meniion- 
ner  celui  de  Vcdile  curulc.  Suivant  Psie- 
buhr,  les  édiles  curules  exercèrent  les 
fonctions  de  questeurs  ou  (juésileurs 
peiuiiiut  quelque  temps,  et  pour  certains 
crimts,  dont  la  poursuite  n'appartenait 
pas  à  d'autres  magistrats;  ainsi  on  dé- 
nonce à  l'édile  curule  (2)  Fabius,  les  em- 
poisonnemeus  commis  par  les  matrones. 
Ainsi  encore  l'édile  curule  rosthumius 
Albinus  porte  devant  le  peuple  une  accu- 

(1)  Mebulir,  p.  "U3 ,  t.  m,  traduction  de  M.  de 
Golbéry.  —  TteLîfe,  lib.  ii  et  m.  Ce  furent  dans 
celle  occHsion  ,  malgré  les  dispositions  de  la  loi  ,  les 
comices  par  tribus,  et  non  par  curies,  qui  furent 
appelés  par  les  tribuns  à  juger  Céson. 

(2)  Tite-Live  ,  x  ,  23. 


346 

sation  (1)  coiifrf  un  citoyen  pr(*venn  d'a- 
voir par  (les  orK'lianUMncns  alliré  sur  ses 
terres  !♦•  bk^  de  ses  voisins,  eriine  capi- 
tal sniwiiil  la  loi  des  douze  Tables. 

M.  Marcellus.  (*dile  curub*,  poursuit 
é^r^lenient  devant  les  comices  le  s(^duc- 
teurde  son  fils  (2).  Lecoupi.ble  dans  celle 
circonstance,  quoique  tnbun  du  peuple, 
fut,  comme  on  sait,  coud.imné  unique- 
ment à  raison  de  la  vertu  de  son  accusa- 
teur. La  routeur  et  1  iimocence  de  Ten- 
fant,  qui  ne  pvit  articuler  distinctement 
des  faits  aussi  inlAmes,  achevèrent  de  le 
cou  Ton  lire. 

L'atteinte  à  la  chasteté  de  femmes  nées 
libres  (3)  était  au  nombre  des  délits  dout 
les  édiles  devaient  poursuivre  la  répres- 
sion; les  peines  qu'elles  encouraient,  ainsi 
que  leurs  séducteurs,  étaient  de  fortes 
amendes. 

Les  édiles  curules  citaient  devant  le 
peuple  quiconque  portait  atteinte  à  la 
majesté  d'une  maj^istrature.  Ils  étaient 
chargés  de  l'exécution  des  lois  contre  les 
usuriers  (4).  Ils  remplacèrent  vers  la  fin 
de  la  république  les  édiles  plébéiens  dans 
les  poursuites  pour  abus  de  pâturages  (5)» 
et  pour  empiélemens  de  possession  dans 
Vagcr  pubUcus ;  les  amendes  qu'ils  infli- 
geaient ou  que  le  peuple  prononçait  sur 
leur  demande  étaient  employées  aux  jeux 
publics. 

Les  tribuns,  les  décemvirs  et  les  con- 
suls avaient  aussi,  soit  en  fait  de  délits 
municipnux,  soit  en  matière  capitale, 
une  jui  idiction  assez  étendue  comme  ju- 
ges de  premier  ressort,  et  comme  accu- 
sateurs devant  les  tribunaux  populaires. 
ISiebuhr  soutient  même  que  jamais  un 
crime  n'était  porté  devant  les  comices 
ou  devant  les  grands  jurys  (6)  que  quand 
il  était  non  manifeste  et  que  le  coupable 
n'acquiesçant  pas  aux  sentences  des  tri- 
bunaux de  premier  degré,  usait  de  son 


(1)  Tile-Live,  viii ,  18. 

{'i  ValtT.  Max.,  vi,  I,  n-^  10,  et  vi,  1,  n"  7.  Plul. 
Marrrli,  D'après  les  anciennes  lois,  était  puni  de 
mon  Paiieniai  è  la  pudeur  de  lout  ciloyen  qui  n'é- 
ail  pas  th-rlarp  infâme  par  la  loi. 

(r.)  El  non  dt's  aifrancliies  ,  dont  rhonneur  n'élail 
nulleraeni  proiéc^é  par  la  loi.  Tile-Life,  liy.  tui,  22; 
X,  31.  Valcr.  Max.,  vm  ,  i,  n'' 7. 

(4)  Tite-Live,  vu  ,  'IW, 

(5)  Tite-Live  ,  \  ,  2."^.  —  Plino  ,  Ili$t.  natur. 

(6)  T.  T,  p.  S2  ,  el  i.  IV,  p.  B2  ,  même  édition. 


COURS  DE  DROIT  CR1M1^EL, 

droit  d'appel  au  peuple.  «  On  aurait  re- 
i  j^ardé  ,  dit-il  ,  comme  une  insulte  à 
i  toute  idée  de  droit,  d'intenter  un  pro- 
c  ces  dans  le  cas  où  le  crime  était  évi- 

<  dent;  mais  aujourd'liui  ou  appelle  des 
«  jurés  pour  déclarer  qu'à  midi  Ic^  soleil 
i  est  sur  l'hori/on,  ou  même  pour  dé- 
(  clarer  le  contraire,  si  cela  leur  con- 
»  vient.  » 

INIaintenant  que  nous  avons  montré 
quels  étaient  les  juges  criminels  à  Rome, 
il  nous  reste  à  faire  voir  quelle  procédure 
était  suivie  soit  devant  eux,  soit  devant 
le  peuple. 

Dans  l'histoire  du  droit  criminel  ,  la 
première  question  que  l'on  doit  s'adres- 
ser est  celle  de  savoir  de  quelle  manière 
on  en  était  venu  à  substituer  l'action  ré- 
gulière du  droit  à  la  violence  et  à  la 
force?  En  d'autres  termes,  comment  et 
dans  quel  cas  se  faisait  la  postulalio  ju- 
dicis?  A  cet  égard  nous  avons  à  regretter 
vivementqu'en  retrouvant  uneparlie  des 
Institutes  de  Gaïus,  il  nous  ait  manqué 
celle  où  ce  jurisconsulte  traitait  précisé- 
ment cettequestionde  procédure.  A  cette 
question  est  liée  celle  de  savoir  si  tout 
citoyen  romain,  dans  le  cas  môme  d'ac- 
cusation capitale  ,  pouvait  au  moyen 
dune  caution  être  dispensé  de  la  prison 
préventive,  moyen  de  police  sociale  qui 
nous  parait  nécessaire  dans  nos  idées 
modernes. 

11  semble  que,  sans  la  prison  préven- 
tive, la  loi  romaine  aurait  ordonné  vai- 
nement des  peines  corporelles  et  le  der- 
nier supplice.  Quelle  garantie  aurait-on 
pu  avoir  contre  le  prolétaire,  même  cau- 
tionné par  des  hommes  de  sa  caste?  Il 
n'aurait  pas  été,  plus  que  ses  répondans, 
retenu  par  la  crainte  des  confiscations- 
el  l'exil,  la  perte  des  droits  civiques  eus- 
sent toujours  été  pour  lut  préférables  à 
la  mort.  Aussi  écoutez  Cicéron  nousdire: 

<  Ciirccrem  vindicein  (1)  nefariorurn  ac 
ï  matiifestorum  scelcrurn  majores  esse 
i  voluerunt.  > 

La  prison  romaine  était  un  étroit  et 
sombre  cachot  où  se  trouvaient  entassés 
les  voleurs  (2)  et  les  brigands,  et  l'on 
compretid  que  l'on  devait  D'y  envoyer 


(1)  Vindirem,  garanlie  de  la  personne.  CatUin.y 
II,  12. 

(2)  Quand  Virginius  fît  mettre  en  priion  le  dé- 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


347 


qu'à  la  dernière  extrémité  les  accusés  de 
d(^lils  politiq.ies  qui  pouvaient  être  con- 
damn<^s  à  mort ,  niais  non  soumis  à  de 
fléti  issans  contacls.  Aussi  il  parait  qu'en 
règle  générale  ,  il  était  absolument  dé- 
fendu d'emprisonner  un  citoyen  romain, 
s'il  n'y  avait  pas  crime  manifeste  ou  fla- 
grant délit,  ou  bien  si  l'on  pouvait  con- 
tester l'application  de  la  loi ,  comme 
quand  il  y  avait  lieu  d'alléguer  l'excuse 
de  provocation  eu  de  légiîime  défense. 

Dans  ce  cas,  le  prévenu  offrait  une 
caution,  vades ,  et  un  gage,  sponsio; 
pour  apprécier  la  validité  de  ces  garan- 
ties, le  préleur,  le  triumvir  capitaiis  ou 
le  quésiteur  commettait  un  juge  pris 
dans  l'une  des  décuries  qui  compo.ait-nt 
la  liste  du  jury  ;  que  si  le  plaign.  r.t  re- 
jetait tout  gage  et  toute  caution,  et  ne 
voulait  pas  comparaître  devant  le  j"ge, 
le  prévenu  avait  le  droit  de  recourir 
aux  tribuns  pour  que  leur  intervention 
forçât  le  plaignant  ou  d'accepter  le  juge 
délégué,  ou  même  d  admettre  sur-le- 
champ  la  caution  du  citoyen  qui  s'enga- 
geait à  payer  une  somme  d'argent,  en  cas 
de  non-comparution  de  l'acciisé  au  jour 
marqué  pour  l'audience.  Mais  il  faut  re- 
marquer que  les  tribuns  (I),  quand  ils 
soupçonnaient  de  la  mauvaise  foi  de  la 
part  du  prévenu,  pouvaient  lui  refuser 
leur  secours  et  le  laisser  conduire  en  pri- 
son. Leur  ministère  était  essentiellement 
libre. 

Il  arrivait  encore  que  quand  il  s'agis- 
sait d'un  crime  capital,  l'accusateurj  soil 
magistrat ,  soit  homme  privé  ,  pour  s'as- 
surer les  moyens  de  faire  appliquer  les 
peines  portées  par  la  loi,  pouvait  lui- 
même  proposer  un  juge  (2),  qui  déter- 
minât en  premier  ressort  la  question  de 

cemvir  Appius  Claudius,  il  frémissait  de  le  voir  :  Ja- 
cere  vinclum  inter  (ares  iwcturuos  nique  htroues. 
Les  t)rigaods  cl  les  voleurs  uppartendient  pour  la 
plupart  à  la  classe  des  esclavvs  el  des  alfiancliis. 

(  l)  Voir  Valer.  Max.,  vi,  I,  10.  Un  ceiilurion  que 
le  triumvir  capiialis  til  conduire  en  prison,  iiivuquu 
vainen>enl  en  sa  faveur  rintervenlii>n  des  (ribuns  : 
quantjuàin  spuntiunem  te  facere  paralum  dtcnet , 
quod  aiul$scens  ill»  e  rporc  i^uœttum  fac(iias$et. 
Il  paraît  que  ce  délit  n'élail  pas  prévu;  ce  cas  élail  ce- 
lui de  la  l'OSlulalio  judicis.  La  sponstu  de  Scandilius 
était  de  même  nature.  2*  aet.  contre  Verr.,  lib.  m, 
tJ8-lîî>  «0. 

(2)  Ce  cas  devrait  plutôt  t'appeler  latio  judicit 
qxiepostulatio. 


savoir  si  le  prévenu  était  coupable  ,  ou 
du  moins  s'il  y  avait  contre  lui  des  indi- 
ces assez  forts  pour  qu'on  pût  le  mettre 
sur-le-champ  en  prison.  C'<*tait  un  juge- 
ment préjudiciel  de  h  même  nature  que 
ceux  qui  sont  rendus  aujourd'hui  par  la 
chambre  du  conseil  ou  par  la  chambre 
d'accusation.  Que  si  l'accusé  refusait  le 
ju^e  proposé,  et  qu'aucun  des  tribuns 
n'intercédât  en  sa  faveur,  on  interprétait 
contre  lui  ces  deux  circonstances ,  et 
comme  présumé  coupable,  il  était  sou- 
mis à  la  prison  préventive  (1). 

Ces  explications,  dont  la  pensée  pri- 
mitive nous  a  été  fourni'  p»r  le  savant 
Niebuhr  .  peuvent  seules  satisfaire  le  pu- 
bliciste  q  li  raisonne  et  qui  veut  se  ren- 
dre compte  de  la  manière  dont  on  con- 
ciliait à  Home  la  liberté  individuelle  du 
citoyen  avec  les  exigences  de  l'ordre  pu- 
blic et  de  la  justice  sociale. 

Remontons  maintenant  à  l'acte  intro- 
ductif  d'instance  en  matière  criminel'e, 
et  suivons  l'enchaînement  des  procédu- 
res suivies  dans  les  jugemens  publics. 

Lorsqu'il  s'agissait  d'une  accusation 
par  devant  le  peuple,  le  magistrat  qui  la 
portait  montait  à  la  tribme  du  Forum  et 
assignait  de  vive  voix  (2)  le  prévenu  à 
comparaître  à  jour  fixe,  en  présence  des 
grands  comices.  C'est  alors  que  se  fai- 
sait en  même  temps  la  pioposition  im- 
médiate du  juge  et  l'offre  d'un  répon- 
dant. Si  le  crime  n'entrainait  qu'une 
amende  pécuniaire ,  il  suffisait  d'une 
simple  caution  .  prœdci. 

Au  jour  de  l'assignation  ,  l'accusateur 
montait  de  nouveau  à  la  tribune  ,  et  un 
hérault  appelait  l'accusé  à  haute  voix. 
Alors  un  magistrat  supérieur  ou  un  tri- 
bun du  petiple  pouvait  intervenir  en  fj- 
veur  de  l'accusé  (3).  Si  aucun  vtVo  légal 

(1)  Plaut.,  hudens,  ii: ,  4,  7  et  suiv.  Voir  le  ju- 
gement de  re\-décemtir  .4ppiusdans  lile-Live,  m, 
UG;  et  dans  le  même  Tite-Livo,  le  iu.'.emenl  de  Ces., 
III,  21.  Los  amis  de  Césou  avaient  demandé  preju- 
diciellemenl  qu'un  jupe  prononçai  »ur  leur  alléga- 
tion ,  que  celui  c;  n'était  pa>  .1  Home  au  icii.ps  où 
avait  été  commis  le  meurtre  qu'on  lui  reprochait. 
Voir  enfin  >u'l)ulir,  Iraduct.  de  Golbéry,  p.  85-86 , 
et  Cicer..  </'•  t.igtb.,  m  ,  .". 

(2)  Tiie-Live,  m,  1.";  xïv,  4.  —  Valer.  Max., 
VI,  17;  VIII  ,  I. 

(.-)  Tiie-Live,  xxxviii,  61-62  ;  xxv,  3.  —  A.  GtU., 
vu  .  m. 


348 


COURS  DE  DROIT  CRIMliNEL, 


n'était  prononc(^.  l'accusé  devait  compa- 
roilre  en  p»  rsonnr  .  sois  peine  dYirc 
coniiannx^  par  contumace  (1) ,  apiM^'s  trois 
cil.ilioi  s  faiirs  au  son  de  la  tronipelte, 
lune  ii  la  tiibune,  l'autre  à  la  porle  de 
sa  maison,  et  la  troisième  du  haut  du 
Capilole  (2\ 

I/accusé  qui  comparaissait  arrivait  au 
Forum  escorté  de  ses  parens  et  de  ses 
amis,  qui  témoignaient  de  la  plus  vive 
douleur.  Il  allait  se  placer  dans  une  atti- 
tude humble  et  Iris'e  au  pied  de  la  tri 
hune  aux  harangues.  L'accusateur  ,  de- 
bout à  cette  tribune  ,  le  désignait  de  son 
geste  dominateur,  en  spécifiant  l'objet  de 
l'accusation  et  la  pénalité  qu'il  croyait 
devoir  requérir.  Cette  formalité  se  répé- 
tait trois  lois  à  un  jour  d'intervalle  l'un 
de  Tautre,  et  s'appelait  (3)  Yanquisition. 
11  était  loisible  à  l'accusateur  de  modi- 
fier chaque  fois,  jusqu'à  la  dernière  ,  l'é- 
tendue et  le  degré  de  pénalité  qu'il  avait 
déterminés  d'abord  ;  le  peuple  choisissait 
entre  «es  diverses  anquisitions. 

I^iis  le  magistrat  qui  s'était  chargé  de 
la  vindicte  légale  dressait  par  écrit  l'acte 
d'accusation,  en  joignant  à  chaque  grief 
la  peine  qu'il  croyait  méritée,  et  faisait 
afficher  ce  tableau  pendant  trois  jours 
de  uiarché  (4)  cons(^cutifs;  c'est  ce  qu'on 
appelait  mulctœ  pœnœve  irrogatio. 

Au  troisième  jour  de  marché,  l'accu- 
sateur répétait  et  développait  ses  réqui- 
sitions (5);  il  parait  que  c'est  alors  seu- 
lement qu'il  produisait  ses  preuves  et  ses 
témoins.  Le  prévenu  ou  son  avocat  ré- 
pondait sur-le-champ  à  l'accusation,  puis 
le  magistrat  poursuivant  annonçait  le 
jour  où  les  comices  devaient  avoir  lieu, 
pour  rendre  le  jugement.  Jusque  là,  ils 
s'étaient  tenus  au  1-orum  ,  parce  qi  e  le 
peuple  n'avait  eu  qu'à  écouter  ,  qu'à  pré- 
parer sa  décision  ,  et  non  à  faire  acte  de 
souveraineté.  Les  rogations  de  toute  es- 
pèce, soit  lois,  soit  jugemens,  se  fai- 
saient au  Champ-de-Mars. 

Au  jour  indiqué,  le  magistrat  achevait 
sa  tâche  de  poursuite  judiciaire  ;  il  faisait 

(1)  Ascon.,  in  MOune. 

(2)  Varr.,  I.  v,  p.  (Kî.  —  Plut.,  Gracch.,  30. 
(5)  Sigonius,  de  Judic,  i|i,7-10. 

(4)  Cicer.,  pro  domo  swl ,  17.  —  Id.,   de  Legib., 
m ,  ^. 
(.•;)  Tile-LiTC ,  xxxtiii  ,  J2  ,  xLin ,  IG. 


d'abord  lire  à  un  scribe  une  formule  ainsi 
coiçue,  quand  il  s'agissait  d'une  peine 
capitale  :  lioniains ^  je  k"  us  demande  si 
vous  voulez  que  le  feu  et  l'eau  soient  iii- 

leidits  à  ,  que  j'accuse  d'avoir 

commis  tel  ciinic.  Le  peuple  passait  en- 
sjiite  aux  sulfiages,  et  s'il  y  avait  par- 
tage, l'accusé  était  absous» 

Jusqu'au  dernier  moment ,  le  prévenu 
et  >es  amis  employaient  tous  leuis  efforts 
pour  engager  l'accusateur  à  se  désister. 
^>i  ce  dernier  y  cor)sentait,  il  paraissait 
devant  l'assemblée  du  peuple,  en  disant, 
par  cxenîftle,  Semp/ouium  nihil  mo- 
roi'  (l).  S'il  persistait,  on  employait  toute 
sorte  d'artifices  pour  empêcher  le  peuple 
de  voler  ou  pour  émouvoir  sa  compas- 
sion. 

L'accusé  se  couvrait  d'une  robe  usée  et 
en  (2)  lambeaux,  et  parcourait  l'assem- 
blée en  adressant  aux  citoyens  de  vives 
supplications.  Ses  parens  et  ses  amis  fai- 
saient les  mêmes  démarches. 

Si  quelque  obstable  s'oj)posait  à  l'émis- 
sion des  votes  du  peuple  le  jour  des  co- 
mices, le  prévenu  était  absous,  et  la  pro- 
cédure ne  pouvait  plus  êlre  reprise;  si 
qua  res  illu/n  dieni  aui  auspiciis  ,  aut 
excusatione  sustulit ,  tota  causa  judi- 
ciumque  suhlalum  est ,  dit  Cicéron  ^^3}. 

Telle  était  la  marche  générale  des  ju« 
gemens  publics  devant  les  comices. 
\o}ons  maintenant  quelles  étaient  les 
procédures  ci  iuiineiles  suivies  devant  les 
tribunaux  des  préteurs,  dont  la  juridic- 
tion était  la  plus  importante  après  celle 
du  peuple. 

Remarquons  d'abord  l'élymologie  du 
mot  interdictuni  prœtoris  ;  ce  genre  de 
sentence  finit  par  ne  s'appliquer  qu'au 
civil;  mais  dans  le  principe,  il  se  rappor- 
tait aussi  au  criminel.  Le  pré  eur  dice- 
bat  inter  duos,  c'est-à  dire  qu'il  interpo- 
sait le  pouvoir  public  dans  un  débat  par- 
ticulier, pour  empêcher  les  parties  plai- 
gnantes de  s'adjuger  par  la  force  ce 
qu'elles  ci  oyaient  Olie  leur  droit ,  ou  de 
punir  par  la  violence  des  crimes  commis 
contre  elles-mêmes  ou  contre  leurs  pro- 
ches. La  grande  transition  de  la  justice 

(1)  Tile-Lire,  iv,  -i'2. 

(2)  Surdidam  el  ubtuletam  vetlem,  Tile-LÏYe  , 
Il  ,  (il. 

(3)  Cicer.,  fro  domo  lud,  17. 


privée  à  la  justice  sociale  est  tout  entière 
ma»  quée  dans  cette  expression  ,  interdLc- 
tum. 

Une  fois  le  droit  de  la  société  pro- 
clamé et  reconnu,  dans  tout  piocès  cri- 
minel, la  première  chose  à  régler  était  le 
choix  de  Taccusaleur.  Comme  l'accusa- 
tion appartenait  à  tout  citoyen  romain, 
il  était  imporiant  qu'elle  ne  fut  pas  con- 
fiée à  des  amis  déguisés,  qui  auraient  as- 
suré l'impunité  du  prévenu  par  une 
poursuite  molle  et  une  coupable  conni- 
Tence.  Parmi  ceux  qui  se  présentaient 
pour  la  soutenir,  la  préférence  devait 
être  donnée  à  l'orateur  le  plus  considéré 
et  le  plus  habile.  Le  jugement  qui  déter- 
minait ce  choix  appartenait  au  questeur 
ou  préteur  :  la  loi  ne  prononçait  d'exclu- 
sion de  ri)ffice  d'accusateur  que  (l)  con- 
tre quelques  personnes;  c'était  au  pré- 
leur à  se  décider  d'après  le  mérite  des 
contendans ,  de  manière  à  favoriser  la 
poursuite  du  coupable,  dans  l'intérêt  de 
la  justice  sociale.  Aussi  comme  cette  dé 
cision  avait  toujours  quelque  chose  de 
conjectural,  de  divinatoire,  on  l'appe- 
lait di^'inatio. 

C'est  ainsi  que  Cicéron  fut  obligé  de 
plaider  afin  de  se  faire  préférer  à  un  cer- 
tain Cécilius,  qui  s'était  présenté  pour 
êtie  accusHteur  i^e  Verres. 

Dans  ce  plaidoyer.  Cicéron  nous  révèle 
les  vices  de  ce  s}  stème  judiciaire,  qui  ne 
faisait  pas  de  la  poui suite   2)  une  fonc- 
tion publique  et  spéciale.  Le  plus  sou- 


(f)  A'nsi  les  femmps  et  les  pnpilles  ne  pouvaient 
inleçler  d'accusaiion  que  pour  venger  un  patron,  un 
père  ou  un  fil>.  Les  que>ieurà  ou  autres  mjgislrats 
subaltiTnes  ne  pouvaient  se  porter  accusateurs  con- 
tre les  proconsuls  et  IfS  prrieurs  sous  lesquels  ils 
avaieut  servi ,  les  affranchis  contre  leurs  anciens 
maîtres.  Une  exclusion  formelle  était  portée  cc.ntre 
les  soldats  et  les  gens  notes  d'iufaïuie.  U\g.,  m, 
12. 

^2)  Alexandre  .Adam,  dans  ses  Antiquités  Ro- 
maines, dit:  «  Il  parait  qu'il  y  avaU  à  Hume  des 
magistrats  spécialement  chargés  de  la  poursuite  des 
crimes  publics.  »  El  il  cite  à  l'appui  do  cette  opinion 
le  v»  20  du  discours  pour  S.  Hosctus.  Or,  dans  ce  pa- 
ragraphe ,  Cicéron  compare  les  accu«ateurs  publics 
à  des  oies  et  à  des  chiens;  si  ces  accusateurs  avaient 
été  des  magistrats,  il  ne  les  aurait  pas  traités  avec 
aussi  peu  iv  cérémonie.  L«s  accusateurs  dont  il  par- 
lait n'tiaienl  autres  que  les  quadrupliieurs.  suivant 
TopinioD  de  M.  J.  V.  Leclerc  dans  les  notes  de  ce 
discours. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS.  349 

vent,  faute  d'autres  concurrens.  les  accu- 
sateurs se  trouvaient  être  ou  de  jeunes 
nob'es  .  qui  cherchai^-nt  dans  des  causes 
de  ce  genre  l  occasion  d'un  brillant  dé- 
but, et  un  moyen  d'exercice  oratoire,  ou 
des  quadriiplateiirs  j  espèce  d'accusa- 
teurs mercenaires,  ainsi  nommés  parce 
qu'ils  avaient  en  cas  de  succès  le  quart 
de  l'amende  infligée  au  condamné,  ou  la 
quatrième  partie  de  ses  biens  confisqués 
par  l'état  1).  Dans  !e  premier  cas.  l'inté- 
rêt social  de  la  répression  des  crimes  se 
trouvait  être  à  la  merci  d'une  présomp- 
tueuse inexpériei^ce.  Dais  le  second,  il 
était  livré  à  des  hommes  qui  n'avaient 
d'autre  mobile  que  la  cupidité  ,  et  qui 
étaient  toujours  piêls  à  préférer  à  un 
gain  chanceux  et  éventuel  les  largesses 
assurées  et  corruptrices  d'un  prévenu 
opulent. 

Il  est  vrai  que  l'on  croyait  remédier  à 
une  partie  de  ces  inconvéniens .  en  don- 
nant à  l  accusateur  principal  ce  que  l'on 
appelait  des  custodes  ,2  .  C'étaient  des 
espèces  d'auxiliaires  qu'on  lui  adjoi- 
gUiit.  soit  de  son  consen'em^'nt  pour 
travai  1er  sous  ses  ordres,  soit  malgré 
lui  .  pour  éclairer  sa  conduite  et  pour 
robli;,er  à  soutenir  l'accusation  avtc 
franchise. 

De  plus,  l'accusateur  était  averti  par 
la  loi  de  ne  pas  intenter  sans  de  graves 
motifs  une  accusation  criminelle  :  il  se 
soumettait  lui-même  à  toutes  les  fAcheu- 
ses  coiiséquerii  es  de  sa  coupable  légè.  été, 
s'il  ne  suivait  pciS  son  aciion  jusqti'uu 
bout  :  I  Cavebat  se  perseveraturuni  uiquç 
ad  sentenliam  (3  .  > 

Après  les  proscriptions  de  Sylla.  pen- 
dant lesquelles  il  n'y  avait  pas  eu  un  ci- 
toyen honnête  et  riche  qui  se  fût  trouvé 


(I)  Videt  enim  si  a  pueris  nobilil  us,  quos  adhac 
elusii;  si  a  quadruplatoribus,  quos  non  sine  causi 
contempsit  sfiiiper  ac  pro  n  bilo  puiavil,  accusandi 
toluntâs  ad  viros  fortes,  spfctatos'iue  hommes  trans- 
lata sit,  seinjudiciis  douiinannon  posse.  Cicer.,  m 
Cœcit.  duinat.,  \  th.  —  QuelqiifS  auteurs  ont  pré- 
tendu que  les  quadruplateurt  étaient  des  espèces 
d'ofOciers  du  min  store  public  ;  il  suffit ,  pour  se  dé- 
tromper à  cet  ogard,  de  Toir  atec  quel  mépris  Ci- 
céron parle  d'eux  et  du  métier  qu'ils  exerçaient. 

(2'  Ascon.,  in  J/f/une  ,  p.  190-193. 
3)  Dans  un  prochain  article  sur  la  législation  cri- 
minelle sous  les  empereurs,  nous  parierons  da  té- 
nalus-consulte  Turpillitn. 


350  COURS  DE  DROIT  CRIMIINEL, 

à  l'abri  d'iino  driation,  on  sontiî  le  be- 
soin (b*  r«'|)iiin«'r  s<^v(^rrnieril  ral)ns  (l»'S 
accnsatiof's  criminelles.  La  loi  Iicni- 
mia  (1)  (ifdonna  qu'on  impri.nerait  sur  le 
froni  des  caloniriialenrs  la  let!re  K,  avec 
nn  fer  cbaud,  et  qu'ils  seraient  notés 
d'infanne.  Pins  tard  ,  les  calomniateurs 
furent  aussi  soumis  h  la  peine  du  talion  , 
c'est  à-dire  à  celle  qti'aurait  subie  le  pr<*- 
venu,  si  leur  necusalion  avait  réussi  (2). 
Mais  un  accusateur  n'était  j)  is  puni  ^ar 
cela  seul  qu'il  avait  succombé  dans  son 
action  criminelle;  il  fallait  encore  que  le 
ju^'e  qui  avait  connu  de  la  cause  l'eût 
jugé  calomniateur  par  l'examen  des  rai- 
sons qui  l'avaient  déterminée  accuser.  Il 
pouvait  reconnaître  chez  lui  une  erreur 
excusable.  Si  dans  les  termes  de  la  sen- 
tence, le  ju^'e  disait  :  fous  n'avez  pas 
prouve  ^  il  exemptait  l'accusateur  de 
toute  peine  ;  si ,  au  contraire  .  il  disait  : 
Vous  avez  calomnie ,  Taccusateur  était 
puni  d'après  la  loi  alors  en  vi^^ueur  (3). 

\oici  maintenant  comment  la  procé- 
dure criminelle  était,  si  je  puis  m'expri- 
mer  ainsi,  mise  en  mouvement,  et  jus- 
qu'à un  certain  point  dirigée  par  l'accu- 
sateur dans  le  temps  de  la  république 
romaine. 

Il  citait  d'abord  le  prévenu  devant  le 
préteur  :  là  il  dénonçait  de  vive  voix  son 
accusation,  en  spécifiant  la  nature,  le 
lieu  et  la  date  du  crime  dont  il  deman- 
dait la  punition.  Il  rédigeait  ensuite 
cette  accusation  (1)  sur  un  libcllum  ,  qui 
était  souscrit  par  les  custodes  el  remis  au 
quésiteur  ou  préteur  ;  ce  dernier  ajour- 
nait les  parties  à  comparaître  dans  un 
délai  qui  était  (5)  ordinairement  de  dix  à 
trente  jours,  pour  quî^  le  pr«'venu  eût  le 
temps  de  préparer  sa  défense.  Quelque- 
fois même  dans  les  causes  'l'extorsion, 
on  accordait  un  plus  long  intervalle  h 
l'accusateur.  On  donna  cent  dix  jours  à 


Cicéron  pour  recueillir  les  faits  à  l'appui 
de  son  accusation  contre  \  erres. 

Qiiant  à  l'accusé,  il  pouvait  avoir  qua- 
tre espèces  d  •  défenseurs  ;  Xc'^patroni  ou 
oratores  ,  qui  plaidaient  sa  cause;  les 
^rfi'oc^//,q»ii  l'assistaient  de  leur  présence 
et  de  leur  conseil  ;  enfin  ,  les  procurato- 
rcs,  qui  conduisaient  l'affaire  en  son  ab- 
sence, et  ses  cognitores ,  qui  défendaient 
son  procès  quand  il  était  présent.  On  se 
servait  plutôt  des  procuralores  et  cogni- 
tores dans  les  jugemens  privés,  et  des pa- 
troni  et  advocati  dans  les  jugemens  pu- 
blics (I).  Avant  les  dernières  guerres  civi- 
les de  la  république  ,  un  accusé  avait  ra- 
rement plus  de  quatre  patrons  ou  ora- 
teurs ;  depus  ,  il  en  eut  souvent  jusqu'à 
douze.  Il  croyait  augmenter  ses  garanties 
el  S(-s  chances  d'acquittement  en  s'entou- 
rant  d'un  plus  grand  nombre  de  protec- 
teurs habiles  et  considérés.  A  la  foule 
d'ennemis  que  l'accusation  soulevait  con- 
tre lui,  il  opposait  une  armée  de  défen- 
seurs, de  laudateurs  (2),  de  témoins  à  dé- 
charge. 


Jusqu'au  temps  de  l'empire,  les  tribu- 
naux siégèrent  au  Forum.  Le  quésiteur 
ou  préteur  était  assis  sur  une  chaise  cu- 
rule  qui  dominait  l'assemblée.  Il  avait  à 
ses  côtés  deux  licteurs ,  des  scribes  ,  des 
héraults.  Au  dessous,  dans  une  enceinte 
demi -circulaire  ,  régnaient  des  bancs 
pour  les  juges  ,  qui  pouvaient  être  au 
nombre  de  cent  (3).  En  dehors  de  l'en- 
ceinte du  tribunal,  se  voyaient  les  places 
réservées  pour  les  accusateurs,  les  accu- 
sés et  leurs  défenseurs. 

Après  que  les  juges  avaient  été  apptiés 
par  le  bérault,  el  qu'ils  avaient  prononcé 
leur  serment,  on  inscrivait  leirs  noms 
sur  les  registres  prétoriens,  et  ils  allaient 
occuper  les  sièges  qui  leur  étaient  desti- 
né:. (4). 

Alors  l'accusateur  prenait  la  parole.  Il 
divisait  ordinairement  son  plaidoyer  en 


(1)  Ou    Memraia ,   suivant   quelques   commenla-  | 
leurs;  les  anciens  Romains  écrivaieiU  Ka'ummia.     j 

(2j  r.,iluninianles  al  rindiciain  posral  siinililudo 
lopplicii.  C.  10,  (loJ.  9,  -ÎG;  de  Calu'nniatunbus,      \ 

(3)  Dig.  lib.  I,  S  3  el  1;  liber  tingul.  ad.  S.  C.  \ 

TurpiU. 

j 
(ï)  Dig.  xLTiii,  Ui.  2,  log.  3.  Le  préteur  pouvait  , 

refuser  l'ioscription  du  préveDU  sur  le  rôle  des  cri^  ' 

minels.  ! 

(.;)  Cicer.,  ad.  Quinl.  fralr.,  11-13.  —  Ascon.,  in  ! 

Cornelio. — Cicer.,  in  l'aMn.,  li.  1 


(1)  Ascon.,  in  divina!.  in  Cœcil.,4,  el  in  Cicer., 
pro  Scaur. 

(2y  Les  laudalnrft  devaient  être  au  moins  au 
nombre  de  dix  ,  ils  disaient  tout  ce  qu'ils  pouTaienI 
savoir  sur  U*  palriuli.-ine  cl  la  moralité  du  prévenu. 

(3)  Cicéron  parie  d'un  procès  où  il  y  avait 
soixante-quinze  jugts;  dans  un  autre  il  y  en  avait 
trente-trois.  Dans  celui  de  Milou  ,  on  en  réunil  qua- 
tre-vingt-un. 

(4)  CicéroDi  Philipp,  y,  tt. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


851 


deux  actions  :  dans  la  première,  il  expo- 
sait les  faits  ;  dans  la  seconde  ,  il  les  ap- 
puyait par  des  raisonnemens. 

L'accusateur  plaidait  avant  de  pro- 
duire les  dépositions  et  les  preuves.  Ce- 
pendant ,  il  arrivait  souvent  qu'après 
avoir  développé  chaque  ordre  de  faits, 
l'orateur  faisait  au  fur  et  à  mesure  en- 
tendre les  témoins  à  l'appui. 

C'est  ainsi  qu'en  France  ,  dans  les  af- 
faires graves  et  compliquées,  l'organe  du 
ministère  fait  l'exposé  de  l'accusation 
avant  l'ouverture  des  débats  ,  pour  indi- 
quer aux  jurés  l'ordre  qui  sera  suivi  dans 
l'audition  des  témoins.  Mais  à  Rome ,  en 
général  ,  on  se  contentait  d'établir  une 
sorte  de  polémique  improvisée  sur  cha- 
cune des  dépositions  orales. 

Chez  nous,  l'exposé  de  l'accusation  est 
un  accessoire  ,  et  les  réquisitions  du  mi- 
nistère public,  ainsi  que  les  plaidoiries 
principales,  ont  lieu  après  les  déposi- 
tions. Dans  le  système  de  la  procédure 
romaine,  la  puissance  oratoire  de  l'or- 
gane de  l'accusation  et  de  celui  de  la  dé- 
fense pouvait  inspirer  des  préventions 
aux  juges  et  influer  sur  les  témoignages 
eux-mêmes.  Dans  le  système  de  la  procé- 
dure française,  les  témoignages  donnent 
presque  toujours  à  l'affaire  son  aspect 
définitif,  de  manière  que  la  conviction 
d'un  jury  éclairé  se  trouve  d'ordinaire 
invariablement  formée  ,  avant  que  l'avo- 
cat de  la  société  et  celui  du  prévenu 
aient  pris  la  parole. 

Il  arrivait  quelquefois  que,  dans  des 
causes  spéciales,  on  changeait  l'ordre  ha- 
bituellement suivi  pour  les  débats.  Ainsi 
Pompée  fit  décider  par  une  loi  que  dans 
l'accusation  intentée  contre  Milon  ,  les 
débats   commenceraient   par    l'audition 
des  témoins  et  la  production  des  preuves. 
D'après  celle  m^me   loi,   les  trois  pre- 
miers jours  seulement  devaient  être  con- 
sacrés à  celte  partie  de  la  procédure,  et 
le  quatrième  aux  plaidoiries.  L'accusa- 
teur ne  pouvait  parler  que  deux  heures; 
l'avocat  du  prévenu  en  avait  trois  pour 
présenter  ses  moyens  de  défense.  Ordi- 
nairement, les  orateurs  n'étaient  point 
ainsi  limités  et  pouvaient  parler  et  répli- 
quer  pendant   plusieurs  audiences.    De 
plus,   il    était   d'usage  que    les   récusa- 
tions (1)  s'exerçassent  au  moment  de  la 

(1)  Rejectio  alternorum  judicum.  (Cicer.) 


formation  du  tribunal  ;  dans  le  procès  de 
Milon.  elles  n'eurent  lieu  qu'après  les 
plaidoiries ,  au  moment  où  les  juges  al- 
laient précéder  aux  votes.  L'accusé  et 
l'accusateur  enrécusèrent  chacun  quinze, 
savoir,  cinq  dans  la  décurie  des  séna- 
teurs, cinq  dans  celle  des  chevaliers  ,  et 
cinq  dans  celle  des  tribuns  du  trésor. 
Après  cette  récusation  de  quatre-vingt- 
cinq  juges,  il  n'en  resta  plus  que  cin- 
quante. 

D'après  la  loi  Vatinia  ,  qui  pas-a  en 
694  ,  quand  il  s'agissait  du  crime  d'extor- 
sion ,  l'accusateur  pouvait  récuser  une 
fois  tous  les  juges. 

C'était  une  garantie  donnée  à  la  justice 
contre  la  vénalité  des  tribunaux.  Sur  la 
fin  de  la  république,  la  corruption  était 
un  moyen  de  défense  publiquement  avoué. 
Le  célèbre  avocat  Hortensius,  rival  de 
Cicéron,  passait  pour  l'avoir  mis  souvent 
en  usage  ;  son  éloquence  ne  lui  paraissait 
pas  un  élément  suffisant  de  succès.  Or, 
parmi  les  accusés ,  ceux  qui  s'étaient  en- 
richis dans  les  provinces  par  d'immenses 
extorsions,  avaient  à  leur  disposition  des 
séductions  puissantes:  on  voulut  déjouer 
leurs  intrigues  tn  étendant  pour  l'accu- 
sateur, dans  ce  cas  seulement,  le  droit  de 
récusation. 

On  distinguait  dans  les  débats  trois  es- 
pèces de  preuves  :  1°  c'étaient  d'abord  les 
témoignages  des  citoyens  libres  qui  prê- 
taient serment.  Ces  citoyens  comparais- 
saient volontairement  ou  involontaire- 
ment. L'accusateur  seul  avait  le  droit  de 
contraindre  les  témoins  à  se  présenter 
dev.int  la  justice  ,  et  ce  droit  avait  une 
sanction  pénale.  On  ne  pouvait  être  forcé 
de  déposer  contre  ses  parens  ou  alliés. 
Les  témoignages  des  personnages  notés 
d'infamie  n'étaient  pas  reçus  en  justice. 
On  les  appelait  inU\\(t/bilcs.Oi\  a.imetlait 
les  dépositions  écrites  des  témoins  ab- 
sens  ,  si  elles  avaient  été  f.iites  librement 
et  devant  témoins.  Autrefois,  les  faux  té- 
moins étaient  précipités  de  la  roche Tar- 
péieniie  :  mais  ce  supplice  fui  remplacé 
dans  la  suite  par  des  peines  moins  i  igou- 
reuses. 

Il  était  défendu  aux  témoinsd'affirmer  : 
ils  se  servaient  dans  leurs  récils  du  mot 
iirbilror,  je  crois. 

T  Le  second  genre  de  preuve  était  la 
question. 


352 


COURS  DE  DROIT  CRIMIISEL, 


Les  tt^moins  libres  étaient  entendus 
dans  toutes  sories  d'affaires.  Mais  la 
question  I  tMait  rt'srrvrt*  pour  Iest;rands 
<- limes,  le's  que  !e  nieurlr»».  l'assassinat, 
la  haute  trahison,  perdudUo,  et  le  crime 
de  lt\se  uiajesti^.  nuijestutis. 

La  question  pouvait  tHie  doiuit'e  aux 
accusés  et  aux  témoins. 

Sous  la  république  romaine  ,  nous  ne 
voyons  mière  de  traces  de  la  question  ap- 
pliquée aux  cit0}ens  aci  usés  ,  même  des 
plus  grands  crimes  L'ignominie  de  la 
tor  ure  ne  fut  pas  inflii^-ée  aux  Appius  et 
aux  ."^îanlius,  non  plus  (ju'aux  complices 
de  Catilina.  Opendant ,  comme  les  lois 
des  empereurs  porlent  que  les  plébéiens, 
quoiqi  e  nt  s  libres  ,  sont  soumis  à  la 
question  quand  iissontpoursuiviscomme 
coupables  d'un  crime,  il  serait  possible 
que  cet  usage  reniontAt  jusqu'à  une  épo- 
que reculée  :  mais  il  parait  que  les  patri- 
ciens en  avaient  été  dispensés. 

Quant  aux  témoins.  la  question  ou  tor- 
ture put  être  de  tout  temps  demandée 
comme  moyen  d'instruction  par  l'accu- 
sateur contre  les  esclaves  de  l'accusé. 
Con  me  à  Athènes,  le  témoignage  donné 
librenjent  par  l'esclave  n'aurait  eu  au- 
cune valeur  en  justice  ;  la  lorture  lui  im- 
primait le  sceau  de  la  vérité  légale. 

L'absurdité,  pas  plus  que  la  barbarie 
d'un  pareil  usage,  n'excita  jamais  sous  la 
république  les  réclamations  d'aucun  Ro- 
main éclairé. 

Quelquefois  l'accusé,  pour  enlever  à 
son  adversaire  ce  dan;;ereux  moyen  d'in- 
struction .  se  hAtait  de  donner  la  liberté 
à  ses  esc'aves;  car  les  hommes  libies  ne 
pouvaient  pas  être  mis  à  la  question 
comme  témoins. 

Mais  le  juge,  pour  prévenir  cette  es- 
pèce de  fraud.'  léga'e,  avait  le  droit  d'en- 
joindre à  l'accJisé  de  garder  sous  sa  puis- 
sance tous  les  gens  de  sa  maison,  ut  fa- 
rniliam  suain  in  polcstatc  haberet.  La  loi 
annula  dar»s  la  suite  les  affranchissemens 
faits  ainsi  par  un  prévenu  à  la  veille  de 
paraiire  devant  la  justice. 

Souvent  l'accusé  offrait  lui-même  ses 
escl.iVcs  à  la  question,  pour  faire  présu- 
mer son  innocence. 

S'il  ne  f<tisait  pas  cette  offre,  s'il  se  re- 

(1)  Voir  Sigonius,  de  publicis  judiciiê ,  el  le» 
Pandecles  de  Potbier. 


fusait  à  exposer  la  vie  de  ses  esclaves , 
l'accusateur  donnait  caution  du  prix  au- 
quel on  les  évaluait,  de  peur  qu'ils  ne 
périssent  par  les  tourmens. 

De  la  part  du  maître  .  c'était  un  calcul 
cupide  de  propriétaire.  De  la  part  de  son 
adversaire,  c'était  une  dépense  riMjuée 
en  vue  du  succès.  L'un  et  l'autre  consi- 
déraient des  esclaves  comme  des  meu- 
bles ou  comme  un  vil  bétail. 

On  exigeait  des  esclaves  le  dévoûment 
le  plus  absolu  pour  leur  maître.  Ils  de- 
vaient se  faire  tuer  pour  lui  s'il  périssait 
assassiné,  et  que  le  coupable  ne  put  pas 
être  découvert  ;  ils  étaient  tous  considé- 
rés comme  complices  d'un  crime  que 
leur  vigilance  aurait  dû  empêcher j  et 
comme  soliduires  les  uns  des  autres  ,  ils 
étaient  tous  mis  à  mort.  Ainsi  le  préfet 
de  Rome  (1).  Pédanius  Secundus,  ayant 
t  lé  victime  d  un  meurtre,  ses  quatre 
cents  esclaves  furent  envoyés  au  supplice 
sur  la  demande  de  Caïus  Cassius. 

Divers  tourmens  étaient  employés  pour 
donner  la  question  Le  supplice  du  che- 
valet était  le  plus  usité. 

Le  chevalet  était  une  machine,  une  es- 
pèce d'échel  le  de  bois  qui  se  tendait  et  se 
détendait  par  des  vis.  On  y  attachait  le 
patient  par  les  pieds  et  les  niains  avec 
des  cordes  ,  qu'on  appelait  fidicu'œ. 
Quand  il  y  était  bien  assujetti,  on  tendait 
la  oiachine  et  on  la  dressait,  de  manière 
que  le  patient  était  comme  en  croix,  que 
ses  os  craquaient  et  se  disloquaient.  On 
appliquait  ensuile  des  lames  de  fer  rouge 
sur  son  corps ,  et  on  le  déchirait  avec  des 
ongles  et  des  crochets  du  même  métal , 
pour  augmenter  encore  (2)  ses  angoisses. 

Ces  tourmens  devaient  pourtant  avoir 
une  mesure  ;  ils  ne  s'étendait  nt  pas  au 
gré  de  l'accusateur;  le  juge  devait  les 
renfermer  d.;ns  les  bornes  d'une  modé- 
ration raisonnable  (3). 

La  loi ,  qui  prescrivait  ainsi  une  me- 

(l)   Tac,  Annal.,  lib.  \iv,  S  2. 
(îi)  Sigonius,  de  publici»  judiciis;  et  Prudcntius 
dans  son  hjmne  sur  sainl  Vincent,  où  il  s^exprime 

ainsi  ; 

Vinctum  relorlis  brachiis 

Sursum  ar  deorsiim  exlendite  , 

Conipago  duncc  osaiuin 

Unulia  inemliralim  crepet. 
(3)  L'I  uiuderata;  ralionis  leinperamenla  deside- 
raot.  Vig.  10,  ^  3  ,  lib*  ling.  de  tcsttbM^ 


I 

I 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


353 


sure  dans  la  cruauté,  s'abaissait  encore 
jusqu'à  régler  l'art  de  donner  la  question. 
Il  fallait  commencer  par  le  plus  suspect, 
ou  bien  par  le  plus  timide  et  le  plus 
jeune;  on  devait  bien  observer  (i)  le  son 
de  voix  et  la  contenance  du  patient,  etc. 
Mais  passons,  et  qu'on  me  pardonne  de 
ne  pas  produire  tous  les  détails  dans 
lesquels  entrait  la  froide  prévoyance  du 
législateur. 

3°  Le  troisième  genre  de  preuves  dont 
on  faisait  usage  dans  b^s  procédures  cri- 
minelles étaient  les  écrits  et  registres, 
liilerœ  et  tabules.  Dans  les  affaires  de 
concussion  et  d'extorsion,  on  scellait  les 
livres  de  compte  des  accnsés  avant  de  les 
remettre  au  (2)  juge  pour  qu'il  les  exa- 
minât. La  plupart  des  citoyens  avaient 
aussi  leurs  regisEres  domestiques  oii  ils 
notaient  leurs  affaires  particulières  ; 
mais  ils  abandonnèrent  cette  coutume 
dans  le  temps  des  guerres  civiles,  où  les 
délations  se  multipliaient,  de  peur  de 
fournir  par  là  contre  eux-mêmes  des 
pièces  probantes,  s'ils  étaient  accusés. 

Quand  les  plaidoiries  ou  les  observa- 
tions des  avocats  sur  les  témoignages 
étaient  terminés,  un  hérault  criait  :  Dixe- 
runt ,  comme  aujourd'hui  le  président 
des  assises  dit  :  Les  débats  sont  terminés. 
Le  préteur  ou  le  juge  de  la  que>lion 
{judex  quœstionis)  invitait  les  juges  à  dé- 
libérer sur  le  jugement  à  rendre  (3).  Les 
juges  se  levaient  et  allaient  conférer  en- 
tre eux  quelques  momens  :  quelquefois, 
danf>  des  affaires  peu  impoitanles,  ils 
rendaient  leur  arrêt  de  vive  voix,  en  au- 
dience publique.  Mais  ordinairement 
chacun  d'eux  votait  au  scrutin  secret. 
Le  préleur  donnait  trois  tablettes  à  cha- 
que juge  :  sur  Tune  était  tracée  la  lettre 
C.  {condcnino,  je  condamru^^  ;  sur  une  au- 
tre la  lettre  A.  («/>.so/ro^  j'acquitte  );  sur 
la  troisième ,  ]N.  L.  (?ion  Liquet,  je  ne  suis 
pas  ass»  z  éclairé).  H  y  avait  une  urne  par- 
ticulière pour  tous  les  ordres  de  jiiges, 
une  pour  les  sénateurs,  une  pour  les 
chevaliers,  une  autre  pour  les  tribuns  du 
trésor  (i). 

Après   avoir    retiré    les    bulletins   de 
l'urne  et  les  avoir  comptés,  le  préleur 

(1)  Dig.,  1. 1",  S  13,  de  quœslionibut. 

(2)  Cicer.,  Verr.,  i,  21, C3. 
(5)  Cicer.,  Verr.^  i,  9.  —  Cluent.,  27-30. 
(4)  Cicer.,  ad  Quint,  fralr§mf  n,  0, 


prononçait  la  sentence  qui  résultait  de 
l'avis  de  la  majorité  Si  c'était  une  sen- 
tence de  condamnation,  il  disait  :  Fide- 
turfecisse,  l'accusé  paraît  coupable.  Si 
c'était  le  contraire  :  ISonvideiur  fecisse^ 
il  ne  paraît  pas  coupable.  Enfin,  si  la 
majorité  des  bulletins  était  marquée 
K.  L. ,  le  préteur  déclarait  la  cause  re- 
mise ,  causa  ampliata  est. 

Au   commencement  de  la   révolution 
française,  nos   législateurs,   qui,  après 
avoir  tout  renversé  ,  essayèrent  de  re- 
construire à  la  hâte  un  nouv   i  édifice, 
firent   un  amalgame   de   ces  forme:^  cie 
procédure  usitées  chez  ies  Romains  avec 
celles  que  d'anliques  coutumes  avaient 
consacrées  chez  les  Anglais.  Ils  en  com- 
posèrent un  nouveau  code  d'instruction 
criminelle,  où   ils  introduisirent  quel- 
ques principes  salutaires  (I),  mais  où  ils 
mêlèrent  des  élémens  discordans  et  con- 
tradictoires.   Le  juiy,   faussé  dans   son 
but,   devint   un   instrument   de  terreur 
aussi  servile  que   les  commissaires   l'a- 
vaient  été   sous   l'ancienne   monarchie. 
Celte  institution  ,  qui  ne  fut  pas  comme 
à   Rome  ou  en  Angleterre  un  Iruit  du 
sol,  venu  lentement  à  maturité  sous  l'ac- 
tion des  mœurs  et  du  temps,  a  subi  de- 
puis sa  création  récente  des  modifica- 
tions nombreuses  ;  elle  en  subira  encore  ; 
elle  commence  à  .peine,  après  de  longs 
lâlonnemens,  à  prenJie  quelque  consis- 
tance. C'est  le  sort  des  lois  importées  des 
naùons  étrangères  de  végéter  long-temps 
dans  leur  palne  nouvelle  avant  de  s'ac- 
climater et  de   prendre  r.jcine.  Ce  qu'il 
y  a  de  singulier,  c  e^l  que,  dans  le  prin- 
cipe ,  nos  ioraies  criiniiiclies  av  .iei.l  des 
rapports  plus  iniimes  avec  celles  îles  An 
giais,  et  qu  après  plusieurs  cliangemens 
successifs,  elles  seuiblenl  m.tiirenanl  se 
rapprocher  davciuiage  de  c«^lles  (jes  Kj- 
inains.  En  étudiant  les  célèbres  accusa- 
tions publiques  qui  agiièienf   le  Forum 
au  temps  aes  (ir.iciues  et  de  Ciceron 
j'ai  cru  assister  a  quelques   uns  de  ces 
grands  débats  judicianes  dont  nos  der- 
nières   révolutions    nous   oui   donné    le 
dramaliiiue  spectacle. 

Albert  Dcbovs, 

aucieu  iiia:',isir.u. 


(l)  Celui  de  la  publicité,  de  U  libre  Uefeaie  Ac- 
cordée à  tous  lei  accuses  ,  etc. 


364 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


COURS  SUR  LA  niILOSOPlIIE  DU  DROIT. 


NErVIÈME  LEÇON  (1). 
Du  droit  de  la  famille  en  parlicalier. 

Après  une  interruption  de  plus  d'un  an 
apportt^e  h  ces  leçons  par  toute  sorte  de 
causes  indt^pendantes  de  la  volonté  de 
l'auteur,  il  sera  utile,  ce  semble,  de  rap- 
peler ici  en  peu  de  mots  les  principes 
dont  nous  sommes  partis  dans  nos  re- 
cherches. Ces  principes,  les  voici. 

Voyant  l'inutilité  des  efforts  de  la  phi- 
losophie moderne  depuis  G  rotins  pour 
établir  d'une  manière  satisfaisante  un 
principe  universel  de  justice  dont  on  pût 
d'^river  les  rèi^Ies  du  droit,  nous  avons 
pensé  que  la  faute  en  était  à  la  méthode 
des  philosophes  qui ,  doutant  de  tout  ex- 
cepté d'rux-mémes  .  élevaient  leur  senti- 
ment particulier  en  j^uije  de  principe, 
leurs  goûts  et  leurs  besoins  en  guise  de 
loi,  et  rejetaient  comme  inhumain  ou  in- 
jus'e  tout  ce  qui  blessait  leur  orgueil  ou 
contrariait  leurs  fantaisies.  Les  systèmes 
enfantés  par  les  hommes  infatués  de  cette 
méthode  ayant  été  appelés  du  nom  de 
Droit  de  nature  ou  de  Droit  naturel, 
nous  nous  summes  d'auiant  plus  haute- 
ment déclaré  l'adversaire  de  ce  droit  de 
nature,  qu  ou  l'avait  plus  opinlAtrément 
oppos''  aux  enseignemens  de  l'Église  et 
aux  institutions  consacrées  par  1  autorité 
et  Tusagv''  con  tint  des  siècles.  Cependant 
nous  ne  voudiions  pas  qu'on  se  méprît 
sur  notre  sentiment  à  cet  égard.  INous 
savons  très  bien  ce  que  dit  saint  Paul 
dans  son  l'fulre  aux  Romaina  (2) ,  savoir 
que  «  puisque  les  gentils  qui  n'ont  pas  la 
«  loi  foui  natuieilement  les  choses  qui 

<  sont  de  la   loi  ;  ces  gens   n'ayant  point 

<  la  loi,  sont  loi  à  eux-mêmes,  >  et  nous 
sommes  loin  de  vouloir  opposer  nos  idées 
à  lautorilé  d'un  tel  maître,  ^ous  som- 
mes donc  loin  de  prétendre  que  l'iiomuic 
n'ait  pa<.,  indépt'udaminenl  de  la  religion 
révélt^e  ,  un  seuiimeiil  naturel  du  juste  et 
de  l'injuste  qui  puisse  et  doive  le  guider 

(1)  Voir  la  tiii*  leçon  daai  le  n»  30  ,  tome  t, 
p.  4i2. 

(2)  Clu  II,  T.  14. 


dans  la   plupart  des  occurrences  de  la 
vie. 

Mais  ce  que  nous  affirmons  et  ce  que 
nous  ne  craignons  pas  de  voir  contredit 
par  quelque  personne  raisonnable,  c'est 
que  l'homme,  n'étant  pas  l'auteur  de  son 
propre  être  et  ne  portant  pas  en  lui  par 
conséquent  le  principe  de  sa  vie,  il  ne 
porte  pas  non  plus  en  lui-même  la  raison 
dernière  des  manifestations  de  son  être 
et  que,  ramener  ses  croyances  à  quel- 
que motif  que  ce  soit,  inné  à  l'homme  et 
indépendant  de  toute  circonstance  exté- 
rieure ,  c'est  d'autant  moins  en  fournir 
une  explication  suflisanle,  que  l'homme 
est  pour  ainsi  dire  compové  de  deux  na- 
tures, de  deux  êtres  différens  ,  qui  se 
manifestent  tour  à  tour  dans  tout  ce  qu'il 
f.iit  et  sont  en  contradiction  perpétuelle 
l'un  avec  l'autre.  INous  ne  voyons  dans 
le  droit  des  difféienies  nations  pour  la 
plus  grande  partie  que  l'effet  de  la  réac- 
tion de  notre  être  moral  primitif,  qui  se 
manifeste  par  la  conscience,  contre  les 
appétits  désordonnés  de  noire  être  phy- 
sique déchu  et  de  notre  cœur  dépravé; 
mais  cet  être  moral  qui  réagit  par  la  con- 
science, qu'est-il  lui-même,  sinon  l'image 
de  son  créateur;  et  les  lumières  de  sa 
raison  et  les  mouvemens  de  son  cœur  qui 
le  poussent  vers  le  bien  et  lui  imposent 
la  justice  que  sont-ils.  sinon  le  p5'e  et 
fdible  reflet  de  la  lumière  éternelle  qui 
éclaire  tout  homme  venant  en  ce  monde? 
L'hoiiime  ne  s'étant  pas  fait  lui-uiême  , 
comment  sa  volonté,  ou  sa  raison,  serait- 
elle  lauteur  véritable,  le  principe  défi- 
nitif des  lois  de  son  être? 

Lors  donc  que  l'Iiomaie  a  voulu  expli- 
quer et  appu}er  les  lois  auxquelles  il 
avait  naturellement  obéi  jusqu'alors,  par 
quelque  idée  que  ce  soit,  de  convenance 
ou  de  digniié,  puisée  uniquement  dans  la 
contemplation  de  lui-même  sans  égard  à 
Dieu,  sou  modèle  et  son  guide  naturel, 
il  n'a  fait  que  substituer,  autant  qu'il  était 
en  lui,  son  œuvre  à  l'œuvre  de  Lieu,  ef- 
facer dans  son  cœur  ce  que  Dieu  y  avait 
écrit  pour  mettre  à  la  place  les  inspira- 
tions de  sa  sensualité  ou  de  son  orgueil, 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


366 


. 


et  il  n'a  pu  que  se  fourvoyer  et  s'égarer 
de  mille  manières  diverses.  Tout  en  ad- 
mettant que  l'homme  a  le  sentiment  na- 
turel dȔ  ce  qui  est  juste,  nous  ne  sau 
rions  admettre  que  la  source  ou  ia  cause 
de  ce  sentiment  soit  en  lui-même,  etnous 
considérons  la  prétention  de  l'y  trouver 
comme  une  défection   et  une   trahison 
envers  Dieu,  aussi  folle  que  criminelle. 
C'est  Dieu  même  qui  est  le  principe   et 
l'objet  de  cette  idée  de  justice  que  chaque 
homme  porte  au  fond  de  son  cœur,  et  ce 
n'est  qu'en  lui  qu'elle  trouve  à  se  satis- 
faire complètement.  Le  juste  par  excel- 
lence est  celui  qui  fait  la  volonté  du  Sei- 
gneur, et  c'est  cette  volonté  seule  qui 
fait  la  règle  suprême  des  droits  et  des 
devoirs  de  l'homme. 

Elle  se  manifeste  d'une  manière  expli- 
cite par  la  parole  de   la  révélation ,  ou 
d'une  manière  tacite  par  la  nature  ,  par 
les  qualités  et  propriétés  dont  elle  a  doué 
les  différentes  créatures.  De  l'une  et  de 
l'autre  manière  elle  nous  donne  tantôt 
des  préceptes  ,  tantôt  des  conseils  relati- 
vement à  la  conservation  de  la  vie  et  à 
la  jouissance  de  ses  biens ,  soit  dans  le 
temps,  soit  dans  l'éternité.  Ses  préceptes 
sont  de  nécessité,  et  notre  droit  n'est  au- 
tre chose  que  i  ensemble  de  ceux  qui   se 
rapportent   à  notre   vie   ici-bas  et   à   la 
jouissance  des  biens  de  la   terre.  Ils  ré- 
sultent de  la  nature  même  de  l'homme 
qui  tire  sa  substance  de  la  terre  vl  ne 
peut  y  exister  que  moyennant  la  société 
de  ses  semblables.  iSous  en  avons  con- 
naissance en  nous  connaissant  nous-mê- 
mes, et  nous  les  voulons,  nous  les  pro- 
clamons et  nidinienons  par  la  même  vo- 
lonté,  par  laquelle  njus  voulons  vivre 
et  jouir  des  bie.is  delà  vie  ;  mais  ils  n'en 
sont  pas  uioiiis  d'origine  divine  et  non 
de  création  humaine,  ils  ne  sont  pas  né- 
cessaires et  intransgressibles  ,  parce  que 
nous  les  vouloiisj   nous   les  voulons  au 
contraire  parce  qu'ils  nous  sont  néces- 
saires et  indispensables.  La  voU.nté  de 
Dieu  n'ayant  d  autre  règle  que  l'être  di- 
vin lui-même,  c'e^t  en  lui  et  non  dans  la 
nature  de  rUoimne  qu'il  faut  chercher  la 
raison  suprême  des  prtceptes  et  des  lois 
dont  nouj   venoui  de  parler.  Or  nous  ne 
ConuaisiOnsDieuque  pana  révélation  (I), 


(I)  Nous  parlons  ici  de  la  cooaaissaace  dû  Dieu, 
qui  eil  Tobjel  de  la  foi. 


pour  pouvoir  donc  se  rendre  compte  des 
différens  préceptes  qui  forment  notre 
droit,  il  faut  avoir  recours  à  la  révéla- 
tion. Il  est  naturel  d'ailleurs  d'expliquer 
la  manifestât  ion  tacite  et  imparfaited'une 
même  volonté  par  sa  manifestation  plus 
parfaite  et  plus  précise. 

Cependant  la  révélation  ne  nous  don- 
nant qu'un  petit  nombre  de  commande- 
mens  immédiatement  applicables  à  Tor- 
dre temporel  et  nous  les  donnant  pres- 
que toujours  sans  y  ajouter  ni  motifs,  ni 
explication  .  c'est  à  nous  à  mettre  en  œu- 
vre les  f'jcultés  intellectuelles  dont  nous 
avons  été  doués  pour  nous  procurer  ces 
explications  si   désirables.  Ce  qui  nous 
donne  le  vif  désir  de  les  connaître  n'est 
autre  chose  que  le  besoin  que  nous  avons 
de  nous  unir  à  Dieu,  le  plus  intimement 
possible  par  tontes  les  facultés  de  notre 
êîr.',  la  vérité  étant  à  l'esprit  ce  que  les 
alimens  terrestres  sont  à  la  vie  physique  ; 
et  le  résultat  des  efforts  que  nous  faisons 
dans  ce  but  forment  ce  que  nous   appe- 
lons la  philosophie  du  droit. 
,      Cette  philosophie,  éclairée  et  guidée 
par   la   révélation,   nous   enseigne  que, 
l'homme  étant  créé  à  l'image  de  Dieu  , 
le  mode  de  son  existence  doit  se  régler 
sur  le   mode  d'exi>tence  de  Dieu  même. 
Ce  mode  étant  celui  de  la  Trinité  ,  cela 
nous  explique  l'unité  ternaire  de   la  so- 
ciété humaitie  et  les  divisions  de  notre 
système  de  droit  qui  y   correspondent  ; 
cela  nous  apprend  à  regarder  l  unité  de 
substance  en  môme  temps  que  la  distinc- 
tion des  personnes,  de  leurs  qualitts  et 
de  leurs  fonctions  comme   la  véritable 
base  de  toutes  les  institutions  du  droit; 
ce  i  nous  fait  comprendre  le  principe  de 
récijTOcité  coirnu  le  pr  incipe  londamen- 
lai  de  toute  justice,  lequel,  sans  s'op- 
poser à  la  différence  ou  à  l'inégalité  des 
conditions,   mais   s'appuyant  d'elles  au 
contraire  ,  rauu'iie  cependant  toutes  les 
distinctions  à  l'équité,  qui  est  U  vérita- 
ble égaillé,  par  la  compensation  des   bé- 
néhces  1 1  dis  sacrifices. 

Cela  nous  apprend  surtout  à  considé- 
rer la  liberté  autrement  que  nous  ne  le 
faisons  couimuncuienl ,  en  ne  la  prenant 
p, s  seulement  dans  le  sens  négatif ,  qui 
ne  lui  donu.'  que  des  bornes  extérieures, 
par  les  droits  d'aulrui  ,  sans  aucun  prin- 
cipe intérieur,  mais  eu  fixant  avant  tou^ 


35($ 


COURS  STTK  I.A  PTÎÎT.OSOPÎITE  DU  DROIT, 


notre  attention  sur  le  principe  positif  et 
vital  de  notre  être,  et  nous  y  faisant  re- 
connaître la  faciillt"  lie  devenir ,  à  rinstar 
de  nieii  Uît'^nie,  l'auleur  de  notre  propre 
exi>t<*nce.  du  uïoins  quant  au  mole  de 
celte  exisience  ,  et  d'exercer  à  cet  t^^ard 
une  volonltMoiijoiirs  efticaee  :  seiiliMuent 
que  le  sncct^s  de  noire  action  es»  ni'ces- 
sairemt'Ut  tout  diffi^renl ,  se'on  qu'elle  est 
ou  non  confiirnie  au  principe  de  notre 
être  ,  qui  est  Uieu  ;  t-t  que  dans  le  prc;- 
mier  cas  notre  puissance  de  vie  et  d'ac- 
tion s'augmente  et  s'élèTC  .  par  son  exer- 
cice mOnie.  à  l'infini,  tandis  qu'elle  se  dé- 
tériore et  se  déprime  à  l'inlini  égiU*ment 
dans  le  cas  contraire.  JNoire  liberté  a 
de  la  SOI  le  sa  rèj^fle  et  sa  mesure  en  nous- 
mêmes  à  l'instar  de  Dieu  dont  nous  som- 
mes l'image. 

La  révél.ition  nous  apprenant  en  outre 
que  la  créature  tirée  du  néant  ,  a  failli 
par  orgueil  en  se  laissant  aller  au  vain 
désir  d'être  ,  non  pas  l'image  fidèle  de 
Dieu,  mais,  comme  Dieu  même,  absolu- 
ment indépendante,  la  philosophie  nous 
enseigne  à  tirer  de  ce  fait  diverses  consé- 
quences i^raves  pour  la  connaissance  et 
l'appréci  »tion  de  notre  droit.  Ces  consé- 
quences les  voici. 

L'image  de  Dieu,  modifiée  d'abord  par 
les  conditions  d'existence  de  l'être  fini, 
est  en  même  temps  troublée  et  déligurée 
dans  l'homme  par  l  effet  de  sa  chute  qui 
a  rompu  l'unité  des  élémens  de  son  être. 
La  forme  de  notre  exisence  a  néce^sal- 
rement  changé  en  prenant  l'empreinte  de 
cette  altération  intérieure  de  nos  rap- 
ports primitifs  avec  Dieu  et  le  reste  de  la 
créaii  'O,  t-t  notie  di  oit.  qui  est  une  par- 
tie essentielle  de  cette  forme,  s'en  est 
profontément  ressenti.  L'ensemble  des 
lois  de  notre  vie  sociale  actuelle  qui 
le  composent  n'est  donc  pas  une  «êgle, 
pure,  intacte  et  indéfectible  en  elhi-mê- 
me  ,  mais  il  présente,  ainsi  que  U  vie  de 
l'homme  en  général  ,  un  mélange  singu- 
li«*r  de  bir^n  et  de  mal  ,  de  rigueur  et  d'in 
suffis  mce,  de  vérité  et  de  liction,qui 
fait  qui'  la  société  semble  ne  s-  mainie- 
ni:  que  par  miracle  au  moyen  des  excep- 
lii»ns  et  ibs  lU'.diicatioiis  innombrables 
safis  cesse  apnorlées  a  l'exéculion  des 
lois  et  au  mainlir  n  du  droit.  Tel  est  l'ef- 
f.  l  de  la  lulie  entre  la  posléiité  de  la 
femme  et  celle  du  serpent  que  Dieu  a 


suscitée  pour  arrêter  le  mouvement  qui 
nous  en'rainait  dans  le  néatit  et  les  hor- 
reurs d*  ta  mort:  l'effet  d*  l'inierveniion 
du  Christ  qui  a  arrêté  le  courroux  du 
Père  éternel  en  lui  opposant  l'action  de 
son  infinie  miséricorde.  Celte  lu'te  nous 
lient  comme  an  êtes  et  suspendus  sur  l'a- 
bîme.  On  drait  que  Dieu ,  considérant 
que  nous  ne  nous  sommes  éloignés  de  lui 
pour  ainsi  dire  que  par  surprise  .  nous  a 
voulu  donner  un  temps  de  répit  .  pour 
rélli^chir  encore  une  fois  sur  le  parti  que 
nous  avions  à  prendre  avant  que  notre 
sort  ne  fût  définitivement  arrêté.  Notre 
droit  qui  et  l'exp'ession  fidèle  de  cet 
état  de  transition  n'a  donc  rien  d'absolu, 
de  définiiif  ;  il  marque  seulement  le 
point  d'arrêt  au-delà  duquel  est  la  mort 
sans  remède;  mais  il  n'est  pas  l'ordre 
lui-même ,  il  n'est  que  le  moyen  de  reve- 
nir à  l'ordre  et  de  maintenir  la  liberté 
d'un  choix,  mal  fait  d'abord, et  que  Dieu 
cependant  a  bien  voulu  ne  pas  accepter 
comme  irrévocable.  Il  est  donc  permis 
à  chacun  de  se  servir  de  son  droit ,  mais 
il  vaut  mieux  qu'il  s'en  désiste  pour  n'é- 
couter que  la  charité  :  il  est  indispensa- 
ble que  le  pouvoir  social  maintienne  le 
droit  avec  sévérité;  mais  il  vaut  mieux 
encore  que  l'église  fasse  régner  la  misé- 
ricorde. C'est  ainsi  que  notre  drcdt  ex- 
prime en  général  la  position  de  l'homme 
vis-à-vis  de  son  Créateur  et  dans  l'ordre 
de  la  création.  Mais  il  l'exprime  encore 
d'une  manière  spéciale  dans  les  différens 
rapports  qui  existent  entre  les  hommes 
et  qui  sont  autant  d'images  des  rapports 
existant  entre  Dieu  et  le  monde  et  entre 
les  trois  personnes  de  la  Trinité.  Le  mê- 
me événement  qui  a  fait  du  fils  de  la  grâce 
un  enfant  de  la  colère  ,  a  donné  à  toutes 
ces  images  un  sens  entièrement  Opposé, 
et  aux  élémens  de  la  vie  et  de  la  société 
humaines  une  i  uportance  loule  différen- 
te ,  selon  l'aciion  qui  leur  est  assignée 
dans  l'œuvre  du  salut.  Le  droit  qui  n'est 
que  l'expression  de  ces  rapports  doit 
donc  changer  avec  eux  .  et  de  cette  ma- 
nière on  conçoit  qu'il  soit  capable  d'un 
développement  ind-liaiss  ible  jusqu'au 
point  de  redevenir  identique  avec  l'o/dre 
<le  la  grAce  ,  c'est-à-lire  de  n'odrir  que 
l'expression  fidèle  du  règne  de  la  vérité 
et  des  rapports  d'amour  et  de  charité  sur 
lesquels  le  moiide  avait  (i'abord  été  fondé. 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


357 


La    philosophie  doit   s'attacher    à   ces 
idées  et  chercher  avec  leur  secours,  d'une 
part  à  expliquer  l'histoire  du  droit  dans 
les  siècles  passés,  de  l'autre  à  pressentir 
et  préparer  autant  que  possible  la  mar- 
che de  sondéveloopement  dans  les  temps 
à   venir.  Il   est  facile  de  voir  combien 
une  philosophie  du  droit  comprise  dans 
ce  sens  diffère  de  ce  que  le  rationalisme 
des  temps  modernes  a  appelé  de  ce  nom. 
Elle  ne  voit  pas  dans  le  droit  seulement 
une  règle  abstraite,  morte  et  inflexible  ; 
elle  le  conçoit  au  contraire  comme  étant 
la  manifestation  actuelle  des  forces  qui 
se  combattent  dans  la  société,  le  tableau 
vivant  de  l'état  de  la  conscience  de  l'hu- 
manité, une  espèce  de  sentence  solen- 
nelle que  cette  dernière,  sous  la  sanction 
divine,  prononce  sur  elle-même  (1).  L'in- 
fluence que  l'Eglise  a  exercée  sur  le  droit, 
en  mettant  en   pratique  les  idées  que 
nous  venons  d'exposer,  doit  naturelle- 
ment former  l'objet  principal  des  études 
du  philosophe  dans  le  but  indiqué. 

Poursuivons  maintenant  le  cours  de 
nos  recherches  en  pass;)nt  du  droit  ma- 
trimonial dont  nous  avons  parlé  dans  la 
dernière  leçon  au 

Pouvoir  paternel. 

Nous  avons  reconnu  dans  la  famille 
qui  est  le  germe  et  le  modèle  en  même 
temps  de  toute  société  humaine  l'image 
sublime  de  la  communauté  mystérieuse 
des  trois  personnes  de  la  divinité.  L'en- 
fant représente  dans  ce  syuibole  vivant 
l'esprit  de  vie,  l'esprit  d'amour  qui,  pro- 
cédant en  Dieu  du  Père  éternel  et  de  son 
Verbe,  est  le  médiateur  de  leur  éternelle 
union  et  de  l'inefiable  félicité  qui  en  ré- 
sulte. Il  est  destiné  ù  réunir  en  sa  per- 
sonne et  à  reproduire  en  u)ême  temps 
Vesprii  et  la  volonté  de  son  père,  les  sen- 
liaiens  et  Taciivité  de  sa  mère;  car  l'a- 
mour et  le  respect  pour  les  injonctions 
de  l'un  et  les  désirs  de  Taulrc  sor\t  le 
principe  même  de  son  existence.  \  oilà 
le  fondement  de  cette  loi  de  respect  et 
d'amour  qui  partout  et  de  tout  temps  a 
soumis  les  enfans  à  l'autorité  de  leurs  pa- 

(1)  Celle  philosophie  du  droit  esl  ta  science  dos 
loig  do  la  vio  du  corps  social,   comme  lj  piijsiolo- 
gie  esl  celle  de  ta  ifio  de  l'iiommo  individuel. 
TOJUK  Mil.  —  HO  47.  1859. 


rens,  et  le  décalogue  l'indique  claire- 
ment en  ajoutant  la  promesse  d'une  lon- 
gue vie  an  commandement  solennel  qui 
enjoint  celte  sainte  loi  au  peuple  de 
Dieu.  Mais  l'homme  qui  ,  comme  nous 
l'avons  vu  précélemment  (I),est  l'image 
du  Saint-Esprit  dans  la  création ,  lui  qui, 
tiré  du  sein  de  la  terre ,  a  reçu  par  le 
souffle  de  Dieu  une  âme  immortelle 
étant  devenu  par  le  péché  le  fruit  de  la 
concupiscence  et  de  l'esprit  de  ce  monde 
comme  tel  est  voué  à  la  mort ,  et  ce  n'est 
que  par  un  acte  particulier  de  la  grâce 
que  la  vie  lui  est  accordée  ,  comme  par 
épreuve,  pour  le  mettre  à  même  de  mé- 
riter sa  réhabilitation.  Le  sentiment  pro- 
fond de  cet  état  s'est  manifesté  dans  le 
droit  de  famille  relativement  aux  rap- 
ports entre  les  enfans  et  leurs  parens. 
Ces  peuples,  réglant  leurs  devoirs  sur 
l'idée  qu'ils  avaient  de  leurs  droits  dans 
le  monde  et  de  leurs  rapports  avec  la  di- 
vinité, ne  purent  jamais  comprendre,  que 
l'enfant  en  venant  au  monde  eût  par  lui- 
même  un  droit  aux  soins  et  aux  secours 
de  ses  parens.  Un  usage  général  à  Rome 
autorisait  les  parens  à  exposer  ou  même 
tuer  leurs  enfans  immédiatement  après 
leur  naissance  (2\  Chez  les  Germains  , 
dont  les  mœurs  présentent  à  cet  égard' 
une  analogie  singulière  avec  lescoutumes 
des  Athéniens,  le  nouveau-né  était  posé 
à  terre  devant  son  père,  et  celui-ci.  selon 
qu  il  ordonnait  ou  non  à  la  nourrice  de 
le  relever  pour  le  placer  dans  ses  bras, 
lui  accordait  la  vie  ou  le  vouait  à  la 
mort  (3). 

Voilà  donc  l'infanticide  reçu  et  auto- 
risé chez  les  nations  de  l'anlquit»^  les 
plus  policées  d  une  part,  les  plus  renom- 
mées pour  la  pureté  de  leurs  mœurs  et 
leur  respect  pour  1.  s  lois  de  la  n.il ure  de 
l'autre,  de  même  qu'il  l'est  aujour,l"hiji 
encore  chez  les  Chinois,  la  nation  la  plus 
policée  parmi  le.  païens  de  nos  jours. 
Nous  apercevons  bien  à  la  vérité  par  ci 

(1)  T.  II,  p.  11. 

(2)  Tacil.,  Germ,,  c.  10:  «,</.,  y,  3.  —  Log  2t). 
DIg.  de  Manum.  test.  (40  .  4)  ,  I.  xvi,  c.  de  yjpt'. 
(.;  ,  4).  —  Noods  ,  Jut.  Paul.,  c.  2  el  4.  —  J.ir.  Go- 
lliolVedad  Leg.,  2  C.  Th.  dv  infant,  expos.,  ei  jd  c. 
1  Cod.  Th.  de  sicar. 

[ô)  Griinm,  Àuiiquites  du    Droit   rownin,  i.i 
p.  4;;.;.   _   Phillips,    Uùtoiie  Germanique     i    / 
p.   li>4.  '     '     ' 


S51B 


COURS  SUR  LA  1>HIL0S0PHIE  DU  UUOIT, 


par  li  (It's  tracrs  isol<*cs  d'un  sontiincnl 
conlrairt^.  comme  par  exemple  dans  les 
lois  drsTliébains  qui  dt^fendaient  l'infan- 
ticide sotis  des  peines  ses  ères,  et  dans 
le  pitUendu  édit  de  llomulns  qui  (1  en 
restreignait  l'nsage  aux  lilles  puînées,  et 
auxent'jus  difformes:  mais  ces  tentatives 
de  rt^forme,  procédant  du  sentiuient  in- 
certain et  obscur  d'un  état  primitive- 
ment meilleur,  ftirent  aussi  impuissantes 
contre  l'usage  dominant  alors  ,  que  les 
dissertations  de  quelques  philosophes 
tels  que  Socrate  ,  Platon  et  Cicéron  sur 
l'unité  et  les  perfections  de  Dieu,  !e  fu- 
rent contre  les  extravagances  qui  com- 
posaient la  foi  des  peuples  à  cette  épo- 
que. L'acte  mt^mepar  lequel  un  père  avait 
aijréé  son  enfant,  en  se  dispensant  de  lui 
donner  la  mort ,  ne  lui  imposait  pas  en- 
core à  son  égard  quelque  devoir  propre- 
ment dit,  qui  ne  fût  pas  du  moins  sujet 
à  tontes  sortes  d'exceptions.  Il  pouvait, 
selon  la  loi  romaine  aussi  bien  que  selon 
les  coutumes  germaines,  le  vendre,  au 
moins  en  cas  de  nécessité  (2) ,  louer  ,  se- 
lon les  lois  de  Rome  ,  à  qui  il  lui  plaisait 
ses  services  ,  et ,  s'il  commettait  quelque 
délit,  l'abandonner,  comme  un  vil  ani- 
mal au  plaignant,  se  débarrassant  ainsi 
d'un  seul  coup  de  toute  responsabilité  et 
de  tout  soin  ultérieur.  La  vie  de  l'enfant 
restait  sans  cesse  entre  les  mains  de  son 
père  qui  pouvait  punir  de  mort  la  moin- 
dre désobéissance  de  sa  part  (3). 

Et  qui  est-ce  qui  réclama  contre  ces 
usages  barbares,  qui  est-ce  qui  fit  rougir 
les  ]\omains  et  les  (ierraains  de  la  dureté 
de  leurs  lois  et  en  opéra  enfin  la  réfor- 
me? ce  furent  les  chrétiens.  Entendez 
les  énergiques  protestations  de  Laclance, 
de  Miiiutins  Félix ,  de  Tertullien  sur  cet 
objet.  <  Alin  qu'il  ne  reste  point  de  crime 
«  dont  ne  se  souillent  les  hommes,  dit 
«  Lactance  (4),  ils  refusent  même  aux 
«  enfans  encore  innocens  et  simples  le 
«  jour  qu'ils  ne  leur  ont  pas  donne'".  At- 
€  Icndez-vous  donc  qu'ils  épargnent  le 

(1)  S«'iun  l)oiy«  (iHai  carn.'isp  ,  An  iq.,  n,  l.>. 

(2)  Zlinmern ,    llitlnirc  du   drmt  prive   des  R»- 
vkUm  atunt  Juiiinien  ,  i ,  CC«.  —  Phillips ,  1.  cH. 

p.  io;. 

(r.)  L.  Il,  D.  de  liber.  (2R,  2},  L.  2  T.  Ch.  de  lit. 
caïu.  (4 ,  8'. 
(4)  Dit,  ïrii',,  I.  \i  ,  t.  'KK 


(  sang  d'autrui ,  eux  qui  ne  respectent 

<  pas  mêm«î  le  leur  propre.   Dans  le  pre- 

<  miercas  on  les  regarde  à  la  vérité  com- 
t  me  des  scélérats  criminels.  Mais  que 
(  dire  de  ceux  qu'une  fausse  piété  en- 
I  gage  à  exposer  leurs  enfans?  Peut-on 

<  les  regarder  comme  innocens,  eux  qui 
I  jettent  aux  chiens  leurs  propres  en- 
trailles et,  autant  qu'il  est  en  eux,  les 
tuent  plus  cruellement  que  s'ils  les 
eussent  étranglés?  Oui  peut  douter  que 
celui  qui  s'en  remet  ainsi  à  la  miséri- 
corded'aulrui  nesoitun  impie?Lui  qui, 
en  cas  même  que  ce  qu'il  désire  arrive, 
c'est-à-dire  que  son  fruit  soit  nourri 
par  quelqu'un,  a  du  moins  voué  son 
propre  sang  ù  la  servitude  ou  à  la  dé- 
bauche. Qui  ne  sait  d'ailleurs  ce  que 
l'erreur  et  l'ignorance  peuvent  occa- 
sionner dans  l'un  et  l'autre  sexe  ? 
L'exemple  d'UEdipe  accablé  ainsi  d'un 
double  crime  le  démontre  assez.  Il  est 

«  donc  aussi  abominable  d'exposer  que 

<  de  tuer  son  enfant.  •> 

<  Je  vous  vois,  dit  iMinutius  Félix,  tan- 
«  tôt  exposer  vos  enfans  aux  bêies  sauva- 

<  ges  et  aux  oiseaux .  tantôt  les  faire  périr 
i  misérablement  en  les  étranglant.  11  y  a 

<  des  femmes  qui  par  des  boissons  et  toute 
ï  sorte  de  remèdes  éteignent  jusque  dans 
i  leurs  entrailles  le  germe  d'un  homme 
i  futur  et  l'assassinent  avant  même  de  le 

<  mettre  au  monde.  Et  tout  cela  vous 
I  vient  de  l'enseignement  même  de  vos 
«  dieux.  Nous  au  contraire  il  nous  est  dé- 
«  fendu  même  de  voir  ou  d'ouir  l'homi- 
c  cide  (1).  » 

Ce  furent  aussi  les  empereurs  chrétiens 
qui  les  premiers  s'opposèrent  sérieuse- 
ment à  ces  atrocités  légales.  Constantin 
déclara  coupable  de  parricide  le  père  qui 
tuerait  son  enfant,  et,  pour  empêcher 
qu'on  les  vendît,  il  donna  aux  pauvres  une 
subvention  pour  l'éducation  des  leurs  (2). 
Ce  ne  fut  que  sous  l'inlluence  du  christia- 
nisme que  les  p(Miples  germains  aussi  re- 
noncèrent au  droit  de  tuer  ou  de  vendre 
leurs  enfans. 

il  était  bien  naturel,  selon  le  droit  des 


(I)  VoirTertuI!.,  Apolg.  adv.gent.,  c.  9.-  nasil., 
Ilomil.,  VI.  Ed.  .Maur.,  1722,  fol.  t.  ii ,  p.  iC. 

(2^  L.  C.  Th.  de  jiarricid.  (9,  l;;).Cf.  L.  lOCoJ. 
h.  lit.  L.  C.  Th.  de  his  <jiii  SQnguiiwlenlo$  emt. 
tel  nulriend.  accvp.  (.; ,  li). 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


359 


Romains  et  des  Germains ,  que  les  enfans 
qui  n'avaient  pas  droit  à  la  vie  ne  pus- 
sent rien  posséder  en  propre.  Des  raisons 
de  politique  seules  motivèrent  peu  à  peu 
quelques  exceptions ,  en  faveur  de  ce  qui 
avait  été  acquis  à  la  guerre  ou  dans  les 
emplois  publics  :  peculium  castrense  et 
quasi- castrcnse  (l).  Chez  les  Romains,  et 
ici  encore  c'est  Constantin  qui ,  en  éten- 
dant la  notion  du  peculium  quasi-ca- 
strense  et  en  donnant  aux  enfans  des 
droits  de  propriété  aux  biens  de  leur 
mère  :  peculium  adventitium ,  marqua 
une  nouvelle  époque  dans  radoucisse- 
ment du  pouvoir  paternel  chez  les  na- 
tions germaniques  ,  où  le  fils  avant  qu'il 
pût  porter  les  armes  était  traité  comme 
un  simple  meuble  dans  la  maison  de  son 
père,  et  la  lille  vendue  de  la  même  ma- 
nière à  son  fulur  époux  (2).  Il  fut  égale- 
ment réservé  au  christianisme  d'opérer 
des  changemens  semblables  qui  ne  s'in- 
troduisirent que  lentement  par  l'adou- 
cissement des  mœurs. 

La  loi  de  Moïse  au  contraire  forme  un 
contraste  remarquable  avec  les  usages 
dont  nous  venons  de  parler.  Nulle  part 
il  n'y  est  question  de  ce  droit  de  vie  et 
de  mort  qui  rend  le  pouvoir  paternel  si 
formid-^ble  entre  les  mains  du  Romain  et 
du  Germain.  Dieu  ayant  adopté  la  nation 
juive  pour  bénir  en  elle  tous  les  peuples 
de  la  terre,  la  fécondité  était  chez  elle 
un  litre  de  gloire  et  une  marque  de  pros- 
périté, qui  rendait  les  parens  jaloux  de 
la  conservation  de  leurs  enfans.  C'est 
donc  encore  dans  les  rapports  de  ce  peu- 
ple avec  Dieu  qu'il  faut  reconnaître  la 
cause  d'une  exception  si  remarquable  au 
droit  général  des  nations  d'alors  ,  et  non 
dans  l'esprit  du  peuple  lui-m{^me  qui  au 
contraire,  dans  la  dureté  de  son  cœur, 
était  parvenu  à  dénaturer  même  Its  in- 
jonctions formelles  de  la  loi  divine  rela- 
tivement aux  devoirs  des  enfans  envers 
leurs  parens  (3),  en  dispensant  ceux-là  de 
toute  obligation  ultérieure  envers  les  au- 
teurs de  leurs  jours,  s'ils  pouvaient  din* 
avoir  consacré  au  temple  ce  qu'ils  eus- 
sent été  dans  le  cas  de  leur  donner  pour 

(1)  Phillips.  I.  c,  p.C.KJ. 

(2)  IMiillips,!.  c.,p.  lîHJeiaOi;. 

(3)  Deui.,  ii,  IG.  Cf.  /'rur.,  19,  2G.  Kxod.,  iîl, 
li$.  Ibid.y  ▼,  17.  Cf.  Pruv.,  2»  ,  2|. 


les  sauver  de  la  misère.  Cependant  la  sé- 
vérité de  cette  même  loi  divine  quipunis' 
sait  de  mort  la  désobéissance  du  fils  si 
ses  parens  le  traduisaient  pour  cela  de- 
vant le  sénat  de  leur  ville  (1),  caractérise 
assez  encore  la  position  de  ce  peuple  que 
Dieu  même  ne  pouvait  conduire  que  par 
la  terreur  et  la  rigueur  des  châtimens, 
tandis  que  la  recommandation  de  saint 
Paul  aux  parens,  «  de  ne  pas  provoquer 
(  leurs  enfans  à  la  colère ,  mais  de  les  éle- 
«  ver  dans  la  discipline  du  Seigneur  (2),  > 
dénote  déjà  les  germes  d'une  législation 
nouvelle  inspirée  par  le  Dieu  de  la  misé- 
ricorde à  qui  toute  puissance  a  été  don- 
née au  ciel  et  sur  la  terre. 

L'Église  a  enseigné  aux  nations  chré- 
tiennes à  considérer  l'enfant  dans  la  fa- 
mille comme  un  être  sacré  par  la  grâce 
du  Seigneur  à  l'égal  de  ses  parens ,  et  in- 
vesti par  conséquent  des  mêmes  droits 
que  ceux-ci,  malgré  son  impuissance  à  en 
faire  usage.  Les  parens  sont  responsables 
à  Dieu  de  sa  vie  physique  et  morale  et  il 
est,  aussi  bien  qu'eux-mêmes,  capable 
de  posséder  et  d'acquérir  les  biens  que  la 
miséricorde  divine  a  départis  à  l'homme. 
L'Égliseet  l'autorité  publique  veillent  sur 
lui,  et  sont  prêtes  à  chaque  instant  à  le 
protéger  contre  tout  abus  que  l'on  pour- 
rait faire  de  sa  faiblesse.  En  entourant 
ainsi  de  respects  et  d'égards  le  nouveau 
citoyen  du  royaume  de  Dieu  par  rapport 
à  ce  qu'il  doit  être  un  jour,  l'Église  a  in- 
diqué à  plus  forte  raison  aussi  ses  droits 
et  ses  devoirs  par  rapport  à  la  famille 
dont  il  est  destiné  à  compléter  et  perpé- 
tuer l'union.  Il  doit  être  dès  son  bas  Age 
pour  ses  parens  un  gage  d'amour  et  de 
paix  en  leur  payant  à  tous  deux  un  égal 
tribut  de  respect  et  de  tendresse;  mais, 
ce  qu'il  apprend  d'abord  i^i  faire  par  obéis- 
sance, il  doit  ensuite  l'accomplir  d'une 
manière  spontanée  par  le  libre  usage  de 
ses  facultés.  Pour  lui  aussi  vient  donc, 
ainsi  que  pour  l'honime  eu  général,  le 
moment  fatal  où  il  est  dégagé  des  liens 
qui  jusqu'alors  le  tenaient  assujetti,  non 
pour  qu'il  les  rompe,  mais  au  contraire 
poui"  qu'il  les  conlirnie  et  les  rehausse 
par  son  hommage  volontiire.  Ce  mo- 

(!)  Deuièron.,  21,  18.  Cf.  Prov.,   10,  21.  AVc/., 
,-0;  Ibid.,  7,2».  /Vuu,,25,  15;    lbid.,29,  iiJ. 
(2)  Lohti.jiy  21.  Kphct.,  ii,  4. 


360 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT. 


ment ,  le  lanf^ai:*'  du  droit  le  di'sifijne  par 
le  mot  d't^maiicipatioii.  J/cnlant  de  la- 
rail  le,  d'après  les  idées  chrétiennes,  a 
donc  un  droit  à  l'émancipalion ,  sitôt 
qu'il  est  en  état  de  remplir  la  lAclie  que 
la  loi  de  Dieu  a  commise  à  sa  liberté  ;  il 
a  droit  même  aux  secours  de  ses  parcns 
pour  se  former  une  existence  propre  et 
indépendante.  Mais  ce  n'est  point  au  dé- 
triment des  liens  sacrés  et  indissolubles 
établis  par  Dieu  même  qu'il  doit  faire  va- 
loir ces  droits  et  user  de  cette  liberté. 

L'Église,  en  tendant  à  adoucir  l'auto- 
rité paternelle  et  la  dépendance  des  en- 
fans,  n'a  point  affaibli,   mais  augmenté 
au  contraire  de  tout  le  poids  de  sa  répro- 
bation les   peines  infligées  par  le  droit 
civil  aux  enfans  ingrats  envers  leurs  pa- 
rens,  et  elle   a   mis  en  usage  tous  les 
moyens  à  sa  disposition  pour  rendre  les 
rapports  entre  parens  et  enfans  aussi  ten- 
dres et  aussi  saints  que  possible.  Ce  n'est 
plus  l'enfant  de  la  colère,  c'est  l'homme 
racheté  par  la  grAce  que  nous  représente 
la  loi  des  chrétiens  dans  le  droit  de  la  fa- 
mille. Aussi  ne  voyons-nous  plus,  grâce 
à  l'influence  progressive  de  l'esprit  du 
christianisme  ,  un    père  disj^oser  de  la 
main  de  sa  iille  ou  de  l'état  futur  de  son 
fils  sans  s'inquiéter  seuleuicnt  de  leur 
consentement,  ni  la  peine  ou  l'infamie 
encourue  par  un  père  de  famille  enve- 
lopper tous  les  membres  de  la  famille  et 
les  poursuivre  jusqu'au  troisième  et  qua- 
trième degré.  C'est  que  l'alliance  de  l'hu- 
manité avec  son  Créateur  ne  repose  plus 
sur  les  terreurs  du  mont  Sinai .  mais  sur 
les  simples  conditions  d'un  mutuel  sacri- 
fice inspiré  par  l'amour  le  plus  tendre. 
C'est  que  le  Christ ,  en  répandant  son  sang 
pour  nous  sur  la  croix  .  a  rompu  la  chaîne 
formidable  des  malédictions  qui   nous 
rattachait  à  notre   premier  père  ,   et  a 
voulu  (jue  chacun  ne  fût  responsable  que 
de  ses  propres  actions,  tandis  que  les  bé- 
nédictions qu'il  nous  a  méritées  se  per- 
pétuent de  génération  en  génération  sans 
aucun  mérite  de  notre  part.  La  liberté  à 
laquelle,  il  nous  a  rachetés  réfléchit  par- 
tout son   image ,    se   manifeste   partout 
dans  les  formes  de  notre  existence. 

>ous  avons  fait  remarquer  plusieurs 
fois  déjà,  que  le  droit  qui  constitue  ces 
formes  pour  les  rapports  de  la  vie  sociale 
est  tellement  l'expressioD  de  notre  na- 


ture,  (|ue  nous   voyons  se  reproduire 
dans  ses  institutions  justju'aux  contras- 
tes de  notre  vie  morale  et  intellectuelle, 
d'une  manière  semblable  à  ceux  qu'ex- 
prime .  dans   notre   consiiluliun   physi- 
que, la  différence  des  sexes  et  des  Ages. 
C'est  ainsi  que  la  propriété  a  une  signifi- 
calion  toute  dilïéreïile  chez  les  Germains 
que  chez  les  Romains:  que  la  vie  matri- 
moniale est  concjue  d'une  manière  toute 
différente  chez  l'un  et  chez  l'autre  de  ces 
deux  peuples,  et  que  les  lois  de  l'un  et 
de  l'autre,  suivant  le  développement  des 
Ages,  ont  passé  du  symbolisme  le  plus 
fantastique  au  rationalisme  le  plus  aride. 
Le  droit  relatif  au  pouvoir  paternel  nous 
offre  une  nouvelle  preuve  à  l'appui  de 
celle  assertion.  D'après  la  manière  plus 
matérielle  ou  du  moins  plus  sensuelle  de 
considérer  les  choses,  qui  était  naturelle 
aux  Germains,  la  communauté  physique 
de  l'existence  leur  semblait  êlre  la  con- 
dition nécessaire  et  le  point  essentiel  de 
la  vie  de  famille.  C'est  pour  cela  que  le 
pouvoir  paternel  finissait  chez  eux  dès 
que  le  fils  de  famille,  renonçant  aux  ali- 
mens  de  son  père ,  établissait  son  propre 
ménage,  et  que  ,  d  autre  part,  celte  sé- 
paration des  personnes  entraînait  ordi- 
nairement aussi  une  séparation  de  biens, 
en  mettant  fin  à  toute  prétention  de  la 
part  des  parens  à  la  fortune  de  leurs  en- 
fans ou   de  ceux-ci  à   la  succession  de 
leurs  père  et  mère. 

Chez  les  Romains  au  contraire  où  do- 
minait la  réflexion  et  où  l'ensemble  des 
biens  d'un  homme  était  considéré  plutôt 
comme  son  domaine  que  comme  l'image 
de  son  corps  et  quasi  une  partie  de  son 
être,  non  seulement  tous  les  droits  rela- 
tifs aux  affaires  de  la  famille  se  concen- 
traient davantage  dans  le  père  ,  mais  l'ef- 
fet et  la  durée  des  liens  de  la  famille 
dépendaient  aussi  bien  plus  de  sa  volonté 
que  des  accidens  de  la  vie  extérieure. 
L'usufruit  du  père  à  tous  les  biens  des 
enfans  une  fois  établi  duriut  donc  jusqu'à 
ce  (pi'il  lui  plût  d'y  renoncer,  et  l'éman- 
cipation de  son  fils  dépendait  unique- 
ment de  sa  volonté  et  non  de  quelque 
rhangement  que  ce  fût  venant  du  dehors. 
Les  droits  de  la  mère  à  la  mort  du  père, 
que  le  droit  romain  règle  d'une  manière 
toute  différente  du  dioit  germaniijue  , 
dépendent  de  la  môme  cause.  La  prépon- 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY. 


361 


dérance  du  sentiment  sur  la  réflexion 
lui  assurait  dans  celui-ci  une  bien  plus 
grande  influence  que  dans  le  premier. 

Cependant  la  première  époque  de  l'exis- 
tence commune  des  parens  et  des  enfans 
dont  nous  venons  de  parler  jusqu'ici  n'est 
que  transitoire.  Elle  n'est  pour  ainsi  dire, 
comme  l'acte  de  la  génération  physique, 
qu'un  moment,  un  fait  dont  il  doit  ré- 
sulter des  effets  constans  confiés  à  la 
garde  de  notre  intelligence  et  de  notre 
volonté.  Ce  fait  ne  reçoit  son  accomplis- 
sement que  lorsque  l'enfant,  sortant  des 
mains  de  ses  parens  et  du  sein  de  la  fa- 
mille, entre  dans  le  monde  et  se  produit 
au  grand  jour  de  la  vie  publique.  Les 
liens  matériels  qui  le  retenaient  ju-que 
là  ont  disparu,  mais  le  lien  moral  dont 
ils  n'étaient  pour  ainsi  dire  que  la  figure 
subsiste  :  c'est  celui  de  l'unité  essentielle 
entre  l'être  engendré  et  son  générateur 
qui  se  manifeste  au  fond  de  leur  cœur  et 
dans  tous  leurs  sentimens,et  produit  cet 
amour  généreux  et  oub'ieux  de  soi-même 
des  parens  pour  les  enfans,  ce  pieux  dé- 
vouement, cette  piété  des  enfans  envers 
leurs  parens.  Voilà  le  principe  de  l'ordre 
consigné  dans  les  lois,  qui  fait  que  les  en- 
fans ne  peuvent  point  intenter  à  leurs  pa- 
rens une  action  qui  bh  sserait  le  respect 
qu'ils  leur  doivent  ^  que  ceux-ci  ont  droit 
en  cas  de  besoin  à  des  alimens  de  la  part 
de  leurs  enfans  ;  que  les  uns  et  les  autres 
sont  dispensés  de  rendre  ui\  témoignage 
contraire  à  leurs  devoirs  réciproques  et 
qu'ils  héritent  mutuellement  les  uns  des 
autres  (1).  Il  en  est  de  ces  rapports  entre 
les  enfans  et  les  parens  comme  de  ceux 
entre  les  époux ,  dont  les  devoirs  récipro- 
ques d'amour,  de  soins  et  de  mutuelle 
assistance  subsistent  toujours,  lorsqu'il 
y  a  long-temps  déjà  que  les  motifs  char- 
nels qui  y  avaient  donné  lieu  ont  cessé. 
Jj'ordre  moral  se  réalise  par  les  lois  de 
l'ordre  physique  :  les  lois  de  l'ordre  phy- 
sique ont  leur  principe  datis  Tordre  mo- 
ral :  telle  est  la  vie.  Telle  esl-ellp  à  l'ins- 
tar de  l'être  divin  ^2),  et,  en  \<i  considérant 
de  la  sorte,  qui  ne  serait  saisi  d'effroi  en 
soui^eant  aux  conséquences  affreuses  et 
inextricables  que  devraient  avoir  pour 

(i)  Stalil ,  1.  r.  II ,  Z:,ô. 

(2)  Voyez  la  deuxième  ]p(;on  ,  l.  u  ,  p.  12,  col.  2. 
La  parole  o^l  lo  corps  de  la  peosée. 


notre  être  moral  les  erreurs  et  les  fautes 
que  nous  commettons  dans  le  monde 
physique,  si  Dieu  n'avait  conservé  dans 
celui-ci  un  principe  d'ordre  indépendant 
de  notre  volonté  et  qui  nous  ramène  sans 
cesse  malgré  nous  dans  les  bornes  vou- 
lues par  Téternelle  justice?  L'histoire  en- 
tière du  genre  humain  se  résumerait  dans 
cette  parole  foudroyante  de  l'Écriture  : 
Abyssus  abyssiun  im^ocat;  sans  cette 
inimitié  que  Dieu  a  suscitée  entre  la  se- 
mence de  la  femme  et  la  semence  du  ser- 
pent et  qui  est  le  principe  de  notre  salut. 
Cet  acte  de  la  miséricorde  divine  qui  a 
agréé  les  enfans  de  la  nature  pour  en  faire 
desenfansdelagrAceet  lesmettreàmême 
de  devenir  des  fils  de  Dieu  se  reproduit 
dans  le  droit  par 

V  Adoption. 

Ilest juste  et  naturel,  d'après  cela,  que 
ce  soit  l'homme,  et  non  la  femme,  qui 
ait  le  droit  d'adopter.  Nous  ne  saurions, 
sans  vicier  les  principes  salutaires  de 
l'ordre  éternel ,  attribuer  à  la  femme  une 
initiative  quelconque  dans  l'établisse- 
ment des  familles.  Et  c'est  une  chose  as- 
surément bien  remarquable,  d'après  les 
caractères  dislinctifs  que  nous  avons  si- 
gnalés dans  les  droits  romain  et  germa- 
nique, que  ce  dernier  n'ait  point,  dans 
le  principe,  du  tout  connu  l'adoption,  les 
droits  de  la  famille  ne  pouvant  selon  lui 
se  transmettre  qu'avec  le  sang,  et  que 
l'unique  moyen  admis  par  le  droit  ger- 
manique de  remplacer  en  faveur  des  or- 
phelins les  liens  que  la  mort  a  détruits, 
soit  l'union  des  progénitures  :  unie  pro- 
lium  ,  qui  s'opère  par  la  conclusion  d'un 
nouveau  mariage  de  la  part  d'un  veuf  ou 
d'une  veuve. 

Du  reste  l'observation  que  nous  venons 
de  faire,  sur  les  rapports  qui  existent  en- 
tre les  lois  de  Tordre  physique  et  les  prin- 
cipes de  Tordre  moral,  se  vérifie  d'une 
manière  remarquable  dans  le  droit 

des   Collatéraux, 

Ceux-ci  sont  unis  entre  eux  par  le  sou- 
venir de  la  souche  commune  dont  ils  sont 
issus.  Ils  se  représentent  Tun  à  l'autre 
l'image  de  leurs  parens;  ils  reconnais- 
sent, Tuji  dans  l'autre,  leur  propre  être, 
et  ils  doivent  s'aimer  réciproquomeiU  de 


302 


LETTKK  D'UN  VOYACEUK  CATIIOLI(,)UK. 


cet  amour  qu'ils  portent  à  leurs  pareiis 
communs,  et  se  respecter  mulucllcmrnt 
comme  ils  se  respectent  «'uxin l'unies.  (>\a 
donne  lieu  entre  eux  à  des  droits  seiiihla 
blés  à  ceux  qui  existent  entre  les  parenset 
les  enfinisapr(''s  réinanoipatinn  ,  savoir  : 
I  alimentation,  le  droit  de  s'abslenir  de 
rendre  tt^moii^nas^e  les  uns  contre  les  au- 
tres, la  punition  plus  sévère  des  offenses 
commises  entre  eux  ,  la  dt^fense  du  ma- 
riaj;e  et  le  droit  de  succession  ;  mais  tous 
ces  droits  et  ces  lois  ne  reposant  que  sur 
le  principe  moral  de  la  conscience  qu'ils 
ont  de  leur  coainiune  ori{;ine  et  de  l'a- 
mour commun  qui  les  rattache  à  leurs 
parens,  il  est  naturel  que  leur  efficacité 
cesse  à  mesure  que  les  souvenirs  s'effa- 
cent, llest  doncjusteet  naturel  que  l'É- 
glise, par  exemple,  ait  étendu  autrefois 
la  défense  des  mariages  entre  collatéraux 
aussi  loin  que  le  souvenir  de  leur  unité 
se  perpétuait  par  les  lois  sur  la  succes- 
sion ,  et  que  les  rapports  plus  simples  de 
la  vie  sociale  et  la  charité  plus  active  de 
ces  siècles  d'innocence  rendaient  les  liens 


de  la  famille  plus  cflicaces.  Car  il  est  con- 
traire à  la  nature  humaine  et  h  la  loi  du 
progrès  que  nous  (h'vons  suivre  de  for- 
mer des  liens  charnels  \h  où  il  en  existe 
déjà  de  puiement  moraux  et  spirituels, 
tandis  que  les  premiers  ne  doivent  avoir 
lieu  que  pour  conduire  à  ces  derniers. 
i>lais  il  est  naturel  et  juste  aussi,  que 
l'Église  ait  restreint  la  même  défense 
dans  des  bornes  beaucoup  plus  étroites, 
lorsque  la  complication  des  rapports 
sociaux  et  le  refroidissement  général  de 
la  charité  eurent  fait  perdre  une  grande 
partie  de  son  efficacité  au  principe  mo- 
ral sur  lequel  sa  législation  était  basée. 
C'est  ainsi  que  s'expliquent  d'une  ma- 
nière très  simple  et  très  naturelle  les 
lois,  même  en  apparence  contradictoires, 
de  notre  sainte  Église ,  dès  qu'on  remonte 
à  leurs  causes;  et  quand  la  philosophie 
du  droit  ne  nous  procurerait  que  ce  seul 
avantage,  c'en  serait  bien  assez  assuré- 
ment pour  nous  encourager  à  poursui- 
vre nos  recherches  avec  constance. 

E.  DE  MOY. 


REVUE 


CLNQUIÈME  LETTRE  D'UN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE  (i). 


Erzeroum  ,  le  4  août  1859. 


Ktat  da  calholicismo  en  Arménie. 

J.c  soleil  de  la  science  et  de  la  foi,  cjui 
illumine  tous  les  êtres  du  monde  intel- 
lectuel et  moral,  semble  suivre  con- 
stamment dans  sa  révolution  la  même 
marche  que  l'astre  chargé  d'éclairer  cha- 
que jour  notre  univers.  En  effet,  les  tra- 
ditions placent  unanimement  le  berceau 


de  l'humanité  et  la  première  aurore  des 
révélations  vers  les  sources  du  Tigre  et 
de  l'Euphrale.  ^'ous  savons  également 
qu'après  le  déluge  la  K'ocaLion  du  peuple 
hébreu  s'effectua  au  pays  A'Aram.  Les 
autres  nations,  détachées  de  leur  souche, 
s'étant  dispersées  avec  les  vérités  pre- 
mières dans  les  diverses  contrées  de  l'Asie, 
fondèrent  des  monarchies  illustres  par 


(1)  Voir  la  quatrième  lellre  dans  le  n"  51 ,  l.  \i  ,  p.  207.  —  Nous  sommes  assurés  qae  nos  abonnés 
liroDl  atec  plaisir  ceUe  leUre  qui  fail  suite  à  celleg  qui  ont  été  publiées  sur  l'élat  de  la  reli[;ion  calbo- 
lique  en  Orient.  >ous  n'expliquerons  pas  ici  les  causes  du  relard  qu'a  éproiné  la  publication  de  clle-ci , 
la  dislance  des  lieux  l'ipliquc  assc^.  Nous  c>pérons  p.urlaol  élre  daus  le  caa  do  publier  bieolùl  la  suite 
de  resprécicuscs  coromunicaiions. 


LETTRE  D'UJN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


363 


leur  gloire  militaire,  par  leur  activité  in- 
tellectuelle et  sociale,  soit  dans  les  plai- 
nes du  Sennaar  et  de  la  Baclriane  ,  soit 
au  bord  du  Fleuve  Jaune ^  du  Gange  et 
du  ]\lI.  Jusqu'à  la  venue  de  ISoîre-Sei- 
gneur  Jésus-Christ ,  l'Occident  ou  l'Eu- 
rope ne  reçut  de  cette  lumière  que  les 
rayons  qui  lui  furent  communiqués  par 
le  génie  de  la  Grèce.  L'Évangile,  qui 
renouvela  la  face  de  la  terre,  nous  fut 
apporté  par  les  apôtres  des  mêmes  con- 
trées, et  c'est  de  la  sorte  que  ces  paroles 
proverbiales  ex  Oriente  lux  ont  un  sens 
profond  de  vérité. 

L'Occident,  relativement  aux  autres  par- 
ties du  globe  ,  avait  reçu  primitivement 
de  Dieu  commcleprivilége  d'undroitd'aî- 
nesse,  comme  autrefois  Jacob  le  prédit  à 
la  postérité  d'Esaû-  elle  a  hériu',ainsique 
la  terre  qu'elle  habite,  de  toutes  lespré- 
dilectiofis  célestes.  Puisse- t-elle  ne  jamais 
s'en  rendre  indigne  !  Puissent  les  vérités 
resplendissantes  qui  l'inondent  ne  jamais 
faiblir,  ni  passer  à  d'autres  contrées  ! 
Qjiel  effroyable  malheur,  si  les  mêmes 
ombres  qui  couvrent  la  terre  orientale 
venaient  envelopper  1  Occident  ! 

L'époque  de  la  réprobation  date  pour 
l'Asie  de  la  coupable  incrédulité  du  peu- 
ple juif,  qui  ne  voulut  pas  reconnaître  en 
Jésus-Christ  le  vrai  Messie  promis  ancien- 
nement à  Jérusalem,  et  chassa  Pierre  et 
Paul.  Ceux-ci  passèrent  donc  la  roer  pour 
venir  à  Rome  sceller  de  leur  sang  l'insti- 
tution de  la  papauté,  qui  est  le  principe 
vital,  régulateur  du  catholicisme.  L'O- 
rient ne  se  soumit  jamais  ensuite  avec 
sincérité  à  cette  prééminence  incontesta- 
ble de  l'Église  d'Occident.  De  là  toutes 
ces  querelles  théologiques  qui  abouti- 
rent au  schisme  et  à  I  hérésie.  Lorsque  la 
scission  (ut  consommée.  Dieu  appela  des 
déserts  de  l'Arabie  et  plus  tard  des  step- 
pes de  l'Asie  septentrionale  des  peupla- 
des barbares,  et  leur  livra  les  prévarica- 
teurs,  comme  il  abandonnait  autrefois 
les  Israélites,  qui  l'avaient  oublié,  au 
glaive  des  Philistins  et  des  monarques  de 
lîabylone.  Seulement,  IVxpiation  a  été 
plus  rude  et  plus  longue  d'après  les  ado- 
rables conseils  de  Dieu,  et  la  vengeance 
pèse  encore  visiblement  sur  cette  terre. 

Telle  est  la  pensée  première  qui  s'offre 
à  l'esprit  du  voyageur  examinant  ces 
contrées  avec  l'œil  de  la  foi.  Le  sol,  natu- 


rellement fécond  et  riche,  s'est  déformé  j 
il  est  brûlé  par  les  rayons  d'un  soleil  dé- 
vorant, ou  noyé  par  les  eaux,  dont  l'a- 
bondance lui  est  plutôt  nuisible  que  pro- 
fitable. L'aspect  général  des  monts  a 
quelque  chose  d'âpre,  de  sec  et  d'attris- 
tant,- et  lorsque  la  végétation  ou  la  cul- 
ture animent  la  terre,  l'esprit  de  vie 
semble  encore  s'être  éloigné  d'elle j  on 
dirait  qu'elle  souffre,  qu'elle  est  dans 
l'attente  d'un  renouvellement.  Les  Turcs 
ont  voulu  la  dominer,  comme  les  peuples 
chrétiens  qui  la  possédaient,  c'est-à-dire 
qu'ils  ont  cru  lui  ravir  ses  fruits  sans 
troubler  leur  apathique  paresse.  Aussi 
ont-ils  réussi  à  transformer  en  désert  une 
terre  promise. 

iXous  parlons  surtout  ici  des  anciennes 
provinces  de  Bitliynie,  de  Paphlagonie , 
de  Pont ,  de  Cappadoce,  et  de  la  petite 
Arménie,  que  nous  venons  d'explorer  ]  et 
si  de  la  nature  extérieure  nous  passons  à 
la  nature  morale  des  hommes,  nous  dis- 
tinguerons la  population  musulmane  de 
la  population  chrétienne.  Généralement 
les  hommes  du  peuple  turc  ont  un  fond 
de  droiture  et  une  vertu  d'hospitalité 
qui  forcent  les  étrangers  à  les  estimer.  Il 
est  douloureux  qu'une  nature  aussi  fran- 
che soit  égarée  par  une  religion  dure  et 
étroite,  qui  n'a  d'aulre  soutien  que  leur 
propre  ignorance.  L'état  dégradant  dans 
lequel  languissent  les  femmes,  et  les  vices 


ignobles  que  déguise 


mal  une  rigidilé 


apparente,  suffisent  pour  achever  la  dis- 
solution de  cette  société,  préparée  déjà 
par  d'autres  causes  politiques. 

Parmi  les  chrétiens,  il  ne  faut  pas  con- 
fondre les  tristes  débris  de  l'antique  na- 
tion grecque  avec  le  peuple  arménien. 
Les  Crrecs  ont  été  exterminés  par  les 
conqiiérans.  à  Texception  de  quelques 
familles  dispersées  dans  les  bourgades  et 
les  villes  du  littoral  de  la  mer  >oire.  Là 
elles  ne  semblent  végéter  qiic  comme  un 
déplorable  monument  de  l'instabilité  des 
choses  de  la  terre.  Ils  vivent  exposés  au 
mépris  et  aux  avanies  des  Turcs,  et  ce 
qu'il  y  a  de  plus  allligeant,  c'est  qu'ils 
n'ont  conservé  du  chréiien  que  le  nom. 
Avec  quelle  amertuuie  de  canir  n'avons- 
nous  pas  gémi  sur  l'état  de  leur  clergé, 
si  l'on  peut  décorer  de  ce  nom  quelques 
hommes  mariés  comme  les  .lutres,  i^no- 
rans  comme  eux  (puisqu'ils  ne  compreu- 


364 


LETTRE  D'UN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


lient  p.Ts  mt^mr  1rs  prit^res  do  la  liturgie'  , 
el  ij'a.Kiut  il'iiutres  signes  dislinclifs  (jne 
la  barbe  el  les  clieveux  .  qu'ils  laiss«iit 
croître  tl«^ii»e.snrt^mi  lit.  Aous  les  avons 
vus  vendre  de  l'eau -de- vie  h  la  p  rie  de 
leur  t^glise ,  el  changer,  pour  ainsi  dire, 
le  sanctuaire  en  cabaret ,  aux  yeux  des 
Musulmans  justement  dt^^^oùtt^s  de  celte 
profanation.  De  semblables  misères  sont 
un  grave  enseignemeiit  pour  le  catboli- 
que ,  qui  voit  la  foi  faiblir  et  le  désordre 
commencer,  i'i  proportion  qu'on  s'éloigne 
du  centre  de  la  vérité,  qui  est  l'Église  ro- 
maine. 

C'est  ainsi  que  le  clergé  arménien  dis- 
sident est  incomparablement  plus  digne 
d'estime  que  l'autre,  parce  qu'il  a  moins 
dt^viéde  l'espritdes  traditionsoribodoxes 
de  l'Eglise.  Que  ceux  qui  ne  comprennent 
pas  la  sagesse  et  la  beauté  de  l'inslilutîon 
du  célibat  des  prêtres,  viennent  sur  ces 
lieux  pour  voir  tout  ce  qu'un  ministre  du 
Sfigneur  perd  de  noblesse  et  de  dignité  à 
ne  point  se  dégager  des  liens  qui  encliaî- 
nent  les  hommes  du  siècle.  On  peut  d'au- 
tant mieux  fdire  cette  comparaison  que 
dans  le  clergé  arménien  non  catholique 
une  partie  des  prêtres  est  mariée,  tandis 
que  l'autre  vit  dans  la  continence.  Les 
premiers  sont  de  simples  des^ervans  :  ils 
portent  le  nom  de  citrcier;  ils  s'acquittent 
avec  plus  ou  moins  de  régularité  de  leurs 
fonctions,  san*»  parvenir  jamais  aux  di- 
gfiilés  ecclésinstiques ,  et  ils  n'exercent 
aucune  influence  sur  le  peuple,  qui  les 
considère  comme  ses  égaux.  Leur  in- 
struction n'est  guère  plus  grande  que 
celle  des  prêtres  grecs,  dont  ils  se  dis- 
tinguent seulement  par  une  certaine  dé- 
cence ;  Ir  s  chefs  spirituels  de  la  nation 
sont  véritab'emenl  les  vartabieds  ou 
docteurs,  et  le  premier  article  de  leur  /c- 
ç;lcment  est  le  célibat.  INous  nous  borne- 
rons pour  le  moment  à  ces  réflexions  sur 
celle  portion  du  clergé  arménien  scbis- 
m^tique  :  nous  difl»  rons  les  autres  pour 
faire  connaître  le  p^iii  troup«*au  c.illio- 
lique  de  celte  nation  dispersée  dans  l'in- 
lérieur  de  l'Asie  Mineure. 

Depuis  les  deux  mois  que  nous  avions 
quill^^  Constanlmople ,  nous  errions  par 
bs  provinces  sepienliionaies  de  I'Amc- 
Mineure,  sans  a>oir  la  consolation  de 
rencontrer  aucun  frère  en  religion  .  et 
cependant  ces  mêmes  contrées  se  distin- 


guèrent .  dès  l'origine  du  Christianisme, 
par  leur  foi  précoce  ,  le  nombre  de  leurs 
martyrs  el  le  savoir  des  pas'eurs  qui  les 
administraient.  A  peine  .  n(  us  le  répé- 
tons, pouvons-nous  honorer  du  nom  de 
chrétien  les  restes  du  peuple  grec;  et 
Lrs  même  qu'ils  auraient  con.servé  plus 
intègre  la  religion  de  leurs  pères,  nous 
ne  pouvions  attendre  d'eux  celle  charité 
et  cet  épanchement  que  le  schisme,  qui 
a  toujours  pour  principe  l'égoïsme  de 
l'orgueil ,  a  desséché  comme  un  vent  per- 
nicieux au  fond  des  âmes.  Il  fallait  arri- 
ver jusqu'à  Tokat,  pour  être  dédommagé 
de  celle  privation  extrême.  Celle  ville, 
qui  portait  le  nom  d'Eudochia^  remonte 
aux  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne , 
comme  l'indique  l'inscription  que  nous 
avons  trouvée  dans  la  citadelle,  ruine 
déserte.  Elle  est  bâtie  sur  les  bords  de 
l'ancien  Iris,  à  deux  lieues  au-dessous  de 
Coniana-Pontica  j  célèbre  au  temps  du 
pagai  isme  par  sa  conslitulion  hiérati- 
que, par  la  caste  de  ses  prêlres,  le  luxe 
de  ses  temples  et  la  splendeur  de  ses 
fêtes.  Les  ruines  de  Comana ,  illustrées 
plus  tard  par  la  présence  et  les  miracles 
de  saint  Jean  à  la  bouche  d'or,  ont  servi 
en  partie  à  construire  la  nouvelle  ville 
qui,  vers  la  fin  du  dernier  siècle,  s'était 
élevée  à  un  haut  degré  de  prospérité  in- 
dustrielle. Ses  ustetisiles  en  cui>re  el  ses 
toiles  imprimées  ont  répandu  la  f;loire 
de  son  num  dans  loute  la  Turquie  el  la 
Perse.  Celle  branche  spéciale  de  com- 
merce était  exploilét^  par  l'active  et  la- 
borieuse population  arménienne  ,  à  qui 
échoit  toujours  en  partage  la  tâche  la 
plus  pénible,  que  dédaigne  le  Musulman , 
son  maiire. 

Le  nombre  des  Arméniens  de  Tokat 
s'élève  à  douze  mille,  et  les  catholiques 
en  forment  tout  au  plus  la  dixième  par- 
lie.  Unis  par  les  liens  d'une  douce  cha- 
rité que  l'unilé  de  la  foi  fortifie  encore  , 
ceux-ci  composent  une  petite  nation 
compacte  ei  plein»  de  *  ie  .  ayant  ses  lois 
e'  ses  mœurs  pa»  liculières  qu'ils  res^ec- 
lenl  el  suivent  avec  le  scrupu  e  de  l'a- 
mour-propre.  Ils  ne  contraclent  janiais 
de  niésaili  nce,  c'esl-à-diie  qu'un  père 
ne  donnera  jamais  un  de  ses  enfans  à  un 
autre  qu'à  un  cailiolique.  Ils  se  considè- 
rent comme  l'aristocratie  de  la  nation  . 
et  cela  avec  justice  et  de  l'aveu  des  Turc» 


LETTRE  D'UN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


365 


et  des  .autres  Arméniens.  En  effet,  ils  vi- 
vent tous  dans  l'aisance ,  ne  s'abandon- 
nant  qu*aux  professions  les  plus  honora- 
bles, et  les  meilleures  fortunes  relative- 
ment au  pays  sont  entre  leurs  mains; 
mais  cet  avantage  de  position  et  cette 
supériorité  de  richesses  ne  sont  point  la 
cause  de  leur  prééminence  sociale  .  mais, 
chose  remarquable!  un  simple  effet  de 
leur  orthodoxie.  Voici  comment  :  ilssa- 
venl,  comme  catholiques,  que  le  centre 
de  la  vaste  Éj^lise  dont  ils  sont  les  mem- 
bres se  trouve  à  Rome,  au  pays  des 
Francs  ,  et  que  le  caractère  distinctif  de 
leur  foi  est  de  vivre  en  commun  avec  le 
chef  qui  y  réside  j  c'est  que  parmi  leurs 
prêtres  ceux  qui  ont  les  moyens  de  for- 
tune suffisans  vont  étudier,  dans  la  capi- 
tale du  monde  chrétien,  la  théologie  et 
les  autres  sciences  ecclésiastiques.  Ils  ap- 
prennent généralement  le  latin  et  par- 
lent le  plus  souvent  la  langue  italienne. 
Les  ouvrages  de  droit  canon,  de  dogme, 
de  morale  ♦  t  de  controverse,  écrits  par  les 
meilleurs  auteurs,  leur  sont  (amiliers,  et 
ils  ne  sont  pas  étrangers  à  la  science  his- 
torique, soit  de  l'Église,  soit  des  monar- 
chies chrétiennes  de  l'Europe.  Les  con- 
naissances réveillent  nalurel'ement  en 
eux  l'amour  de  l'élude  et  le  goût  de  notre 
civilisation  et  même  de  notre  indusine. 
Ils  initient  à  cette  science  leurs  autres 
frères  et  les  élèvent  insensiblement  a  leur 
hauteur  intellectuelle.  Qu'on  leur  op- 
pose ensuite  le  clergé  propreaient  armé- 
nien ,  retranché  orgueilleusement  dans 
le  cercle  fort  étroit  de  sa  science  théolo- 
gique ,  laquelle  se  borne  à  l'histoire  dog- 
matique de  sa  nation,  et  ne  s'étend  que 
jusqu'au  concile  de  Chalcédoine  ,  puis- 
qu'il prétend  être  demeuré  invariable 
dans  la  foi  depuis  cette  époqiie  de  leur 
scibsion ,  et  l'on  comprendra  facilement 
la  supériorité  d  influence  qu'ils  doivent 
nécessairement  acquérir  sur  de  tels  ri- 
vaux. 

Ce  clergé  est  convaincu  de  sa  propre 
infériorité;  mais  au  lieu  de  la  reconn. li- 
tre humblement  et  de  travailler  à  sonir 
de  son  ignoraitce,  il  y  persiste  avec  en- 
têlenu'nl,  et  s'en  venge  *n  piodrguanl 
aux  catholiques  une  anlipalhit^  qui  va 
quelquefois  jusqu'à  la  haine.  11  leur  re- 
proche de  ne  plus  aimer  leur  nation ,  et 
de  pactiser  avec  les  latins;  comme  si. 


dans  les  questions  de  foi,  il  s'agissait  de 
nationalité,  et  comme  si  tous  les  chré- 
tiens n'étaient  pas  une  seule  famille  où 
tout  doit  se  confondre  daris  un  inépui- 
sable amour.  Les  calholiqu'S  au  lieu  de 
cacher  leur  propension  pour  les  latins  et 
de  s'en  défendre  con^me  d'ure  faute,  la 
manifestent  hautement,  i  Venez  donc 
i  aussi  nous  voir,  me  criait  de  sa  porte 
<  une  vieille  femme  arménienne  de  To- 
î  katj  nous  sommes  Francs.  »  A  ce  mot, 
dont  je  n'avais  pas  d'abord  compris  le 
véritable  sens,  je  m'arrêtai  et  j'entrai 
dans  sa  maison,  curieux  de  connaître 
une  famille  franque  qui  parlait  aussi 
bien  l'arménien.  <  De  quelle  nation  êtes- 
vous?  seriez-vous  par  hasard  Française? 
—  Mais,  répondit  la  vieille  femme,  ne 
suis  je  pas  catholique.  >  Ce  mot,  sans 
qu'elle  s'en  doutât ,  avait  une  grande 
portée  dans  sa  bouche  ,  puisqu'elle  asso- 
ciait naturellement  l'idée  d'orthodoxie  à 
celle  du  peu  pie  le  plus  civilisé  d'Europe,  et 
libre  du  joug  uiusulman.  Pséanmoins.  je 
me  permis  de  lui  dire  que  la  qualité  de 
catholique  n'impliquait  pas  en  soi  celle 
de  Franc,  et  que  toutes  les  nations  du 
monde  étaient  conviées  à  entrer  dans  le 
grand  troupeau  sans  perdre  leur  propre 
individualité;  et  par  cette  explication, 
donnée  devant  des  schismai  iques.  je  vou- 
lais répondre  à  leur  objection  capitale, 
qu'ils  ne  pourraient  reconnaître  la  su- 
prématie du  successeur  de  saint  Pierre 
sans  cesser  d'être  Arméniens.  Us  affectent 
même  ainsi  de  donner  ironiquement  à 
leurs  frères  unis  à  notre  communion  le 
nom  de  Francs.  Plût  au  ciel  qu'ils  devins- 
sent assez  dignes  de  ce  litre;  ils  se  se^ 
raient  affranchis  par  ce  moyen  de  l'igno- 
rance et  de  l'oppression  qui  pèsent  sur 
eux  et  au  sein  desquelles  ils  s'éteindront 
obscurément  s'ils  n'y  portent  enfin  re- 
mède! 

Le  caractère  des  catholiques  de  Tokat 
ressemble  à  celui  que  les  premiers  écri- 
vains chréliens  nous  tracent  de  la  petite 
siiciélé  dont  il>  faisaiem  partie,  et  qui 
naissait  sous  les  auspices  de  l'Evangile  : 
même  piété ,  même  concorde  ,  même 
dri)ilure  de  (œur.  et  surtout  même 
amour  de  leurs  frères  étrangers.  Lorsque 
le  bruit  se  fut  répandu  parmi  eux  que 
deux  catholiques  venaient  du  Fraukistan 
pour  les  visiter  ,  et  que  l'un  d'eux  était 


386 


LtrilU:  D'UIS  VOYAGEUR  GATIiOLIQUE. 


pn'tre -missionnaire ,  l»Mir  vertu  nalii- 
relle  de  liiospil-ilitt^  evcila  parmi  eux 
une  sorle  de  conflit  gén(^reii\;  c'tUait  h 
(|ui  pourrait  nous  recevoir  ;  et  lorsque 
nous  eûmes  li\é  au  hasard  noire  elioix, 
nous  recevions  des  autres  mille  lepro- 
elles  aimables,  suij^êrt's  par  une  louable 
jalon? ie;  ce  sentiment  s'accrut  en  eux 
par  reflVl  du  franc  aveu  qiie  nous  leur 
firaes  sur  le  but  principal  de  notre 
voyage  .  lequel  était  de  vi^iler  les  catho- 
liques d'Orient,  de  les  connaître,  de  les 
encourager,  et  d'instruire  ensuite  les  ca- 
tholiques d'Occident  de  leur  situation 
actuelle.  Us  ne  pouvaient  trouver  d'ex- 
pressions assez  fortes  pour  exprimer  leur 
gratitude  .  et  ils  se  contentaient  de  nous 
dire  :  <  Dieu  vous  a  envoyés  vers  nous 
I  pour  le  bien  et  la  gloire  de  son  Éj^lise.  » 

En  effet ,  le  catholicisme  renaît  avec 
un  éclat  nouveau  dans  ces  contrées .  où 
Uieu  l'avatt  voilé  momentanément  pour 
l'exécution  de  ses  impénétrables  des- 
seins; et  les  choses  que  nous  avons  vues 
et  que  îio.is  dirons  remplissent  l'âme  de 
ce  consolant  espoir.  Ici ,  comme  en  Oc- 
cident, il  se  prépare,  dans  le  ténébreux 
chaos  des  événemeris  politiques  ,  une  ré- 
génération sociale.  La  force  intrinsèque 
que  perdent  le  musulmanisme  et  les  sec- 
tes chrétiennes,  réduites  à  l'état  de  dé- 
crépitude, passe  tout  entière  au  corps 
de  l'Église  orthodoxe ,  qui  se  montre  à  la 
fois  sur  plusieurs  points  avec  un  élément 
de  vie  .  de  vigueur  et  d'unité  que  la  vé- 
rité seule  possède. 

Les  révolutions  politiques  qui  agitent 
la  face  des  empires,  et  que  dirige  la 
main  invisible  de  la  Providence,  cor.tri- 
buerait  ,  à  l'insu  des  hommes  qui  les 
provoquent,  à  l'accomplissement  de  ses 
lins:  et  c'est  de  la  sorte  que  la  dissolu- 
lion  qui  menace  la  puissance  ottomane  a 
servi  utilement  à  la  cause  des  catholiques. 
Ils  n'auraient  pas  vraisembl.iblement 
obtenu  leur  émancipation,  si  la  Porte, 
affaiblie  par  la  perle  de  la  Grèce  rendue 
à  la  liberté  et  par  se»;  dernières  guerres 
avec  la  l\ussie  .  n'avait  craint  de  s'oppo- 
ser aux  vives  réclamations  de  la  France; 
de  même,  dans  ces  derniers  temps,  la 
préoccupation  causée  par  le  foin  des  ré- 
formes intérieures  et  les  embarras  sans 
cesse  croissans  (juapportenl  au  gouver- 
nement les  exigences  drs  monarchier,  cu- 


ro|)érnnes,  ont  rendu  les  hommes  d'état 
inoinsjaloux  de  l'observation  des  anciens 
usages  cl  plus  faciles  à  accorder  certai- 
n»'s  concessions.  C'est  h  la  faveur  de  ces 
circonstances  que  les  hruians  autorisant 
la  construction  des  églises  sont  accordés 
présentement  avec  facilité,  grAce  à  la 
hauteur  de  vue  du  reis-effendi,  Reschid- 
Pacha .  que  nous  avons  vu  remplir  si  ho- 
norablement les  fonctions  d'ambassadeur 
à  Paris  et  à  Londres.  Je  sais  plusieurs  per- 
missions octroyées  ç^ratiiilenient ,  chose 
inouïe  dans  les  temps  passés,  où  l'on 
n'obtenait  rien  qu'à  prix  d'argent  et  après 
des  temporisations  désespérantes.  'J'elle 
est  celle  qui  autorise  les  catholiques  de 
Toknt  à  bâtir  leur  chapelle;  l'ordon- 
nance leur  était  parvenue  quelques  jours 
avant  notre  arrivée  ,  et  tout  le  troupeau 
(•lait  dans  la  joie.  ÏNous  l'avons  vu  creu- 
ser les  fondeniens  avec  une  pieuse  acti- 
vité et  poser  la  première  pierre.  Certes, 
Dieu  édifie  son  temple  de  concert  avec 
eux,  et  iis  ne  travaillent  pas  en  vain. 
L'œuvre  est  dirigée  par  un  prélat  dont 
nous  avons  pu  apprécier  le  savoir  et  le 
zèle  pour  ses  ouailles  :  c'est  monseigneur 
Azdouvagadoiir  ou  Dieu-Donnc ^  arche- 
vêque de  Césarée ,  mais  résidant  à  To- 
kat ,  parce  que  la  métropole  de  la  Cap- 
padoce  ,  où  siégea  le  grand  saint  Basile, 
est  livrée  au  schisme  et  ne  compte  que 
peu  de  fidèles  croyans.  Elevé  dans  le  mo- 
nastère arménien  du  iVont- Liban ^  il  réu- 
nit à  un  éminent  degré  les  deux  quali'és 
principales  qui  distinguent  communé- 
ment ses  disciples ,  je  veux  dire  une  piété 
solide  et  la  plus  entière  soumission  au 
Sainl-Siége.  Le  patriarche  du  Liban  ,  ne 
pouvant  étendre  sa  surveillance  sur  les 
extrémités  trop  reculées  de  son  diocèse, 
l'a  partagée  avec  monseigneur  MichoiL, 
son  délégué  pour  Toknt ,  Sébaste,  Ama- 
sia  et  les  autres  villes  avoisinantes 
du  Pont  y  leq  el  relève  du  patriarche  ré- 
sidant à  Constantinople.  le  clergé  qui 
entoure  l'archevêque  de  Césarée  n'est 
pas  considérable;  il  est  proportionné 
aux  ressources  de  son  l.glise:  on  con- 
naîtra bientôt  qu'elles  sont  très  restrein- 
trs,  lorsque  nous  dirons  qu'elles  se  bor- 
nent à  trois  simples  desservans.  Us  vi- 
vent en  communauté  et  dans  une  union 
exemplaire.  La  salle  de  la  maison  qu'ils 
occupent    a   servi  jusqu'ici  d'église,  et 


LETTRE  D'UJN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


367 


comme  elle  est  beaucoup  trop  petite  pour 
contenir  tous  les  lidéles  ,  on  est  contraint 
de  diviser  les  offices ,  en  sorte  qu'ils 
viennent  y  assister  h  tour  de  rôle. 

On  conçoit  actuellement  avec  quelle 
ardeur  ils  désirent  l'achèvement  de  l'é- 
glise commencée ,  et  le  nouveau  motif 
qui  les  stimule,  c'est  que  les  dissidens 
ont  dans  la  même  ville  quatre  églises  re- 
marquables ,  soit  par  leur  décence  con- 
venable ,  soit  même  par  une  certaine 
somptuosité  ,  comme  celles  qu'ils  ont 
construites  dans  les  années  passées.  En 
visitant  ce  temple ,  qu'un  cierder  me 
montrait  avec  orgueil ,  je  gémissais  inté- 
rieurement de  ce  que  la  vérité  fût  éclip' 
sée  par  l'erreur;  mais  j'étais  prompte- 
ment  rassuré  par  cette  autre  réflexion 
qu'il  est  dans  la  nature  de  celle-là  de 
triompher,  et  qu'indubitablement  l'heure 
de  la  vicloire  était  venue.  Toutefois  ,  il 
est  un  obstacle  considérable  qui  retarde 
la  réalisation  de  ce  bel  avenir.  L'épuise- 
ment dans  lequel  s'affaisse  chaque  jour 
davantage  l'empire  ottoman  ,  dont  la 
peste  a  décimé  la  population,  et  dont 
l'administration,  dépourvue  de  règles. 
l'a  mis  fort  au-dessous  de  l'industrie  eu- 
ropéenne sans  cesse  progressive,  laquelle 
lui  impose  forcément  ses  produits ,  a 
causé  une  sorte  de  crise  commerciale,  et 
Tokat  en  a  ressenti  tout  d'abord  le  con- 
tre-coup. Une  partie  des  ateliers  a  été 
fermée  ;  un  grand  nombre  d'ouvriers  ont 
été  congédiés  ,  et  le  prix  de  ses  marchan- 
dises ,  qui  ne  peuvent  soutenir  la  con- 
currence des  nôtres  ,  a  considérable- 
ment diminué.  La  position  des  catholi- 
ques, vivant  tous  de  commerce  et  d'in- 
dustrie, est  devenue  assez  précaire,  et  ils 
doivent  uniquement  aux  économies  de 
leur  prospérité  précédente  les  restes  du 
bien-être  qu'ils  peuvent  goûter  ;  déjà  ils 
ont  consacré  la  plus  grande  partie  de 
leurs  éparj^nes  à  construire  la  maison 
du  Seigneur ,  remettant  à  la  Providence 
les  soins  d'un  avenir  que  la  seule  pré- 
voyance humaine  envisagerait  avec 
anxiété. 

Grand  Dieu  !  vous  n'abandonnez  ja- 
mais ceux  qui  ont  placé  leur  confiance 
en  vous ,  et  pour  verser  sur  eux  les  dons 
de  votre  bonté  ,  vous  employez  souvent 
les  mains  du  plus  indigne  de  vos  servi- 
teur*» !  Ccbi  ainsi  que  nous  espérons  de- 


voir contribuer  peut-être  au  soulage- 
ment de  cette  Église,  en  attirant  sur  elle 
les  repjards  de  la  charité  catholique  de 
l'Occident,  et  priocipalement  de  la 
France.  Venus  dans  ces  contrées  pour  y 
recueillir  les  anciens  souvenirs  de  son 
histoire  ,  vous  lious  avez  encore  inspiré 
le  désir  de  travailler  à  une  union  entre 
les  catholiques  de  l'Europe  et  de  fO- 
rient;  soyez  béni,  et  faites  que  cette 
bonne  pensée  germe  aussi  dans  d'autres 
âmes  ! 

Si  nous  énumérions  à  nos  lecteurs  tou- 
tes les  qualités  de  ces  Arméniens  catho- 
liques, l'intérêt  qu'ils  leur  inspirent 
déjà  s'accroîtrait  certainement  beau- 
coup; mais  dans  la  crainte  de  paraître 
m'acquitter  uniquement  avec  trop  de 
conscience  du  devoir  de  la  reconnais- 
sance ,  je  me  contenterai  de  fixer  leur 
attention  sur  un  point  fort  important  et 
bien  digne  de  remarque. 

Le  Christianisme  seul  a  élevé  dans  la 
famille  la  femme  à  la  dignité  de  l'homme, 
et  cela  en  considération  de  la  Vierge 
Marie  ,  mère  de  notre  Rédempteur  ,  et  si 
tendrement  aimée  de  lui.  Qu'on  consulte 
les  annales  de  l'antiquité ,  et  que  depuis 
les  siècles  chrétiens  l'on  parcoure  des 
regards  toutes  les  contrées  qui  n'ont 
point  été  encore  gagnées  à  la  doctrine  de 
l'Évangile  ,  dans  la  Chine  comme  chez 
les  peuplades  sauvages  de  l'Am-^rique, 
on  verra  toujours  et  partout  la  condition 
des  femmes  abaissée  à  un  état  de  servage 
humiliant.  Le  judaïsme  même,  ligure  an- 
ticipée et  incomplète  de  notre  divine  re- 
ligion ,  les  astreignait  à  des  pratiques  gê- 
nantes ,  et  ne  leur  accordait  point  la 
sainte  liberté  qu'elles  ont  reçue  de  la  se- 
conde et  dernière  loi.  complémont  de  la 
première.  Quand  on  vient  en  Orient ,  un 
des  abus  sociaux  qui  nous  choque  \c  plus 
ouvertement  est  l'esclavage  des  fcunnos, 
que  le  maliomélisme  y  a  érigé  en  loi.  Ici 
elles  sont  visiblement  considérées  comme 
d'une  natuie  antre  et  inférieure  morale- 
ment à  la  nuire;  on  les  juge  incapables 
de  tout  acte  publiciuement  utile,  et  elles 
ne  sortent  des  éternelles  prisons  ,  où  un 
dur  despotisme  les  renferme  ,  que  pour 
paraître  enveloppées  de  leurs  manteaux, 
qui  ressemblent  plutôt  à  un  linceul. 

Les  peuples  chrétiens  assujétis  par  les 
musulmans  uni  ctc  ^ans  doute  eonliaiuts 


368 


LETTRE  D'UN  VO\AGEtR  CATHOLIQUE. 


df!  modifier  la  liberté  sociale  que  le 
Chrislianisme  avait  apporK^e  à  leurs 
feninu's  ,  et  de  les  tenir  enreriiu*es  dans 
l'intéi  ieiir  de  la  lainille;  mais  celte  me 
sure  rt^^lementaire  n'aurait  jamais  dû 
condt'ire  les  Arméniens  seliism.tiqiirs  à 
suivre  pleinement  la  loi  turque  ilans 
leurs  rapports  de  sociéit^.  Hit-n  que, 
comme  einétiens.  ils  repon^scnl  la  poly- 
gamie, néanmoins,  par  un  fAeheux  esprit 
d'imitation,  ils  leléguenl  leur  femme, 
leur  mère  ,  leurs  filles  et  les  servantes 
dans  une  maison  ,  ou  du  moins  dans  des 
apparlemens  séparés  ,  qu'ils  appellent 
immoralement  Icharem.  Qu'ils  ne  disent 
pas  que  cet  usage  soit  nécessité  par  la 
préstnce  des  Turcs ,  qui  les  viennent  vi- 
siter, puisqiie  les  Arméniens  même  ob- 
servent entre  eux  une  circonspection 
telle,  qu'ils  isolent  toujours  les  femmes 
et  surtout  les  jeunes  filles  de  leurs  as- 
semblées. Celte  habi'ude  .  contraire  à  la 
nature,  réussit  seulement  à  entretenir 
les  femmes  dans  une  ignorance  blâma- 
ble, et  rend  impossible  chez  les  hommes 
ces  manières  douces  et  ce  ton  exquis, 
qui  caractérisent  les  sociétés  euro- 
péennes. 

C'est  encore  la  société  arménienne  ca- 
tholique qui ,  en  prenant  autant  que  pos- 
sible ce  qu'il  y  a  de  bon  dans  nos  usages, 
donne  l'exemple  d'une  réforme  aussi 
salutaire  qu'elle  est  urgente.  JNous  avons 
donc  trouvé  à  Tokat ,  contre  noire  at- 
tente ,  un  commencement  de  société 
plus  avancée  peut-être  que  chez  les  ca- 
tholiques de  Constantinople ,  puisque, 
comme  ceux-ci ,  ils  n'ont  pas  imité  quel- 
ques uns  de  nos  abus.  Les  femmes  ne 
sont  point  bannies  de  la  présence  de  l'é- 
tranger, surtout  lorsqu'il  se  recommande 
par  son  attachement  à  la  même  foi,  et 
qu'il  manifeste  l'intention  d'être  utile  à 
la  cause  catholique.  L'homme  préoccupé 
des  pensées  du  monde  pourrait  tracer  ici 
un  riant  tableau  des  avantages  qui  lui 
ont  été  prodigués;  mais  dans  ur>  sujet 
aus  i  ^'ra>e  nous  craindrions  le  r»proclie 
de  fri\o'ité,  et  nous  reprenons  le  iil  de 
nos  considérations  pré  édentes. 

Il  faut  donc  rfr«'(livemeiil  qu'il  y  ait 
dans  le  catholici  me  un  élément  de  vie 
et  de  dignité  extérieure  qui  masique  au 
schisme  et  à  l'hérésie,  puisqu(;  les 'Jures, 
qu'on  ne  peut  accuser  de  partialité  .  ont 


un»*  considération  marquée  pour  les  or- 
thodoxes, et  qu'ils  ne  les  soumettent  ja- 
mais aux  mêmes  avanii^s.  Le  nom  de  ca- 
tlicli(/iic  sonne  toujours  autrement  à 
leurs  oreilles,  et  ils  ont  l'air  de  le  pren- 
dre pour  une  <'xceplion.  Cette  remarque 
s  applique  surtout  à  7 okat  ,  qui  nous  a 
oflert  l'exemple  inouï  d'Arméniens  ca- 
iliohques  et  de  musulmans  vivant  dans  la 
même  maison  avec  une  inielligente  par- 
faite ,  au  point  que  quelquefois  ,  par  une 
singulière  méprise,  nous  saluions  comme 
des  frères  les  enfans  du  prophète. 

Le  l*"'  juillet,  nous  quittions  celte  ville 
d'agréable  mémoire,  et  nous  allions  à 
tSViv/,s  ,  l'ancienne  Scbastc  de  Cappadoce. 
Qui  d'entre  nous  n'a  lu  ou  entendu  ra- 
conter avec  attendrissement  l'hisloire 
des  quarante  enfans  plongés  dans  un 
étang  glacé,  par  ordre  du  gouverneur,  et 
mourant  tous  généreusement  pour  la  foi  ! 
^ous  avons  visité  avec  vénération  le  lieu 
de  leur  supplice.  H  est  situé  à  l'est  de  la 
vilie.  près  de  la  porte  Ccsarce.  11  m;  reste 
de  l'église  élevée  par  la  piété  des  fidèles 
qu'une  fontaine  couverte,  de  trente  pieds 
carrés.  Les  Turcs  savent  que  c'est  un  lieu 
saint  ,  et  ils  viennent  boire  son  eau  pour 
guérir  leurs  maladies.  L'emplacement 
s'accorde  parfaitement  avec  le  récit  des 
historiens  du  teu.ps,  et  j'ai  appris  des 
habitans  que  les  ruisseaux  qui  serpentent 
dans  la  prairie  voi^ine  débordent  à  ia  fin 
de  l'automne,  inondant  les  alentours, 
(}ui  sont  transformés  en  un  vasie  lac. 
L'extrême  élévation  du  plateau  sur  le- 
quel est  bâtie  la  ville  y  rend  l'hiver  aussi 
rigoureux  que  dans  le  nord  de  l'Arménie, 
et  pendant  plus  de  quatre  mois  la  terre 
est  couverte  de  glace  et  de  neige.  L'heure 
où  je  visitais  ce  lieu  saint  contribuait  à 
donner  à  son  aspect  et  à  ses  souvenirs 
quelque  chose  de  plus  touchant  et  de 
plus  solennel.  C'était  au  coucher  du  so- 
leil, et  le  prêire  musulman  chantait,  du 
minaret  de  la  mosqui'e,  la  cinquième 
prière  ;  derrière  les  cimes  gigantesques 
de  VÀnLi-Taurus ,  la  lune  se  levait  pure 
et  lumineuse  ;  c'est  à  sa  clarté  que  je 
puisai  avec  la  m.iin  \\n  peu  d'eau  de  la 
lontaine  sainte .  el  je  ukî  rappelai  qu'elle 
écl<>irail  aussi  le  ti  iomphe  des  quarante 
martyrs,  quand  l'ange  du  Seigneur  des- 
cendit du  ciel  avec  les  couronnes  d'/m- 
niorlalilé  ! 


LETTRE  D'UN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


369 


Sébaste  est  renommé  par  la  multitude 
innombrable  de  ses  confesseurs,  de  ses 
vierges,  de  ses  pasteurs  et  de  ses  autres 
saints.  Elle  est  citée  à  chaque  page  des 
martyrologes.  Là  siégea  saint  Basile  dont 
la  vertu  et  les  miracles  ont  porté  la  gloire 
de  son  nom  dans  les  royaumes  les  plus 
reculés  de  l'Occident.  Son  tombeau  a 
échappé  aux  pillagf^s  et  aux  dévastations 
qui  depuis  l'arrivée  des  Arabes  et  dfs 
Turcs  Seldjoukides  ont  continuellement 
désolé  celte  cité,  et  il  est  situé  au  pied 
de  la  citadelle  dans  une  rue  habitée  par 
les  musulmans.  La  maison  appartient  à 
une  vieille  femme  turque  plus  qu'octo- 
génaire, nommée  Katcha;e\\e  vint  de  sa 
main  tremblante  nous  ouvrir  la  porte  et 
appuyée  sur  sa  béquille  elle  nous  intro- 
duisit dans  une  espèce  de  caveau  éclairé 
par  une  lampe.  «  Allons  priernotre  saint. 

<  dit  Katcha;  c'est  pour  lui  que  je  viens 
I  chaqiie  matin  allumer  cette  lampe,  et 
c  cet  hiver  j'ai  encore  dépensé  vingt-cinq 

<  piastres  pour  répaier  la  toiture  ersdom 
«  magée  par  les  pluies.  »  A  ce  [not  de  no- 
tre saint ,  le  sourire  vint  involontaire- 
ment sur  mes  lèvres,  et  je  me  permis  de  lui 
dire  devant  un  concours  d'aulrps  fem- 
mes turqui  s  attirées  par  la  curiosité. 
que  ce  saint  nous  appartenait  et  qu'il 
était  chrétien.  —  «  Point  du  tout,  reprit- 

<  elle  avec  assurance  :  il  est  à  nous ,  mais 

<  je  ne  l'ai  jamais  connu  ;  c'était  avant 

<  moi  qu'il  vivait  :  vous  étiez  alors  fidèles 
«  comme  lui,  et  c'e->t  ensuite  que  vous 
«  êtes  devenus  Giaours.  »  11  fallait  se 
taire  devant  celte  érudition  historique 
digne  des  Tjircs,  et  je  me  contentai  de  lui 
offrir  la  rétribution  qu'elle  attendait  pour 
l'entretien  du  tombeau  de  son  saint. 

Il  n'y  a  dans  Scha.s-fe  même  que  quel- 
ques maisons  catholiques.  Il  faut  aller  à 
une  lieue  de  là  pour  trouver  les  autres. 
L»' village  lie  Perkinirk,  composé  de  cent 
soixante  maisons .  pré>ente  le  singulier 
phénomène  de  renfermer  des  catholiques 
au  milieu  d'un  pays  inlidèie  ou  schisma- 
tique.  L'époque  de  sa  conversion  à  la 
vraie  foi  remonte  au  couimeuctnient  du 
dernier  siècle  ;  alors  qu'on  suscitait  à 
Tokat ,  à  Animera  de  violentes  persécu- 
tions aux  orthodoxes  et  que  le  bienheu 
reux  Goniidas  mourait  e\\  martyr  à 
Constantinople ,  un  catholique  aiuié- 
nien,  nommé  Michel,  y  mi  sq  lixer  dans 


ce  village.  Sa  vie  régulière  et  pleine  de 
bonnes  œuvres  lui  gagna  l'estime  et  la 
confiance  des  habitans  :  comme  il  était 
instruit  et  lettré  ,  il  profita  de  cet  avan- 
tage pour  diriger  l'éducation  des  enfans 
auxquels  il  insinua  peu  à  peu  les  princi- 
pes de  l'orthodoxie.  Le  desservant  de  l'é- 
glise étant  moit.  on  jeta  unanimement 
les  yeux  sur  lui  pour  le  remplacer.  Mi- 
chel qui  croyait  devoir  accomplir  la  mis- 
sion dont  le  Seigneur  le  chargeait  visi- 
blement, accepta  cette  dignité,  et  bientôt 
il  eut  gagné  à  l  Église  tout  le  troupeau,  et 
Per/rf>2ic/îdevint  ouvertement  catholique. 

Dansces  jours  il  y  avait  parmi  la  nation 
arménienne  un  mouvement  général  de 
retour,  et  c'est  ce  qui  occasionna  les  per- 
sécutions dont  nous  avons  p^rlé.  Les 
chefs  du  clergé  arménien  de  Sébaste  ef- 
frayés de  la  glorieuse  conquête  de  Mi- 
chel, le  dénoncèrent  charitablement  au 
Muphti  ou  chef  de  la  religion  musul- 
mane, ainsi  qu'au  Pacha,  en  l'accusant 
d'inhdélité  envers  le  Grand-Seigneur  et 
de  complot  avec  1  s  F.  aucs,  ennemis  de 
la  Porte.  Ces  accusations  injustes  furent 
écoutées,  et  Michel  fut  cité  en  jugement, 
puis  exécuté  à  la  porte  de  l'église  de  Sé- 
basie  mise  sous  l'invocation  de  la  vierge 
Marie.  Les  dernières  exhortations  faites 
à  son  troupeau  et  l'holocauste  de  son 
sang  précieux  devant  le  Seigneur  ont  ré- 
pandu sur  Perkinick  une  bénédiction  ef- 
ficace. Nous  avons  trouvé  ne  village  iné- 
branlable dans  sa  foi,  et  il  est  habilement 
dirigé  par  trois  jeunes  prêtres  sortis  du 
Muni- Liban  et  d'une  instruction  fort  re- 
marquable. Nous  les  avons  trouvés  pré- 
sidant à  la  construction  d'une  église  qui 
surpassera  par  sa  solidité  et  son  goût 
celles  des  Arméniens.  Ils  ont  fait  de  ce 
village  comme  une  petite  cité  chrétienne 
dont  les  excellentes  lois  ont  imprimé 
aux  habitans  un  caractère  de  probité  qui 
les  fait  distinguer  jusqu'à  Constanti- 
nople. 

D'après  des  conjectures  historiques 
dont  Monseigneur  l//i7i</('/  de  Césarée  , 
(|ui  est  origiu  lire  de  Pcrkmick.  m'a  cité 
les  preuves  fondées  sur  une  vieille  tradi- 
tion, ils  descendraient  tous  de  la  famille 
des  Pagratides  ,  race  royale  qui  les  a 
gouvernés  à  plusieurs  reprises  et  qui 
sans  contre  lit,  si  li  filiation  n'a  pas  été 
interrompue,  est  peut-être  la  famille  du 


iTO 


LETTRE  D'UN  VOYAGELH  CATIIULigUE. 


nioîidela  p\u<i  anciennes,  puisque  i'Iiislo- 
rioii  >loysc  dtî  C]liort>ne  nous  la  inonlre, 
dès  l'époque  des  Arsacides  et  des  ditissa- 
nides,  occupant  les  plus  hauts  euiploisde 
l'état.  Toutefois  ils  i/oril  pas  Toi^mumI 
aristocratique  qui  serait  du  moins  un 
peu  tolt^rable  clu'z  eux.  «1  nous  avons 
trouvé  le  frère  de  l'archevêque  paissant 
lui-même  les  innombrables  troupeaux  de 
moulons  qui  font  leur  unique  ricliesse. 
Tous  sont  élevés  dans  le  respect  de  la  plus 
humble  soumission  pour  le  Saint  Siéf^e, 
signe  caractéristique  du  vrai  catholique. 
Je  n'oublierai  jamais  l'impression  que 
m'a  produite  une  vieille  femme  plus  que 
centenaire  et  entourée  des  quatre  géné- 
rations de  ses  lils  et  petilsfils.  J^orsque 
monseigneur  Scaffi,  missionnaire  de  la 
congrégation  des  Lazaristes  résidant  à 
Constanlinople,  ttmou  très  honorable 
compagnon  de  voyage,  se  fut  nommé  à 
elle  comme  prêtre  romain  et  élevé  à 
Rome,  la  vieille  femme,  en  entendant  ce 
nom  vénéré  parmi  eux.  éleva  les  yeux  et 
les  bras  au  ciel  en  le  bénissant  d'avoir  vu 
avant  sa  mort  un  envoyé  du  Souverain 
Pontife. 

Le  temps  ne  nous  a  pas  permis  d'aller 
à  Gururij,  petite  ville  de  la  Cappadoce 
où  se  trouve  un  certain  nombre  de  ca- 
tholiques; mais  nous  savons  qu'ils  sont 
pauvres ,  et  qu'ils  manquent  des  avances 
nécessaires  pour  bâtir  l'église  dont  un 
nouveau  firman  leur  permet  la  construc- 
tion. 

BeSi'basleje  voulais  gagner  Erzerouni, 
en  traversant  dans  toute  sa  longueur  la 
^e/f7tvi/7/2e///e,lei're  encore  inconnuedes 
voyageurs  européens.  Comme  tout  détail 
scientifiqi  e  serait  ici  déplacé  et  profane, 
je  renvoie  à  mes  lettres  adressées  pério- 
diquement à  l'Académie  des  inscriptions 
et  belles-lettres,  le  récit  de  la  découverte 
de  IMcopolis  ,  ancienne  ville  bâtie  par 
Pompée  et  posée  dans  les  cartes  unique- 
ment sur  la  foi  des  itinéraires  romains, 
ainsi  que  \v.  cours  de  VJris  et  du  Lyciis^ 
dont  j'ai  trouvé  les  sources  ignorées  jus- 
qu'ici. S.ins  sorlirde  mon  sujet,  je  m'ar- 
rêtai à  Krziiii^am.  Cette  ville  du  pachalik 
à.^ F.rzeroum  est  la  plus  iuj portante  après 
celle-ci.  située  dauiraucienue  pro\incc 
d'Egerhealz.  Elle  est  souvent  mention- 
née dans  le  mêuuî  ,}/oyse  de.  Chorcnc  et 
chez  les  autres  premiers  écrivains  sons 


le  nom  d'Kriza  et  d/ùzez.  Je  puis  appe- 
ler sans  crainte  celte  contrée  la  terre 
classique  de  l'Arménie  chrétienne.  Ef- 
fectivement c'est  là  que  régnait  Tiridale, 
lorsque  saint  Grégoire,  honoré  ensuite 
du  titre  d'ILLuminaleur,  vint  annoncer 
aux  Arméniens  encore  infidèles  la  parole 
de  rEvangileTiridate,zélé,  pour  sa  fausse 
religion,  inlligea  à  cet  apôtre  des  tortu- 
res si  raffinées  dans  leur  cruauté  et  si 
multipliées  qu'elles  peuvent  être  oppo- 
sées à  celles  du  plus  célèbre  martyr  ; 
mais  touché  de  la  grâce  après  sa  guérison 
miraculeuse  obtenue  par  les  prières  de 
saint  Grégoire,  il  embrassa  la  foi  qu'il 
avait  méconnue  et  persécutée  -,  sa  vie  pé- 
nitente lui  a  ensuite  mérité  le  titre  de 
saint  dans  l'église  arménienne. 

Tous  ces  lieux  sont  donc  pleins  des 
souvenirs  de  ces  deux  hommes.  Nous 
avons  fait  le  pèlerinage  justement  re- 
nommé dans  Vylnnéiiie  j  du  tombeau  de 
saint  Grégoire  (l).  Celte  visite  offrait 
d'autant  plus  d'intérêt  dans  ce  moment 
qu'elle  est  accompagnée  de  dangers  réels. 
Le  mont  Scbouché,  où  se  retira  le  saint 
patriarche  pour  y  terminer  ses  jours,  se 
lie  à  la  longue  chaîne  du  Dassin-Dagh 
qui  embrasse  tout  l'horizon  avec  la  cein- 
ture éternelle  des  neiges.  Or  ces  monta- 
gnes sont  un  rempart  qui  protège  depuis 
un  temps  immémorial  les  tribus  insou- 
mises des  Kurdes,  lesquels  sont  dans  un 
état  de  révolte  ouverte  avec  le  Grand- 
Seigneur,  et  que  nous  savions  occupées 
par  les  préparatifs  mêmes  de  la  guerre 
que  vient  leur  livrer  Hafiz-Pacha  ;  cha- 
que jour  ils  sortent  de  leur  retraite  ,  in- 
festent ces  lieux  saints  et  les  autres 
vallées,  au  point  que  le  musseliin,  ou 
gouverneur  à'Erzingam,  ne  se  croit  pas 
en  sûreté  dans  sa  ville.  Plusieurs  pèlerins 
récemment  dépouillés  ont  jeté  la  terreur 
parmi  les  autres  arméniens  qui  ne  vien- 
nent plus  comme  autrefois  faire  cette  vi- 
site qu'ils  considèrent  comme  un  devoir. 
Néanmoins  nous  nous  résolûmes  à  par- 
courir ces  lieux,  espérant  que  notre  qua- 
lité neutre  de  Francs,  nos  armes  et  notre 
tenue  militaire,  mais  surtout  la  protec- 
tion du  saint,  écarteraient  le  péril  de  nos 
têtes. 

(l)  Nous  publierons  dans  un  prochain  numéro  la 
lettre  qui  (1(  rrit  le  \0ya3c  cl  le  tombeau  de  l'apOtre 
de  l'Arménie. 


LETTRE  D'UNi VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


371 


Nouspartîmesau  nombre  de  six,  guidés  |  ble  sur  les  limites  dé  l'Empire  Ottoman, 


par  un  Kurde  connu  de  tous  les  autres  par 
son  intr(^pidilé  et  à  la  foiduquel  nous  nous 
étions  confiés.  La  main  de  la  Providence 
nous  a  reconduits  sains  et  saufs  à  Erzin- 
gam,  après  avoir  vu  le  monastère  d^O^ak 
que  la  tradition   fait  remonter  à   saint 
Thaddée;  Tortan,  l'antique  sépulture  des 
patriarches  et  des  rois  arméniens  :i5ow/?  et 
J.ousavoritch,  placés  au  pied  &u  Sébouché , 
où  est  creusée  l'énorme  caverne  qui  ser- 
vit de  retraite  à  saint  Grégoire,  et  le  cou- 
vent d'Agobj  bâti  parTiridate,  ainsi  qu'un 
grand  nombre  d'autres  qui  remplacèrent 
les  temples  élevés  par  le  pagani  me  à  la 
déesse  Anaïs ^  la  p^énus  des  Arméniens. 
Le  premier  patriarche  des  Arméniens 
avait  admirablement  choisi  le  lieu  de  sa 
pénitence.  Ni  les  gorges  les  plus  sauvages 
de  la  Suisse  et  du  Tyrol ,  ni  les  rocs  les 
plus  arides  des  autres  parties  de  l'Ana- 
tolie,  ne  m'ont  présenté  un  spectacle  aussi 
complet  de  terreur  et  de  désolation.  La 
terre,  bouleversée  dans  ses  entrailles  par 
les  tremblemens  de  terre  qui  ont  ren- 
versé huit  fois  la  ville  d'Erzingam ,  a 
quelque  chose  de  confus  et  de  primitif 
qui  rappelle  le  chaos.  Quelques  pins  se- 
més au  hasard  par  le  caprice  des  vents 
apparaisssent  sur  les  cimes  comme  d'hum- 
bles arbustes ,  et  les  cris  des  vautours  af- 
famés qui  se  mêlent  au  bruissement  de 
mille  ruisseaux  alimentés  par  les  neiges 
troublent  seuls  1«  silence  de  cttte  vaste 
solitude.  Sur  les  plaleauxsupérieiirs  vous 
trouvez  quelquefois  un  campement  de 
Kurdes  avec  ses  troupeaux  de  vaches  et 
de  chèvres.  Us  viennent  là  passer  quatre 
mois;  puis  le  froi^l  reprend  son  empire 
et  les  chasse  vers  la  plaine.  Déserts  de  la 
Thébaïde  qui  av(>z  enfanté  à  l'Eglise  tant 
de  saints  anachorètes,  j'ose  vous  assimi- 
ler les  vallées  (le  Tortan  et  les  précipices 
du  Sébouciu'.  L'homme  qui  veut  divorcer 
avec  le  monde  et  perdre  l'amour  de  cette 
nature  sensible  laquelle  nous  éloigne  tou- 
jours de  nieu  ,   qu'il  vienne  s'ensevelir 
comme  saint  (Vrégoire  dans  ces  cavernes, 
passer  ses  jours   et   ses   nuits    dans    la 
prière  et  la  contemplation,  et   bienlôl 
il  aura  atteint  les  premiers  degrés  de  la 
vie  spirituelle. 

l\le  voici  actuel Icmenl  à  /s>2c/o«/;/, de- 
venue la  ville  la  plus  importante  de 
toute  l'Arménie  par  sa  situation  favora- 


de  la  Russie  et  de  la  Perse.  Depuis  la  der- 
nière invasion  des  Russes,  elle  est  fort  dé- 
cJiue.  parce  que  les  vainqueurs  se   sont 
en  allés  avec  la  plus  grande  partie  des 
familles  arméniennes.  On  jugera  de  la  gé- 
néralité de  l'émigration  par  le  nombre 
des  catholiques  restés  dans  la  ville.   De 
quatre  cent  cinquante  familles  il  n'en  est 
demeuré  que   trente-six;  aussi  certains 
quartiers  sont  déserts  et  en  ruines.  Ce 
petit  troupeau  orthodoxe,  ainsi  que  les 
autrescatholiques  de  V Arménie,  a  été  la- 
borieusement converti  par  le  zèle  des  jé- 
suites vers  la  lin  du  dix-septième  siècle. 
En  1688  le  Père  Roche  et  le  Père  Beau- 
voilier  venaient  avec  un  firman  obtenu 
par  le  crédit  de  notre  ambassadeur.  l>f. 
rie  Guillerague,  établir  à  Erzeroum  une 
mission   centrale.    Malgré   les   persécu- 
tions que  souleva  contre  eux  la  jalousie 
ignorante  des  schismatiques,  ils  avaient 
déjà  retiré  de  l'erreur  plusieurs  milliers 
d'âmes  au  bout  de  quelques  années.  Dès 
cette  époque  on  faisait  valoir  pi  es  des 
Turcs  les  injustes  et  niaises  accusations 
qu'ils  conspirait'nt  contre  le  Gratid-Sei- 
gneur   en    faveur   des   Moscovites.    Une 
secte  qui  pour  sa  défense  est  réduite  à 
mettre  en  jeu  les  intérêts  et  les  passions 
de  la  politique,  prouve  suffisamment  sa 
fausseté  et  son  impuissatxe.  Que  penser 
donc  des  Arméniens  qui,  alarmés  de  l'é- 
marcipationdes  catholicjiios.  ont  obtefiu 
k  foj-ce  d'intrigues  et  à  prix  d'argent  le 
déplorable  firuian  qui  défend  à  tout  sujet 
de  l'empire  de  changer  de  religion.  En 
travaillant  contre  le  caiholicisme,  ils  por- 
taient un  coup  au  christianisme  même, 
puisqu'ils   éloignaient    les   musulmaus  , 
les  juifs,  ou  ceux  de   toute   autre  secte 
qui   voulaient   venir   à  eux.    Quelle   ef- 
frayante obstination  à  r*^pousser  la  lu- 
mière, et   (jut'l  terrible  coui|>te   ils  ren- 
dront a!i  Seigneur  tlavoir  provoqué  la 
promulgation  d'un  ordre  aussi  barbare 
qui  dépouille  l'iKuiime  du  droit  sacré  et 
imprescriptibli"   de    la   liberlt'   de   con- 
science! (iéuiissous  tle  voir  momentané- 
ment le  prosélytisme  gêné  par  ces  fragi- 
les entraves   qui  seront   brisées   par   le 
prtuiier   coup   de  vent  des   révolutions 
qui  grondent  sur  ces  pays.  En  atteiuianl 
nous  aurons  la  consolation  d-.î  dire  que 
la  (statistique  des  catholiques  arméniens 


372 


LETTRi:  D'UN  VOYAGEUR  CATIfOLIQUU:. 


est  beaucoup  plus  satisluisaïUe  que  nous 
ne  le  pensions. 

En  iiousr.ip|)Oilaril  aux  leltrcs  ri  aux 
mt'uioires  divs  missionnaires  prolestans, 
d'aprùs  une  Relation  d'un  i'ojage  en  yjr 
niénic  et  en  Chdldce  pul)li(^e  à  Hoslon 
en  1833  par  MM.  ***  el  Dwi^ht,  on  croi- 
rait que  le  calhoiicisuie  y  esl  lotalc- 
meiil  éteint,  et  on  annonce  môme  avec 
un  Ion  de  mc^pris  plaisant  (jne  la  secl»'  ne 
peut  plus  se  propager  en  Orient.  Qu'il 
nous  soit  cependant  permis  de  citer  le 
nombre  des  sectaires  répandus  dans  le 
district  de  Trébizonde  el  iï Erzeroiim,  et 
lorsque  dans  une  procbaine  lettre  nous 
ferons  connaître  le  résultat  des  missions 
de  ces  ^Messieurs  établis  1res  confortable- 
ment à  Tiébizonde  y  à  Taiiris  el  sur  les 
bords  du  lac  d'Amiah,  lieux  que  nous 
avons  aussi  visités  nous-mêmes,  alors 
nous  laisserons  aux  autres  la  peine  de 
jtiger  s'ils  ont  bonne  grâce  à  tenir  ce 
langage. 

A  Erzeroum  donc  il  reste  30  familles 
catlioliques  dirigées  par  M.  Silviani  , 
prêtre  arménien  pl«  in  de  résolution  et 
d'adresse  pour  manier  les  Turcs  ;  elles 
entreprennent  à  présent  la  construction 
d'une  église,  faveur  que  n'avaient  jamais 
pu  obtenir  les  jésuites  dans  les  temps  les 
plus  prospères  de  leurs  missions.  De  ce 
point  traçant  sur  tous  les  pays  environ- 
nanscommeuncercle  géographique,  nous 
y  ferons  entrer  les  villes  el  les  villages 
qui  ont  quelques  catholiques.  Ainsi,  en 
commencjant  par  la  \i\di\v\Q  ii" Erzeroum , 
nous  nommerons  Touandje  où  il  y  a  seu- 
lement 3  famille-»  arméniennes;  37  autres 
ont  émigré  avec  les  Russes;  di  Ardzati , 
2  familles,  110  autres  ont  passé  sur  le 
territoire  de  la  lUissie;  à  Jiuis  ,  18  famil- 
les avec  une  église  et  un  prêtre  ;  à  Rabat  , 
5  familles,  les  autres  sont  parties;  à  ISo- 
racheta  de  Tortouni ,  37  familles,  sans 
prêtre  ni  église:  à  Kuiiiuthkane  ,1  fa- 
milles, 43  ont  émigré;  à  Trébizonde ,  70 
familles  et  une  église  avec  2  prêtres  ;  à 
ArtuLn,2'M)  âmes;  h  1  lordzK'il /l\  fannl- 
les  avec  une  église  ;  à  Ordanouthe  ,  80  fa- 
milles et  une  église:  h  Sallel,  70  familles 
et  une  église;  à  Pcphigo'ir,  20  familles; 
à  DcK'let ,  8  frimilles;  à  Mamanélis ,  5  fa- 
milles ;  à  Tandzoïit  ,  18  familles  sans 
prêtre  ni  église;  dans  U  prOMUce  de  Bis- 
hm  ou  trouve  5  villages  avec  leurs  prê- 


tres et  églises,  et  ils  réunissent  3000  ca- 
tholiques ;  à  Khars  y  7  familles  ;  près  de 
lu  dans  l'ancienne  plaiu'^  de  Chirag  plu- 
sieurs familles  ab;>ndonnées  ;  dans  le  dis- 
trict à' Aiasgherd ,  3  villages  catholiques 
avec  une  église  el  2000 âmes;  à  BedUs  ,  1 
seule  f.imille,  mais  elle  compte  50  per- 
sonnes, et  nous  dirons  ensuite  son  histoi- 
re; à  Mouche,  27  familles;  près  de  là 
Oghounk,  avec  18  familles  ;  Nordacheni  , 
vi  l.ige  tout  catholique  sur  le  territoire 
russe;  ii  Akkeltakha,  ou  en  géorgien  Ak- 
kaltsikhe  y  c'est  à -dire  la  nou^ell!^  forte- 
resse, 40u0  catholiques  ,  et  1500  dans  les 
environs;  ils  ont  5  prêtres  et  2  églises;  à 
Akhirkalehj  1000  Ames,  avec  3  prêtres: 
h  Lorou  ,  500  catholiques  el  3  prêtres  ;  à 
KarakLisse ,  30  familles  et  2  prêtres;  à 
Kefinrtou,  50  familles,  une  église  et  un 
prêtre  ;  piès  de  là  3  villages  peuplés  de 
1000  Ames  environ  ;  enfin  à  Tiflis ,  60  fa- 
milles qui  sont  dirigées  par  les  PP.  capu- 
cins. 

Avant  de  passer  aux  réflexions  que  sug- 
gère ce  dénombrement  assez  long  des  ca- 
tholiques arméniens,  nous  f«  rons  quel- 
ques remarques  si'r  certains  de  ces  lieux. 
A  Artuin  on  bàlit  aussi  actuellement  une 
église,  mais  le  peuple  étant  trop  pauvre 
pour  payer  des  ouvriers,  toute  la  popula- 
tion s'emploie  avec  un  infatigable  cou- 
rage. Ils  transporl«mt  à  force  de  bras  de  la 
distance  de  deux  lieues  des  blocs  de  pier- 
res que  les  plus  fortes  machines  pour- 
raient à  peine  mouvoir;  les  hommes  tra- 
vaillent le  jour  et  les  femmes  les  rem- 
placent la  nuit;  quel  zèle  digne  des  pre- 
miers chrétiens  ! 

L'origine  de  la  famille  de  Bedlis  mérite 
d'être  cité.  Ze  avait  élé  ordonné  prêtre 
pour  diriger  les  autres  catholiques  qui 
passent  dans  cette  ville  fort  commerçante 
et  dont  le  nombre  s'élève  toujours  à  4u0. 
Durant  la  dernière  persécution,  les  schis- 
ma*  iques  emmenèrent  comme  prisonnier 
ce  bon  vieillard,  Grégoire  Khoroian ,  au 
monastère  de  sair.t  Garabed.  Le  plus  cé- 
lèbre après  celui  A' hlchniiazin.  Là  on  le 
frappait  mai  in  et  soir  à  coups  de  bAlon 
pour  le  contraiinlre  d'abjurer  sa  foi  ; 
mais  le  vieillard  ne  leur  répond  lit  jamais 
que  par  ces  mots  ;  comment  chargerais- 
je  de  l'or  pour  le  fer?  Un  jour  le  chef 
d'une  tribu  kurde  vint  cherclier  l'hospi- 
talité à  ce  couvent ,  el  par  hasard  il  en- 


LETTRE  D'UN  VOYAGEUR  CATHOLIQUE. 


373 


tendit  le  cri  habituel  de  Grégoire  Kho- 
roian  supportant  son  épreuve  journa- 
lière. Le  Kurde  fait  venir  le  vieillard,  et 
après  s'être  informé  de  la  ca  «se  de  sa  dé- 
tention, indijiné  de  la  conduite  des  Ar- 
méi.iens.  il  le  délivre  et  le  conduit  hJXo- 
racheni.  Gréj^oire  continua  pendant  plu- 
sieurs années  d'ridminislrer  le  troupeau 
catholique  dispersé  dans  les  environs,  et 
lorsque,  accablé  de  vieil'esse,  il  était  sur 
le  lit  de  mort  prêt  k  rendre  sa  belle  âme 
à  Dieu,  le  prêtre  chargé  de  le  remplacer 
arriva  juste  à  temps  pour  recueillir  son 
dernier  soupir  et  lui  donner  les  conso- 
lations suprêmes  de  notre  religion. 

Le  village  de  Norachem  est  divisé  en 
deux  parties,  une  catholique  et  l'autre 
schismatique;  les  Arméniens  donnent  à  la 
première  le  nom  de  Frenk-J/oracheni,  af- 
fectant, comme  nous  ledisions,deconfon 
dre  les  catholiques  avec  les  Francs.  Au 
temps  de  la  même  persécution,  ils  voulu- 
rent s'emparer  de  leur  église  et  em- 
ployèrent à  cet  efet  l'iniervenlion  des 
Turcs j  mais  les  catholiques,  renommés 
dans  tout  le  pays  pour  leur  courage,  pri- 
rent le  parti  de  repousser  la  force  par  la 
force  :  ils  improvisèrent  une  milice,  et, 
restant  sans  cesse  l'arme  au  bras,  ils  re- 
poussèrent les  attaques  des  Turcs  et  des 
Arméniens. 

Il  est  triste  d'avouer  que  tous  ces  ca- 
tholiques sont  privés  d'instrwclion.  parce 
qu'ils  n'ont  pas  les  moyens  de  former  des 
écoles,  ni  d'enirelenir  des  maîtres.  Le 
clergé  manque  également  de  ressources, 
et  les  frais  occasionuf's  par  les  voyages 
des  prêtres  visiteurs  absorbent  en  partie 
ses  revenus,  qui  sont  prélevés  unique- 
ment sur  la  pit  té  des  ridèle>.  On  conçoit 
donc  cumbit-n  il  serait  important  d  éa- 
blir  à  El  zei  ou/Il  un  centre  d'action  pro- 
pre à  seconder  le  clergé  du  pays  et  à 
donner  l'instruction  aux  enfans.  INous  sa- 
vons que  le  gouverneuienl  russe,  ennemi 
mortel  du  catholicisme  ,  prend  toutes  les 
mesures  nécessaires  pour  amener  avec  le 


temps  à  sa  communion  les  Arméniens  de 
notre  Église  qui  sont  passés  sur  son  ter- 
ritoire. A  cet  effet ,  il  défend  aux  prêires 
d'instruire  le   peuple,  il  interdite  tout 
prêtre  étranger   l'entrée  des  frontières, 
et,  comme  ils  n'ont  pas  d'évêques,  lors- 
que ces   pasteurs  viendront  à  manquer, 
ils  ne  seront  pas  remplacés ,  et  tous  tom- 
beront dans  le  schisme.  Que  ceux  char- 
gés par  le  Seigneur  de  garder  et  de  pro- 
pager la  foi  ouvrent  les  yeux  sur  Tétat  de 
l'Église  orthodoxe  dans  celte  partie  de 
l'Orient,  nous    les  en  conjurons;  qu  ils 
viennent   au  secours  de  ces  frères  mal- 
heureux, qu'ils   les   aident  à  bâtir  ou  à 
orner  leur  Église,  qu'ils  leur  envoient 
des    hommes    capables    d'annoncer    la 
sainte  et  pure  doctrine,  qu'ils  resserrent 
les  nœuds  de  l'union  qui  doit  identifier 
l'Église  orientale  à  celle  d'Occident,  et 
sans  aucun  doute  la  vigne  du  i^eigneur 
poussera  des  rejetons  vigoureux  et  abon- 
dans.  Que  les  prêtres  de  France  ou  d'Eu- 
rope qui  ne  peuvent  employer  chez  eux 
leur  zèle  ,  se  consacrent  à  la  vie  géné- 
reuse et  admirable  des  missions  j  qu'ils 
passent  la  mer.  comme   leurs  ancêtres, 
pour  commencer   la    croisade    inellec 
tuelie.  Les   temps   n'ont  jamais  été  plus 
propices  :    le   mahomélisme    croule    de 
toutes   parts,  comme  la    puissance    des 
peuples  soumis  à   ses  lois;  l'hérésie  ne 
peut  lutter  contre  la  science  actuelle  ,  et 
avant  que   ces   contrées  ne  soient  peut- 
êrre  envahies  par  le  >oisin  qui  les  con- 
voite,   il    est    bon   que    le  catholicisme 
prenne    de   nouveau    racine   ddns  cette 
terie.  parce  qu'alors  on  l'en  baftnirait. 

La  France  est  la  patronne  temporelle 
du  catholicisme  en  Orient  ;  aujourd'hui , 
il  a  plus  bfsoin  que  jamais  de  son  appui. 
De  plus,  si  la  charité  infatigable  des 
Français  l'assiste  de  quelques  uns  de  ses 
dons,  il  en  reviendra  une  gloire  durable 
pour  notre  patrie  et  un  grand  bien  pour 
la  religion  catholique. 

ËLGÈ.NE   fiORÉ. 


TuMl  VIII.   —  S«  47.  1B30. 


M 


37J 


HISTOIRE  DE  SAINT  LOUIS, 


HISTOIRE  DE  SAINT  LOUIS,  ROI  DE  FRMCE, 

1»AK  M.  LE  MAligilS  DE  VILLEiSEUVE-TKANS  (1). 


LMiisloirc  de  saint  Louis  et  âe  son  r^- 
^nc  est  presque  une  histoire  à  part  dans 
rhistoin'  de  France,  et  surtout  dans 
l'histoire  des  autres  monarchies.  Je  ne 
crois  pas  que  l'on  ait  jamais  vu  un  roi  si 
bon.  si  juste,  si  pieux  et  si  intelligent  à 
la  fois;  je  ne  crois  pas  que  jamais  tête 
conronn(^e  comprît  et  remplît  aussi  bien 
SCS  devoirs  ;  je  ne  crois  pas  que  jamais 
monarque  nit  él6  si  sincèrement,  si  na- 
turellement ,  si  humblement  et  si  chré- 
tiennement dévoué  à  ses  sujets:  qu'il  ait 
opéré  des  réformes  plus  difficiles  et  plus 
salutaires  pour  la  nation  et  pour  le  peu- 
ple, pour  le  peuple  qu'il  aimait,  qu'il 
aimait  plus  encore  que  ne  l'aimait  le  bon 
Honri  lui-même. 

Oh  !  oui ,  Louis  IX,  digne  fils  de  Blan- 
che, TOUS  êtes  le  saint,  le  patron  de  no- 
tre monarchie;  vous  êtes  la  censure  et 
l'exemple  des  rois!  Chrétien  complète- 
ment, vous  compreniez,  vous,  que  le 
premier  d'entre  les  hommes  en  est  ou 
du  moins  en  doit  être  le  plus  dévoué,  le 
plus  humble  serviteur  :  vous  compreniez, 
vous,  que  le  trône  n'est  point  une  mai- 
son, en  quelque  sorte,  céleste,  où  l'on 
n'a  plus  qu'à  jouir,  où  Ton  n'a  plus  à 
s'occuper  des  maux  ,  mais  des  hommages 
de  la  terre ,  où  l'on  n'a  qu'à  s'engraisser 
et  à  dormir  au  milieu  de  !a  misère  et  des 
souffrances  des  mortels.  Le  trône  pour 
vous,  c' tétait  la  barre  du  pilote,  c'était  le 
hunier  d'où  veille  la  vigie  sur  les  mers 
quand  le  navire  parcourt  des  parages 
dangereux  et  inconnus.  Vous  étiez  tou- 
jours là,  la  main  à  l'œuvre,  veillant 
vous-même  et  vous-même  gouvernant, 
flonneur  à  vous!  votre  sainte  auréole  a 
réagi  sur  les  rois;  c'est  elle  surtout,  c'est 
la  magie  révérée  qui  s'y  attache  qui  les  a 
fait  long-temps  respecter  chez  nous  à 
l'égal  (les  envoyés  de  Dieu. 

Tous  les  rois,  et  particulièrement  les 
rois  de  France,  ont  profité  de  la  sainteté 
Je  Louis  ;  elle  a  été  pour  eux  une  sauve- 


garde .  une  égide ,  comme  celle  de  sainte 
Oeneviève  pour  Paris.  Le  peuple  aussi  en 
a  profité.  Autant  que  je  puis  voir,  saint 
Louis  a  contribué  pour  sa  part  à  la  res- 
tauration de  la  discipline  et  de  la  morale 
chrétienne  affaiblies  l'une  et  l'autre  par 
les  guerres  et  par  l'ignorance  qui  régnè- 
rent durant  les  neuvième  et  dixième  siè- 
cles. Les  vrais  croyans,  les  purs  catholi- 
ques en  f'rance ,  me  paraissent  ttre 
même  encore  aujourd'hui  de  vrais  fils  de 
saint  Louis,  et  des  savans  religieux  ses 
amis  et  ses  maîtres  :  ce  n'est  point  ce- 
pendant une  foi  aussi  vive,  une  équité 
aussi  douce,  une  charité  aussi  tendre;  il 
y  a  déhcit  à  cet  égard  ;  mais,  à  cela  près, 
ce  sont  les  mêmes  idées  ,  les  mêmes  priu- 
cipes.  les  mêmes  doctrines.  Réchauffez, 
amollissez  les  cœurs,  ranimez  en  eux  la 
pratique  des  devoirs  religieux  ,  et  vous 
aurez  de  vrais  enfans  de  saint  Louis.  Les 
livres  de  religion  et  de  piété  de  nos  jours 
sont  à  peu  près  les  mêmes  que  ceux  de 
son  temps.  Albert-le-Grand  et  Vincent  de 
Beauvais  ont  régné  long-temps  sur  la 
science  de  la  philosophie;  le  Maître 
des  Sentences,  et  saint  Thomas,  qui  a 
emprunté  bien  des  choses  à  Vincent , 
régnent  encore  sur  la  théologie .  de 
même  que  saint  Dominique,  saint  Fran- 
çois-d'Assise  et  saint  Bonaventure ,  sur 
l'enthousiasme  religieux  et  sur  la  mys- 
ticité. Or,  tous  ces  hommes  saints  et 
grands  fîorissaient  sous  le  règne  de 
Louis.  Louis  était  en  même  temps  leur 
disciple  et  leur  roi.  Souvent,  on  lésait, 
il  les  réunissait  dans  sa  librairie  ou  bi- 
bliothèque du  Palais  de  la  Cité,  aujour- 
d'hui le  Palais  de-Justice,  pour  se  ré- 
créer, s'cclairer  et  s'instruire  en  s'entre- 
tenant  avec  eux.  C'était  là  le  foyer ,  le 
bureau  dCsprit  religieux  du  treizième 
siècle;  c'était  là  que  se  formait  pour  de 
longs  siècles,  en  morale  comme  en  reli- 
gion, l'opinion  de  la  France. 
Oui,  je  puis  me  tromper,  mais  je  crois 


(I)  5  Tol.  i:>-Co;  chez  Paulin,  à  Paris,  rue  de  Seine,  Û3,  Prix,  'Il  IV. 


ROI  DE  FRAJNCE. 


37{ 


et  je  le  répète ,  que  c'est  au  siècle  de 
saint  Louis  que  la  France  est  redevable 
de  cet  esprit  public  qui  a  régné  chez  elle 
dans  le  culte  et  dans  les  mœurs  jusqu'à 
Louis  XV  et  à  ses  philosophes  ,  les  anti- 
podes de  saint  Louis  et  de  ses  docteurs 
religieux. 

U Encyclopédie  de  Yincenl  de  Beau- 
vais,  celle  d'Albert-le  Grand,  de  saint 
Thomas,  marquèrent  au  treizième  siècle 
une  ère  nouvelle  ;  V Encyclopédie  de  Vol- 
taire et  de  Diderot  en  marqua  une  autre 
au  dix-huitième  siècle.  C'est  entre  ces 
deux  doctrines  que  se  divise  et  se  débat 
encore  la  France  d'aujourd'hui.  Ainsi, 
les  deux  grandes  époques  intellectuelles 
et  religieuses  de  la  France,  ce  sont,  celle 
de  saint  Louis  et  de  son  petit -lils 
Louis  XV  ,  celle  de  saint  Vincent  de 
Beauvais  et  de  Diderot,  d'Albert -le- 
Grand  et  de  Voltaire  ,  de  saint  Domini- 
que et  de  Jean -Jacques  Rousseau.  Dans 
la  première,  il  y  a  eu  une  réforme  ;  dans 
la  seconde ,  une  révolution.  La  réforme 
vint  du  trône,  et  par  la  faute  du  trône 
la  révolution  vint  du  peuple. 

Entre  ces  deux  grandes  époques  ,  celle 
de  Louis  XIV  n'apparait  que  comme  un 
perfectionnement,  une  renaissance  ou 
plutôt  un  apogée  littéraire  et  monarchi- 
que 5  c'est  la  grande  époque  qui  jette  vers 
la  lin  son  plus  vif  éclat;  mais  du  reste 
Louis  XIV  n'a  rien  fondé,  rien  créé,  il  a 
tout  embelli ,  peut-être  même  tout  outré. 
Ainsi  donc  Louis  IX  fut  un  grand  ré- 
formateur et  un  grand  législateur.  C'est 
son  courage  royal  et  sa  justice  chré- 
tienne qui  ont  reconstitué  l'empire  fran- 
çais sur  des  bases  fixes  ,  équitables  et  ré- 
gulières. 

Ce  qu'était  la  France  avant  lui.  je  le 
sais  bien,  mais  je  ne  saurais  le  bien  dire 
dans  les  limites  étroites  d'un  article  de 
jouiDal.  Ce  serait  \ix  un  grand  tableau  à 
tracer  et  à  mettre  en  tète  de  l'hisloiic  de 
saint  Louis. 

Il  eut  fallu  montrer  la  France  pure- 
ment militaire  encore  dans  son  régime 
et  ses  lois,  comme  au  lendenKiin  de  la 
conquête  ;  il  eût  l'iillu  montrer  une 
royauté  qui  ne  l'était  que  de  nom,  qui  ne 
régnait  réellemenl,  «t  en  suzi^raine  que 
sur  ses  propres  domaines  ,  suc  une  ving- 
taine de  lieues  carrées,  et  qui  d.ns  le 
fait  était  divisée  en  plusieurs  milliers  de 


royautés ,   qui   se    croyaient  moins  ses 
subalternes  que  ses  pairs;  royautés  qui 
avaient  leur  justice,  leurs  armées  ,  leurs 
finances,  qui  levaient  contre  elle  le  pen- 
non ,  et    lui  livraient  bataille  aussitôt 
qu'elles  espéraient  le  pouvoir  faire  avec 
avantage  et  même  impunément,  et  par 
simple    gloire   et   forfanterie    féodales; 
royautés  qui  sans  cesse  se  battaient,  se 
surprenaient,  se  tendaient  des  embûches 
entre  elles ,  et  faisaient  ainsi ,  en  dépit 
des  suzerains  nominaux  qui  siégeaient 
au  Louvre,  en  dépit  des  quelques  lois 
qui   subsistaient    encore,    en  dépit    du 
commerce   qui   se  trouvait   tué   par  là 
même  .  et  de  l'agriculture  ,  dont  les  tra- 
vaux   se    trouvaient    interrompus ,    les 
moissons  ravagées  et   souvent  arrosées 
du  sang  des  malheureux  serfs  et  main- 
mortables  qui  les  avaient  semées  ,  et  fai- 
saient ,  dis-je ,  en  dépit  de  tout  cela ,  ré- 
gner une  guerre  civile  perpétuelle  sur 
presque  tous  les  points  de  la  France.  La 
loi  de  ces  petites  monarchies  de  donjon, 
de  ces  dictatures  de  village  ,  c'était  la  vo- 
lonté du  maître,  appuyée  de  son  couteau 
de  chasse  ou  de  guerre  :  cette  volonté-là, 
c'était,  je  le  répète,  la  loi  et  la  coutume, 
qu'un  autre  seigneur  pouvait  changer  et 
modifier  à  son  gré.  Alors  ce  n'était  plus 
de  la  loi  régulière  et  juste  que  dépendait 
le  sort  des  populations  :  c'était  de  la  vo- 
lonté ,  de  l'humeur  ou  des  passions  sou- 
veraines du  seigneur  suzerain  de  chaque 
localité.  Si  le  seigneur  était  bon  person- 
!iellement,  le  peuple  vivait  ;  s'il  était  pro- 
digue ,   le  peuple  était  ruiné;  s'il  était 
cruel  et  méchant ,  le  peuple  était  mal- 
heureux ;  il  était  écrasé  et  ne  pouvait  en 
rappeler  nulle  part;  il  ne  pouvait  de- 
mander du  secours  à  personne. 

Philippe -Auguste  avait  bien  un  peu 
comprimé  ces  désordres  en  appelant  la 
noblesse  autour  de  sa  bannière  et  en  la 
poussant  au  comhat  pour  la  gloire  et  le 
salut  Ac.  la  patrie;  mais  il  ne  les  avait 
pas  déracinés  ;  et  les  élémens,  les  facili- 
tés de  ces  désordres  étaient  toujours  les 
mêmes  :  le  roi ,  une  iois  en  paix,  n'y  pou- 
vait rinn  ;  car  alors  les  seigneurs  deve- 
naient iiidt'pendans  et  rois  eux-mêmes. 
Alors  ils  faisaient  la  guerre,  soit  à  leurs 
souverains,  soit  à  Itnirs  é:;au\.  pour  se 
délasser  de  la  paix. 

La  reine  Blanche  ,  Louis  et  leurs  sages 


376 


HISTOIRR  DE  SAlîNT  LOUIS 


conseilItTs  virent  cet  <Mat  de  chose  :  ils 
en  lurent  nu'^njc  les  victimes.  On  sait 
toutes  les  rt^bellions  contre  le  gouverne- 
ment (le  la  rt^-;ence  de  Hlnncbe  et  de  la 
minorité  de  saint  Lonis.  C'était  poiii-  le 
jeune  monarque  une  bonne  occasion  de 
juger  des  abus,  un  niotif  puissant  ]>()ur 
l'enj^ager  à  y  porter  remède  en  répri- 
mant des  désordres  qui  d'un  côté  para- 
Ivsaient  la  monarchie,  de  l'autre  écra- 
saient le  peuple. 

Blanche  de  Castille  ,  cette  reine  grande 
sous  tous  les  rapports,  dompta  l'hydre 
féodale  et  commença  la  réforme.  Saint 
Louis  la  continua  dans  ses  célèbres  éta- 
blissemens:  et  la  France  ,  un  peu  mieux 
constituée,  commença  à  avoir,  sinon  un 
code  régulier  et  complet,  du  moins  un 
^Touvernement  puissant  et  protecteur,  et 
un  ensemble  de  lois  équitable  et  régu- 
lier. 

Louis  IX  substitua  donc  le  bon  droit  à 
la  force,  la  justice  à  la  violence,  et  la 
loi  immuable,  impassible,  aux  passions 
et  aux  caprices  changeans  des  hommes 
d'armes  et  des  barons  de  fer.  Voilà  sa 
grande  œuvre  et  son  titre  le  plus  beau, 
mais  non  pas  le  seul  à  l'admiration  des 
hommes,  à  l'imitation  des  rois  et  à  la 
reconnaissance  de  son  siècle  et  de  la 
po  térilé. 

Mais  Blanche  et  Louis  IX  furent  ils 
mus  uniquement  par  la  politique  à  cette 
réforme  sociale  .  à  celle  amélioration  du 
sort  de  leurs  peuples?  INon  ,  s?*ns  doute. 
Et  des  inspirations,  des  motifs  encore 
plus  saints  et  plus  élevés  que  ceux  de  la 
sagesse  et  de  la  prudence  humaines  se 
joignirent  à  leur  politique,  et  l'agran- 
dirent et  la  fortilièrent  en  la  purifiant. 

C'est  ici  qwe  se  place  l'influence  des 
deux  nouveaux  ordres  religieux  qui  s'é- 
levèrent alors  comme  par  un  effet  de  h 
Providence  :  je  veux  parler  de  l'ordre  des 
Franciscains  et  de  celui  des  Dominicains. 
Auciai  historien  n'a  daigné  ou  n  a  su  les 
apercevoir  jusqu'ici  sous  leur  point  de 
vue  politique  et  social,  réloruiaîeur  et 
populaire.  On  n'y  a  vu  que  des  moines 
prêcheurs  et  mendians,  sans  importance, 
sans  influence  et  sans  mission  poli  ique 
et  sociale;  c'est-à-dire  qu'on  ne  les  a 
point  vus  du  tout,  qu'on  ne  les  a  nulle- 
ment appréciés. 

Dominique  et  François  naquirent  dans 


un  temps  où  les  traditions  pures  de  la 
Thi'baïdc  et  de  la  vie  soiilaire  et  reli- 
gieuse des  premiers  siècles  s'oubliaient 
et  se  relAcliaient  dans  les  monastères, 
comme  dans  les  chAleaux-forts  la  sou- 
mission et  l'obtMssance  au  gouvernement 
et  au  chef  de  l'état. 

Toutes  les  abbayes  étaient  riches,  tous 
les  abbés  élaient  grands  seigneurs,  por- 
tant mitre  et  crosse  ,  casque  et  bouclier. 
L'invasion  des  barbares  detructeurs  de 
l'empire  romain,  et  plus  tard  celle  des 
ISormands,  non  moins  ravageuse,  avaient 
même ,  quand  elles  ne  les  avaient  pas  dé- 
truites, changé  ces  abbayes  en  forteres- 
ses, et  leurs  religieux  en  guerriers.  Par 
ce  flux  destructeur,  les  relations  des  re- 
ligieux et  des  églises  d'Occident  avec  les 
anciennes  églises  de  l'Oiient  s'étaient 
trouvées  entièrement  interrompues,  et 
même  quelquefois  avec  l'Eglise  de  Rome. 

Isolés  ainsi  au  milieu  des  barbares  et 
de  leurs  profanes  Babels  militaires,  et 
enfin  quelque  peu  barbares  eux-mêmes, 
les  religieux  occidentaux  prenaient  in- 
sensiblement et  les  goûts  et  les  mœurs  de 
la  société  qu'ils  avaient  sous  les  yeux,  où 
ils  élaient  nés,  où  ils  vivaient  et  d'où  ils 
sortaient  pour  entrer  dans  le  cloître.  II 
y  restait  bien  dans  ce  cloître  de  beaux 
restes  de  l'ancien  feu  sacré  de  la  péni- 
t;  nce  e!  de  la  solitude  chiétieunsj  il  y 
survivait  des  traditions  saintes,  un  grand 
bon  vouloir,  et  même  de  grands  modèles 
<le  perfection  ;  mais  les  exemples  de  cha- 
que |our  et  les  mœurs  ambiantes  étaient 
plus  fortes,  et  le  siècle,  comme  toujours, 
réagissait  quelque  peu  sur  le  cloître. 

Comment,  en  «flet,  vivre  toujours  au 
milieu  de  guerriers  et  d'aventuriers  au- 
dacieux .  sans  se  laisser  prendre  un  peu 
à  l'esprit  piofane  et  guerrier,  sans  ou- 
blier quelquefois  les  préceptes  et  surtout 
les  conseils  du  doux  Jésus  et  de  son  clé- 
ment Evangile? 

(^omii  ent  le  monastère  n'aurait- il  pas 
désiré  d'être  quelque  chose  dans  un  pays 
et  un  siècle  où  il  fallait  êt.e  quelque 
chose  ,  posséder  quelque  chose  pour 
exister,  surtout  pour  exister  indépen- 
dant? Comment  labbiye  se  serait  elle 
complé!emenl  dffeudi.'e  de  l'invasion  de 
i  e>pril  gu'  rrier  et  féodal .  puisque,  pour 
cire  compl<'t;  pour  i\\u  bpie  chose  de 
respectable  et  hors  de  l'alteinte   de  la 


ROI  DE  FRA^CE. 


577 


main  des  barons,  elle  devait  elle-même 
être  baronie  seigneuriale,  puisqu'elle 
devait  fortifier  ses  murs,  non  seulement 
pour  conlenir  ses  religieux  dans  leurs 
solitudes,  mais  pour  arrêter  et  repousser 
les  assauts  de  ses  ennemis  et  spoliateurs; 
puisqu'elle  était  obligée  de  veiller  sur  ses 
remparts  comme  une  ville  assiéj^ée,  et 
de  créneler  même  jusqu'aux  tours  de  ses 
temples  ;  d'où  sortaient  ainsi  la  flèche  et 
le  glaive  des  combats,  aussi  bien  que  les 
sons  religieux  de  la  cloche,  qui  annon- 
çaient au  loin  le  commencement  des  of- 
fices. 

Tout  cela  nous  paraît  étrange  à  nous, 
qui  ne  connaissons  pas  le  vieux  temps , 
qui  vivons  sous  des  lois  régulières,  géné- 
rales et  généralement  respectées;  mais 
tout  cela  était  de  rigueur  en  ces  temps. 
Il  s'agissait  d'être  ou  de  n'être  pas.  Or, 
pour  être ,  il  fallait  se  défendre ,  il  fallait 
combaUrCj  pour  être  indépendant,  il 
fallait  être  baron. 

L'abbaye  devint  donc  baronie,  et, 
comme  toutes  les  autres  baronirs,  elle 
eut  sa  justice  et  ses  finances,  ses  armes 
et  son  armée. 

L'abbé,  ainsi  que  l'évêque,  conduisait 
lui-même  ses  vassaux  aux  coinbtits,  et 
les  plus  timorés ,  les  plus  scrupuleux 
d'entre  eux,  prenaient  seulement  une 
massue  en  place  de  glaive  pour  assom- 
mer l'ennemi ,  au  lieu  de  répandre  son 
sang,  et  pour  ne  pas  transgresser  trop 
ouvertement  la  lettre  de  l'Evangile,  qui 
enjoint  aux  chrétiens  de  ne  jamais  dé- 
gainer le  fer  ,  et  qui  ajoute  que  celui  qui 
frappe  par  l'épée,  périra  par  l'épée. 

Qu'on  ne  dise  pas  que  c'était  par  ruse 
et  finesse  que  les  évêqueset  abbés-barons 
du  moyen  Age  tournaient  ainsi  cette  dif- 
ficulté, celte  défense  évangélique  ;  car  il 
n'en  était  rien  :  c'était  uniquement  par 
candeur  et  par  simplicité. 

Plaignez  leur  inlelligence  ,  mais  n'ac- 
cusez point  leurs  pensées,  leurs  inten- 
tions, ne  calomniez  poirit  leur  cœur,  car 
au  fond  il  était  géuéralemeul  noble,  pur 
et  chn  tien  :  une  foi  ferme  y  brillait; 
mais  brillait  dans  l'ombieet  le  bruit.  Il 
ne  fallait  pas  plus  de  droiture;  mais  il 
fallait  plus  d'instruction. 

Or,  on  ne  peut  pas  en  même  temps  mé- 
diter et  se  défendre ,  étudier  et  faire  la 
guerre,  être  en  même  temps  et  un  clerc 


et  un  preux,  surtout  dans  un  siècle  où  la 
prouesse  rendait  inutile  et  faisait  oublier 
la  clergie. 

Déclamons  donc  moins  contre  ces  âges 
agités  et  troublés  par  les  orac;es  de  la 
conquête  et  les  inondations  du  ^ord. 
Ils  furent  ce  qu'ils  purent ,  ce  qu'ils  du- 
rent être.  A  la  place  de  nos  pères  eus- 
sions-nous mieux  valu  ,  eussions-nous 
mieux  fait? 

Et  même  aujourd'huiavectant  depaix, 
tant  de  sécurité,  de  liberté,  de  lumières, 
avec  tant  de  moyens  d'être  bons,  d'être 
parfaits,  valons-nous  mieux?  les  valons- 
nous? 

Les  monastères  devenus  baronies,  et 
leurs  abbés  seigneurs  féodaux,  durent 
au  roi  et  à  l'État  les  services  féodaux,  la 
quarantaine  militaire,  comme  les  autres 
seigneurs.  A  l'ordre  du  monarque  il  leur 
fallait  partir  et  combattre  pour  lui  à  la 
tête  de  leurs  vassaux.  11  ne  s'agissait  plus 
seulement  de  se  défendre  chez  soi,  ou  de 
faire  la  guerre  à  son  voisin  à  ses  risques 
et  périls,  il  fallait  combattre  pour  le 
bien  public,  pour  la  patrie  et  le  roi. 

Plusieurs  abbés  et  plusieurs  évêques 
déléguaient,  il  est  vrai,  leurs  pouvoirs  à 
des  lieuienans,  à  des  vidâmes ,  à  des  sé- 
néchaux, à  des  avoués,  à  des  gentils- 
hommes de  leur  dépendance  et  de  leurs 
fiefs  ;  d'autres  marchaient  eux-mêmes,  et 
aimaient  mieux  déléguer  à  des  subal- 
ternes le  soin  de  chanter  matines  et  de 
louer  Dieu  ,  comnie  dit  ce  méchant  Boi- 
leau  ,  que  celui  de  commander  It^urs  vas- 
saux et  de  déployer  leur  bannière. 

Mais  qu  ils  marchassent  ainsi  eux- 
mêmes,  ou  qu'ils  fissent  marcher  d'au- 
tres à  leur  place,  ces  évêques-sei^neurs 
et  ces  abbés  barons  étaient  toujours  obli- 
gés de  s'occuper  de  leurs  fiefs  et  de  leurs 
seigneuries  temporelles. 

Ces  soins,  ces  occupations  profanes, 
peu  compatibles  avec  l'esprit  reli;j;ieux  , 
surtout  avec  celui  qui  avait  peuplé  les 
solitudes  et  fondé  les  cloîtres,  tendaient 
donc  naturellement  à  relâcher  le  zèle  et 
à  refroidir  la  ferveur. 

Or,  je  le  répèle,  au  moment  où  paru- 
rent [Dominique  et  François,  tous  les  mo 
nastères,  toutes  les  abbayes  de  France,  et 
même  de  l'Lurope  .  étaient  ainsi  consti- 
tuées ;  elles  étaient  toutes  opulentes  et 
presque  princiéres.  11  n'était  question  de 


378 


flLSTOIllK  l)[:  SAllNT  LOUIS 


pauvreté'  quVn  y  entrant,  cl  le  van 
qu'on  en  faisait ,  quoique  sincOre,  n't'tail 
en  quelque  sorte  au  fond  qu'une  forma- 
lit*^  traditionnelle. 

(a'pendanl  l'individu  y<*tail  bien  pau- 
vre encore  si  l'on  veut ,  il  ne  possédait 
rien  comme  un  enfant  en  bas  A}];e  ;  mais 
la  communaut(*  possédait .  et  en  quittant 
une  famille  (jnelquefois  indigente,  il  de- 
venait membre  d'une  communauté  mil- 
lionnaire; chaque  moine  était  donc  pau- 
vre comme  l'était  le  (ils  d'un  opulent 
seigneur. 

Ce  n'était  plus  là  la  solitude  antique  , 
ce  n'était  plus  la  nudité  des  Thébaïdes. 
l'aridité  des  déserts  de  Paul,  d'Hilarion, 
d'Antoine  et  de  racôme;  ce  n'était  plus 
la  pauvreté  des  cellules  et  des  laures  de 
INitri  et  de  ïhabennes.  Ce  n'était  plus  du 
corbeau  des  montap^nes  que  ces  abbayes 
recevaient  leur  pain  de  chaque  jour.  Ces 
abbayes  étaient  des  palais,  les  abbés 
étaient  des  princes,  les  religieux  des 
gentilshommes  privilégiés.  Il  y  avait 
peut-être  quelque  chose  de  fondamenta- 
lement identique  dans  le  costume  ;  mais 
sur  ce  costume  jadis  pauvre  l'or  brille 
aujourd'hui  ;  la  grotte  de  rochers  est 
remplacée  par  de  grandes  salles,  par  des 
chambres  de  luxe;  la  cruche  d'eau  par  le 
vase  précieux  ,  par  le  vin  généreux .  la 
natte  par  le  tapis  de  haute  lice,  et  l'o- 
reiller de  pierre  par  le  lit  d'édredon  et 
de  soie. 

C'étaient  encore  des  chrétiens,  des  re- 
ligieux mêmes;  mais  ce  n'étai<  nt  pins 
des  pauvres  solitaires  isolés  et  abandon- 
nés à  la  Providence  ;  ce  n'étaient  plus  de 
pauvres  pénitens  réunis  par  leurs  larmes 
et  priant  ensemble,  el  louant  les  bontés 
de  Dieu  au  milieu  de  toutes  les  priva- 
tions :  c'étaient  de  vastes  et  brillantes 
corporations  religieuses, très  religieuses, 
très  vertueuses  peut-être  néanmoins; 
mais  très  différentes  des  solitaires  et  des 
moines  de  la  primitive  Église. 

H  était  donc  bien  difficile,  je  le  ré 
pèle,  qu'avec  tant  de  puissance,  de  splen- 
deur et  d'opulence,  les  idées  mondaines 
ne  se  glissassent  pas  dans  les  abbayes  et 
ne  tendissent  de  plus  en  plus  à  les  sécu- 
lariser, h  les  relâcher  et  à  les  rendre 
profanes. 

Ce  fut  alors  que  saint  François  se  leva. 
se  dépouilla  de  tout  et  se  jeta  tout  nu 


dans  la  pénitence,  dans  l'amour  et  dans 
le  service  de  Dieu. 

François  était  une  réforme  vivante  des 
ordros  religieux  et  un  modèle  de  leur 
mysticisme  et  de  leur  pauvreté  anti- 
ques. 

l^ientôt  des  hommes  de  sa  trempe,  de 
son  courage,  se  joignirent  à  lui  ,  et  un 
ordre  qui  ne  devait  rien  posséder ,  un 
ordre  de  pauvres  véritables,  de  men- 
dians  même,  fut  fondé;  mais  l'ordre 
de  vSaint-François,  tout  semblable  qu'il 
fut  sous  certains  rapports  à  ceux  des 
monastères  antiques,  en  différait  cepen- 
dant ainsi  sous  d'autres  rapports. 

François  ne  courait  et  ne  s'obstinait 
pas  éternellement  au  désert  comme  ^es 
Antoine  ,  les  Pacôme  et  les  Hilarion.  Il 
n'aimait  pas  le  monde  plus  qu'eux,  mais 
i!  avait  un  zèle  et  une  charité  brûlante  , 
et  il  demeurait  parmi  les  hommes  pour 
les  aider ,  pour  les  instruire  ,  pour  les 
porter  à  s'aimer  et  à  aimer  Dieu. 

François  suivait  le  chemin  le  plus 
court:  il  imitait  le  Christ. 

Or,  le  Christ  ne  resta  pas  toujours  dans 
la  solitude  de  la  montagne;  il  vint  à  Jé- 
rusalem, parcourut  la  Judée,  et  peut-être 
d'autres  régions  encore. 

Partout  il  portait  secours  aux  malheu- 
reux, guérissait  les  malades,  instruisait 
les  ignorans  .  et  lorsqu'à  trente-trois  ans 
il  fut  mis  à  mort,  on  put  dire  de  lui  qu'il 
avait  passé  sur  cette  terre  en  faisant  du 
bien,  pfrtrainsiit  henefaciendo.  François 
d' A«sise  passa  de  même. 

C'était,  avec  une  douceur  moins  ten- 
dre, et  une  ardeur  plus  vive ,  le  Vincent 
de  Paul  de  son  temps. 

Au  milieu  des  opulens  religieux  de  son 
siècle,  on  vit  l'humble  et  pauvre  saint 
Prançois  aller  nu  et  prêchant  à  travers 
les  villes  et  les  campagnes.  Ami  des  pau- 
vres, il  vivait  comme  eux.  et  comme  eux 
il  mourut  dans  le  dénûment,  sur  la  paille 
et  la  cendre. 

Il  partit  de  ce  monde  comme  il  y  était 
venu  :  il  y  était  entré  nu ,  et  nu  il  en 
sortit. 

C'était  l'antique  perfection  chrétienne 
et  monacale  qui  venait  faire  une  appari- 
tion nouvelle  et  ranimer  l'esprit  des  an- 
ciens pénitens. 

Ce  fut  alors  aussi  que  l'on  put  juger  du 
contraste  entre  la  perfection  de  l'esprit 


ROI  DE  FRANCE. 


379 


religieux,  et  ces  abbés  puissans,  couverts 
d'or  mondain  et  d'armes  guerrières. 

Les  suffrages  ne  tardèrent  pas  à  se  dé- 
clarer en  faveur  de  saint  François ,  et  si 
les  abbayes  ne  furent  pas  réformées,  les 
abbés  du  moins ,  et  tous  les  ecclésiasti- 
ques opulens,  furent  astreints,  par  les 
exigences  de  l'opinion  ,  à  plus  de  ré- 
serve et  à  plus  de  retenue. 

Ils  n'en  jouirent  pas  moins  de  leurs 
trésors;  mais  la  faveur  publique  passa 
du  côté  des  religieux  prêcheurs  et  men- 
dians. 

En  effet,  c'était  là  que  se  trouvait  ce 
que  l'on  appelle  aujourd'hui  le  progrès  ; 
c'était  là  qu'était  la  force,  là  qu'était  la 
vie  ;  c'était  même  là  qu'étaient  les  grands 
hommes ,  les  hauts  esprits  ,  les  fortes 
têtes,  les  puissantes  intelligences  de  ce 
temps;  les  Albert,  les  Thomas,  les  Vin- 
cent de  Beauvais,  les  Bonaventure  ,  etc. 

Aussi  les  ordres  anciens  se  trouvèrent- 
ils  complètement  éclipsés  par  les  ordres 
nouveaux. 

Ceux-là  avaient  les  richesses,  les  hon- 
neurs et  la  puissance  de  l'Eglise  et  du 
monde;  mais  ceux-ci  avaient  la  charité 
de  Jésus,  l'abnégation  des  anciens  con- 
fesseurs et  le  zèle  des  apôtres. 

Ceux-ci  avaient  la  vogue,  la  puissance, 
la  domination  des  esprits  et  l'admiration 
des  peuples. 

Pourquoi  cela  ? 

Parce  que  ceux-ci ,  quoique  pauvres, 
étaient  utiles,  faisaient  du  bien  à  tous; 
tandis  que  les  autres  ,  quoique  riches  et 
puissans ,  gardèrent  un  peu  trop  pour 
eux-mêmes  leurs  richesses  et  leur  puis- 
sance. 

Les  uns  jouissaient , 

Les  autres  se  dévouaient. 

Les  uns  se  laissaient  aller  mollement 
au  train  du  siècle, 

Les  autres  le  menaient. 

Les  uns  aimaient  fort  les  anciens  pri- 
vilèges et  les  anciennes  distinctions  so- 
ciales. 

Les  autres  voulaient  substituer  la  jus- 
lice  divine  à  la  force  brutale,  ramener  les 
hommes  à  l'humanité,  faire  renaître,  au- 
tant que  possible  ,  l'ancienne  égalité,  fra- 
ternité et  charité  chrétiennes. 

Le  siècle  s'aperçut  vite  de  cello  diffé- 
rence ,  et  il  fut  du  côté  des  mendians. 

Bientôt  la  France ,  que  dis-je,  l'Europe 


entière  fut  k  eux ,  et  Tôh  put  confier  à 
l'ordre  de  Saint-Dominique  le  glaive  for- 
midable et  peu  évangélique ,  hélas!  de 
l'inquisition,  sans  que  le  peuple  trouvât 
à  redire  et  sans  qu'il  se  révoltât. 

L'ordre  de  Saint-François  resta  dans 
des  ministères  plus  doux,  plus  humains, 
plus  chrétiens. 

L'ordre  de  Saint-Dominique  devint  po- 
litique dès  qu'il  devint  inquisiteur  ;  mais 
il  faisait  l'inquisition  dans  le  sens  popu- 
laire de  ce  temps  ;  car  en  ces  temps  les 
peuples  croyaient ,  et  ils  entendaient  que 
i'oncrût. 

Au  bruit  de  l'ascendant  que  prirent 
tout-à-coup  sur  leur  siècle  ces  deux  or- 
dres nouveaux,  les  autres  ordres,  les  or- 
dres anciens  ,  s'ébranlèrent  :  l'université 
elle-même  en  fut  émue  ;  ses  docteurs  pâ- 
lissaient devant  ceux  de  Dominique  et 
de  François,  comme  le  zè'e  et  la  ferveur 
des  autres  ordres  religieux  devant  leurs 
prédicateurs.  Les  abbés  réclamèrent;  le 
Bénédictin  courtisan,  Matthieu  Paris,  le 
plus  grand  historien  de  son  temps ,  et 
digne  seul  de  son  ordre,  peut-être,  de  ri- 
valiser par  son  talent  avec  les  ordres 
nouveaux,  s'élève  et  crie  contre  eux  dans 
son  Histoire  d' Angleterre  ;  les  écoliers 
de  l'université  firent  des  chansons;  leurs 
professeurs  lancèrent  des  livres;  le  docte 
Guillaume  de  Saint-Amour  cria  au  dan- 
ger. 

Tout  s'agita  et  rien  n'y  fit. 

Les  mendians  poursuivirent  leur  ar- 
dente carrière  ,  et  entraînèrent  le  siècle 
dans  les  voies  nouvelles. 

La  cour  et  les  princes  eux-mêmes  fu- 
rent entraînés  ;  et  l'on  vit  Blanche  et 
Louis  se  faisant  les  humbles  disciples  du 
Lazare  ,du  juste,  du  charitable  ,  du  phi- 
lantrope  François,  se  mettre  à  la  tête  du 
mouvement  et  commencer  eux-mêmes 
dans  la  pratique  ces  innovations  de  la 
justice  et  de  la  charité  chrétienne,  que 
les  frères  de  saint  François  prêchaient  et 
recommandaient  partout  dans  leurs  ser- 
mons ambulans. 

Ainsi,  pour  comniendre  le  grand  mou 
vement  (jui  se  fit  aux  douzième  et  trei- 
zième siècles,  il  faut  comprendre  l'esprit 
i\t\  saint  François;  et  pour  comprendre 
les  règnes  de  r.lanche  de  Castille  et  de 
Louis  l\  ,  il  faut  comprendre  le  mouve- 
ment qu'opéra  ce  grand  saint ,  ce  bon 


380 


HISTOIRE  DE  SAINT  LOUIS, 


gi^nio  de  la  rrlicrion  et  de  l'huninnitt^. 
Oui .  s.iclioiis-l<*  bien  ,  lil.mclje  el  son 
fils  fur'  lit  les  disciples  de  saint  Doinirii 
que  et  smiout  de  saint  François  ;  ils  n'ont 
aj^i  (jiie  sous  rinflucnce  de  ces  nobles 
doctrines,  et  ne  se  sont  presqu<î  jamais 
conduits  que  d  après  des  conseillers  pris 
dans  son  ordre. 

i^a  cour  en  était  alors  remplie,  el  la 
cour  en  les  protégeant,  en  les  dotant,  les 
répandit  sur  toute  la  France. 

Ceci  explique  les  nombreuses  contes- 
tations que  la  reine  Blanche  et  son  fils 
eurent,  malgré  leur  piété,  avec  les  ri- 
ches abbés  et  les  puissans  évêques  de 
leur  temps. 

C'est  qu'imbus  des  maximes  de  saint 
François,  ils  ne  croyaient  pas,  et  avec 
raison,  que  ces  hauts  prélats  et  ces  opu- 
lens  abbés  fussent  suffisan^ment  péné- 
trés de  l'esprit  d'amour,  de  fraternité, 
de  bienfaisance,  de  modestie  el  d'abné- 
gation du  Christianisme. 

Aussi,  on  peut  le  remarquer,  les  fa- 
veurs de  ces  princes  généreux  ne  tom- 
baient jamais  sur  les  riches  abbayes , 
mais  sur  les  communautés  pauvres,  et 
naissantes.  Blanche  et  Louis  n'enrichis- 
saient pas  des  couvens  déjà  riches  ; 
ils  faisaient  mieux  j  ils  en  fondaient  et 
les  soutenaient  lorsque  leurs  propres 
ressources  ne  pouvaient  pas  leur  suf- 
fire. 

Peut-éire  suis-je  le  premier  à  le  dire, 
mais  diit-on  crier  au  paradoxe,  je  sou- 
tiens que  tout  historien  qui  voudra  envi- 
saj?er  le  siècle  et  les  actes  de  la  reine 
Blanche  et  dt^  Louis,  sous  un  autre  point 
de  vue  que  celui-ci  .  n'y  verra  rien,  n'y 
comprendra  rien.  Les  motifs  de  leur  con- 
duite ne  leur  venaient  point  d'ailleurs 
que  de  cet  esprit  de  bonté,  de  justice, 
de  dévouement  et  de  charité  chrétienne 
ranimé  par  saint  François  ;  c'étaient 
deux  apôîres,  deux  franciscains  armés 
du  sceptre  ,  au  lieu  de  l'élre  de.  cordes 
Lies  ,  comme  l'étaient  alors  les  autres 
frères  de  cet  ordre. 

Yoih  con)me  j'aurais  voulu  qu'on  en- 
visrigpûl  le  rè^^ne  de  Blanche  et  de  Lou  s 
que  la  phi  osopliio  de  l'histoire  ne  sau- 
rait séparer:  voili  le  plan  et  le  som- 
maire du  grand  tableau  historique  (|ue 
l'aurais  voulu  mettre  ou  du  moins  que 
7l'autre5  missent  en  tètr  K\r  l'histoire  de 


ce  siècle,  comme  son  introduction  ,  son 
flambeau  naturel. 

Sans  cela  on  peut  sms  doute  en  savoir 
el  en  raconter  les  faiis;  m  lis  on  n'en  con- 
naîtra pas  la  source,  mais  on  n  en  saura 
pas  les  motifs,  on  en  comprendra  mal 
l'enchainemenl,  et  l'or»  n'aura  le  secret  et 
Ton  ne  verra  le  fond  de  rien  dans  ce  siè- 
cle créateur,  dans  ce  siècle  fécond  en 
fondations  de  toutes  sortes,  en  fonda- 
tions durables,  en  fondations  matériel- 
les, politiques  et  religieuses  qui  jusqu'à 
nos  jours  ont  servi  de  règle  à  Tesprii  pu- 
blic, et  de  base  à  la  société  française. 

Est-ce  ainsi ,  est-ce  de  ce  point  de  vue 
que  l'on  a  écrit  l'histoire  de  saint  Louis 
et  de  son  siècle?  Jamais. 

Est-ce  ainsi  du  moins  que  l'a  écrite  et 
comprise  M.  de  Villeneuve-Trans.  Hélas! 
je  dois  le  dire,  pas  tout-à-fait.  Mais  je 
dois  dire  aussi  qu'il  a  été  plus  loin  à  cet 
ég-ird  que  tous  c*  ux  i\w\  l'ont  précédé. 

La  fondation  des  ordres  mendians  ne 
lui  a  pas  échappé  comme  fait  notable, 
mais  elle  lui  a  échappé  comme  influence 
sur  le  siècle  ,  et  comme  mouvement  de 
réforme  religieuse  ,  et  par  conséquent 
politique,  mouvement  secondé  de  lout  le 
pieux  et  bienfaisant  pouvoir  de  leurco/i- 
frl.re  Louis  IX.  M.  le  marquis  de  Trans 
n'a  pis  remarqué  ou  du  moins  sign^lf^ 
suffisamment  la  liaison  non  interrompue 
qui  existe  entre  les  idées  franciscaines, 
entre  le  mouvement  qu'elles  impiimè- 
rent  au  treizième  siècle  el  les  actes  du 
gouvernement  de  Louis. 

M.  de  Villeneuve  pèche  ici  par  omis- 
sion et  par  df'^faut:  mais  nous  devons  lui 
signaler  plusieurs  passages  où  il  pèche 
par  paroles.  Ce  sont  ceux  où  il  traite 
des  rapports  du  Saint-Siège  avec  saint 
Louis,  ceux  où  il  a  à  juger  l'usage  que 
les  papes  firent  de  leur  puissance.  ]Nous 
le  lui  disons  franchement,  il  a  un  peu 
trop  suivi  l'influence,  nous  ne  disons  pas 
des  philosophes  du  dix-huitième  siècle, 
mais  celle  des  traditions  parlementaires 
et  peut  être  jansénistes.  En  quelques  cir- 
constances les  proleslans  VVoigtli  dans 
son  histoire  de  Grégoire  VU  y  Hurter 
dans  celle  d'Jnnoceni  111 ,  Ranke  dans 
Vhistoirc  de  lu  Papaulc  ,  ont  été  plus 
jusles  que  lui  sur  cette  question.  ]Nous 
Un  recommandons  en  cela  quelques  cor- 
rections que  565  amis  lui  indiqueront  fa- 


ROI  DE  FRANCE. 


381 


cilement,  et  qu'il  fera  d'autant  plus  to- 
lonliers  que  l'on  ne  saurait  mettre  en 
doute  la  sincérité  de  son  orthodoxie. 

J'ai  encore  une  autre  querelle  à  faire  à 
M.  de  Trans  :  peut-être  cette  querelle 
n'est-elle  pas  fondée  et  je  le  dé-iire ,  mais 
il  me  semble  qu'il  a  trop  né^M^é  de  se 
servir  textuellement  de  Matthieu  Paris, 
qui  n'est  pas  assurément  sans  inexacti- 
tudes et  sans  reproche,  mais  qui  avec 
toutes  ses  misères  et  ses  préjugés  et  ses 
passions  d'Anglais  et  de  courtisan  de 
Henri  III,  est  encore  l'historien  le  plus 
important,  le  plus  profond,  et  peut-être 
le  plus  hardi  de  cetie  époque.  Ce  n'est 
pas  le  seul ,  mais  c'est  le  premier  auteur 
à  consulter  pour  toute  la  régence  de 
Blanche  de  Castille,  et  toute  la  première 
partie  du  règne  de  s^int  Loijis. 

Je  regrette  aussi  que  31.  de  Villeneuve 
n'ait  pas  été  plus  précis  dms  ses  cita- 
tions :  il  cite  bien,  mais  d'une  manière 
vague.  Il  jeite  toutes  ses  citations  au  bas 
de  la  page,  mais  sans  prendre  assez  soin 
de  faire  voir  sur  quel  passage,  sur  quelle 
phrase,  sur  quel  mot  elles  portent:  de 
sorie  que,  pour  vérilier  une  seule  cita- 
tion, il  faudrait  quelquefois  parcourir 
au  hasard  les  dix  ou  vingt  ouvrag-s  qu'il 
indique  sans  êti  e  sûr  de  trouver  ce  qu'on 
cherche  j  c'eî>t  rendre  par  là  même  la  re- 
cherche impossible.  0'*  c'est  là  une  mé- 
thode ou  un  système  très  vicieux,  et  M. de 
Villeneuve  devait  s'en  garder  plus  qu'un 
autre  ;  car  il  est  fécond  en  anecdotes,  en 
détails;  mais  comme  toutes  les  anecdotes 
que  l'on  raconte ,  tous  les  détails  que  l'on 
donne  dans  certains  ouvrages  ne  sont  pas 
très  authentiques,  M.  de  Vil'eneuve  se 
devait  et  nous  devait  aussi  de  nous  citer 
exactemfnl  les  sources,  et  de  nous  indi- 
quer exactement  ses  autorités. 

Nous  aurions  voulu  voir  aussi  M.  de 
Villeneuve  s'armer  parfois  d'une  criti- 
que un  peu  plus  sévère  et  d'un  ecclec- 
tisme  plus  difficile. 

Ou  voit,  comme  nous  l'avons  dit.  qu'il 
aime  son  sujet,  qu'il  l'étudié,  qu'il  s'en 
occupe  avec  pUisiret  depuis  lon^'-lemps. 
lia  lu  tout  à  peu  près;  il  a  ramassé  tout 
ce  qui  le  concerne,  mais  il  fallait  faire 
un  choix  «le  ce  ramassis;  il  ne  fallait  pas 
tout  admettre,  ou  du  moins  il  fallait 
faire  une  différence  entre  les  faits  au- 
thentiques puisés  dans  le^  monumons  ori- 


ginaux, et  les  faits  moins  certains  venus 
par  la  tradition  ou  reçus  d'auteurs  de 
seconde  main. 

Or.  c'est  ce  que  M.  de  Villeneuve  aurait 
pu  faire  encore  avec  plus  de  soin,  d'au- 
tant plus  qu'il  nous  raconte  plusieurs 
faits  très  curieux,  mais  d'une  au;henti- 
cité  moins  prouvée. 

M.  de  Villeneuve  devait  craindre  de 
faire  tomber  par  là  son  bel  ouvrage  au 
rang  d'une  chronique  candide  et  débon- 
naire, qui.  faute  de  connaissances  et  de 
lumières,  admet  tout,  et  ne  sait  rien 
rejeter  ni  rien  prouver  suffisamm 

Je  me  hâte  de  dire  que  le  travail  de 
31.  de  Villf^neuve  n'en  est  pas  là  ;  mais  à 
l'examiner  bien,  il  pencherait  de  ce  côté, 
et  pourrait  faire  dire  à  l'auteur,  non  pas 
sachez  mieux,  c'est  impossib  e  .  mais 
élaguez  plus  de  votre  science ,  et  soyez 
p'us  sévère  et  mci  !s  facile;  craignez  de 
mêler  trop,  et  sans  avertir,  la  léjjende  à 
l'histoire,  et  la  vérité  à  ce  qui  n'est  que 
vraisemblable. 

!  es  chicanes  que  je  ne  crains  pas  de 
faire  ici  à  M.  de  Villeneuve  lui  viennent 
de  l'effet  de  son  trop  bon  caractère. 
jN'eûl-on  pas  l'honneur  de  le  connaître, 
qu'en  le  lisant  il  serait  encore  faci'e  de 
voir  qu«  c'est  un  homme  doux,  poli  .  in- 
dulgent et  bon.  Les  douces  paroles  et 
rél();^e  lui  sont  naturels,  mais  le  b  âme 
sf^vère  lui  est  impossible.  Il  craindrait 
de  vous  faire  de  la  peine  en  vous  contre- 
disant, et  il  dira  comme  vous  p^r  bien- 
séance .  par  bout»' .  pour  vous  faire  plai- 
sir en  un  mot.  Il  lecherche  l'occasion  de 
dire  des  choses  obligeantes  .  mais  il  évi- 
tera celle  d'en  dire  de  désagréables. 

Sans  préjugés  déplaisans.  sympathique 
à  tout  ce  qui  est  beau  ,  comprenant  tout 
ce  qui  est  bien,  souriant  à  tou>  les  mé- 
rites, il  aura  peine  à  s'indigner  quelque- 
fois, et  à  se  rappeler  que  l'histoire  porte 
en  même  temps  un  burin  et  un  glaive, 
un  flambeau  qui  éclaire  et  un  flambeau 
qui  brûle. 

Je  n'ai  point,  hélas!  en  le  jugeant, 
imité  sa  bonté  et  son  indulgence  :  j'ai 
même  été  à  dessein  un  peu  trop  sévère 
envers  lui  ;  mois  de  sévère  je  deviendrais 
fort  injuste,  si  je  ne  finissais  enlni  par 
déclarer  ici  que  son  ouvrage  est  non  seu- 
lement le  meilleur  que  l'on  ail  fait  sur 
saint  Louis,  sur  lequel  on  eu  a  fait  de 


m 


LE  VmE  ANDUÉ, 


très  bons,  maisrnrore  l'un  drs  meillf  iirs, 
l'im  des  pliisrPinnrcj'.iahles  qui  nient  paru 
ilt'piiis  ci's  (IfrnitMes  arinrcs.  S'il  eut  vitS 
moins  fort  et  moins  remarciiiahle ,  je 
Tnisse  moinscriliqiK*  :  c'eût  <M»'  un  temps 
perdu  et  une  cruaulé  inutile.  A  quoi  bon 
heurter  un  mauvais  édifice  qui  va  crou- 
ler demain  .'  mais  ceux  qui  doivent  8e 
tenir  lon^  -  temps  debout  sur  le  sol ,  il 
faut  les  examiner  avec  soin  et  signaler 
leurs  moindres  (l(^fauls  ,  surtout  du  vi- 
vant de  l'architecte. 

Le  mérite,  je  ne  l'ai  point  signalé,  car 
il  saule  aux  yeux,  et  chacun  en  sera 
frappé.  On  sera  frappé  aussi  de  l'habileté 
heureuse  avec  laquelle  M.  de  Villeneuve 
manie  la  chronique,  et  du  goiH  délicat 
et  parfait  avec  lequel  il  en  encadre  les 
traits,  les  mots  charmans  dans  sa  phrase 
harmonieuse. 

On  ne  saurait  croire  combien  cela, 
joint  au  style  toujours  noble .  coloré  de 
l'auteur,  jette  de  variété  et  répand  d'a- 
i;rément  et  de  physionomie  antique  sur 
le  récit. 

Une  telle  lecture  n'ennuie  pas;  elle 
entraîne,  elle  enchante.  Tous  les  hommes 
seront  de  mon  avis  ,  et  les  dames  trou- 
veront que  j'en  dis  trop  peu. 

Je  connais  peu  d'ouvrages  historiques 
plus  soignés,  plus  piquans  ,  et  qui  re- 
produisent mieux  la  physionomie  de  l'é- 
poque dont  ils  traitent.  Voilà  bien  les 
mœurs  de  saint  Louis  et  de  son  siècle, 
en  voilà  bien  les  personnages  ;  je  les  re- 
connais; et  tout  en  se  rendant  intelligi- 
ble à  chacun,  l'auteur  leur  a  conservé 
et  leur  style  et  leur  langage  conteujpo- 
rains.  On  ne  pouvait  pousser  plus  loin 
l'art  historique,  la  vérité  de  la  peinture 
et  l'intérêt  du  récit. 

Un  autre  mérite  de  M.  de  Villeneuve, 


et  qui  n'est  pas  minime  en  histoire,  ce 
sont  sesconnaissances héraldiques;  il  b!a- 
sonne  admirablement  :  et  rameau  d'une 
souche  illustre  et  antique,  il  connaît 
h  merveille  les  armoiries  des  familles. 
Sous  ce  rapport,  il  se  trouve  ici  dans 
son  centre;  car  le  temps  des  croisades 
et  le  règne  de  saint  Louis,  c'est  le  temps 
du  blason,  c'est  le  règne  des  armoiries, 
c'est  le  siècle  des  preux.  11  faudra  donc 
désormais  avoir  lu  le  saint  Louis  de 
!M.  de  Villeneuve.  Les  savans  lui  sauront 
gré  de  ses  connaissances  étendues,  et  les 
gens  du  monde  le  féliciteront  de  son 
style  et  du  charme  de  sa  narration  ;  c'est 
un  beau  titre  de  plus  pour  un  beau  nom. 
Le  titulaire  du  marquisat  de  Trans,  que 
l'on  croit  de  la  date  la  plus  ancienne  en 
France,  était  digne  d'écrire  l'histoire 
dti  premier  roi  de  notre  monarchie.  Le 
beau-père  de  saint  Louis  avait  trouvé 
dans  Rome  de  V^illeneuve  un  bon  mi- 
nistre, et  dans  Villeneuve -de -Trans, 
saint  Louis  lui  -  même  trouve  un  bon 
historien.  Honneur  aux  rares  familles 
qui  peuvent  toujours  se  tenir  ainsi  au 
niveau  de  leur  siècle  !  Ce  n'est  pas  tou- 
jours le  moment  de  manier  la  lance;  il 
est  des  temps  où  la  plume  en  tient  lieu , 
où  l'esprit  la  remplace. 

M.  de  Trans  est  en  outre  auteur  de 
l'intéressante  Histoire  du  roi  René  et  des 
Monumens  des  grands  maîtres  de  Jéru- 
salem. Ces  travaux  importans  recevront 
un  nouveau  lustre  de  V/Iistoire  de  saint 
Louis.  Nous  eussions  voulu,  nous  eus- 
sions dû  même  citer  quelque  chose  de 
cettedernière  ;  maisil  faudraitcitertrop. 
et  l'espace  nous  manque.  D'ailleurs,  cet 
ouvrage  veut  être  lu  et  non  point  frac- 
tionné. 

Daniélo. 


LE  PÈllE  ANDIIÊ,  DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS. 


Il  est  un  homme  ,  contemporain  de 
Fontenclle  et  de  Montesquieu  ,  qui  a 
laissé  plus  de  V('ril(\s  peut-être,  en  quel- 
<|ues  pages  posthuuK  s,  (jue  d'autres  n'ont 
livré  d'erreurs  aux  presses  d'Amsterdam, 
ilc  Kehl,  et  de  Londres  ;  écri>ain  élégant, 


savant  géomètre,  philosophe  profond, 
mais  philosophe  au  pied  de  la  croix; 
disciple  de  saint  Augustin  et  de  Male- 
branche,  peu  connu  de  son  siècle  qui 
avait  le  goût  de  l'impiété,  parfaitement 
ignoré  du  nôtre  qui  semble  rcbigné  â  l'in- 


DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS. 


38^ 


différence ,  et  à  la  lecture  des  romans. 
Cet  homme  est  le  père  André,  jésuite, 
auteur  d'un  Essai  sur  le  Beau ,  le  seul 
de  ses  ouvrages  qui  ait  paru  de  son  vivant, 
et ,  malgré  l'anonyme ,  appelé  sui-  lui  l'at- 
tention des  esprits  distingués.  IMais  un 
entier  oubli  pèse  également  aujourd'hui 
sur  ce  livre,  sur  l'homme  et  les  restes 
épars  de  sa  pensée.  INous  ne  sommes  que 
trop  enclins  aux  ingrates  oubliances  : 
elles  adressent  même  leur  malheureuse 
prédilection  à  ceux  qui  ont  bien  mérité 
de  la  vérité.  Parmi  eux ,  le  Père  André 
doit  iigurer  au  premier  rang.  Le  senti- 
ment de  respectueuse  compassion  qui 
nous  soulève  aujourd'hui  contre  un  in- 
juste incognito  sera  sans  peine  compris 
des  lecteurs  de  celte  Revue ,  organe  natu- 
rel des  pieuses  réhabilitations. 

Yves  Marie  André  naquit,  le  22  mai 
1675,  à  Château-Lin  dans  le  comté  de  Cor- 
nouailles,  patrie  du  père  Hardouin  et  du 
père  Bougeant ,  d'une  famille  honnête  et 
considérée.  Il  avait  un  oncle  avocat  du 
roi  au  présidial  de  Quimper;  et  ce  fut  en 
cette  ville  qu'il  fit  ses  humanités  et  sa 
philosophie.  Au  sortir  de  ces  études,  le 
goût  de  la  retraite  et  du  travail  l'attira 
chez  les  jésuites.  Il  entra  dans  leur  so- 
ciété le  13  décembre  1693.  Dès  lors  ,  il  se 
regarda  comme  enlitrement  confisqué  à 
Dieu  et  à  la  leligiouj  et  sa  famille,  tou- 
jours chère  à  ses  affections,  devint  pres- 
que étrangère  à  son  commerce.  Le  seul 
intérêt  nécessaire  décida  de  ses  rapports 
avec  le  monde ,  et ,  dans  les  différens  em- 
plois de  sa  vie,  il  ne  se  crut  jamais  per- 
mis de  paraître  ce  qu'il  était  qu'au  pro- 
fit de  la  religion. 

Les  seize  années  qui  s'écoulèrent  après 
la  régence  des  humanités,  et  les  études 
de  théologie,  furent  employées  à  rensei- 
gnement de  la  philosophie  en  province  : 
Dieu  servait  ainsi  ses  goûts  plutôt  que 
ses  talens.  Jaloux  d'être  utile,  il  ne  l'é- 
tait pas  d'être  connu  :  «  mille  grAces  de 
«  vos  soins, écrivait-il  long-temps  après  à 
I  l'éditeur  de  V Essai  sur  le  Beau,  et  sur- 
«  tout  de  ïincognito  que  vous  me  laissez 
«  garder.  Il  n'est  ici  question  que  de  scr- 
<  vir  Dieu  et  le  public.  »  Peu  curieux  de 
dcbiter  de  la  science  j  c'étaient  ses  pro- 
pres paroles,  il  l'était  infiniment  d'en  ac- 
quérir. Aussi  cet  iulervallc  d'obscurité 
méritante  et  dévouée  lut  un  immense  ac 


croissement  à  l'épargne  de  sa  pensée. 

L'enseignement  philosophique  tel  qu'on 
le  faisait,  lui  paraissait  plutôt  un  abus 
qu'une  institution  de  la  science;  étude 
dont  la  religion  s'était  retirée,  sansappli- 
calion  pratique  aux  devoirs  de  la  vie  ,  il 
ne  concevait  pas  que  l'art  de  bien  vii're 
ne  fût  présenté  à  la  jeunesse  que  comme 
l'art  de  beaucoup  disputer. 

Pour  remédier  à  un  mal  si  grand,  il 
avait  rédigé  un  cours  de  philosophie  chré- 
tienne ,  dont  les  leçons  furent  dictées 
dans  plusieurs  collég«'s  de  la  province  et 
de  Paris  :  remarquable  essai  de  réforme, 
dit-on,  mais  qui  n'a  jamais  été  publié. 

Professeur  royal  de  mathématiques  au 
collège  de  Caen  en  1720,  il  remplit  celte 
chaire  avec  la  plus  grande  distinction 
jusqu'en  1759,  où,  cédant  aux  ordres  de 
ses  supérieurs  ,  il  consentit  à  prendre 
quelque  repos,  à  l'âge  de  quatre-vingt- 
quatre  ans. 

Rien  de  plus  analogue  que  cette  science 
à  son  amour  inné  de  l'ordre  et  du  vrai.  Il 
aimait  les  mathématiques,  comme  il  eût 
aimé  la  vérité  même,  s'il  eût  eu  besoin 
de  la  personnifier  pour  l'aimer.  Porté  na- 
turellement vers  les  spéculations  de  la 
haute  géométrie  ,  il  savait  se  proportion- 
ner à  la  portée  de  ses  jeunes  élèves  qu'il 
voulait  gagner  à  la  science,  et  cette  dé- 
tente de  son  esprit  n'en  fut  pas  le  moin- 
dre mérite.  <  Il  en  coûte  quelquefois  plus 
c  à  l'esprit  de  descendre  que  de  continuer 
<  son  vol  ;  et  tel  est  capable  d'arriver  aux 
4  plus  hautes  connaissances  qui  ne  sait 
i  pas  y  conduire.  >  Le  père  André  en  était 
bien  convaincu  : 

«  Point  de  titre  de  livre  plus  imposteur, 
«  disait-il  .  que  celui  d'élémens;  c'est  un 
(  défaut  à  reprocher  aux  plus  grands  mal- 
«  très.  »  Il  a  laissé  huit  traités  inédits  : 

Une  Arithniéti<juc  universelle  ,  ou  Es- 
sai d'un  nouveau  systhne  d'Arithméti- 
que pour  toute  cspccc  de  calculs  ; 

Lne  nouvelle  édition  des  Elémcns 
d'Euclidc  ; 

Une  Géométrie  pratique  ; 

Des  Eléinens  d'astronomie  ; 

Un  Traité  mathématique  et  historique 
de  géographie  et  d'hydrographie  ; 

Des  Elémcns  de  mécanique  ; 

Un  Traité  d'ojHiquc  ; 

Un  Traité  d'architecture  civile  ci  mili- 
taire. 


3S4 


LE  PERE  AWDRÉ. 


Il  donnait  la  prt^lérence  à  son  traii(^ 
d'Arithnictiquc ,  parce  qu'il  pensait  y 
avoir  prt^senté  nne  méthode  neuve  pour 
le  siècle.  Celle  méthode  n'était  aulre  que 
celle  de  saint  Augustin  .  à  qui  sans  doule 
encore  aujourd'hui  nos  mathématiciens 
ne  sonj^ent  <;nére.  Elle  consiste  dans  la 
distinction  de  deux  esp«'*c«'s  d'unité  :  unité 
arithmétique,  et  unilé  ^géométrique  ;  ou 
bi»'n.  unilé  indivisible,  et  unité  divisible. 
Ce  principe  simple  répandait,  suivant 
lui.  dans  les  règles  et  les  opérations  de 
l'arithmélique .  un  de^ré  de  lumière  pro- 
pre à  en  rendre  l'étude  plus  attrayante  et 
plus  facile. 

IVourri  de  l'Écriture  et  des  Pères,  pro 
fondement  versé  dans  la  connaissance 
des  antiquités  ecd'^sia'liques .  il  avait 
écrit  en  1730.  un  Trnilé  analytique  et 
historique  de  V excommunication  (inédil) 
et  commencé  une  //isloirc  du  pei:,"le  de 
Dieu  ,  qu'il  abandonna  en  apprenant 
qu'un  d»*  ses  confrères  travaillait  sur  le 
même  sujet. 

Grand  admirateur  de  saint  Augustin, 
même  'ians  les  mat'èr^^s  profanes,  le  père 
André  s'<ittachait  à  lui  ,  comme  à  son 
guide,  dans  la  science  de  la  religion.  Il 
ne  trouvait  rien  de  comparable  au  saint 
dccl^^ur  pour  la  sublimité  de  l'esprit  et 
la  suavité  du  sentiment.  A  ses  yeux,  il  n'y 
avait  que  la  profondeur  môme  et  l'éléva- 
tion des  pensées  de  ce  Père  qui  pût  af- 
faiblir le  mérite  de  ses  ouvrages  dans 
l'esprit  des  lecteurs  superficiels  ,  et  il 
pensait  avec  raison  que  pour  connaître 
saint  Augustin  il  fallait  beaucoup  d'in- 
telligence et  de  méditation.  On  peut  ju- 
ger par  les  discours  du  Beau  essentiel  j 
de  la  mémoire ,  de  la  science  des  nombres 
etc.,  comment  le  père  André  s'était  ap- 
proprié la  doctrine  du  grand  évêque  et 
avec  quelle  facilité  il  parlait  son  langage. 

Il  s'attacha  pendant  quelques  années  à 
la  prédication  :   «  Je  vous  avoue,  écri- 

<  vait-il  en  1707  au  père  Malebranche  , 
€  q'ie  ce  travail  ne  me  déplairait  pas.  On 

<  y  rend  de  grands  services  à  la  religion 
«  et  au  prochain.  On  y  coopère  avec 
I  Jé«ns  Christ  au  grand  dessein  du  lem- 
«  pie  éternel.  .l'ai  même  imaginé  une  ma- 
^  nière  de  prrcher,  où  je  pourrai  ,  sans 
c  choquer  personne,  faire  entrer  totit  ce 

<  que  notre  théologie  a  de  plus  sensible 
i  et  de  plus  incontestable ,  avec  ce  qu'elle 


peut  fournir  de  plus  sublime  et  de  plus 

<  pathétique;  surtout  les  grandes  idée» 
«  qu'elle    nous   donne    de    Jésus-Christ. 

<  Mais  je  sens  d'un  aiitre  côté  que  je  n'ai 
i  ni  apparence  ni  fond.  > 

^a  défiance  n'avait  de  fondement  qu'à 
l'égard  de  ses  moyens  extérieurs.  Une 
physionomie  heureuse,  l'expression  de 
ses  yeux  et  de  son  front  ne  laissaient  pas 
d'annoncer  les  hautes  qualités  de  son  es- 
prit :  mais  il  était  d'une  très  petite  taille, 
et  son  geste,  son  maintien  n'avaient  guère 
que  des  attitudes  forcées.  Il  acquit  néan- 
moins, dans  la  ville  de  Caen  ,  où  il  prê- 
cha des  sermons  d'dvent  et  de  carême, 
une  certaine  célébrité  oratoire,  dont  le 
félicitait  Fontenelle,  dans  une  lettre  de 
1735  :  <  Votre  réputation  m'apprend  , 
c  mon  révérend  père,  que  vous  avez  toute 
i  so(  te  de  talens.  Vous  êtes  mathémati- 
j  cien  et  poète,  et ,  à  ce  qu'on  m'a  dit, 
I  encore  prédicateur.  En  voilà  certaine- 

<  ment  assez  ;  et  tout  cela  me  donne 
*  beaucoup  d'espérance  que  vous  vien- 

<  drez  (juelqu'un  de  ces  jours  à  Par  s.  Je 
u  serais  ravi  de  vous  y  voir,  et  de  vous 
i  connaître  plus  parlicnlièrement ,  etc.  > 
A  quoi  le  père  André  répondait  avec  une 
n)odestie  spirituelle  :  «  Je  vous  .ivoue 
«que  mon  amour-propre  n'est  nnlle- 
i  ment  flatté  de  cet  assemblage  de  titres 
«  que  vous  me  prodiguez  sur  des  ouï- 
(  dire  plus  qu'incertains.  Vous  me  faites 
"  entendre  par  là  fort  agréablement,  que 
î  j'ai  couru  trop  de  pays  pour  être  un 
«  habile  homme.  J'ai  passé  successive- 
«  ment  par  tant  de  métiers,  que  je  n'ai 

<  pu  me  perfectionner  dans  ancuii.  » 

Quand  Fontenelle  écrivait  au  P.  André 
sur  la  diversité  de  ses  talens  (sauf  néan- 
moins le  talent  poétique  qu'il  serait  as- 
sez difficile  d'admettre  ,  son  mérite  phi- 
losophique n'avait  pas  franchi  l'enceinte 
de  quelques  collèges.  Ce  ne  fut  qu'eu 
1741  qu'il  fut  révélé  au  public  par  la  pu- 
blication de  V Essai  -^nr  le  Beau.  Ce  livre, 
que  l'auteur  ne  laissa  paraître  qu'à  con- 
tre cœur,  et  en  gardant  ranonyujc,  réu- 
nit presque  tous  les  suffrages.  L'article 
sur  le  Beau  ^  dans  V Encyclopédie ,  n'est 
guère  que  le  résumé  des  théories  du  ;  ère 
André,  et  son  ouvi.ige  y  est  cité  comme 
le  plus  profond  et  le  plus  complet  qui 
ait  paru  sur  la  matière.  Une  seconde 
édition  parut  en  1765, augmentée  de  cinq 


DE  LA  COMPAGME  DE  JÉSUS. 


386 


discours;  total,  neuf,  sur  les  questions 
suivantes  :  V  Sur  le  Beau  en  général _,  et 
en  particulier  sur  le  Beau  i'isible  ;  2°  sur 
le  Beau  dans  les  mœurs;  3"  sur  te  Beau 
dans  les  pièces  d'esprit  ;  4°  sur  le  Beau 
musical  ;  6*>  sur  les  Modes  ;  6**  sur  le  Dé- 
corum ;  7°  sur  les  Grâces  ;  8°  sur  l'Jniour 
du  beau;  9°  sur  l'Amour  dé  intéressé. 
Qu'il  nous  soit  permis  de  pré:.enier 
quelques  extraits  de  cette  esthétique  in 
COI. nue  : 

f  II  y  a  un  beau  essentiel  et  indépen- 
dant de  foule  institution,  même  divine. 
Tl  y  a  un  beau  naturel  et  indépendant  de 
l'opinion  des  hommes.  Enfin  ,  il  y  a  une 
espèce  de  beau  d'instiiution  humaine  ,  et 
qui    est    arbitraire   jusqu'à    un    certain 

point Mais  comuie  le  beau  peut  être 

considéré  ou  dans  l'esprit  ou  dans  le 
corps,  il  faut  encore  le  diviser  par  ses 
différens  terr  itoires  :  en  beau  sensible  et 
en  beau  intellij=;ibiP.  Le  beau  sensible, 
que  nous  apercevons  dans  les  corps,  et 
le  beau  intelligible,  que  nous  apercevons 
dans  les  espriti.  On  conviendra ,  sans 
doute  ,  que  l'un  et  l'autre  ne  peuvent 
être  aperçus  que  par  la  raison  :  le  beau 
sensible,  par  la  raison  attentive  aux 
idées  quVlIe  reçoit  des  sens  .  et  le  beau 
inlellifiible .  par  la  raison  attentive  aux 
idées  de  l'esprit  pii:\ 

t  Pour  commencer  par  le  benu  sensi- 
ble, il  est  certain  que  tous  nos  sens 
n'ont  pas  le  privilège  de  connaître  le 
beau.  Il  y  en  a  trois  que  la  nature  a  ex- 
clus de  celle  noble  fonction  :  le  goût, 
l'odorat  et  le  toucher;  sens  stupides  et 
grossiers,  qui  ne  cherchent ,  comme  les 
bétes,  qi.e  ce  qui  leur  est  bon.  sans  se 
mettre  en  peine  du  beau.  La  vue  et  l'ouie 
sont  les  seules  de  nos  facultés  corporel- 
les qui  aient  le  don  de  discerner.  Ou'on 
ne  m'en  demande  pas  la  raison  :  je  n'en 
conçois  point  d'autre  que  la  volonté  du 
Créateur,  qui  fait,  comme  il  lui  plaît ,  le 
partage  des  talens. 

«  Toute  la  question  se  réduit  donc  ici 
au  beau ,  qui  est  du  ressort  de  ces  deux 
sens  privilégiés,  c'est-à-dire  au  beau  visi- 
ble ou  opt ique ,  et  au  beau  arous*  ique  et 
musical:  au  beau  visible,  dont  rœil  est 
le  juge  naturel,  et  au  heau  acoustique, 
dont  l'oreille  est  Tcirbitre  née;  lun  el. 
l'autre  établis  par  un  ordre  souverain, 
pour  en  décider  chacun  dans  son  dis- 


trict souverain,  mais  en  tribunaux  sub- 
alternes, suivant  certaines  lois  qui.  leur 
étant  antérieures  et  supérieures,  doivent 

dic'er  tous  leurs  arrêts 

«  Il  y  a  un  beau  visible  dans  tous  les 
sens  qut'  nous  a^ons  distingués  ;  beau  es- 
sentiel; beau  naturel  ;  beau,  en  quelque 
sorte,  arbitraire.  > 

Et  d' .bord.  I  est-il  possible  qu'il  y  ait  eu 
drs  hommes  et   o  éme  des  philosophes 
qui  aien:  douté  un  moment  s'il  y  a  un 
b^au   essf^nliel  et  iniépendant  de  toute 
institution  .  qui  est  la  règle  éternelle  de 
la  beauté  visible  des  corps?  La  plus  lé- 
gère  attention    à    nos   idées    primitives 
n'aurait -elle  pas  dû  les  convaincre  que 
la  régularité,  Tordre,  la  proportion,  la 
symétrie,  sont  essentiellement  préféra- 
bles à  l'irrégularité  .  au  désordre  et  à  la 
disproportion''  La  géométrie  naturelle, 
qui  ne  peut  être  ignorée  de  personne, 
puisqu'elle  fait  partie  de  ce  qu'on  appelle 
sens  commun  ,  aurait-elle  oublié  de  leur 
mettre,  comme  aux  autres  hommes,  un 
compas  dans  les  yeux,  pour  juger  de  l'é- 
légance d'une  figure  ou  de  la  perfection 
d'un  ouvrage?  Aurait-elle  oublié  de  leur 
apprendre    ces    premiers    principes    du 
bon  sens  :  qu'une  figure  est  d'autant  plus 
élégante  que  le  contour  en  est  plus  juste 
et  plus  uniforme  :  qu'un  ouvrage  est  d'au- 
tant  plus  parfait   que  Tordonnance  en 
est  plus  dégagée;  que  si  l'on  compose  un 
dessin  de  plusieurs  pièces  différentes, 
é'^ales  ou  inégales,  en  nombre  pair  ou 
impair,  elles  y   doivent  être  tellement 
distribuées,  que  la  multitude  n'y  cause 
point  de  confusion  ;  que  les  parties  uni- 
ques soient  placées  au  milieu  de  celles 
qui  sont  doubles  ;  que  les  parties  égales 
soient    en   nombre    égal   et  à   éga'e  di- 
stance de  pirt  et  d'autre  ;  que  les  inéga- 
les se  répandent  aussi  de  part  et  d'autre 
en  nombre  égal  ,  et  suivant  entre  elles 
une  espèce  de  gradaiion  réglée;  en  un 
mot  ,  en  sorte  que  de  cet  assemblage  il 
en  résulte  un  tout  où   rien  ne  se  con- 
fonde, où  rien  ne  se  contrarie,  où  rien 
ne    rompe    l'unité    du   dessin?  Et   pour 
descendre  de  la  métaphysique  du  beau 
à  la  pratique  des  arts  qui  le  rendent  sen- 
sible ,  un    simple  coup  d'œil  sur  deux 
édifices,  l'un  régulier,  l'autre  irrégulier, 
ne  doit-il  pas  suffire,  non  seulemeni  pour 
uous  faire  voir  qu'il  y  a  des  règles  du 


3^ 


LE  PKRK  AM)RÉ,  DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSL  S. 


beau  ,  mais   pour  nous  en  découvrir  la 
raison  ? 

I  C*'lle  raison  fondamentale  des  rt'i^les 
du  beau,  qui  est  assez  subtile,  jiaraitra 
peut  tire  meilleure  dans  la  bouche  de 
quelque  auteur  ctMOibro  que  dans  la 
mienne.  Je  n'en  connais  que  deux  qui 
aient  un  peu  approfondi  la  matière  que 
je  traite  :  Platon  et  saint  Augustin. 

I  Platon  a  fait  deux  dialoguas  intitulés 
du  Beau  :  son  Crand  iJippius ,  son  Vhc- 
dre.  Mais  comme  dans  le  premier  il  ensei- 
gne plutôt  ce  (|Ud  le  beau  n'est  pas  que  ce 
qu'il  est  ;  comme  dans  le  second  il  parle 
moins  du  beau  que  de  l'amour  naturel 
qu'on  a  pour  lui ,  je  renonce  à  la  gloire 
de  prouver  ma  tbèse  en  grec.  Saint  Au- 
fjustin  ,  qui  était  un  aigle  en  tout,  a  da- 
vantage approfondi  la  question 

<  Si  je  demande  à  un  architecte,  dit  le 
saint  docteur  (1),  pourquoi  ayant  con- 
struit une  arcade  à  l'une  des  ailes  de  son 
édifice,  il  en  fait  autant  à  l'autre,  il  me 
répondra,  sans  doute,  que  c'est  afin  que 
les  membres  de  son  architecture  (2)  sy- 
métrisent  bien  ensemble.  Mais  pourquoi 
cette   symétrie   vous   parait-elle   néces- 
saire? Par  la  raison  que  cela  plaît.  Mais 
qui  ôtes-vous  pour  vous  ériger  en  arbitre 
de  ce   qui   doit   plaire   ou   ne  doit  pas 
plaire  aux  hommes?  Et  d'où  savez-vous 
que  la  symétrie  nous  plaît?  J'en  suis  sûr, 
parce  que  les  choses,  ainsi  disposées,  ont 
de  la  décence,  de  la  justesse,  de  la  grAce  ; 
en  un  mot,  parce  que  cela  est  beau.  Fort 
bien.   Mais,  dites-moi,   cela  est-il  beau 
parce  que   cela   plaît;   ou   cela   plait-il 
parce  qu'il  est  beau?  Sans  difficulté,  cela 
plaît  parce  qu'il  est  beau.  Je    le  crois 
comme  vous.  Mais  je  vous  demande  en- 
core :  pourquoi  cela  est- il  beau?  Et  si 
ma    question    vous    embarrasse,    parce 
qu'en  effet  les  maîtres  de  votre  art  ne 
vont  guère  jus(jue- là  ,  vous  conviendrez 
du  moins  sans  peine  que  la  similitude, 
l'égalité,  la  convenance  des  parties  de 
voire  bîkliment  réduisent  tout  à  une  es- 
pèce d'unité  qui  contente  la  raison.  C'est 
ce  q»u'  je  voulais  dire.  Oui .  mais  prenez- 
y  garde.  11  n'y  a  point  de  vraie  unité  dans 
les  corps,  puis(ju'ils  sont  tous  composés 
d'un    nombte   innombrable   de  parties, 

(1)  S.  Aug.,  de  nrd  lielig.,  c.  G0,ÔI,C2,  elc. 
(S)  Id.,  de  Muiied  ,  lib.  vi ,  c.  13. 


dont  chacune  est  encore  composée  d'une 
inlinité  d'autres.  Où  est-ce  donc  que  vous 
la  voyez  cette  unité  qui  vous  dirige  dans 
la  construction  de  votre  dessin^  cette 
unilé,  que  vous  regardez  dans  votre  art 
comme  une  loi  inviolable;  celle  unité, 
que  votre  édifice  doit  imiter  pour  être 
beau,  niais  que  rien  sur  la  terre  ne  peut 
imiter  parfaitement,  ])uisque  rien  sur  la 
terre  ne  peut  être  parfaitement  un?  Or, 
de  là  que  s'ensuii-il?  Ne  faut- il  pas  re- 
connaître qu'il  y  a  donc  au-dessus  de  nos 
esprits  une  certaine  unité  originale,  sou- 
veraine, éternelle,  parfaite,  qui  est  la 
règle  esseniielle  du  beau  ,  que  vous  cher- 
chez dans  Id  pratique  de  votre  art? 

i  C'est  le  raisonnement  de  saint  Au- 
gustin ,  dans  son  livre  De  la  vériLahle 
Religion.  D'où  il  a  conclu,  dans  un  autre 
ouvrage,  ce  grand  principe  qui  n'est  pas 
moins  évident  :  savoir,  que  c'est  Punité 
qui  constitue  ,  pour  ainsi  dire ,  la  forme 
et  l'essence  du  beau  en  tout  genre  de 
beauté  :  oninis  porro  pulchriLudinis  forma 
imitas  est  (1).  » 

Ce  grand  principe  de  saint  Augustin  , 
le  père  André  l'applique  au  beau  sensi- 
ble ;  il  l'étend  au  beau  moral  •  il  montre 
enfin  qu'il  embrasse  également  le  beau 
spirituel  : 

«  Je  dis  que  pour  qu'un  ouvrage  d'é- 
loquence ou  de  poésie  soit  véritablement 
beau,  il  ne  suflit  pas  qu'il  ait  de  beaux 
traits  ;  il  faut  qu'on  y  découvre  une  es- 
pèce d'unité  qui  en  fasse  un  tout  bien 
assorti.  Unité  de  rapport  entre  toutes  les 
parties  qui  le  composent  ;  unité  de  pro- 
portion entre  le  style  et  la  matière  qu'on 
y  traite  ;  unité  de  bienséance  entre  la 
personne  qui  parle,  les  choses  qu'elle 
dit  et  le  ton  qu'elle  prend  pour  les  dire... 
i  Vous  l'avez  sans  doute  mille  fois  re- 
marqué :  en  lisant  un  ouvrage,  on  lit 
aussi  l'auteur.  C'est  une  expression  re- 
çue, mais  dont  ou  me  permettra  d'éten- 
dre un  peu  la  signification;  je  veux  dire 
que  naturellement  on  compare  sa  per- 
sonne ,  son  étal ,  son  âge,  son  caractère , 
sa  religion,  sa  naissance  même,  et  le  rang 
qu'il  lient  dans  le  mondes  avec  les  choses 
qu'il  dit,  avec  sa  manière  de  penser, 
avec  son  style,  son  air,  son  langage,  avec 
le  ion  qu'il  prend  dans  ses  discours:  on 

(I)  S.  Aug.,  Epiêt,  xviii. 


ÉTUDE  SUR  UN 

examine  si  tout  cela  lui  convient  selon 
les  lois  de  la  décence  j  on  incorpore ,  si 
j'ose  ainsi  m'exprimer,  l'auteur  avec  sa 
pièce ,  pour  voir  le  total  qui  en  résulte^ 
en  un  mot,  on  veut  trouver  dans  un  ou- 
vrage d'esprit  un  tableau  dont  la  per- 
spective soit  un  honnête  homme  ,  qui 
parle  au  public  avec  tout  le  respei:t  qu'il 
doit  à  la  V(?jité,  à  l'ordre,  à  son  honneur 
et  à  l'honnêteté  publique  :  c'est  ce  que 
j'appelle  unité  de  bienséance.  » 

Le  public  ne  put  ignorer  long-temps 
le  nom  d'un  auteur  dont  l'ouvrage  avait 
fait  une  si  vive  impression  sur  les  gens 
de  lettres.  Dès  1744,  Fontenelle  écrivait 
à  l'auteur  sur  le  bruit  d'une  seconde  édi- 
tion :  «  Je  serais  curieux,  mon  révérend 
«  père ,  de  voir  cette  matière  agréable 
4  par  elle-même,  quoique  très  philoso- 
(  phique  ,  traitée  par  une  main  comme 
«  la  vôtre.  Si  vous  voulez  que  j'aie  ma 
«  part  du  plaisir  que  vous  ferez  au  pu- 
«  blic,  je  vous  avertis  qu'il  faut  un  peu 
i  vous  presser,  si  vous  le  pouvez  ■  je  n'ai 
«  pas  le  loisir  d'attendre  beaucoup...  Ce 
«  que  je  souhaiterais  encore  plus  que  le 
<  Beau  j  c'est  que  vous  vinssiez   ici.  » 


GRAND  HOMME. 


387 


Cette  instance  fut  plus  d'une  fois  ,  mais 
toujours  vainement ,  renouvelée.  <  Une 
»  perte  pour  moi  ,  disait  encore  Fonte- 
f  nelle  ,  dans  une  autre  lettre,  et  pour 
«  Paris  même  ,  c'est  que  vous  ne  soyez 
«  pas  ici.  Je  juge  par  vos  lettres  que  vous 
«  devez  être  d'un  commerce  agréable.  Et 
«  assurément ,   nous  sentirions  bien   ici 

<  tout  ce  que  vous  valez  ,  quoique  je  ne 
«  doute  pas  que  ces  Bas-INormands.  avec 
(  qui  vous  vivez,  et  qui  sont  gens  d'esprit 
(  liu  et  délié,  ne  s'en  aperçoivent  bien 

<  aussi Mais  Paris  est  eu   possession 

«  d'attirer  les  gens  de  mérite  de  toute  es- 
€  pèce;  et  il  n'y  a  point  de  vertu  attrac- 
«  tive  mieux  prouvée  que  la  sienne.  » 

11  est  à  regretter  que  le  père  André  ne 
se  soit  point  rendu  aux  invitations  de 
Fontenelle.  Sa  parole  eût  trouvé  à  Paris 
un  crédit  et  une  autorité  que  l'Académie 
de  Caen  ne  pouvait  lui  donner.  El  le  vrai 
défaut  de  ses  ouvrages,  comme  de  nos 
bi étonnantes  poésies  contemporaines, 
c'est  cette  odeur  de  province,  qui  con- 
trariera toujours  le  fin  odorat  de  l*ollion. 
(La  suite  au  prochain  nunicro.) 

L. 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  IIOMiME  DU  DlX-HUlïlÈME  SIÈCLE. 

DEUXIÈME   ARTICLE    (I). 


Le  temple  de  Gaide.  —  Intrigne  de  Montesquieu 
pour  entrer  ;i  PAradémie.  —  Un  mot  encore  sur 
le*  Lettres  Persanes.  —  Caractère  et  >ie  privée 
de  MoDtesqui'iu.  —  La  Grandeur  dti  Jlumains. 
—  lie  manuscrit  de  VEnjirit  des  Lois. 

Dès  râgc  de  vingt  ans,  Montesquieu 
étudiait  les  lois  en  philosophe  j  et  en 
même  temps  il  composait  «  un  ouvrage 
en  forme  de  lettres,  dont  le  but  était  de 
prouver  que  l'idolAtrie  de  la  plupart  des 
païens  ne  paraissait  pas  mériter  une  daui- 

(l)  Voyez  le  premier  article  dans  le  n"-  4!2,  t.  \n, 
p.  443.  —  Nota.  A  la  page  448,  nolo  1",  au  lieu 
de  :  en  17i»i,  un  succî-s  de  (renie  ans,  lisoz  :  en  17GI, 
un  long  turcés  pcrmellail  de  présenter^  etc.  Lt5*  ré- 
flexions sur  les  Lettres  Persanes  ,  on  lèlo  de  l'édi- 
tion de  17G1 ,  no  purai;i>seul  pas  être  de  Montes- 
quieu. 


nation  éternelle  (1\  »  Le  24  février  Î714, 
il  fut  nomaié  conseiller  au  parleuient  de 
Bordeaux.  Un  oncle  paternel ,  président 
à  mortier  au  même  parlement,  n'ayant 
point  d'enfans,  lui  laissa  ses  biens  et  sa 
charge.  Il  fut  re(ju  président  le  13  juillet 
1716  :  il  avait  vingt-sept  ans.  Sa  coaipa- 
gnie  le  chargea,  en  1722,  de  présenter 
des  remontrances  n'iati veulent  A  m\  nou- 
vel impôt  sur  les  vins  dont  il  obtint  la 
suppression,  mais  qui  reparut  bientôt 
sous  une  autre  forme. 

Reçu  le  3  avril  17 IG  h  PAcadémie  nais- 
sante de  liordeatix  ,  li  lit,  a*ec  le  cou- 
cours  du  duc  de  la  Korce,  de  cette  Société 

(l)  Eloge  de  Monlesquietty  ^vaiî  en  litc  du  rm- 
quiomo  volume  do  rF.ucyrl  pèdie  ,  jiar  irAI«Miil»»Tl  ; 
Mauportuis  ,  Hli  gc  de  Mcniesquieti ,  In  à  l'Académie 
royale  dos  Scienrcs  de  Berlin ,  li  juin  17^J. 


38S 


ETUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


littéraire  et  musicale  ,  une  petite  Acadé- 
mie des  sciences.  Parmi  les  discours  qu'il 
V  pronoucja,  et  qu'on  a  réunis  à  ses  œu- 
vres, on  en  trouve  quelques  uns  sur  di- 
vers points  d'hi-toire  naturelle  (  1718, 
172<» ,  1721  ^  ,  science  pour  laque  le  il 
avait  un  i^oùt  particulier.  H  avait  inruie 
conçu  le  projet  d'une  Histoire  physique 
de  la  terre  nncimne  et  moderne ,  ei  en 
1719.  il  invita  par  la  voie  d- s  journau.v 
tous  les  savans  de  l'Europe  à  lui  couimu- 
niquer  leurs  m»^inoires  et  leuis  observa- 
tions. <  fVul-éire,  dit  Usbeck  dans  les 
Lettres  Pers{7nes  ,  que  si  quelque  homme 
divin  avait  orné»  ce  sujet  <  de  paroles 
hautes  et  sublimes,  s'il  y  avi»il  mêlé  des 
fifjures  hardies  et  des  allégories  mysté- 
ri»^uses,  il  aurait  fait  un  bel  ouvrage  qui 
n'aurait  cédé  qu'au  saint  Alcoran  (1).  » 
Mais  la  faiblesse  de  sa  vue  l'obligt^a  de 
renoncer  à  ce  genre  d'étude  dont  l'ob- 
servation est  la  base,  et  il  ne  se  livra 
plus  qu'à  la  politique,  ^'i  la  jurisprudence 
et  à  l'histoire. 

Néanmoins  ,  ces  hautes  sciences  ne 
l'absorbaient  pas  tout  entier.  <  A  l'ûge 
de  trente-cinq  ans,  comme  il  l'avoue  lui- 
m(?me.  il  aimait  encore  «,  el  pour  plaire 
au  beau  sexe  qu'il  adorait ,  il  se  délas- 
sait à  écrire  le  Temple  de  Cnide  (^2). 
C'est  un  petit  roman  j  ou  plutôt  un  petit 
poème  en  prose,  divisé  en  sept  chants _, 
mais  dont  le  plus  long  n'a  que  dix  pages. 
<  Higatelle  »  où  il  y  a  de  l'esprit ,  mais 
point  de  naturel  ni  d'i'Jtérôt  3).  Ce  n'est 
qu'une  froide  peinture  de  volupté  my- 
thologique et  une  espèce  de  code  de  ga- 
lanterie libre  approprié  aux  mœurs  de 
celle  époque,  et  fait  assurément  pour 
amuser  la  société  de  mademoiselle  de 
Clermont  '4).  Mais  ce  n'est  plus  le  temps 
des  satyres  et  d-^s  nymphes.  Aujourd'hui 
les  dieux  des  eaux  ,  ce  sont  h's  bateaux 
à  vapeur,  et  les  dieux  des  campagnes,  les 
chemins  de  fer.  Le  nouveau  cours  des 
idées  a  eu  cet  avantage  de  détrôner  la 

(  I     LeU.  87. 

(2)  Imprimé  à  Paris  en  172.'»,  avec  la  polile  pièce 
m^lliologiqup  i\e  Ccphyte  et  l- Amour. 

(5)  Mottee  $ur  Mnnletquicu ,  par  M.  Walk<'naer, 
l.  llix  de  la  Btngrofjh.  unii.ersetle,  lUichaud  ,  1U2I. 
La  Harpe,   Court  de  LUtér.,7,*  pari.,  liv.  m, 

c.  I,S2. 

(4)  Noie  de  l'édileurdes  Lettreg  Famil.  de  Mon- 
leiquiea  lar  II  leu.  9  ,  à  l'abbé  de  Gua»co  ,  1742. 


vieille  mythologie  grecque.  Sans  le  style 
et  le  nom  de  Montesquieu,  on  ne  con- 
naîtrait plus/e  Temple  de  Gnidc. 

C'était  donc  un  prévideni  du  parle- 
menf.  â>;é  d*^  trente-cinq  ans  .  marié  de- 
puis dix  et  père  de  famille  (l).  qui  se 
plaisait  à  décrire  l'aimable  folie  de  Bac- 
chus ,  et  qui  offrait  à  la  jeunesse  frisée 
et  poudrée  des  labhaux  ei  des  leçons  de 
volupté.  Couimeul  eût-il  osé  se  nomm-  r? 
Aussi  n'est-il  encore'  que  traducteur.  Il  a 
trotivé  l'ouvrage  qu'il  donne  au  public 
parmi  des  manuscrits  grfcs  nouvelle- 
ment apport'^s  de  Conslantinople.  <  Je 
serais  bien  fûché,  écrivait-il,  si  Téditeur 
allait  mettre  quelque  chose  qui.  direc- 
tement ou  indirectement,  pût  faire  pen- 
ser que  j'en  suis  l'auteur.  Je  suisà  l'égard 
des  ouvrages  qu'on  m'a  attribués  comme 
La  Fontaine-Martel  2)  était  pour  les  ri- 
dicules: on  me  les  donne ,  mais  je  ne  les 
prends  point  3)  >  C'était  bien  en  effet  le 
cas  plus  que  jamais  de  se  dire  ;  i  J'ai  la 
maladie  de  faire  des  livres,  et  d'en  être 
honteux  quand  je  les  ai  faits  4).  »  M  is  il 
était  trop  tard  d'en  rougir  quand  le  mal 
était  fait,  et  ses  panégyristes  n'en  rou- 
girent pas.  L'un  d'eux,  dans  un  éloge  pro- 
noncé à  l'Académie  de  Berlin  en  séance 
publique,  après  avoir  vanté  la  pureté 
de  .ses  mœurs,  osa  dire  en  parlant  du 
Temple  de  Gnide  :  i  Sorti  de  la  plume 
de  M.  de  Montesquieu ,  il  prouve  que  la 
sagesse  n'exclut  point  la  volupté.  »  La 
.iagesse  philosophique,  en  effet,  ne  s'est 
jamais  montrée  très  rigide. 

La  préface  du  traducteur  se  termine 
par  ces  imposantes  paroles,  et  vraiment 
dignes  d'être  rapportées  (5)  : 

i  Que  si  les  gens  graves  désiraient  de 
(  moi  quelque  ouvrage  mo  ns  frivole,  je 
I  suis  en  état  de  les  satisfaire.  Il  y  a 
I  trente  ans  que  je  travaille  à  un  livre 
(  de  douze  pages  ,  qui  doit  contenir  tout 
«  ce  que  nous  savons  sur  la  mélaphy&i- 

(i)  Il  avait  épousé  en  171^  mademoiselle  de  Lar- 
ligucs  ,  fille  d'un  lieateDant  colonel  au  régiment  de 
Maulevrior  :  il  eut  de  ce  mariage  un  Fili  eî  deux 
filles. 

2"!  Madame  de  Fontaine-Martel ,  fille  du  prési- 
dent DesbordeauT. 

[7,)  Lelt.  4,  .1  M.  de  lloncrifr,  de  l'Acad.  fraoç., 
2G  avril  I7.-.8. 

(4)  Porirail  de  Montesquieu  par  lui-même. 

(Sj  D'Alembert. 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


389 


<  que ,  la  politique  et  la  morale ,  et  tout 
€  ce  que  de  grands  auteurs  ont  oublié 
«  dans  les  volumes  qu'ils  ont  donnés  sur 
«  ces  sriences-là.  > 

Tel'e  fut  l'annonce  pompeuse  de  l'^'^- 
prit  des  lois  à  une  époque  pourlanl  où 
l'auteur  €  swivâit  son  objet  sans  foimer 
de  dessein,  ne  connaissait  ni  les  règles 
ni  les  exceptions .  et  ne  trouvait  la  vérité 
que  pour  la  perdre,  n'ayant  pas  encore 
découvert  ses  principes  (1).  » 

Trente  ans  j  douze  pages  !  Si  ce  compte 
de  trente  ans  n'était  pour  le  contraste, 
il  ferait  remonter  le  travail  de  Tauteur  à 
l'âge  de  six  ans  (2). 

On  ne  peut  croire  qu'il  entendit  par- 
ler d'un  opuscule  intitulé  :  Réflexions 
sur  la  monarchie  universelle  en  Europe  , 
qu'il  fit  imprimer  eu  Hollande  vers  1727, 
mais  ne  livra  pas  au  public,  préférant 
s'en  servir  pour  son  grand  ouvrage  (3j. 
La  prétention  du  passage  ci-dessiis  rap 
porté,  l'objet  et  le  pwu  d'importance  des 
Réflexions  sur  la  monarchie  universelle , 
le  silence  de  d'Aletnbert  sur  cet  opus- 
cule,  l'emphase  avec  laquelle  il  cite 
l'annonce,  indiquent  bien  que  l'auteur 
avait  dans  la  pensée  l'ouvrage  qu'il  mé- 
ditait sur  les  lois. 

Le  voyageur  des  Lettres  Persanes  s'é- 
tait permis  de  dire  des  académiciens  que 
lenr  unique  fonction  était  <  de  jaser.  L'é- 
«  loge  va  se  plicer  comme  de  lui-même 
«  dans  leur  bc.bil  é  ernelj  et  sitôt  qu'ils 
«  soni  initiés  dans  ses  mystères,  la  fu 
«  reur  du  panégjiique  vient  les  saisir  et 
I  ne  l  s  quille  plus. 

«  Ce  corps  a  quarante  léles,  toutes 
<  remplies  de  ligures,  de  métaphores  et 


(1)  Voyez  la  préface  de  V Esprit  des  Lois. 

(2)  It  élail  né  en  lG8i),  el  ou  élail  alors  en  l72o. 
(ô)  Comme  il  paraît  par  uoo  note  de  l'Esprit  des 

LoiSf  liv,  XXI,  c.  Ii2 ,  des  HIchesses  que  rE,<ipagne 
lira  de  l'Amérique  :  «  ceci  parut  il  y  a  plus  de  »ingl 
aus  dans  un  pelii  ouvrage  manuscni  de  l'auieur  qui 
a  élé  presque  loul  fondu  dans  celui-ci  »  Cel  opuscule 
a  A\  pages  in-12  ,  cl  se  coiuposo  de  viogl-cinq  ré- 
llexions  delatliées.  Il  tendait  à  prouver  que  dans  l'é- 
tat des  nations  modernes  de  l'Europe, il  était  impos- 
sible, inéiue  au  plus  habile  el  au  plus  ambitieux  des 
souverain»  ,  de  fonder  une  monarchie  universelle. 
Aucun  biographe  de  Muniesquieu  no  l'avait  fait  con- 
naître avant  M.  NVallienaer,  qui  en  a  vu  et  décril 
uu  exemplaire  appartenant  k  M.  La  no.  Voyez  sod 
art.  MoDlesquieu  dans /(2  Uiograph.  âtichaud. 
TOMlt  VIII.  —   M«  -17.   1U3'J. 


<  d'antithèses.  Tant  de  bouches  ne  par- 
c  lent  presque  qne  par  acclamation.  Les 
«  oreilles  veulent  toujours  être  frapp^^es 
f  par  la  cadencé  et  l'iiarmonie  ^I).  >  Et  à 
peine  ces  railleries  venaient  de  paraître 
déj^.  dit  d'Alembert,  le  public  enchanté 
I  montrait  l'auteur  à    l'Académie  fr.m- 
Çiise.  M.  de  Montesquieu,  continue  d'A- 
lembert, était  d'autant  plus  di^ne  d'en 
frtire   partie,   que,   voulant    n'être   plus 
qu'homme  de  lettres,   il  avait   récem- 
ment vendu  sa  charge  (2)  :  il  sentait  en 
effet  qu'il  y  avait  des  objets  plus  dignes 
d'occuper  ses  talens  ;  qu'un  citoyen  est 
redevable  à  sa  nation  et  à  l'humanité  de 
tout  le  bien  qu'il  peut  leur  faire ,  et  qu'il 
serait  plus  utile  à  l'une  et  à  l'autre  en 
les  éclairant  par  ses  écrits  qu'il  ne  pou- 
vait l  être  en  discutant  quelques  contes- 
tations particulières  dans  l'obscurité.  > 
Le  désir  de  se  livrer  entièrement  aux  let- 
tres, et  de  parvenir  à  la  gloire  en  con- 
tribuant pour  sa  part  à  l'œuvre  philoso- 
phique, fut  sans  doute  pour  beaucoup 
dans  sa  résolution  ;  mais  un  autre  motif 
le  détermina  à  se  reliier  de  la  ma^'istra- 
ture.   Le  discours  qu'il  avait  prononcé 
l'année  précédenie  à  la  rentrée  du  par- 
lement de  Bordeaux,   prouve  qu'il   en 
comprenait  assez  le»  devoirs,  ete.i  môme 
temps,  comme  l'observe  un  de  ses  mo- 
dernes biographes  qui  lui  prodigue  [ei 
éloges  accoutumés  (3),  il  î>e  seiitiii  et  il 
était  réelleuî'nt   peu   propre  à  la  fonc- 
tion de  président.  Cet.e  haute  fonciion 
exige  en  effet  une  coniinuelie  présence 
d  esprit,   une  facilité  d'éK»cuiijn,    une 
promptitude  à  saisir  renseinble  et  em- 
brasser les  détails  d'une  affaire  ;  louies 
qualité-,  qui   manjuaienl  eniièrenient  à 
Montesquieu:  il   nous  dit   lui-même  q  le 
«  tout  son   mérite,  dans  son  métier  de 
président,  se  réduisait  à  avoir  le  cœur 
droii  et  à  entendre  assez  bien  les  ques- 
ions  en  elle-»  mêmes  j  mais  qu'il  ii  avait 
jjmais    rien   compris  à    la    procédure 
quoiqu'il  s'y   liU  appliqut\)  Son  accent 
gascon  ,  sa  voix  triardf  .luraieiil  nui  jux 
meilleur-,  discours,  s'il  avail  pu  en  pro- 
noncer sans  pr.'[),ir.ition  :   mais  il  ne  le 
pouvait  pas.    <  Ma   macliine,  dii-il ,   e^t 

(I)  Lell.  7.->. 

^'1)  Deux  ans  auparavant,  eo  iTia, 

(5)  M.  Walkeoaor. 

'li 


390 


KTUDK  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


tellrnienl  composée  ,  qu«  j'ai  besoin  do 
me  recueillir  dans  toutes  les  matières 
un  peu  ab>lrailfs.  Sans  cela  ,  mes  idtS's 
se  conlondent;  et  si  je  sens  que  je  suis 
écoutii,  il  me  semble  que  toute  la  ques- 
tion s'tHai'Ouil  devant  moi.  Plusieurs  tra- 
ces se  révcMllent  à  la-fois,  el  il  rt^sulle 
de  là  qu'aucune  trace  n'est  réveillée.  — 
La  timidité,  dit-il  encore,  a  été  le  fléau 
de  toute  ma  vie  ;  elle  semblait  obscurcir 
jusqu'à  mes  organes,  lier  ma  langue, 
mettre  un  nuage  sur  mes  pensées,  dé- 
ranger mes  expressions.  »  Avec  cette  dé- 
fectuosité naturelle,  on  conçoit  que  la 
fonction  de  président  ne  fut  à  ses  yeux 
qu'un  ennuyeux  imiter  j  et  qu'étant  assez 
riche  pour  s'en  passer,  il  aimât  mieux 
avoir  tout  son  loisir  pour  composer  des 
livres. 

Montesquieu  se  présenta  donc  comme 
candidat  pour  la  place  vacante  à  l'Aca- 
démie française  par  la  mort  de  M.  de 
Sacy,  le  traducteur  de  Pline  le  jeune. 
Jlais  le  cardinal  de  Fleury,  instruit  par 
des  personnes  zélées  des  plaisanteries 
dti  Persan  sur  les  dogmes,  la  discipline 
et  les  ministres  de  la  religion,  écrivit  à 
l'Académie  que  S.  M.  ne  donnerait  ja- 
mais son  agrément  à  l'auteur  àcs  Lettres 
■persanes;  qu'il  n'avait  point  lu  ce  li- 
vre, mais  que  des  personnes  en  qui  il 
avait  confiance  lui  en  avaient  fait  con- 
naître le  poison  et  le  danger.  M.  de 
Montesquieu  sentit  Le  coup  qu'une  pa- 
reille accusation  pouvait  porter  à  sa 
personne  ,  a  sa  famille,  à  La  tranquilUic 
de  sa  vie.  Aussitôt  il  fait  une  nouvelle 
édition,  retranche  ou  adoucit  les  passa- 
grs  condamnables,  et  la  porte  lui-même 
au  cardinal  «  qui  ne  lisait  guère  et  qui 
en  lut  une  partie.  Cet  air  de  confiance, 
soutenu  par  l'empressement  de  quel- 
ques personnes  de  crédit ,  ramena  le  car- 
dinal,  et  iMonlesquJeu  entra  dans  l'Aca- 
démie (1)  »,  le  24  janvier  1728.  Dans  son 

(1)  Voltaire,  Sirr.le  d^  Louis  XI V ,  écrivains, 
«ri.  Mnnle>qn\en.  Miiuperluis  et  il'Alemberl ,  tous 
deux  ri'ck'Tables  à  Montesquieu  de  leur  place  à  l'A- 
cJilémir  française,  cuiiiuie  Munlesquieu  i'éiail  ii 
Mauperluis  tle  la  sienne  ù  TAcadéinie  de  Berlin 
(Maiip'Tl.,  Eloge  de  M<  ntecq.;  I.clt.  fnm.  de  M  un- 
(rxiioeu,  leU.  (>9 ,  îi  niailaine  du  Derianil ,  l.~  sept. 
171J2;  IfU.  70,  a  d'Aleuiberi ,  lU  nov.  17;>r»;  Uu. 
lî),  à  Maupcrltiis,2S  noT,  174G),  se  sont  bien  gar 
dés  de  parler  de  ce  <<■  luur  très  adroit  »  qui  eut  de 


discours,  il  loua  Richelieu  ,  «  qni  destina 
pour  ainsi  dire  Louis  le-(Jrand  aux  gran- 
des choses  qu'il  lit  depuis  >  ,  et  le  règne 
mcrvciUeuj-  de  Louis. \l\  dont  il  avait 
dins/e.v  Lettres  Persanes  fait  une  satire 


si  exagérée. 


paré  l'éloge  du  yrand  homme;  mais  le  récit  men- 
songer, ambigu  et  contradictoire  de  d'AI(îinl)ert 
parait  assez  (oiifiriner  l'anerdocte  racontée  par  Vol- 
taire, (c  Parmi  les  véritables  lettres  de  M.  de  Mon- 
tesquieu, dit-il,  l'imprimeur  étranger  en  avait  in- 
séré quelques  unes  d'une  autre  main  ,  el  il  eiït  fallu 
du  moins,  avant  que  de  condamner  l'auteur,  dé- 
mêler ce  qui  lui  appartenait  en  propre.  Sans  égard 
à  ces  considérations,  d'un  côté  la  haine  sous  le 
nom  de  /èle,  de  l'autre  le  zèle  sans  discernement 
ou  sans  lumières  se  soulevèrent  et  se  réunirent 
contre  les  Lettres  Persanes.  Des  délateurs,  espèce 
d'hommes  dangereuse  et  lâche  ,  que  même  dans  un 
gouvernement  sage  on  a  quelquefois  le  malheur 
d'écouter,  alarmèrent  par  un  extrait  infidèle  la  piété 
du  ministre.  <c  M.  de  Montesquieu  vit  le  cardinal, 
lui  déclara  que  par  des  raisons  particulières  il  n'a- 
vouait point  les  Lettres  Persanes ,  mais  qu'il  était 
encore  plus  éloigné  de  désavouer  un  ouvrage  dont  il 
croyait  «''avoir  point  à  rougir,  et  qu'il  devait  être 
jugé  d'après  une  lecture  el  non  sur  une  délation  ;  » 
que  si  on  lui  faisait  Voutrage  de  l'exclure,  «  il  irait 
cliercher  chez  les  étrangers  qui  lui  tendaient  les 
bras ,  la  sûreté ,  le  repos  et  peut-être  les  récom- 
penses qu'il  aurait  dCi  espérer  dans  son  pays.  »  C'est 
bien  Vair  de  confiance  dont  parie  Voltaire.  «  Le 
ministre  lut  le  livre ,  aima  l'auteur,  et  apprit  à 
mieux  placer  sa  confiance.  » 

D'Alembert  ajoute  que  Montesquieu  fut  redevable 
de  son  admission  aux  instances  du  m.'réchal  d'Es- 
trées  ,  directeur  de  l'Académie.  Il  loue  beaucoup  ce 
trait  de  courage  :  «■  Feu  M.  le  maréchal  d'Esirées  , 
alors  directeur  de  l'Académie  française,  se  conduisit 
en  cette  circonstance  en  cuurlitian  vertueux  el  d'une 
âme  vraiment  élevée  :  il  ne  ciaignit  ni  d'abuser  de 
son  crédit  ni  de  se  compromettre  ;  il  soutiot  son 
ami  et  justifia  Socrate.  »  [Eloge  de  Montesquieu.) 

Le  récit  de  Mauperluis  est  le  même,  moins  toute 
cette  emphase.  Comment  peut-on  supposer  (jue  le 
cardinal  de  Fleury  eût  trouvé  les  Lettres  Persanes 
if  plus  agréables  que  dangereuses  »  s'il  les  eût  lues 
sans  aucun  changement,  et  si  l'extrait  infidèle  n^eitl 
pas  été  celui  d'après  lequel  il  changea  sa  décision. 
M.  Villemain,  sans  difficulté  ,  admet  le  fait  de  l'é- 
dition expurgée  [Covrs  de  Littérat.  française,  1858, 
H'"  leçon).  (Quelques  biographes  modernes,  nutjim- 
nicnt  Auger.  l'ont  rejeté  ronmi»*  raconté  par  Voltaire 
seul  et  romnie  toul-:i-fait  invraisemblable.  Mais 
M.  Walkcnaer,  qui  ne  le  trouve  nullement  indigne 
do  la  franchise  du  rariirlèrc  de  Montesquieu  ,  ob- 
serve rpie  celte  nnecdole  ,  ins^'-rée  dans  un  ouvrage 
sérieux,  h  Sicclc  de  Louis  XI  V ,  par  le  plus  célèbre 
de  ses  contemporains  ,  à  une  époque  où  la  plupaii 
des  amis  de  Montesquieu   vivaient  encore ,  oa  été 


ÉTUDE  SQR  U^  GRAÎND  IIOiMME. 


391 


I^es  railleries  du  Persan  sur  le  Diction- 
naire de  l'Académie,  «presque  vieux, 
disait-il,  à  sa  naissance  (t;  .  »  celles  qu'il 
avait  ajoutées  sur  les  auteurs  mêmes 
semblaient  nécessiter  une  réparation  : 
<  Vous  m'avez  associé  à  vos  travaux,  dit 
le  nouvel  académicien  ;  vous  m'avez  éle- 
■?é  jusqu'à  vous,  et  je  vous  rends  grâces 
de  ce  qu'il  m'est  permis  de  vous  con- 
naître mieux  et  de  k>ous  admirer  de  plus 
près.  > 

M.  Malet,  directeur  de  l'Académie,  ré- 
pondit à  M.  de  Montesquieu  :  il  lit  un 
grand  éloge  «  des  pensées  brillantes,  des 
tours  heureux,  des  expressions  vives  et 
serrées»  dont  son  discours  était  rempli: 
il  crut  seulement  devoir  lui  donner  cette 
petite  instruction  sur  le  but  que  se  pro- 
posait l'Académie  :  «  Justesse  de  pen- 
sées ,  solidité  de  raisons  pour  les  soute- 
nir, style  simple  et  naturel  pour  les 
exprimer;  voilà  en  peu  de  mots  notre 


contredite  par  aucun  d'eux  ;  que  d'Alembert  n'igno- 
rait pas  que  les  Lettres  avaient  été  imprimées  exac- 
tement conformes  au  manuscrit  autographe,  et  que 
ftMl  affirmait  le  contraire  ,  même  après  la  mort  de 
Montesquieu,  c'était  dans  Tintérèt  de  Pauleur,  de  sa 
famille  ,  de  PAcadémie  qui  Tavail  reçu  ,  et  du  parti 
philosophique.  A  quoi  on  peut  ajouter  :  l*)  le  vojage 
que  fit  exprès  à  Cologne,  en  1721,  le  secrétaire  de  l'au- 
teur, Pabbé  DuYal ,  pour  surveiller  l'impression  de 
l'ouvrage.  (Note  sur  la  lell.  3  de  Mont,  au  P.  Cerati, 
^"  mars  1736);  2"  la  conformité  de  toutes  les  éditions 
postérieures  faites  du  vivant  de  Montesquieu  ,  où 
aucun  des  endroits  irrèguliers  n'est  modifié  ;  ô»  un 
passage  des  Rt-jlexinns  mises  en  tète  de  l'édition  des 
Lettres  Persanes  de  1701,  préface  qu'on  a  aliribuée 
à  Montesquieu  ,  mais  qui  est  bien  plutôt  de  d'Alem- 
berl,  et  où  l'ou  montre  que  u  les  Lettres  Persanei 
ne  sont  susceptibles  d'aucune  suite,  encore  moins 
d'aucun  mélange  avec  des  lettres  écrites  d'une  autre 
maio,  quelque  ingénieuses  qu'elles  puissent  être.  » 
Et  en  effet ,  il  n'est  pas  vrai ,  comme  on  l'avait  pré- 
tendu, que  M.  Barbot ,  présidi-ni,  et  M.  Bel,  con- 
seiller au  parlement  de  Bordeaux,  aient  coopéré  aux 
Lettres  Persanes,  l'un  pour  les  pensées  morales, 
l'autre  pour  les  badines.  (Voyez  tjuérard  ,  l-'rancc 
lilleraire,  art.  iioulesquieu.)  Enfin  l'opiuioD  l'.énc- 
rale  était  que  Montesquieu  avait  été  obligé  Je  désa- 
vouer les  Lettres  Persanes,  quoiqu'il  eût  été  reçu  d 
VAcadémiopour  avoir  fait  ces  mêmes  letlrrs.  (Voy. 
Fréron,  Anut'e  littéraire  ,  17.;.'>.)  Aussi  M.  de  Chù- 
teaubrun  ,  son  successeur  à  l'Académie  ,  eut  soin  de 
glisser  sur  ce  premier  ouvrage  :  .(  L'auteur,  lul- 
luèiue  ,  ilit-il ,  leji  cou>re  d'uo  voile  et  k'j  cacbo  à 
mes  regards,  etc.  »  (Disc,  du  6  mai  173.i.) 
(I)  Lcll.  73. 


étude,  notre  science  et  notre  gloire.  >  Il 
l'avertit  aussi  que,  <  pour  être  académie 
cien ,  6  il  ne  fallait  pas  craindre  <  d'être 
obligé  de  louer  ce  qui  ne  >  serait  <  pas 
digne  de  l'être.  Assidu  à  nos  exercices, 
vous  en  serez  bientôt  persuadé ,  et  vous 
travaillerez  vous-même  avec  nousà faire 
connaître  l'utihté  de  l'établissement  de 
l'Académie.  »  A  cela  se  bornèrent  les  re-- 
présailles  contre  <  ce  tribut  qu'il  fallait 
payer  à  la  gaieté  française  > ,  qui  ^  ne 
compromettait  pas  plus  l'Académie  que 
Montesquieu,  et  n'embarrassa  ni  l'un 
ni  l'autre ,  quand  l'auteur  des  Lettres 
Persanes  vint  prendre  la  place  qui  lui 
était  due  (1).  >  M.  Malet  le  félicita  de 
i  ce  feu  d'imagination ,  de  cette  élévation 
d'esprit  et  de  ces  traits  hardis  >,  qu'on 
remarquait  dans  tous  ses  ouvrages  (2). 
i  Mais  le  public  perdrait  trop ,  ajouta- 
t-il ,  si  vos  amis  en  étaient  plus  long- 
temps les  seuls  dépositaires.  Connu  par 
plusieurs  dissertations  savantes  que  vous 
avez  prononcées  dans  l'Académie  de  Bor- 
deaux, vous  serez  prévenu  par  ce  même 
public  si  vous  ne  le  prévenez.  Le  génie 
qu'il  remarque  en  vous  le  déterminera 
à  vous  attribuer  les  ouvrages  anonymes 
où  il  trouvera  de  l'imagination,  de  la 
vivacité  et  des  traits  hardis  ;  et ,  pour 
faire  honneur  à  votre  esprit,  il  vous  les 
donnera  malgré  les  précautions  que ^ous 
suggérera  votre  prudence.  Les  plus  grands 
hommes  ont  été  exposés  à  ces  sortes  d'in- 
justices. Rendez  donc  au  plutôt  vos  ou- 
vrages publics j  et  marchez  à  la  gloire 
que  vous  méritez.  Plus  vous  vous  feiez 
connaître,  plus  on  applaudira  au  choix 
que  nous  avons  fait  de  vous  pour  succé- 
der à  M.  de  Sacy.  >  Toutes  ces  phrases 
ambiguës  voulaient  simplement  dire  ; 
\  oire  tour  d'adresse  a  réussi  ;  le  mi- 
nistre a  lu  les  Lettres  Persanes  telles  que 
vous  les  lui  avez  présentées.  Loin  d'y 
trouver  matière  à  la  censure  ,  elles  l'ont 
diverti,  et  l'agrément  dounr  à  votre  ré- 
ception est  une  approbation  de  l'ouvrage, 

(1)  La  Harpe. 

(2)  Voltaire  dit  même  que  Montesquieu  fut  loué 
par  l'Académie  <  du  talent  de  faire  des  porirjiis  res- 
somblans.  »  {Dict.  pkiUuoph.y  art.  Cimtradietions, 
\  1.)  Cette  phrase  ne  so  trouve  point  d.\ns  le  dis- 
cours intpriuu'  df  M.  Maiol.  l'n  odiienr  conjecture 
.^  qu'«i)aut  eio  remarque»  à  la  lecture  publique,  on 
Taura  îuppnuioe  dans  l'iuiprcssion.  » 


392 


ÉTUDE  SUR  DIS  ClRAIVD  llOMMl- 


II  ne  lit  guère  ;  il  ne  les  relira  pas.  Rien 
ne  s'oppose  donc  maintenant  à  ce  que 
vous  donniez  une  nouvelle  édition  com- 
plète. Ce  livre  a  déjà  fait  beaucoup  :  il 
fera  encore  plus  quand  vous  vous  en 
serez  déclaré  l'auteur.  Pourquoi  gardcv 
riez-vous  l'anonyme?  L'a|>probalion  d'un 
cardinal  et  d'un  ministre  et  votre  qua- 
lité d'académicien  rassureront  la  con- 
science des  esprits  faibles  qui  pourraient 
y  trouver  trop  de  hardiesse.  —  L'orateur 
termina  par  un  magnifique  éloge  du  car- 
dinal de  Fleury,  déjà  représenté  par 
Montesquieu  comme  un  ministre  néces- 
saire au  monde  j  et  tel  que  le  peuple 
français  aurait  pu  le  demander  au  ciel. 
Que  de  lAchetés  ! 

Voltaire   I)  s'étonne,  non  sans  raison, 
qu'on  ait  <  très  tranquillement  laissé  un 
libre  cours  >   aux  impiétés  des  Lettres 
Persanes  ;  il  reste  stupéfait  de  la  récep- 
tion à  l'Académie  française  d'un  écrivain 
qui,  dans  un  ouvrage,  le  premier  qu'il 
eût  fait  paraître  ,  et  son  seul  litre  pour  y 
être  admis  ,  avait  tourné  en  ridicule  l'A- 
cadémie elle-même,  et  n'avait  parlé  de 
Louis  XIV,  <  prolecteur  de  l'Académie  î, 
que  pour  dire  que  ce  roi  faisait  grand 
cas  du  gouvernement  turc:   qu'il  aimait 
les  trophées  et   les  victoires,  mais  qu'il 
craignait  autant  de  voir  un  bon  général 
à  la  tôle  de  ses  troupes  qu'il  eût  eu  sujet 
de  le  craindre  à  la  lôte  d'une  armée  en- 
nemie f2).  La  réception  de  Montesquieu 
s'explique  par  l'espèce  d'amende  hono- 
rable dérisoirequ'il  fildans  son  discours, 
et  surtout  par  la  rt^ponse  de  M.  Ma'et. 
L'Académie,  qui  devint  le  centre  de  l'ar- 
mée  philosophique,  penchait  descelle 
époque  aux  nouvelles  doctrines.  Quel- 
ques esprits,  frappés  des  graves  abus  qui 
existaient  dans  l'état  et  dans  le  clergé  , 
désiraient    déjà   l'accomplissement    des 
deux  choses  qui    semblaient   le   but   de 
tous  les  efforts  des  pliilosoplies  du  dix- 
huitième  siècle,   c'est-à-dire,  la  correc- 
tion des  excès  du  pouvoir  et  l'améliora- 
tion du  sort  des  classes  pauvres;   niais 
plusieurs  ne  voyaient  et  ne  proposaient 
d'autre  moyen  de   mettre   fin  aux  abus 
que  de  faire  table  rase  ,  de  tout  détruire 


(I)  Dielionn.  phUotopK.,  art.  Contradictions  y  I. 
1%)  Lell.  57. 


pour  tout  réédilier ,  et  en  cela  ils  étaient 
des  fous  (l)  et  de  mauvais  citoyens.  Ce 
but  en  rouvrait  un  autre  tout-à-fdit  con- 
tradictoire, et  non  moins  insensé  qu'hor- 
rible et  impie,  la  ruine  de  la  religion 
catholique,  le  frein  le  plus  puissant  con- 
tre le  despotisme  (2).  Pleins  de  recon- 
naissance pour  l'ingénieux  auteur  qtJi 
avait  su  préparer  avec  tant  d'art  1  esprit 
public  à  celle  double  destruction  ,  dési- 
lanl  s'altacher  un  homme  d'esprit  dont 
les  petits  services  leur  seraient  fort  uti- 
les, messieurs  les  académiciens  philoso- 
phes oublièrent  l'injure  en  faveur  des 
hardiesses  du  livre  contre  la  religion,  le 
sacerdoce  et  les  abus  du  pouvoir  sécu- 
lier, et  ils  reçurent  ^lontesquieu. 

Dans  les  lettres  35  et  46,  Montesquieu 
avait  posé  le  principe  de  l'indiflérence  en 
religion:  et,  par  une  singulière  contra- 
diction, après  avoir  établi  pardes  sophis- 
mes  que  nous  avons  le  droit  de  nous  ôter 
la  viedèsqu'elledevient  pour  nous  un  far- 
deau (3) .  il  avait ,  dans  les  lettres  116  et 
117,  montré  les  avantages  du  divorce  et 
du  protestantisme  pour  la  propagation 
de  l'c-pèce.  Un  homme  qui  se  désole  dr-  ce 
que  les  «  femmes  ne  passent  plus  comme 
chez  les  Romains  successiveuient  dans 
les  mains  de  phjsieurs  maris  gui  eu  ti- 
raient j,  dit-il,  dans  le  chemin  le  meilleur 
parti  possible;  »  un  homme  qui  ose  sou- 
haiter qu'il  fût  établi  que  les  maris  chan- 
geassent de  femmes  tous  les  ans,  pour 
en  faire  nailre  un  peuple  innombrable, 
qui  nous  métamorphose  en  étalons,  de- 
vait trouver  bien  étrange  une  religion 
où  la  virginité  est  regardée  comme  un 
état  plus  parfait  que  le  mariage.  Com- 
ment eût-il  compris  une  vertu  dont  il  ne 
résulte  rien?  Les  maisons  religieuses  sont 
à  ses  yeux  <  autant  de  gouffres  où  s'en- 
sevelissent les  races  futures.  »  Funeste 
politique  des  princes  chrétiens  !  lis  au- 
torisent ce  métier  de  continence  qui  c  a 
'  anéanti,  suivant  l'auteur,  plusd'horames 
que  les  pestes  et  les  guerres  les  plus  san- 

(1)  Dialogues  des  Murts ,  par  le  roi  de  l'russe  , 
dialogue  premier. 

(2)  Montesquieu  la  reconnu  dans  VEfprit  des 
Lois.  Coiiipar.  le  chap.  2,  alm.  1,  à  la  fin  ,el  aiiii.  2; 
le  chap   .*>,  atin.  I,  et  le  cliap.  4  ,  atin.  t,  liv.  xxiT. 

(5)  Leii.  76.  Voyez  la  Retira  Persanes  convainc 
eues  d''impiélé. 


ETUDE  SUR  UN  GRAND  HOx>IME. 


393 


plantes  n'ont  jamais  fait.  »  Voyez  la  po- 
litique des  Romains  :  ils  «  établissaient 
des  lois  pénales  contie  ceux  qui  se  refu- 
saient aux  lois  du  mari  fge ,  et  voulaient 
jouir  d'une  liberté  si  contraire  à  l'utilité 
publique,  »  lois  si  erfic^ce>,  qu'après 
avoir  trouvé  mille  obstacles  sons  Au- 
guste, le  dégoût  que  l'on  av^ait  pour  une 
charge  qui  paraissait  accablante ,  fit  que 
cfs  lois  ,  successivement  modifiées  p.r 
Tibère,  N'ron,  St^vère .  furent  complè- 
tement abandonnées  par  les  jurisconsul- 
tes dans  leurs  décisions.  C'est  l'auteur 
qui  le  dit  dans  son  Esprit  des  loi^ ,  en 
indiquant  les  preuves  à  l'appui  de  ces 
faits,  ce  qui  ne  l'empêche  pas  à  la  fin  du 
chapitre  de  reprocher  aux  empereurs 
chrétiens  l'abrogition  des  peines  portées 
par  ces  lois ,  et  d'attribuer  aux  principes 
du  Christianisme  la  dépopulation  de  l'u- 
nivers (l).  Si  on  l'en  croit ,  il  ne  pouvait 
plus  y  avoir  d'honneur  pour  le  maria- 
ge (2);  c'est  apparemment  pour  rétablir 
cet  honneur  qu'il  réclamait  le  divorce. 
L'homme  de  V Esprit  des  lois ,  quoi  qu'on 
enait  dit.  n'était  point  autreque  l'homme 
des  Lettres  Persanes.  Au  livre  vi.  chapi- 
tre 9.  et  en  plusieurs  autres  endroits .  il 
ne  ménage  pas  plus  les  moines  que  dans 
son  premier  ouvrage  :  il  leur  avait  re- 
proché leurs  trop  grandes  richesses,  et 
les  avait  représentés  comme  <  prenant 
toujours  et  ne  rendant  jamais.  >  Ici  il 
leur  reproche  leur  charité  et  leur  hospi- 
talité, et  c'est  pour  cela  qu'Henri  YIII 
fit  très  bien  de  les  supprimer  en  Angle- 
terre. Le  même  prince  eut  raison  aussi 
de  supprimer  les  hôpitaux  qui  inspirent 
l'esprit  de  paresse;  car  un  pays  de  com- 
merce bien  policé  ào'xi  tirer  du  fond  des 
arts  mêmes  qu'on  y  cultive  ,  la  subsis- 
tance qu'il  doit  aux  vieillards,  aux  ma- 
lades et  aux  orphelins  ,  en  faisant  tra- 
vailler les  uns  et  cns^-ignant  les  autres  à 
le  faire.  —  Mettre  les  orphelins  en  ap- 
prentissage, rien  de  mieux  assurément; 
mais  faire  iravaillfr  des  malades  et  des 
infirmes  !  L'auteur  soutient  que  c'est  h  la 
suppression  des  monastères  et  de>i  hôpi- 
taux qu'il  faut  attribuer  l'esprit  de  com- 


(t)  Lit.  ixMi,  chap.  21,  dts  lois  des  Romains  $ur 
la  propagation  de  Vetpècf. 
(«)  Ihid. 


merce  et  d'industrie  chez  les  Anglais  (t). 
De  cette  belle  philantropie  est  pourtant 
résultée  la  taxe  des  pauvres,  <  qui  me- 
naçait d'absorber  tout  le  revenu  agricole 
du  pays  2),  »  et  qui,  réduite  à  près  de 
moitié  par  le  nouveau  bill  de  1834,  n'en 
est  pas  moins  encore  une  plaie  de  l'An- 
gleterre. Mais  continuons  de  lire  la  lettre 
1 17  :  Dans  la  religion  prolestante ,  tout 
le  monde  est  en  droit  de  faire  des  enfans  ; 
et  si  dans  l'établissement  de  cette  reli- 
gion qui  ramenait  tout  aux  premiers 
temps ,  ^e^  fondateurs  n"" avaient  été  accu- 
sés sans  cesse  d' intempérahce ,  il  ne  faut 
pas  douter  quaprts  avoir  rendu  la  pra- 
tique du  mariage  universelle  ,  ils  n'en 
eussent  encore  adouci  le  joug  par  l'auto- 
risa! ion  du  divorce.  «  Les  pays  protes- 
tans  doivent  »  donc  c  être  et  sont  réelle- 
ment plus  peuplés  que  les  catholiques. 
D'où  il  suit,  premièrement,  que  les  tri- 
buts y  sont  plus  considérables,  parce 
qu'ils  augmei»tent  à  proportion  de  ceux 
qui  les  paient;  secondement,  que  les 
terres  y  sont  mieux  cultivées;  enfin,  que 
le  commerce  y  fleurit  davantage.  — Quant 
aux  pays  catholiques,  non  seulement  la 
culture  des  terres  y  est  abandonnée,  mais 
même  L'indust  ie  y  est  pernicieuse.  »  Pau- 
vres pays  catholiques  !  ni  agriculture  ni 
industrie!  Pauvre  France  !  qui  avait  vécu 
tant  de  siècles  Srins  savoir  creuser  un 
sillon.  L'auteur  pourtant  vante  les  pro- 
grès de  notre  industrie  (3) ,  et  il  trouvait 
des  travailleurs  pour  ses  domaines.  C  est 
depuis  que  le  grand  nombre  d'usines, 
malgré  les  machines  per frctionnées,  ont 
pris  tant  de  bras,  qu'en  plusieurs  lieux 
on  se  plaint  du  manque  de  laboureurs. 
Sur  l'accroissement  de  la  population,  un 
grand  auteur  protestant  et  admirateur 

(  I  )  Liv.  VI ,  ctiap.  9  ;  li  v.  xiiTi,  chap.  29.  Voyei  la 
comparaison  qu'on  a  fdiie  des  Lettres  Persanes  irec 
l'Esprit  des  Lois,  lians  un  outrage  publié  en  1820, 
sous  le  liire  de  Politique  de  Monletquieu,  par 
M.  Alex.  Tissot.  Il  y  en  a  un  extrait  dans  rédition 
des  œuvre*  dt»  Montesquieu  ,  en  8  toI.  in-8<»,  1828, 
l.  Tii  ,  p.  4.';'..  Voyez  aussi  sur  les  ordrei  religieux, 
les  Pèlerinages  m  Suisse,  par  M.  Veuillol,  ouTfage 
plein  d'ospril  et  de  foi. 

(2)  Arlirle  de  .M.  Dutergier  de  Ilauranne  :  de  la 
dernii^re  Session  du  Parlement  anglais ,  et  de  ta  Si' 
tiiaiiondes  partis,  dans  la  Revue  française,  aoùl 
in."». 

(J)  Lctt,  lOG. 


394 


KTUDK  SVr{  UN  C.P.AJN'n  llOMMh:, 


(it^  Mont(»!5qiii(Mi .  sYcric  :  »  AluUiplior  Ip-; 
naissances,  sans  rnnohiir  la  deslim-n, 
c'est  prt^parcr  seulement  une  ft^te  plus 
somptneusf  à  la  mort  (1\  >  Kt  «.i  l'on  f  n- 
gaidc  les  inl(^r^ls  matériels,  qui  (lo'ite 
que  le  soin  de  ces  intérêts  ne  soit  un  des 
devoirs  de  tout  gouverruMnent  ?  Mais 
plaismt  !>ienfait  que  l'aiif^mcntation  des 
tributs,  comme  si  les  besoins  ne  ci'ois- 
saienl  pas  «également  h  pi-oportion  du 
nombredescontribuables.  Qui  douteque 
le  commerce  et  (  l'esprit  d'industrie)  ne 
soientpour  un  état  d'un  grand  avantage? 
Mais  s'il  est  vrai,  comme  l'observe  l'au- 
teur, i  que  dans  les  pays  où  l'on  n'est 
affecte  que  de  l'esprit  de  commerce  ,  on 
tralique  de  toutes  les  actions  humaines 
et  de  toutes  les  vertus  morales  j  que  les 
plus  petites  choses,  celles  que  l'huma- 
nité demande,  s'y  fassent  ou  s'y  donnent 
pour  de  l'argent  (2),  «  il  est  permis  de 
croire  que  cette  passion  de  s'enrichir 
que  l'auteur  se  félicitait  de  voir  se  ré- 
pandre parmi  nous  (  3  ).  pourrait  bien 
être  un  mal ,  poussée  jusqu'à  l'oubli  de 
ces  sentimens  généreux  et  de  ces  vertus 
morales  j  qui  font  qu^on  ne  discute  pas 
toujours  ses  intérêts  avec  rigidité,  et  qu'on 
peut  les  Jiégliger  pour  ceux  des  autres  (4). 
Et  si  de  deux  religions  l'esprit  de  l'une 
était  de  donner  ce  point  de  modération 
qui  est  le  bien,  également  éloigné  de  la 
sécheresse  de  cœur  et  de  l'inertie,  l'es- 
prit de  l'autre  d'abandonner  l'homme  à 
tout  rcnlraîncment  de  l'amoui-  du  gain, 
ne  serait-ce  pas  de  quelque  faveur  pour 
la  première?  11  est  ^r  certain  >  néanmoins . 
suivant  l'auteur,  «  que  la  religion  donne 
aux  protestans  un  avantage  infini  sur  les 
catholiques.  »  Ce  qui  n'est  pas  moins  cer- 
tain, c'estque  celui  qui  parlaitainsi  était 
plus  protestant  que  catholique.  <  J'ose  le 
dire,  ajoute-t-il,  dans  l'état  présent  où 
est  l'Europe ,  il  n'est  pas  possible  que  la 
religion  catholique  y  subsiste  cinq  cents 
ans.  »  .  Il  fait  bien  de  prendre  ce  terme 
de  cinq  cents  ans  pour  justifier  sa  pro- 
phétie, dit  l'auteur  des  Lettres  Persanes 
convaincues  d'impiété.  Ni  lui  ni  aucun 

(1)  Madame  de  Slael,  de  rAllemagne ,  part.  1', 
€.  14. 

(2)  Esprit  des  Lois ,  liy.  x\  ,  c.  2. 
(5)  LeU.  106. 

fi)  Esprit  des  Lois ,  In.  xx  ,  c.  2. 


(lf*s  hommes  qui  «-ont  sur  la  terre  n'y  se- 
ront plus  pour  lui  donner  le  démenti  (1).  > 

Comme  il  avait  le  dessein  de  dévelop- 
per ec  i  germe  de  ses  idées  1  nui ineuses  (2)  I 
dans  un  !)!us  grand  ouvrage  sur  les  loif* 
politiques,  civiles,  commerciales  et  cri- 
minelles des  diverses  nations  anciennes 
et  modernes,  afin  de  connaître  l'esprit 
et  les  mœurs  de  l'Kurope,  il  parcourut 
l'Allemagne,  la  Hongrie,  l'Italie,  la  Suisse, 
la  Hollande,  et  demeura  deux  ans  en 
Angleterre  :  il  y  fut  très  bien  accueilli. 
La  Société  royale  de  Londres  l'admit  au 
nombre  de  ses  membres  au  mois  de  fé- 
vrier 1730  (3);  «  il  eut  souvent  l'honneur 
de  faire  sa  cour  à  la  reine  philosophe  de 
ce  pays,  qui  goûta  ,  comme  elle  le  devait, 
M.  de  Montesquieu  [A),  i  Anne  le  remer- 
ciait un  jour  d'avoir  contredit  dans  une 
société  l'envoyé  de  France ,  M.  de  La 
Boine,  qui  avait  soutenu  que  l'Angleterre 
n'était  pas  plus  grande  que  la  (xuienne. 
«  Madame,  lui  répondit  Montesquieu,  jo 
n'ai  pu  m'imaginer  qu'un  pays  où  vous 
régnez  ne  fût  pas  un  grand  pays.  » 

Etant  en  Piémont,  le  roi  Victor  lui 
dit  :  «  Monsieur,  vous  êtes  parent  de 
M.  l'abbé  de  Montesquieu  que  j'ai  vu  ici 
avec  M.  l'abbé  d'Estrades? — Sire,  lui 
répondit- il,  votre  Majesté  est  comme 
César,  qui  n'avait  jamais  oublié  aucun 
nom  ^5).  »  Montesquieu  à  cette  époque 
sollicitait  une  fonction  diplomatique  (6). 

Dès  qu'il  ne  parlait  plus  aux  princes, 
il  faisait  le  populaire,  non  qu'il  fût  po- 
pulaire ,  personne  ne  l'était  moins.  Nul 
baron  ne  tenait  plus  à  ses  droits  de  ba- 
ronie,  nul  n'était  plus  soigneux  de  son 
nom  et  de  sa  généalogie,  nul  plus  plein 
de  sa  haute  supériorité  sur  le  vulgaire. 
i  Je  serais  homme,  dit  il  lui  même  ,  à 
faire  des  substitutions»  et  <  il  l'a  fait  (7).  > 
Mais  une  affectation  d'indépendance  et 
un  certain  air  libre  au  milieu  des  cours, 

(1)  Sur  ta  lelt.  117.  Voyez  aussi  les  graves  plai- 
santeries d'an  admiraleur  sur  les  prophéties  philo- 
sophiqueK.  La  Ilarpp,  à  l'art.  Diderot, 

(2)  D'Alembort. 

(.-)  Letl.  3  ,  au  P.  Corali,  V^  mars  1730. 

(i)  I)'Alemi)ert. 

(.;)  Portrait  de  Tauteur  par  lui-mome. 

(U)  LeU.  1,  à  M.  rabbé  d'Olivet,  10  mai  1728. 

(7)  Port.  —  >otP  sur  la  loti.  14  ,  à  madame  la 
comtesse  de  Pontar  :  il  maria  une  de  ses  filles  à 
M.  de  Secondai  d'Agen,  gentilhomme  d'une  autre 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


395 


était  une  manière  de  se  distinguer.  Etant 
à  Luxembourg  dans  la  salle  où  dînait 
l'empereur,  le  prince  Kinski  lui  dit; 
«  Vous,  Monsieur,  qui  venez  de  France, 
vous  êtes  bien  étonné  de  voir  l'empereur 
si  mal  logé  ?  —  Monsieur,  lui  dit-il,  je  ne 
suis  pas  fâché  de  voir  un  pays  où  les  su- 
jets sont  mieux  logés  que  le  maître.  » 
Dans  le  portrait  qu'il  a  fait  de  lui-même, 
il  n'a  eu  garde  d'oublier  cette  réponse; 
il  se  représente  d'un  caractère  trop  li- 
bre et  trop  élevé  pour  rechercher  au- 
cune faveur  de  cour  :  «  il  m'est  aussi 
impossible,  dit-ii ,  d'aller  chez  quelqu'un 
dans  des  vues  d'intérêt ,  qu'il  m'est  im- 
possible de  rester  dans  les  airs.  »  Par- 
tout ainsi  il  se  donne  une  certaine  fierté 
d'honnête  homme  ,  dont  son  tour  d'a- 
dresse pour  entrer  à  l'Académie  n'est 
pas  une  preuve.  On  verra  encore  au  cin- 
quième article  un  autre  exemple  de  cet 
éloignement  de  la  servilité  dont  il  lui  a 
plu  d'embellir  son  portrait.  On  ne  croira 
pas  qu'il  ne  voulût  «  parvenir  à  la  gloire 
qu'en  la  méritant,  et  que  jamais  il  ne 
chercha  à  augmenter  la  sienne  par  ces 
manœuvres  sourdes  y  par  ces  Kfoies  ob- 
scures et  honteuses  qui  déshonorent  la 
personne  sans  ajouter  au  nom  de  l'au- 
teur (1).  } 

C'est  lui-môme,  il  est  vrai,  qui  rap- 
porte également  ses  reparties  au  roi  de 
Sardaigne  et  à  la  reine  d'Angleterre ,  que 
sa  vanité  ne  pouvait  passer  sous  silence  ; 
mais  il  a  soin  de  dire  que  «  ce  n'était  que 
dans  les  occasions  que  son  esprit,  comme 
s'il  avait  (ait  un  effort ,  s'en  tirait  assez 
bien,  i  Dans  l'ordinaire  ,  en  effet ,  il  était 
distrait,  et  <  il  n'était  pas  fâché  de  passer 
pour  tel  ;  cela  lui  faisait  hasarder  bien 
des  négligences  qui  l'auraient  embar- 
rassé (2).  >  Il  avait  le  caractère  de  Mon- 
taigne ,  son  compatriote,  dont  les  Essais 
eurent  une  grande  influence  sur  le  cours 
de  ses  idées.  Il  cherchait  à  passer  pour 

brandie  de  sa  maison  ,  «  dans  la  Tue  do  conserver 
ses  lerres  dons  la  famille,  au  cas  que  son  lils,  qui 
était  marié  depuis  plusieurs  années  ,  coniinuiU  do 
n'avoir  point  d'enfans.  »  On  a  un  maïuisrrit  de  lui 
ixir  le$  surccssion$ ,  morceau  qu'il  n'ayail  pu  faire 
entrer  dan»  i' Esprit  de$  Lois,  ol  où  ,  en  proposant 
régaliltS  des  parla p,es,  il  veut  le  ni.viniien  dans  la 
classe  noble  du  droU  daiocsse.  M.  NValkenaer. 

(1)  D'Alcmbert,  Eloge  de  Monlesqutiu. 

il)  l'on. 


un  homme  simple  ;  il  prétend  n'avoir  pas 
dépensé  quatre  louis  par  air.  et  il  affec- 
tait une  grande  négligence  dans  sa  mise. 
A  l'entendre,  il  faisait  peu  de  cas  de  la 
gloire  ;  mais  sa  vanité  ne  se  montre  pas 
moins  dans  ses  ouvrages  que  dans  son 
portrait.  Ce  fut  la  source  de  toutes  ses 
erreurs;  elle  l'emporta  sur  la  bonté  na- 
turelle de  son  cœur,  sur  le  souvenir  de 
son  éducation  qui,  sans  avoir  été  peut- 
être  très  soignée  en  fait  de  religion  (l), 
avait  cependant  été  chrétienne.  Le  même 
homme  dont  on  cite  un  assez  beau  trait 
de  charité,  et  qui,  dans  plusieurs  en- 
droits de  ses  ouvrages,  montre  des  sen- 
timens  doux  et  humains ,  qui  demande 
l'adoucissement  des  peines  et  flétrit  l'es- 
clavage des  nègres  avec  le  pinceau  de 
Molière,  développe  en  même  temps  des 
théories  impitoyables  sur  la  nécessité  de 
tenir  les  femmes  esclaves  dans  les  pays 
chauds,  sur  la  nécessité  de  prévenir  par 
l'attaque  un  peuple  voisin  dont  on  n'a 
reçu  aucune  injure  ni  aucun  mal  ,  mais 
dont  on  redoute  la  puissance  (2  ;  maxi- 
mes qui  ont  fait  dire  à  un  de  ses  admi- 
rateurs qu'il  était  dur,  et  que  chez  lui 
«  la  tête  l'emportait  de  beaucoup  sur  le 
cœur  (3).»  Il  n'était  pourtant  pas  aussi 
dur  dans  la  pratique  que  dans  ses  livres; 
sa  bienfaisance  envers  le  Marseillais  Ro- 
bert, prisonnier  à  Télouan  ,  dont  il  paya 
secrètement  la  rançon,  en  est  une  preuve  ; 
et  môme  dans  son  ouvrage,  à  peine  a-t-il 
posé  son  terrible  principe  de  droit  des 
gens,  qu'il  en  tire  cette  conséquence 
inattendue  ;  «  le  droit  de  la  guerre  dé- 
rive donc  de  la  nécessité  et  du  juste  ri- 
gide. Si  ceux  qui  dirigent  la  conscience 
ou  les  conseils  des  princes  ne  se  tien- 
nent pas  là,  tout  est  perdu:  et  lorscin'on 
se  fondera  sur  des  principes  arbitraires 
de  gloire,  de  bienséance,  d'utilùc  ,  des 
flots  de  sang  inonderont  la  terre  (4).  i 
Le  bon  sens  et  la  force  de  la  vérité  lui 
montraient  par  niouiens  le  néant  de 
l'homme  (5),  la  grandeur,   les  bienfaits 


(f)  Le  P.  Castel,  Rèfutatiom  de  Rousseau,  citée 
plus  bas,  lett.  iti. 

(2)  Esprit  des  Lois,  lir.  Ti,  c.  12;  liv.  xv,  c.  JS; 
lÏT.  XVI ,  c.  H;  liv.  \  ,  c.  2. 

(r.)  Kdil.  IJeliu  ,  eu  'À  vol.,  l«17. 

(1)  Liv.  X,  C.2. 

(o)  Variélés. 


.^96 


ITUDE  SUR  UN  GIUND  HOMME. 


du  r.hri<:tinni-mr.  Sa  vaiiiii^  le  poussa  h 
se  fjire  1^^  v.ilel  cl  le  complaisant  de  la 
s»xlt*  pliil  )sophique  ,  et  c'est  à  elle  qu'il 
dut  ce  le  rt^pulalion  coloss.k.  qui  n'est 
plussoufen'ieaujoiird'liiii  qne  pjniinead- 
iniration  d  liahitude,  et  dont  il  est  temps 
de  faire  justice. 

11  avait  non  seulement  le  caractt^re, 
mais  aussi  «  le  genre  d'esprit  »  de  Mon- 
taigne (1),  moins  la  naïveté  ;  une  imagi- 
nation vive  et  ori<.;inale,  mais  plus  capa- 
ble de  traits  vii^oureux  ou  brillans  que 
de  méditations  réfléchies  et  profondes  », 
comme  le  remarquent  deux  admirateurs  , 
l'ali^sot  et  M.  de  tarante  (2% 

Montesquieu,  dit  Voltaire,  «c'est  Mi- 
chel Montaigne,  législateur  (3).  >  Ils  ont 
étudié  en  effet  aussi  sup  riiciellement 
l'un  que  l'autre  l'homme  ,  1  histoire  ,  les 
coutumes  et  les  lois  des  différens  peu- 
ples Onlrouxcdànsl Esprit  des  lois t-lles 
Essais  les  mêmes  qualités  et  les  mêmes 
défauts:  desexpressions  heureuses,  quel- 
ques belles  pagts,  peu  de  netteté  dans 
le  reste,  point  de  méthode  et  une  pré- 
tention continuelle  de  singularité.  L'es- 
prild'indépendanceleur  fil  admirer  l'an- 
tiquité, et  celle  admiration  exagérée 
brouilla  dans  leur  esprit  les  idées  chré- 
tiennes. De  h  les  contradictions  et  le 
danger  de  leurs  livres,  où  de  bonnes 
choses  se  trouvent  mêlées  aux  mauvai- 
ses, avec  lattrail  d'une  «  manière  éblouis- 
sante (4l.  » 

En  1732,  Montesquieu,  de  retour  en 
France,  se  retira  deux  ans  dans  sa  terre 
de  la  Bréde.  et  là  il  acheva  les  Consi- 
dérations sur  les  causes  de  la  grandeur 
des  Romains  et  de  leur  décadence,  qui 
parurent  en  1734  (5). 

Ce  livre,  d'abord  négligé  et  mépri- 
sé (6) ,  devint  bientôt  et  est  encore  géné- 
ralement aujourd'hui  l'objet  d'une  admi- 
ration exagérée.  Déjà  Bossuet  avait  à  la 

(I)  f.e/rre  d'HelTélios  à  Saurin  sur  l' Esprit  des 
Loin. 

[2j  M.  de  Baranle,  Littéral,  franc,  au  dix  hui- 
tième txèrlc ;  Paliiiot,  Mémuires  littéraires,  art. 
Muntetquipu.  —  Essais  de  Monlaigne,  liv.  l  ,  c.  2J. 

(ô"l  I)  al.  20,  premier  enlreiien, 

(4)  Helv.,  leli.  ciiée. 

(.".)  Imprimées  à  Araslerdam  et  à  Paris  .  I  toI. 
in-12. 

(6)  \olt.,  /.eu.  a  M.  Hc  Vautenirtju*»  .  I.S  avril 
IT4o 


lin  de  sou  Discours  sttr  l'/Iistcirc  iini- 
KcrscUc  esquissé  A  grands  traits  le  même 
sujet.  Moi.lesquieii  est  resté  au-dessous 
de  son  modèle  ;  il  n  est  é,'al  à  Tiossuet 
que  par  le  nerf  et  la  concision  du  style. 
[Mais  dans  Bossuet,  quelle  que  soit  la 
concision,  le  style  e->t  plus  coulant,  pl-us 
naturel  ,  et  les  phrases  sembi -nt  n  «lire 
les  unes  des  autres  comm*  les  idées.  Dans 
Montesquieu,  où  \cs  i fiées  s'enchaînent 
mal ,  le  stylea  quelque  chose  de  brusque 
ei  de  heurté.  Ses  Considérai  ions  ne  sont 
point  un  livre  ,  mais  1  ébauctie  d'un  li- 
vre  :  quelques  aperçus  ;  nulle  méthode 
dans  ces  notes  el  ces  réflexions  jetées 
sur  le  papier  à  mesure  qtie  la  lecture 
de  l'histoire  romaine  les  lui  suggérait. 
Comme  dans  V Esprit  des  Lois ,  des  «  cha- 
pitres fort  courts  qui ,  souvent,  forment 
chacun  un  tout  à  part,  el  qui  ne  sont 
liés  entre  eux  que  par  la  similitude  des 
sujets  relativement  au  but  principal  »  de 
l'ouvrage  (1). 

Frappé  de  la  puissance  prodigieu<;e 
de  la  dominatrice  des  nations,  Montes- 
quieu, encoreplu«;queBossuel.  a  parlé  du 
peujtle  romain  avec  tout  l'eniho'isiasfne 
•<  idéal  »  (2)  de  son  temps  pour  les  héros 
de  l'antiquité,  et  il  présente  l'habileté- 
perfide  du  sénat  comuie  un  modèle  de 
sagesse  politique.  Il  y  aurait  donc  plu- 
sieurs observations  à  faire  sur  ces  «  itlu- 
sionsrt  ,  c'est  le  mot  de  M.  de  Baranle  (3). 
Mais  ne  pouvant  tout  embra  ser  j'aime 
mieux  réserver  pour  l'examen  de  V Es- 
prit des  Lois,  qu'on  vante  comme  le  chef- 
d'œuvre  de  l'auteur,  la  critique  de  détail, 
qui  fera  voir  le  peu  de  solidité  de  son 
érudition.  11  me  semble  d'ailleurs  que 
toute  la  suite  de  l'histoii  e  romaine,  bien 
entendue  et  nettement  présentée  ,  doit 
bien  mieux  qu'une  critique  faire  saine- 
ment apprécier  ce  peuple  extraordinaire, 
l'oppiession  des  peuples  vaincus,  et  sur- 
tout l'histoire  intérieure  de  Rome  que 
Monte  quieu  ne  fait  pas  même  entrevoir, 
enfin  la  monstrueuse  corruption  qui  fut 
le  fruit  el  le  châlimenl  de  la  conquêie  (4j. 


(1)  M.  Wallccnaer,  à  la  fm. 

(2)  M.  de  Baranle,  Liilér.  franc,  au  dix  huitième 
sii'cle. 

(S)  Ibid. 

(i)  Voyer    rfltstotrc   Rom&4n«  ,  de  M.    Edouard 
Dunont. 


ÉTUDE  SUR  UN  GRAND  HOMME. 


397 


MontesquiPii  écrit  avec  respritrornain'1), 
comme  un  Romain  survivant  à  Rome  (2). 
Certes,  ce  serait  à  la  fo's  un  grand  mal- 
heur et  UTH^  anomalie  bien  éiranj^e,  si. 
aujourd'hui,  dans  «  un  temps  de  liberté  », 
son  livre  pouvait  encore  être  intitulé: 
Histoire  romaine  à  l'usage  des  hommes 
d'état  et  des  philosophes  i,3).  Prions  Dieu 
qu'il  veuille  bien  dans  sa  b')nté  épargner 
à  la  France  Tapplication  d'un  si  terrible 
code  politique  {A). 

On  a  be«ucoup  loué  Montesquieu  d'a- 
voir pris  ainsi  <  le  génie  afilique  pour  re- 
tracer le  plus  grand  spectacle  des  temps 
anciens  »,  et  on  nous  montre  avec  com- 
plaisance le  rapport  singulier  qui  exi- 
stait entre  son  âme  et  ces  grandr^s  âmes 
de  ^antiquité  dont  notre  fjiblesse  mo- 
derne peut  à  peine  concevoir  les  vertus  (5). 
Maisd  insun  ouvragepotérieur,  le  même 
auteur,  pir  un  retour  de  jugeaient,  tout 
en  admirant  encore  l'ouvrage  ,  se  risque 
à  y  trouver  une   <  exagération    un   peu 
thf^âtrale  »  ,  qui  reparaît,    dit  il.  même 
dans  V Esprit  des  lois  (6).   Et  un  biogra- 
phe admirateur   n'a  pu  s'empêcher  de 
relever  cette    c  impassibilité  »   avec  la- 
q-elle    Montesquieu   s'est    étendu    «  stir 
l'ambition  héréditaire  des  Romains  qui 
cherchait  partout  des  esclaves  et  men.j- 
Ç'iit    la   terre   de  la   servitude  (7).  »    En 
outre,  d^ns  le  peu  de  mots  qu'il  dit  du 
Christianisme,  il  affecte  de paraîtrechré 
lien  ,   et  il  n'en  fait  pas  moins  un  grand 
éloge  des  stoïciens,  secte  admirable  qui 
c  Cdcoura^'eait  au   suicide,    et  dont  les 
progrés  furent  une  des  causes  de  la  cou- 
tume .si  générale  des  Romains  de  se  don- 
ner la  mort  (8).  >  Qui  pourrait  s'étonner 
que  Monte>quieu  ait  produit  Gibbon  ? 

L'ouvrage  eût  présenté  bien  autre  chose 
à  reprendre  en  fait  de  religion,  sans  les 
corrections  du  P.  Caslel ,  jésuite ,  ami  de 
l'auteur.  Montesquieu  l'avait  priéde faire 

(1)  Voyez  Préface  de  l'Espril  des  Lois ,  6'  alin. 

(2)  J.  Cliénier,  Tableau  historique  de  la  Liiiéral. 
franc,  y  rhap.  &. 

(3)  Voyez  (l'AIembert,  Eloge  de  Montesquieu. 

(4)  Voyez  le  cliap.  G  ,  de  la  ronduite  que  les  Ro- 
mains tinrent  pour  soumettre  tous  les  peuples. 

(5)  El  >ge  d"  Monle.^quieu  ,  I8IC. 

(6)  Cours  de  Littéral  franc.,  pnblicalion  de  IO."^a, 
14»  leçon. 

(7)  Edit.  Bfllin. 

(«)  Chap.  16,  22,  12- 


ces  corrections:  ainsi  commença  celte 
jonglerie  de  déférence  dont  il  dupa  33 
ans  le  P.  Cartel.  Dans  une  seconde  ou 
troisième  édition,  il  trouva  moyen  de 
glisser  s  m  article  anglais  -  romain  du 
suicide,  qu'il  lit  ceoeniant  ôter  à  la  ré- 
quisition d^s  magistrats ,  mais  qu'il  re- 
mit plus  tard,  avec  -fpprobation  et  pri- 
vilège (I),  quand  le  P.  Caslel  eut  publié 
un  élogieux  extrait  de  l'ouvrage  (2) ,  et 
que  le  succès  en  fut  bi>  n  assuré. 

Le  bon  jésuite  étit   de   es  hommes 
sensibles,  faibles,  f^iciles  à  se  hisser  do- 
miner par  l'apparenc»^  et    le   ton  de  la 
supériorité  (.3;.   Sd  liaison  av^^c  Montes- 
quieu se  lit   par  une  dame  fort  noble  et 
fort  vertueuse _,  en  1723.  deux  ans  après 
les  Lettres  Persanes.    «  J'aurais  craint, 
dii   le  père  Ca^t^l,   plus  que  je  rj'aurais 
recherché  cette  liaison  iiili;ne  avec  l'au- 
teur d'un  pareil  ouvrage.  >  Mais  Montes- 
quieu lui  faisait  croire  qu'il  «voulait  po- 
sitivement effacer  l'impress'On  publique 
des  Lettres  Persanes  »  ;  et  peut-être  par 
momens  <  en  reconnaissait-il  le  danger  >, 
quand  la  foi  l'emportait  sur  la  vanité  de 
philosophe.   Le  fait  est   qu'il  confia  au 
P.  Castel  l'éduc.ition  de  son  fils,   le  ba- 
ron de  Secondât,  le  piiant  «  d'insp  rer 
la  religion  à  son  cher  fils  (4)  »  ;  et  pour- 
tant, sauf  de  bien  rares  momens.  le  pau- 
vre jési.i  le  était  couiplèiemerit  joué,  et  le 
candide  {^}  phWo^ophe  l'appelait  Varle- 
quin  de  la  philoso/'hic  (6). 

rsous  reviendrons  sur  les  rapporis  de 
3Ionlesquieu  avec  le  P.  Caslel ,  en  par- 
lant de  V Esprit  des  lois. 

Un  admirateur  peu  obligeant  a  rc'gardé 
les  dialogues  de  ^'.y//^  et  «le  Lysimaquc 
comme  les  deux  écrits  oii  l'auteur  mon- 
tre le  plus  de  talent  (7).  Il  y  a  quelque 
imagination  <ians  la  petite  pi»^ce  de  Lysi- 
maque.  Le  dialogue  de  Sylla ,  au  juge- 
ment d'un  autre  admirateur,  prête  à  cet 


(Il  Editions  Iluart .  Paris,  1748  et  17ii)(. 

[1)  Vllnniive  moral  oppose  à  l'Homme  phyfiquê 
de  .1/.  R.  Rousseau),  rérutalion  adressée  par  le  père 
Castel  à  Rousseau,  de  «on  Disciurs  sur  l'Inégalité. 
Toulouse,  I7;;(>;  in-12  ,  lell.  17. 

(.-)    Ibni.,  lelt.  17,  à  la  lia. 

(4)  Ibid.,  leU.  IG. 

(5)  Ibid.,  lelt.  iîî. 

(G)  M.  .\uger.  yiede  Montesquieu ,  et  autres  bio- 
graphes. 

(7)  M.  <\9  Barantf  .  Littèr.  frnmr. 


:m 


KTLDE  SVW  UIN  GIIAND  HOMME. 


«  .ilroce  w  fvraii  mir:  ôlrvation  (i'Am<^  nt 
une  j^'rniidciir  ima^Mri.iirt'  (I)  ;  «U  qjiarjl  au 
style,  si  «  les  discours  oratoires  ne  sont 
que  des  ouvi-ai;es  d'oslculalioti  (2^  »,  les 
paroles  du  Sylla  de  Monlcsquieii ,  par 
une  afieclalion  de  brièveU^  frappante 
(|ui  n'est  pas  sansroideur.  oui  !)ieu  aussi 
leur  i^eure  d'ostentation. 

On  sait  par  les  1»  tires  familières  de 
Montesquieu  (3)  qu'il  ne  séjournait  Ruère 
à  r>ordeaux,  quoique  sa  terre  de  h  HriVte 
en  fùl  très  proche.  11  ^  liaïssait  \  ersailles, 
parce  que .  dit-il ,  tout  le  monde  y  est  pe- 
tit; j'aime  Paris,  parce  que  tout  le  monde 
y  est  fîrand.  -  11  parla^'eail  son  temps 
entre  la  lîrùJe  et  Taris,  heureux  partout, 
suivant  le  portrait  qu'il  a  fait  de  lui- 
même,  dans  se>  terres  comme  au  milieu 
du  monde,  t  Quand  j'ai  été  dans  le  mon- 
de ,  dit-il ,  je  l'ai  aimé  comme  si  je  ne 
pouvais  souffrir  la  retraite;  quand  j'ai 
été  dans  nics  terres,  je  n'ai  plus  songé 
au  mcnde.  »  ^i  ses  vins  se  vendaient  avec 
avantage,  il  pouvait  faire  à  Paris  un  plus 
long  séjour,  briller  parmi  les  bctes  de 
madame  de  Tencin(4),  et  prendre  ufie 
large  part  à  ces  soupers  exquis  de  l'hôtel 
de  Hrancas .  qui  n'en  avaient  ]ui^  le  titre , 
et  où  nous  nous  (rêvions ^  dit-il  dans  une 
de  ses  lettres  à  Duclos.  Quand  ia  guerre 
ruinait  le  commerce  de  la  (iuiernio,  et 
que  ses  vins  <  lui  lestaicnt  sur  les  bras  », 
il  affectait  le  mépris  de  *  l'ineptie  et  de 
la  folie  de  Pans  »  ;  de  celle  ville,  ajoute- 
l-il,  (pii  dévore  les  provinces,  et  que 
l'on  prétend  donner  des  plaisirs,  parce 
qu'elle  fait  oublier  la  vie.  >  On  conçoit 
son  plaisir  à  regagner  la  Rrêde  ,  où  il 
pouvait  se  reposer  des  veilles  et  des 
excès  de  Paris.  H  habitait  non  loin  des 
bords  de  la  Garonne  «  un  chAtuau  go- 
thique ,   mais  orné  de  dehors  charmans, 

(l)  M.  Villemain,  Eloge  de  Montesquieu,  el  Court 
de  Littér.  /"/ a;ir.,  pulilitalion  de  183B  ,  ii'  leçon. 

{'!)  Variétés,  cl  aussi  Esprit  des  Lois,  tir.  xwiii, 
C.  3. 

(^]  Pul)li«'e8  en  17r>7,  à  l'lorcn''c ,  arec  «les  noies 
«le  I'al)lM'  (iiiasro.  (^ellc  corrcspondnnre  a  depuis  élé 
réunie  aux  direrses  «aillions  ôes  œuvre*  de  Montes- 
quieu ,  el  successiveinenl  aujinenlée  de  plusieurs 
lellres. 

(1}  Madame  do  Tenrin  réiinissail  riiez  elle  les 
seigneurs  dn  la  rour  ci  1rs  i;ens  de  IcUrcs  ,  '•  el  elle 
les  appelait  par  ironie  ses  burt.  n  Noie  fur  la  lettre 
!«»  ju  comle  dcGuâsco,  17 lU. 


dont  il  avait  pris  l'idée  en  Angleterre  j  > 
il  plantait  des  bois  el  faisul  des  prairies 
avec  l'abbé  Guasco,  son  plus  intime  ami, 
ou  bien  il   dis})ulait  avec  lui  sur  l'usure 
pendant  leiirs  promenades  ,  se  délassant 
ainsi  de  la  couiposition  de   <  son  grand 
ouvrage  qui  avançait  h  pas  de  géant:  t>  il 
y  avait  travaillé  toute  sa  vie.  «  Au  sortir 
du  collège,  on   lui    mit  dans   les  mains 
des  livres  de  droit  :  il  en  chercha  l'es- 
prit :  il   travaillait  et   ne  faisait  rien  qui 
vaille,  jusqu'au  moment  où  il  découvrit 
ses    principes ,   principes    très    simples 
qu'il  ne  lira  j>oint  de  ses  préjugés  ,  mais 
de  la  nature  des  choses.  Dès  qu'il  les  eut 
posés,  il  vit  les  cas  particuliers  s'y  plier 
comme  d'eux-mêmes  y  et  les  histoires  de 
toutes  les  nations  n'en  être  que  les  suites. 
Malgré  cette  découverte,  t  il  avait  bien 
des  fois  commencé  et  bien  des  fois  aban- 
donné cet  ouvrage  j   mille   fois  il  avait 
envoyé  aux  vents  les  feuilles  qu'il  avait 
écrites,  ludibria  vcntis ;  il  sentait  tous 
b's  jours  les   mains  paternelles  tomber, 
bis  patriœ  cccidere  manus  ^  el  à  mesure 
qu'il   travaillait ,  «  l'ouvrage  reculait   à 
cause    de   son    immensité.  >    En   même 
temps,  il  sentait  sa  vie  avancer  et  son 
travail  s'a/  pesantir,  il  «  était  accablé  de 
lassitude;»  il  avait  même  «pensé  se  tuer 
à  faire  le  livre  de  l'origine  et  des  révolu- 
tions de  nos  fois  civiles  en  France ,  et 
ses  cheveux  en  avaient   blanchi.  >  Pour- 
tant «  la  réputation  de  bel  esprit  ne  le 
touchait  point»  ,  et  quelquefois  il  se  di- 
sait :  <  à  quoi  bon  faire  des  livres  pour 
cette  pelite  terre  qui  n'e^t  guère  plus 
grande  (ju'un  point  ?  »    Mais  le  désir  de 
«  pratiquer  en   instruisant  les  hommes, 
celte  vertu  générale  qui  comprend   l'a- 
mour de  tous,  »  soutint  ses  efforts.  Quoi- 
qu'il fût  devenu  presque  aveugle,  il  ne 
se  rebuta  point  :  sa  fille  et  son  lecteur 
lisaient,  et  il  dictait.  Le  précepteur  de 
son   fils,   Jean  d'Arcet,   depuis  fameux 
chimiste,   l'aidait  au  classement  de  ses 
matériaux.  Montesquieu  acheva  les  deux 
livras  stir  les  lois  féodales,  sans  lesquels, 
(lit-il,  «  il  y  aurait  une  imperfection  dans 
mon   ouvrage;»    «matière   la   plus   ob- 
scure que  nous  ayons,  et  cependant  ma- 
guiliquc  matière  sur  laquelle  il  croyait 
avoir  fait  des  découvertes  ,  »  et  il  s'écria 
enfin  ;  Italiani  !    ItaUam  !  «  Dans   le 
cours  de  vingt  années,  il  avait  vu  son 


DAWTE  ET  LA  PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  AU  Xlir  SIÈCLE. 


Î99 


ouvrage  commencer,  Croître,  s'avancer 
et  finir.  »  Mais  ses  amis  Saurin  et  le  fer- 
mier général  HeWétius,  auxquels  il  com- 
muniqua son  manuscrit ,  ne  lui  surent 
nul  gré  de  ses  recherches  pour  débrouil- 
ler le  «  chaos  barbare  »  des  lois  féodales. 
Ils  regardaient  la  noblesse  comme  une 
cause  perpétuelle  de  trouble  et  d'oppres- 
sion ,  et  le  système  anglais  leur  semblait 
très  défectueux  ;  ils  reprochèrent  à  l'au- 
teur de  composer  avec  les  préjugés  ,  et 
(T  de  faire  prendre  à  l'esprit  humain  une 
marche  rétrograde.  »  La  lettre  d'IIelvé^ 
lius  ne  persuada  pas  le  baron  de  la  Brède 
et  de  Montesquieu,  le  gentilhomme  le 
plus  jaloux  de  ses  droits  seigneuriaux 
qu'on  pîit  citer  dans  toute  la  Gnienne. 
D'ailleurs  ,  il  avait  coutume  de  répondre 
«  aux  avis  par  des  saillies  ,  et  changeait 
rarement  d'opinion.  »  Le  président  Hé- 
nault ,  qu'il  consulta  aussi,  ne  vit  dans 
VEsprit  des  lois  que  des  matériaux  pour 
un  ouvrage  qui  était  encore  à  faire,  et 
Silhouette,  le  traducteur  de  V Essai  sur 
l'homme,  de  Pope,  et  qui  fut  contrôleur 
des  finances,  l'engagea  à  jeter  son  ma- 
nuscrit aU  feu.  Montesquieu  en  jugea 
différemment  :  «  il  ne  pensait  pas  avoir 
totalement  manqué  de  génie  ;  il  admi- 
rait ce  que  tant  de  grands  hoBraes  en 
France,  en  Angleterre  et  en  Allemagne 
avaient  écrit  avant  lui  ;  mais  il  n'en  per- 
dit pas  le  courage  :  et  moi  aussi ,  je  suis 
peintre  j  dit-il  avec  le  Corrége.  »  C'était 


au  reste  un  ouvrage  tout-à-fait  neuf, 
prolem  sine  maire  creatam  ,  et  destiné  à 
éclairer  «  tous  les  peuples  de  la  terre.  » 
Fort  du  gé/ue  avec  lequel  il  avait  traité 
ce  î  sujet  immense  > ,  il  méprisa  les  cri- 
tiques, et  «  donna  V Esprit  des  lois{\).  > 

Algar  Griveau. 
(1)  Lett.  65,  au  chevalier  tl'Aydies,  2  janvier 
i7o2;  Portrait  de  Montesquieu  par  lui-même;  Ta- 
riélés;  lelt.  19,  à  Mauperluis  ,  23  novembre  171G; 
letl.  8,  à  PaLbé  Veouli ,  17  avril  1742,  etle'.l.  10, 
au  comte  de  Guasco,  1742;  note  sur  la  lellre  10; 
leUv  32,  à  Duclos,  lo  août  1748;  leU.  9.  à  Pabbé 
Guasco,  1742;  lelt.  11,  1"  août  1744;  letl.  12,  ÔO 
septembre  1744  ;  lett.  18  ,  174G ,  au  même  ;  lellre 
57,  à  M.  le  grand  prieur  Solar,  7  mars  1749;  préf. 
de  l'Esprit  des  Lois;  lett.  lo,  à  monseigneur  Cerali, 
IG  juin  174o;  letl.  25,  à  Tabbé  Guasco  ,  1"^  mars 
1747  ;  lelt.  25,  à  monseigneur  Cerali,  31  mars  1747; 
lett.  51,  au  même  18  mars  1748  ;  Précis  histor.  sur 
la  Vie  et  les  Travaux  dé  d'Àrcet ,  par  Diaé;  Esprit 
des  Lois ,  liv.  xxx  ,  c.  1  ;  note  sur  la  letl.  14 ,  à  ma- 
dame la  comtesse  de  Pontac  ;  lelt.  d'IleWélius,  dans 
l'édition  des  œuvres  de  Montesquieu  de  179J,  el  la 
note  de  rédileur  ;  lelt.  d'Helvétius  à  Saurin,  sur  le 
manuscrit  de  l'Esprit  des  Lois;  Grouvelle,  de  /'au- 
torilé  de  Montesquieu  dans  la  révolution  française  j 
M.  Auger,  Vie  de  Montesquieu,  en  tète  de  l'édition 
de  1816;  préf.  de  VEspril  des  Loii:  ed  io  anche  son 
pittorc;  épigraphe  de  VEspril  des  Luis:  lett.  47,  au 
duc  de  Nivernais;  Défense  de  V Esprit  des  Lois^ 
2«  part.;  d'Alcmberl ,  Eioge  de  Vonlesquieu.  —  Sui- 
vant quelques  uns ,  Pépigraphe  prvlem  sine  matre 
crea/fl/H,  désignait  l'absence  d«  la  liberté  en  France 
dans  la  science  politique  avant  VEi-prit  des  Lois. 
Sur  Pinvraisemblancc  de  celle  interprétation,  voyez 
M.  Walkenaer. 


DANTE  ET  LA  PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  AU  XIU"  SIÈCLE; 

PAR  A.  F.  OZANAM  (l), 
Docteur  en  droit,  docteur  és-leltres. 


Ayant  à  rendre  compte  d'une  publica- 
tion que  son  importance  et  son  caractère 
ne  permettaient  pas  de  passer  sous  si- 
lence dans  VUnii'ersité  catholiquc_,  nous 
nous  surprenons  à  regretter  pour  la  pre- 
mière fois  d'être  uni  h  l'auteur  par  la 
fraternité  littéraire  qu'engendre  la  colla- 
boration au  même  recueil.  Ce  lien  n'en- 


(I)  Paris,  librairie  de  Dobécourl,  rue  des  Sainls- 
Pcrcs,«9.  Lyon,  librairie  do  Giberton  et  Brun, 
petite  rue  Mercière,  il.  Prix,  I  fr.  ôO. 


traverail  pas  rindépendance  de  notre 
critique,  nous  avons  eu  occasion  de  le 
prouver;  mais  il  relient  et  gêne  l'éloge, 
toujours  suspect  sous  iiiu^  plume  amie. 
INotre  embarras  .s'accroit  de  tout  le  mé- 
rite de  Tu  livre,  qui  ne  nous  laisse  guère 
que  la  partie  délicate  et  diflicilede  notre 
rôle.  INous  croyons  donc  devoir  nous 
borner  à  indiquer  sommairement  Io  but 
ijne  s'est  propos*^  M.  Ozanam  en  écrivant 
Patitc  et  la  philosophie  i  utJu^liifiie  uu 
treizième  siècle ,  U.  plan  i\ni\  a  suivi,  les 


4()0 


DANTE 


Cilniions     leur    l^iisscronl    entrevoir 
chartnr  dos  (K'vrlopptMucns. 


questions  ou'il  y  embrasse.  Cette  ana'ysc  j  sujet,  par  la  nouveauté  du  point  de  vue, 

sudir.i  pour  r.«ire  pressentir  aux  lecteurs  \  par  l'élcndue  drs  recherches,  par  la  so- 

rif;t(*rt^l   et    l'utilité  d«i    livre;  quelques  li(<il(^  de  lYrudilion. 

le  Voltaire  ne  v.  y.ni  dans   la  Dù'ine  Co- 
j  nivciie    <  qu'un     ouvrage  bizarre,    mais 
Ce  ne  s-^ra   point  {^Ire  inlidè'e  à  notP'î  1  brillant  «te    beautés  namnlles.  où  l'au- 
niission    dvî    si-»  pU»    rapporteur   que  de,  leur  s'élève  dans  les  dt^tails  au-desNUs  du 
mentionner   d'abord    'e   jn^'enuMii  porté!  mauvais  goùi   de  son  siècle  et  de  son  su- 
sur  Z7^«/e  e/ /<7  ;;///7aço/>A/V  <\//Ao//>///o  rt//  •  jet.  »   .higcuient  d'une    ouirajijeuâe    lé;,'è- 


trciZL'me  siccle  par  des  autorités  p.irfu 
l«*ment  compétentes  en  maliéie  d'érud 
tion  <'t  de  ?;oùt.  Avant  sa  publication  dé- 


reté,  contre  lequel  protestent  tant  de 
sa  vans  personna;,'es  (|iii  saluèrent  Dante 
du  nom    de    philosophe    et   de   théolo- 


finiiive.  n'ayinl  leçi  ni  le  dernier  coup  '  gien.  l/homma^ie  que  lui  avaient  rendu 
de  lime,  ni  bs  t>ès  importantes  addi-  :  lioccace  ,  Villani  ,  Marsile  Ficin,  Paul 
tion«;  q  i  en  ont  fait  un  volume  substan-  j  Jove ,  etc,  la  critique  modtMne  la  solen- 
ti-l  réduit  eneore  aux  dimensions  d'une  I  nellement  confirmé  ;  Brncker  reconnaît 
thèse  pour  le  doctoral  és-letlres,  le  livre  I  Dante  comme  «le  premier  d'entre  les 
de  iVl.  Ozanam  avait  comparu  en  Soi*-  j  modernes ,  auprès  duquel  les  muses  pla- 
bonne    devant    un    docte   aréopage.    La  1  toniciennes,   depuis  sept   cents  ans  exi- 


louantîe  a  une  incontestable  valeur  lors- 
qu'elle est  mesurée  par  des  contradic- 
teurs officiels,  tels  que  IMM.  \illemain, 
Cousin.  Jouffroy.  Fauriel,  Leclere,  etc., 
réunis  tout  exprès  pour  cribler  d'objec- 
tions le  candidat  et  sa  thèse.  Accoutumés 
à  la  sévérité  critique  ,  qui  est  un  de  leurs 
devoirs  ,  et  que  leurs  lumières  rendent  si 
dangereuse  pour  la  médiocrité,  peut-être 
pouvaient-ils  en  cette  occasion  se  mon- 
trer plus  exigeans  que  jamais  j  car,  d'une 
part,  les  précédens  littéraires  de  IVl.  Oza- 
nam.  auxquels  se  joignait  le  titre  de 
docteur  en  droit,  promettaient  une  œu- 
vre capable  de  soutenir  un  sérieux  exa- 
men ;  d  un  autre  côté,  son  orthodoxie  . 
nettement  déclarée,  était  une  origirialiié 
pour  la  Sorbonne  morlerne.  Comme 
toute  hardiesse  consciencieuse,  elle  avait 


lées,  aient  trouvé  un  asile;  un  penseur 
égal  aux  plus  renommés  de  ses  contem- 
porains, un  sage  qui  méritait  d'être 
compté  au  nombre  des  réformateurs  de 
la  philosophie.  >  Toutefois,  si  les  hom- 
mes instruits  décernent  volontiers  à 
Dante  le  litre  de  penseur  profond,  il  en 
est  bien  peu  parmi  eux  qui  pussent  légi- 
timer leur  complaisante  adu»iralion.  il 
en  est  bien  peu  qui  pussent  recueillir  les 
traits  épars  de  la  philosophie  de  Dante 
et  en  reconstituer  l'ensemble. 

C'est  ce  travail  qu'a  entiepris  IM.  Oza- 
nam:  il  s'est  proposé  de  mettre  en  évi- 
dence l'élément  philosophique,  qui  est 
peut-être  la  valeur  princij  aie  de  la  Di- 
vine Comédie.  Evitant  soigneusement 
recueil  des  interprétai  ions  léméraireset 
des   hypothèses   fantastiques,  il  ne  mar- 


chance  de  plaire,  mais  sous  la  condition  j  clie qu'appuyé ^ur  les  textes,  il  eniprunle 
que  la  science  égalerait  la  franchise  et     la  parole  même  du  poêle,  et  les  obscu 


que  le  talent  ne  ferait  pas  défaut  à  la  foi. 
Témoin  de  l'épreuve,  nous  eûmes  la  joie 


rites  que  peut  présenter  la  pensée  for- 
mu  l(;e  dons  la  Divine  Comédie,  il  ne  les 


de  voir  les  juges  applaudir  à  cette  heti-  }  dissipe  qu'en  rapprochant  «lu  poème  les 

reuse  alliance ,   réalisée  par  Z^/7/?/c  e/  la  autres  écrits  de  Dante,  qui   en   sont  le 

philosophie  catholique  au  ireizume siccle.  contplément  nalurtl  et  le  plus  légitime 

«  Une    thèse  aussi   remarquable   honore  commentaire. 

non  seulement  le  candidat,  mais   la    Fa-  ^e  serait  ce  1-^  que  le  laborieux  amuse- 

cull<^  elle  même.  >    Telles  furent  les  ex-  ment  d'un  éruHil  qui  se  passionne  pour 

pussions    de    M.  Villemain.    résumant  i\e%  riens  dijf.cilcs  ?  ^o\\ ,  ceries. 

l'opitiion  «te  se- collègues. Quelques  jours  <  De  toule>   les  choses  du  moyen  Age, 

après  ,  M    C()\isin  r»ndait  compte     dans  la  plus  calomniée  ,  celle  dont  la  réhabili- 

VEcho  du   monde  savant ,  dts   travaux  talion  s'est  fait  le  plus  attendre  ,  c'est  sa 

philosophiques  récemment  publiés,  et  il  philosophie:  contre  elle,  l'ignorance  a 

signalait  cehii  de  M.  Ozanam  comme  un  suscité  le  dédain,  et  le  dédain  à  son  tour 

des  plus  distingués  par  l'importance  du  a  encouPtigé  l'ignorance.  On  nous  l'a  rc- 


ET  LA  PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  AU  XIIU  SIÈCLE. 


401 


présentée  parlant  un  langage  barbare, 
p»*dantesque  dans  ses  habitudes,  mona- 
cale dans  ses  tendances.  Sous  ces  dehors 
défavorables,  nous  l'avons  facilement 
crue  absorbée  dans  des  préoccupations 
toutes  théologiqups,  alternativement  li- 
vrée à  des  spé(  ulations  sans  profit  ou  à 
des  disputes  qui  n'ont  pas  de  lin.  Il  nous 
pacaissaitque  Leibnilz  avait  traité  IVcole 
avec  U!>e  souveiaine  indulgence  en  assu- 
rant qu'on  lrou\erait  de  l'or  dans  son  fu- 
mitr.  Or,  voici  une  philosophie  qui  s'ex- 
prime dans  la  langue  la  plus  mélodieuse 
de  l'Europe,  dans  un  idiome  vulgaire 
que  les  femmes  et  les  enfans  compren- 
nent; ses  leçons  sont  des  chants  que  les 
princes  se  font  réciter  pour  charmer 
leurs  loisirs,  et  que  répètent  les  artisans 
pour  se  déla'^ser  de  leurs  travaux;  la  voici 
d<^gagée  du  cortège  de  Técole  et  de  la 
servitude  du  cloître,  aimant  à  se  mêler 
aux  plus  doux  mystères  du  cœur,  aux 
plus  bruyantes  luîtes  de  la  place  publi- 
que; elle  est  familier»^,  laïque,  et  lout-à- 
fait  populaire.  Si  l'on  essaie  de  la  suivre 
dans  le  cours  de  ses  explorations,  on  la 
voit,  partie  de  l'étude  profonde  de  la  na- 
ture humaine,  s'avancer  élendanl  ses 
conjectures  sur  la  création  lout  entière, 
pour  s'aller  peidre  à  la  fin,  mai^  à  la  lin 
seulement,  dans  la  contemplation  de  la 
divinité;  on  la  trouve  partout  ennemie 
des  subtilités  dialectiques,  n'usant  d'ab- 
s!rac  ions  que  sobrement,  et  comme  de 
fi)rmules  nécessaires  pour  coordonner 
des  connaissances  positives  ;  peu  rêveuse, 
et  moins  empressée  à  la  réforme  des  opi- 
nions qu'au  redressement  des  mœurs. 
Puis,  si  l'on  s'enquiert  de  son  origine, 
on  apprend  qu'elle  naquit  à  l'ombre  de 
la  chaire  des  docteurs  scholastiques, 
qu'elle  se  donne  pour  leur  interprète, 
qu'elle  en  fait  preuve  et  qu'elle  en  fait 
gloire.  Il  y  a  là  sans  doute  un  phéno- 
mène remarqïiable  en  soi  ;  mais,  peut- 
être,  il  y  aura  plus.  On  se  laissera  ré- 
concilier par  l'élève  avec  ses  maîtres,  on 
ira  s'asseoir  h  leurs  pieds.  Les  préven- 
tions accumulées  se  dissipeiont,  et  lais- 
seront reconnaître  une  lacune  dans  1  his- 
toire de  la  science.  Une  lacune  reconnue 
est  bien  près  d  être  remplie  (1\  > 

I\I.  Ozanam  fait  mieux  que  d'indiquer 
la  lacune;  il  la  comble  en  partie.  Pour 

(t)  Introducfiotu 


caractériser  la  philosophie  de  Dante,  il 
recherche  quelles  furent  ses  affinités  con- 
temporaines, il  apprécie  la  culture  intel- 
lectuelle de  l'époque  qui  produisit  la 
DL\^ine  Comédie;  il  traduit  enfin  des  ex- 
traits de  saiiit  Bonaventure,  de  saint 
Thomas,  d'Alberl-le-Grand  et  de  Roger 
Bacon,  qui,  embrassant  dans  un  cadre 
restreint  les  points  principaux  de  leur 
enseignement,  éclairent  la  doctrine  de 
Dante  j'ar  celle  de  ses  maître*,  et  con- 
courent à  faire  connaître  la  pliUosophie 
catholique  du  treizitme  siècle.  Ces  ex- 
traits sont  presque  tons  relatifs  à  des 
questions  dont  se  préoccupe  vivt^ment  la 
science  ou  la  pliilosophie  moderne  De  là 
résultent  pour  le  lecteur  des  rapproche- 
mens  d'un  haut  intérêt  et  des  compar.ii- 
sons  fort  piqiiantes.  Le  caractère  émi- 
nemment libéral  et  la  mâle  hardiesse 
des  opinions  professées  en  matière  poli- 
tique par  les  docteurs  catholiques  du 
moyen  âije.  et  principalement  par  Vange 
de  L'école,  sont  de  nature  à  déconcerter 
lesesprils  prévenus  ou  igriorans  chez  les- 
quels le  nom  seul  du  citholi(  isme  im- 
plique l'idée  d'une  servile  timidité.  En 
lisant  le  passnge  de  saint  Bonaventure, 
intitulé  Rapports  du  physique  et  du  mo- 
ral,  on  apprend  a«:ssi  à  ne  pt.int  consi- 
dérer comme  une  nouveauté  sans  exem- 
ple le  gern-e  d'ob«ervalions  dans  lequel 
se  complaisent  les  disciples  de  Gall .  de 
Spurzheim.  de  Lavater.  TJles  n'avaient 
pas  été  étrangères  au  moyen  âge;  mais 
le  libre  arbitre  n'avait  rien  à  redouter 
d'une  science  que  la  religion  tenait  en 
garde  contre  le  matérialisme.  «Il  faut  se 
souvenir,  disait-elie,  que  les  formes  exté- 
rieuies  ne  marquent  pas  au  s»  in  de  la 
nécessité  les  caractères  intérieurs  qui 
leur  correspondent;  elles  ne  sauraient 
détruire  la  liberté  de  l'âme,  dont  elles 
indiquent  les  tendances.  Encore  la  valeur 
de  ces  indices  e>t-elle  seu'ement  conjec- 
turale, et  quelquefois  incertaine;  de  fa- 
çon qu'en  cette  matière  ce  serait  témé- 
rité que  de  précipiter  son  jugement;  car 
l'indice  peut  se  trouver  accidentel,  et  s'il 
est  l'ouvrage  de  la  nature,  l'incliiia  ion 
qu'il  représente  peut  ctMcr  à  l'ciseendaut 
d'une  habitiule  opposée,  ou  se  redrrsser 
sous  le  frein  moJéraleur  de  la  rai- 
son (I).  » 

(1)  S.  BonavcDlure. 


4i);i 


DAISTIi 


.It'tor  (juolquo  jour  sur  la  pliilosophio 
calholique  du  moyen  A^'e,  la  montrer 
dans  los  (^crits  de  Daiilo  sous  son  v^lc- 
mrnl  poiMiquo  el  J0î»ulaire;  consl  «ter 
ainsi  i  qu'on  savait  dt^jà  l'art  de  penser 
et  de  dire,  alors  qu'on  swnil  encore 
croire  el  prier,  et  qu'il  faut  avancer  de 
deux  siOicles  et  plus  cette  date  gt^ndrale- 
nient  admise  de  la  reiiaissance,  qui  sup- 
pose d'une  mani(>re  calomnieuse  l'abru- 
tissement de  dix  gdni^rations  antérieu- 
res. Tel  est  donc  ce  que  s'est  proposé 
M.Ozanam.  «  Les  f-iits  et  1«  s  idées  que 
nous  avons  recueillis  étaient  poumons, 
dit-il,  quelques  fleurs  de  plus  à  répandre 
sur  les  tombes  de  nos  pères  qui  fur^'Ut 
bons  et  grands,  quelques  grains  d'encens 
de  plus  à  oftVir  sur  les  autels  de  Celui, 
qui  les  fit  bons  et  grands  pour  ses  des- 
seins. » 

De  ce  travail  sur  Dante  résulte  un  au- 
tre enseignement,  qui  a  tout  le  mérite  de 
l'opporltinilé.    Le  nombre  est  grand  au- 
joufd'luii  de  ceux  qui  professent  la  théo- 
rie de  l'arl  pour  l'art,  et  n'attribuent  à  la 
poésie  qu'une  valeur  purement  esthéti- 
que. «Or,  voici  un  poèie  qui  parut  dans 
un  siècle  tumultueux,  qui  mari  ha  comme 
enveloppé  d'orages.  Cependant,  derrière 
les  ombres  mouvantes  de  la  vie.  il  a  pres- 
senti di  s  réalités  immuables.  Alors,  con- 
duit par   la   raison  et  par  la  foi,  il  de- 
vance le  temps,  il  pr'nètre  dans  le  monde 
invi-iible.   il  s  en   met  en  possession,  il 
s'y  établit  comme  dans  sa  patrie,  lui  qui 
n'a  plus  de   patrie  ici-bas.  De  tes  hau- 
teurs, s'il  laisse  encore  tomber  ses  re- 
gards sur  les  choses  humaines,  il  en  dé- 
couvre à  la  fois  le  principe  el  la  fin;  par 
conséquent,   il  les  mesure  et   les  juge. 
,Ses  discours  sont  des  enseignemens  qui 
subjuguent    les   convictions,   en    même 
temps  que  par  le  rhythme  ils  se  fixent 
dans  les  mémoires,  etc., etc. >  i^'exemple, 
quand  il  est  excellent ,  entraîne  après  soi 
la    réfutation    des    théories   contjaires. 
Dante  combat  avec  toute  l'autorité  de  la 
gloire    l'étrange    doctrine    de    certains 
poètes  modernes,   pour  lesquels  «l'art 
n*est  qu'une  jouissance   sans   but   ulié- 
rieur.  parce  cjue  pour  eux  la  vie  est  un 
spectacle  sans  signification  sérieuse.  » 

>on>  met. oîis  sous  les  yeux  du  It^cteur 
la  table  des  matières  (ju'einbrasse  IJaiilc 
et  la  philosophie  cutholi'/ue  au  (reizii//ic 


ucrloi  c'est  le  plus  bref  moyeu  de  leur 
faire  connaître  le  plan  du  livre. 

Introduction. 

PBKMtÈHK  l'AUril-:. 

Cliap.  I.  Situation  religicui»e,  politique,  iotellec- 
lutlle  do  lu  clirélienlû  du  Irciiiùuic  uu  quutoi  zièn)e 
siècle-,  causes  (jui  lavorisèrent  le  développement 
de  la  pliilusopiiie. 

Ctiap.  11.  De  la  scolastique  au  treizième  siècle. 

Chap.  111.  Caraclères  particuliers  de  la  philosophie 
itali(;nne. 

Chap.  IV.  Vio ,  études,  génie  de  Dante.  Dessein 
l^éoéral  que  l'élément  philosophique  y  obtient. 

SECONDE    PARTIE. 

Chap.  1.  Prolégomènes. 
Chap.  II.  Le  mal. 

Chap.  in.  Le  mal  cl  le  bien  dans  lear  rapproche- 
ment et  dans  leur  culte. 
Chap.  IV.  Le  bien. 

TROISIÈME    PARTIE. 

Chap.  I.  Appréciation  de  la  philosophie  de  Dante. 
—  Analogies  avec  les  doctrines  orientales. 

Chap.  II.  Rapports  de  la  philosophie  de  Dante  avec 
les  écoles  de  l'antiquité.  —  Platon  el  Aristote. — 
Idéalisme  et  sensualisme. 

Chap.  III.  Uapport  de  la  philosophie  de  Dante  avec 
les  écoles  du  moyen  âge.  —  Saint  Bonaventure 
et  saint  Thomas  d'Aquin.  —  Mysticisme  el  dog- 
malisrae. 

Chap.  IV.  Analogie  de  la  philosophie  de  Dante  avec 
la  philosophie  moderne.  —  Empirisme  et  ratio- 
nalisme. 

Cbap.  V.  Orthodoxie  de  Dante. 

QUATRIKMK    PARTIS. 

Recherches  supplévientaires  et  document. 
Recherches  supplémentaires  pour  servir  à  l'histoire 
du  Dante  el  de  la  Divine  Comédie. 

I.  Explications  sur  la  vie  politique  de  Dante.  — 
S'il  fut  guelfe  ou  gibelin  ;' 

II.  Béalrix.  —  De  l'influence  des  femmes  dans  la 
société  chrétienne  ,  cl  du  S)inbolisme  catholique 
dans  les  arts.  —  Sainte  Lucie  ,  la  Sainte-Vierge. 

III.  Premières  études  philosophiques  de  Dante. 
—  Comment  il  fut  conduit  aux  questions  mo- 
rales et  politiques.  —  Son  respect  pour  l'auto- 
rité d'Arislolc. 

IV.  Du  cycle  poétique  et  légendaire  auquel  appar- 
tient la  Divine  Comédie. 

V.  Vision  de  saint  Paul ,  poème  inédit. 
Documens  pour  xervir  à  rhisloire  de  la  philosophie 

au  treizième  siccle. 

I.  Bulle  d'Innocent  IV  pour  le  rélablissement  des 
études  philosophiques. 

II.  Classilication  générale  des  connaissances  hu- 
maines. 

m.  Dieu. 

IV.  L'homme. 

V.  La  société. 
\  I.  La  natur»;. 

La  partie  accessoire  du  livre,  celle  qui 


ET  LA  PHILOSOPHIE  CATHOLIQUE  AU  XIIF  SIÈCLE. 


403 


est  intitulée  Recliercïies  supplémentaires 
po'ir  servir  à  l'histoire  de  Dante  et  de  la 
Divine  Comédie,  obtiendra  peut-être  les 
préférences  de  !a  majorité  des  lecteurs. 
Les  questions  historiques  et  littéraires 
qui  y  sont  traitées  offri^nt  un  intérêt  pi- 
quant. M.  Ozanam  a  su  les  revéîir  de 
gracieu5es  et  brillantes  couleurs,  em- 
pruntées souvent  à  Dante  lui-ir.ême.  Le 
charme  des  déiai's  suffit  pour  captiver 
l'esprit  le  plus  inaUentif.  en  nu-rae  temps 
qu'i.ne  grande  ribondance  de  notions 
exactes,  neuves,  importantes,  recom- 
mande ces  pages  à  quiconque  veut  étu- 
dier sérieusemen!  Dante  eî  le  moyen  â^e. 
Les  hommes  qui  approfondissent  l'his- 
toire de  la  littérature  sauront  un  gré 
particulier  à  ^I.  Ozanam  des  précieuses 
indications  contenues  dans  le  chapitre  4 
de  la  quatrième  partie,  et  du  soin  qu'il 
a  pris  de  publier  dans  le  chapitre  5  un 
ancien  poème  légendaire  jusqu'alors  iné- 
dit. 

DaiKle  chapitre  d  de  la  troisième  par- 
lie,  l'auteur  résume  les  preuves  qui  éta- 
blissent Torthocioxie  de  Dar.te,  à  la  dé- 
fense de  laquelle  le  caidin.il  Dellarmin 
ne  dédaigna  point  de  consacrer  sq  i  Inme. 
>ous  terininerons  en  transcrivant  la  lin 
de  ce  chapitre  ,  afin  de  laisser  le  lecteur 
sous  une  impression  moins  défavorable 
que  celle  produite  par  une  ^èche  ana- 
lyse. 

i  On  a  dit  qu'Homère  était  le  théolo- 
gien de  l'antiquité  païenne,  et  Ton  a  re- 
présenté Danle  à  son  tour  comme  THo- 
mère  des  temps  chrétiens.  Cette  compa- 
raison, qui  honore  son  génie,  fait  tort  à 
sa  religion.  L'aveugle  de  Smyrne  fut  jus- 
tement accusé  d'avoir  fait  descendre  les 
dieux  trop  près  de  l'homme,  et  nul ,  au 
contraire,  mieux  que  le  Florentin,  ne 
sut  reU'vei'  l'homme  et  le  faire  monter 
vers  la  divinité.  C'est  par  là,  c'est  par  la 
pureté,  rimmatéri'ilité  de  son  symbo- 
lisme, comme  par  la  largeur  infinie  de 
sa  conception,  quil  a  laissé  bien  au-des- 
sous de  lui  les  poètes  anciens  et  récens, 
et  particulièrement  Mdlon  et  Klopstock. 
Si  donc  on  veut  établir  une  de  ces  com- 
paraisons qui  fixent  dans  la  mémoire 
deux  noms  associés  pour  se  rappeler  et 
se  définir  l'un  l'autre,  on  peut  iVive  .  et  ce 
stra  k'  rtsuuié  de  ce  travail.  q;ie  la 
Divine  Comédie  est  la  somme  liltérairç 


et    philosophique    du    moyen    âge,    et 
Danle  ,  le  saint  Thomas  dp  la  poésie. 

i  Ainsi  nous  trouvons-nous  lamenés  à 
notre  point  de  départ,  à  cette  fresque  ad- 
mirablr^  du  Vatican  où  Dante  est  con- 
fondu parmi  l<^s  docteurs,  à  ces  hom- 
mages solennels  et  populaires  que  l'Italie 
lui  a  décernés;  nous  savons  maintenant 
la  raison  de  sa  gloire.  C'est  que  la  con- 
science quil  avait  de  ses  propres  facultés 
ne  lui  avait  pas  fait  oublier  la  fatalité 
commune  de  la  nature,  condamnée  jus- 
qu'à la  fin  à  souffrir  et  à  ignorer,  c'est-à- 
dre  à  croire  et  à  servir.  Si  élevé  quil  fut 
au-dessus  des  autres  hommes,  il  ne  pen- 
sait pa:  que  la  distance  qui  les  sépare  du 
ciel  fût  diminuée  pour  lui  :  il  leur  por- 
tait trop  de  respect  et  d'amour  pour 
chercher  à  leur  imposer  la  tyrannie  de 
ses  opinions  ;;ersonnelles.  pour  vouloir 
se  détacl.er  d'eux  en  ce  qu'ils  ont  de  plus 
cher,  leurs  croyances  ;  il  demeura  dans 
la  cummuîiion  des  idées  éiernelles.  où 
se  trouvent  la  vie  et  le  salut  du  genre  hu- 
main: il  lit  que  les  plus  humbles  de  ses 
contemporains  et  les  plus  élo  gués  de  ses 
descêniians  pussent  i'appeer  leur  frère 
et  jouir  de  ses  triomphes.  Six  cents  ans 
ont  passé  depuis  que  !e  vieil  Alii^hieri 
s'est  endormi  à  Ravenne  sous  le  marbre 
sépulcral.  Depuis  lors,  se  sont  succéilé 
vingt  géné.'alions  dhommes  parlans,  se- 
lon l'énergique  expression  des  Grecs,  et 
les  parolt  s  qui  .'Ont  tombées  de  leurs 
bouches,  plus  encore  que  la  poussière 
de  leurs  pas.  ont  renouvelé  la  Tice  de  la 
terre.  Le  saint  empire  louiàin  n'est  plus; 
les  querelles  qui  agitaient  les  républi- 
ques italiennes  se  sont  éteintes  avec  les 
républiques  eiles-mcmes;  le  palais  des 
prieurs  de  Florence  est  désert,  et  sur 
l'autre  rive  de  l'Arno,  une  dynastie,  ac- 
climatée par  ses  bienfaits,  porte  paisi- 
b  emenl  le  sceptre  granJ-ducal  de  Tos- 
cane. On  ne  coiinait  plus  le  lieu  où  repo- 
sent les  cendres  de  Héatrix.  et  le  nom 
même  de  sa  fan;  il  le  serait  perdu  s"  il  ne 
se  trouvait  inscrit  parmi  les  fondateurs 
d'un  hôpital  obsc-r.  Les  chaires  où  dis- 
sertaient les  maîtres  de  la  scholastique 
sont  restées  muettes.  Les  navigateurs  ont 
exploré  ces  mers  loiulaiues,  autrefois 
fermées  par  une  crainte  superstiti*  use, 
et  au  lieu  de  la  mo.iLigiie  au  l'urgaloire 
Cl  de  ses  immortels  habitans,  ils  y  ont 


404 


BULLETINS  BIB 


vu  des  rivages  et  des  peuples  semblables 
aux  noires.  Le  télescope  a  plonj^é  dans 
les  cieux  .  et  ces  neuf  sphères.  q»i\»n  sup- 
posait se  mouvoir  harmonieusement  an- 
tour  di*  iu)us,  se  sont  enfuies  d.ins  h* 
vide.  AiiiNi  se  sont  évanouis  idus  les  i^en- 
res  «l'intérêt  politique  ,  rlé^i.ique  ,  scurn- 
tifique,  dont  h^  poème  de  Dante  était  re- 
d'V.ible  aux  choses  pass.igères  d'icf-b  «s  ; 
il  n'a'Tait  plus  que  le  mérite  d'un  docu- 
ment his'orique,  diliiciiemenl  apprécia- 
ble s'il  n'eaipruntait  ai'leurs  une  valeur 
cons  anle.  ninvirsf Ile.  Ces  mystères  de 
la  mor'  .  qui  préoccpaicMl  les  hommes 
d'autrefois,  n'ont  pas  ces  é  de  solliciter 
nos  méditations  .  el  mille  autre  lumière 
que  celle  du  catliol  cisme  n'est  venue  les 
éclairer.  C(Hnme  il  guidait  les  imagina- 
tions ardentes  de  nos  pères,  il  conduit 
encore  nos  irîtelli;,'ences  adultes  el  rai- 
sonneuses; il  domine  tous  les  dévelop- 
pemens  des  facultés  humaines,  immuable 


LlOGllAPHigUES. 

au  milieu  des  ruines  de  la  vieille  science 
et  des  constructions  de  la  science  nou- 
velle; il  n'a  pas  à  craiiulre  les  Christophe 
(^oloml)  et  les  (opeinic  de  l'avenir  j  car, 
de  même  q"e  ces  deux  grands  hommes, 
en  décoti»ranl  la  fo<me  véritable  et  les 
relations  du  ^l'>be,  ont  lix",  une  fois 
pour  toule?^ .  les  OMinions  incertaines  sur 
ces  deux  points  principaux  du  sys  èine 
du  momie,  el  n'ont  laissé  aux  astrono- 
mes et  aux  navigateurs  futurs  que  des 
découveiles  de  détail  :  ainsi  le  calhoii- 
cisfue.  en  faisaiit  connaître  l  homme  et 
ses  relations  avec  Dieu,  a  révélé  pour 
toujours  le  système  du  monde  fi.oral;  il 
ne  laisse  plus  à  découvrir  une  nouvelle 
terre  «  t  de  nouveaux  cieux ,  mais  seule- 
ment des  vérités  isolées,  des  lois  subal- 
ternes, trop  peu  pour  satisfaire  l'or- 
gueil, assez  pour  captiver  lon^-temps 
enco<e  l'assiduité  laborieuse  de  l'esprit 
humain.  >  P.  L. 


I 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


HISTOIRE  DU  DRAPEAU  ,  DES  COULEURS  ET 
DES  l.NSIliNES  DE  LA  .MONARCHIE  FRAPÏ- 
ÇA1:)E.  Pit'céctée  de  l'histoire  des  enseignas  mi- 
litaires ctiez  les  anciens.  Par  M.  Rbv  ,  membre  de 
la  Société  de*  Antiquaires  de  France.  (2  vol.  in- 
8"  el  li-i  planches.  —  Chez  Techner  el  Delloye.) 

Gloriœ  majorum. 

Il  est  diriiciltt  de  donner  en  peu  de  mois  une  idée 
juste,  c'est-à-dire  coraplcle ,  d'un  ouvrage  rempli 
de  faits  instructifs.  LVsst-nliel  après  tout  est  de  le 
signaler  à  ratieiilion  publique  ,  s'il  en  est  digne 
comme  l'ouvrage  qui  non*  occupe  en  ce  moment ,  el 
que  TAcadémie  des  loscriplions  el  Deiles-Lel.res  a 
déjà  Couronné  d'une  première  mention  honoraLle 
dans  le  concours  des  aiiliquilés  nationales.  Son  au- 
teur, .M.  Rey,  expl  que  d'abord  ce  que  furent  les  en- 
seignes militaires  dans  raniiquité  :  il  passe  en  revue 
celles  des  Égyptiens,  des  Israélites  ,  des  Perses  ,  des 
Crées  et  des  Romains.  Il  fait  voir  qu'elles  étaient 
presque  généralemeut  des  objets  de  culle  el  (piel  jue- 
fois  nussi  de  superstition;  qu'elles  étaient  tontié<'s 
aux  plus  braves  ;  que  celles  des  ennemis  vaincus 
étaient  appendues  aux  voûtes  d<'s  temples  comme 
les  plus  glorieux  des  trophées  ,  etc.,  etc. 

Quelque   favorables  que   fussent  les  éloffes  pour 
composer  des  éienlards  ,  cependant  on  ne  s'en  ser 
Tit  pas  de  bonoe   laure  à  cet  usage  ,  el  long-temps 


on  préféra  des  objets  en  relief,  lourds  el  sans  éclat. 

Le  tabarum  des  empereurs  romains  est  presque 
le  premier  étendard  flottant  que  l'on  connaisse  ,  et 
il  est  la  t:ansilion  des  enseignes  de  rantiquilé  aux 
drapeaux  des  temps  plus  récens. 

Le  second  livre  est  consacré  à  l'examen  des  en- 
seignes chez  les  Germains,  les  Francs  et  les  Gau- 
lois, et  des  eiiibiémes  dont  elles  étaient  ornéeii.  Ce 
qui  nous  conduit  aux  enseignes  du  moyen  âge  ,  où 
nouit  voyons  une  distinction  imporlaDle  cl  que  dé- 
sormais il  ne  faudra  pas  perdre  de  vue  en  é.udiaot 
l'tiisloire  de  celle  époque,  c'est  qu'e.les  étaient  de 
deux  sortes  :  de  dévotion  ,  comme  la  chape  de  saint 
àlartin  el  l'orillamme  ;  ou  politiques,  comme  la  ban- 
nière de  France  el  les  deux  pennons  du  roi  ;  celles- 
ci  ,  malgré  la  haute  dignité  (|u'elles  désignaient, 
codaient  toujours  le  pas  à  celles-là  ,  lorsqu'elles  pa- 
raissaient ensemble  sur  le  même  champ  de  bataille. 
Les  enseignes  de  dévotion  ont  changé  quelquefois 
d'objet  el  de  couleur;  par  exemple,  la  chape  de 
saint  Martin  a  été  bleue  parce  qu'elle  était  la  cou- 
leur de  l'abbaye  de  saint  Martin  à  qui  le  bleu  était 
affecté  en  .-a  qualité  de  confes.seur  de  la  foi  :  l'ori- 
flaminc  a  élé  rouge  à  cau>e  de  la  l)anniére  de  Pé- 
gli>c  de  Saint-Denis  ,  consacré  à  un  martyr.  La  ban- 
nière de  France  et  les  pennons  du  roi ,  au  contrai- 
re ,  insignes  de  pdUiquo,  loal  restés  cunttamineDt 
bleus. 


I 


rjQQœ 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


oKounie^o   J\.S.   —   OjeceuiDtC'  4 83a. 


^iXm($  ViHxCim$($. 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  L'ORIGINE ,  L'ACCROISSEMENT 

ET  L'INFLUENCE  DES  ORDRES  MONASTIQUES. 


QUATRIÈME    LEÇON     (1). 

Opposition  des  moines  au  néo-paganisme  de  Julien. 
—  Saint  Cyrille  et  les  moines  d'Alexaniirie.  — P(i- 
rabolani ,  frères  de  !a  chanté,  à  Alexandrie.  — 
Saint  Ephrem ,  sa  vie  monasiique.  —  Solitaires 
de  la  Mésopotamie. 

Mon  projet  était  de  rapporter  ici  les 
lois  des  empereurs  romains  concernant 
les  inslilulioiis  monastiques  ,  et  de  con- 
sidérer ces  institutions  dans  leurs  rap- 
ports avec  l'ordre  politique  tt  civil.  Mais 
je  crois  qu'il  sera  mieux  de  répartir  ces 
lois,  chacune  à  l'époque  et  au  fait  aux- 
qtieis  elle  se  rapporte  directement. 
Je  commencerai  par  présenter  l'opposi- 
tion ardente  des  moines  orientaux  au 
néo-paganisme  de  Julien.  Cet  homme 
qu'on  a  trop  blAmé  et  trop  loué  ,  a  été 
un  des  plus  grands  empereurs  romains. 
On  me  permettra  de  lui  consacrer  une 
page,  afin  de  mieux  faire  comprendre 
ensuite  les  travaux  intellectuels  des 
moines  catholiques  pour  la  défende  du 
christianisme  dogmatique  qui  dès  lors 
s'établissait  dans  le  monde  comme  in- 
stitution sociale. 

(1)  Voir  la  3'  leçon,  n»  4o,  ci-dessus ,  p.  182. 
TOUS  YIU.  rr  ll*i  48.  lU5il. 


La  conduite  de  l'empeieur  Julien  dé- 
note un   esprit   soumis  au  jou^   de  la 
superstition  la  plus  mesquine  et  la  plus 
étroite  (1)  ;  et  cependant  les  nonibieux 
écrits  que  ce  prince  nous  a  hiisscs  portent 
l'empreinte  des  nobles  idées  de  l'école 
platonicienne.  Ainsi  ,  dans  son  discours 
en  l'ho?ineur   du  soleil  roi  >   il  y  a  des 
choses  fort  remarquables  sur  le  Logos  de 
Platon,  sur  celte  intelligence  éternelle, 
pioduction    du    Dieu    souverain     dont 
elle  est  la  vive  image,  qui  de  toute  éter- 
nité arrangea  l'univers,  qui  le  conserve 
et  le  conservera  toujours,  et  h  laijvielie 
les  ûmes  vertueuses  vont  se  réunir  après 
la  mort  (2).  Depuis  long  temps  les  païens 
avaient  senii  la  nécessité  de  proelainer, 
d'une  voix    intelligible  ,   le   principe  de 
l'unité  de  Dieu  (3  ;  et  à  expliquer  allé- 
goriquement  leur  théogonie  (4j.  Les  au- 
teurs modernes,  entre  autres  M.  de  ChA- 

(1)  Socraies,  lib.  m,  cap.  2.  —  So2oménc,  lib. 
m  .  cap.  .">.  —  Amuiian-Marc.  Passim.  —  /ozime  , 
lit),  m  ,  cap.  0.  —  Baniluri  ,  numiimata  impcrator. 
vomanor.  Paris,  171li,  t.  ii ,  p.  -137. 

(2)  Oral.  ir.  Juliani  opéra.  Edil.  Spanhein) , 
in  lolio.  Leipsic,  IGtHJ. 

(ô)  Mosheim.  De  studio  elhnicorutn  Chritt,  iwii- 
tancii ,  À  \ix. 

(4)  Juliao.,  oral*  t,  îur  Cyl)èle. 


406 


COURS  D'HTSTOIRF.  SUR  LES  ORT3RES  MONASTIQUES, 


teaubriand  ,1)  cl  Renjaniin  Constant  (2  . 
ont  beancoiip  tr  )p  (Mcv(^  Jiilirn  .  et  lui 
ont  piiMc  dt's  desseins  IxMiiconp  trop 
vastes.  ISous  croyons,  avec  lier  wcrdon  (3) 
et  M.  lU'n<;not  (4).  (pie  Julien,  sans  avoir 
con(ju  le  ])rojel  d'une  léfornie,  eliercliail 
ù  introduire,  dans  le  polythéisme,  les 
idt^es  platoniciennes  et  ii  ramener  vers  la 
pratique  des  vertus  les  pontifes  païens 
qui,  surtout  en  Orient,  vivaient  dans  la 
plus  complète  dt^considt^ration.  Le  pre- 
mier alliUMe  qui  descendit  dans  l'arène 
pour  comballie  le  néo-paganisme  l'ut 
saint  Grégoire  de  IVazianze.  Nous  avons 
encore  de  lui  dcu\  ontisons  céièl)res 
contre  Ji:lien.  Saint  Grégoire  considère 
surtout  la  question  sous  le  point  de  vue 
social  ;  (luelques  citations  vaudront 
mieux  (lue  mes  faibles  paroles. 

«  De  quel  caractère  èles-vous  revêtu 
pour  vous  élever  contre  Ihéritage  de 
Jésns-Clirisl  qui  ne  finira  jamais,  quand 
bien  même  on  Tattaquerair  avec  plus  de 
fureur  encore  qi.e  vous  ne  faites?  11 
subsistera  et  croîtra  toujours  :  les  oracles 
des  prophètes  ,  les  prodiges  que  nous 
voyons  m'en  répondent.  Dieu  est  l'auteur 
de  cet  héritage  ;  il  en  a  fait  part  à 
l'homme;  la  loi  en  était  la  li^^nre;  Jésus- 
Christ  l'a  renouvelé  ,  les  apôtres  l'ont 
affermi,  les  évangélistes  ont  achevé  de 
le  perfeciionner.  Osez -vous  opposer  vos 
abominations  au  sacrilicede  Jésus-Christ, 
le  sang  des  taureaux  à  son  sang  qui  a 
purifié  le  monde?  Opposerez-vous  la 
guerre  à  la  paix?  Lèverez-vous  les  mains 
contre  celles  qui  ont  été  percées  de  clous 
à  cause  de  vous?  Dresserez-vous  un  tro- 
phée contre  la  croix  :  vous  révolterez- 
vous  contre  la  résurrection  ?  » 

Après  avoir  montré  l'extravagance  de 
celle  entreprise  de  Julien,  en  lui  disant 
que,  vouloir  changer  la  religion  chré- 
tienne, ce  n'était  rien  moinsenlreprendre 
que  d'ébranler  la  puissance  romaine  et 
mettre  en  péril  tout  l'empire  (5)5  il  op- 

(1)  Elude»  hittoriquet,  l.  il ,  in-8«. 

(2)  Da  piihjthéitme  romain.  Paris,  IGôI,  loin,  il, 
p.  'iH.i. 

{7^)  Van  H<!rv\erdrn  ,  de  Juliano  imperalore  ,  te- 
ligianis  ekriiltana  hotie  ,  eudemqite  vindicc.  Lugd. 
Balav.,  1027,  in-8",  p.  2«."1. 

(4)  IlittoÏTf  de  la  desduriinn  dn  paganisme  en 
Occident.  lu-H  ',  IBÔti,  l.  i,  p.  2(J<). 

(8)  Oralio.  m,  D.  Grrjor.  Na/ian.  ,  p.  BO. 


po«^c  ainsi  les  vertus  des  solitaires  à  celles 
(ies  philosophes  ,  des  guerriers  et  des 
autres  grands  hommes  de  l'antiquité 
paienne. 

«  Jetez  les  yeux  sur  ces  gens  qui 
manquent  de  tout,  dont  le  corps  est  sec 
et  usé  pour  être  plus  en  état  d'approcher 
de  Dieu.  Ils  couchent  à  terre  et  ils  ne  se 
lavent  point  les  pieds,  ces  hommes  si 
humbles  ,  qui  sont  au-dessus  de  toutes 
choses  humaines,  qui  sont  libres  jusque 
dans  les  fers  ;  ces  hommes  que  la  morti- 
lication  rend  immortels,  qui  s'unissent  à 
Dieu  en  se  détruisant  eux-mêmes,  qui  ne 
savent  ce  que  c'est  que  l'amour  profane  , 
et  qui  sont  brûlés  de  l'amour  divin.  Ce 
sont  des  sources  de  lumières  qui  répan- 
dent leurs  rayons  de  toute  part  ;  leurs 
chants  imitent  la  psalmodie  des  anges  ; 
ils  passent  les  nuits  entières  à  louer 
Dieu;  leur  esprit  est  comme  ravi  en  Dieu 
avant  que  la  mort  le  détache  de  leurs 
corps.  Quoiqu'ils  soient  très  purs,  ils  se 
purifient  sans  cesse;  ils  sont  dans  des 
cavernes  comme  dans  le  ciel  ;  quoiqu'on 
les  foule  aux  pieds  ils  triomphent;  leur 
nudité  est  extrême,  mais  ils  sont  revêtus 
de  l'incorruptibilité  j  leur  solitude  leur 
tient  lieu  d'une  grande  assemblée.  Ils 
renoncent  à  tous  les  plaisirs  mondains, 
mais  il.s  goûtent  des  douceurs  qu'on  ne 
peut  décrire;  les  larmes  qu'ils  répandent 
servent  à  effacer  les  péchés  du  monde; 
leurs  mains,  qu'ils  lèvent  au  ciel  pendant 
leurs  prier  es.  éteignent  les  flammes,  adou- 
cis'>ent  la  férocité  des  bêtes,  émoussent 
le  fil  desépées,  mettent  les  armées  en 
fuite  et  arrêteront  enfin  un  jour  le  cours 
de  votre  impiété.  > 

Pourtant  cette  opposition  ,  tout  ar- 
dente qu'elle  était  contre  la  doctrine  , 
recommandait  aux  chrétiens  la  miséri- 
corde et  la  plus  grande  tolérance;  et 
saint  Grégoire,  à  la  lin  de  son  second 
discours  contre  Julien^  recommande  in- 
stamment deux  choses;  de  profiler  des 
persécutions,  et  de  ne  pas  se  venger  des 
païens  ,  mais  de  les  vaincre  par  la  dou- 
ceur. Les  chrétiens  n'observèrent  pas 
toujours  de  si  justes  avis,  et  ce  qui  se 
passa  quelques  années  plus  tard  à  Alexan- 
drie le  prouve  évidemment.  J'entrerai 
(l.ius  (juelques  détails  pour  éclaircir 
deux  points  iniporUns  de  l'hi,3toire  mo- 
nastique. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


Saint  Cyrille,  devenu  patriarche  d'A- 
lexandrie, composa  contre  Julien  six  li- 
vres de  controverses,  dans  lesquels  il  nous 
a  conservé  toute  la  doctrine  religieuse  de 
l'empereur  ;  c'est  une  œuvre  Ihéologique 
en  dehors  de  notre  sujet.  Alexandrie  avait 
toujours  été  le  rendez-vous  des  idées  hé- 
rétiques et  divisionnaires  en  philosophie 
comme  en  théologie.  C'est  à  Alexandrie 
qu'on  avait  essayé  la  fusion  des  idées 
orientales  et  platoniciennes  avec  les  idées 
chrétiennes  ;  c'est  à  Alexandrie  que  le 
christianisme  eut  son  premier  enseigne- 
ment philosophique,  et  par  conséquent 
ce  fut  à  Alexandrie  que  le  néo-paganisme 
de  Julien  et  la  philosophie  platonicienne 
eurent  le  plus  long  retentissement.  Saint 
Cyrillepritpossession  du  siège  patriarcal 
au  milieu  des  plus  vives  discordes.  Il 
commença  par  chasser  les  hérétiques  no- 
vatiens  et  les  juifs;  ces  derniers  soutin- 
rent contre  les  chrétiens  des  luttes  ter- 
ribles et  sanglantes.  La  population  pres- 
que entière  était  chrétienne  ;  aussi  le  gou- 
verneur Oreste  voyait  avec  peine  l'autorité 
populaire  de  l'évêque  Cyrille,  et  il  cher 
cha  tous  les  moyens  de  la  rabaisser  et  de 
lui  nuire  :  ce  fut  une  guerre  à  outrance. 
Un  jour,  les  moines  de  Psitrie,  qui  déjà 
avaient  pris  avec  chaleur  le  parti  de  l'é- 
vêque Théophile  contre  Dioscore,  quit- 
tèrent leurs  solitudes  ,  et ,  au  nombre  de 
cinq  cents,  descendirent  à  Alexandrie; 
ils  poursuivirent  le  gouverneur  Oreste, 
en  l'appelant  païen  et  idoLâire,  et  l'un 
d'eux,  nommé  Ammonius,  lefrappa  jus- 
qu'au sang  (I).  Quelque  temps  après,  une 
bande  furieuse ,  qui  avait  pour  chef  un 
lecteur,  nommé  Pierre,  parcourant  les 
rues  d'Alexandrie,  rencontra  la  savante 
Hypatia.  Cette  femme  admirable  de  vertu 
et  d'intelligence,  que  l'évêque  Synesius 
appelait  sa  maîtresse ,  sa  mire  et  sa 
sœur  (2),  fut  dépouillée  et  tuée  à  coups 
de  pots  cassés  (3).  Quelques  savaiis  mo- 
dernes et  même  des  hommes  fort  hono- 
rables ont  attribué  la  mort  d'ilypatia  à 

(1)  Socrate,  Uw/.,  lib.  tu,  cap.  M. 

(2)  Synpsiu»  s'exprime  ainsi  dans  sa  seizième 
Épilre,  édil.  du  1».  Pelau  :  t  De«uinln'ns  in  leclo 
liane  episloluin  dirlavi,  quain  incoluinitf  accipias 
precor,  m«(er  ac  suror  el  magistra ,  el  in  liis  omai- 
bus  benc  de  me  tncrita  ,  etc.  )) 

(3)  Socrale,  Uitt.f  lib.  yii,  cap.  IJ. 


8h 

saint  Cyrille  et  aux  moines  de  Nitrie  et 
d'Alexandrie;  je  dois  les  justifier  d'un 
crime  si  horrible. 

Le  récit  de  Socrate  ne  prouve  rien 
contre  Cyrille  et  les  moines.  Philostor- 
ge,  historien  ecclésiastique  contempo- 
rain d'Hypatia  ,  parle  aussi  de  la  mort 
funeste  de  cette  femme  admirable ,  mais, 
loin  de  l'attribuer  à  saint  Cyrille,  il  ne  le 
nomme  pas  une  seule  fois  (1).  Au  quator- 
zièmesiècle,  NicéphoreCallixterapporte 
que  les  clercs  de  l'évêque  Cyrille  ^  con- 
duits par  le  lecteur  Pierre  j,  massacrèrent 
Hypatia  à  cause  du  crédit  qu'elle  avait 
auprès  d'Oreste.  D'abord  les  paroles  de 
JNicéphore  ne  prouvent  rien  centre  Cy- 
rille et  les  moines  d'Alexandrie;  ensuite, 
Nicéphore,  historien  peu  considéré,  n'est 
pas  d'une  assez  grande  autorité  pour  être 
cru  sur  parole  sans  autre  garant,  quand 
les  faits  sont  contestés;  et  sur  la  mort 
d'Hypatia  il  n'a  pu  savoir  que  ce  qu'en 
dit  Socrale;  ce  qu'il  y  ajoute  est  pure- 
ment d'imagination.  Quand  Cyrille  n'au- 
rait pas  fait  ces  actions  éclatantes  de  zèle 
et  de  vertu  qui  l'ont  fait  honor«^r  dans 
toute  l'Eglise,  il  suffirait  qu'il  fut  homme 
raisonnable  et  homme  public,  qui  avait 
une  réputation  à  conserver,  dont  il  était 
d'ailleursfortja!oux,pourqu'on  ne  puisse 
pas  l'accuser  d'unetémérité  aussi  aveugle, 
après  fout  ce  qu'il  avait  fait  pour  se  ré- 
concilier avec  Oreste.  Les  ennemis  du 
saint  évêque  d'Alexandrie  disent,  pour 
appuyer  leur  sentiment ,  que  Damascius, 
auteur  de  la  fie  d'Isidore  el  qui  vivait 
dans  le  sixième  siècle,  attribue  ce  meur- 
treà  saint  Cyrille.  Lesavant  Henri  de  Va- 
lois nous  apprend  dans  ses  notes  sur  So- 
crate (2)  qu'il  avait  entre  les  mains  un 
extrait  plus  considérable  que  celui  qui 
est  dans  Suidas.  Sans  contester  l'authen- 
ticité de  ce  manuscrit  ,  qui  n'a  point  été 
publié,  je  ferai  remarquer  que  le  païen 
Damascius  vivait  plus  de  deux  siècles 
après  le  fait  qu'il  rapporte,  et  que  pour 
un  récit,  du  reste  si  invraisemblable,  il 
ne  faut  pas  abandonner  l'aulorilédes  con- 
temporains. 

Suidas,  qui  parle  assez  au  lorg  d'Ry- 
p.Uia  ,  rapporter  plusieurs  senliuiens  sur 
sa  mort;  quelques-uns  sont  peu  favora- 

(J)  riiilostorij.,  Ilist.,  lib.  vin,  cap.». 
(2)  Ànnotalio.,  va  Ijb.  vn,  p.  ÛG. 


408 


COURS  D'IllSTOlllE  SUR  LES  ORDRES  MOWASTIQUES, 


blesàsaint  Cyrilh*,  inaisSuidasJoin  de  1rs 
adopter.   Tiil  (Mit<'n(lre  assez  claiieiiunt 
qu'elle   fui   sacriliée  à  l'envie  que  sa  sa- 
gesse et   sa  science  avaient  e\cit<^e  eoii- 
tre  elle  (I;.  Ilesyciiius  n'en  dit  pas  d.ivan- 
lage.    Ces  preuves  positives ,   tirées  des 
anciens  auteurs,  sont  appuytS's  de  l'auto 
ritt^  et  de  la  science  de  deux  bibliographes 
protestans.  Albert  F.ibricius  ,  dans  sa  lU- 
bliothlujuc  grecque  ,  dit  qu'elle  fut  enve- 
loppée  dans   une  sédition  populaire,   et 
que  le  peuple  ne  se  souleva  contre  elle 
que  parée  qu'il   lui  attribuait  la  mésin- 
telligence entre   l'évùciue   et    le  gouver- 
neur (2).  Cave,  dans   son  Histoire  Litté- 
raire, soutient  :  l°que  Damascius,  calom- 
niateur de  saint  Cyrille,  ne  doit  pas  Otre 
cru  ;  2"  que  la  grau'le  probité  de  sairit  Cy- 
rille ne  laisse  aucun  lieu  .'i  cette  accusa- 
tion (3);  3"  il  rejette  cette  action  sur  la 
légèreté  et  l'inconstance  du  peuple  d'A- 
lexandrie. 

Tout  ce  qu'il  y  a  de  certain  ot  de  prouvé 
par  les  moîiuniens  ecclésiastiques,  c'est 
qu'IIypatia  était  considérée  par  les  chré- 
tiens d'Alexandrie  comme  le  principal 
appui  du  paganisme,  et  que  la  haine  des 
hommes  qui  cultivaient  la  scienc;;  plato- 
nicienne était  irritée  de  la  supéiiorilé 
d'Hypatia.  Au  reste,  le  lecteur  Pierre,  à 
peine  membre  du  clergé  d'Alexandrie, 
était  un  hommepeuestiaiédesainlCyrille 
et  des  évêques  orientaux ^  et  l'on  trouve 
une  lettre  de  saint  Isidore  de  Péiuse  (1) 
adressée  à  un  lecteur  Pierre,  qui  avait 
besoin  de  remèdes  forts  pour  guérir  les 
plaies  de  son  Ame  ;  l^enain  de  Tille- 
mont  '5)  et  les  Rollandisles  (G;  croient  ce 
Pierre  meurtrier  d'Hypatia  (7). 

L'erreur  est  probablement  venue  de  ce 
qu'on  a  confondu  une  société  de  clercs 
du  dernier  ordre  (8),  une  confrérie  d'hom- 

(j)  Suidac,  Lexicon.  Genevœ,  aiino  IGIO,  p.  977. 

'.'!]  Fal)ricius,  bibliulhecn  grœca  ,  lib.  v,  part.  4. 

[r>)  Spc'ctala  Cyriili  probilas  rrcderc  ncciuafjujui 
ginit.  Cave,  Arliclo  Cyrillus. 

(4)  Lib.  III,  Epist.  177.  Paris  1G51J. 

(îJ)  Lenain  de  Tilleoiont,  Hitt.  ecclesias.,  t.  xiv, 
page  27G. 

^6)  Aela  Sanctcrum,  28  januarti ,  pag.  847. 

(7)  Consulter,  sur  Hypatia  :  Ménage,  Hist.  mu- 
Mer,  phtlosoph.  ,  paj;,  iî2  ,  et  une  dissertation  de 
Desvignoles  dans  la  liiùlioihèque  germanique^  t.  m. 

(R)  Baronius,  a,n>.  ik;,  _  hw^ham,  Origtii.  ec- 
clesiati.,  lib.  m,  cap.  ». 


mes  voués  au  soin  des  malades  avec  les 
moines.  C'est  à  Alexandrie  qu'on  trouve 
le  premier  établissement  de  charité.  Les 
membres  d(^  celte  réunion,  dont  le  but 
était   si   louable,   s'appelaient  PA1\AI30- 
LAPs'I  (I).  Nous  ne  connaissons  guère  leur 
histoire  que  par  le  Code  théodosien  ;  ils 
formaient  réellement  une  corporation, 
avaient  un  chef  et  un  grand  registre  où 
leurs  noms  étaient  écrits.  Je   crois  que 
leur  institution  remonte  à  l'an  2G3,  au 
temps  de  l'empereur  Gallien  ,  alors  que 
beaucoup  de  chrétiens  d'Alexandrie  si- 
gnalèrent leur  piété  en  assistant  les  ma- 
lades et  en  ensevelissant  les  morts  durant 
la  peste;  et  il  semblerait  même,  d'après 
le  récit  d'Eusèbe  (2),  qu'ils  s'unirent  dès 
lors  en  confrérie.  Plus  tard,  dans  les  que- 
relles religieuses,  ils  furent  du  côté  de 
l'erreur  et  de  la  vérité  des  auxiliaires  re- 
doutables et  formèrent  des  partis  puis- 
sans.  Les  actes  du  conciliabule  d'Éphèse 
nous  représentent  les  Parabolani  et  les 
moines  de  Barsumascomme  les  ministres 
de  la  fureur  de  Dioscore  d'Alexandrie  (3). 
Après  ces  grandes  émeutes  d'Alexandrie, 
Théodcse  ordonna  que  les  Parabolani 
resteraient  en  dehors  des  affaires  publi- 
ques ,•  qu'ils  ne  pourraient  se  trouver  ni 
aux  spectacles  ,   iii  dans  les  réunions  où 
l'on  traitait  les  affaires  de  la  ville  et  où 
l'on  rendait  la  justice  ,  hormis  les  parti- 
culiers qui  y  auraient  des  affaires,  ou 
lee.rclief  peur  les  affaires  de  la  confrérie. 
Il  réduit  leur  nombre  à  cinq  cents  choi- 
sis parmi  les  corps  des  artisans;  il  veut 
que  leurs  noms  soient  donnés  au  préfet 
d'Egypte  et  par  lui  envoyés  au  préfet  du 
prétoire  ;  et  quand  un  d'eux  mourait  le 
préfet  d'Egypte  devait  en  nommer  un  au- 
tre (4).  Mais,  par  une  seconde  loi  du  mois 
de  février  418,  Théodose  étend  le  nombre 
des  Parabolani  à  six  cents,  et  il  en  laisse 

(1)  Parabolani  ideô  forlassis  dicebanlur,  quia 
TTapaj'jcXov  î}y^''t  rem  pcricuti  et  discrimini^  ple- 
nam ,  (raclabant.  Duaren.  De  minisl.  et  benefic. , 
111).  I  ,  tap.  VJ. 

(2)  Eusèbe,  lib.  vu,  cap.  22,  edil.  Vales.  Paris, 
1«.;9,  p.  209.  A. 

{7})  K'iETpeyov  -yàf  ti;  rr.v  èxxXtKîtav  crpaTiirai 
[J.17X  oiTÀwv,  xoï  etdxxe'.iav  cî  u.ovâÇoTeç  jASTa  Bap- 
o'.'jy.â,  x-al  cî  7Tapa3:/.av£Ï;  xai  TTÂfOo;  âX/.o  rzOj.'j. 
Cuhcxlium  Chalcedunertse  acùo  prima.  Labbe.  T.  IV, 
2.;2 ,  in-folio. 

(4)  Codex  Thendos.,  lib.  xvi,  lit.  2. 


PAR  iM.  EMILE  CHAVIN. 


409 


pour  l'avenir  le  choix  à  l'évoque,  qui 
poufra  prendre  tous  ceux  qu'il  jugera 
capables  de  cet  emp'oi,  à  l'exception 
des  hommes  notables  et  exerçant  les 
fonctions  municipalej. 

Ainsi  la  société  de  charité  des  Parabo- 
laiii  fut  constituée  de  nouveau  par  la  loi 
civile  ,  confiée  aux  soins  de  Févéque  et 
mise  entièrement  à  sa  disposition  et  sous 
sa  dépendance.  En  parlant  de  l'opposi- 
tion des  moines  à  l'hérésie  arienne,  nous 
avons  nommé  Athanase ,  une  des  plus 
grandes  gioires  de  1  Église,  le  plus  illus- 
tre disciple  du  solitaire  Antoine.  Quoi- 
que nous  ayons  passé  fort  légèrement  sur 
la  vie  monastique  de  ce  saint  docteur, 
nous  n'y  reviendrons  pas.  îN'ous  consa- 
crerons quelques  rages  à  saint  Éphrem  , 
le  moins  connu  des  pères  grecs,  et  pour- 
tant celui  de  tous  qui  s'allie  le  mieux 
au  génie  de  notre  époque. 

Saint  Éphrem  naquit  dans  la  3Iésopota- 
mie  de  parens  pauvres,  qui  souffrirent 
généreusement  la  persécution  pour  le 
nom  du  Christ.  Cet  enfant  béni ,  dès  sa 
naissance,  était  l'objet  des  prédilections 
divines,  et  des  prodiges  annoncèrent  sa 
grandeur  et  sa  sairitelé.  Sa  mère,  pendant 
sa  grossesse,  crut  voir  un  palmier  croître 
de  la  langue  de  son  enfant  et  se  dilater 
vers  le  ciel  en  rameaux  immenses  (1).  il 
embrassa  la  vie  monastique  dès  sa  jeu- 
nesse. Il  vivait  avec  un  saint  vieillard 
nommé  Julien  ,  dont  il  nous  a  Inissé  l'é- 
loge. J'ai  remarqué  dans  ce  fragment 
l'amour  de  saint  Éphrem  pour  les  sain- 
tes écritures  et  racme  pour  le  livre  maté 
riel  des  oracles  divins.  Etant  un  jour 
avec  saint  Julien,  et  voyant  ses  li>res 
non  seulement  gAtés,  mais  dans  tous  les 
endroits  où  étaient  les  noms  de  Dieu  ou 
du  seigneur  Jésus-Christ  ,  les  lettres  en 
étaient  tout  effacés  ,  saint  Ephrem  lui 
en  demanda  la  raison  :  Je  ne  puis  rien 
vous  cacher,  répondit  Julien  ;  quand  la 
femme  pécheresse  s'approcha  du  Sau- 
veur ,  elle  arrosa  ses  pieds  de  ses  larmes 
et  les  essuya  de  ses  cheveux  ;  de  même 
partout  où  jelrouvc  le  nom  do  mon  Dieu, 
je  l'arrose  de  mes  larmes  pour  obtenir 
de   lui    la    rémission   de    mes   péchés. 

(1)  ÀctaS.  Ephrem,  publiés  par  Assemani;  bi- 
bliolheca  orientalis  Clementino'Ya(ican<i  ;  Roiue, 
1710,  in-folio,  t.  I.  p,  54, 


Ephrem  lui  répartit  en  souriant  :  Je 
souhaite  que  Dieu,  selon  sa  bonté  et  sa 
miséricorde,  récompense  votre  dévotion, 
mais  néanmoins  je  vous  prie  d'épargner 
les  livres.  >  Après  b  mort  de  Julien, 
Ephrem  retourna  à  jNisibe;  il  changea 
souvent  de  demeure,  nonpar  inconstance 
et  légèreté .  mais  par  le  mouvement  du 
Saint-Esprit ,  qui  voulait  se  servir  de  lui 
pour  instruire  et  porter  h  la  piété  un 
grand  nombre  de  personnes. 

Un  trait  de  la  vie  de  sair.t  Ephrem  est 
fort  important  pour  l'histoire  des  insti- 
tutions monastiques.  C'est  son  voyage  de 
huit  années,  à  travers  les  déserts  de  l'E- 
gypte, pour  étudier  les  vieilles  institu- 
tions cénobitiques  et  voir  à  la  fin  de  ce 
lon,<  pèlerinage  saint  Basile,  cette  bouche 
de  l'Eglise  (I),  ce  législateur  des  moines 
orientaux.  Il  paraît  que  déjà  ces  deux 
hommes  avaient  eu  ensemble  quelques 
relations  indirectes  ,  soit  lorsque  saint 
Basile  avait  visité  les  monastères  de  la 
Mésopotamie  (2}.  soit  par  le  moyen  de 
saint  Eusèbe  de  Samosates  qui  avait  as- 
sisté à  l'élection  épiscopale  de  saint  Ba- 
sile et  que  le  saint  patriarche  alla  voir 
sur  la  lin  de  Tan  372, 

Il  faut  lire  ,  dans  les  actes  orientaux  , 
la  relation  de  ce  voyage  (3).  Sa  traversée 
est  miraculeuse  :  il  apaise  les  flots  de  la 
mer  agitée,  console  ses  compagnons  de 
vaisseau  qui  se  jettent  à  ses  pieds,  criant  : 
Aujourd'hui  vous  nous  avpz  sauvés  du 
naufrage!  Débarqué  en  Egypte,  il  ex- 
plore tous  les  mona  tères  que  depuis 
long-temps  il  désirait  voir  (4  :  il  trouve 
au  fond  d'une  caverne  Pezoez.  moine  élu 

(1)  D.  Grcgorii  Nyssen.  orat.  de  Ephrem.  L'oru- 
dition  proleslanie  ,  qui ,  avec  une  audarc  incroya- 
l)lo,  a  rejeté  loul  ce  qui  la  contrariait  dans  la  foi 
comme  dans  la  science,  s'est  plu  à  attaquer  celte 
homélie  de  saint  Grégoire  de  >ysse  sur  saint 
Ephrem.  Mais  à  l'autorité  de  Rirel,  Crû. ,  lib.  m, 
cap.  21,  p.  ."iO,  et  à  l'auteur  dun  Traiid  sur  l'Au- 
mône chiilienne  et  ecclésiastique  ,  publié  à  Paris  en 
IGoi  ,  j'opposerai  l'aulorité  du  protestant  Biondel, 
dans  son  livre  De  la  Primauté  de  r Église,  Genève, 
IGll  ,  p.  lî)ti;  laulorité  de  Dupin,  et  l'aulorité, 
pour  moi  concluante,  de  Lenain  de  Tillemont.  (>ole 
1  sur  saint  Ephrem.) 

(2)  Vers  Tan  5^7,  Lenain  de  Tillemont,  De  Ba- 
sil ii  Episl. 

(r>)    Actes,    publiés    par    Assemani  .    hibUothtca 
Orieniolit,  t.  i,  in-folio,  de  la  p.  24  i  L  p.  i{6. 
(•1)   Egypliacum  eromum ,  quod  janidudum  ba- 


iio 


COURS  D'HISTOIRE  SUR  LES  ORDRES  MOIS  ASTIQUES, 


de  Dieu,  et  peu  laiit  deux  jours  ces  deux 
hommes  s'enlrelinrcnt  des  choses  du  ciel 
et    des     iuslilulions     nionasliques     (1;. 
Ephrem  arriva  à  Céàari^e    lors  des  fuies 
de  rÉpiphanie.  A   peine  entré  dans  la 
ville,  il    efitenlit    une    voix  qui  disait: 
«  Levez-vous,  Ephrem,  et  allez  recevoir 
«  des   pensées  et   des  instructions   dent 
«  vous  pourrez  vous  nourrir.  »  Il  répon- 
dit, avec  l'empressenient  que  sa  faim  spi- 
rituelle lui  donnait:  «  Seigneur,  où  pren- 
€  drai-je  cette  nourriture?  >  La  voix  dit: 
t  Voilà  qu'il  est  dans  ma  maison  un  vase 
i  royal  qui  la  fournit  en  abondance  (2).  > 
Ravi  d'admiration  de  ce  qu'il  avait  en- 
tendu, Ephrem  alla  à  l'Eglise  où  étant 
arrivé  et  regardant  du  vestibule  par    la 
porte,   il  vit  saint  Basile,   ce  véritable 
vase  d'élection,  qui  priait  pour  son  peu- 
ple et  qui  le  nourrissait  de  sa  divine  doc- 
trine (3)  ,  et  tous  les   yeux  le   contem- 
plaient avec  amour.  <  Je  vis,  dit-il,  cette 
charité  tendre  et  compatissante  qu'il  té- 
moignait particulièrement  aux  veuves  et 
aux  orphelins.    Je    vis  l'abondance  des 
larmes  que  répandait  ce  saint  pasteur  en 
faisant  monter  ses  prières  vers  le  ciel.  Je 
vis  cette  églisequ'il  aimait  si  tendrement, 
qu'il  avait  si  magnifiquement  ornée,  qu'il 
avait  établie  dans  un  ordre  si  merveil- 
leux ;  je  vis  couler  de  sa  bouche  la  doc- 
trine de  saint  Paul  ,  la  loi  de  l'Evangile  , 
la  crainte  religieuse  de  nos  mystères;  je 
vis    enfin   cette    sainte   assemblée  tout 
éclatante  des  divines  splendeurs  de  la 
grAce  (4).  > 

Ephrem  laissa  échapper  les  transports 
de  son  admiration;  il  loua  hautement  la 
bonté  et  la  sagesse  de  Dieu,  qui  sait  si 

bebat  in  voti»,  pelere,  monachosque  ibidem  moran- 
tes  Tisere  coosliluit.  Àssemani. 

(t)  Mooaclium  il)i  à  Deo  cleclum  PezorD  quodum 

abditum  in  specu  rep(.>rit ad  sepleoi  dics  cumrao- 

raïus  est,  altero  allerius  congrcssu  magooperù  pro- 
Ucienle.  Àssemani. 

(2)  Surge,  Ëpiireni ,  et  comede  sensa Ecce  in 

tloino  nieA  regium  vas  .  gupppditabil  tibi  cibum. 
Beati  Kpbremi  Laudalio  in  hatilium  magnum: 
daof  Colieli^T,  Ecclexiœ  grœecp  monumenta,  t.  m, 
p.  ^,  in-4». 

(3)  Ac  pra;  desiderio  per  locum  porl»  adhaeren- 
tem  prospexissem ,  vidi   in  sanclii  sanclorum  Tas 

electioniâ  corain  ovili  pra>clart'  exlensura Om- 

Diuoique  orulos  io  illuin  dt-iixos.  CoHelier. 

(4) Udo  verbo,  toluin  illgm  cœlum  spleodo- 

rtbu»  grati»  coUastrutaœ.  Cotfeker. 


bien    glorifier    ceux  qui    le    glorifient. 
Cependant,  quelques  hommes  de  la  foule 
disaient  entre  eux:  QuhI  est  cet  étranger 
qui  loue  ainsi   notre  évéque  ,  ou  plutôt 
qui   le   flatte,   afin    d'en    avoir   qiielque 
chose  (1).  Après  que  l'assemblé»^  fut  finie  , 
Basile   ht    approcher    l'homme    dont    il 
avait  ent<'ndu  la  voix  .  el  lui  demanda  par 
un  interprète  :   «Etes -vous  cet  Ephrem 
i  qui  vous  êtes  soumis  d'une  manière  si 
i  admirable  au  joug  de  la  parole  du  sa- 
«  lut?  — Je  suis,  répondit  le  moine  sy- 
i  rien,  cet  Ephrem  qui  a  été  assez  mal- 
a  heureux  pour  s'écarter  de  la  voie  toute 
«  céleste  (2).)   Alors,  Basile  l'embrassa 
en  lui  donnant  un  saint  baiser.  Ephrem 
lui  raconta  qu'il  avait  vu  à  l'église  une 
colombe  blanche  comme  de  la  neige  et 
resplendissante  de  lumière ,  assise  sur  son 
épaule  droite,  et  qui  lui  disait  à  l'oreille 
les    choses    qu'il    prêchait    au    peuple. 
Et  Basile  fit  dresser  une  table  chargée 
non  de  viandes  corruptibles,   mais  de 
vérités  éternelles,  de  ces  m%ts  qui  font 
les  délices  de  son  Ame  remplie  de  sa- 
gesse, de    sainteté  et  de   foi.   Ephrem, 
touché   jusqu'aux  larmes,   s'écria:   <0 
t  mon  père  !  ayez  pitié  d'un  lAclie  et  d'un 
c  paresseux;  conduisez-moi  dans  la  voie 
I  droite;  amollissez  mon  cœur  de  pierre. 
{  Le  Dieu  de  nos   Ames   m'a  conduit  à 

<  vous,  ahn  que  vous  preniez  soin  de  la 

<  mienne.  Soulagez  ce  vaisseau  qui  gé- 
«  mit  sous  le  poids  de  ses  iniquités,  et 

<  conduisez-le  aux  eaux  vivifiantes  du 
a  repos  éternel.  » 

Et  ces  deux  saints  commencèrent  une 
conversation  longue  et  intime.  Ephrem 
expliqua  à  Basile  quelques  passages  dif- 
ficiles de  la  Cencse  (3)  ,  et  lui  donna 
quelques  notions  sur  la  langue  de  la 
Mésopotamie  et  sur  ses  différentes  pro- 
priétés (4).  Basile  déroula  à  Ephrem  ses 

(i)  Diccbant  aulera  quidana  de  turbà  :  Quia  est 
isle  peregrious ,  qui  sic  laudal  episcopum,  quippé 
adulalur  ipsi  polius,  ut  aliquid  ei  elargiatur.  Bol- 
landus,  Acta  tanclorum  ,  1  februarii,  p.  74, 

(2)  Ego  suin  Ephrem,  qui  cœlesti  cursu  meip- 
suin  fruslratus  fui.  Cotlelier,  p.  S9. 

(3)  Êpw  a&i  eux  èti.a'jT&ù  Xo-^cv  àXXà  Sûpou  i"*- 
<^pôç  (Jûfia;  xc<iaixr;  ToacÛTOv  açe<n;xoToç....  S.  Ba- 
silii,  in  llexameron  humtlia  2,  (.  i,  p.  24,  in-folio. 
Paris,  1618. 

(4)  Cl  aulem  ego  e  quodam  Mésopotamie  audivi 
>iro  et  liogus  crudilso  elmealit  ist^gr»,  n«qu'»  fieri 


I 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


411 


constitutions  monastiques,  lui  fit  sentir 
l'importance  d'une  règle  générale  et  uni- 
forme, adaptée  pourtant  aux  mœurs  dif- 
férentes des  divers  peuples.  Ephrem  pro- 
fita de  toutes  ces  communications.  C'est 
ainsi  que  les  constitutions  monastiques 
établies  par  saint  Basile,  se  répandirent 
dans  toute  la  Syrie ,  dans  la  Mésopota- 
mie ,  et  formèrent  cette  immense  famille 
dont  il  fut  le  patriarclie ,  le  modèle  et  le 
prolecleur  (1). 

Parmi  les  ouvrages  de  saint  Ephrem  il 
y  en  a  plusieurs  sur  les  institutions  mo- 
nastiques ,  et  où  i!  (explique  les  devoirs 
des  religieux.  On  y  trouve  surtout  de 
curieux détailssur  lestravauxdes  moines; 
dans  sa  XÏjVII^  Parénhse  saint  Ephrem 
fait  un  parallèle  des  métiers  qui  s'exer- 
çaient dans  les  monastères  et  de  ceux 
qui  s'exerçaient  dans  le  monde.  Dans  les 
monastères  on  faisait  de  la  toile  ,  des 
nattes,  des  paniers  de  joncs,  des  papiers 
couleur  de  pourpre  (cartani  coccinemn 
operaris ),  on  transcrivait  des  livres.  Il 
avertit  les  copistes  d'écrire  exactement 
les  livres  saints,  et  de  prendre  bien  garde 
de  n'en  point  corrompre  le  texte  par 
quelques  fautes  -,  il  veut  aussi  que  ceux 
qui  ont  dans  leurs  cellules  des  livres  de 
la  communauté  aient  soin  de  ne  les  point 
gAter  et  qu'ils  les  conservent  comme  si 
c'était  une  propriété  de  Dieu  (2).  Dans 
ses  Paréneses  ,  ou  exhortations  aux 
moines  ,  saint  Ephrem  insiste  sur  le  tra- 
vail des  mains;  c'est  qu'alors,  dans  la 
Syrie  ,  plusieurs  solitaires  suivaient  les 
erreurs  des  jMeîSiliens.  Ces  novateurs 
fuyaient  le  travail  des  mains  comme  une 

potest  at  aliter  liotjua  vcrnacula  loquantui  eliamsi 
velint,  sed  dcccsso  illis  est  ut  per  syllabain,  et,  vcl 
poliùs  per  equipollonles  usi  voces  juxlà  propriela- 
lem  lingusc  regionis  illius  glorificalionom  alTerant. 
S.  Basil.,  de  Spiritu  Snnrto,  cap.  20. 

(1)  La  légende  orientale  rapporte  que  saint  Basile 
consacra  saint  Fplirem  diacre.  —  Baronius  et  Le- 
Dain  do  Tillomont  (note  l'I  sur  saint  Kplircin)  rejet- 
tent cette  supposition  comme  mamiuant  de  certitude 
historiciuo.  Cependant  ce  fuit  est  aussi  nvaucô  par 
Amphiioque  {llnmelicSy  éditioti  du  l'.  Combolis.  Pa- 
ris, 1614,  p.  206). 

(2)  Si  Cœnobii  librum  in  tuà  cclIA  l(Mioas-,  ne  pro- 
jicias  cuni  per  negligcntiam  :  sed  sludiosè  compU- 
catom  serva,  atque  custodi  eura  tanquàm  Del  es- 
■et.  D.  Ephrem,  Sermo  ad  tmilaliDncm  proverbio- 
rum,  odit.  Gcrard.  Voiiii ,  1619.  in-rolio .  p.  406.^ 


occupation  indécente  et  mauvaise;  ils 
tenaient  le  baptême  et  la  communion 
pour  des  choses  indifférentes  ;  le  jeûne 
leur  était  une  pratique  inconnue  ;  ils 
prétendaient  que  l'unique  exercice  de 
piété  ,  utile  au  salut ,  était  la  prière  ,  et 
qu'elle  seule  chassait  les  démons  et  at- 
tirait dans  l'âme  la  grâce  du  Saint-Esprit. 
Le  bienheureux  ]\Iarcian  ,  solitaire  du 
désert  de  Chalcis  ,  les  avait  en  horreur  ; 
saint  Ephrem  les  maudit  dans  son  testa- 
ment, saint  Epiphane  et  saint  Ml  les  ré- 
futent dans  leurs  ouvrages:  celle  hérésie 
a  été  condamnée  par  le  concile  général 
d'Ephèse  (1). 

Mais  de  tous  les  traités  religieux  de 
saint  Ephrem,  celui  qui  se  rattache  le 
plus  à  l'histoire  monastique  est  le  second 
discours  sur  les  Saints  Pcres  qui  sont 
morts  en  paix^  où  il  décrit  la  viedes  Pas- 
teurs solitaires  de  Î^Iésopotamie.  Comme 
ce  discours  est  non  seulement  un  pré- 
cieux monument  historique,  mais  encore 
un  beau  morceau  de  poésie  orientale  ,  je 
le  traduirai  exactement  sans  y  joindre 
l'élément  étranger  de  la  pensée  et  de 
l'expression  occidentales. 

<  Errans  dans  les  déserts  et  dans  les 
montagnes,  ils  se  nourrissent  comme  les 
bêles  ;  ils  sont  parfaits,  pleins  de  justice, 
parce  qu'ils  sont  les  membres  de  l'Eglise; 
ils  ne  se  séparent  point  de  la  bergerie, 
parce  qu'ils  sont  enfans  de  Dieu  el  de 
l'Eglise  par  la  régt^nération  du  saint  bap- 
tême; ils  ne  détruisent  point  la  loi 

Comme  des  colombes,  ils  s'élèvent  en 
haut  et  ils  établissent  leur  demeure  dans 
lacroix  ;  ilserrent  dauslesdé^erlscomme 
les  brebis ,  et  aussitôt  qu'ils  entendent  la 
voix  du  Pasteur .  ils  connaissent  le  Sei- 
gneur, ce  Dieu  plein  de  bonté  et  de  mi- 
séricorde; ils  sont  des  marchands  qui 
sortent  de  leur  pays  pour  aller  chercher 
la  belle  et  riche  perle  ;  ils  sont  de  géné- 
reux athlètes  qui  se  rendent  illustres  d^ns 
h's  exercices  de  la  piété.  Pillez  vos  oreilles, 
et  soyez  attentifs,  alinqucje  vousexpose 
la  règle  que  suivent  nos  Pères  qui  habi- 
tent dans  les  déserts:  portez  votre  pen- 
sée jtisqu'au  milieu  de  cette  vaste  soli- 
tude, et  nous  y  verrons  des  prodiges  et 

(I)  Labbe,  cortrxl.,  onn.  4.">1.  —  Epiphanii  ,  hctre- 
tett  80.  —  Tboodoret ,  llist.  fermes.,  lib.  ir  ,  cap.  2. 
—  Pluquel ,  lhclionr*ai»e  4^$  hérètifi.  I.  il. 


112 


COURS  UHISTOIRE  i>UR  LES  ORURKS  jMONASTlQUES, 


desmiracles;  nous  dt^coiivrirons  la  gloire  I  terre;  où  le  soleil  les  laisse  en  se  cou- 
da Seigneur.  \vaii(;ons  promplfiiUMit ,  I  chant,  ils  y  passent  la  nnit  ;  où  la  nuit 
et  je  vous  tîtk'iirai  leur  athnirable  et  ex-  j  les  surpii'nd,  \h  ils  s'arrêtent  :  ils  ne  s'in- 


cellenle  manière  de  vivre,  l^aniour,  l'af- 
fection (pie  y"  leur  porte  me  poussent 
forleineil  et  me  pressent  d'aller  parmi 
eux  ,  sùi-  que  j'y  trouverai  des  trésors  où 
jepourrai  puiser  et  m'enrichir.  Lorsqu'ils 
se  mettront  c^  genoux  pour  prier  Dieu, 
de  faible  et  languissant  que  je  suis,  ils 
pourront  me  reuilre  fort  et  vigoureux. 
Quand  ils  élèveront  leurs  mains  étendues 
vers  le  ciel ,  ma  prière  y  moulera  ,  pour 
m'obtenir  la  gi  Ace  de  chanter  saintement 
et  avec  foi  des  hymnes  et  des  cantiques; 
leur  doiiceur  me  récrée  ,  leur  charité  me 
réjouit.  Si  l'un  d'eux  verse  seulement 
une  larme  pour  mes  péchés,  ils  sont  la- 
Tés Seigneur,  ranimez  mon   zèle  et 

mon  ardeur;  fortifiez  ma  langue....  Imi- 
tons ces  habitans  des  montagnes  ;  ils  sont 
sur  le  sommet  des  montagnes  comme  des 
flambeaux  ardens  qui  éclairent  ceux  qui 
viennent  les  trouver  par  l'ardeur  de  l'af- 
fection et  de  la  piété.  Ces  Pères  de  la  vie 
ascétique  et  solitaire  sont  dans  le  désert 
comme  un  mur  solide  et  un  fort  rem- 
part, lis  se  reposent  dans  les  collines 
comme  les  colombes,  et  comme  lesaigles 
ils  s'élèvent  au-dessus  des  plus  hautes 
montagnes.  Peut-être  le  roi  de  la  terre 
trouve-t-il  son  palais  trop  étroit;  mais 
pour  eux  ils  trouvent  grands  et  spacieux 
Jes  creux  et  les  cavernes  où  ils  habitent. 
Pleins  de  piété  et  de  religion,  ils  s'esti- 
ment plus  honorés  de  leur  robe  tissue  de 
poil  de  chèvre,  que  les  grands  de  leur 
pourpre  et  de  leurs  riches  vétemens.  La 
pourpre  s'use  et  se  détruit;  mais  le  sac 
et  le  cilice  ne  périssent  point  :  par  la  pa- 
tience et  l'amour  des  souffrances,  ils  im- 
mortalisent ces  pieux  solitaires  qui  en 
sont  revêtus.  Des  armées  d  anges  les  ac- 
compagnent toujours,  et  ne  cessent  point 
de  veiller  sur  eux  .  de  les  girder  et  de  les 
proléger.  La  grAce  du  Seigneur  est  tou- 
jours avec  eux;  elle  ne  permet  pas  que 
l'enneuii  obscurcisse  leur  gloire.  S'ils 
mettent  les  genoux  à  terre  ,  aussitôt  elle 
est  toute  trempée  des  larmes  qui  coulent 
de  leurs  yeux.  Après  qu'ils  ont  chaulé  les 
divines  louanges,  le  Seigneur  s'élève  et 
sert  SOS  serviteurs,  en  leur  donnant  la 
nourriture  nécessaire.  Au  matin,  ils  éleii- 
denl  leurs  ailes  et  volent  par  toute   la 


quièteiit  point  de  leur  sépulture  ;  ils  n'ont 
aucun  soin  de  se  construire  des  tombeaux, 
car  ils  sont  crucifiés  pour  le  monde,  et  la 
violence  de  l'amour  qui  les  unit  h  Jésus- 
Chri.st ,  leur  a  déjà  donné  le  coup  de 
mort.  Souvent  l'endroit  où  ils  s'étaient 
arrêtés  pour  liuir  leurs  jeûnes  est  celui 
de  leur  sépulture  Plusieursd'entre  eux  se 
sont  endormis  d'un  sommeil  doux  et  pai- 
sible dans  la  force  et  dans  la  ferveur  de 
la  prière.  Il  y  en  a  qui,  se  promenant 
avec  leur  simplicitéordinaire,  sont  morts 
dans  les  monlagnes  qui  leur  ont  servi  de 
sépulcres.  Quelques  uns,  sachant  que  le 
moment  de  leur  délivrance  était  arrivé, 
confirmés  dans  la  grâce  de  Jésus-Christ, 
après  s'être  armés  du  signe  de  la  croix  , 
se  sont  disposés  eux-mêmes  et  mis  de 
leurs  propres  mains  dans  le  tombeau. 
D'autres  se  sont  reposés  dans  le  Seigneur, 
eu  mangeant  quelques  herbes  que  sa  Pro- 
vidence leur  avait  préparées.  Il  s'en  est 
trouvé  qui,  chantant  leslouangesdeDieu, 
ont  expiré  dans  le  moment  et  dans  l'ef- 
fort de  leur  voix,  la  mort  seule  ayant 
terminé  leurs  prières.  Enfin  la  mort,  sor- 
tant de  ses  profondsabîmes,  en  est  venue 
enlever  d'autres,  pendant  qu'ils  réci- 
taient dans  les  montagnes  des  psaumes 
et  des  cantiques  ;  elle  a  fini  leurs  travaux 
et  apposé  son  sceau  sur  leurs  tombeaux. 
<  3Iaintenant  ces  bienheureux  atten- 
dent la  voix  de  l'archange,  qui  les  doit  ré- 
veiller, les  faire  renutre  et  refleurir,  en 
exhalant  une  douce  et  suave  odeur.  Lors- 
(jue  la  terre,  par  le  commandement  de 
Dieu,  rendra  les  corps  qui  lui  ont  été 
confiés  pour  se  reposer  un  instant  dans 
son  sein,  alors  ils  se  lèveront  comme  les 
lis  des  champs  ,  alors  le  Seigneur,  en  ré- 
compense des  grands  travaux  qu'ils  ont 
endurés  pour  son  service  et  pour  son 
amour,  leur  donnera  son  éternité  glo- 
rieuse (I).  » 

La  famine  ravageait  le  territoire  d'E- 
desse ,  saint  Ephrem  sortit  de  sa  cellule 
pour  exhorter  les  riches  à  secourir  les 
pauvres.  Celte  mission  de  charité  eut  un 

(I)  Voir  le  dciixiimn  discours  sur  Us  SS.  Pères 
(jiti  sunf  viorls  m  jmix  ,  dans  la  tjrande  édilioB  de 
Komf  ,  qui  est  la  meilleure. 


PAR  M.  EMILE  CHAVIN. 


413 


grand  succès  :  on  donna  du  pain  à  ceux 
qui  en  manquaient;  on  établit  un  hôpi- 
tal pour  les  malades  .  et  Ephrem  dirigea 
ce  premier  établissement  de  charité  (I). 
Une  année  fertile  et  abondante  ayant  fait 
cesser  la  famine,  Ephrem  retourna  à  sa 
cellule,  et  un  mois  après  il  tomba  ma- 
lade. Se  sentant  près  de  mourir,  il  lit  son 
testament,  oîi  il  donne  des  marques  de 
sa  profonde  humilité,  ^■ous  possédons 
encore  ce  précieux  monument  d'où  saint 
Grégoire  de  Nysse  a  tiré  en  partie  l'éloge 
du  saint  solitaire.  Là,  on  voit  son  atta- 
chement inviolable  à  la  foi  et  à  la  com- 
munion de  l'Eglise,  sa  charité  pour  ses 
frères,  son  zèle  pour  la  perfection  de  ses 
disciples,  sa  modestie  profonde  qui  lui 
faisait  appréhender  les  louanges  et  les 
honneurs  ,  même  après  sa  mort.  Il  veut 
être  enseveli  avec  la  tunique  et  la  robe 
dont  il  était  revêtu,  et  qu'on  l'enterre 
dans  le  cimetière;  il  se  recommande  aux 
prières  des  fidèles  et  ordonne  que  l'on 
offre  des  sacrifices  pour  le  repos  de  son 
âme,  et  particulièrement  que  l'on  se  sou- 
vienne de  lui  le  trentième  jour  après  sa 
mort  (2). 

Saint  Ephrem  est  un  des  plus  grands 
poètes  du  christianisme.  Il  nous  a  laissé 
de  magnifiques  Chants  de  mort  (3)  ;  un 
très  grand  nombre  sont  destinés  aux  fu- 
nérailles des  moines.  Je  dois  en  rappor- 
ter ici  quelques  fragmens; 

«  La  mort  nous  a  frappés  durement,  ô 
€  frère!  elle  a  été  pour  nous  un  lamen- 
«  table  spectacle!  Psous  nous  affligeons 
«  de  ton  absence  ;  nous  devrions  plutôt 
€  nous  réjouir  de  ton  triomphe;   tuas 


(!)  Pallad.,  Lausia.^  cap.  10. 

(2)  Le  testament  de  saint  Eptirera  est  le  dernier 
de  ses  ouvrages  dans  la  coUcction  de  Vossius.  Mais 
je  dois  faire  observer  que  le  texte  en  est  très  fautif; 
on  y  trouve  plusieurs  clioses  qu'on  ne  lit  point  dans 
les  anciens  exemplaires  syriaques  ,  entre  autres 
riiistoire  d'Ab^ar  d'Edesse  ,  celle  de  la  délivrance 
d^un  homme  possédé  du  démon  ,  et  quelques  autres 
circonstances  ajoutées  par  ses  disciples  ou  par  le 
traducteur  yrec. 

(r>)  IS'eciosima  seu  canonrs  funerum  j  t.  m.  — 
Snncti  jiatris  nostri  Ephrrm  Stjri  opéra  ontnia  qucD 
extant  grœce,  syriace^  latine  ad  maniiscriplos  codi- 
ces  Vadcanos  aliostjtie  eaxtigala  ,  sut)  aiispiciis  Pe- 
nedicli  xiv.  Rome,(;  vol.  in-folio.  Cette  édition,  par 
le  jésuite  nencdiclus  Maronite,  et  parEvodius  As- 
^emani ,  archevêque  d^Apdméc. 


vaincu  le  sommeil  par  les  veilles  et  le 
jeiine  ;  tu  as  vaincu  tous  tes  sens  par  la 
mortification  ;  tu  t'es  offert  tout  entier 
à  Dieu  comme  une  victime!...  (1) 
i  Voilà  que  les  prêtres  sont  rangés  au- 
tour de  toi  ;  l'assemblée  immense  du 
peuple  entoure  ton  ceicueil ,  en  chan- 
tant le  cantique  des  funérailles.  Là  est 
le  sacrifice  divin,  la  lecture  des  Ecri- 
tures saintes,  le  chant  des  hymnes  sa- 
crées;   tout  ce  que  tu  as  aimé  avec  ar- 
deur pendant  ta  vie.  Tu  n'entends  pas 
les  plaintes  et  les  gémissemens,   mais 
la  parole  de  Dieu,  l'adoucissement  de 
la  douleur,  le  gage  d'une  grande  espé- 
«  rance  ;  car  tu  n'es  pas  mort,  tu  te  re- 
4  poses  dans  le  Christ  (2).  > 

Malgré  la  longueur  de  mes  citations 
et  les  défauts  d'une  mauvaise  traduction, 
je  trouve  de  si  grande^  beautés  dans  les 
deux  chants  suivans  qu'on  me  pardonnera 
de  les  rapporter  encore  : 

Sur  la  mort  d'un  jeune  homme  (3). 

«  Ce  jour,  triste  et  lugubre  ,  nous  ap- 

<  pelle  aux  larmes,  au  deuil,  aux  gémis- 
c  semens.  A  toi  ,  Seigneur,  il  appartient 
i  de  soulager  notre  tristesse. 

c  Et  voilà  que  ceux  qui  vont  aux  fiiné- 
I  railles  de  ce  jeune  homme  et  ceux  qui 

<  en  reviennent  pleurent  amèremint  ;  loi 

<  seul  ,  ô   mon    Dieu  !  lu  peux  dissiper 

<  notre    chagrin  par   l'espérance  d'une 

<  béatitude  éternelle. 

«  Lamortestvenue  briser  les  promesses 
i  conjugales  ;   au    lieu   d'un   lit   elle   a 

<  donné  un  tombe. ui  :  toi .  ô  mon  Dieu  ! 
i  recrois  ton  serviteur  aux  voluptés  éter- 
f  nelles  de  ton  repos  nuptial  ! 

«  La  mort  a  détruit  la  nature  :  ce  corps, 
«  enveloppé  des  plus  doux  parfums  d'A- 

<  rabie,   le   voilà  pourrissant   dans  une 

<  odeur  fétide  ;  —  toi  ,  mon  Dieu  ,  enve- 

<  loppe  ton  serviteur  de  te">  clartés  cé- 

<  lestes  et  eiuvr.inles. 

«  Ce  grand  mal  qu'on  appelle  la  mort 
«  fait  pleurer  tous  les  hoiuines  et  remplit 

<  la    terre    de    géaiissemens.  —  O   mon 

<  Dieu!  qu'il  nous  soit  donné  de  voir  le 
I  jour  de  ta  gloire  !  i 

(1)  In  funcre  monachorum^  canon  I^». 

(2)  Necrosima  ,  canon  1(h 
(5)  yecrosima,  canon  5i;. 


lU 


CUVi\6  D  A6TROINOM1E, 


Sur  la  mort  d'un  enfant. 


t  01i!c|iril  est  amer  le  deuil  de  la  niùre 

<  d'iiii  erifaiil!  Combien  elle  est  dure  la 
i  st^paration  de  la  mère  d'avec  son  fils! 

<  Toi,    Seigneur,  (jni    reçois   \o,s   exilés 

<  dans  ta  maison  paternelle,  lu  prendras 
«  soin  de  ces  orphelins. 

i  Le  jour  de  la  mo»  t  d'un  tils  a  fait  une 
«  plaie  immense  à  l'Ame  des  parens;  il 

<  leura  ôlé  et  brisé  le  bûlon  de  leur  vieil- 
«  lesse  ;  je  l'en  supplie,  ô  mon  Dieu  !  que 
«  ta  charité  les  soutienne! 

t  La  mort  a  enlevé  à  la  mère  son  en- 

<  fant  unique  ;  elle  lui  a  coupé  sou  bras 

<  droit  ;  elle  a  brisé  tous  ses  membres; 

<  toi ,  ô  mon  Dieu!  rends  à  cette  mère 
t  son  ancienne  force  ! 

<  La  mort  a  séparé  la  mère  de  son 
I  premier  né,  celle  mère  est  restée  triste, 
t  désolée  :  toi ,  ô   mon  Dieu  !  vois  son 

<  abandon,  console  sa  douleur! 

<  La  moj  t  a  arraché  l'enfant  du  sein  de 
t  sa  mère,  et. la  pauvre  mère  inconsolable 


f  pleure  son  absence  ;  fais ,  ô  mon  Dieu  ! 
t  qu'elle  revoie  son  enfant  dans  le  ciel! 
<  O  b  enheureux  enfans  qui  jouiss»'^  du 

<  bonheur  des  saints  !0  maliieureuxvieil- 
(  lards  que  la  mort  a  laissés   au  milieu 

<  des  angoisses  -de  celte  vie!  Toute  une 

<  famille,  abandonnée  à  la  désolation, 

<  demande  Ion  secours,  ô  mon  Dieu  (1)  !  > 
Peut-être  cela  donnera-t-il  une  idée  du 

génie  grave,  austère,  profondément  tiiste 
et  poétique  du  n\oine  Ephrem  ;  en  vérité 
il  faudrait  tout  citer.  En  attendant  qu'un 
homme  de  goût  fasse  passer  dans  notre 
langue  ces  beautés  orientales,  lisez  tout 
dans  l'excellente  traduction  latine  d'As- 
semani  et  comparez  ces  richesses  de  la 
poésie  chrétienne  avec  les  nuits  d'Young, 
les  méditations  d'PIervey,  avec  tous  les 
chefs-d'œuvre  de  la  sensiblerie  anglaise, 
et  puis  dites  de  quel  côté  se  trouve  la 
vraie  poésie.  Emile  Chaviis. 

(l)  Necrosima,  canon  37.  —  Lisez  le  canon  28,  i» 
funere  principum  et  divilis  cuju$quet 


^<imi$  f^y$t(^u«  H  M<xttf(vit<it\(!\n($> 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


TREIZIÈME  LEÇON  (1). 

Des  zodiaques  égyptiens;  —  histoire  de  leur  décou- 
verte. 

187.  he  dix-huitième  siècle  traînait  ses 
derniers  jours  au  milieu  des  ruines.  Tou- 
tes les  croyances  avaient  été  frappées  par 
la  hache  du  scopiicisme  philosophique: 
et,  semblable  au  chêne  majestueux  dont  il 
ne  resterait  que  les  racines,  et  préparant 
en  silence  sous  la  terre  la  vie  d'un  nouvel 
arbre,  la  foi  chrétienne  avait  disparu 
pour  un  temps  sous  les  coups  d'une  ligue 
forcenée.  Car  une  foule  de  bras  avaient 
fourni  leur  contingent  à  ce  chaos  de  dé- 

(l)  Voir  la  dou/iéme  leçon  au  n»  46  ci-dessoi . 
p.  216. 


bris;  tout  ce  qui  portait  une  plume  à  la 
main  et  l'orgueil  au  cœur,  tout  esprit 
trop  lier  pour  se  soumettre  à  la  foi.  et 
trop  lâche  pour  braver  les  petits  mépris 
de  la  foule,  tout  homme  avide  d'une  po- 
pularité acquise  d'avance  à  quiconque 
insulterait  la  majesté  du  Christianisme; 
gens  d'esprit  et  sots  à  to«is  les  degrés,  sa- 
vans  el  ignorans,  tous  avaient  concouru 
à  l'œuvre  de  la  destruction.  Pour  elle, 
la  philosophie  avait  enf.inté  quelques 
C(;ntaines  de  systèmes  ,  la  science  quel- 
(jues  centaines  de  théories  cosmogo- 
niques.  la  plume  de  l'homme  de  lettres 
bien  des  milliers  de  sarcasmes,  et  celle 
de  l'historien  assez  de  mensonges  pour 
étouffer  sous  leur  poids  les  plus  sérieuses 
et  les  plus  vivantes  traditions  du  passé. 
Trop  de  faveur  accueillait  les  idées  nou- 


PAR  M.  DESDOUITS- 


éî% 


▼elles,  dés  qu'elles  se  jetaient  à  rencon- 
tre des  idées  chrétiennes,  pour  que  per- 
sonne se  fit  fdute  de  produire  au  grand 
jour  les  caprices  les  plus  désordonnés  de 
l'imagination. 

Parmi  les  systèmes  qui  s'attaquaient 
directement  aux  faits  fondamentaux  du 
Ciirislianisuje.  le  plus  remarquable  sans 
doute,  par  la  fascination  générale  dont  il 
frappa  les  esprits,  fut  précisément  l'œu- 
vre d'un  fou.  Doué  d'une  érudition  im- 
mense qu'il  mit  au  service  d'une  imagi- 
nation déréglée,  Dupuis  aborda  avec  au- 
dace les  plus  monstrueux  paradoxes,  et 
ses  grossières  rêveries  furent  accueillies 
avec  un  enthousiasme  proportionné  à  leur 
étrangeté.  Je  laisse  de  côté  ses  honteuses 
élucubrations  sur  Torigine  et  l'histoire 
de  tous  les  cultes,  et  je  ne  signale  que  sa 
thèse  sur  l'antiquité  des  représentations 
zodiacales  qu'il  faisait  remonter  à  quinze 
mille  ans  au  moins  avant  notre  époque. 
Sa  théorie  fondée  sur  l'interprétation  des 
emblèmes  du  zodiaque,  qu'il  trouve  d'ac- 
cord avec  un  certain  état  physique  du 
climat  de  l'Egypte,  mais  seulement  àcette 
époque  reculée,  dut  être  trouvée  très 
heureuse  et  intiniment  concluante,  par 
cela  seul  qu'elle  concluait  contre  les  tra- 
ditions chrétiennes  sur  l'âge  du  genre  hu- 
main. Le  zodiaque  était  une  énigme  dont 
Dupuis  avait  trouvé  la  clé.  et  sa  solution, 
considérée  comme  impossible  dans  lout 
autre  système,  constituait  pour  les  sa- 
vans  une  démonstration  complète,  la- 
quehe  Irur  tenait  d'autc«nt  plus  au  cœur, 
qu'à  la  science  revenait  l'honneur  d'avoir 
enfin  percé  les  ténèbres  qui  nous  déro- 
baient la  vue  des  sources  d»*  l'humanilé. 

188.  Tf\  était  l'état  des  esprits,  lorsque  les 
savans  de  l'expédition  d'Egypte  avisèrent 
des  monumens  auxquels  on  n'hé>ita  pas  à 
accorder  tout  d'abord  une  haute  impor- 
tance. Au  plafond  d'un  porlique,  en  avant 
du  grand  temple  de  Denderaii.  se  trouve 
sculptée  avec  beaucoup  d'autres  orne- 
mensune  représentation  des  douze  signes 
zodiacaux,  lesquels  sont  divisés  en  deux 
hmdes  parallèles.  D'après  la  disposition 
des  ligures,  six  de  ces  emblèmes  semblent 
sortir  du  temple,  tandis  que  les  six  autres 
paraissent  y  entrer:  le  Lion  est  le  pre- 
mier des  signes  sortans:  le  Cancer  ot  le 
dernier  de  la  série  qui  entre  :  et,  comme 

il  y  a  changement  de  direction  d'une  de 


ces  séries  à  l'autre,  qu'il  y  a  venue  et  re- 
tour indiqués  successivement,  on  en  con- 
clut que  le  sculpteur  avait  voulu  indi- 
quer par  là  le  solstice;  c'est-à-dire  qu'à 
l'époque  ainsi  figurée,  le  solstice  avait 
lieu  quand  le  soleil  était  entre  le  signe 
du  Lion  et  celui  du  Cancer,  ou  plutôt 
dans  ce  dernier  signe  ;  car  on  remarque 
que  le  Cancer  est  jeté  hors  de  la  ligne 
des  autres  :  ce  qui  indique  qu'on  a  voulu 
fixer  sur  lui  l'attention,  et  parconséquent 
quil  était  le  séjour  du  soleil  à  l'époque 
du  solstice. 

Le  temple  de  Denderah  renfermait  un 
autre  zodiaque  de  forme  circulaire, 
sculpté  à  la  voûte  d'une  petite  chambre 
quisurmonlait  le  monument.  Dans  ce  zo- 
diaque, qu'on  voit  aujourd'hui  à  Paris, 
dans  une  des  salles  de  la  Bibliothèque 
royale,  les  signes  sont  disposés  circulai- 
rement  autour  du  pôle:  et  l'on  remarque 
que  les  deux  extrémités  de  la  série,  au 
lieu  de  se  rejoindre  régulièrement  sur  la 
circonférence,  ce  qui  laisserait  dans  une 
indécision  complète  le  point  de  départ, 
sont  disposées  d'une  façon  particulière 
qui  met  celui-ci  en  évidence.  Le  Cancer, 
en  effet,  est  rejeté  en  dedans  au-dessus 
du  Lion,  c'est-à-dire  plus  près  du  pôle; 
de  sorte  que  la  procession  forme,  non 
une  vraie  circonférence,  mais  une  ligne 
spirale.  Ce  planisphère  fut  d'après  cela 
considéré  comme  une  copie  du  grand 
zodiaque  du  portique. 

Deux  autres  zodiaques  furent  trouvés 
dans  deux  temples  à  Esné  :  composées 
d'une  façon  analogue,  leurs  séries  n'ont 
pas  les  mêmes  signes  initiaux  que  celles 
de  Denderah  :  le  Lion  commence  la  série 
des  signes  entrans  ;  h  Vierge  est  le  pre- 
mier de  ceux  de  la  série  sortante.  A 
l'époque  où  ces  zodiaques  furent  sculp- 
tés, le  solstice  était  donc  entre  le  Lion  et 
la  Vierge,  ou  si  l'on  veut  dans  le  Lion. 
Cette  époque  était  donc  for!  différente  de 
celle  où  l'on  construisit  le  temple  de 
Dt  nderah  ;  et,  d'après  la  position  du  sol 
stice.  beaucoup  plus  ancienne. 

Tels  sont  les  faiis  sommaires  dont  je 
néglige  les  détails  comme  pièces  sans  im- 
portance au  procès.  Je  dois  dire  seule- 
ment que  cette  idée,  admise  d'<ibord  de 
coiiliance.  que  la  division  des  signes  re- 
présentait la  position  du  solstice,  se 
trouva    appuyée   d'une    manière    quel- 


41G 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


conque  par  l'explication  qu'on  jn;^oa  ii 
propos  (i'adructtrc  pour  nu  euihli^'uie  voi- 
sin du  Cancer.  On  y  voit  le  disque  du 
soI»m1  au  point  le  plus  haut  de  sa  course, 
versant  des  Ilots  de  lumière  d'où  com- 
mence à  sortir  une  tôle  d'Isis,  symbole 
de  Sirius.  et  prt'-saf^je  du  débordement  du 
INil,  qui  coïncidait,  àcettecpoijue,  et  avec 
le  solstice,  et  avec  le  lever  hiiliaque  de 
de  cette  belle  étoile. 

iDterprétation  de  leurs  eiublèmea,  el  systèmes  di- 
vers auxquels  ceUe  inlcrprélalion  donna  lieu. 

189.  Or,  avant  d'exposer  les  conS(^quen- 
ces  diverses  qui  furent  tirées  de  l'inter- 
prétation qu'on  donna  h  ces  symboles,  je 
dois  rappeler  ou  exposer  au  lecteur  quel- 
ques définitions  et  quelques  principes 
nécessaires  à  l'intelligence  du  sujet. 

1°  INous  avons  signalé  ce  mouvement 
^éiiéral  des  étoiles  qui  les  emporte  pa- 
rallèlement à  l'écliptique,  sans  changer 
leur  latitude,  mais  en  modifiant  leur  lon- 
gitude, leur  ascension  droite  et  leur  dé- 
clinaison. Ce  mouvement  qui  n'est  qu'une 
apparence,  est  dû,  ainsi  que  nous  l'avons 
expliqué,  au  déplacement  progressif  du 
point  équinoxial  ;  c'est-à-dire  que  l'in- 
tersection de  notre  équateur  avec  l'éclip- 
tique se  fait  en  des  points  différens  d'une 
année  à  l'autre.  Les  longitudes  augmen- 
tent ainsi  d'environ  50  "  par  an,  parce  que 
le  point  équinoxial  n7/o,^/vzrfe^ ou  se  meut 
en  sens  contraire  de  l'ordre  des  signes; 
ce  qui  éloigne  l'origine  des  longitudes  du 
pied  des  arcs  de  latitude.  De  celte  sorte, 
le  poinléquinoxial  vient  à  la  rencontrcdu 
soleil,  qui  parcourt  l'écliptique  suivant 
l'ordre  des  signes.  L'année  tropique  est 
donc  plus  courte  qu'elle  ne  le  serait  sans 
ce  déplacement,  et  le  moment  de  l'équi- 
noxe  prcccde  celui  où  il  arriverait,  si  le 
point  équinoxial  était  immobile.  Oh  là  le 
nom  de  pn'cessujn  des  cf/uinujLCs  donné 
à  ce  phénomène.  Sans  lui,  la  durée  de 
l'année  serait  de  3Gô  j.  6  h.  9'  10",  inter- 
valle de  deux  retours  consécutifs  du  cen- 
tre du  soleil  au  cercle  horaire  d'une 
même  étoile,  tandis  qu'elle  n'est  que  de 
305  j.  5  h.  i-S'  ;■)()',  intervalle  qui  s'écoule 
entre  deux  passages  du  soleil  par  le  point 
équinoxial.  Entre  ces  deux  durées  il  y  a 
une  différence  de  20',  pendant  lesquelles 
Je  boleil  parcourt,  en  vertu  de  son  mou- 


vement annuel,  les  50"  de  degré  qui  sont 
la  valeur  de  la  précession. 

Or,  si  le  point  écpiinoxial  rétrograde 
annuellement  de  50'M  ,  on  reconn.ut  qu'il 
lui  faut  ,  pour  ;  arcourir  l"  ou  .'M300"  une 
durée  de  près  de  72  ans  ;  et  pour  la  rétro- 
i^rddrrtion  dUin  signe  entier,  ou  de  30**, 
2, 150  ^/z  ,9,  ce  qui  donne  25,808  années  pour 
la  révolution  complète  du  point  équi- 
noxial sur  l'écliptique.  Si  ce  point  était 
placé  h  une  certaine  époque,  dans  la  con- 
stellât ion  du  Bélier  ,  il  passerait  ensuite 
dans  la  constellation  des  Poissons,  puis 
dans  celle  du  Verseau  et  ainsi  de  suite  j  et 
si  ces  constellations  avaient  toutes  une 
largeur  de  30".  comme  les  divisions  con- 
ventionnelles qu'on  appelle  les  signes,  il 
s'écoulerait  toujours  2,159  ans  entre  les 
époques  de  l'entrée  du  point  équinoxial 
dans  deux  constellations  consécutives  ; 
mais  les  points  solsticiaux  étant  à  90° des 
points  équinoxiaux  ,  la  position  du  sol- 
stice sera  donnée  par  celle  de  l'équinoxe 
et  réciproquement.  Ainsi,  dans  l'hypo- 
thèse précédente,  si  l'équinoxe  était  au  25^ 
degré  du  Bélier,  le  solstice  serait  au  25» 
degré  du  Cancer  ;  et  de  même  de  la  posi- 
tion connue  du  point  solsticial,  on  con- 
clurait celle  de  l'équinoxe.  Voilà  ce 
qu'on  entend  par  la  position  du  solstice 
dans  le  Cancer,  dans  le  Lion..,  etc.  :  po- 
sition qui  change  d'une  manière  conti- 
nue avec  le  temps,  et  qui  varie  de  30°  ou 
d'un  signe  dans  l'intervalle  de  2156  ans. 

Pour  indiquer  la  position  de  ces  points, 
on  en)ploie  quelquefois  les  expressions 
de  coLure  des  vquinoxes  et  colure  des 
solstices;  le  mot  colure  désignant  deux 
grands  cercles  qui  passent  par  les  points 
équinoxiaux  et  les  points  solsticiaux, 
et  se  coupent  par  conséquent  à  angles 
droits.  Le  mouvement  de  ces  points  est 
censé  pro'iuit  par  le  mouvement  des  co- 
lures  qui  les  conliennent. 

2"  On  entend  par  lever  hi'liaque  d'une 
étoile,  l'époque  de  l'année  où  celte  étoile 
se  lève  une  heure  environ  avant  le  soleil. 
Si  elle  se  coucluî  une  heure  avant  lui,  ce 
sera  son  coucher  lu'liaf/ue;  si  elle  se  lève 
tout  juste  en  même  temps  que  lui ,  ce 
sera  le  lever  cu.sniiijuc.  Lq  coucher  cosmi- 
(/ne  aura  lieu  si  elle  se  couche  au  mo- 
ment précis  où  le  soleil  se  lève.  Si  au 
contraire  l'étoile  se  lève  ou  se  couche 
quand  le  soleil  se  couche  lui-même  ou 


au  commencement  de  la  nuit,  le  lever 
ou  le  coucher  de  l'étoile  sont  dits  achro- 
niques.  Les  levers  et  couchers,  soit  cos- 
miques, soit  achroniques,  sont  des  phé- 
nomènes réguliers  et  précis  ,  qui  se  prê- 
tent fort  bien  au  calcul,  mais  qui  sont  à 
peu  prés  insaisissables  à  l'observation, 
parce  que  les  étoiles  disparaissent  alors 
dans  les  feux  du  soleil  :  c'est  pour  cela 
que  les  anciens  leur  avaient  subsiitué  le 
lever  et  le  coucher  héliaques.  Lorsqu'une 
étoile,  après  avoir  été  invisible  un  cer- 
tain temps  à  cause  de  son  voisinage  du 
soleil,  devient  enfin  visible  le  matin, 
parce  qu'elle  s'en  est  suffisamment  écar- 
tée, le  premier  jour  où  on  l'aperçoit  se 
lever  à  l'Orient ,  sans  être  absorbée  par 
l'éclat  de  l'aurore,  constitue  son  lever 
héliaque,  et  se  trouve  susceptible  d'une 
observation  assez  précise.  Le  lever  de 
l'étoile  devance  ainsi  celui  du  soleil  d'un 
intervalle  qui  va.-ie  d'une  étoile  à  l'au- 
tre ,  et  qui  est  d'environ  une  heure  pour 
les  étoiles  de  premier  ordre,  telles  que 
Sirius.  Les  levers  héliaques  reviennent 
périodiquement  pour  chaque  étoile,  et  se 
trouvent  correspondre  à  des  époques 
fixes  du  calendrier.  De  là  l'usage  qu'en 
faisaient  les  anciens  pour  dirigi^r  les  tra- 
vaux agricoles  ;  car  c'est  ce  qu'il  faut  en- 
tendre par  ces  expressions  qu'on  trouve 
partout  dans  les  anciens  auteurs,  lever  de 
Siriusj  lever  d'^rc/«/-e_,leverde  Régulus , 
ou  même  lever  du  Bouvier ,  du  Lion...^ 
en  appliquant  aux  constellations  elles- 
mêmes  la  définition  du  lever  héliaque. 

Cela  posé,  voici  quelle  interprétation 
on  donna  aux  emblèmes  zodiacaux. 

En  considérant  d'abord  ceux  du  por- 
tique de  Denderah.  on  conclut  de  la  dis- 
position des  signes  que  le  soleil  était 
dans  le  Cancer  à  l'époque  du  solstice. 
L'emblème  quiavoisine  le  Cancer  repré- 
sentait d'ailleurs  le  lever  héliaque  de  Si- 
rius; ce  lever  précédait  d'un  mois  le  lé- 
bordement  du  ^il,  qui  suivait  d'autant  le 
solstice,  de  sorte  que  le  solstice  coïnci- 
dait avec  le  lever  héliaque;  d'où  il  résul- 
tait encore  que  le  solstice  avait  lieu  dans 
le  Cancer.  Or,  en  le  plaçant  .ai  milieu  de 
celle  constellation,  et  le  comparant  à  sa 
position  actuelle  qui  est  à  l.i  limite  de 
celle  des  Gémeaux,  près  du  1,  urtau,  on 
trouve  que  la  position  solsticiale  du  grand 
zodiaque  de  Denderah  ,  répojid  à  VIV^ 


PAR  M,  DESDOUÏTS.  417 

avant  notre  ère.  Si  on  adopte  dans  le  Can- 
cer une  autre  position  que  celle  du  mi- 
lieu, l'époque  sera  différente  \  et  la  diffé- 
rence pourra  aller  à  un  millier  d'années 
en  plus  ou  en  moins. 

Nous  ne  dirons  rien,  pour  le  moment, 
du  second  zodiaque  de  Denderah  que 
nous  possédonsà  Paris  \  considéré  comme 
une  copie  du  zodiaque  principal,  il  don- 
nait naturellement  lieu  aux  mêmes  cal- 
culs. Mais  les  deux  zodiaques  d'Esné,  trai- 
tés de  la  même  manière,  conduisaient  à 
des  résultatsplus  dignes  d'attention; car, 
comme  ils  reculaient  d'un  signe  la  posi- 
tion des  solstices,  ils  se  trouvaient  plus 
vieux  que  ceux  de  Denderah,  d'une  va- 
leur moyenne  de  215G  ans.  Et,  comme  au 
moyen  d'emblèmes  que  les  savans  se 
crurent  certains  d'expliquer,  on  put  ad- 
mettre que  le  solstice  quittait  la  Vierge 
pour  entrer  dans  le  Lion  ,  il  en  résultait 
pour  les  zodiaques  d'Esné  jusqu'à  TOGO 
ans  d'âpre  et  au-delà. 


Questions  préjudicielles  négligées. 

190.  Je  n'ai  pas  besoin  dédire  que  beau- 
coup déchiffres  furent  produits,  trésdif- 
férenslesunsdes  autres,  selon  la  position 
que  chacun  jugea  à  propos  d'assigner  au 
solstice  dans  la  constellation  où  l'on  s'ac- 
cordait à  le  placer.  Et  si,  en  partant  d'une 
idée  commune  ,  celle  d'une  représenta- 
tion solsticiale  ,  les  différens  systèmes 
offraient  tant  de  divergence  dans  les  ré- 
sultats, qu'on  juge  de  la  masse  d'incerti- 
tudes que  devait  présenter  une  question 
qui  se  décomposait  elle-même  en  beau- 
coup d'autres,  auxquelles  pour  la  plu- 
part lesélémens  de  solution  manquaient 
complètement.  Car  avant  d'adopter  cette 
idée  d'une  représentation  solsticiale,  vers 
laquelle  gravitaient  toutes  les  recherches 
et  tous  les  calculs,  il  y  avait  bien  des 
questions  à  résoudre,  qui,  pour  la  plu- 
part insolubles,  barraient  le  passage  à 
toute  discussion  positive  et  sérieuse.  En 
un  mot,  l'on  adopta  d'abord  une  idée  qui 
se  prêtait  merveilleusement  à  l'exploita- 
tion scientifique  ;  mais  on  oublia  ou  l'on 
déilaigria  de  statuer  sur  une  foule  de 
questions  préjudicielles  qui  auraient  ar- 
rêté dès  leur  début  les  calculs  et  les 
théories.  Par  exemple,  les  calculateurs 
auraient  pu  se  poser  d'abord  les  ques* 
lions  suivantes  : 


418 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


Les  divisions  des  lodiaques  sculptés 
ont  ils  rapport  avec  un  ctat  dôtermnô 
du  ciel?—  Ktail-ce  TtUat  du  ciHl  à  l'i^po- 
que  de  la  construction  des  inonunu'ns? 

>c  sont-ce  pas  de  simples  copies  des 
zodiaques  primitifs? 

Est-il  bien  évident  que  la  division  des 
sii^nes  indique  un  solslici;? 

Les  lij;ures  sont-elles  la  représentation 
des  signes  ,  ou  bien  simplement  des  con- 
stellations homonymes? 

Les  Egyptiens  dislini^uaienl-ils,  même 
à  une  époque  recul  'e,  les  signes  des  con- 
stellations? 

Quelles  étaient  les  limites  de  celles-ci, 
et  quelle  était  l'origine  des  signes? 

Dans  quelle  partie  de  la  constellation 
on  du  signe  doit  se  trouver  le  soleil,  pour 
que  le  zodiaque  indique  sa  position  dans 
ce  signe?  Est  ce  au  commencement,  au 
milieu  ou  h  la  (in? 

Enfin,  les  Égyptiens  connurent-ils  à 
une  épo(}ue  quelconque  le  mouvement 
équinoxial? 

Dans  un  ordre  d'idées  différent ,  on 
aurait  encore  dû  se  demander: 

Si  ces  figures  sont  la  représentation 
d'un  fait  astronomique? 

Si  ce  ne  sont  pas  plutôt  des  tbémc? 
d'astrologie  ,  sans  auc^n  rapport  avec 
une  représentation  scientifique  de  la 
splH>re. 

lUl.  On  voit  parla  combien  le  problème 
était  complexe;  et  l'énoncé  de  la  plu- 
part de  ces  questions  fait  reconnaître  à 
tout  homme  de  bon  sens  leur  insolu- 
bilité. Par  exemple,  il  n'y  a  pas  uioyen 
de  prouver  que  les  constructeurs  n'ont 
pas  copié  pour  en  faire  un  ornement  ar- 
chitectural ,  des  zodiaques  primitifs  et 
antérieurs  même  à  l'existence  des  Égyp- 
tiens comme  corps  de  nation;  im|)0.î- 
sible  de  prouver  qu'ils  distinguaient  les 
signes  zodiacaux  des  constellations  elles- 
mêmes;  impossible  de  dire  quelles  li- 
mites ils  assignaient  h  celles-ci.  Or  , 
selon  qu'on  adoptera  telle  ou  telle  vue  à 
ce  sujet,  la  question  de  date  changera 
singulièrement  d'aspect.  Par  exenjple  le 
calrtil  ci-dessus  qui  suppose  le  solstice 
au  m  lieu  du  Cancer  ,  ei  qui  donne  l'an 
i:il<S  comme  épc  q-i,.  moyeiiue.  est  fondé 
sur  une  division  zodiacale  en  parties  de 
30°,  dont  chacune  aurait  été  assignée  à 
une  constellation.  Or,  cette  supposition 


est  tout  an  moins  gratuite;  et  si  nous 
prenon-;  les  co  'slell.tlions  dans  leur  sys- 
lème  actuel,  le  milieu  de  c«  lie  du  Cancer 
a  été  occupé  par  le  solstice  dans  le 
VU"  siècle  avant  notre  ère,  et  son  com- 
mencement dans  le  second.  Les  zodiaques 
d'Esné  qui  placent  le  solstice  dans  le 
Lion  ne  rcmoii?eraiei»t  de  la  soi  le  qu'à 
2340  avant  J.  C.  ;  en  plaçant  le  solstice 
au  milieu  de  la  constellation  :  or,  il  y  a 
loin  de  là  au  chiffre  de  5000  ans  que  cer- 
tains savans  adoptaient. 

Intérêt  de  la  qaestion  au  point  de  vue  de  la  chro- 
nologie biblique  ;  remarque  importante  à  ce  sujet. 

Onvoitpar  là  que,  même  en  accueillant 
l'idée  que  les  zodiaques  égyptiens  indi- 
quaient les  solstices,  en  accoidantdeplus 
qu'ils  représentiient  Pétat  du  ciel  à  l'épo- 
que où  la  sculpture  en  avait  été  exécutée, 
la  question  de  date  présentait  encore  des 
solutions  très  diverses  ;  et  la  différence  des 
résultats  acquérait  une  haute  importance 
par  sa  liaison  avec  la  question  de  chro- 
nologie générale.  Ceux  qui  tenaient  pour 
les  chiffres  les  plus  élevés,  se  mettaient 
par  cela  même  en  dehors  des  traditions 
chrétiennes  sur  l'Age  du  monrle,  et  le  sys- 
tème de  Dupuis  sur  l'origine  du  zodiaque 
était  encore  trop  à  la  mode  pour  que  les 
savans  se  fissent  beaucoup  de  scrupules 
de  déborder  les  ères  historiques.  Cepen- 
dant il  est  aisé  de  reconnaître  que  les 
défenseurs  de  la  chronologie  de  la  Bible 
n'avaient  pas  lieu  de  s'effrayer  beaucoup 
du  témoignage  des  zodiaques.  Si  nous 
considérons  en  effet  que  l'époque  du  dé- 
luge remonte  à  3,000  ans  avant  notre  ère, 
d'après  le  texte  des  Septant**,  qui  est  de 
beaucoup  le  plus  digne  de  foi,  et  que  les 
zodiaqiies  d'Esné  n'aur.iienl  qu'une  an- 
tiquité moyenne  de  vingl -quatre  «siècles 
avant  J.-C.  rien  n'empêche  d'admettre 
que  les  sculptures  ne  remontent  à  cette 
époque.  Je  dis  plus  ;  il  n'y  a  pas  de  rai- 
son grave  ,  au  point  de  vue  de  l'autorité 
de  nos  livres  saints,  pour  refufer  d'ad- 
mettre que  le  solstice  fut  représenté  à 
une  époque  très  antérieure,  par  exemple 
dans  la  Vierge .  comme  le  voulait 
Buickardt.  En  le  mettant  au  point 
de  cette  cotistellalion ,  qui  est  oc- 
ciipf*  aujourd'hui  par  Péquinoxe  ,  on 
toDiberait  sur  l'an  4650  ,  ce  qui  est  anlé- 


PAR  M.  DESDOUÎTS* 


411 


rieur  au  déluge  de  quinze  à  dix-huit 
siècles.  Or,  comme  rien  n'empêch«  de 
faire  remonter  à  cette  époque  la  compo- 
sition du  zodiaque  j  que  ceîni-ci  a  pu 
être  transmis  du  monde  antédiluvien 
par  la  famille  de  INoé^  que  ce  zodiaque 
primitif  et  sa  division  solsticia!e  ont  pu 
être  conservés  et  copiés  maintes  fois, 
comme  monument  d'nn  grand  intérêt,  et 
que  telle  a  pu  être  l'origine  des  repré- 
sentations égyptiennes,  la  chronologie 
de  la  Bihle  se  trouve  donc  complètement 
désintéressée  dans  la  question,  même  en 
adoptant  les  chiffres  les  plus  élevés.  Je 
suis  loin  d'attrihuer  un  tel  âge  à  notre 
zodiaque;  mais  comme  les  opinions  ne 
sont  pas  unanimes  sur  sa  nouveauté  re- 
lative, je  dois  signaler  les  observations 
ci-dessus ,  comme  étant  de  la  plus  haute 
importance. 

Fausseté  de  rhypolhèse  d'une  représentation 
solsticiale. 

192.  La  question  ainsi  rejetée  hors  du 
terrain  de  la  chronologie  sacrée  ,  perd  , 
il  faut  le  dire,  beaucoup  de  son  in- 
térêt ;  cependant  elle  est  loin  d'en 
rester  dépourvue,  puisqu'elle  se  rattache 
encore  à  plusieurs  problèmes  histori- 
ques. Par  exemple,  la  supposition  d'une 
représentation  solsticiale  fait  à  l'as- 
tronomie égyptienne  un  honneur  que, 
certes,  elle  ne  mérite  pas,-  c'est  ce 
que  je  vais  prouver ,  en  démontrant 
que  jamais  les  Égyptiens  ne  con- 
nurent la  position  des  solstices,  en  tant 
que  se  rattachant  au  phénomène  de  la 
précession.  Ce  fait  bien  établi  ruinera 
par  la  base  toutes  les  théories  astrono- 
miques qui  fondent  l'explication  des 
zodiaques  sur  Thypothèse  d'une  repré- 
sentation solsticiale. 

Si  les  Égyptiens  eussent  connu  la  posi- 
tion des  solstices  à  une  époque  tant  soit 
peu  reculée,  et  qu'ils  l'eussent  indiquée 
dans  les  sculptures  de  leurs  teuiples,  à 
coup  sur  le  déplacement  énorme  de  ces 
points,  après  quelques  siècles,  ne  leur 
aurait  pas  échappé,  et  ils  auraient  ainsi 
connu  la  grande  révolution  sidérale  que 
nous  appelons  prvccssion  des  cquinoxcs. 
Aussi  les  zodiaques  d'Esné  qui,  comparés 
à  ceux  de  Denderah,  indiquent  la  posi- 
tion des  solstices  dans  un  signe  différent, 


témoignent  par  cela  même  que  le  dépU» 
cernent  solstieial  aurait  été  remarqué. 

3Iais  si  les  Égyptiens  avaient  connu  le 
mouvement  des  colures,  les  savans grecs 
de   l'école  d'Alexandrie  fondée  par  les 
premiers  Lagides,  et  qui  ignoraient  d'a- 
bord ce  fait  astronomique,  n'eussent  pas 
manqué  de  l'apprendre  des  Égyptiens. 
Or,  cela  n'est  pas;  et  la  connaissance  de 
la  précession  des  équinoxes  est  le  fruit 
des   observations   des    astronomes   d'A- 
lexandrie.  Car  Ptoléraée  comparant  ses 
observations  avec  celles  d'Hipparque.  qui 
avaient  eu  lieu  deux  siècles  et  demi  au- 
paravant, fait  remarquer  qu'elles  confir- 
ment les  conjectures  de  cet  habile  astro- 
nome, lequel  comparantaussi  ses  propres 
observations  à  celles  d'Arystille  et  de  Ti- 
mocharès,  150  ans  après' eux,  en  avait 
conclu   le  déplacement  du  point   équi- 
noxial.  Ptolémée  observe  à  son  tour  pour 
vérifier  les  suppositions  d'Hipparque,  et 
le  résultat  s'en  trouvant  conforme  à  ces 
conjectures,  il  en  tire  cette  conséquence, 
que  le  fait  de  la  précession  est  désormais 
horsde  doute.  Ainsi  il  a  fallu  trois  siècles 
et  demi  d'observations  grecques ,  pour 
établir  un  fait  qu'Hipparque  n'a  fait  que 
soupçonner  ,  longtemps  après  la  fonda- 
tion   de  l'école   d'Alexandrie.    En   tout 
cela .  des  Égyptiens  pas  un  mot.  Or ,  l'é- 
cole alexandrine  était  établie  en  Egypte 
depuis  400ans,à  l'époque  de  Ptolémée:  et 
celui-ci,  le  plus  savant  astronome  de  son 
temps,  vivait  au  sein  de  l'Egypte,  au  sein 
de  toutes  les  lumières  du  pays,  au  milieu 
de  ses  prêtres,  de  ses  savans,  de  ses  mo- 
numens,  de  ses  bibliothèques.  Le  musée 
d'Alexandrie  en  particulier  était  le  dépôt 
de   tout  ce  que  les  Lagides  avaient  pu 
rassembler  de    manuscrits    de    tous    les 
points  du  monde;  et  bien  évidemment 
ce  que  l'Egyple  possédait  en  fait  de  con- 
naissances de  tout  f^'enre  devait  s'y  trou- 
ver placé  en  première  ligne.  Déplus,  de- 
puis l'origine  de  la  domination  grecque, 
les  prêtres  v\  les  savans  du  pays,  n'avaient 
pas  pu,  quand  luême  ils  l'auraient  voulu, 
se  tenir  ;\  l'écart  des  savans  d'Alexandrie; 
leurs  connaissances  avaient  di'^être  misfs 
à  conlribuîion  par  les  Grecs;  et  si  quel- 
que chose  avait  pu  échapper  à  ceux-ci, 
ce  n'aurait  pas  été  un  fait  aussi  impor- 
tant et  aussi  simple  à  la  fois,  que  celui  du 
mouvement  équinoxial  ;  un  fait  surtout 


420 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


rolracé  cent  fois  dans  les  sculplures  des 
monuniensde  rK^'ypte.  Bien  tvidemmeiit 
ce  que  les  Egyptiens  possédaient  en  lait 
de  coniiaissancesaslrononiiques  a  dû <^lre 
bienlùl  connu  des  Grecs  alexandrins.  11 
est  vrai  que  le  bagage  devait  en  itre  assez 
mince;  car  l'ouvraj^e  de  riolémée  four- 
niille  d'observations  aslror:oinit|ues  em- 
pruntées soit  au\  Orecs.  soil  aux  Clial- 
déens ,  et  les  Ej^ypliens  n'y  sont  pas 
nommés  une  seule  fois! 

193.  Je  sais  des  savans  qui  répondent  à 
cela,  que  si  IHolémée  et  les  autres  Grecs 
n'ont  rien  appris  des  prêtres  égyptiens, 
c'est  que  ces  prêtres  cachaient  avec  soin 
leurs  prodigieuses  connaissances.  Or  ,  je 
demande  d'abord  ce  qu'en  fait  ils  au- 
raient caché  à  Eudoxe  ,  qui  bien  long- 
temps avant  la  domination  grecque , 
étudia  l'astronomie  chez  eux  pendant 
13  ans,  et  qui  n'en  rapporta,  il  est  vrai, 
qu'une  science  fort  grossière  qui  nous 
donne  la  mesure  de  celle  de  l'Egypte  à 
cette  époque?  Or,  Eudoxe  ne  soupçonne 
môme  pas  la  précession,  et  c'est  llippar- 
que  qui  av.iit  tous  ses  ouvrages  sous  la 
main,  qui  en  conçoit  la  première  idée.  Je 
demande  en  second  lieu  pourquoi  les 
préires  égyptiens  aiiraient  plus  tard 
voulu  cacher  leurs  connaissances  aux 
Grecs?  Ils  n'auraient  trouvé  à  cela  ni 
profil,  ni  honneur:  ils  étaient  intéressés 
au  contraire  à  se  prévaloir  aux  yeux  de 
leurs  conquérans  de  connaissances  que 
ceux-ci  savaient  apprécier  et  honorer. 
Suppost'z  qu'ils  eussent  connu  la  préees- 
sion  des  équiiioxes  dont  la  découverte 
coûta  aux  Grecs  plusieurs  siècles  d'ob- 
servat  ions.ponj  quoi  ne  la  leureussent-ils 
pas  révélée,  ne  fût  ce  que  pour  leur  dire 
comme  le  prêtre  de  ^aïs  à  Solon  ;  à 
Grecs,  vous  n'êtes  auprès  de  nous  que 
des  enfans  !  Supposons  enfin  que  les 
Grecs  eussent  fini  par  découvrir  un  fait 
que  les  prêtres  égyptiens  auraient  connu 
et  tenu  sous  le  secret  pour  quelque  inima- 
ginable motif,  ces  prê  res  n'aurai«'nt  pas 
man(jué  alors  de  les  promener  dans  leurs 
temples,  et  de  leur  montrer  ces  sculp- 
tures anlicjues  (iui,au  dire  de  nos  infail- 
libles  savans,  représentent  si  clairement 
le  mouvement  équinoxial. 

On  a  dit  encore  que  le  flambeau  des 
sciences  après  avoir  brillé  en  Egypte  , 
dans  des  temps  fort  reculés ,  avait  ilni 


par  s'éteindre,  de  telle  sorte  que  le  mou- 
vement équinoxial  était  tombé  dans  l'ou- 
bli. JNlais,  outre  qu'on  ne  peut  indiquer 
l'époque  ni  quelques  circonstances  vrai- 
semblables de  cette  révolution  ,  est-il 
possible  d'admettre  que  la  nation  égyp- 
tienne tout  entière,  et  surtout  que  tous 
les  collèges  de  prêtres  qui  se  sont  tou- 
jours succédé  sans  interruption,  auraient 
pu  perdre  brusquement  la  mémoire  d'un 
fait  astronomique,  et  d'un  fait  représenté 
par  eux  si  souvent ,  si  visiblement  au 
plafond  de  leurs  temples?  Je  dis  :  si  visi- 
ble/nent,  et  avec  raison.  Car  si  quelques 
Français  ,  sur  un  simple  coup  d'œil  jeté 
par  hasard  ,  après  deux  ou  trois  mille 
ans,  au  plafond  de  quelque  temple  ,  par- 
semé d'une  foule  de  ligures  et  d'écritures 
mystérieuses,  savent  y  découvrir  le  mou- 
vement solsticial  ,  comment  les  prêtres 
égyptiens  qui  connaissaient  ce  langage  , 
cette  écriture,  et  un  bon  nombre,  tout  au 
moins,  des  traditions  et  des  mythes  de 
leur  pays,  n'auraient-ils  pas  reconnu 
beaucoup  plus  facilement  encore  la 
signification  de  ces  tmblèmes  ,  qu'ils 
avaient  continuellement  sous  les  yeux? 

194.  Enfin,  nous  aurions  à  répondre  à  la 
prétention  consignée  dans  un  mémoire 
de  M.  Biot,  et  appuyée  par  MM.  Cham- 
pollion  (1).  Ces  savans  croient  avoir  re- 
connu sur  les  dessins  des  tombeaux  de 
la  Haute  -  Egypte  ,  que  les  Egyptiens 
avaient  déterminé  en  l'an  3285  avant 
notre  ère,  les  deux  équinoxes  et  le  sol- 
stice d'été  ligures,  d'iuie  manière  mani- 
feste, par  certains  emblèuies  ;  que  plus 
tard  ,  en  1780,  ils  les  avaient  représentés 
au  Ilhamesséum  de  Thèbes  sous  une 
forme  différente  qui  indique  qu'ils  en 
avaient  reconnu  le  déplacement.  A  quoi 
il  faut  ajouter  que  l'intervalle  qui  sépare 
ces  deux  époc^ues  est  de  1505  ans,  véri- 
table durée  de  la  période  solhiaque  , 
qu'ils  auraient  ainsi  connue  avec  préci- 
sion. 

Je  n'ai  pas  à  m'occuper  de  ce  dernier 
fait,  qui  ne  se  rapporte  pas  directement 
au  sujet  que  nous  Irailoiis  ,  et  qui  se 
trouve  manifestement  démenti  par  Tu- 
sage  de  la  période  inexacte  de  I4f>t  ans 
à  l'ép  ;qur  même  où  l'on  suppose  aux 
Egyptiens  une  connaissance  précise  de 

(f)  Égyple,  (Jaos  Vi'nmrt  piitorçtquef  p.  97, 


PAU  M.  DESDOUITS. 


421 


la  véritable  p(*riode.  Mais,  que  les  Egyp- 
tiens aient  connu  la  position  et  le  dépia- 
cemenl  des  points  équinoxiaux  et  solsli- 
ciaux^  c'est  une  prétention  réfutée  suffi- 
samment par  les  raisons  qui  précèdent, 
et  ces  raisons  sont  telles  que  l'interpré- 
tation arbitraire  de  certains  emblèmes 
n'est  pas  de  force  à  leur  faire  équilibre. 
Or.  savez-vous  quels  sont  ces  emblèmes 
dont  le  sens  est  si  manifeste  selon  les 
savans  qui  l'adoptent  ?  Il  y  a  quelque  part 
sur  le  Ubamesséum  ,  parmi  beaucoup 
d'autres  figures,  un  lion,  un  bœuf,  un  cro- 
codile et  un  batteur  de  blé  ;  plus  loin  on 
remarque  un  petit  scorpion.  Remarquez 
que  ces  symboles  considérés  isolément 
se  retrouvent  partout  duns  les  sculptures 
hiéroglyphiques.  Maïs  on  a  tenu  absolu- 
ment à  reconnaître  les  signes  zodiacaux 
du  Lion  ,  du  Taureau  .  du  Verseau  et  du 
Scorpion,  qui  partageant  le  zodiaque  en 
quatre  parties  égales  indiqueraient  la 
position  des  colures.  Demandez  ce  que 
fait  là  le  crocodile  qui  n'est  point  un 
signe  zodiacal  ,  on  n'en  tiendra  nul 
compte;  et  cependant  sa  présence  suffit 
pour  détruire  tout  l'échafaudage  de  cette 
belle  interprétation.  De  plus,  il  faut 
observer  que  même  les  animaux  qui  se 
rapporteraient  au  zodiaque,  ont  des  atti- 
tudes tout  à  fait  différentes  de  celles 
qu'ils  occupent  dans  les  véritables  repré- 
sentations zodiacales  ,  et  de  plus  que 
l'ordre  des  figures  est  aussi  tout  à  fait 
différent. 

H  n'est  pas  inutile  non  plus  de  faire 
remarquer  que  le  Rhamesséum  est  un 
édifice  de  la  fin  du  seizième  siècle, 
comme  tout  le  monde  le  reconnaît  :  or, 
on  y  trouve  la  représentation  d'un  phéno- 
mène astronomique  qui  serait  antérieur 
à  celle  époque  de  plus  de  deux  siècles! 
Qu'on  y  eût  gravé  la  position  des  colures 
à  l'époque  de  l'érection  du  monument, 
cela  se  concevrait  jusqu'à  un  certain 
point;  mais  qu'on  l'eût  fait  pour  une 
époque  antérieure  qui  ne  se  lie  d'aucune 
manière  avec  celle  de  la  construction  de 
ce  palais,  voilà  ce  qui  ne  se  conçoit  nul- 
lement ;  et  cela  suflit  pour  ruiner  celle 
opinion,  que  les  sculpteurs  auraient  eu 
en  vue  la  position  des  colures.  En  tout 
Ciis.  1  existence  d'une  représentation  mo- 
numentale d'un  fait  trèsantérieur.  donne 
lieu  à  l'importante  remarque  que  voici  : 


On  peut  admettre,  d'après  cette  base, 
que  la  rt^présentation  qu'on  suppose  être 
celle  de  l'année  3285,  correspond  à  l'état 
du  zodiaque  à  une  époque  très  antérieure 
à  celle  de  la  sculpture;  que  cette  époque 
serait  celle  de  quelque  fait  très  remar- 
quable dont  on  aurait  voulu  consacrer  le 
souvenir:  qu'elle  serait,  par  exemple, 
ce  Ile  du  déluge  mosaïque  qui. dans  la  chro- 
nologie des  Septante,  peut  absolument  se 
rapporter  à  cette  date  .  et  que  le  zodia- 
que de  îsoé  serait  le  type  dont  le  plus 
ancien  deceuxqu'on  signalepourraitêlre 
considéré  comme  une  copie.  Assuré- 
ment .  il  n'y  a  pas  moyen  de  réfuter  une 
telle  hypothèse  ;  et  cela  étant,  la  chrono- 
logie biblique  se  trouve  encore  désinté- 
ressée dans  la  question  ,  si  même  elle 
n'y  trouve  pas  quelque  avantage.  C'est 
là  un  système  qu'on  peut  admettre  .  si 
l'on  croit  à  la  haute  antiquité  du  zodia- 
que. Je  pourrais  donc  accorder  ses  pré- 
tentions aM.  Biot  que  je  n'ai  nul  intérêt  à 
combattre;  et  je  déclare  néanmoins  que 
je  les  considère  comme  excessivement 
éloignées  de  la  vérité. 

Je  crois  avoir  suffisamment  réfuté  les 
théories  qui  reposent  sur  l'idée  d'une 
représentation  solsticiale,  et  d'une  anti- 
quité très  haute.  Mais  avant  d'arriver  aux 
faits  qui  ont  fixé  d'une  manière  authen- 
tique l'â^e  de  nos  zodiaques  ,  et  en  ont 
déterminé  le  véritable  sens,  je  dois  ex- 
poser deux  systèmes  remarquables,  tous 
deux  fondés  aussi  sur  uiie  base  aslrono- 
miciue,  mais  présentant  du  moins  nne 
idée  acceptable  ,  et  ramenant  l'époque 
de  la  sculpture  des  zodiaques  au  voisi- 
nage de  l'ère  chrétienne. 

Idées  de  M.  de  Para^ey. 

195.  IvCpremierdeces  systèmes  est  dû  à 
M.  de  Paravey  ;  il  fait  l'objet  d'un  rapport 
lu  à  l'Académie  des  sciences  en  182:2.  par 
l'illustre  Uelambre.  Les  recherches  de 
y\.  de  Paravey  se  sont  exercées  surtout 
sur  le  planisphère  de  Denderah,  que  nous 
possédons  à  Paris.  Ce  savant  partant  de 
celle  idée  fondée  sur  le  témoignage  de 
plusieurs  auteurs,  que  les  colures,  au 
lieu  de  réponJre  à  l'origine  de;i  quatre 
saisons,  en  indiquaient  autrefois  le  mi- 
lieu ;  de  sorte  que  le  printemps  commen- 
çait un  mois  et  demi  avant  l'équinoxe. 


422 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


l'('l<'  \in  mois  rt  demi  avanl  le  soislice, 
e\   aiii-i  des  aulnv;,  considère  les  deux 
axes  du  p^l!li^phèl•e  coinnie  passant  par 
les  si^'ii!  s  conesponJaiil  au  milieu  des 
ssisons,  dcui  le  commencemenl  serait 
doiJiu^  par  Ifs  diagonales  du  caric^.  De 
ceilefa(jon.  Ton  trouve  que  les  solstices 
plact^sur  les  axes,  sont  dans  le  Cancer 
et  le  Capricorne.  M.  de  Paravey  arrivait 
à  la  mi^me  conclusion,  en   considérant 
le  i^rand  zodiaiiue  du  portique.  Jl  avait 
reiîiarqué  que   les  signes  y  étaient  indi- 
qut'spar  dt's  lii;iiresde  femmes  également 
espacées,  toutes  tournées  dans  le  mt^me 
sens,  excepté  une  seule  qui,  regardant 
en   sens   contraire,  indiquait  un  chan- 
gement Je  direction  dans  la  course  du 
Soltil,  c'est-b-dirr,  la  position  du  tropi- 
que ou  du  solstice  d'été.  Il  insistait  sur- 
tout sur  ce  qtie  le  planisphère  de  Den- 
dtrali.  situé  dans  un  temple  orienté  et 
dans  une  chambre  égalemt^nt  orientée, 
avait  du  être  orienté  lui-même,  et  con- 
struit  par   conséquent   sur    le   système 
d'axes   qu'offrent  naturellement  les  co- 
lures,  d  où  il  suivait  que  l'axe  même  de 
la  sille  et  du  planisphère  par  les  solsti- 
ces. Eid'u),  M.  de  Paravey  faisait  remar- 
quer, et  ceci   lui   paraissait  démonstra- 
tif, que  les  lieux  des  colures  étaient  les 
rtmes.  et  dans  le  planisphèie  et  dans  le 
zodiaque  du   portique,   construits    tous 
deux  néanmr  ins  dans  deux  systèmes  de 
projection  diffcrens.  De  l'ensemble  de  ces 
observations,  il  résultait  que  les  zodia- 
qties  de  Denderah  étaient  d'une  époque 
postérieur^!   à   la   fondation    de    l'école 
d'Alexandrie. 

Les  idées  de  M.  de  Paravey  que  De- 
lambre  trouvait  assez  plausibles,  peu- 
vent être  admises  sans  infirmer  ce  que 
rous  avons  dit  au  sujet  de  ri;;;norance 
des  Egyptiens  par  rapport  au  mouvement 
équinoxial.  Car  la  représentation  des  co- 
lures ainsi  faite  ,  ne  suppose  pas  la  con- 
naissance de  leur  déplacement;  et,  d'ail- 
leurs, celte  connaissance  pouvait  exister, 
du  moins  m  soupçon  ,  chez  les  artistes 
(jui  exécutèrent  ces  zodiaques,  pour  peu 
qu'ils  l'aient  fait  postérieurement  à  noire 
ère;  c'est  ce  qu'on  peut  adm<;ltre,  et  ce 
qui  fut  démontré  plus  lard  par  l'étiid»; 
des  inoCriplions.  Di  reste,  les  conclu 
sions  qui  en  rapporLaienl  l'origine  .'i  une 
tpûque  si  réceiile,  joulevèrent  au  sein 


de  I  Académie  des  débats  assez  vifs,  et 
paraissent  avoir  suscité  contre  leur  au- 
teur des  inimitiés  peu  honorables. 

Je  dois  ajouter  encore  au  sujet  du  pla- 
nisphère de  Denderah,  qu'en  se  plaidant 
clans  l'hypolhèNe  où  il  serait  une  projec- 
tion géomélr  qu»î   de  la  sphère  sur  un 
plan  ,  et  en  en  disposant  toutes  les  éioiies 
un  peu  remarquables  selon  la  projection 
d'FIipparque,  Delambie  avait  reproduit 
à  peu  près  ce   planisphère,   ce  qui   lui 
donnait  une  date  peu  différente  de  l'ère 
chrétienne.  Quelque  temps  après,  et  lors- 
qu'il eut  été  transporté  à  Paris,  M.  Biot 
ayant  entrepris  le  même  travail  et  pris 
les  mesures  sur  le  monument  lui-même, 
crut  y  reconnaître  un  état  du  ciel  anté- 
rieur à  notre  ère  de  700  ans  seulement; 
mais  il  se   garda  d'en  conclure  que  le 
monument  fût  de  cette  époque,  puisqu'on 
pouvait  y  avoir  reproduit  un   zodiaque 
d'époque  antérieure,  soit  à  dessein,  soit 
par  ignorance,  et  comme  la  sphère  d'Eu- 
doxe  en  fournil  un  exemple.  Mais,  sauf 
le  respect  dû  à  d'aussi  graves  autorités, 
je  crois  que  ces  savans  travaux  se  sont 
exécutés  en  pure  perte.   Car,  est  il  vrai- 
«^emblable  que,   pour  orner  un  plafond 
d'une  petite  chambre,  sur  lequel  on  ne 
irouve  d'ailleurs  que  des  figures  bizar- 
res, les  sculpteurs  se  seront  astreints  à 
suivre  une  projection  mathématique  ré- 
gulière  de  la  sphère  étoilée  ?  d'autant 
plus  que  les  constellations  elles-  mêmes 
y  sont  à  peu  près  méconnaissables. 

Système  do  Visconli. 

196.  Le  second  sytsème,  dû  aucélèbrean- 
tiquaire  Yisconti,  consiste  à  voir  dans  la 
disposition  des  ligures  de  tous  les  zodia- 
ques la  date  de  la  construction  des  mo- 
numens  ,  mais  en  tant  que  leur  dirision 
indiquerait  la  constellation  ou  le  signe 
dans  lequel  se  trouvait  le  soleil  au  com- 
mencement de  l'année  civile  é^'yptienne 
où  la  construction  avait  eu  lieu.  Qu'on 
se  rappelle  ce  que  nous  avons  dit  du  ca- 
lendrier égyptien  (  n"  1.32).  Le  commen- 
cement de  cîiaqiie  armée  civile  avançait 
d'un  quart  de  jour  sur  celui  d'une  année 
solaire:  de  sorte  que,  si  ce  cominence- 
n  ent  avait  leu  un»;  fois  lorsque  le  .soleil 
entrait  dans  le  signe  du  Bélier,  l'année 
civile   suiv.uite   recommençait   un  peu 


PAR  M.  DESDOUITS. 


423 


avant  que  le  soleil  n'eût  alleint  ce  signe,  |  occupé  par  le  soleil  au  commencement 
et  lorsqu'il  était  encore  dans  les  Pois-  i  de  l'année,  et  cette  date,  on  la  traçait 


iorsq 

sons.  On  trouTC  ainsi  qu'après  121  ans, 
le  soleil  entrait  dans  le  signe  des  Pois- 
sons, lorsque  l'année  civile  commençait; 
qu'après  un  temps  égal,  il  était  à  l'en- 
trée du  Verseau  au  commencement  de 
VànnéQ,  enfin,  qu'en  parcourant  ainsi 
tous  les  signes,  le  premier  jour  de  Tan- 
née civile  ne  coïncidait  avec  celui  de 
l'année  solaire,  que  nous  avons  supposée 
commencer  avec  le  Bélier,  qu'après  1461 
années  civiles  révolues.  Si  donc  les  zo- 
diaques d'Esné  sont  divisés  dans  le  Lion, 
cela  indiquait .  d'après  Yisconti  .  que 
l'année  civile  dans  laquelle  ce  zodiaque 
avait  été  sculpté,  commençait  un  jour 
où  le  soleil  était  dans  le  signe  du  Lion. 
Les  zodiaques  de  Denderah  ,  au  con- 
traire, montrent  que  le  soleil  était  dans 
le  signe  ou  dans  la  constellation  du  Can- 
cer, le  premier  jour  de  l'année  où  l'on 
sculpta  ces  zodiaques. 

L'idée  de  Yisconti,  qui  est  très  nette 
et  très  simple,  rallia  un  grand  nombre 
de  suffrages,  et  avec  raison.  D'abord, 
elle  a  Tavaniage  de  faire  disparaître  la 
très  grande  didiculté  des  époques  rela- 
tives des  constructions  de  Denderah  et 
d'Esné.  Car,  dans  Ihypothèse  de  la  re- 
présentation   solsliciale ,   deux  à    trois 
mille  ans  auraient  séparé  les  dates  origi- 
nelles de  ces  monumens,  monumens  tel- 
lement  semblables  sous   le   rapport  du 
style  architectural,  qu'un  artiste  ne  peut 
se  dispenser  de  les  croire  à  peu  près  con- 
temporains; d'après  l  idée  de  \isconti, 
il  y  aurait  à  peine  un  siècle  d'intervalle 
entre  les  deux  époques.  En  second  lieu, 
rien  n'indique  l'utilité,  la  convenance, 
la  raison  quelconque  de  la  représenta- 
tion solsticiale  et  d'une   représentation 
si  muliipliée.  tandis  que  rien  n'est  plus 
naturel  que  l'expression  quelconque  de 
la  d.ite  d'«^rection  d'un  monument.  Dans 
quel   intérêt,   par  exemple,   aurait- on 
gravé  sur  les  murs  que,  lorsqu'on  l  éri- 
gea,  le  point  équidoxial  était  dans  tel 
ou  tel  signe,  surtout  quand  ce  pointreste 
dans  chacun   d'eux  plus  dt^  deux  uiille 
aosV  Au  contraire,  il  y  a  un  but  raison- 
nable  dans   l'inscription    en   caractères 
quelconques  de  la  date  d'un  monument, 
comme   le  suppose   Visconli.   Pour  les 
EgypticBs,  la  date  était  le  signe  céleste 


soit  en  emblèmes,  soit  en  caractères  plus 
précis;  de  plus,  cette  hypothèse  rend 
raison  de  la  répétition  si  fréquente  des 
représentations  zodiacales  dans  les  mo- 
numens de  1  Egypte.  Les  ligures  symbo- 
liquesquien  accompagnent  les  divisions, 
s'accordent  parfaitement  bien  avec  celte 
idée  ;  car  la  tète  d'Isis  qui  sort  des  rayons 
solaires  à  Denderah,  est  précisément  le 
symbole   de   l'année  civile  égvpiieniie. 
Enfin,  dans  le  système  de  \isconti,  on 
peut   admettre  indifféremment  que  les 
zodiaques  représentent  les  signes  ou  les 
constellations. 

Mais,  ainsi  envisagée  dans  sa  généra- 
lité, liiypoihèse  de  Yisconti  ne  donne 
pas  une  date   précise,   et  à  la  rigueur 
iDême,  rindéterminalion  en  serait  com- 
plète. Car  le  soleil  restant  cent  vingt-un 
ans  dans  chaque  signe,  l'année  indiquée 
par  un  signe  est.  quant  à  sa  date,  indé- 
terminée d'autant.   En  second  lieu,  il 
reste  à  savoir  dans  laquelle  des  périodes 
sothiaques  a  eu  lieu  la  coïncidence  en 
question  :  car  la  présence  du  soleil  dans 
tel  ou  tel  signe  au  commencement  de 
l'année  civile  .  se  reproduisait  dans  cha- 
cune de  ces  périodes.  Mais,  d'abord,  on 
est  libre  d'admettre  qu'il  s'agissait  de  la 
dernière;  cela  est  de  droit,  au  moins 
comme  hypothèse:  et  de  plus,  cette  hy- 
pothèse est  confirmée  par  les  considé- 
rations que  nous  allons  exposer  tout  à 
l'heure.  Or.  on  sait  que  la  dernière  pé- 
riode  solhiaque   s'est   terminée  en   138 
après  J.-C. ,  et  la  connaissance  qu'on  a 
de  la  date  précise  de  cette  fin.  fait  re- 
connaître que  le  soleil  se  trouvait  dans 
le  signe  du  Lion,  au  commencement  de 
toutes  les  années  égyptiennes  comprima 
entre  l'an   12  et    l'an   138  de  notre  ère. 
Les  zodiaques  d'Esné  seraient  donc  res- 
serrés entre  ces  deux  limites ,  et  l'âge  de 
ceux  de  Denderah  en  différerait  moyen- 
nement d'un  siècle.  Pour  ce  qui  est  de 
l'année  précise,  il  est  probable  qu'elle 
était  indiquée  par  un  sigm^  particulier, 
mais  ce  point  est  pour  nous  sans  aucune 
importance. 

Faits  décisifs  qai  iixcnt  Tige  des  zoJiaquei ,  ei  let 
raméneDl  à  Tère  chrétienne. 

197.  Yoilà  donc  les  zodiaques  en  jore  ra- 


424 


COURS  D'ASTRONOMIK,  PAR  M.  DKSDOUITS. 


menés  h  IVrf  clM(Ui<»nne  ,  et  cette  co»i- 
clusionde  \  iscoiiti  s'accordait  arec  celle 
qu'il  avait  lirée  d'un  ordre  de  faits  dif- 
férent. Dans  les  enibjèmes  é{^yptieiis,  son 
<Ȏnie  d'artiste  avait  reconnu  l'art  et  les 
idées  de  la  Grèce  ;  de  plus,  il  savait  que 
des  inscriptions  grecques  existaient  sur 
les  murs  des  monumens  .  à  cùlé  des  zo- 
diaques eux-mêmes.  La  tAclie  que  se  fus- 
sent imposée  d'abord  des  observateurs 
raisonnables,  eût  été  de  se  mettre  en 
quête  des  inscriptions  qui  pouvaient  exis- 
ter sur  les  monumens  ;  elles  seules  pou- 
vaient donner  à  coup  sûr  le  mot  des 
énigmes  qu'on  se  forgeait  sur  les  dates. 
Or,  ce  fut  précisément  à  quoi  les  savans 
ne  songèrent  pas:  ce  ne  fut  que  beau- 
coup plus  tard,  et  après  avoir  discuté  à 
perte  de  vue  sur  le  terrain  de  l'astrono- 
mie,  qu'on  s'avisa  de  lire  ce  qui  était 
i^crit  sur  les  murs.  Ces  inscriptions,  qui 
étaient  de  deux  sortes,  résolurent  enfin 
d'une  manière  authentique  la  question 
d'époque.  Ce  sont,  d'une  part,  des  lé- 
«'endes  hiéroglyphiques  :  de  Tautre  ,  des 
inscriptions  grecques,  qui  disent  sou- 
vent la  même  chose,  et  toutes  s'accor- 
dent à  fixer  l'époque  des  sculptures  sous 
la  domination  des  Romains.  Les  légendes 
hiéroglyphiques  portent  lesnoms  de  plu- 
sieurs empereurs  dans  les  cartouches  sa- 
crés. Sur  le  planisphère  de  Denderah 
était  tracé  en  caractères  phonétiques  le 
mot  «'jToxsaTwp,  qu'on  suppose  se  rappor- 
ter à  TSéron.  Le  portique  du  temple  de 
Denderah  a  été.  d'après  une  inscription 
grecque  de  son  fronton,  érigé  à  Isis  par 
les  habitans  du  ISome,  et  dédié  par  eux 
au  salut  de  'l'ibère  ;  de  sorte  que  ce  por- 
tique, au  plafond  duquel  est  sculpté  l'un 
des  fameux  zodiaques  ,  est  d'une  créa- 
tion postérieure  à  celle  du  temple,  fait 
dont  on  rencontre  d'ailleurs  plusieurs 
exemples  cités  par  M.  Lelronne.  Enfin  , 
le  petit  temple  d'Esné,  dont  la  coiulruc- 
lion  remontait  à  trois  mille  ans  au  moins 
avant  Jésus-Christ,  a  une  colonne  sculp- 
tée et  peinte  dans  le  même  style  que  le 
zodiaque  qui  est  auprès,  et  une  inscrip- 
tion porte  que  le  travail  de  cette  colonne 
est  de  la  dixième  année  du  règne  d'An- 
tonin. 

Ce  n'est  pas  tout.  Un  cercueil  de  mo- 
mie, rapporté  de  Thèbes  en  1824,  et 
contenant  le  corps  d'un  nommé  Pélamé- 


noph,  mort  dans  la  dix-neuvième  année 
du  règne  de  Trajan  ,  ainsi  (|ue  le  témoi- 
gne une  inscription  grecque  déchiffrée 
par  M.  Letronne ,  offre  en  outre  la  pein- 
ture d'un  zodiaque  divisé  exactement 
comme  celui  de  Denderah.  H  est  donc 
clair  que,  si  cette  division  indique  une 
date,  elle  dépose  en  faveur  de  la  nou- 
veauté de  ces  zodiaques.  Remarquons 
que  l'on  peut  appliquer  à  celte  peinture 
l'hypothèse  de  Yisconti. 

Vraisemblance  d'une  représentation  purement  as- 
trologique. 

198.11  n'en  fallait  pas  tant  pour  couvrir 
de  ridicule  l'opinion  des  partisans  de 
l'antiquité  fabuleusedes zodiaques;  mais 
cette  question  résolue,  il  reste  encore 
le  problème  de  leur  signification  intrin- 
sèque. Lorsque  l'on  considère  la  multi- 
plicité de  ces  représentations  monumen- 
tales, qu'on  la  compare  au  peu  d'intérêt 
réel  que  peuvent  offrir,  comme  tableaux 
populaires,  soit  la  position  du  solstice, 
soit  tout  autre  fait  astronomique  ana- 
logue, on  sent  naître  cette  idée  que  les 
prétendus  zodiaques  ne  sont  pas  des  mo- 
numensdescience,  mais  peut  être  desim- 
pies tableaux  astrologiques.  Cette  idée 
se  fortifie  quand  l'on  considère  qu'à  l'é- 
poque de  leur  sculpture  ,  l'astrologie 
était  universellement  répandue;  qu'on 
dressait  des  thèmes  généthliaques  pour 
les  personnes  ,  pour  les  monumens  et 
même  pour  les  ville?  :  qu'à  ce  point  de 
vue  seulement ,  une  représentation  zo- 
diacale peut  avoir  quelque  rapport  avec 
un  homme,  et  se  trouver  tracée  sur  la 
caisse  d'une  momie.  H  devient  donc  ex- 
trêmement vraisemblable  quelezodiacjue 
du  cercueil  de  Pétaménoph  ,  que  ceux 
des  temples  de  Denderah,  d'Lsné,  de 
Palmyre  et  beaucoup  d'autres,  ne  sont 
pas  autre  chose,  et  cette  idée  est  celle 
que  i)artagent  aujourd'hui  à  leur  sujet  la 
plupart  des  savans. 

Mais  cette  conclusion  soulève  les  ques- 
tions suivantes  :  Si  les  zodiaques  dont 
nous  venons  de  discuter  les  titres  ,  sont 
de  l'époque  romaine  ou  grecque,  on  doit 
néanmoins  retrouver  quelque  part  le  vrai 
zodiaque  égyptien.  Ln  tout  cas,  quel 
était  ce  zodiaque  ?  Etait-il  identique  avec 
le  nôtre,  qui  est  celui  des  Grecs?  Celui- 


M.  CYPRIEN  ROBERT. 


425 


ci  s'accorde-t-il  avec  ceux  de  l'Inde ,  de 
Ja  Chine,  de  la  Chaldée?  Tous  ces  zo- 
diaques n'ont-ils  pas  une  origine  com- 
mune, et  n'y  a-t-il  pas  un  zodiaque  pri- 
mitif? Quel  est  ce  zodiaque?  Quelle  est 
l'époque  de  son  invention?  A  quel  peu- 
ple faut-il  le  rapporter?  Ici  se  présente 
le  fameux  système  de  Dupuis,  qui  crut 
voir  dans  les  emblèmes  zodiacaux  des 
phénomènes  physiques  ,  propres  au  cli- 
mat de  l'Egypte,  mais  à  une  époque  telle 
ment  reculée,  qu'il  faut  traverser,  pour 
l'atteindre,  les  ruines  et  les  ténèbres  de 
cent  cinquante  siècles.  En  regard  de  cette 


folle  théorie,  nous  rencontrons  cet  au- 
tre paradoxe,  que  les  Egyptiens  n'ont 
jamais  connu  le  zodiaque,  si  ce  n'est 
après  l'avoir  reçu  des  Grecs.  Nous  pas- 
serons en  revue  ces  divers  problèmes; 
nous  discuterons  les  principales  hypo- 
thèses, et  partout  nous  verrons  la  chro- 
nologie sacrée  sortir  triomphante  des 
épreuves  de  la  critique  la  plus  sévère. 
Ce  sera  l'objet  de  la  prochaine  leçon. 

L.-M.  Desdouits, 
Professeur  de  physique  au  Collège 
Stanislas. 


ncrttr^î^  et  ntt$. 


COURS  SUR  L'ARCHITECTURE  DES  ÉGLISES  DE  LA  RUSSIE. 


TROISIÈME   LEÇOIV   (1). 

Histoire  du  couvent  des  Petcheries.  —  Origine  de 
Kijov.  —  Ses  Églises  modernes.  — Son  Histoire 
civile  et  religieuse. 


€  Or  actuellement,  dit  l'annaliste  INes- 
tor,  je  vais  raconter  l'histoire  du  cou- 
vent des  Petcheries...  Hilarion,  homme 
de  haute  naissance,  qui  pratiquait  le 
le  jeûne  ,  allait  souvent  de  Berestov  au 
Dnicpre...  et  là,  sur  une  montagne  cou- 
verte d'une  grande  forêt,  il  se  creusa 
une  petite  grolte  profonde  de  deux 
brasses,  où  il  se  retirait  pour  y  psal- 
modier ses  heures...  Mais  le  grand 
prince  l'ayant  fait  élire  (en  1051}  mé- 
tropolite, l'homme  de  Dieu  fut  con- 
traint de  quitter  sa  caverne.  Cepen- 
dant un  laïc  qui  demeurait  h  Lubctch, 
alla  en  pèlerinage  à  la  sainte  monta- 
gne (Mont  Athos) ,  en  examina  les  di- 
vers couvens,  et  enfin  dans  l'un  d'eux 
demanda  h  Vigourncne  la  tonsure  et 
l'habit  monasiique.  Il  les  reçut,  et  fut 
nommé  Antoine.  Maintenant,  lui   dit 

(1)  Voir  la  deuxième  leçon  dans  le  n^  44  ci-des- 
foi,  p.  104. 


l'igoumène,  retourne  au  pays  de  Rus- 
sie ,  car  tu  es  le  béni  de  la  montagne 
sainte,  et  par  toi  les  moines  se  multi- 
plieront... Antoine  reprend  sa  route 
vers  Kijoi'  :  il  chemine  par  monts  et 
par  vaux,  cherchant  l'endroit  que  Dieu 
lui  assigne  pour  sa  demeure  iixe.  Enfin 
arrivé  à  la  grotte  d'IIilarion  ,  il  se 
creuse  tout  près  une  nouvelle  cellule 
et  y  vit  de  pain  sec  et  d'un  peu  d'eau... 
Sa  haute  sainteté  ne  tarde  pas  à  ras- 
sembler autour  de  lui  des  disciples, 
qui  au  nombre  de  douze  se  creusent 
autant  de  cellules  souterraines,  envi- 
ronnant celle  du  maître.  Alors  le  Père 
leur  dit  :  Mes  frères,  voici  que  Dieu 
vous  a  réunis  au  nom  de  la  sainte  mon- 
tagne, et  par  suite  du  droit  que  l'igou- 
mène m'a  transmis,  en  me  tonsurant , 
de  vous  tonsuror  également.  Paissent 
donc  toutes  les  bénédictions  de  la  mon- 
tagne sacrée  rester  sur  vous  î  Pour  moi, 
je  vais  me  retirer  seul  derrière  ces  ro- 
chers ,  et  vous  remettre  à  un  autre 
chef...  Il  leur  laisse  f  ^irLium  pour  le 
remplacer,  el  va  passer  seul  quarante 
'  années  dans  une  cellule  écartée  qui  se 
<  voit  encore  sous  le   nouveau  cloître. 


126 


COURS  D'AKCrilTECTUiU':  DKS  ÉGLISES  DE  KL'SSIE 


t  Mais  chaque  fois  qu'il  arrivait  aux  iVr 
»  rcs  des  eiii barras    inal tendus,   ils    en- 
«  Toyaieut  consnlter  Antoine  etsuivaient 

*  ses  aris.  Bientôt  le  nombre  des  moines 
t  croît  au  point,  qu'ils  ont  besoin  de 
t  toute  la  montagne  du  l'etchersk.  An- 
t  loine  la  demande  pour  eux  au  i^rnnd 
«  prince  Isiaslai-,  qui  l'octroie,  et  l'()//v- 
c  penslyi  Sobor  est  construit.  Mais  Isias- 

<  lar^  de  son  côté,  érige   un  cloilre  en 

<  riionneur  de  saint  Dmitri,  lui  donne 
«  Varlaam  pour   igoinnène.   et  dote  ce 

*  cloître  de  jurandes  richesses.  Car  voilà 

<  comment  les  Kniases  et  les  Bojars  fon- 

<  dent  des  monastères  ,  à  force  d'or  , 
«  mais  jamais  au  moyen  des  larmes,  des 

<  prières  et  des  jeûnes...  Les  moines  de 

<  Petchersk,  au  nombre  de  vingt,  setrou- 

<  vaient  donc  sans  chd.  .  Antoine  leur 

<  conseille  d'élire  le  plus  humble  d'entre 
«  eux,  Féodose,  et  ils  obéissent.  Féodose 

<  vécut  en  grande  austérité,   priant   et 

<  pleurant  sans  cesse,  et  il  réunit  tant 
«  de  moines  que  leur  nombre  dépassa  ce- 

<  lui  de  cent.  Féodose  se  mit  alors  à  la 
«  recherche  des  réglemens  monastiques, 
«  et  finit  par  trouver  un  moine  du  cou- 
I  vent  de  Studite,  nommé  Michel,  qui 
i  arrivait  de  Grèce  avec  le  métropolite 
I  George.  Féodose  le  pria  de  lui  donner 

<  la  règle  de  Studite,  et  il  la  fit  copier 
i  en  double.  Il  établit  les  chants  d'È- 
c  glise,  apprit  à  faire  les  révérences:  à 
i  psalmodier,  à  se  tenir  debout  au  chœur, 
i  assis  au  réfectoire.  De  plus  il  fixa  les 

<  mets  convenables  pour  certains  joursde 
«  la  semaine,  et  tout  ce  qui  a  irait  h  la  li- 
c  turgie.  Ainsi  Féodose  institua  le  cou- 

<  Tent-modèle,  de  qui  tous  les  autres  de 
c  Russie  ont  emprunlé   leurs  règles.  Il 

<  continua  de  Tivre  en  saint,  faisant  ac- 
i  ciieil  à  tout  venant.  Ainsi  vins-je  moi, 

*  très  indigne  moine,  qu'il  reçut,  comme 
«j'atteignais  ma  dix-septième  année.  » 

L'histoire  de  ce  monastère  fortifié,  si- 
tué au  milieu  des  î)arbares.  doit  présen- 
ter, comme  on  le  pense  bien,  durant  le 
moyen-âge  une  série  peu  interrompue 
de  calamités.  Vingt  fois  pris  et  pillé .  il 
ne  lui  restait  à  chaque  fois  que  ses  murs, 
souvent  encore  sillonnés  par  les  flam- 
mes. Je  citerai  une  seule  de  ces  catastro- 
phes. *  Le  soir  d'un  vendredi ,  dit  Nestor, 
t  l'impie  Boniak  et  ses  Pofovtsi  assailli - 
t  reni  le  Petchersk  .  au  moment  où    nos 


<  vji^iles  chaïitées,  nous  allions  reposer 
«  d.ms  nos  celliiles.  Tout-à-coiip  s'enten- 
«  dirent  (Fhorrihles  clameurs .  et  l'on  vit 
i  les  païens  dresser  au  pied  de  nos  murs 
«  leurs  machines  de  siège.  Nous  nous  sau- 
«  vAmes  à  la  hâte  dans  l'arrière-eotir  du 
i  monastère.  Ouelques  uns  même  d'entre 
<*  nous  se  réfugièrent  sur  les  toils.  Ce- 
«  pendant  les  cruels  enfatis  d'ismaél  bat- 

*  taient  nos  murs  en  brèche,  et   ayant 

<  enfoncé  nos  cellules,  enlevèrent  tout 
i  ce  qui  leur  convenait  ,  détruisirent  le 

♦  reste,  incendièrent  l'hospice  de  la  di- 

<  vine  Mère,  pénétrèrent  dans  l'église, 
mirent  le  feu  aux  portes  du  sud  et  du 

(  nord,  profanèrent  le  portique  où  repo- 

<  sait  le  corps  de  saint  Féodose ,  en  arra- 
ï  chèrent  les  images,  et  se  répandirent 
i  en  imprécations  contre  Dieu  et  notre 
«  sainte  religion.  De  plus  ils  réduisirent 
«  en  cendre  l'hospice  de  la  Maison-Rouge 
f  que  le  pieux  Vscvolod  avait  fait  bâtir 
«  sur  le  mont  Vidobitch.  Voilà  comment 
(  les  impies  Polovtsi,  la  race  maudite 
(  d'Ismaël .  semaient  partout  l'incendie, 
(  et  massacraient  nos  frères.  - 

Cependant  dès  l'année  1037  Jaroslav 
avait  entouré  Kijov  «  de  murs  dont  les 
f  tours  étaient  dorées  (1).  »  Sur  le  mo- 
dèle des  grandes  cités  byzantines,  celle-ci 
avait  sa  porte  d'or  ,  porte  de  la  gloire  et 
des  entrées  triomphales.  Le  privilège  de 
ces  tours  et  de  ces  portes  dorées  paraît 
avoir  été  propre  aux  villes  blanches  ou 
indépendantes,  c'est-i-dire  à  celles  qui 
renfermaient  un  trône.  Kijoi<  était  une 
de  ces  nombreuses  Bcli^rades,  cités  blan- 
ches du  monde  slave.  Encore  aujour- 
d'hui le  gouvernement  de  la  Kijovie. 
jadis  foyer  d'un  peuple  libre  ,  a  pour  ar- 
moirie  un  ange  blanc ,  sur  fond  d'or ,  te- 
nant une  épée  nue  ,  la  pointe  tournée 
vers  la  terre.  Sur  l'étymologic  du  mot  de 
Kijov  en  latin  Kitava  qu'Helmod  dans 
sa  Chronique  des  Slaves  appelle  Khm' , 
le  Khuiava  des  Orientaux,  il  n'y  a  rien 
de  clair,  si  ce  nVst  qu'en  polonais  ce 
nom  signifie  une  verge,  un  pieu  planté 
en  terre  ;  en  serbe  kiti  vent  dire  l'organe 
gf'nérateur  ,  et  kita  un  bouquet  ,  une 
couronne:  d'où  vient  sans  doute  ce  nom 
de  Kitaj  ou  de  A  //ov  ,  couronne  de  i'Ou- 
kraine.  Ce  nom  d'un  sens  si  profond  et  si 

(I)  ^ellor;  C^/'cnijufl  rf«itt<m>. 


PAR  M.  CYPIUEN  ROBERT. 


427 


primitif  se  retrouve  à  Moskou  •  on  trouve 
même  un  Kitaj-grod  polonais  sur  le 
Dniestre,  certainement  plus  ancien  que 
le  moscovite,  mais  qui,  à  la  fin  du  siècle 
dernier,  ne  comptait  plus  que  cent  cin- 
quante feux. 

Les  plus  obscures  ténèbres  couvrent 
l'origine  de  Kijov.  Ce  qu'on  peut  dire 
c'est  qu'elle  offre  à  un  haut  degré  les 
traits   slavo-illyriques,  propres  aussi  à 
la  ville  grecque,  qui  sont  d'être  divisée 
en  plusieurs  quartiers  distincts  et  sépa- 
rés, d'être  surmontée  par  une  ville  haute, 
assise  sur  un  mont,  en  siavon  hholmay 
en  latin  culmerij  les  monls  sacrés  et  ci- 
viques de  l'ancienne  Italie,  souvent  en 
face  d'une  autre  colline  vouée  aux  mys- 
tères et  aux  augures,  comme  le  Capitole 
était  en  face  du  Vatican.  Sur  cette  sainte 
montagne  ,    la    Sion   des   Oukraniens  , 
brille  dans  les  airs  la   Sophie ,  comme 
en  Grèce  la  Cella  de  Minerve  aux  cimes 
du  blanc  Parthénon.  C'est  dans  ce  temple 
principal   de    la   nation  rulhène  qu'on 
suspendait  les  trophées  des  combats,  là 
que  sont  enterrés  tous  les  souverains  de- 
puis Vladimir  le  Grand.  «  L'année  1044 
«  OLeg  et  Jaropolky  fils  de  Sviatoslav  j 
«fêtant  allés  de  vie   à    trépas,   dit  Nes- 
<  tor,  Li'urs  os  furent  baptisés  et  déposés 
€  à  la  Sophie.  »  De  tous  ces  tombeaux  il 
n'y  a  plus  de  traces.  J'ai  montré  ailleurs 
que  très  probablement  Kijos^  se  modela 
sur  Kherson  ,   premier  type  des  villes 
gréco-russes.    Mais   la    capitale  ruthéne 
existait  déjà  auparavant  plus  ou  moins 
développée,  comme  le  prouve  l'histoire 
de  ses  princes  païens  ,  et  divers  passages 
de  Nestor.   <  Après  avoir  prêché,  dit-il, 
la  parole  de  Dieu  à  Sinope,  saint  An- 
dré, frère  de  Pierre,  vint  en  Kherso- 
nèse;   et   apprenant   que   le  cours  (\\\ 
Dnièpre  n'était  pas  loin  de  Klierson,  il 
s'embarqua  pour  le  remonter....  Ayant 
enfin    pris   terre  au   pied   d'un   mont 
élevé,  il  le  monlrc  à  ses  disciples,  en 
disant  :  Sur  cttle   montagne   éclatera 
la  gloire  du  Seigneur,  qui  aura  bientôt 
ici  de  nombreux  autels  au  sein  d'une 
vaste  cilé.  Puis  ayant  gravi  la  cime  de 
ce  mont,  il  y  fit  le  signe  de  la  croix  et 
pria.  C'est  dans  cet  endroit  même  que 
fut  bAtie  Kijov.  Saint  André  conlinuanl 
sa  route  débarqua  ensuite  chez  les  Nov- 
gorodicns,  habita  parmi  eux,  observa 


«leurs  mœurs,  visita  leurs  étuves ,  et 
«  s'étonna  de  la  manière  dont  ces  Slaves 
c  prenaient  le  bain,  se  fustigeant  avec 
î  des  rameaux  verts.  Puis  il  partit  pour 
f  le  pays  des  Varèghes.  don  il  retourna 

<  à  Rome,  racontant  ses  prf'^dications  et 
«  ses  voyages  aux  merveilleux  pays  sla- 
I  ves.  » 

Jusqu'ici  on  n*a  que  la  prophétie  de  la 
fondation  de  Kijov.  Nestor  nous  la  mon- 
tre enfin  élevée  par  une  tribu  pola- 
nienne ,  c'est-à-dire  polonaise,  à  demi- 
païenne,  livrée  à  la  polygamie,  et  qui 
brûlait  ses  morts  :  <  or  parmi  les  Pola- 

<  niens  se  trouvaient  trois  frères,  Ki] , 
K  Chtchek  et  Khoriv ,  ayant  une  sœ;ir 
I  nommée  Lubédie.  Ils  bâtirent  une  pe- 
c  tite  ville  qui  s'appela  Kijov  du  nom  de 
«  leur  aîné.  Elle  était  appuyée  à  une 
«  grande  forêt  de  sapins  où  ils  allaient 
a  chasser  les  bêtes  sauvages.  D'eux  est 
«  descendu  le  peuple  polanien  de  la  Ki- 
i  jovie.  *  Cette  ville  s'agrandit  et  fixe 
l'attention  des  Varèghes ^  lorsqu'avec  Rn- 
rik  ils  s'emparent  de  Novgorod.  <  Deux 
«  de  ces  guerriers.  Oskold  et  Dir^  qui 
I  n'étaient  pas  du  sang  de  Rurik,  mais 
i  pourîant  bojars,  le  quittent  sans  sa  per- 
i  mission,  et  suivis  de  quelques  frères 
ï  d'armes,  descendent  le  Dnièpre  vers 
c  Tsaragrad.  Chemin  faisant  ils  décou- 
(  vrent  une  ville  sur  une  montagne,  et 
>(  demandent  à  qui  elle  appartient  ;  les 
f  habitans  répondent  :  Nous  eûmes  nu- 

<  trefois  pour  fondateurs  et  pour  pr-n- 
ï  ces  trois  frères,  Kij ,  Chtchek  et  Kha- 
(f  riv.  Mais  ils  sont  morts;  et  depuis  nous 

<  payons^tributaux  Khozars.  A  cette  nou- 
i  velle,  Askold  et  Dir  prirent  possession 

<  de   la  ville,  s  entourèrent  d'un  grand 

<  nombre  de  Varèghes,  et  régnèrent  sur 
i  les  Polaniens  (1).  " 

Ainsi  que  toute  ville  slave  ancienne, 
Kijov  se  compose  de  plusieurs  cilé^  dis- 
tinctes, qui  sont  ici,  comme  i'i  Mo>kou , 
au  nombie  de  liois.  'Mais  bien  plus  en- 
core que  Moskou,  Kijov  rappelle  la  ville 
primitive  helléno-asialique  et  la  Jérusa- 
lem des  lhM)reu\.  C'est  d'abord  le  Pet- 
chcrsk ,  acropole  (|ui  domine  toutes  les 
collines  civiques,  Kreujle  drs  Slaves  on 
des  Glorieux,  refuge  aérien  de  la  prière 
et  de  la  victoire  ;  séjour  il's   nioiivs  et 


428 


COURS  DAKCHIÏECTURE  DtS  ÉGLISES  DE  RUSSIE, 


des  soldais,  gardiens  des  Palladiums  na- 
tionaux. In  pou   moins  él«;vée ,   la  ville 
haute  appuie  ses  terrasses  en  amphitiit^'^- 
Ire  au\  flancs  du  Tetchersk  et  h  ceux  du 
mont  de  la  Sopiiio.  Klle  voit  à  ses  pieds 
des  abîmes  où  roulent  des  torrens,  et 
d'où  montent,  droits  comme  une  li^ne 
géométrique  ,    des    peupliers    f^iganles- 
qnes,   dont  on  pourrait   toucher  de   la 
main  les  cimes  en  se  promenant  dans 
certaines  rues;  là  demeurent  les  nobles, 
les  employés,  les  étudians.  Eniin  assis 
dans   la    plaine,   au  niveau    du  fleuve, 
s'étend    le    Podol  ,   ou    la    ville   basse  , 
mouvante  cité  du  commerce,   des  arti- 
sans, des  plébéiens,  retentissante  d'acti- 
-viié,  pleine  de  luxe  et  de  misère.  Pour 
y   venir   de    la  ville   liante   il  faut    des 
cendre  de  profondes  vallées,  des  versans 
presque  A  pic  et  sans  verdure,  que  cou- 
ronne une  forîit,  placée  au  centre  de  Ki- 
jov,  dont  elle  est  une  des  plus  grandes 
beautés  :  pleine  des  sites  les  plus  sauva- 
ges, les  plus  abruptes,  de  vieux  chênes 
penchéssur  de  sombres  ravins,  vous  vous 
y  perdez  seul  sans  plus  rien  voir,  plus 
rien  entendre  de  la  ville  qui  est  cepen- 
dant sur  votre  tête ,  comme  à  vos  pieds. 
Plongé  dans  vos  rêveries ,  vous  arrivez 
subitement  à  la  crête  aiguë  de  la  colline, 
d'où  s'ouvre   un   immense  horizon.   Le 
fj^rand   et    glorieux    fleuve    roule    h  vos 
pieds  à  une  profondeur  qui  effraie,  et 
au  delà  de  ses  ondes  l'œil   plonge  vers 
Moskou  sur  une  plaine  sans  terme  ,  dont 
le  sable  blanc  et  fin  étincelle  au  soleil  au 
point  de  paraître  une  neige  fraicbement 
tombée,  la  nuit  pr<»cédente,  et  (jue  per- 
ceraient çà  et  là  des  bouquets  de  petits 
sapins  rabougris  et  de  saules  nains.  Rien 
de  mélancolique  comme  celte  perspec- 
tive où  se  développent  à  perle  de  vue  les 
humbles  stepp«*s  de  l'esclavage  au   delà 
des  rochers  orgueilleux  de  la  suisse  kijo- 
vienne,   où  se  débat  une  liberté    mou- 
rante. 

Dans  les  sables  qui  entourent  Kijov  les 
pauvres  se  creusent  quelquefois  encore 
des  cavernes  pour  demeures,  comme  fi- 
rent les  premiers  moines  des  Petchéries. 
J'y  ai  trouvé  des  familles  rongées  par  une 
jjexprimable  misère.  La  prodigieuse  af- 
fluencc  ôe  mendians  a  ces  lieux  saints 
rend  difficile  de  les  «rcourir  tous.  Dégui 
«lés  en  pèlerins  ils  coiivrcnt  les  routes  à 


certaines  époques  de  l'année.  J'ai  sou- 
vent vu  de  ces  bypocrites,  assis  sur  des 
bornes  ,  singer  certaines  cérémonies  , 
comme  s'ils  eussent  été  de  pauvres  po- 
pes ,  et  réciter,  sans  savoir  lire  ,  des 
évangiles  au  peuple  dans  de  grands  mis- 
sels slavons.  Outre  ses  trois  cités  princi- 
pales, Kijov  en  contient  une  quatrième, 
plus  jeune  et  plus  petite,  appelée  du 
nom  de  saint  Vladimir,  qui  autour  de  la 
ville  haute  dont  elle  est  la  ceinture,  dis- 
pose ses  riches  et  belles  rues  ,  terminées 
par  les  paysages  le  plus  poétiquement 
agrestes.  Ainsi  répandu  de  tous  côtés, 
Kijov  occupe  un  espace  énorme. 

Citer  les  églises  modernes  serait  inu- 
tile :   mais  après  le  Petchersh  il  y  a  en- 
core un  lieu  d'une  haute  importance  his- 
torique, c'est  le  iMikhailovski  monasLyre^ 
couronnant  le  coteau  au  bas  duquel  est 
le  théâtre  de  la  ville,  un  des  plus  mes- 
quins assurément  qui  existent.  La  voûte 
d'entrée  du  couvent  est  surmontée,  selon 
l'usage  russe,   d'une  chapelle  à  coupole 
et  précédée,  comme  au  Petchersk  ,  d'une 
étroite  esplanade,  avec  des  bancs  où  les 
pèlerins  s'asseoient,  etdont  les  deux  murs 
latéraux  peints  représentent,  avec  la  vue 
et  le  plan  du  monastère  ,  une  procession 
de     Basiliens    apportant    une    madone. 
Sous  le  porche  sont  également  peints  de 
grands  moines  noirs  auréolés.  Les  mai- 
sonnettes  des    solitaires  entourent  l'en- 
ceinte carrée,  an  fond  de  laquelle  est  la 
simple  demeure  de  VArkhijcrcj.  An  cen- 
tre s'élève  le  Sobor  :  un  pinceau  grossier 
a    représenté    sur  ses    murs  extérieurs, 
Olga  ,    Vladimir   et    l'établissement   du 
christianisme  en  Oukraine.  Le  style  de 
l'intérieur  est   entièrement  liturgique  : 
carré   parfait  ,   voûte    très  surhaussée  , 
quatre  énormes  piliers  peints,  riche  ico- 
nostase montant  dans  la  coupole  vaste  et 
bien    éclairée,    galerie   ou   église    supé- 
rieure; aux  deux  côtés  du  temple  deux 
grandes  chapelles,  remplaçant  les  tran- 
septs latins,  à  voûtes  très  basses,  et  dont 
l'une  est   remplie  de   peintures   apoca- 
lyptiques, tandis  que  l'autre  contient  un 
vaste  mausolée  àchAsse,  sous  un  balda- 
quin éblouissant,  porlé  par  quatre  hau- 
tes colonnes  dorées  :  des  anj^es.de  gran- 
deur naturelle,  à  six  ailes,  sont  peints  à 
l'entour.  La  de  nombreux  pèlerins  brû- 
lent incessamment  leurs  cierges. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


429 


Au  large  mur,  qui  regarde  l'iconostase, 
et  unit  les  deux  piliers  antérieurs,  sur 
lesquels  pose  la  grande  coupole,  est  un 
vaste  tableau  d'expression  assez  drama- 
tique, où  Jésus-Christ  armé  du  knout, 
chasse  les  vendeurs  du  temple.  Il  serait  à 
désirer  que  cet  acte  se  renouvelât  réelle- 
ment dans  cette  église  russe,  où  le  clergé 
très  souvent  fait  un  vrai  trafic  au  lieu 
saint.  Du  reste  je  n'ai  vu  dans  Kijov  au- 
cun tableau  remarquable  comme  exécu- 
tion. Pour  juger  la  peinture  russe,  il  faut 
voir  ]Moskou,  et  plus  encore  Troitsa , 
dont  je  n'oublierai  jamais  l'admirab'e 
iconostase.  Celui  du  Petchersk  offre  bien 
aussi  quelques  belles  et  impressionnan- 
tes figures  de  madones  voilées  et  d'apô- 
tres révélateurs  au  front  plein  de  leur 
divin  secret;  cependant  ils  n'approchent 
pas  de  ceux  de  Troitsa  où  plus  d'une  tête 
serait  digne  de  Fiésole.  Cependant  pour 
l'architecture  les  monumens  de  Kijov 
sont  incomparablement  plus  vastes  et 
plus  imposans  que  ceux  de  Moskou.  On 
n'y  reconnaît  nullement  un  peuple  en- 
fant; car  les  Latins  par  la  Pologne  diri- 
geaient cet  art  encore  non  national,  en- 
core incertain  dans  sa  route.  Aussi  a-t-il 
moins  de  charme  et  de  spontanéité^  que 
le  moskovite.  Il  copie  maintefois  l'italien 
pour  les  coupoles,  pour  les  autels  ;  même 
les  chaires,  au  lieu  d'être  basses  et  peti- 
tes, comme  en  ."Nloskovie,  sont  grandes, 
suspendues  aux  piliers,  et  planent  avec 
une  dignité  romaine  an  dessus  du  peuple, 
et  plus  haut  que  le  siège  impéiial.  C'est 
l'image  du  Malo-Russe.  toujours  attire 
par  ses  désirs  vers  la  liberté  et  les  idées 
d'Europe,  mais  rejeté  par  sa  nature  dans 
l'orientalisme,  et  ainsi  ballotté  à  travers 
toute  l'histoire. 

Parmi  les  autres  monumens  on  peut  ci- 
ter encore  l'église  des  [Jimes  [Dcciaii 
jinaja)  ou  de  la  jSalUùté  de  Marie ,  si  cé- 
lèbre dans  la  chronique  de  IVeslor,  et 
aussi  ancienne  que  la  Sophie.  Par  mal- 
heur, restaurée  de  fond  en  comble,  il  se- 
rait inutile  de  la  décrire.  Mais  celle  de 
saint  Andrc  attire  tous  les  yeux  :  per- 
chée sur  le  roc,  presque  en  aiguille, 
tant  il  est  à  pic  ,  où  cet  apôtre  est  censé 
avoir  fait  sa  prière  ,  elle  s'harmonise  ad- 
mirablemeîU  avec  le  site  environnant 
par  l'élan  de  sa  taille  svelte,  et  l'essor 
de  ses  coupoles .   qui  filent  en  ellipses 


alongées  vers  le  ciel ,  portées  par  de 
hautes  tourelles,  si  fluettes  qu'on  dirait 
des  minarets.  Les  murs  sont  de  même 
démesurément  hauts.  Mais  l'intérieur, 
clair  et  dégagé,  offre  une  vraie  église  ro- 
maine, à  trois  nefs,  dont  les  voûtes  éle- 
vées s'alongent  en  berceau  ,  avec  des  ga- 
leries latérales,  peu  d'icônes  dans  le  vaste 
et  beau  chœur,  une  chaire  enfin  grande 
et  libre  comme  pour  une  église  de 
France.  Hélas  ,  la  tribune  reste  vide  ! 

L'étroite  terrasse  qui  court  autour  de 
celte  église  pend  sur  un  précipice,  hé- 
rissé de  pointes  de  rochers,  et  au  fond 
duquel  on  distingue  les  moindres  ruelles 
du  Podol;  toutes  ses  places,  tousses  édi- 
fices publics,  et  son  bateau  à  vapeur  pour 
la  3Ier-Noire.  et  au-delà  du  fleuve  et  de  la 
ville  les  longues  files  de  chariots  fendant 
la  plaine  de  sable,  pour  alimenter  cette 
capitale  renaissante  des  Malo-Russes.  En- 
tre Saint-André  et  la  Sophie  on  achevait 
une  nouvelle  Tserkov  en  brique,  CDmme 
toujours,  carré  parfaitement  cubique, 
exécuté  dans  l'ancien  style  hiératique 
national,  à  arcs  mauresques  aux  portes 
et  aux  fenêtres ,  à  voûtes  surbaissées  dont 
la  centrale  très  haute  pose  sur  quatre  pi- 
liers :  le  tout  couvert  en  tôle,  et  sur- 
monté de  cinq  tours  basses  et  massives, 
portant  ces  coupoles  affaissées  sur  elles- 
mêmes,  au  lieu  de  s'élancer  en  bouton 
aigu,  peut-être  pour  mieux  contraster 
par  leur  gravité  et  leur  aplomb  avec  les 
flèches  voisines  de  Saint-André. 

Je  descends  enfin  au  Podol,  c'est-à- 
dire  à  la  dernière  et  à  la  plus  riche  des 
cités  de  Kijov  ,  qiii ,  toute  rebâtie  à  la 
moderne,  n'a  de  remarquable  que  son 
couvent  de  Braski ,  où  est  t'académie.  au 
fond  de  la  grande  et  belle  place  de  la 
ville  :  harmonieux  édifice  avec  portique 
et  belles  colonnades  grecques.  Au  centre 
de  sa  cour  verte,  entourée  d'arbres,  le  so- 
bor  du  couvent  et  de  la  ville,  alonge  ses 
trois  nefs  italic^nnes.  ayant  sur  son  fron- 
ton l'inscription  latine,  la  seule  que  j'aie 
vue  à  une  église  russe  :  Miserere  ,  Do- 
mine ,  secundùni  jus.  L'université  de 
Saint-Vladimir  dans  le  haut  /v//ov  com- 
plète cette  académie  :  on  y  traîne  la  jeu- 
nesse polonai>-e  et  oukranienne  pour 
l'élever  dans  les  idées  moskovites.  Du 
reste,  comme  édifice,  cette  université  est 
h  peine  un  petit  collège  de  nos  départe- 


430 


COLnS  U'AI\CH1TECTURE  DES  ÉGLISES  DE  RUSSIE, 


mens;  cl  l'instruction  n'y  parait  j^^ut^re 
montre  sur  un  pied  p'us  imposant. 

Les    rnvirons   de,   Kijo\'    nK^ntcraient 
une  description,  car  ils  sont  aussi  pitto- 
resques que  la  \'\\\o  niôuie.  Les  hameaux 
en  outre  y  portent  des  noms  souvent  his- 
toriques :  ainsi  /^o///c/;(?-(;rrtrf  .enslavon 
place  élc\cc,  se  voit  encore  h  «^ept  vcrstes 
du  Podol ,  sur  une  lnuteur  qui  domine  le 
fleuve.  forleres«;e  bûlie  parOlej^.  suivant 
Constantin  Porphyro^énèle  ,  et  dont  l'é- 
glise servit  de  st^pulture  A  plusieurs  prin- 
ces ,  notamment   au  jeune  Kl/eb  ,  lils  de 
Vladimir  le  (irand  ,  assassiné  par  son  ri- 
val Svjatopolk  et  le  premier  martyr  de 
l'Église  russe.  Quand  on  s'éloi^^ne  de  Ki- 
jov.  en  suivant  la  chaîne  de  rochers  dont 
la  haute  ville  occupe  le  bout,   on   a    de 
tous  côi^s  des  poiits  de  vue  sauvages, 
sur  des  lieux  déserts  et  pleins  de  silence, 
de  pauvres  huttes  en  bois  au  penchant 
des  monts,  et  à  ses  pieds  la  lande  sablo- 
neuse  et  sans  arbres ,  qui  va  se  perdre  au 
loin  dans  la  Poiocjne.  C'est  un  coup  d'œil 
triste ,  surtout  qu.md  on  vient  de  voir  la 
forteresse  élevée  par  des  captifs  polonais 
contre  leur  patrie.  Depuis  la  conquête, 
de   nouvelles  destinées   ont   commencé 
pour    Kijov.   appelée  à  redevenir  capi- 
tale de   ces   immenses  provinces;  mais 
l'avenir  de  ces  dernières  sera  longtemps 
un  problème.  Cette  ville  n'en  mérite  pas 
moins  de  la  part  du  gouvernement  la  pré- 
dilection la  plus  décidée;  car   toute  la 
poésie,    loutes   les    lé;:îendes  populaires 
des  Russf's  sont  nées  sur  celle  terre,  ber- 
ceau de  l'empire. 

Pour  nous,  occidentaux  et  catholiques 
romains.  Kijo^  est  de  même  remplie  des 
plus  inléressans  ^ouvenirs,  puisque  c'est 
la  sainte  ville  de  l'union  des  deux  ég'ises, 
le  pont  jeté  entre  deux  mondes  rivaux. 
El  si  ce  pont  se  trouve  momentanément 
brisé,  tout  fait  espérer  qu'il  se  relèvera 
un  jour.  L'f.glise  russe  naissante  fui 
étrangère  aux  hnslilités  iXe^  (irecs  con- 
tre les  Enlius:  V  ladimir  et  son  peup  e  fu- 
rent instruits,  baptisés  par  des  Grecs 
unis  h  Rome.  De  \h  les  alliances  nom- 
breuses et  les  mariages  enlre  les  pre- 
miers princes  ri:sses  et  les  rois  latins 
d'Occident.  Sans  parler  des  souverains 
polonais  et  normands,  Henri  1*^.  roi  de 
France,  n'épousa-t-il  pas  Anne,  fille  d'ia- 
roslav.  monarque  pnisbant.   ami  éclairé 


de»  arts  ,  \  qui  la  Russie  doit  son  plus 
ancien  code  ?  .Mais  immédiatement  aprè» 
lui  commence  à  se  dissoudre  la  confédé- 
ration rulhène.  brillante  amphictyonie 
slave  dont  Kijov  était  l'Olyuipi»*.  Vla- 
dimir le  Grand  ,  président  suprême 
de  celle  république  patriarcale,  avait 
commis  la  faute  énorme  de  partager,  en 
mourant ,  les  provinces  enlre  ses  neuf 
lils.  Puis  chacun  de  ces  petits  princes 
apanages  morcelait  lui-même  sa  princi- 
pauté pour  doter  chacun  de  ses  fils;  et 
de  plus  en  plus  la  suzeraineté  de  Kijov 
s'éclipsait,  chacun  prétendant  avoir  un 
droit  égal  à  porter  le  manteau  de  Vladi- 
mir, dont  la  gloire  était  répandue  par- 
tout ,  dans  les  annales  de  Byzance  , 
comme  dans  les  b^g^ndes  arabes  et  les 
chansons  Scandinaves.  C'était  l'époque 
où  l'anarchie  féodale  morcelait  égale- 
ment les  royaumes  occidentaux. 

L'année  1124,  le  continuateur  de  Nes- 
tor décrit  un  affreux  incendie  qui  dévora 
pendant  deux  jours  le  vaste  Kijov.  Six 
cents  églises,  dit-il.  y  devinrent  la  proie 
des  flammes.  Ce  n'était  que  le  prélude 
de  plus  grands  malheurs.  Douze  princes 
suzerains  se  partageaient  la  Russie  (1); 
mais  onze  se  liguent  contre  Kijov,  la 
prennent  d'assaut  en  1169  •  t  la  ravagent; 
les  Petchéries,  l'église  des  Dîmes.  Sainte- 
Sophie  même  sont  souillées  par  ces  bar- 
bares. Le  siège  de  l'état  est  transporté 
sur  deux  points  opposés  à  Galitch  et 
Vladimir.  Dans  cette  première  ville 
triomphent  les  idées  latines,  dans  la  se- 
conde celles  de  la  (irèce.  A  l'entrée  du 
treizième  siècle,  les  princes  orientaux  fc 
liguent  contre  Roman  .Mstislavitch ,  roi 
russe  de  Galitch,  allié  ùe  la  Poloj^ne. 
Mais  Roman  vient  à  bout  des  confédérés 
et  de  leur  chef  Rurik,  qu'il  chasse  de  Ki- 
jo\r>  y  où  il  fait  son  entrée  triomphale. 
Mais  celui  ci  appelle  à  son  secours  les 
Poloi'tses  f  qui  arrivant  .  emportent  d'as- 
saut la  capitale  de  l'Oukraine  le  jour  de 
l'an  1204.  et  y  renouvellent  avec  un  sur- 
croît d'atrocité  les  scènes  de  1169  Gà- 
litch  ,  dans  la  Russie  Rouge,  succède  , 
comme  reine  des  villes  ruthéniques,  à 
Kijov  changé  en  un  amas  de  d«*combres, 
bien  que  des  princes  suzerains  s'obsti- 
ncnl  ti  y  régner  encore  sur  un  Irône  flétri. 

1)  Schaitïie.r,  /t  WvMtc 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


431 


L'un  d'eux,  MsLislai'  Roiiianovitch ,  péril 
en   1224  à  la   bataille  de  la  Kalka.  Les 
guerres  civiles  continuent  même  à  l'ap- 
proche des  Mongols,  auxquels  elles  pré- 
parent une  facile  conquête.  En   1240  ils 
marchent  sur  Kijov,  dont  le  prince  s'en- 
fuit aussitôt,  laissant  pour  défendre  les 
saints  lieux  un  tisiatski]  j  ou  colonel  , 
nommé  Dmilrl ^  qui  presque  sans  soldats 
ne  put  malgré  son  courage  défendre  long- 
temps la  place.  Elle  fut  prise  le  6  décem- 
bre ,  mais  respectée.  Dmitri  se  reconnut 
vassal,  et  les  Mongols,  se  contentant  du 
tribut  et  du  contingent  de  soldats  con- 
venu, le  laissèrent  régner  en  paix  lui  et 
ses  successeurs.  Des  Mongols  la   Malo- 
Russie  passa  aux  Talars,  puis  revint  aux 
Mono^ols,  jusqu'à  ce  qu'enfin  Ghediinine, 
ducde  Litvanie,  ayant  remporté  en  1330 
sur  les  Russes  réunis  la  grande  victoire 
de  rirpen ,  à  six  milles  de  Kijov,  asbujétit 
toute  rOukraine. 

«  Depuis  long-temps,  dit  M.  Scliuitzler, 
«  accoutumésàchangerde  maître,  comme 
t  on  change  d'habit ,  et  n'ayant  ni  à  ga- 
i  gner,  ni  à  perdre  aux  révolutions,  les 

<  Kijoviens  ouvrirent  leurs  portes  aux 
I  Lithuaniens  qu'ils  méprisaient  comme 

<  des  baibares...  Kijov  eut  à  se  louer  de 
«  ses  nouveaux  maîtres,  car  iis  respeclè- 
i  rent  sa  religion  et  adoptèrent  peu  à 
I  peu  ses  mœurs.  La  ville  eut  longtemps 
«encore  ses  princes  particuliers,  vas- 

<  saux  de  la   Lithuanie  ,  et    ce   ne   fut 

<  qu'en  1471  qu'on  y  établit  une  voié- 
c  vodie  de  cette  nation,   dont  la  tolé- 

<  rance  alla  jusqu'à  permettre  long- 
«  temps  aux  Russes  des  provinces  con- 
«  quises  de  rester  unis  au  métropolitain 
«  de  Moskou ,  qui  en  tirait  des  revenus 
I  considérables.  Ce  ne  fut  qu'en  1415  que 
d  yUojt  réunit  les  évêques  orthodoxes 
«  de  son  empire  pour  faire  élire  un  mé- 

<  tropolitain  national.  Le  patriarche  de 
«  Bysance  ayant  refusé  de  le  reconnai- 
a  tre ,  Vitoft  le  fit  sacrer  par  les  mêmes 
i  évêques  qui  l'avaient  élu...  et  établit 
I  l'indépendance  du  siège  de  Kijov.  L'u- 


<  nion  s'introduisit  dans  le  nouveau  dio- 
ï  cèse  ;1458},  mais  sans  violence  de   la 

<  part  du  souverain:  et  lorsqu'en  1516 
I  Josepk  Zoltcln,  métropolitain  uniate 
«  de  Kief,  vint  à  mourir  ,  Sigismondl^^ 
,  consentit  qu'un  prêtre  orthodoxe,  Jo- 

<  nas,  évêque  de  Minsk,  fût  nommé  à  sa 
i  place...  Mais  celte  tolérance  ne  régna 

<  plus  lorsqu'en  15S9  Kief  fut  (d'après  la 
I  stipulation)  restitué  à  la  couronne  po- 
«  lonaise...  Enfin  Pierre  Mohila.  l'un  dps 
H.  antagonistes  les  plus  décidés  de  l'union 
î  qui  à  cette  époque  avait  envahi  jusqu'au 
i  temple  de  S.iinle-Sophie  obtint  en  1632 
«  du  roi  Vladislas  de  Pologne  un  nouveau 
i  privilège  (1).  »  Par   ce  malheureux  et 
aveugle  génie,  la  réconciliation  des  deux 
églises  fut  ajournée 5  et  les  Tsars  entrè- 
rent en  possession  de  Kijov  l'année  1667. 
Telles  ont  été  les  destinées  de  celle  pre- 
mière capitale  des  Russies,  t  qui  jadis, 
i  prétend  Hermann,  rivalisait  avec  Cou- 
i  stantinople.  »  H  ne  reste  plus  aujour- 
d'hui de  son  immense  commerce  qu  un 
faible  souvenir  dans  la  foire  des  contrats, 
qui  y  attire  annuellement  la  noblesse  po- 
lonaise et  malo-russe. 

On  voit  que  par  son  histoire,  comme 
par  ses  monumens,  Kijov  indique  la  li- 
mite des  deux  mondes.  Ici  expirent  la 
Pologne  et  les  idées  latines,  en  se  débat- 
tant de  siècle  en  siècle  dans  un  combat 
sans  fin  contre  la  force  venue  des  déserts. 
Symbolisme  et  réalisme,  orthodoxie  et 
progrès,  obéissance  elaffranch-.ssement. 
voilà  les  principes  qui  comme  des  g.^ans 
acharnés  se  disputent  depuis  douze  siè- 
cles la  domination  du  l^oristhene.  ce 
fleuve  des  forêts  .bores).  A  Kijov  niit  la 
vraie  Russie  ;  elle  sort  à  la  fois  de  l  Oc- 
cident et  de  l'Orient,  de  Krakovie  et  de 
Kherson.  de  la  Pologne  et  de  la  Grèce. 
destinée,  si  elle  comprenait  mieux  sa 
mission,  à  réconcilier  deux  civilisations, 
ennemies  jusqu'à  nos  jours. 

Cyi'RIFîn  RonFRT. 

(I)  Scliuilïler,  la  lWm«. 


432 


INISOCENT  III 


RKVUE. 


INNOCENT  III  ET  SES  CONTEMPORAINS. 


TROISIÈMi:    ARTICLE   (1). 


Origine  de  Thércsie  des  Albigeois.  —  Désordres  du 
clergé  languedocien  au  treizième  siècle.  —  Efforts 
d'Innocent  pour  mettre  uq  terme  à  ces  deu\ 
fléaux.  — Croisade. 

Quand  à  une  époque  peu  éloignée  de 
nous  la  PVance  se  voyait  attaquée  au 
dedans  par  des  dissensions  intestines, 
au  dehors  par  l'Europe  coalisée  qui  vou- 
lait peut-être  la  laisser  se  consumer 
comme  ces  maisons  incendiées  qu'on 
isole  en  les  abandonnant  à  leur  destinée, 
alors  la  Convention  établit  l'échafaud 
permanent ,  lit  du  bourreau  l'arc-bou- 
tanl  de  la  société,  décréta  l'assassinat 
juridique  et  inonda  du  sang  le  plus  pur 
Je  pays  tout  entier.  Cependant  il  s'est 
trouvé  de  nos  jours  des  hommes  pour 
excuser,  louer  môme  ces  horreurs  :  «  C'é- 
i  lait,  disent-ils.  une  nécessité  dumoment 
«pour  abattre  la  révolte  intérieure  et  re- 
«  pousser  l'invasion  du  dehors.  Sans  cette 
*  rigueur  et  celteapparenle  barbarie,  c'en 
î  était  fait  de  la  libertéetde  la  France  en- 
«  tière.  Honneur  donc  à  ceux  qui  ont  osé 
<  assumer  une  aussi  pesante  responsa- 
i  bilité,  sacrifiant  ainsi,  sur  l'autel  de  la 
i  patrie  ce  que  l'homme  a  de  plus  cher, 
«  sa  réputation!  »  Tel  est  le  langage  af- 
faibli d'un  certain  parti,  qui  ne  désa- 
vouerait pas  les  mêmes  moyens  s'il  re- 
venait au  pouvoir  ,  et  Dieu  sait  la  gloire 
et  le  profit  qu'on  en  retirerait. 

Mais,  qu'il  soit  arrivé  aux  catholiques 
d'appliquer  ces  mêmes  axiomes  à  la 
société  chrétienne  ;  que  nos  pères  se 
soient  soulevés  avec  bien  plus  de  raison 
contre  des  dogmes  néfastes  qui    mena- 

(0  Voir  le  deuxième  article  ,  au  n"  46,  ci-deMus, 
f.  27!. 


çaient  à  la  fois  tous  les  pouvoirs  et  toutes 
les  institutions  sociales,  il  n'y  aura  pas 
assez  d'anathèmes  contre  une  pareille 
audace  ,  ni  assez  de  haines  pour  flétrir 
une  semblable  outrecuidance.  Etrange 
logique  !  Quoi  ?  les  chefs  de  la  révolu- 
tion étaient  des  héros  et  les  Pierre  de 
Caslelnau ,  les  Monlfort  et  les  Innocent 
étaient  des  monstres!  Chez  vous  la  fin 
justifie  les  moyens,  et  pour  nous  les 
cruautés  inséparables  d'une  guerre  de 
religion  seront  autant  d'écriteaux  infa- 
mans  que  vous  prétendez  nous  clouer 
au  dos  !  Honte  à  nous  si  nous  acceptions 
une  telle  sentence  ;  ce  serait  prouver 
que  nous  la  méritons!  Aussi  remettre  la 
vérité  dans  son  jour  ,  montrer  que  la 
croisade  contre  les  Albigeois  fut  unique- 
ment un  droit  de  défense  naturelle 
exercé  sous  peine  de  suicide,  ne  sera  pas 
une  (cuvre  tout-à-fait  inutile  et  aura  , 
nous  l'espérons,  quelque  intérêt  pour  les 
lecteurs  de  V [JnUersité. 

Dans  tous  les  temps  l'esprit  humain 
s'est  occupé  avec  avidité  de  la  grande 
question  (lu  bien  et  du  mal.  dont  les  pro- 
fondeurs secrètes  ne  seront  peut-être 
jamais  connues  et  que  le  christianisme 
seul  a  expliquée  d'une  manière  raison- 
nable. A  mesure  qu'on  remonte  aux  pre- 
miers Ages  et  aux  civilisations  antiques, 
on  retrouve  partout  une  voix  de  douleur 
gémissant  sur  la  présence  d'un  principe 

j  mauvais  opposé  au  bon  principe;  par- 

I  tout  aussi  des  accens  plaintifs  qui  regret- 
tent un  passé  qui  s'est  enfui.  Le  shiva  de 
rinde,  le  typhon  de  l'Egypte,  l'ahrimann 
de  la  Perse  représentent  tous  une  même 

'  choses,  le  duel  de  la  chair  et  de  l'esprit. 

'  fondement  tinii^uc  des  systèmes  entre  les- 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


433 


quels  la  philosophie  de  tous  les  siècles 
n'a  cessé  d'osciller.  Dans  la  religion  des 
Perses  établie  ou  plutôt  renouvelée  par 
Zoroaslre,  Ahrimann.  ou  le  génie  du  mal 
et  Ormuzd,  le  génie  du  bien,  devaient  se 
livrer  à  jamais  un  combat  acharné.  Ce- 
pendant au  dessus  d'eux  il  admettait  en- 
core une  cause  primitive,  unité  absolue, 
suprême  intelligence,  brillant  au  sommet 
de  l'échelle  des  êtres.  <  Le  feu,  la  lumière 
ne  furent  plus  que  des  symboles  qui  dé- 
isignaient  l'immense  activité  du  premier 
principe  et  qui  exprimaient  comment  dé- 
coulent decevaste  foyer  toute  science  et 
toute  sagesse.  C'est  assurément  le  plus 
grand  pas  que  la  philosophie  ait  fait  dans 
l'antiquité,  et  la  découverte  la  plus  ma- 
jestueuse qu'elle  ait  obtenue.  Zoroastre 
laissa  aux  Perses  la  tradition  d'Ormuzd 
et  d'Ahrimann  :  mais  il  n'admit  ces  deux 
principes  que  comme  subordonnés  à  la 
cause  première  émanée  :  Ormuzd,  l'agent 
du  bien  .  conserva  seul  sa  faveur  et  sa 
bienveillance  (1).  »  Malheureusement  les 
mages,  successeurs  de  ce  grand  philo- 
sophe ,  ne  tardèrent  pas  à  méconnaître 
ces  principes  salutaires  :  d'ailleurs  on 
faisant  Dieu  auteur  du  mal  ,  il  détruisait 
au  fond  l'idée  du  mal.  et  de  là  à  direqu'on 


qu'un  pas  qui  futbientôt  franchi.  De  plus 
le  célèbre  système  des  émanations,  cpii 
fondait  un  vaste  panthéisme,  vint  en  aide 
aux  passions,  et  d'une  magnifique  con- 
■cepfion.  dans  l'origine  .  il  put  naître  un 
matérialisme  abject ,  dont  les  derniers 
«xcès  vinrent  épouvanter  l'Europe  occi- 
dentale au  treizième  siècle.  Dèsle  second 
de  l'ère  chrétienne  les  gnosliques  avaient 
beaucoup  emprunté  aux  doctrines  de 
l'Orient,  mais  il  était  réservé  ù  Planés  de 
faire  un  plus  grossier  mélange  encore  du 
christianisme  et  dumagisme.  Suivant  les 
auteurs  orientaux  ,  il  avait  été  mage  et , 
<iansun  âge  mur.  il  embrassa  la  nouvelle 
foi  qu'il  chercha  à  faire  plier  aux  rêve- 
ries de  son  ancienne  profession  :  il  se 
donna  même  pour  le  Paraclet  promis  par 
le  Messie.  INlais  en  277,  il  fui  confondu, 
dans  une  conférence  publique  .  par  un 
"évêque  de  la  Mésopotamie  et  se  vit  obligé 
de  repasser  en  Perse  .  où  il  fui  écorché 
\if  pour  avoir  promis  de  gui^rir  le  fils  du 

(I)  De  Gérando,  Ui$t.  de  la  philos.,  I.  i,  p.  Q49. 


roi,  mais  qui  mourut  malgré  la  prédic- 
tion de  Manès. 

Comme  la  plupart  des  dogmes  mani- 
chéens se  retrouvent  dans  ceux  des  Albi- 
geois, nous  nous  abstiendrons  d'en  faire 
ici  l'énumération,  mais  il  ne  sera  pas  inu- 
tile d'observer  qu'ils  excitèrent  dès  lors 
la  même  sévérité  de  la  part  du  pouvoir 
civil  que  dans  des  temps  plus  rapprochés 
de  nous.  Dioctétien  les  poursuivit  à  ou- 
trance, peut-être  par  haine  du  nom  per- 
san ,  mais  ses  successeurs  ne  purent  se 
défendre  d'un  sentiment  de  terreur  en 
voyant  la  tendance  pernicieuse  des  prin- 
cipes qui  visaient  à  détruire  la  société 
même.  Le  Code  théodosien  dépose  des 
mesures  prises  contre  eux,  ce  qui  ne  les 
empêcha  pas  de  se  multiplier  dans  l'om- 
bre ;  car,  semblables  en  cela  aux  associa- 
tions ténébreuses  de  nos  temps ,  les 
adeptes  seuls  étaient  initiés  aux  mystères 
de  la  secte  ,  tandis  qu'on  trompait  les 
simples  par  l'appât  d'une  vie  austère  et 
mortitiée.  Dans  sa  jeunesse  saint  Augus- 
tin fut  pris  à  ce  piège,  mais  plus  tard  le 
manichéisme  trouva  en  lui  un  adversaire 
redoutable.  De  l'Afrique  nous  voyons 
la  secte  passer  en  Espagne,  au  quatrième 
siècle  .   où  elle    changea   de    nom  pour 


pouvait  s'y  livrer  sans  crime,  il  n'y  avait     prendre  celui  de  l'évoque  Priscillien.  Si 


l'on  en  croit  de  graves  historiens  les  pris- 
cillianistes  s'attroupaient  de  nuit,  pêle- 
mêle  el  sans  aucun  respect  pour  les  bien- 
séances. La  prière  était  toujours  bonne 
de  quelque  manière  qu'on  la  fit  :  aussi 
priaient-ils  souvent  tout  nus.  On  peut 
aisément  imaginer  ce  que  devait  enfanter 
d'infamie  une  pareille  licence:  mais  li- 
dèles  aux  principes,  un  secret  inviolable 
couvrait  ces  mystères  d'iniquité,  ^ier  , 
nier  toujours  sans  craindre  le  mensonge 
m  le  parjure  :  telle  était  la  loi  de  ces  fa- 
natiques et  résumée  par  eux  dans  ce  vers 
énergique  : 

Jura,  perjura,  secretum  prodere  ooli. 

D'un  autre  côté,  les  manichéens,  avec 
lesquels  se  confondirent  les  anciens  gnos- 
liques. pénétrèrent  dans  la  Bulgarie  el  la 
Thrace  sous  le  nom  de  pauliciens:  c'est 
là  qu'on  les  trouve  au  septième  siècle.  La 
;zuerre  ,  le  commerce  ,  les  croisades 
même  (I)  servirent  de  véhicule  à   leurs 

(1}  Reiner. 


ÀM 


INNOCENT  m 


doclrines.    Au    coiuniencemcnt   du    on-  I  raison    de   leur  orij^iue    inatt^rielle.  Le 
li^mrt  sit^cle  nous  les  trouvons  h  "Milan     ni^uie  motif  les  portait  à  rej^'ler  le  ina- 


el  bienl6l  apn^s  eu  Frûuce.  Les  noms  de 
patarius.  decatliares,  de  boulgres  ne  sont 
guère  que  des  dt^nominalions  différentes 
pour  d'*sif;ner  Ips  partisans  d'une  m^me 
erreur,  dont  la  forée  dut  néeess:iireinent 
s'accroître  au  milieu  des  nombreux  dé- 
sordres (lui  afHi^'eaient  le  clergé  sous  les     ce.Ue  n'était  qu'un  mol,  l'homme  avait 


riuge  comme  une  abomination  ,  ou  tout 
au  moins  ne  devait  on  s'unir  qu'à  des 
vier-^es  et  se  sépartM-  aprùs  le  premier  en- 
faut.  Lps  parfaits  seuls  profes^aieut cette 
doctrine;  les  autres  se  livraient  sans 
honte  aux  déréfjlcmens  de  la  chair  :  Lin- 


prédécesseurs  de  Grép;oire  VU.  Des 
prôtres  corrompus  ou  simoniaques  em- 
brassaient sans  iloute  avec  joie  des  idées 
favorables  à  leurs  passions,  car  on  n'a 
peut  être  pas  assez  relevé  un  fait  cu- 
rieux, c'est  qu'à  Milan  le  peuple  irrité 
poursuivait  les  concubinaires  en  leur  in- 
flifjeant  le  stigmate  de  patarins  (1).  Tou- 
jours est  il    qu'au    commencement   du 


été  créé  par  le  péché  et  non  par  Dieu  (I). 
L'esprit  du  mal,  contraint  pendant  trente 
ans  h  laisser  l'homme  sans  Ame,  avait 
séduit  au  bout  de  ce  temps  deux  esprits 
célestes  que  le  Très-Haut  avait  exilés  dans 
le  corps  humain,  l^es  Ames  ne  pouvaient 
sepurilierque  parlamétempsychoseeten 
pratiquant  certaines  bonnes  œuvres  dont 
les    Albigeois   seuls    avaient   le    secret. 


treizième  siècle  partout  où  se  montrent  Tous  les  péchés  sont  mortels,  mais  le 
les  nouveaux  manichéens,  c'est  en  grand  châtiment  n'en  sera  pas  éternel  ;  le  pur- 
nombre  et  avec  une  organisation  régu-     gatoire  n'est  qu'une  invention  et  l'arbre 


lière,  symptôme  évident  d'une  longue 
existence  favorisée  par  les  ténèbres  dont 
s'entouraient  les  novateurs.  Mais  toutes 
les  appellations  (et  elles  étaient  nom- 
breuses) se  confondirent  dans  le  terme 
d'Albigeois,  qu  on  donna  aux  hérétiques 
du  midi  de  la  France,  vaste  mer  où  vin- 
rent se  perdre  tous  les  bras  du  fleuve  pri- 
mitif. 

S'il  y  avait  des  dissidences  entre  les 
différentes  ramifications  des  hérétiques 
au  temps  d'Innocent  lU,  un  lien  commun 
les  unissait  cependant  ,  c'était  celui 
d'une  haine  profonde  pour  l'Église  catho- 
lique et  ses  eiiseignemens.  <  Nous  tenons 
pour  faux  et  déraisonnable  tout  ce  qiic 


reste  où  il  est  tombé  ,  car  le  corps  n'en- 
trera jamais  dans  le  royaume  de  Dieu,  et 
peu  importe  le  lieu  où  on  l'enterre,  d'où 
il  suit  que  la  cons'cratiou  des  cimetières 
et  la  prière  pour  les  morts  sont  choses 
oiseuses.  L'immortalité  de  l'âme  ne  sau- 
rait exister,  la  fatalité  règle  tout,  fatalité 
à  laquelle  Dieu  même  doit  se  plier;  car  sa 
prescience  ne  peut  connaître,  ni  sa  puis- 
sance empêcher  te  mal. 

L'Ancicn-Teslament  n'a  aucune  valeur 
et  est  en  contradiction  avec  le  JNouveau  ; 
le  Dieu  du  premier  s'est  montré  cruel, 
menteur,  impur.  Le  démon  seul  a  inspiré 
ce  livre;  les  prophètes,  les  patriarches 
étaient  ses  serviteurs;  Moise  ne  fut  qu'un 


croit  et  fait  l'Église,  »  avait  répondu  un  magicien:  saint  Jean  Baptiste  lui  même 

Albigeoise  l'archevêque  de  Cologne;  ce  fut  animé   d'un  mauvais   esprit;  autre- 

mot"résume  toute   la  doclrine.  Les  sec-  ment    il    n'aurait    pas    paru    douter  du 

taires  avaient  cependant  leurs  dogmes  à  Christ    en    envoyant    deux    de    ses  dis- 

eux  qu'il  est  temps  de  faire  connaître,  ciples  vers  lui,  démarche  des  plus  con- 

Le  monde  invisible  et  le  monde  visible  damnables.  Quant  au  Sau\eur,  son  corps 


avaient  chacun    un  créa'eur  différent 
la    matière     était     l'œuvie    de    l'esprit 


était  apparent,  et   ÎVÎarie,   sa  mère,   un 
archange.  Un  démon,  et  non  Jésus,  avait 


mauvais,  l'esprit  provenait  du  bon  prin-  i  souffert   la  mort;   le  vrai  Messie  n'avait 

été  ni  homme,  ni  visible,  sur  cette  terre. 
Parmi  lus  sectaires,  quelques  uns  accep- 
taient les  récils  des  évangélisles;  mais, 
disaient-ils,  on  les  avait  composés  ,  ainsi 

(I)  Oedcre  dciieinus  quod  lignum,  quod  est  in 


cipp.  Selon  (|welques-uns  le  Chrisi  et  le 
démon  étaient  également  Iris  de  Dieu,  ou 
bien  encore  il  y  avait  deux  dieux,  le  Créa- 
teur et  b'  'J'out-Puissant.  Ce  dualisme 
conduisit  au.\  assertions  les  plus  hasar- 
dées.   La    nourriture  animale    était    un 

crime,  car  les  animaux  étaient  impurs  à  1  modio  pamdiii .  osi  >ulva  muiiebris.  —  Wulier  *<l 

Adamum  ivil  Pt  ijualtU-r  cuni   ipso  coirel  oslcndil 


(l)  Voigl,  Grégoire  VU  el  ion  siècle. 


et  suasil.  Eckbert,  term.  v.  Fusslin,  i,  p.  92. 


ET  SES  CO^TEMPORAÏ^S. 


que  la  Bible,  dans  un  autre  monde.  En 
admettant  même  la  vérité  de  i'incarna- 
lion,  le  Clirist  avait  abandonné  son  corps 
à  la  pourriture  en  monîant  aux  cieux  j 
tous  les  mir.Tcles  du  Sauveur  et  des  apô- 
tres devaient  p?ïsser  seulement  pour  des 
figures,  telle^i  que  la  résurrection  de  La- 
zare, qui  sij^nifiait  seulement  sa  conver- 
sion à  la  foi  cbrétienne. 

Les  Albigeois  rejeiaient  encore  tous 
les  sacremens,  sans  exception  :  l'eucha- 
ristie était  du  pain ,  ei  rien  de  plus;  car 
autrement  le  corps  de  Jésus-Christ .  eût- 
il  été  gros  comme  une  montagne ,  devait 
avoir  été  consommé  depuis  long-temps. 
Quand  le  Seigneur  avait  dit  :  Ceci  est 
mon  corpsy  il  avait  effectivement  touché 
son  corps;  le  reste  étiit  seulement  une 
image  de  la  parole  de  Dieu,  qui  est  notre 
•  aliment  spirituel.  Et.  après  tout,  que 
devenait  le  corps  du  Christ  dans  le  coq)s 
de  l'homme?  Et  le  baptême,  pure  ruse 
du  démon.  Le  Christ  avait,  il  est  vrai, 
baptisî^  avec  de  l'eau;  mais  ce  n'était  là 
qu'une  figure;  de  la  piédication  évangé- 
lique.  La  prière  dans  une  chambre  soli- 
taire était  bien  préférable  à  celles  de  l'E- 
glise, dont  on  devait  mépriser  la  liîUi- 
gie,  et  qui  était  d'ailleurs  coupable  d'a- 
voir falsifié  le  Pater  en  y  insérant  ces 
mots  :  DéLivrez-nous  du  mal,  que  le  prê- 
tre ne  prononçiit  pas  lui-même.  L  s  Ca- 
thares ou  Albigeois  avaient  seuls  le  droit 
d'ordonner  des  prêtres;  car  losit  antre 
était  souillé,  et  dès  lors  ne  pouvdit  ni 
consacrer,  ni  bénir.  La  chasteté,  la  jus- 
tice et  la  vérité  existaient  seulement 
chez  eux;  l'adultère,  l'avarice  et  l'ambi- 
tion, voilà  l'unique  partage  de  lEglise 
catholique.  La  prostituée  de  Babylone,  la 
bêle  de  l'Apocalypse  et  tant  d'autres 
noms  renouvelés  de  nos  jours  releniis- 
saient  aussi  dans  la  bouche  des  sectaires 
du  temps  dont  nous  parlons. 

Avec  de  pareilles  idét's  sur  les  dogmes 
fondamentaux  du  Christianisme  ,  la  hié- 
rarchie ne  devait  point  trouver  grAce  à 
leurs  yeux.  Aussi  les  Albigeois  procla- 
mai«'nl-ils  ouvertem»  nt  q;ie  les  ordres 
monastiques,  l'épiscopat ,  le  saceidoce, 
étaient  aillant  <rinsliluiions  coiulainna- 
bles  qui  den»  .ndaiei.t  une  abolition  com- 
plète; culte  public,  orncmens  .  signtsde 
croix,  péiulence,  tout  er.courail  la 
même  proscription.  Néanmoins,  par  une 


inconséquence  étrange ,  si  la  chose  est 
vraie,  ces  mêmes  hommes  avaient  une 
hiérarchie,  et  même  un  pape,  appelé  le 
serviteur  de  la  foi.  A  mes  yeux,  ce  fait 
paraît  fort  douteux  ;  car  ce  pape  habitait 
la  Bulgarie,  lieu  trop  éloigné  pour  qu'il 
eût  une  influence  réelle,  et,  en  outre,  le 
sii»  nce  de  Reiuer,  qui  passa  dix-sept  ans 
dans  la  secte,  est  un  argument  presque 
péremploire.  <  D  ailleurs,  dit  M.  Hurler 
à  ce  sujet,  quelle  autre  unité  eût-il  pu 
obtenir  que  celle  d'une  haine  générale 
contre  l'Eglise?  Les  nombreuses  ramifi- 
cations des  Cathares  et  leurs  dissidences 
sur  les  points  les  plus  importans  parlent 
assez  haut  contre  cette  institution:  l'i- 
dée de  reconnaître  un  chef  suprême  en 
matière  de  foi  ne  paraît  même  pas  leur 
être  entrée  dans  la  tête.  >  Cependant. 
qu'ils  aient  eu  des  chefs  organisés,  c'est 
aussi  un  fait  constant,  et  les  noms  de  la 
hiérarchie  catholique  dont  les  affublent 
leurs  adversaires  en  est  une  preuve  di- 
recte. Le  pontife  ou  chef  avait  a\i-des- 
sous  de  lui  une  autre  personne,  nommée 
son  fils  aîné,  suivi  encore  d'un  second 
fils,  après  lequel  venait  en  dernier  lien 
l'aiJe.  A  la  mort  du  chef,  le  fils  aîné  lui 
succédait,  et  se  trouvait  remplacé  par 
son  cadet;  la  communauté  élisait  un 
nouvel  aide.  C'était  à  celle  espèce  de 
cm é  qu'on  se  confessait,  de  lui  qu'on  re- 
cevait la  bénédiction,  i  Les  maîtres  ser- 
vaient à  répandre  la  doctrine  avec  rapi- 
dité, et  comme  i!s  se  trouvaient  souvent 
accompagnés  de  femmes,  pour  les  aider 
et  les  soutenir,  leurs  ennemis  s'en  mon- 
trèrent tièi  scandalisés.  Des  enseigne- 
mens  secrets,  donnés  à  un  petit  nombre 
d'élus,  les  rapprochaient  des  anciens  ma- 
nichéens divisés  en  parfaits  et  croyans; 
le  prosélyte  était  même  soumis  h  un  long 
noviciat  et  à  un  espionnage  rigoureux 
avant  qu'on  le  jugeAl  digne  de  passer 
dans  la  première  classi*.  Commencer  par 
se  séparer  de  l'Eglise  établie  était  la  con- 
dition indispensable  pour  deven.r  mem- 
bre de  l'association  ;  car  les  Albigeois 
damnai<Mil  quiconque  n'élail  pas  eii\. 
Ensuite»,  à  la  lumière  des  cierges,  on 
ametiail  ilevanl  le  prêtre  'e  nouvcMu  con- 
verti, \ê  II  de  no  r.  tandis  que  lesfrè/es 
forn)ai<"nt  un  cercle  autour  de  lui.  Pour 
remplacer  !e  baptême  et  l'ubsolulion,  on 
a\ait  établi  Timposiiion  des  mains,  qui 


460 


INN0CE>T  111 


s'appelait  la  Lun^oladun.  Celte  C(?rémo- 
nie  tétait  de  rij^iieiir  pour  arriver  à  la  (t^- 
licili*;  car  la  prière  acquérait  par  \h 
pouvoir  de  pinilitM-.  Tous,  sans  distinc- 
tion d'A?îe,  avaient  droit  à  celte  consola- 
tion; mais  elle  n'iHail  valable  que  si  le 
prtMie  se  trouvait  innocent  de  pf'cli»^ 
mortel  (1).  Aussi  devait-ellt^  tîlre  souvent 
renouvelt^e.  D'ordinaire,  la  consolation 
était  prt^cèdée  d'une  confession   faite  en 

ternies  j^énéraux Tous  les  jours,    à 

midi  ou  vers  le  soir,  les  assistans  parta- 
geaient entre  eux  du  pain  après  une 
prière  commune:  le  Pater  était  une 
prière  favoiite.  On  a  même  avancé  qu'ils 
demandaient  aux  mourans  s'ils  aimaient 
mieux  aller  au  ciel  comme  martyrs  ou 
comme  confesseurs?  Si  le  patient  choi- 
sissait le  premier,  on  l'étranglait  avec  un 
drap  ;  s'il  se  décidait  pour  le  dernier,  ou 
retirait  toute  espèce  de  nourriture,  et  la 
même  cliose  avait  lieu  quand  une  grande 
faiblesse  empêchait  le  malade  de  répéter 
le  Pater  (2).  > 

Une  chose  dij^'ne  d'attention,  c'est  que 
leshérétiques abandonnaient  cette  prière 
secrète  et  cette  pénitence  dont  ils  pro- 
clamaient tout  haut  la  nécessité.  I\einer, 
qui  fut  si  long-temps  un  de  leurs  parti- 
sans, déclare  n'en  avoir  jamais  entendu 
parler  pendant  toute  la  durée  de  son  al- 
liance avec  eux.  Ils  aimaient  peu  l'au- 
mône, s'elforçant  au  contraire  d'amasser 

1)  On  ne  comprend  pas  liop  coinmeiil  les  Calha- 
re$  comprenaient  le  péché;  car  1"  Tljonime  étant 
Pœuvre  du  mal,  comment  pouvait-il  faire  le  bien? 
2»  étant  soumis  à  ta  loi  de  la  fatalité,  comment  ap- 
peler mal  ou  péché  ce  qu'il  était  impossible  d'évi- 
ter? 3"  puisque  tuux  les  péchés  donnaient  la  mort  à 
Time  ,  personne  ne  pouvait  jamais  s'en  voir  affran- 
chi,  à  raison  de  rimperfeclion  de  l'humanité. 

(2)  M.  Hurter  révoque  en  doute  ce  dernier  fait, 
el  nou»  tombons  volontiers  d'acr.ord  avec  lui ,  tant 
de  pareilles  atrocités  nous  révoUenl ,  quoique  ces 
hommes  égarés  aient  prouvé  par  d'autres  actes  la 
cruelle  tendance  de  leurs  funestes  doctrines.  Une 
chose  rependant  a  remar(juer,  c'est  que  les  auteurs 
contemporams  s'accordent  tous  sur  les  principaux 
point*  de»  «logmes  albigeois,  bien  qu'ils  écrivissent 
i  de  grandes  distances  l'un  d*»  l'autre  et  sans  se 
connaître.  De  plus,  des  hommes  qui  avaient  passé 
nombre  d'anné»-»  parmi  les  sectaires  ont  confirmé 
en  tout  point  les  8S!>ertions  des  écrivains  catholiques, 
et  eofin  les  furmulet  de»  abjurations  imposées  à 
ceux  qui  rentraient  dans  le  sein  de  TEglise  ,  prou- 
vent ancore  la  térilé  de  cet  faits. 


de  l'argent  pour  acheter  la  protection 
des  grands,  des  tribunaux,  ou  même  des 
«'vêques  ;  ils  regardaient  l'usure  comme 
un  de  leurs  plus  grands  moyens  pour  ac- 
quérir des  richesses  sans  travail  :  loin  de 
mettre  leurs  biens  en  commtin,  ils  sem- 
blent avoir  attaché  u\w,  grande  iirpor- 
tance  au  mien  et  au  tien.  On  ne  devait  ja- 
mais prêter  seruient,  parce  que  l'homme 
n'est  si'ir  de  rien,  ce  qui  ne  les  empêchait 
pas  d'avoir  recours  aux  plus  indignes  ar- 
tifices et  à  des  mots  à  double  sens  quand 
ils  se  voyaient  forcés  de  rendre  compte 
de  leurs  doctrines  :  ainsi,  ù  Troyes,  ils 
donnèrent  à  deux  vieilles  femmes  de 
leur  secte  les  noms  de  sainte  Eglise  et 
de  .sainte  Marie ,  et  firent  ensuite  cette 
profession  de  foi  :  Je  crois  tout  ce 
que  croient  la  sainte  Eglise  et  sainte 
iMarie.  Feindre  l'orthodoxie  en  public 
leur  paraissait  permis;  mais  ils  se  dé- 
dommageaient en  particulier  de  leur 
contrainte  par  des  pratiques  qui  exci- 
taient l'horreur  générale  des  catholi- 
ques. 

<  Les  Cathares  montraient  pour  la  pro- 
pagation de  leurs  doctrines  une  activité 
qui   les   portait   à   ne  dédaigner   aucun 
moyen  détourné  quand  il  s'agissait  d'en- 
traîner les  esprits.  Ils  se  glissaient  dans 
les  maisons  et,    employant  un  langage 
séduisant,  affirmaient  qu'ils  possédaient 
seuls  le  véritable  Evangile  et  le  repos  de 
l'Ame.  Ils  faisaient  surtout  lesplusgrands 
efforts  pour  s'introduire  auprès  des  ma- 
lades et  les  gagner  par  un  extérieur  de 
piété  avant  qu'un  prêtre  pût  arriver.  Un 
autre  usage,   assez   fréquent  parmi  eux, 
était  d'écrire   les  principaux   points  de 
leurs  doctrines  sur  des  billets  qu'ils  pla- 
çaient dans  des  lieux  solitaires .  pour  les 
exposer  aux  regards  des  pAtres  et  les  faire 
porter  par  eux  aux  prêtres  catholiques. 
Ou  y  soutenait  qu'un  ange  avait  apporté 
l'écriture  du  ciel,  ou  on  l'avait  compo- 
sée,  et  comme  le  livre  saint  était  em- 
prégné  de  musc  .  sou  odeur  l'avait  fait 
reconnaître.  Ce  piège  grossier  réussit  à 
entraîner  quehjues  ecclésiastiques  igno- 
rans;  mais  les  hommes  de  sens  disaient 
que  ,  pour  embrasser  de  pareilles  folii-s, 
il  îailait  donner  l'exempl^^  de  la  méchan- 
ceté et  non  de  la  bonté.  De  plus  zélés  en- 
core se  plaignaient  avec  amertume  du  si- 
lence étonnant  des  hommes  habiles  en 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


437 


face  de  CCS  hérétiques  (1).  Quand  ces  der- 
niers se  hasardaient  à  montrer  une  plus 
grande  audace,  ils  expliquaient  fausse- 
ment les  mandemens  des  évoques  et  atta- 
quaient leurs  enseignemens,  s'efforçant 
par-dessus  tout  d'amasser  le  mépris  et  la 
honte  sur  ceux  qui  s'avisaient  de  les  com- 
battre. Mais  y  avait-il  du  danger?  on  les 
voyait  se  conformer  à  toutes  les  prati- 
ques de  l'Eglise,  se  traîner  à  genoux  au- 
tour des  basiliques,  recevoir  l'eucharis- 
tie avec  ferveur  et  faire  de  grandes  pro- 
testations d'orthodoxie.  D'un  autre  côté, 
ils  se  répandaient  en  paroles  injurieuses 
contre  l'Ecriture  sainte,  montraient  une 
rage  insensée  contre  les  images,  même 
contre  celle  du  Sauveur  crucitié,  et  souil- 
laient les  églises  d'une  manière  dégoû- 
tante (2).  Leurs  cruautés  contre  les  prê- 
tres devaient  enflammer  les  haines  contre 
eux  (3),  si  toutefois  ils  ne  se  croyaient 
pas  autorisés  à  user  d'un  droit  de  défense 
naturelle  dans  une  persécution  qui  leur 
enlevait  la  sécurité  et  la  vie.  Quoique  ac- 
cablés dans  le  midi  de  la  France  par  la 
force  des  armes,  le  premier  tiers  du  trei- 
zième siècle  les  vit  s'étendre  de  Constan- 
tinople  à  l'Espagne.  Ils  avaient  des  as- 
semblées jusques  dans  l'état  de  l'Eglise: 
en  Lombardie  ,  leurs  écoles  et  leurs  par- 
tisans dépassaient  ceux  du  catholicisme  ; 
ils  attiraient  le  peuple  à  des  discussions 
publiques,   prêchaient  avec  audace  ,  et 
pour  défendre  encore  mieux  leurs  doc- 
trines ,    ils  envoyaient    des  jeunes  gens 
étudier  dans  les  hautes  écoles  de  Paris. 
Un  de  leurs  anciens  chefs  estime  le  nom- 
bre des  parfaits  à  près  de  six  mille  per- 
sonnes,  et  celui  des  croyans  était  incal- 
culable. 

Telle  était  donc  la  nature  de  l'immense 
conspiration  ourdie  contre  l'Eglise  au 
moyen  Age  ,  telle  était  la  doctrine  reli- 
gieuse et  politique  qu'elle  professait.  On 
y  aura  reconnu  plus  d'un  trait  de  ressem 


(1)  Est  non  parva  verecundia  noslri  qui  iilloras 
sciunt ,  ut  sinl  muli  ot  elini^ucs  in  couspectu  oo- 
rum. 

(2)  A  Toulouse  ,  un  Albigeois  fil  ses  ordures  près 
d'un  aulol  et  les  couvrit  avec  la  nappe. 

(."î)  Deux  prèires  vinrent  à  une  église  abandonnée: 
a  C'est  un  jour  de  lète  ,  se  disaienl-ils,  il  f.iul  y  dire 
la  messe.  »  Mais  les  hérétiques  l'ayant  appris  ,  saisi- 
lfiH\  les  deux  clercs  et  leur  arraclièrcnl  la  langue. 


blance  avec  des  idées  et  des  sociétés  plus 
modernes-  mais  quel  homme  de  bonne 
foi  s'étonnerait  de  voir  des  nations  chré- 
tiennes jeter  un   long  cri  de  terreur  et 
s'élancerau  devant  d'une  sectequi  sapait 
par  la  base  toutes  les  institutions.  Pour 
la  supporter  et  la  tolérer,  il  fallait  être 
résolu  de  rétrograder  vers  la  barbarie. 
Quand  à  une  époque  rapprochée  de  nous 
on  a  vu  s'élever  en  France  une  nouvelle 
religion  ,  dont  le  symbole  était  la  divini- 
sation de  la  matière,  les  tribunaux  pour- 
suivirent ses  apôtres  au  nom  dft  la  société 
compromise,  et  personne  n'éleva  la  voix 
pour  crier  à  la  persécution.  Dansun  siècle 
d'ordre  et  de   civilisation  avancée  ,  les 
choses  se  passent  de  cette  façon  .-  mais 
après  tout  la  société  se  défend  de  son 
mieux  et  selon  les  moyens  dont  elle  est  la 
maîtresse.  Il  n'en  est  pasde  même  quand  le 
corps  social  se  trouve  encore  à  mi-chemin 
dans  les  voies  de  perfection  ;  des  passions 
violentes  germent  dans  son  sein  ,  et  bon 
gré  mal  gré,  il  faut  repousser  la  force  par 
la  force  sous  peine  de  mourir.  Or,  tout  ce 
qui  vit  repousse  la  mort  avec  énergie,  et 
peut-être  même  est-ce  parce  que  le  paga- 
nisme se   sentait  frappé  au  cœur  par  la 
foi  nouvelle  qu'il  se  défendit  avec  tant 
d'acharnement  contre   ces  attaques  du 
christianisme.  Comme  le  paganisme  était 
décrépit    et  possédait  .    d'ailleurs,   peu 
de  doctiines  vitales,  il  fut  obligé  de  cé- 
der. iNIais  si  la  société  jouit  d'une  jeunesse 
vigoureuse,  elle  s'agite,   lutte   et   rem- 
porte la  victoire.  Cette  victoire  appartient 
en  général   au  jouteur  qui  a  de  fortes 
croyances,  dont   le   faisceau  réunit   les 
masses.  Plus  ces  croyances  seront  civili- 
satrices, moins  la  victoire  sera  sanglante  ; 
mais    pourtant  ,   dès  qu'on   athnet    une 
forte  résistance  ,   on  est  aussi  contraint 
d'admettre  comme  un  fait  presque  cer- 
tain l'abus  de  la  force,  surtout  quand  les 
plus  profondes  passions  sont  mises   en 
jeu  :  trop  heureux  si  dni  grands  principes, 
proclamés  par  une  voix  vénérée,  arrêtent 
le  bras  déjà  levé  pour  frapper  d'inutiles 
vie  limes. 

Pour  ce  qui  est  de  la  question  que  nous 
traitons,  elle  peut  se  réduire  à  trois  ou 
quatre  doiuaiules  fort  simples,  auxquelles 
les  faits  devront  ri^pondre  : 

l^Le  christianisme  pouvail-il  subsister, 
Çt ,  par  conséquent,  la  civilisation  euro- 

2a 


m 


INNOCENT  m 


pc'^eiiiie  pouvait  ellt^  se  ddvolnpper  si  h's 
opinions  albif^roiscs  avaient  prévalu'? 

2°  Si  l'on  adnu't  la  négative  ,  une  doc- 
trine qui  renverse  tout  ordre  social  .  qui 
a  pour  la  soutenir  des  armes  redoutables, 
el  qui  ne  recule  devant  aucun  moyen 
pour  arriver  à  ses  fins,  peut-elle  être  lé- 
gilimemenl  poursuivie  à  main  arm(^e'.* 

3°  Les  papes,  chefs  et  prolecteurs  du 
christianisme  au  moyen  Aj^e  avaient-ils 
le  droit  de  provoquer  une  croisade  contre 
la  secte  albiî;eoise  ? 

4**  S'ils  avaient  ce  droit,  comment  l'ont- 
ils  e\erc(^ ,  et  sont -ils  responsables  des 
méfaits  de  leurs  a^cns? 

L'exposition  des  doctrines  albigeoises 
nous  dispense  de  répondre  à  la  première 
question.  Le  christianisme  proclamait  le 
mariage  un  sacrement  et  protégeait  sur- 
tout la  femme  contre  l'abus  de  la  force, 
en  l'entourant  de  garanties  religieuses  et 
mor.iles  ;  le  Cathare  prociamait  le  ma- 
riage odieux  et  criminel ,  sanctionnait  le 
désordre,  détruisait  la  famille,  en  aban- 
donn.int  les  deux  sexes  au  plus  dégoû- 
tant sensualisme.  Le  christianisme  exi- 
geait la  pureté  dans  ses  prêtres,  la  droi- 
ture et  la  probité  dans  les  rapports  de  la 
vie,  l'tibéissance  du  gouverné,  la  douceur 
et  la  justice  du  gouvernant,  et  cherchait 
à  paralyser  les  effets  de  la  barbarie  par 
la  diffusion  d'institulions  charitables:  les 
Albigeois  déclaraient  tout  pouvoir  illé- 
gal ,  érigeaient  la  dissim.ulation  en  hon- 
neur, l'avarice  en  principe.  L'un  soufe- 
rait  que  l'homme  étnit  libre,  et  fondait 
ainsi  le  plus  noble  encouragement  de  la 
vertu;  l'autre  le  courbait  sous  le  jou^ 
d'nn  slupide  fatalisme;  l'un  lui  dit: 
t  Abstiens-loi  ci  \.'is  pour  le  bien;  »  l'autre 
lui  dit  :  <  Jouis,  enfant  du  de  mon ,  vis 
pour  assouK'ir  les  penchans  dcrcgU's;  le 
mal  n'est  fju'un  mot,  une  dtrision!  y 
Répondez,  vous,  dont  l'unie  honnête  se 
soulève  en  entendant  de  pareilles  doc- 
trines, de  quel  côté  se  trouvent  le  droit, 
la  morale  et  la  civilisation?  Et  lequeldes 
deux  partis  assurait  à  l'Europe  dans  l'a- 
venir le  repos  avec  une  organisation  qui 
lui  permît  d'accomplir  ses  grandes  des- 
tinées V 

D'après  1  »  Chnrln  du  roi  Jean,  et  plus 
encoie  par  l'introduction  de  la  bourgeoi- 
sie dans  le  parlement  sous  le  règne  de  son 
fils,  l'Angleterre  est  arriv<^e  an  svslème 


de  self-government,  ou  gouvernement  re- 
présentatif,  qui  a  certainement  fait  sa 
gloire  pendant  un  grand  nombre  de  siè- 
cles. C'est  sur  cette  hase  que  s'est  formée 
toute  la  soci«''lé  anglaise  au  travers  d'une 
foule  d'injustices,  de  revers  et  de  luttes 
sanglantes,  cortège  inséparable  des  an- 
nales humaines.  INlais  maintenant  sera-t-il 
permise  chacun  de  venir  bal  treen  brèche 
la  constitution  du  pays,  de  s'armer  même 
contre  lui,  de  renverser,  suivant  le  ca- 
pricedumoment,  les  institutions  fondées 
parnospères?Charlesl*^r  voulut  le  faire, 
et  l'on  sait  dans  quel  gouffre  il  se  préci- 
pita ;  Cronnvell  y  échoua  ;  et  le  dernier 
des  Stuarts  mourut  cardinal  à  Home.  Or, 
en  mettant  entre  les  mains  du  peuple  le 
droit  de  se  faire  justice,  qu'ont  fait  les 
théorisles  modernes?  Ils  l'ont  autorisé  à 
poursuivre  j  à  punir  de  mort  les  hommes 
coupables  d'avoir  attenté  aux  liberléspu- 
bliqne^.  La  conscience  politique  d'un 
Ant,'lais  se  révolterait  à  l'idée  de  ne  pou- 
voir châtier  légalement  de  pareils  crimes 
les  armes  à  la  main  ,  si  la  chose  devient 
nécessaire,  et  l'on  refuserait  à  des  états 
constitués  chrétiennement,  catholique- 
ment  le  droit  de  se  défendre  contre  des 
idées  S' bversi^es  de  leurs  croyances: 
pour  l'un,  permission  de  tout  faire;  pour 
l'autre  ,  ordre  de  se  laisser  égorger  ! 

Poursuivons  la  comparaison.  Par  delà 
l'Athinlif|ue  il  s'est  formé  un  état  gigan- 
tesque, dont  la  fortune  est  probablement 
destinée  à  exercei-  une  grande  influence 
sur  l'avenir  du  monde.  Ce  n'est  pas  ici  le 
lieu  d'examiner  les  germes  de  division 
qui  couvent  dans  son  sein  :  disons  seule- 
ment que  la  démocratie  y  règne  en  sou- 
veraine; c'est  la  terre  classique  de  la  li- 
berté. Cependant  ici  même  le  peuple 
montre  une  susceptibilité  extrême  et  une 
haine  aveugle  contre  l'ombre  d'un  gou- 
vernement fort,  etjusqnc  contre  la  bour- 
geoisie: le  président,  la  législaturefédé- 
rale,  les  banques,  la  vie  privée  sont 
l'objet  d'une  inquisition  tracassière  et 
exigeante  (I).  Si  le  Dieu  des  chrétiens 
s'intitule  un  Dieu  jaloux,  la  souveraineté 
collective,  appelée  UncLc-Sam  (2),  n'est 
pas  moins  jalouse  d'hommages;  j  imais 

(1)  Voyez  les  Letlres  lur  C Amérique  du  nurd,  par 
M.  Chevalier. 
'2)  Sobriquet  que  ^f  donnç  )c  pçupk  MnéricAiB^ 


ET  ÎSES  CONTEMPORAINS. 


4S9 


potentat  européen  n'eut  plus  besoin  de  1  lée  par  un  dissolvant  de  ce  genre?  La 
flatteurs,  devant  cette  idole  toute  supé-  !  femme  descendant  au  rang  d'un  vil  ins- 


riorité  doit  se  courber.  Que  serait-ce 
donc  si  un  heureux  lieutenant  voulait 
s'emparer  du  pouvoir  suprême  pour 
anéantir  la  constitution  américaine? 
N'applaudirions-nous  pas  tous  aux  ef- 
forts de  ces  nouveaux  républicains  pour 
conserver  la  foi  politique  de  Washington 
et  de  Jefferson?  Et  si  la  cruauté,  si  les 
passions  y  étalaient  leurs  drames  san- 
glans  ,  que  d'excuses  prêtes  à  les  pallier, 
en  les  rejetant  sur  les  malheurs  et  l'exal- 
tation inséparables  d'un  pareil  conflit  ! 
Mais  quoi  !  les  mêmes  principes  sont 
inadmissibles,  parce  qu'il  s'agit  de  la  ré- 
publique chrétienne  du  moyen  âge.  et 
qu'au  lieu  de  se  nommer  Hampden,  Faik- 
land  ,  ou  Quincy  Adams,  l'on  aura  le 
malheur  de  signer  Innocent,  pape!  On 
renoncez  à  vos  plus  chères  théories  de 
gouvernement  politique  ,  ou  reconnais- 
sez à  toute  société  organisée  le  droit  de 
se  mettre  à  l'abri  des  coups  de  main  ten- 
tés par  l'esprit  d'anarchie  ou  par  le  génie 
du  despotisme. 

Il  y  a  plus  :  dans   une  société  à   son 
berceau,  le  principe   civilisateur  ou  la 
religion  a  besoin  de  dominer  pour  reti- 
rer l'enfant  des  langes  qui  retardent  son 
développement  vigoureux.   11  ne   s'agit 
pas  alors  de  préciser  les  limites  des  pou- 
voirs; il  s'agit  de  croître,  de  vivre:  or, 
le  corps  vit  par  l'âme.  Ainsi  à  cette  épo- 
que toute  tendance  qui  vise  à  éteindre  le 
principe  vital  est  un  crime  de  lèse-na- 
tion ,  contre  lequel  on  est  forcé  de  sévir. 
Aux  Etats  Unis  il  n'y  a  guère  qu'une  seule 
raison  d'exclusion  pour  les  droits  poli- 
tiques, c'est  celui  d'irréligion,  tant  il  est 
vrai  qu'à  leur  origine  les  nations  ont  un 
sentiment  indestructible  de  ce  qui  assure 
leur  existence.  Le  temps  viendra  peut 
être  où  l'Américain  du  Nord  regardera 
celle  barrière  comme  un  acte  d'intolé- 
rance :  dans  ce  temps-là  ,  le  corps  aura 
prévalu;   le  matérialisme  étoulïera  l'es- 
prit de  vie  :  ce  sera    l'ère  de  la  déca- 
dence. Dans  le  treizième  siècle  ,  le  mani- 
chéisme déguisé  des  Albigeois  était   une 
tentative  de  suicide  social,   (hi'on   ima- 
gine, si  on  le  peut,  le  triomphe  de  ces 
doctrines  ;oùeu  serions-nous?  A  quel  hi- 
deux état  de  dégradation-  serait   arrivée 
l'Europç  encore  dçmi-barhare  et  travail- 


trument  de  plaisir  j  l'enfant  livré  au  ha- 
sard d'une  existence  privée  de  la  famille; 
la   religion    se  taisant  ou  prêchant    le 
crime:  la  science  refoulée  dans  les  ténè- 
bres par  la  destruction  des  écoles  con- 
ventuelles et  des  ordres  religieux  :  la  loi 
de  la  force  se  faisant  jour,  dominant  en 
maître  et  soutenanl  les  abus  du  régime 
féodal  j  tel  serait  l'état  de  notre  société. 
Certes,  si  jamais  il  fut  nécessaire  d'em- 
ployer le  glaive  dans  un  droit  de  défense 
naturelle,  l'occasion  dont  nous  parlons 
en  est  un  éclatant  exemple.  La  nature  et 
la  raison  répugnent  également  à  admettre 
une  pareille  Oiganisation  civile;  mais  ce- 
pendant quelsjustes  reproches  n'aurions- 
nous  pas  à   faire  à  Innocent  III  et  à  nos 
aïeux,  s'ils  se  fussent  montrés  insensibles 
à  de  pareilles  horreurs!    Quant  à  It^urs 
détracteurs  modernes,  jamais ilsn'eussent 
pu  que  limer  au  coin  du  feu  di^s  phrases 
sonores  contre  la  superstition.  Devenus 
un  peu  plus   qu'un  singe  et  beaucoup 
moins   qu'un    homme.    Dieu    sait    dans 
quelle  classe  de  1  histoire  naturelle  leur 
place  monstrueuse  eût  été  marquée.  Au 
milieu   de    cette  fange  impure,    où   le 
genre  humain  aurait  croupi,  un  rayon 
fécondant  n'eût  pu  pénétrer,  et  les  trois 
grâces  chrétiennes ,  la  Foi  ,  l'Espérance 
et  la  Charité,  oubliant  leurs   immortels 
embrassemens  ,  se  iussent  enfuies  au  sein 
de  l'éternel  amour. 

La  trinité  chrétienne  ,  ce  mystérieux 
triangle,  dont  l'unité  nous  étonne,  se 
trouve  pourtant  répétée  dans  la  nature 
entière  :  dans  Dieu  ,  dans  l'homme  ,  dans 
la  société  civile  et  dans  le  coi  ps  poli- 
tique, enfin  jusques  dans  la  vie  inorga- 
nique. Dans  Dieu  ,  le  Père  manifesté  par 
le  Verbe  et  agissant  en  dehors  par  TEs- 
piit-Saint ,  qui  relie  l'un  à  l'autre;  dans 
riionime,  la  penséiî  manifestée  par  le 
Verbe  et  agissant  par  des  organes;  dans 
la  société  domestique  et  civile,  un  jwu- 
voir  agissant  par  un  ministre  ou  moyen 
sur  un  sujet  ;  dans  la  religion,  la  Foi  ma- 
nifestée par  l'Espérance  et  fécondée  par 
la  Charité .  dont  les  ardeurs  s'épanchent 
sur  le  monde  spirituel  pour  le  viviher  et 
le  soute:iir  ;  enfin  dans  la  nature,  \a  cause 
se  faisant  jour  par  un  mo)e^î  pour  produire 
\\n  effet:  tell^  sont  les  secrètes  affinités 


440 


TNNOCENT  ITT 


qui  attirent  et  iniissenl  chaque  grande 
division  des  ^Ires.   Dans   le   plan  de   la 
pensL^e   divine,   rtUlifice  spirituel,    d(;s- 
tint^  par  elle  à  servir  de  point  de  réu- 
nion entre  Dieu  et  l'homme ,  devait  re- 
Ih'ter  la  triade  merveilleuse,    triple  loi 
harmoniquj;  (|iii  trouve  encore  son  écho 
<!ans  les  sphères  célestes  se  mouvant  sni- 
nos  tèîes  et  que    le  génie  de  Kef)ler  sut 
dt^couvrir.   L'Eglise  eut    donc  un  chef, 
grande  liî?ne  créatrice  et  conservatrice 
à  la  fois,  qui  devait  engendrer  ou  com- 
muniqiier  la  vie  intérieure,  au  moyen  d'un 
épiscopat ,  à  une  société,   dont  l'activité 
toujours   croissante    pourrait  arriver  à 
une  perfection  incalculable,  si  les  mau- 
vaises  passions  ne   venaieiit  sans   cesse 
glacer  et  dessécher  une   terre  préparée 
par  l'artisan  éternel.  Au  clief,   la  voca- 
tion ou  la  faculté  d'appeler  •  à  IV^pisco- 
pat ,  la  prédication:  au  corps  entier,  la 
production   d'un   effet   sublime    que    le 
Christ  seul  pouvait  prévoir.  Mais  comme 
dans  l'homme  même  il  est  souvent  diffi- 
cile de  distinguer  la  pensée  de  la  parole, 
la  parole  de  l'action  ,  et  que  tout  semble 
s'y  confondre  dans  un  même  instant  éner- 
gique ;  comme  encore  dans  la  famille, 
les  trois  êtres  qui  la  composent,  le  père, 
la  mère  et  l'enfant,  forment  un  tout  com- 
pacte, dont  les  lignes  distinctes  se  tou- 
chent et  se  confondent  aux  extrémités; 
de  mémeaussi  les  grandes  lignes  trinaires 
de  l'Eglise  doivent  se  compléter  l'une  par 
l'autre,  confondant  ou  unissantplutôt  la 
conception  et  l'action,  la  cause  et  l'effet, 
sans  perdre  la  caractéristique  primitive 
qui  leur  a  été  imprimée  par  la  Divinité. 
lYiver  donc  le  pape  de  ses  attributs,  ou 
surtout  lui  6te.'  le  droit  de  pourvoir  à  la 
défense  générale  de  la  société  spirituelle, 
c'est  rompre  la  base  du  trjangle  ;  c'est 
vouloir  le  construire  avec  deux  lignes- 
c'est    vouio.r    fiiire   un   corps  sans   tête. 
Aussi  remarquez-le,  le  protestantisme  a 
e>sayé  celle   impossibilité,   et  les  deux 
grandes  lignes  qui    lui  restaient ,    man- 
quant du   troisième  ])oint  d'appui  ,   ont 
été,  s'éloignant  indéfiniment,  jusqu'à  ce 
que,  perdues   dans  les  régions  obscures 
du  piélisnie  el  (lu  r.ilionalisiue,  1j  direc- 
tion droite  a  cessé  d'exister.  Dès  lors  il 
s'est    forme  des   deux    lignes   primitives 
une  quantité  de  lignes  brisées,  ne  se  rat- 
tachant à  rien  4e  régulier,  ni  de  réel,  où 


l'incrédulité  a  pu  se  faire  aux  nombreux 
points  d'intersection,  et  traînera  sa  suite 
le  malérialism«{ ,  ce  grand  dissolvant  de 
toute  croyance  et  de  toute  vertu.  Donc 
vouloir  qu'au  moyen  Age,  où  l'on  croyait 
encore  h  l'unité  trinaire,  que  le  pape 
n'appelAt  pas  lespeuples.^  repous'^cr  une 
grande  attaque  contre  l'instruction  di- 
vines •  cxig<M'  qu'il  restAt  impassible  en 
voyant  détruire  sous  ses  yeux  le  triangle 
tout  entier  ,  c'est  demander  l'absurde. 
Donc  le  demander  à  tout  autre  que  le 
pape  serait  aussi  absurde,  car  aux  yeux 
des  peuples  il  n'aurait  eu  aucune  mission, 
la  c<7z^.ve  eût  manqué  pour  produire  r effet, 
et  dès  lors  le  moyen  eût  marché  sans  but. 
Donc  enfin  les  nations  européennes  au- 
raient trouvé  fort  étrange  que  le  chef  de 
la  chrétienté  ne  fît  aucun  pas,  ou  em- 
ployât seuiement  des  demi-mesures  pour 
rassurer  la  société  compromise  dans  ses 
plus  chers  intérêts. 

Maintenant  quels  moyens  pouvait  em- 
ployer le  chef  de  l'Église  pour  éteindre 
une  secte  qui  s'annonçait  avec  un  corps 
dedoclrines  semblables  à  cellesdontnous 
avons  esquissé  le  résumé?  Ils  étaient  de 
trois  sortes  :  ou  la  prédication  toute 
seule;  ou  la  prédication  soutenue  par 
l'autorité  d'un  puissant  monarque;  ou  la 
prédication  appuyée  sur  une  croisade. 
Quant  au  premier  moyen,  à  moins  d'un 
miracle,  il  est  difficile  de  voir  comment 
la  chaire  toute  seule  aurait  pu  suffire 
contre  des  gens  auxquels  tout  était  bon 
pour  arriver  h  leurs  fins.  INous  avons  déjà 
vu  quels  traitemens  les  Albigeois  fai- 
saient éprouver  aux  prêtres;  comment 
admettre  alors  qu'ils  se  fissent  plus  doux 
envers  les  prédicateurs?  D'ailleurs  les 
faits  parlent  trop  clairement  contre  une 
pareille  hypothèse,  et  la  proieclion  des 
comtes  de  Toulouse  et  de  Foix  portait 
les  sectaires  aux  excès  les  plus  crians. 
Déjà  en  1147.  quand  il  ne  .s'agissait  nul- 
lement de  croisade,  Pierre  le  \  énérable, 
abbé  de  Cluni  ,  écrivait  ces  paroles: 
i  On  a  vu  par  un  crime  inoui  chez  [es 

<  chrétirns,  rebaptiser  le^  peuples,  pro- 

<  faner  les  églises ,  renverser  lesaulels, 
«  brûler  les  croix,  fouetter  les  prêtres, 
1  emprisonner  les  moines,  les  contrain- 
i  dre  à  prendre  des  femmes  par  les  me- 
(  naces  et   les  lonrmens Après  avoir 

fait  un  grand  bûcher  des  croix  entas- 


ET  SES  CONTEMPORAIINS. 


AU 


c  sées,  ajoute-t-il  en  s'adressant  aux  hé- 
«  reliques,  vous  y  avez  rais  le  feu  ;  vous  y 
f  avez  fait  cuire  de  la  viande  et  en  avez 
c  mangé  le  vendredi  saint,  après  avoir 
€  invité   publiqiîement   le   peuple  à  en 

<  manger  (1).  »  Raymond  de  Toulouse 
faisait  célébrer  la  messe  ridiculement  en 
sa  présence  par  des  saltimbanques  ou  ses 
courtisans,  et  telle  élait  sa  folie  qu'on 
l'avait  entendu  s'écrier  :  «  Je  sais  que  je 
«  puis  perdre  mes  états  ,  mais  c'est  un 
«  parti  pris,  je  sacrifierai  pour  eux  jus- 
€  qu'à  ma  tête,  b  Le  même  lioiume  s'age- 
nouillait devant  eux,  les  caressait,  les 
embrassait  et  se  livrait  aux  idées  les  plus 
bizarres  pour  leur  prouver  son  attache- 
ment. On  peut  juger  du  caractère  de 
Raymond  par  le  trait  suivant.  En  1214, 
son  frère  Baudouin  ,  qui  tenait  pour  le 
parti  catholique,  avait  été  surpris  par  la 
trahison.  Il  se  rendait  dans  son  domaine 
du  Querci  et  dormait  dans  le  château  de 
rOlme,  qui  avait  reconnu  Simon  de  Mont- 
fort.  Les  chevaliers  qui  l'occupaient  s'en- 
tendent avec  la  garnison  albigeoise  de 
Montlevard  pour  livrer  Baudouin.  Dès 
que  le  châtelain  le  voit  endormi,  il  em- 
porte la  clef  de  la  chambre  et  admet  ses 
associés,  t  ]Ne  perdez  pas  un  instant,  dit- 
c  il  ;  il  est  sans  armes  et  endormi;  vous 
«  vous  en  rendrez  facilement  maîtres , 
«  ainsi  que  des  autres.  >  Toutes  les  issues 
sont  gardées  et  Baudouin  ne  tarda  pas 
à  être  couvert  de  chaînes.  Avec  cette 
proie  on  espérait  forcer  la  place  de  IMont- 
luc  à  se  rendre  ,  mais  le  noble  capfif  l'ex- 
horta â  se  défendre  jusqu'aux  dernières 
extrémités.  Pendant  deux  jours  entiers 
ses  bourreaux  le  tirent  jeûner  :  au  bout 
de  ce  temps  Baudouin  demanda  le  viati- 
que. Le  prêtre  allait  l'apporter,  quand 
survint  un  routier,  ou  brigand,  qui  jura 
de  ne  lui  laisser  rien  prendre  (lu'il  n'eût 
rendu  un  autre  routier  détenu  dans  les 
fers.  «  Cruel,  dit  le  comte,  je  ne  demand»^ 
«  pas  de  nourriture  corporelle,  mais  lei 
«  saints    mystères    qui    nourrissent    nos 

<  âmes.  Qu'on  me  les  montre  au  moins, 
«  ajouta-t-il,  et  il  se  prosterna  pour  les 
«  adorer.  >  Cependant  il  est  conduit  i'i 
IMontauban  où  se  rendit  son  frère  Ixay- 
mond.  Sur-le-champ  celui-ci  forme  un 
tribunal  des  deux  comtes  de  Foix  et  de 

(1)  Fleury,  Jlist.  ccclés.,  liv.  LXIX. 


quelques  barons:  on  siège  en  plein  air, 
Baudouin  est  condamné  pour  haute  tra- 
hison et  pour  avoir  combattu  à  31uret,- 
à  peine  lui  accorde-ton  le  temps  de  se 
confesser:  eî.fm  les  comtes  de  Foix  aidés 
de  quelques  autres  se  font  bourreaux  et 
le  pendent  à  un  arbre.  Il  est  vrai  que 
Raymond  lui  fit  élever  un  beau  mausolée 
à  ^  illedieu. 

Tous  les  moyens  de  persuasion  se  trou- 
vaient épuisés.  Saint  Bernard  avait  vaine- 
ment prêchécetle  multiluneaveugledont 
il  s'était  vu  le  jouet  et  la  risée.  En  llTo, 
Alexandre  III  lit  assembler  un  concile 
dans  la  ville  d'Albi  pour  que  les  héréti- 
ques pussent  y  exposer  leurs  doctrines  : 
ils  y  vinrent  armés  et  se  moquèrent  des 
décisions  des  Pères.  Deux  ans  plus  tard 
le  même  pontife  avait  envoyé  un  cardi- 
nal à  l'abbé  de  Citeaux  pour  combattre 
les  Albigeois  :  la  populace  de  Toulouse 
courut  après  eux  et  leurs  compagnons  eu 
les  couvrant  de  huées  et  de  brocards.  Les 
docteurs  albigeois  savaient  s'attacher 
leurs  prosélytes  par  des  liens  si  forts 
qu'un  d'eux  s'écria  :  »  Quand  je  devrais 
d  me  traîner  à  quatre  pattes  pour  entrer 
<  dans  la  tombe  je  veux  être  enterré  par 
i  eux.  ï  Alexandre  ,  dit  M.  Hurler,  eut 
beau  charger  le  plus  savant  homme  de 
son  siècle,  Alain  de  Lille  ,  d'écrire  con- 
tre eux;  son  successeur  eut  beau  donner 
au  caidinal  Henri  la  commission  de  dis- 
cuter avec  eux,  en  le  faisant  appuyer 
d'une  force  armée;  en  vain  encore  de 
nouvelles  assemblées  composées  de  laïcs 
et  d'ecclésiastiques,  furent  convoquées 
plus  tard,  le  danger  se  montrail  toujours 
plus  menaçant  et  plus  terrible  dans  celte 
partie  de  l'Eglise,....  toutes  ces  mesures 
étaient  partielles  et  n'offraient  qu'un  se- 
cours passager.  » 

Il  ne  faut  pas  non  plus  oublier  qu'un 
grand  nombre  de  seigneurs  embrassaient 
le  parti  des  Albigeois  pour  s'affranchir 
de  tout  fiein  moral.  Une  doctrine  qui  no 
condamnait  aucun  excès  et  favorisait 
particulièrement  le  libertinage  devait 
trouver  accès  dans  bien  des  cœurs,  et 
ceci  explique  peut-être  la  prodigieuse 
opiniâtreté  de  ses  partisans.  Puis,  venait 
la  convoilise  des  biens  ecelésiaGtitpies,  la 
joie  d'usurper  les  riches  prébendes,  les 
beaux  monastères.  Il  y  a  tot.jours  au 
fond  de  l'âme  humaine  une  certaine  ou- 


iVÀ 


IJNNOCENT  m 


pidilr  qui  engendre  l'envie  du  bien  d'au- 
trui  et  le  désir  de  s'enrichira  ses  dépens. 
Ainsi  plus  tard,  au  seizième  siècle,  l'aris- 
tocratie protestante  profita  seule  des  dé 
pouilles  opimes  que  leur  offrit  le  catho- 
licisme :  ainsi  en  1791  .  INliraheau  suivait 
l'iuspir.  tion  d'une  bande  noire  en  faisant 
tomber  les  biens  du  clerj^é  dans  le  do- 
maine national;  ainsi  peut-être  feront 
aussi  les  prolétaires  dc^daignés  aujour- 
d'hui par  une  orgueilleuse  bourp;eoisie. 

Enlin  h  côté  de  ces  blessures  profondes 
se   trouvait    une    plaie    bien   autrement 
cruelle  et  envenimée  :  ulcère  aux  bords 
larf:jes  et    livides   qui    rongeait    l'Église 
française,  je  veux  dire  la  corruption  du 
clergé....  Dans  les  sirvantes  et  les  chan- 
sons qu'on  f;iisait   courir  sur  lui.   nous 
pouvons  recf^nnaître  plus  d'un»*  insinua- 
tion  albigeoise  où  l'on  sent  plus  d'une 
exagération,  mais  encore  reste-t-il  une 
part  trop  réelle,  trop    patente  pour  la 
révoquer  en  doute.  Lorsque  le  prêlre  a 
laissé   tomber   sur    sa    robe    une    tache 
d'huile,  il  a  beau  la  frotter  et  la  cacher, 
elle  va  s'agrandisiant   toujours ,  déliant 
tous  ses  efforts,  attirant  tous  les  regard». 
Dieu  avait  mis    sur  son   front  une  cou- 
ronne d'une  éclatante  blancheur,  et  si 
elle  tombe  de  son  front ,  les  larmes  amè- 
res  de  la  pénitence  elle-même  ne  sauront 
lui  rendre  sa  première  beauté.  On  dirait 
un  ange  déchu  q'ii  porte  partout  avec  lui 
un  reflet  de  sa  gloire  primitive  au  travers 
des  vapeursempestées  dont  il  est  entouré. 
ÎVe  nous  étonnons  donc  pas  si  une  haine 
spéciale  s'attache  alors  à  ses  pas  :  qui  ne 
frémirait  de  voir  un  vase  d'albâtre  ren- 
fermer de  mortels  poisons? 

Au  premier  rang  parmi  les  indignes,  on 
peut  compter  Bérenger  II,  archevêque 
de  Narbonne.  >on  content  de  son  dio- 
cèse, ce  prélat  cumulait  l'évêchc  de  Lé- 
rida  et  l'abbaye  de  >lont-Aragon  en  Espa- 
gne. Il  était  de  cette  race  dont  le  père  se 
rendit  au  jardin  des  Olives  et  vendit  son 
bon  niditre  pour  trente  deniers.  Monté 
^ur  des  amas  d'or  qu'il  comptait  et  re- 
comptait sans  cesse,  sa  main  avare  ne 
s'ouvrait  jamais  pour  verser  l'huile  de  la 
charité  :  renfermé  dans  les  hautes  mu- 
railles de  son  monastère  il  laissa  dix  an- 
nées entières  s'écouler  sans  visiter  son 
diocèse  ,  sans  veiller  sur  les  églises ,  sans 
prêter  l'oreille  aux  vives  remontrances 


du  Saint-Siège,  i  L'évêqnc  de  Narbonnc, 
i  écrivait  Innocent ,  est .  dit-on  ,  la  prin- 

<  cipale  cause  de  tant  de  maux  affligeans; 
i  lui  dont  le  Dieu  est  l'or,  lui  qui  se  glo- 
i  rille   de   sa  honte;  lui,   dont  le   cœur 

avide  n'a  pu  s'abstenir  des  choses  illici- 

<  tes  ni  se  contenter  du  bien  permis  ni 
«  s'adonner  à   la  piété.  Ame  vile,  absor- 

<  bée  dans  son  trésor  et  qui  aime  mieux 

<  regarder  l'or  que  le  soleil  !  Cet  homme 
«  n'a-t-il  pas  osé  soutenir  que  la  simonie 

<  n'est  pas  une  hérésie  (1)?  i  Mais  Béren- 
ger  se  moqua  également  des  reproches  et 
des  menaces  du  pontife:  les  diocèses  et 
les  bénéfices  furent  mis  par  lui  à  l'encan 
et,  chose  monstrueuse!  on  vit  le  même 
homme  cumuler  jusqu'à  cinq  paroisses  à 
!a  fois.  L'archevêque  conférait  l'ordina- 
tion sans  distinction  et  sans  examiner  les 
qualités  du  candidat.  Aussi  dans  cet  ef- 
froyable désordre  vit-on  se  briser  un  à 
un  tous  les  liens  de  la  hiérarchie  :  cha- 
noines, curés  ,  moines  quittaient  à  l'envi 
les  liens  du   sacerdoce  ,   prenaient  des 
concubines,  séduisaient  des  femmes  ma- 
riét^s  ;   ou   bien    se   faisaient    usuriers  , 
joueurs,   marchands,   procureurs,  his- 
trions, médecins.  Qu'on  s'étonne  ensuite 
que  les  laïcs  imitassent  un  pareil  exem- 
ple et  que  tous  les  ressorts  de  la  vie  so- 
ciale parussent  sur  le  point  de  se  rompre 
en  mille  éclats!  Innocent,  désespérant  de 
ramener  à  de   meilleurs  sentimens   un 
homme  de  cette  espèce,  lui  enleva  d'a- 
bord son  abbaye  ,  puis  le  dégrada  de  son 
rang  et  fit  nommer  à  sa  place  un  succes- 
seur. D'autres  évêques  subirent  le  môme 
sort,  car  le  pape  sentait  qu'il  fallait  met- 
tre la  cognée  à  la  racine  du  mal  et  com- 
mencer par  purifier  le  corps  enseignant. 
En  même  temps,  pour  opposer  la  pau- 
vreté   au   faste,    l'humilité  à   l'orgueil  , 
Diego,  évêque  d'Osma,  et  Dominique,  le 
célèbre  fondateur  de  l'ordre  qui  porte 
son  nom,  se  mirent  h  prêcher  d'exemple 
et  de  paroles  ;  ils  parcouraient  le  pays  à 
pied,   et   leur  douceur  exirôme  jointe  à 
leur  zèle  apostolique  réussit  à  ramener 

(1)  Tôt  autem  et  tanlorum  roalorum  causa  et  ca- 
pot ,  (licllur  Epiât.  ^a^boneD&is,  cujus  Deui  num- 
I  mus  est,  el  gloria  in  confusioue  ejus;  cujus  nieos 
!  ppcunix  aviJa,  nec  abslinere  novit  a  ?etiiis,  nec 
{jaudrre  concessi» ,  ner  pieiali  adliibere  conseusum; 
I  qui  hal)ens  cor  suum  ubi  est  Ibesaurus  suu8,auruai 
I  (luam  solem  libcoiiùs  ioluolur.  Ep.  m,  24. 


ET  SES  COJNTEMPORAllNS. 


m 


quelques  âmes.  L'ordre  de  Cîteaux  ré- 
pondit à  l'appel  en  se  montrant  plein 
d'ardeur  pour  celle  sainte  coalition. 
Quant  à  Dominique  ,  <  ses  idées  nettes 
et  fortement  arrêtées,  ses  résolutions 
prises  avec  tant  de  raison  qu'on  ne  l'a 
presque  jamais  vu  obligé  d'en  changer, 
une  égalité  d'âme  inaltérable ,  son  visage 
même  où  étaient  peintes  la  paix  de  la 
conscience  et  la  joie  que  l'on  goûte  au 
service  du  Seigneur,  le  feu  de  son  teint 
et  de  ses  yeux,  sa  voix  douce  et  tou- 
chante, tout  en  lui  portait  à  la  vertu,  et 
communiquait  à  ceux  qui  rapprochaient 
les  ardeurs  de  l'amour  divin  dont  il  était 
embrasé  (l).  > 

Cependant,  et  la  voix  des  nouveaux 
apôtres  et  les  exhortations  des  légats,  et 
la  punition  des  ecclésiastiques  indignes. 
ne  pouvaient  ritn  contre  le  torrent  dé- 
vastateur. Ces  derniers,  arrivés  à  d^'s 
excès  dont  on  revient  rarement,  se  je- 
taient dans  le  parti  contraire,  et  sem- 
blaient vouloir  effacer  leur  caractère  in- 
déiébile,  à  force  de  crimes.  Quand  le  prê- 
tre s'égare  ,  il  doit  surpasser  les  autres 
hommes  en  méchanceté,  comme  il  lui 
était  prescrit  de  les  surpasser  en  vertu  : 
alors,  il  y  a  dans  son  cœur  doible  enfer, 
comme  il  y  avait  double  grâce.  Aux 
armes  seules  était  réservée  la  décision 
de  cette  grande  cause,  mais  en  même 
temps  aucun  souverain  régnant  n'était  en 
état  de  soutenir  le  poids  de  la  guerr<\ 
Philippe  Auguste,  occupé  à  réprimer 
une  féodalité  remuante,  se  préparait  à 
Li  bataille  de  Bouvines  ;  l'Angleterre  gé- 
missait sous  un  lâche  tyran,  plus  turc 
que  chrétien;  lEspjgne  avait  ses  Maures 
à  combattre  et  l'Empire  ses  dissensions 
civiles  à  étouffer  :  une  croisade  devenait 
donc  le  seul  moyen  possible  d'atteindre 

(1)  Hist.  ecclés.j  t.  V.  —  M.  de  Sismondi  atlri- 
bue  avec  raison  k  la  vie  fastueuse  de  plu&ieurs  pré- 
lals  l*exlension  des  doctrines  hérétiques:  mais  il 
accu&e  aussi  les  ini.ssiunDaires  qui  attaquaient  ces 
dt^Bordres.  «  Leur  arrogance,  disait-il,  avait  choqué 
tous  les  rangs  de  la  société,  et  ils  s'élaiont  fait  une 
foule  d'ennemis.  Ils  accusaient  quelques  év(''(iut's  de 
simonie;  les  autres  do  négligence  dans  Tcxercice 
de  leurs  fonctions  (les  légats  auraient-ils  donc  été 
dignes  d'éloges  s'ils  s'étaient  tus?),  et  attaquaient 
encore  tout  le  clergé  régulier.  »  Où  ,  quand  et  de 
quoi  ?  M.  de  Sismondi  nous  en  doit  encore  ta  preuve. 
(N.  d«M.  Hurter.) 


le  but  qu'on  se  proposait.  Le  meurtre 
du  légat ,  Pierre  de  Castelnau  ,  par  un 
affidé  de  Raymond  ,  poussa  ies  catholi- 
ques h  bout ,  et  au  siège  de  Béziers,  ils 
usèrent  d'horribles  représailles  (1).  Saint 
Dominique,  triste  et  désolé,  se  retira 
dans  sa  patrie  pour  attendre  de  meil- 
leurs temps.  Dès  lors,  la  guerre  prit  de 
part  et  d'autre  un  caractère  de  férocité 
digne  des  cannibales.  Simon  de  î\lonlfort 
se  laissa  enivrer  par  le  succès;  mais  pour- 
tant on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer 
ses  grandes  qualités  ,  qui  le  rendirent  un 
héros  aux  yeux  de  ses  contemporains. 
L'orgueil  aveugla  de  même  les  h^gals  du 
Saint-Siège;  ils  se  montrèrent  durs  et 
exigeant  envers  Raymond  vaincu  ;  leur 
arrogance  jeta  Pierre  d'Aragon  dans  son 
parti,  et  peut-être  serait-on  en  droit  de 
leur  attribuer  la  funeste  bataille  de  Mu- 
ret. Mais ,  comme  une  faute  en  amène 
une  autre  â  sa  suite  ,  ils  se  virent  con- 
traints de  cacher  la  vérité  au  Saint-Père  , 
redoutant  son  inflexible  amour  de  la  jus- 
tice. Ainsi ,  le  sac  de  Béziers  et  d'autres 
villes,  l'oppression  des  catholiques  eux- 
mêmes  ,  les  intolérables  conditions  im- 
posées au  comte  de  Toulouse,  tout  cela 
et  bien  d'auh  es  injustices  furent  soigneu- 
sement palliées  ou  omises  dans  les  rap- 
ports officiels  transmis  à  la  cour  de 
Ilonse.  On  y  accusait  avec  exagération 
l'entêtement  et  la  mauvaise  foi  de  Ray- 
mond ,  qu'il  est  impossible  cependant  de 
justifier  complètement  .  même  après  sa 
réconciliation.  Celui-ci  se  rendit  à  Rome 
avec  les  couilf^s  de  Foix  et  de  (^otnniin- 
gr's.  exposa  ses  grief.-»  et  obtint  prompte 
satisfaction.  Des  lettres  énergiques  ex- 
primèrent aux  légats  elh  Simon  de  Mont- 
fort  le  mécontentement  du  pape  .  qui  n« 
st;  laissa  éblouir  ni  par  les  humbles  pro- 
testations de  ce  dernier,  ni  par  la  satis- 
faction de  voir  l'hérésie  comprimée. 
îNéanmoins  sa  voix  fut  méconnue;  la 
rage  des  deux  partis  était  portée  au  com- 

(1)  Pondant  le  siège  do  Béziers,  le«  hahitans 
avaient  r.iassairé  le  vicomle  de  Trincavel  et  mal- 
traité leur  é\èque,  qui  essajait  de  les  en  détourner. 
Je  romariiuerai  qu'un  seul  auteur,  et  encore  «"Vran- 
qn-,  rapporte  le  fameux  mol  attribué  A  l'abbé  de 
<'îieau\.  M  les  chronitjues  si  favorables  ii  Ra>mond. 
ni  aucun  autre  écrivain  n'en  parlent.  I.a  saine  criti- 
que, quoi  qu'on  dibo  M.  (lapeiigue,  est  bien  fondée  è 
rejeUT  c«iUe  inipuialiou  comme  h«i-.irdé€. 


iA4 


I!snocf:nt  III 


bh^  :  dans  ce  combat  à  mort,  renj<Mi 
était  tro[»  important  pour  soni,'er  à  autre 
chose  quW  vaincre  ou  pth'ir.  Les  hosti- 
lités reprirent  leur  cours  jusqu'à  ce  que 
Simon  se  vit  maître  de  tout  le  pays,  où 
hitMitùt  il  réj^na  sans  0|)position  ;  un 
concik^  reconnut  à  l'unanimité  ses  droits 
comme  souverain  léj^ilinie:  mais  IMont- 
lort  craignait  encore  l'appel  au  S.iinl- 
Siége ,  et  rien  ne  prouve  mieux  l'idée 
qu'on  avait  du  caractère  d'Innocent.  En 
efïet  ,  en  1215,  il  convoqua  lui  même  un 
concile  général  dans  le  palais  de  Lalran, 
pour  régler  les  affaires  de  l'Église.  Après 
les  questions  de  foi  et  de  discipline  dont 
on  s'occupa  avec  une  grande  attention, 
vinrent  celles  qui  s'y  rattachaient  indi- 
rectement :  on  vit  paraître  devant  les 
pères  assemblés,  les  comtes  de  Toulouse, 
père  et  fîls  .  puis  derrière  eux,  ceux  de 
Foix  et  de  Comminges,  également  dé- 
pouillés. Lorsqu'ils  furent  entrés,  ils  se 
jetèrent  à  genoux  en  face  du  pape,  qui 
leur  dit  avec  douceur  de  se  relever. 
Alors,  ils  éclatèrent  en  plaintes  amères 
contre  tJimon  de  Monlfort,  qui  avait 
usurpé  leurs  domaines  malgré  leur  sou- 
mission pure  et  simple  aux  lég^ats...  Le 
pape  dut  en  recevoir  une  impression 
profonde,  et  i!  se  convaiquit  qu'on  avait 
foulé  aux  pieds  les  conventions  arrê- 
tées. En  même  t»  mps  un  des  cardinaux 
défendit  les  plaignans  avec  chaleur  ; 
l'abbé  de  Saint-Tibéri  en  lit  autant  ;  mais 
Foulques  de  Toulouse  s'éleva  plus  vio- 
lemment encore  contre  eux.  Le  comte 
de  Foix  excitait  surtout  sa  bile.  «  Le 
«  comte  ne  savait-il  pas  ,  s'écria-t-il ,  que 

<  ses  terres  étaient  remplies  d'héréli- 
t  ques?  iN'avail-il  pas  massacré  une  quan- 
«  iiléd(  catholiques,  et  notamment  OOOO 
tf  en  une  fois,  à  >lontjoyre?  —  Won  ,  re- 
«  pi  il  h;  comie  ;  c'est  vous  par  vos  trom- 

<  peuses  paroles  qui  avez  immolé  ces 
«  pauvres  gens,  c'est  par  votre  faute  que 
«  Toulouse  a  été  pillé  ,  et  que  plus  de 
c  10,000  de  ses  habitans  ont  été  égor- 
c  gés.  >  Le  pape  prêta  une  scrupuleuse 
attention  à  ces  paroles,  et  d'autres  plain- 
tes élevées  par  I<îs  barons  contre  Simon; 
il  avait,  disait-on  ,  abrégé  la  vie  ,  et  ra- 
vagé les  propriétés  du  comie  de  Héziers, 
qui  ne  s'était  jamais  montré  fauteur  des 
hérétiques.  Lui  et  les  légats,  loin  d'agir 
selon    leur    dignité  ,    s'étaient   conduits 


comme  des  voleurs  et  des  meurtriers. 
I  Les  prélats  français  cherchèrent  & 
prouver  que  rétablir  le  comte  de  Toulouse 
c'était  exposer  l'Église  à  de  grands  dan- 
gers. Innocent  se  ht  apporter  les  actes,  et 
déclara  que,  <  comme  les  comtes  et  leurs 
i  amis  avaient  toujours  promis  de  se 
a  soumettre  à    l'Église,    on  ne   pouvait 

<  sans   injustice  les  dépouiller  de    leurs 

<  états.  )  Cette  déclaration  excita  de 
violens  murmures  parmi  beaucoup  de 
prélats  ;  la  douceur  et  la  droiture  du 
pape  ne  satisfaisaient  point  leur  haine. 
Mais  le  chantre  de  la  cathédrale  de  Lyon, 
homme  d'un  grand  mérite,  se  leva  et  dit: 

<  Oui,  Saint-Père,  le  comte  Raymond  a 
«  livré  ses  places  sans  crainte  à  votre  lé- 

<  gat;  un  des  premiers  il  a  pris  la  croix 
t  au  siège  de  Carcassonne,  il  a  combattu 

<  son  propre  neveu  ,  le  vicomte  de  Bé- 
c  ziers.   En  tout,  il  vous  a  prouvé   son 

<  obéissance.  Si  vous  ne  lui  rendez  pas 
«  ses  domaines ,  la  honte  en  rejaillira  sur 

<  vous,  et  sur  toute  l'Église.  Personne 

<  ne  voudra  plus  croire  à  votre  parole. 
1  Et  vous  ,  seigneur  évéque  de  Toulouse, 

<  vous  n'aimez  ni  le  prince  ni  votre 
«  peuple.  Vous  avez  allumé  dans  Tou- 
c   louse   un   incendie  que   personne    ne 

<  peut  éteindre.  Déjà  10,000  hommes  ont 

<  été  sacrifiés  par  votre  faute;  vous  en 

<  faut-il  encore  d'autres?  Vous  faites  tora- 

<  ber  en  discrédit  le  Siège  apostolique, 
c  Est-il  juste,  Saint-Père,  que  tant  de 
«  personnes  soient  immolées  à  la  haine 
i  d'un  seul  homme  ?  » 

i  Ce  langage  conhrma  le  pape  dans  ses 
idées.  Il  assura  que  le  comte  de  Toulouse 
et  ses  amis  lui  avaient  été  toujours  sou  mis; 
et  quant  à  ce  (|ui  était  arrivé,  personne 
ne  pouvait  l'en  accuser,  car  il  ne  l'avait 
ni  ordonné,  ni  même  connu.  L'archevê- 
que de  JNarbonne  éleva  aussi  la  voix  en 
faveur  des  accusés,  moins  par  un  sen- 
timent de  bienveillance,  que  par  haine 
contre  Simon  de  Monlfort,  avec  lequel  il 
était  brouillé.  En  effet,  tant  qu'il  avait 
été  légat ,  il  n'avait  jamais  suivi  les  in- 
tentions du  souverain  pontife.  Mainte- 
nant, il  accusait  l'archevêque  Foulques, 
et  le  légal,  de  dureté  et  de  violence. 
L'évêque  d'Agde  parla  ,  au  contraire, 
pour  Simon ,  «  cjui  s'était  dévoué  tout  en- 
i  lier  au  service  de  l'Eglise;  qui,  pour 
t  l'amour  d'elle  ,  avait  encouru  tous  Içs 


ET  SES  CONTEMPORAINS. 


446 


I  dangers,  toutes  les  difficultés,  et  de 

<  nuit  et  de  jour,  t  Innocent  reconnutde 
nouveau  que  plusieurs  fois  des  plaintes 
étaient  arrivées  jusqu'à  lui  contre  les 
légats  et  le  comte.  <  ?»Iais.  après  tout .  en 

<  admettant  la  culpabilité  de  Raymond, 
I  son  fils  ne  devait  pas  en  souffrir  (I).  > 
Presque  tous  les  prélats  de  la  France  mé- 
ridionale soutinrent  avec  acharnement 
l'œuvre  de  leur  passion,  déclarant  même 
que  si  on  reprenait  à  Simon  de  Monfort 
le  pays  conquis,  ils  s'uniraient  ensemblt* 
pour  le  lui  conserver.  L'évêque  d'Osma 
appela  celui  de  Toulouse  ung  grand  fla- 
taire,  et  prouva  le  droit  incontestable  du 
jeune  comte,  qui,  selon  lui  ,  serait  ap- 
puyé par  les  rois  de  France  et  d'Angle- 
terre. A  ces  mots,  le  pape  l'interrom- 
pant ;    c  jN'ayez  aucun  souci    du  jeune 

<  comte  ,  dit-il  ;  si  celui  de  Monifort  re- 
«  tient  sa   terre,   moi.  je  lui  en  donne 

<  d'autres  :  qu'il  demeure  hdéle  à   Di^u 

<  et  à  l'Église  ,  le  reste  ne  lui  manquera 

<  pas.  > 

<  Cependant,  l'opiniâtreté  des  prélats 
français  parait  avoir  entraîné  la  majo- 
rité de  l'assemblée.  Le  vieux  comte  de 
Toulouse  fut  déclaré,  presque  à  l'unani- 
mité ,  dépouillé  de  ses  droits  .  et  on  lui 
assigna ,  en  revenu,  400  marcs  d'argent , 
dont  il  devait  jouir  tant  qu'il  ne  mon- 
trerait aucune  résistance  à  l'Église.  Sa 
femme  conserva  son  douaire  ,  sous  la 
condition  de  maintenir  dans  ses  pro- 
priétés la  paix  et  la  pureté  de  la  foi. 
Tout  le  pays  conquis  par  Simon  de  Mon- 
fort lui  restait,  à  la  réserve  des  domaines 
possédés  par  des  catholiques  déclarés.  Le 
territoire  non  conciuis  devait  être  confié 
àlaganie  d'hommes  saj^es,  pour  le  livrer 
en  totalité,  ou  en  partie,  suivant  son 
mérite,  au  jeune  comte  de  Toulouse, 
quand  il  aurait  atteint  lAge  de  majorité. 
Le  comte  de  Foix  demeura  sous  la  pro- 
tection spéciale  du  Sainl-Siége  .  et  au 
bout  d'une  année  ,  le  successeur  d'Inno- 
cent lui  rendit  sonchAteau:  il  est  vraisem- 
blable que  celui  de  Comminges  éprouva 
le  même  sort. 

«  Le  jeune  Raymond  resta  quarante 
jours  à  Rome.  Quelques  personnes  adres- 

(4)  Car  Dieu  a  dicl  de  sa  boca  ,  que  lo  payre  no 
pagora  per  la  iniquiial  (tel  tilh,  ni  lo  Glh  la  dol  payre  ; 
car  no  cà  home  que  aura  soslcnir  ny  maDlcnir  lo 
conlrari  d'aisso. 


seront  peut-être  à  Innocent  le  reproche 
de  n'avoir  pas  annulé  de  force  la  déci- 
sion du  concile.  On  a  déjà  vu  comment 
il  chercha  à  calmer,  par  des  raisons  po- 
sitives .  la  violence  des  prélats  français. 
Soutenir  qrx'il  aurait  dû  heurter  de  front 
la  majorité  de  l'assemblée  embarrasserait 
lesgens  qui  soutiennent  la  supériorité  du 
concile  sur  le  pape.  Lui-même  put  y 
trouver  d'autant  moins  occasion  ,  que  , 
dès  le  commencement,  il  prévoyait  la 
possibilité  de  conserver  ,  pour  le  jeune 
Raymond,  un  domaineconsidérable; pro- 
bablement il  préféra  remettre  h^  reste  à  la 
fortune  des  armes  ,  que  d'exposer  l'unité 
de  l'Église  à  des  maux  incalculables  ,  en 
usant  de  son  autorité  suprême. 

(  Après  la  dissolution  du  concile  ,  le 
comte  de  Foix  se  vit  appuyé  d'une  lettre 
du  pape,  qu'il  écrivit  à  ses  légats  en 
France  :  ils  devaieni  faire  connaître,  dans 
le  délai  de  trois  mois,  par  quels  motifs 
le  comte  avait  été  privé  de  ses  biens,  afin 
qu'une  décision  définitive  s'ensuivît;  de 
P'Us  .  il  était  prescrit  de  lui  faire  rendre 
son  château,  et  Simon  de  Montfort  reçut 
l'ordre  de  laisser  de  Foix  et  de  Com- 
minges en  paiv.  Joyeux  de  cette  solution, 
tranquillisé  par  la  bénédiction  et  l'abso- 
lution du  pontife,  le  premier  rejoignit  à 
Viterbe  le  vieux  Raymond,  qui  éprouvait 
de  la  consolation  en  voyant  les  affaires 
prendre  une  aussi  bonne  tournure  pour 
ses  amis. 

«  Son  fils  se  rendit  à  Rome,  accompagné 

de  quelques  seigneurs  auxquels  son  père 

e  confia  pour  prendre   congé  du  pape. 

nnocent ,  charmé  de  la  bonne  tenue  du 

eune  homme  ,  le  prit  par  la  main,  le  lit 

asseoir  à  côté  de  lui  ,  et  lui  dit  :   <  Cher 

enfant ,  si  tu  suis  mon  conseil ,  tu  ne 

te   tromperas  jamais.  Aime   Dieu  par 

dessus  tout,  et  sers-le  lidèlement.  rs'é- 

tends  pas  ta  main  sur  le  bien  d'autrui  ; 

mais  défends  le  lien  contre  celui  qui 

voudrait  l'en  dépouiller  :  alors  tu  ne 

seras  point   privé  d'héritages.  Et  afin 

que,  dès  aujourd'hui,  lu  en  sois  pourvu, 

je  te  donne  le  comté   Venaissin.  avec 

Reaucaire  et  la   l'rovence.  Tu  pourras 

ainsi  vivre  conformément  à  ton  rang. 

Quand  l'Eglise  s'assemblera,  dans  un 

autre  concile ,  lu  auras  la  faculté  de 

faire  entendre  tes  plaintes  contre  le 

comte  de  Montfort.  >   —  <  Saint-Père î 


446 


ÎMNOCENT  III  ET  SES  COINTEMPOIUIINS. 


c  reprit  lo  jonnc  homine  ,  ne  vous  irritez 
t  pas  si  je  rt^iissis  à  repicmlro,  sur  le 
€  comle  de  Montfor  t ,  les  biens  qu'il  m'a 
t  retenus.''» — i  Dans  tout  ce  que  tu  fais  . 
c  ri'pondit  Innocent,  puisse  Dieu   l'ac- 

<  corder  de   le  bien   commencer  et  de 

<  le  bien  finir  !  i  Après  ces  mots  ,  il  lui 
donna  sa  bi'n<Hiiction.  et  les  actes  néces- 
saires pour  le  mettre  eu  possession  de 
ses  états.  Raymond  s'embarqua  sur-le- 
champ  à  (iènes.  avec  son  père,  pour 
gagiHîr  Marseille. 

«  Si  pendant  six  ans  le  droit  et  l'hu- 
manité furent  éj^alenient  violés  dans  le 
midi  de  la  France ,  si  le  poïivoir  conféré 
au  dtbul  pour  le  rétablissement  de  la  foi 
ne  fut  employé  que  pour  uneguerre  d'am- 
bition et  de  conquête,  cela  n'entrait  point 
dans  les  vues  d'Innocent.   Ou  ses  ordres 
ne  furent  pas  remplis,  ou  bien  défausses 
nouvelles  lui  en   arrachaient  qui  n'eus- 
sent jamais  été  arrachés  ,  et  il  eût  mieux 
connu  la  réalité.  Quand  un  chef  ne  p  :ut 
voir  que  par  les  yeux  d'un  mandataire, 
il  se  passe  beaucoup  de  choses  qui   lui 
sont  attribuées,  en  masse,  mais  dont  l'ab- 
sout un  jugement  raisonné,  euibrassant 
l'individu  ,  et  établissant  l'appréciation 
d'après  l'ensemble  de  son  caractère.  In- 
nocent avait  un  but  unique  :  celui  d'épu- 
rer la  France  méridionale  d'une  hérésie, 
que  ni  la   prédication,   ni    les   remon- 
trances  n'avaient  réussi  A  éteindre.   Ce 
but.   il  l'avait  puisé  dans  la  conviction 
qu'une  seule  voie  de  salut  était  ouverte 
à  l'homme,  voie  si  nettement  tracée  dans 
son  ensemble,  que  la  plus  petite  dévia- 
tion éf^alait  eu  importance  un  abandon 
complet.  Dès  lors,  à  ses  yeux,  pour  ac- 
complir ce  but ,  il  y  avait  oblip;<Jlion  ri- 
j^oureuse  de  veiller  sur  tout  ce  qui  por- 
tait le  nom  de  chrétien .  et  il  fallait,  selon 
le  besoin  ,  l'amitié  ou  la  sévérité,  la  bien- 
veillance ou  l'autorité  d'un  père.  Enlin, 
il  {levait  persister  dans  raccom|)lissement 
de  ce  but  par  la  conscience  de  s<  posi- 
tion, q\ii  Itii  prescrivait  impérieusement, 
non  de  concéder  des  droits  ,  mais  d'im- 
poser des  devoirs.  Les  ordres  donnés  à 
ses  légats  ,  les  lettres  écrites  par  lui  dans 
ces  contrées,  les  entrevues  que  Raymond 
de  Toulouse  eut   avec   hii   prouvent  in- 
Tincd)lcraenl  qu'il   eut   voulu   arriver   à 
cette  fin  sans  ce  mélange  de  dureté  et 
d'injustice  que  méritaient  pourtant,  sui- 


vant ses  idées,  des  gens  qui  s'opposaient 
à  leur  propre  salu».  Mais  à  savoir  si  une 
pareille  règle  de  conduite  justifierait  des 
gens  d  une  autre  opinion,  c'est  une  ques- 
tion bien  différente.  Quant  à  Innocent, 
qu'elle  le  justifie  complètement  ;  (lu'ilait 
pu  et  dû  y  avoir  recours  :  voilà  ce  dont 
ne  doutera  quiconque  considère  les  fonc- 
tions d'un  pape  et  l'idée  générale  qu'on 
en  avait  dans  ces  temps  (I).  » 

Et  cependant  nous  ncujs  permettrons 
d'attaquer  la  défense  d'Tunocent  III  par 
M.  llurter.  Dans  son  désir  d'être  impar- 
tial, il  semble  vouloir  établir  une  règle 
de  justice  muabie  selon  les  temps  et  les 
institutions.  Li  justice  est  de  Dieu  :  elle 
visite  souvent  les  hommes  qui  la  mécon- 
naissent,    mais  elle  demeure    inflexible 
comme  l'auteur  de  toutes  choses.  ÎNou  , 
aux  yeux  du  pontife,  l'iniquité  et  la  du- 
reté ne  pouvaient  ni   ne  devaient  être 
employées  contre  les  fauteurs  de  l'héré- 
sie, quoiqu'il  fut  indispensable  de  mettre 
en  œuvre  la  force  pour  dompter  des  gens 
qui  bouleversaient  l'Europe  entière.  C'é- 
tait suivre  la  loi  de  défense  naturelle  que 
la  société  n'abjr.re  jamais.  Si  InnocentlII 
e(:l  soutenu  les  excès  de  ses  agens ,  alors , 
sans  aucun  doute,  il  eût  été  coupable  aux 
yeux  de  tous  les  siècles  ,  mais  heureuse- 
ment sa  conduite  le  venge  pleinement 
d'une  pareille   imputation.    La   douceur 
a vf^c  laquelle  il  traita  Raymon.d  et  les  con- 
fédérés, dès  qu'ils  vinrent  à  résipiscence; 
I  énergie  qu'il  mit  à  défendre  leurs  droits 
contre  la  cupidité  et  la  passion  ,  la  géné- 
rosité qui  le  porta  à  saci  ifier  ses  propres 
iniérèls  pour  assurer  le  sort   du  jeune 
comte  de  Toulouse,    prouvent  surabon- 
damment   la    dioilure    et    l'Ame    vrai- 
meîit  chrétienne  de  ce  grand  pape.  Mais 
à  la  vue  des  flol^-  de  sang  versés,  il  re- 
cula d'épouvante:  craigtant  d'allumer  un 
inccn  lie  à  peine  éteint,  et  de  causer  des 
maux  incalculables  ,   il  préféra  s'en  re- 
mettre à  la  Pro^ide^ce.  Entre  le  danger 
de  sacrifier  un  seul  homme  ou  d'immoler 
des  milliers,  il  s'arrêta  au  premier  :  qui 
oserait  l  en  blAmer?  11  est  des  gens,  dit- 
on  ,  qui  se  sont  écriés  :   Péris'^e  le  monde 
plulùl  qu'un  principe  !  Innocent  disait , 
lui  ;  t  Faiblisse  le  principe  plutôt  que  le 
monde  !  »  C.-F.  Aldley. 

(1)  Hurler,  n,iKK)-60li. 


CRANMER,  ARCHEVÊQUE  DE  CAINTORBÉRY. 


447 


CRANMER,  ARCHEVÊQUE  DE  CANTORBÉRY, 


PRIMAT  D'ANGLETERRE. 


DEUXIÈME   ARTICLE   (I). 


Cette  séparation  eut  pour  premier  effet 
de  mettre  la  liberté  des  ecclésiastiques 
cfilre  les  mains  du  roi,  et  de  réunir  sur 
a  même  tête  le  pouvoir  politique  et  le 
pouvoir  sacerdotal ,  épée  à  deux  tran- 
chans  qui  atteindra  bientôt  les  laïques 
qui  la  lui  ont  donnée.  Le  Parlement, 
saisissant  au  vol  la  déclaration  violem- 
ment arrachée  au  clergé  en  faveur  de  la 
suprématie  royale,  reconnaît  inhérent 
au  roi  le  pouvoir  «  d'examiner,  de  répri- 
«  mer,  de  rectifier,  de  réformer,  de  pu- 
€  nir,  de  restreindre  toutes  hérésies,  of- 
«  fenses,  abus,  profanations,  crimes  de 
«  toute  sorte  ,  comme  étant  de  sa  juri- 
€  diction  spirituelle.  >  Et  pour  faire  pas- 
ser aux  récaicitrans  iVnvie  de  médire 
de  cette  énorme  accumulation  de  puis- 
sance sur  une  seule  tête,  le  Parlement 
ne  trouva  rien  de  mieux  que  de  «  déclarer 
I  criminel  de  haute  trahison,  et  comme 
t  tels  de  condamner  au  feu,  à  la  corde, 
<  à  la  torture,  quiconque cabalerait,pe/i- 
I  serait  ou  parlerait  contre  le  roi ,  la 
«  reine  ou  ses  héritiers.  >  Or,  comme 
on  ne  savait  jamais  positivement  quelle 
étftit  la  reine  légitime  et  les  véritables 
successeur.^d  Henri  Vlll,  on  était  exposé 
en  parlant  du  bAtard  de  Richemond, 
par  exemple,  à  offens<M*  un  héritier  pré- 
somptif, et  à  périr  sur  l'échafaud  pour  ce 
fait.  Chef-d'œuvre  de  sottise,  de  cruauté 
et  de  bassesse,  dont  les  Parlemens  an- 
glais renouvelèrent  cent  fois  le  scandale 
pendant  un  siècle  environ. 

Cranmer  avait  éié  un  drs  premiers  h 
reconnaîire  la  suprématie  du  roi ,  cl  à  la 
faire  proclamer  par  son  chrgé  de  Can- 
torb<^ry.  Courtisan  en  faveur,  il  exerçait 
une  immense  influence  sur  la  convoca- 
tion et  sur  chaque  prélat  en  particulier, 
et  son  exemple  devait  entraîner  ceux 
qu'un  reste  de  conscience  retenait  dans 

(1)  Voir  le  !•»  Art.  dans  U  n'>4ii  ci-dessus ,  p.  20J. 


l'obéissance  du  pape.  Il  avait  accepté  sa 
juridiction  épiscopale  comme  émanant 
directement  du  roi ,  et  ne  la  regardait 
que  comme  une  fonction  révocable  selon 
le  bon  plaisir  de  sou  altesse. 

Cranmer  avait  pensé  qu'il  fallait  atta- 
cher à  la  royauté  les  titres  de  chef  de 
l'Eglise ,  sous  prétexte  que  le  prince  chré- 
tien est  commis  immédiatement  de  Dieu, 
autant  pour  ce  qui  regarde  l'administra- 
tion de  la  religion,  que  l'administration 
des  affaires  politiques.  —  c  11  prétendait 
t  que  dans  les  d-'ux  cas  il  devait  y  avoir 
c  des  minislr -s  éiablis  au-dessous  de  lui 
c  et  par  lui-même,  comme  par  exemple 

<  le  chancelier  et  le  trésorier,  les  maires 
c  et  les  autres  officiers  civils ,  et  les  évé- 
*  ques.  curés  et  vicaires,  qui  recevraient 
c  du  roi  le  titre,  le  droit  d'enseigner  la 
«  religion,  d'administrer  les  sacremens, 
I  de  sacrifier  enfin  selon  la  forme  et  l'es- 
t  prit  qu'il  lui  plaira  d'adopter  ;  que  tons 
«  les  ministres  de  l'une  et  de  Tautre  ad- 
t  ministration  devraient  être  élus  et  as- 

<  signés  par  les  soins  et  par  les  ordres 

<  du  prince,  avec  diverses  solennités  qui 
«  ne  sont  pas  de  nécessité  mais  de  bien- 
«  séance  seulement.  »  Ainsi ,  plus  de  cé- 
rémonies pour  la  consécration  d'un  prê- 
tre ou  d'un  évê(jue.  L'onction  sainte  n'est 
plus  qu'une  formalité  sans  importance; 
le  roi  peut  prendre  au  cabaret  le  premier 
compagnon  venu  ,  et.  le  touchant  du 
doigt,  en  faire  un  ministre  du  Seigneur! 

Après  avoir  ainsi  établi  tout  le  minis- 
tère ecclésiastique  sur  une  simple  délé- 
gation du  prince,  sans  même  que  l'ordi- 
nation et  la  consécr.ition  soient  néces- 
saires ,   Cranmer   assure   que   «  lorsqu'il 

<  n'y  a  point  dans  l'Kglise  de  vrai  pou- 
t  voir,  le   peuple  accepte   ceux  qui   lui 

<  sont  offerts  par  les  apôtres  (quels  apô- 
t  1res  !  lisez  énergumènes  )  on  autres 
t  qu'il  croit  remplis  de  l'esprit  de  Dieu,  i 
Un  Georges  David,  par   exemple,  un 


448  CRAJNMER, 

Matthieu  Paris,  qui  so  dit  fils  du  Saint-  pendu  les  pouvoirs  de  tous  les  ordinaires 
Esprit,  ou  bien  le  cuisinier  de  l.utlier,  du  royaume,  et  qu'après  s'être  soumis 
qui  se  rappelait  avoir  t^lé  autrefois  le  en  toute  humilil.^  durant  un  mois,  ils 
juslr  Joii.is.  infAnies  baUdeurs  dont  le  i  eussent  à  ])r('sen»er  pélilion  pour  cire 
peuple  adoptait  les  extravagances  avec  .  rendus  à  rexercicc  de  leur  autoritt';  ac- 
enthousiasine  !  j  coutumr-e.  En  conséquence  ,  on  donna  à 

Quelle  doclriiuî!  Quelle  pitoyable  co-  j  chaque  évéque,  s(^parément,  une  com- 
nuHiii*,  si  le  ridicule  pouvait  sattacher  ;  mission  qui  l'autorisait,  durant  le  bon 
à  des  matières  aussi  ^ravt's  !  Ikirnet  lui-  |  plaisir  du  roi ,  et  comme  dch'guè  du  roi 
même,  l'ardent  admirateur  de  Cranmer  à  ordonner  les  personnes  nées  dans  son 
et  son  complaisant  apoloj^iste,  rouj^it  diocèse  et  à  les  admettre  aux  bénéfices 
d'un  pareil  scandale,  et  contre  son  ha- 
bitude en  de  semblables  matières,  n'ose 
pas  l'excuser  ni  le  couvrir  d'un  voile. 

Sans  doiite,  dans  ses  théories  politi- 
ques, Craruner  avait  sur  la  royauté  les 
principes  des  parlemens  de  cette  épo- 
que, principes  qu'avait  encore  sanc- 
tionnés l'adhésion  de  J'iiouias  Morus  et 
de  Fischer,  il  regardait  vraisemblable- 
ment le  roi  comme  représentant  du  peu- 
ple ,  accepté  par  le  parlement,  et  révo- 
cable à  son  gré,  selon  le  fameux  axiome  : 
i  Ixex  per  Parliamentuni  fïeri  ,  et  per 
i  Parliamentuni  deprwari  potest.  »  Or, 
soumettre,  comme  le  faisait  Cranmer, 
au  despotisme  et  à  la  juridiction  spiri- 
tuelle d'un  roi  que  le  parlement  peut 
déclarer  d'un  moment  à  l'auire  déciiu 
du  trône,  des  hommes,  des  évéquesqui, 
d'après  lui-même,  étaient  d'institution 
divine,  quelle  inconséquencecriminelle, 
et,  ajouterons-nous  avec  Bossuet,  quelle 
scandaleuse  flatterie  !..... 

La  doctrine  du  primat  devait  réussir 
dans  ce  temps  de  démoralisation:  elle 
réussit.  D'accord  avec  Cromwel  que  le 
roi  venait  d'élever  au-dessus  de  tous  les 
pairs  temporels  et  spirituels  du  royaume, 
sous  le  titre  de  vice-  gérant  royal,  eh 
matière  ecclésiastique ,  il  résolut  d'é- 
prouver la  sincérité  jusqu'alors  appa- 
rente des  évêques,  et  de  leur  arracher  la 
reconnaissance  morale  qu'ils  ne  tenaient 
pas  leur  autorité  de  Jésus-Christ ,  mais 
qu  ils   étaient   simplement  des  délé^'ués 


ecclésiastiques,  à  recevoir  les  testamens, 
à  décider  des  causes  portées  devant  le 
tribunal,  à  s'informer  des  délits,  à  les 
punir  conformément  aux  lois  canoni- 
ques, et  à  faire  tout  ce  qui  dépendait 
de  leur  emploi  d'évèque,  à  l'exception 
des  choses  confiées  à  sa  direction  par 
les  saintes  écritures.  On  assigne  une  sin- 
gulière raison  à  la  faveur  qu'on  leur  fai- 
sait :  ce  n'était  pas  que  le  gouvernement 
des  évêques  fût  nécessaire  à  l'Eglise, 
mais  parce  que  le  vicaire  général,  at- 
tendu la  multiplicité  des  affaires  dont  il 
était  chargé,  ne  pouvait  être  présent 
partout,  et  qu'il  pouvait  résulter  de  gra- 
ves inconvéniens  d'admettre  des  délais 
ou  des  interruptions  dans  l'exercice  de 
son  autorité  (1).  > 

C'est  ainsi  que  s'établissait  par  un  des- 
potisme sans  exemple  jusqu'alors,  la  su- 
prématie du  roi  et  l'esclavage  de  l'Eglise. 
Les  évêques  baissèrent  lûchement  la  tête  ; 
de  tout  ce  clergé  anglican ,  naguère  si 
puissant  et  si  redoutable  aux  entreprises 
des  rois  contre  les  libertés  publiques, 
quelques  membres  à  peine  osèrent  élever 
une  voix  timide  en  faveur  de  la  consti- 
tution aussi  insolemment  violée.  Aban- 
donné des  seigneurs  qui  convoitaient  ses 
richesses,  trahi  par  la  couardise  du  peu- 
ple sur  lequel  cependant  le  coup  qui  le 
(rappait  venait  rebondir  avec  violence, 
privé  de  la  force  morale  qu'il  tirait  autre- 
fois du  pape,  le  cler^^é  était  à  la  merci 
des  caprices  du  roi  et  de  ses  créatures, 
accidentels  de  la  couronne.  On  suspendit  i  victime  dévouée  d'avance  à  la  haine  des 


en  conséquence  tous  les  pouvoirs  des 
dignitaires  de  l'Eglise  pour  un  temps  in- 
défini, et  on  s(;  mil  h  l'œuvre  avec  l'aide 
de  Leig  et  de  Ap.  llice  ,  deux  créatures 
de  Crom\\el. 

c  L'archevêque  iiiforuia  les  autres  pré- 
lats par  une  circulaire  ,  que  le  roi  vou- 
lant faire  une  revue  générale  ,  avait  sus- 


uns  et  à  l'avidité  des  autres. 

L'exemple  de  l'Allemagne  avait  prouvé 
que  l'on  pouvait  dépouiller  l'Eglise  avec 
toute  impunité.  Cranmer  et  Cromwel, 
pour  montrer  aux  évêques  qu'ils  avaient 
la  puissance  aussi  bien  que  la  volonté 

(l)  LlDgard;  Collier,  Durnct,  clc. 


ARCHEVÊQUE  DE  CANTORBÉRY. 


449 


de  la  soumettre,  résolurent  de  ruiner 
les  monastères,  et  de  rendre  le  roi  pro- 
priétaire de  leurs  richesses.  Le  projet 
toutefois  offrait  de  graves  difficultés,  car 
la  noblesse  de  province  et  le  peuple  qui 
trouvaient,  la  première  une  hospitalité 
franche  et  cordiale,  les  pauvres  un  abri 
et  du  pain  sous  les  voiites  religieuses, 
pouvaient  i'opposeràsonexécution.  Aussi 
crut-on  nécessaire  de  calomnier,  de  flé- 
trir les  religieux  avant  de  les  dépouiller. 
Tactique  habile  qui  tuait  deux  fois,  l'une 
par  la  calomnie,  l'autre  par  la  faim, 
moyen  infâme  qui  flétrissait  avant  de 
donner  la  mort!!! 

On  créa  des  visiteurs  qui  parcouraient 
les  provinces,  chargés  en  apparence  de 
prendre  des  informations  sur  la  conduite 
des  moines,  mais  qui  n'avaient  en  réa- 
lité d'autre  mission  que  d'obtenir  par  la 
persuasion  ou  par  la  menace,  de  la  part 
des  abbés,  la  remise  de  leurs  terres  en- 
tre les  mains  du  roi.  La  pratique  obtint 
cependant  peu  de  succès.  Alors  les  visi- 
teurs, selon  l'ordre  qu'ils  avaient  reçu 
avant  leur  départ,  envoient  au  vice-gé- 
rant, et  font  circuler  de  tous  côtés  des 
écrits  faits  d'avance,  des  relations  con- 
venues avec  Cromwei  et  autres,  pleines 
de  mensonges  et  d'infamies  dirigés  con- 
tre les  moines.  Il  n'y  avait  pas  de  vice 
dont  les  couvens  ne  donnassent  l'exem- 
ple, pas  de  crime  qui  n'eût  les  coudées 
franches  sous  leurs  voûtes.  C'était  un 
chef-d'œuvre  de  haine  et  de  vengeance, 
qui  ne  tarda  pas  à  porter  ses  fruits.  En 
moins  d'une  année,  trois  cents  petits  mo- 
nastères furent  dépouillés  au  profil  du 
roi,  en  attendant  la  confiscation  des  cou- 
vens plus  riches,  dont  les  abbés,  mem- 
bres du  parlement,  avaient  retardé  la 
ruine.  Dix  mille  religieux ,  de  l'un  et  de 
l'autre  sexe,  se  trouvèrent  spontanément 
chassés,  dépouillés,  sans  asile,  sans  pain, 
presque  sans  vètemens:  tandis  que  du 
produit  de  celte  noble  industrie,  le  roi 
gorgeait  ses  favoris,  ses  maîtresses,  et 
toute  celte  troupe  de  vautours  qui  s'a- 
battent toujours  là  où  il  y  a  quelque 
proie  à  dévorer.  Le  revenu  tout  entier 
d'un  couvent  (exemple  entre  mille)  passa 
entre  les  mains  d'une  ffiiiine,  comme  ré- 
compense d'un  excellent  pudding  qu'elle 
avait  servi  au  roi. 

C'était  cei^laineqient  un  bon  moyen  de 


réduire  le  clergé.  La  révolution  française 
n'oublia  pas  ce  précieux  antécédent  éta- 
bli par  Henri  VIII.  Il  était  difficile  ,  en 
fait  de  violence  et  de  tyrannie .  de  puiser 
à  une  meilleure  source.  Protestans,  sec- 
taires de  toute  espèce,  se  sont  toujours 
entendus  pour  voler  l'Eglise,  et  peut-être 
le  protestantisme  n'a  pas  fait  autant  de 
mal  à  la  papauté  que  la  politique  égoïste 
et  personnelle  des  rois  catholiques. 

Ce  n'était  pas  assez  de  toute  cette  puis- 
sance et  de  tant  de  richesses  jetées  en  pâ- 
ture au  monstre  royal,  il  lui  fallait  du 
sang  pour  la  cimenter  et  pour  apaiser  la 
soif  ardente  qui  le  dévorait.  Il  demanda 
des  lois  atroces ,  et  le  parlement  se  hâta 
de  lui  accorder  ces  lois.  L'ordre  de  suc- 
cession à  la  couronne  fut  changé  ,  trans- 
porté de  Marie  à  Elisabeth ,  d'Elisabeih  , 
déclarée  illégitime  ,  â  la  postérité  du  roi 
par  Jeanne  iSeymour:  et  enfin  h  toutes 
personnes  qu'il  plairait  au  roi  de  dési- 
gner par  un  acte  de  sa  dernière  volonté. 
«  Ce  fut  une  trahi; on  que  de  contester 
la  légitimité  du  mariage  du  roi  avec  Anne 
de  Boleyn ,  ou  la  légitimité  de  sa  fille, 
et,  bientôt  après,  une  trahison  de  les 
maintenir.  Or,  le  crime  de  trahison  ,  à 
quelque  minutie  qu'il  fût  appliqué,  en- 
traînait toujours  la  peine  capitale.  Ce 
fut  une  trahison  d'épou.er,  sans  là  per- 
mission du  roi  ,  aucun  de  ses  enfans  lé- 
giiiines  ou  naturels,  ou  les  frères  ou 
sœurs  de  ceux-ci,  ou  leurs  propres  en- 
fans.  Ce  fut  une  trahison,  pour  toute 
femme  qui  voudrait  épouser  le  roi  ,  de 
n'être  pas  vierge,  ou  de  ne  pas  lui  ré- 
véler d'avance  son  déshonneur.  C.e  fut 
une  trahison  d'appeler  le  roi  hért'tiqueou 
schismatique ,  de  lui  souhaiter  quelque 
dommage  ou  de  médire  de  lui,  de  sa 
femme  et  de  sa  postérité.  Lt'  chAliinent 
attribué  à  ce  crime  ,  c'est-à-dire  la  mort, 
était  encourue  par  toute  personne  qui, 
par  parole,  écrit,  impression  ou  tout 
autre  acte  extérieur,  directement  ou 
indirectement  ,  supposerait  ou  admet- 
trait ,  jugerait  ou  croirait  que  l'un  ou 
l'autre  des  mariages  du  roi  avec  Cathe- 
rine ou  avec  Anne  de  lioleyn  ,  aurait  été 
valide,  ou  qui  assurerait  n'avoir  pas  de 
raisons  suffisantes  pour  donner  son  ojn- 
nion  ,  ou  qui  refuserait  le  serinent  de  ré- 
pondre toujours  loyalement  au.v  questions 
qu'on  pQurraù  lui  faire  sur  ces  Uangci 


4ôO 


CRANMER, 


rvu<:es qnextions f / !  »  La  plume  lombc  des 
Diains!  Kst  ce  ass*»z  dabsurcJiU^  el  d  in- 
solence de  la  part  du  tyran  ,  assez  de  iiK*- 
pris  pour  loul  un  peuple  libre  depuis  la 
grande  Cliarle.  assez  de  sang  prt^paré 
pour  l'avenir,  assez  de  bassesse  de  ia 
pari  des  pariemens  ,  assez  de  boule  pour 
la  rc^fornuTlion  anglicane?  Il  ne  man- 
quait plus  que  de  di^clarer  le  royal  bour- 
reau infaillible!  En  effet,  la  peine  de 
mort  prononcée  conlre  l'IuVésie  ne  se 
borna  pas  aux  personnes  qui  rejetaient 
les  doctrines  qu'on  avait  déjà  déclarées 
orlbodoxes,  mais  on  l'élendit  par  anti- 
cipation «  à  toutes  celles  qui  enseigne- 
raient ou  soutiendraient  une  opinion 
conlraire  aux  doctrines  que  le  roi  pour- 
rait créer  h  l'avenir.  » 

Dès  ce  mometit  commence  une  série 
d'assassinats  juridiques,  ordonnés  par  la 
suprématie  religieuse  d'Henri  VIII.  Les 
échafauds  s'élèvent  de  toutes  parts  :  les 
bûchers  s'allument  comme  de  sinistres 
incendies  :  catholiques,  pr  otestans  .  zuin- 
ffliens,  anabaptistes,  moines,  évèques  . 
ministres  .  pairs  de  la  Grande-Bretagne  , 
princes  du  sang,  gens  du  peuple  ,  fem- 
mes.  vieillards,  riches  et  pauvres  tom- 
bent sous  la  griffe  du  tigre  ,  sans  pitié  ni 
merci:  les  premiers,  parce  qu'ils  sont 
accusés,  non  convaincus,  d'avoir  un 
penchant  à  méconnaître  la  suprématie 
royale:  les  seconds,  parce  q  l'ils  ne 
croient  pas  à  tous  les  dogmes  de  l'Eglise 
catholique  .  dont  les  défi'useurs  meurent 
par  centaines:  les  autres,  pou»-  servir 
d'exemple  au  peuple  ,  ou  de  passe-temps 
à  son  vertueux  monarque.  L'arme  que  le 
parlement  lui  a  mise  entre  les  mains  est 
à  double  tranchant  ;  elle  frappe  des  deux 
côtés,  et  c'est  toujours  ia  mort  qu'elle 
donne,  comme  les  flèches  empoisonnées 
dont  les  sauvages  se  servent.  Un  crime 
politique  est  puni  comme  matière  d'hé- 
résie ;  une  croyance  religieuse  opposée 
à  celle  d'ilenii  est  punie  comme  crime 
d'étal  :  la  loi  rétrograde  et  frappe  ;  elle 
devancer  les  temps  el  les  crimes,  ellrappe 
encore,  t-a  royauté  a  pris  un  double  vi- 
sage ,  qui  voit  devant  et  derrière ,  el  dont 
chaque  regard  donne  la  mort,  l^es  peu- 
ples gémissent  sous  une  oppression  san- 
planle  ;  les  pariemens  se  couchent  aux 
pieds  du  maître  ;  ils  demandent  leur  part 
de  Ia  curée  qn  ils  jelleut  à  ses  pieds;  ils 


partagent  av^c  lui  les  dépouilles  d«  PE- 
glise  el  (\\\  penpb',  cl  se  taisent  devant 
lesassassinalsquiensai  glanlent  ce  régne. 
Soixante  cinq  mille  mallieureux  meurent 
dans  l'espace  de  vingt  ans.  sous  des  accu- 
s 'lions  politiqu.s  ou  religieuses.  Thomas 
Morus  ,  cet  homme  de  tant  de  vertu  ,  de 
douceur,  el  d'éloquence;  cet  homme,  la 
gloire  de  l'Angleterre  et  de  son  siècle, 
trahi  ,  par  ordre  du  roi  ,  dans  ses  senli- 
mens  et  dans  ses  cont'idences  intimes, 
expie  sur  l'échafaud  le  crime  d'une  vertu 
sans  tache  el  son  refus  de  reconnaître  le 
dogme  de  la  suprématie  royale;  l'évéque 
Fischer,  ancien  précepteur  d'Henri  YIII, 
meurt  pour  son  courage  et  pour  son  éner- 
gique défense  des  lois  éternelles  de  la  vé- 
rité et  de  la  juslice  :  tous  deux  ornemens 
des  sciences  et  de  la  religion  ,  vénéra- 
bles par  leur  âge  et  par  leur  vertu ,  mon- 
tent sur  l'échfaud  en  souriant,  et  béni»- 
sentleur  royal  bourreau  ;  taudisqu'Henri, 
par  une  ironie  sanglante  ,  prenait  le  deuil 
en  signe  de  regret. 

Où  donc  aurait  pu  s'organiser  la  résis- 
tance contre  ce  despotisme  jusqu'alors 
inconnu  au  milieu  des  nations  chré- 
tiennes? Où  étaient  les  associations  po- 
litiques, religieuses,  industrielles  qui 
avaient  donné  aux  peuples  une  existence 
si  large  dans  le  moyen  âge  ,  el  dont  l'ac- 
tion ,  toujours  constante,  créait  peu  à 
peu  l'unité  de  pouvoir  et  les  libertés  mo- 
dernes? Quel  point  de  contact  dans  les 
iniérêls  des  individus,  quelle  analogie 
dans  les  principes,  quelle  foi  dans  le 
présent,  quelle  espérance  en  l'avenir? 
Qiu'l  centre  enfin,  quelle  unité  de  résis- 
tance conlre  celte  double  unité  de  puis- 
sance, dont  les  sectaires  avaient  armé  la 
royauté?  Le  roi  commandait  en  même 
temps,  au  nom  du  ciel  et  au  nom  du 
sceptre,  sa  puissance  politique  si  bien 
augmentée  d'abord  par  les  talens  et  l'a- 
dresse de  Wolsey  ,  portée  au  comble  par 
la  lâche  complaisance  de  Cranmer  et  de 
l'esprit  réformiste,  faisait  courber  sous 
un  mèuie  niveau  les  plus  hautes  tètes  des 
lords,  comme  les  plus  humbles  varlets 
de  la  chambre  des  communes;  la  protec- 
tion que  l'Eglise  donnait  aux  peuples  et 
qu'elle  tirait  elle-même  du  pape,  n'exis- 
tait pins;  rindépeinlance  des  lords  avait 
disparu  avec  leurs  richesses;  les  libertés 
populaires  n'étaient  plus  que  dans  les 


I 


ARCHEVÊQUE  DE  CANTORBÉRY. 


4St 


Chartes.  Le  roi  fut  tout  ;  et  il  put  se  gor- 
ger  à  son  aise  de  meurtres  et  de  crimes. 

A  la  nouvelle  de  ces  sanglantes  turpi- 
tudes, Rome  s'émeut.  La  p£:pauté,  centre 
de  protection  et  de  sociabliJé,  s'indigne 
et  s'arme.  L'anathème  religieux,  long- 
temps suspendu  sur  la  tête  d'Henri  VIII, 
et  différé  par  la  mort  de  Clément  Vil, 
enfin  va  frapper  le  coupable.  Paul  III, 
successeur  de  Clément,  lance  contre  lui 
une  excommunication,  lui  accorde  qua- 
tre-vingt-dix jours  pour  se  repentir ,  et 
le  déclare  déchu  du  trône  s'il  n'obéit  pas. 
Inutile  démonstration  ,  qu'on  fut  forcé 
d'ajourner,  en  jetant  un  coup  d'œil  sur 
l'état  politique  de  l'Europe. 

Comment,  en  effet,  la  faire  exécuter? 
Charles-Quint  et  François I«r  seuls  avaient 
le  pouvoir  de  réduire  leroid'Angleterre  ; 
et  la  politique  égoïste  des  deux  monar- 
ques recherchait  plutôt  l'amitié  que  la 
hainedu  monarque  anglais.  Quel  le  que  fût 
la  réprobation  dont  la  conduite  d'Henri 
était  frappée  j  quelque  grand  intérêt  de 
civilisation  que  présenlAt  le  retour  de 
l'Angleterre  au  catholicisme,  par  l'im- 
possibilité où  se  seraient  trouvés  lespro- 
testans  d'Allemagne  de  propager  ou  de 
maintenir  leurs  doctrines  -,  quelque  pitié 
qu'inspirât  une  nation  tyrannisée  dans 
ses  sentimens  les  plus  chers,  forcée  de 
changer  sa  religion  par  l'aulorité  poli- 
tique, la  rivalité  jalouse  de  l'empereur 
et  du  roi  de  France  l'emporta  sur  les  in- 
térêts généraux  de  l'Europe  et  de  l'ave- 
nir. Ainsi  les  papes  ont  toujours  été  vic- 
times des  princes  protestans  et  de  la 
politique  toute  personnelle  des  rois  ca- 
tholiques qui  redoutaient Tinstitu!  ion  pa- 
pale, tout  en  la  reconnaissant  nécessaire, 
indispensable  et  divine. 

Cependant  le  roi  restait  toujours  for- 
tement attaché  à  l'ancienne  doctrine  de 
l'Eglise,  et  il  était  dangereux  pour  ses 
plus  intimes  créatures  d'avoir  des  senti- 
mensopposés  aux  siens,  tandis  que  Cran- 
mer  s'enfonçait  de  plus  en  plus  dans  l'er- 
reur, et  se  préparait  à  passer  du  luthéra- 
nisme à  la  doctrine  de  Zuingle  ,  sans  trop 
savoir  où  il  s'arrêterait.  Il  tûchait  sou- 
vent ,  dans  les  inoinens  d'irrésolution  où 
tombait  Henri ,  mais  avec  une  extrême 
prudence  et  une  dextérité  reinr.rqudble, 
de  l'entraîner  vers  les  réformateurs.  Plu 
sieurs  fois  le  roi  lui  avait  ordonné  de  ras- 


sembler ses  raisons  et  de  lui  communi- 
quer ses  plans  pour  rétablissement  de  la 
réforme.  Mais  le  primat  était  toujours 
traversé  dans  ses  projets  par  l'évêque 
Gardiner,  homme  de  grand  sens,  resté 
catholique  ,  et  qui  exerçait  un  grand 
pouvoir  sur  l'espi  it  d'Henri  VIII  par  sa 
science  et  par  la  fermeté  de  son  carac- 
tère. Cranmer  était  donc  forcé  de  guetter 
le  moment  où  l'évêque  de  Winchester 
était  en  ambassade  pour  agir  sur  l'esprit 
du  roi  sans  entraves  ;  mais  Henri  atten- 
dait toujours,  avant  de  se  prononcer,  le 
retour  du  prélat  catholique,  et  suivait 
ses  avis. 

Ces  hésitations  du  roi  mirent  souvent 
la  liberté  et  la  vie  du  primat  archevêque 
en  danger.  Henri  n'avait  pas  oublié  l'es- 
pèce de  répugnance  avec  laquelle  Cran- 
mer  avait  cassé  son  second  mariage  avec 
Anne  de  Boleyn,  malgré  la  soumission 
absolue,  l'hypocrisie  et  l'ingratitudedont 
le  primat  avait  fait  preuve  ,  en  cette  cir- 
constance, envers  l'infortunée  reine  dont 
il  avait  été  la  créature,  et  qu'il  avait  si 
bien  aidée  à  monter  sur  le  trône,  en  dé- 
clarant «  que  tout  homme  était  tenu  de 
«(  la  haïr  à  proportion  de  son  amour  pour 
«  l'Evangile  ,  t  doctrine  assez  extraordi- 
naire dans  la  bouche  d'un  évêque,  inter- 
prétation de  l'Evangile  à  la  manière  des 
réformés. 

Hors  cette  circonstance,  où  son  oppo- 
sition ne  fut  pas,  comme  on  voit,  trop 
téméraire  ni  trop  audacieuse,  jamais 
Cranmer  ne  résista  i\u\  désirs,  aux  pro- 
jets du  trône  ,  quoique  ses  croyances  lu- 
thériennes eussent  à  souflrir.  Malgré 
toute  sa  ferveur  réformiste  et  la  haine 
que  lui  inspirait  ce  souvenir  uu'^me  de  la 
doctiine  et  de  la  discipline  romaine,  il 
ne  laissait  pas  de  s'y  soumettre,  de  l'ap- 
prouver publiquement,  et  de  dire  la 
messe  comme  autrefois.  Henri  avait  fixé 
les  limites  d(^  l'orthodoxie  anglaise , 
lors  de  la  convocation  de  1  j37.  Il  décla- 
rait «  que,  le  symbole  des  apôtres,  le 
<  symbole  de  INicéc  et  le  symbole  d'A- 
thanase,  étaient  nécessaires  pour  être 
sauvé.  H  expliquait  les  trois  grands 
sacremens  ,  le  liaplême,  la  Pénitence, 
et  l'Eucharistie  .  tout  en  regartlant  les 
autrt's  connue  indispensables  ,  mais 
de  moindre  valeur,  et  prononçait  que 
c'était  les  moyens  ordinaires  d'obtenir 


4&2 


CRANMER, 


la  prAce.  Il  ensei^^nait  onliii  que  le 
mile  lies  saiiUs  et  la  vt^iu'^ration  des 
images,  tMaient  j^randemenl  profita- 
bles, et  (levaient  ^Ireinaiîileuus  eomme 
la  eioyance  du  i'iir^Mloire.  >  Dans 
tous  ces  articles,  l'attachement  du  roi  à 
la  foi  anci(Mine  est  m.n!u!('sle.  mais  l'es- 
prit nouveau  y  per<;ait  matgrt^  lui. 

H  pouvait  ùtre  dur,  pour  l'archevêque 
de  Cantorbéry  ,  d'être  forct3  d'accepter 
une  doctrine  qui  contrariait  directement 
la  sienne.  11  l'accepta  cependant,  mais  ce 
ne  fut  pas  sans  tAcher  sourdement  de 
la  pervertir  par  ses  intrigues  ,  et  par 
SCS  subtilités.  Ia\  1539,  Cranmer  proposa 
à  la  convocation  l'acceptation  de  cin- 
quante neuf  articles  favorables  h  la  ri^- 
foruie.  La  nomination  de  Bonner  à  l'évtV 
ché  d'Heieford  .  le  projet  d'une  confé- 
rence qui  devait  avoir  lit^u  à  Londres, 
entre  Ilenii  VIII  et  des  théologiens  en- 
voyés d'Allemagne  ,  par  les  chefs  de  la 
ligue  de  Smalcade,  et  dans  laquelle  on 
espérait  amener  le  roi  à  la  réforme,  à 
l'aide  dv.  l'éloquence  de  I\lélanchton,  de 
Bucer,  de  Georges  Drac,  avaient  enhardi 
l'archevêque.  1)  était  d'ailleurs  soutenu 
par  le  vicei^érant  royal  y  et  par  nombre 
d'aulri  s  évéques  ,  dont  le  zèle  réformiste 
était  porté  au  dernier  degré.  Celait  l'im- 
prudent et  faible  Latimer,  l'orgueilleux 
et  intraitable  Schaxlon  que  son  humeur 
tracassière  avait  rendu  un  objet  de  haiie, 
même  pour  ses  coreligionnaires-  c'était 
Barlaw,  pauvre  tête  qui  allait  à  Taven- 
lure.  el  en  général  tous  les  prédicateurs 
qu'ils  appuyaient,  et  dont  l'audace  et 
l'emportement  ne  connaissaient  ni  me- 
sure ni  règle  (  Burnel).  Le  roi ,  pour  met- 
tre fin  aux  scandales  qu'ils  excitaient  par 
leurs  prédications  fougueuses,  résolut 
de  proclamer  cette  fameuse  loi  des  six 
articles,  qu'on  a  appelée  le  statut  de  sanij^ 
(bloody  bill  ). 

Le  jour  même  que  Cranmer  propo- 
sait à  la  convocation  d'accepter  ses  cin- 
quante -  neuf  articles  favorables  à  l'es- 
prit d*  la  réformalion  ,  Henri  lit  prés(;n- 
ter  à  l'assemblée  son  projet  de  loi  qui 
prononeait  la  peine  de  mort  contre 
ceux: 

r  Qui  de  bouche  ou  par  écrit  nieraient 
la  transsubslanlialion  ; 

2'^  Qui  soutiendraient  la  nécessité  delà 
cocamunion  sous  les  deux  espèces  j 


3^  Qui  prétendraient  qu'il  était  permit 
aux  prêtres  de  se  marier; 

•1"  ....  Ou  qu'on  pouvait  violer  les  vœux 
de  chasteté; 

5"  Qui  disaient  que  les  messes  privées 
étaient  inutiles  ; 

G"  Qui  nieraient  la  nécessité  de  la  con- 
fession auriculaire, 

A  ce  petit  échantillon  de  tolérance  re- 
ligieuse dirigée  contre  les  réformistes  , 
joignez  les  lois  de  suprématie,  les  injonc- 
tions, les  visites  royales,  et  enfin  les 
monstrueuses  lois  de  trahison  en  grande 
partie  dirigées  contre  les  catholiques,  et 
vous  aurez  une  idée  assez  complète  de  la 
justice  distribulive  du  roi  et  de  la  man- 
suétude d'i  chef  de  l'Lglise  d'Angle'.erre. 

Le  statut  de  sang  devint  la  loi  fonda- 
mentale de  l'État;  et  cette  loi,  si  op- 
posée à  l'espf  it  des  articles  qu'il  avait 
présentés  à  la  convocation  ,  Cranmer 
l'accepta  ,  après  une  légère  opposition, 
sans  égard  à  l'exemple  que  lui  donnèrent 
deux  de  ses  collègues,  La.imer  et  Schax- 
ton  ,  qui  résignèrent  leur  siège  plutôt 
que  d'y  souscrire.  La  terreur  se  répan- 
dit dans  les  rangs  des  réformateurs  ; 
mais  aucun  n'eut  de  plus  grand  sujet 
d'alarmes  que  Cranmer.  Après  la  mort 
de  sa  première  femme,  il  avait  épousé 
en  Alle-iiagne  la  nièce  dOsiandre,  et  l'a- 
vait amenée  .fort  secrètement  en  Anjçle- 
lerre,  où  elle  lui  avait  donné  plusieurs 
enfans.  Le  secret  avait  transpiré  ,  et  il 
était  à  craindrequ'il  ne  parvînt  auxoreil- 
les  du  roi.  Or,  il  courait  risque  de  la  vie 
si  Henri  venait  à  le  savoir.  Il  se  hAta  de 
renvoyer  sa  femme  et  ses  enfans  en  Alle- 
magne, et  il  attendit  en  toute  soumission 
un  temps  meilleur,  où  il  pût  enfin  lever 
le  masque,  et  vivre  selon  sa  conscience. 

Depuis  sa  protestation  secrète  contre 
le  serment  qu'il  avait  prêté  au  pape,  à 
l'occasion  de  son  installation  au  siège  de 
Cantorbéry.  la  pratique  des  restrictions 
mentales  avait  paru  bonne  au  prélat,  car 
il  y  eut  souvent  recours;  c'était  un  re- 
mède universel  contre  toutes  les  bles- 
sures que  recevait  sa  conscience  ,  un 
moyen ,  peu  délicat  il  est  vrai ,  mais  sûr, 
de  se  maintenir  dans  les  bonnes  grAces 
(lu  roi.  Cette  longue  hypocrisie  qui  com- 
mence à  son  entrée  à  la  cour  et  ne  finit 
que  sur  l'échafaud  ,  la  complaisance  sans 
bornes  qu'il  montre  sans  cesse  pour  les 


passions  désordonnées  d'Henri ,  ont  jet^ 
sur  la  vie  entière  du  primat  une  teinte  de 
lâcheté  et  de  honte,  dont  ses  plus  fana- 
tiques admirateurs  n'ont  pu  le  sauver; 
et  sa  souplesse  explique  la  longue  faveur 
dont  il  a  joui  s^ns  cesse  sous  ce  règne,  et 
la  protection  qu  Henri  lui  accordait  con- 
tre les  dénonciations  auxquelles  il  était 
souvent  en  butte,  pour  cause  d'hérésie. 

Il  était,  en  effet,  regardé  comme  l'Ame 
de  la  future  réformation  ,  comme  le  chef 
actuel  de  tous  les  opposans  à  la  commu- 
nion romaine,  quelles  que  fussent  leurs 
croyances  particulières.  Les  protestans 
attendaient  avec  impatience  la  mort 
d'Henri  VIII,  dans  l'espoir  que  son  fils 
Edouard,  qu'il  avait  eu  de  Jeanne  Sey- 
mour,  sa  troisième  femme,  avancerait  la 
réformation  par  les  avis  et  les  soins  du 
primat. 

La  réformation  marchait  cependant , 
malgré  la  vigoureuse  résistance  du  roi. 
Une  fois  séparée  de  Rome,  il  ne  dépen- 
dait pas  de  lui  de  l'arrêter.  D'ailleurs  il 
avait  pris  goût  aux  bénéfices  qu'elle  lui 
rapportait.  Les  richesses  qu'il  avait  ti- 
rées de  la  vente  dt^s  petits  monastères 
avaient  été  bientôt  dévorées  par  les  cour- 
tisans. Les  sommes  énormes  qu'il  extor- 
quait au  peuple  et  au  clergé,  l'altération 
de  la  monnaie  ,  la  spoliation  des  églises 
n'étaient  que  des  ressources  insuffisantes 
et  précaires.  On  songea  à  s'emparer  des 
grandes  abbayes  comme  on  avait  fait  des 
petites  ;  et  quand  la  besogne  fut  faite,  on 
eut  recours  aux  biens  des  évéchés.  En 
différentes  fois  le  roi  avait  confisqué  h 
son  profit  645  monastères,  dont  28  avaient 
des  abbés  qui  siégeaient  au  parlement. 
On  fit  démolir  en  plusieurs  provinces 
90coiléges,  2.374  chantreries  ou  chapelles 
libres  et  110  hôpitaux.  On  n'épargna  pas 
même  le  dernier  asile  des  pauvres!  La 
vingtième  partiedes  richessesdu  royaume 
représentée  par  l'Eglise,  fut  s'engloutir 
dans  les  débauches  de  la  cour.  Sous  pré- 
texte d'empêcher  l'exportation  du  numé- 
raire, on  éleva  le  prix  de  l'or  de40  schel- 
lings  l'once  à  48,  et  largent  de  3  schel- 
lings  y  pences  à4  schellings  (Hume).  Plus 
tard  Henri  lit  battre  une  monnaie  de  bas 
aloi,  avec  un  mélange  considérable  de 
cuivre,  et  lui  donna  un  cours  loicé.  Il 
fil  plusieurs  fois  déclarer  nulles  toutes  les 
dettes  résultant  de  ses  divers  emprunts  , 

TOMD  vin.    —  NO  4».   185». 


ARCHEVÊQUE  DE  CANÏORBÉRY.  465 

dont  la  plupart  lui  étaient  personnels; 
et  il  exigeait  de  nouveaux  prêts  ,  sous 
peine  pour  les  récalcitrans  d'être  enrôlés 
comme  fantassins  ou  de  pourrir  misé- 
rablement dans  les  cachots. 

Voilà  le  régime  loyal  et  libre  que  la 
fierté  anglaise  adopta  en  baissant  la  tête, 
et  voilà  quelques  échantillons  de  la  féli- 
cité publique  promise  par  les  réfomia- 
leurs,  et  les  délices  du  règne  du  Saint- 
Esprit.  Ou  avait  prédit  que  la  mendicité 
disparaîtrait  par  U  confiscation  des  ab- 
bayes ;  la  mendicité  ne  fit  que  s'accroi- 
tre  dans  des  proportions  effrayâmes.  Un 
grand  nombre  de  pauvres  dans  tous  les 
comtés  se  trouvèrent  exposés  à  mourir 
de  faim.  Sous  le  régime  des  communau- 
tés, les  terres  étaient  affermées  à  des 
prix  très  modérés,  et  les  fermiers  se  les 
transmettaient  de  père  en  fils  comme 
une  propriété.  Les  biens  communaux 
étaient  partout  à  la  disposition  du  meau 
peuple  ;  mais  avec  la  destruction  des  mo- 
nastères, tout  changea  de  face.  Les  nou- 
veaux propriétaires  auxquels  le  roi  avait 
donné  leurs  terres,  s'emparent  des  biens 
de  la  commune,  agrandissent  outre  me- 
sure leurs  propriétés,  et  les  enferment 
dans  des  enclos.  C'est  de  ces  usurpations 
scandaleuses  que  viennent  les  immenses 
fortunes  territoriales  qu'on  voit  aujour- 
d'hui encore  en  Angleterre.  On  aban- 
donna Tagriculture.  Une  grande  partie 
des  terres  labourées  sous  les  lègues  pré- 
cédens  fut  convertie  en  pAturages,  mal- 
gré des  lois  expresses.  Les  fermiers  dé- 
possédés, les  nombreux  laboureurs  des 
provinces,  réduits  à  la  plus  extrême  mi- 
sère, affluent  dans  la  capitale  et  dans  les 
grandes  villes.  Dans  plusieurs  provinces 
le  peuple  se  révolte  ;  des  chefs  hardis  et 
enlreprenans  lèvent  des  armées  contre 
l'oppression  ;  et  plusieurs  fois  Henri  VIII 
ne  pouvant  les  vair.cre  p  r  la  force,  les 
désarme  par  de  perfides  amnislies,  et  les 
fait  mourir  quand  ils  se  sont  soumis  avec 
lassurance  du  pardon. 

Cranmer  et  Rurnet  ont  prétendu  (|ue 
la  réformation  anglaise  avait  été  une 
œuvre  de  linnière.  Si  nous  en  jugeons  par 
ses  comincnceujens  ,  il  nous  semble  plu- 
tôt que  c'est  une  œuvre  de  dosorilre,  un 
chaos,  un  vaste  incendie  entretenu  avec 
des  victimes  humaines.  (^)uaiit  jux  mœars 
nouvelles  que  la  réforme  introduisit  en 

2'J 


4.VI 


CUANJSIKK, 


Anglefeiro.«'cniiiP2l(Mt^nioip;nnt^epcn  sus- 
pect des  pndicntpurs  protestans.  —  i  Les 
f  mœurs  îjationnles  étaient  loin  de  sVtre 
c  cTiru'liorées  ;   les  niniix   de   l'indigence 

<  rtaijMil  vus  avec  indiflWence  et  dureté 
%  de  cœur  par  les  riches.  O  Dieu  de  misé- 
*  ricorde!  sVcrie  Lever,  quel  nombre  de 
i  pauvres,  de  faibles,  de  boiteux,  d'aveti- 
«  ^les,  d'estropiés,  de  malades,  se  cou- 

<  cbent  et  se  traînent  dans  les  rues  fan- 
i  fîcusfs  de  Londres  et  de  Westminster, 

'k  mêlés  h  des  troupes  de  fainéans,  de 
<(  vpp;abonds  et  de  pendards  déf^uisés  (1). 
i  On  avouait  et  justifiait  les  fraudes  les 
f  plus  l)a«:ses,  dans  la  recherche  du  gain; 
€  la  parli.ililé  des  jurés  et  la  corruption 
^  des  juges,  enlevaient  au  chAiiment  les 
c  voleurs,  les  assassins  les  plus  connus; 
«  les    bénéfices    ecclésiastiques    étaient 

<  donnés  h  des  laïqties,  ou  détournés  au 
«  profit  des  collateurs  ;  les  mariages 
«  étaient  souvent  dissous  d'autorilé  pri- 
€  Tée ,  et  les  antres  de  prostitution  s'é- 

<  talent  multipliés  au-delà  de  toute  me- 
t  sure  (2).  > 

A  ce  tableau  peu  édifiant  des  mœurs 
de  la  réformation  ,  joignez  le  portrait 
qu'a  tracé  Erasme  des  protestans  d'Alle- 
magne ,  et  vous  verrez  combien  la  ré- 
forme a  mérité  son  nom. 

ITenri  YIIT  n'avait  plus  qu'à  mourir, 
l'œuvre  était  faite,  et  n'attendait  plus 
que  la  dernière  main  que  Cranmer  se 
disposait  à  lui  donner.  II  meurt,  et  sa 
mort  sauve  la  tôle  de  sa  septième  femme, 
Catlierine  Parr. 

Les  exécutions  qu'il  ordonna  com- 
mencent du  premier  jour  de  son  règne, 
par  Dudlcy  cl  Empson  ,  derniers  mi- 
nistres de  son  père,  et  se  terminent, 
après  une  série  épouvantable  de  mas- 
sacres de  reines,  de  pairs,  ducs,  évèques, 
gens  du  peuple,  politiques,  protestans 
catholiques,  etc.,  par  le  supplice  de 
CroniNvel,  son  vice-gérant,  et  celui  de 
Surrey,  et  par  l'emprisonnement  du 
vieux  duc  de  JNorfoUk  et  de  (lardiner, 
qui  n'échappent  au  supplice  que  par  sa 
u:ort  précipitée. 

«  Ce  prince  eut  toutes  sortes  de  belles 

<  iinaîilés  :  on  aurait  pu  m^me  le  croire 


I)  Siyrpc,  it ,  ^IV. 
(2)  Lingard,  «.  vu. 


»  sans  défaut,  s'il  avait  été  moins  em- 
«  porté  dans  les  plaisii  s.  • 

Voilà  ce  que  dit  de  Thou  d'un  roi  qui 
osa  avouer  de  sang-IVoid  —  qu'il  n'avait 
jamais  refusé  la  vie  d  tin  homme  à  sa 
haine  ,  et  l'honneur  d'une  femme  à  ses 
désirs  (1). 

L'archevêque  de  Cantorbéry  fut  telle- 
ment touché  de  sa  mort,  qu'il  laissa 
croître  sa  barbe  en  signe  de  deuil ,  dit 
Burnet.  Rien  de  plus  juste  que  ces  re- 
grets extraordinaires  en  faveur  d'un 
prince  qui  l'avait  élevé  si  haut,  qui  l'a- 
vait toujours  entouré  de  sa  protection  et 
de  son  amitié,  et  qui  avait  coutume  de 
dire  en  l'honneur  du  primat  :  «  que 
«  Cranmer  était  le  seul  qui  ne  se  fCit  ja- 
i  mais  opposé  à  ses  désirs;  »  les  désirs 
d'Henri  VIII  !!! 

Quel  mot  de  la  part  d'un  tel  prince 
envers  un  évéque!  quelle  tache  pour  la 
mémoire  de  Cranmer,  et  que  penserait- 
on  de  saint  Pierre  ou  de  saint  Paul,  si 
INéron  les  avait  flétris  d'un  pareil  éloge  ! 

Quatre  siècles  avant,  un  autre  arche- 
vêque de  Cantorbéry,  saint  Thomas  Bec- 
quel,  avait  montré  aux  peuples,  sur  le 
même  siège,  une  ligure  bien  différente  de 
celle  du  primat.  Loin  de  céder  comme 
lui  aux  fantaisies  royales,  il  prit  en  main 
la  cause  de  l'Église  et  des  peuples  dont 
il  était  la  sauve?garde.  Du  fond  de  sa 
retraite,  il  mettait  un  frein  aux  entre- 
prises du  pouvoir  politique;  il  s'exposait 
à  la  haine  et  à  la  vengeance  du  roi, 
s'exilait  de  son  pays,  forçait  Henri  11  k 
faire  amende  honorable,  en  sa  personne, 
à  l'Église  et  aux  lois  violées,  el  tombait 
enfin  sous  les  coups  des  assassins,  devant 
l'autel,  et  revêtu  de  ses  habits  pontifi- 
caux, comme  un  soldat  sous  les  armes. 
Qu'est  aujourd'hui  la  figure  de  Cranmer 
auprès  de  cette  grande  ligure  de  Thomas 
Becquet,  qui  domine  son  siècle  avec  tant 
d'éclat  et  de  grandeur?  El  cependant, 
sous  la  juridiction  de  l'évêque  apostat, 
les  cendres  du  courageux  martyr,  du 
soldat  fidèle,  sont  déterrées,  profanées, 
jetées  aux  vents  ;  fon  nom  effacé  du  ca- 
lendrier, et  sa  mémoire  flétrie  par  une 
condamnation  du  parieinejil! 

(I)  Hnine,  Uur,jcloj>. 


ARCHEVÊQUE  DE  CAlSTORBÉfvY. 


,<i  ?'t 


III 


Sitôt  qu'Henri  VIII  fut  mort  ,  tout 
changea  de  face ,  et  la  révolution  reli- 
gieuse courut  à  perdre  haleine.  La  lon- 
gue hypocrisie  deCranmer  disparut  pour 
quelque  temps  ;  le  prélat  leva  le  masque, 
et  respira.  Catholique  d'abord,  il  s'était 
fait  protestant  en  arrivant  à  la  cour  :  peu 
à  peu  les  dogmes  luthériens  ne  lui  con- 
viennent plus  ,  il  adopte  les  maximes  de 
Zuingle  ,  fraternise  avec  les  opinions  de 
Pierre  Martyr  contre  Bucer,  jusqu'à  ce 
que  les  doctrines  de  Bucer  aient  leur 
tour.  Ainsi  toujours  allant  d'un  chef  à 
un  autre  chef  opposé  ,  impuissant  à  se 
formuler  une  croyance  stable  et  défini- 
tive, il  finira  par  revenir  à  son  point  de 
départ;  et  nouveau  catholique,  hypocrite 
jusqu'à  l'échafaud,  il  mourra  sans  savoir 
au  juste  quelle  est  la  doctrine  qu'il  pro- 
fesse ,  quelle  est  la  religion  dont  il  de- 
vient forcément  martyr. 

Edouard  VI  régnait.  C'était  un  enfant 
de  dix  ans,  faible,  maladif,  sans  volonté 
et  sans  caractère.  Le  gouvernement  du 
pays  fut  remis  entre  les  mains  de  lord 
Edouard  Seymour,  et  les  affaires  de 
l'Église  confiées  au  zèle  et  à  l'habileté 
de  Cranmer. 

Lecatholicisme,  mutilé  par  Henri  VIII, 
possédait  cependant  encore  une  force 
redoutable.  Les  onze  douzièmes  des  lia- 
bitans  du  royaume  étaient  catholiques. 
Il  n'y  avait  aucune  certitude  que  le  peu- 
ple voulût  montrer  au  protecteur  et  à 
ses  partisans  cette  déférence  qu'avait 
arrachée  le  despotisme  théologique  du 
dernier  monarque.  La  noblesse  des  pro- 
vincessurtout.  indignée  de  l'abolition  des 
cou\ens  où  rlle  trouvait  nnlrefois  une 
hospitalité  franche  et  confortable ,  et 
qui  n'avait  pas  en  part  à  la  curée,  comme 
la  Tioblessp  de  cour,  restait  fortement 
attachée  à  l'ancienne  croyance.  La  plus 
grande  partie  des  év^^ques  .  soutenus  par 
le  petit  nombre  (le couvens  échappés  à  la 
proscriplion.  se  setifnient  peu  disposés  ^ 
«embrasser  les  nouvelles  dortiiiu's.  Mais 
les  moyens  employés  jusqu'alors  contre 
eux  avaient  eu  tant  de  sucrés  ,  qu'on  les 
employa  cette  fois  sans  scrupule  et  dans 
un  but  parfaitement  arr(^lé.  Il  était  né- 
cessaire, dit  Buriiet  dans  «on  interpréta- 
tion  réformiste  de   la  liberté  .    de   les 


455 

dompter  sous  le  joug  d'une  puissance 
arbitraire. 

Cranmer   se  chargea  de   la   besogne. 
Prélat  d'institution  royale,  il  prétendit 
que  son  autorité   ecclésiastique  devait 
avoir  pris  fin  avec  le  dernier  roi,  et  de- 
manda  par  pétition  que  son  ancienne 
juridiction    lui    fût    rendue  jusqu'à   ce 
qu'il  plût  au  prince  de  la  révoquer.  Il 
donna  alors  hautement  aux  évéques,  ses 
frères  ,  l'avis  très  intelligible  que  la  con- 
servation de  leurs  sièges  dépendait  de 
leur  complaisance  à  souscrire  aux  vo- 
lontés du  conseil  de  régence.  L'exemple 
du  métropolitain  entraîna  tous  les  au- 
très  évéques ,   et  la  suprématie  royale 
fut  confirmée  de  nouveau  par  ses  soins, 
c  Le  second  pas  fut  d'établir  une  visite 
royale.  A  cet  effet,  on  divisa  le  royaume 
en  dix  arrondissemens,  à  chacun  des- 
quels on  assigna  un  certain  nombre  de 
visiteurs,  en  partie  ecclésiastiques  et  en 
partie  laïques.  Au  moment  où  ils  arri- 
vaient dans  quelque  diocèse,  l'exercice 
del'autoritéspirituelle  cessait  pour  toute 
autre  personne.  Ils  convoquaient  devant 
eux  l'évéque,  le  clergé,  et  huit,  six  ou 
quatre  des  principaux  propriétaires  de 
chaque  paroisse   recevaient  le   serment 
d'allégei^nce  et  de  suprématie,  demandant 
des  réponses,  sous  serment,  à  toutes  les 
questions  qu'ils  jugeaient  à    propos  de 
faire  ,  et  exigeaient  une  promesse  d'o- 
béissance aux  injonctions  royales  (Wil- 
kins  ).    Ces    injonctions    s'élevaient     au 
nombre  de  trente-sept,  et  elles  étaient 
tellement  disposées   que  ,  sous  prétexte 
d'abolir  les  abus,  elles  frayaient  le  che- 
min à  des  innovations  subséquentes 

Le  pouvoir  de  prêcher  fut ,  par  des  res- 
trictions successives,  borné  enfin  aux 
seuls  ecclésiastiques  qui  obtinrent  des 
permissions  du  protecteur  ou  de  l'arche- 
vOque.  Le  but  était  évident  :  le  penpte 
n'entendait  d'autre  doctrine  que  celle 
qu'enseigtiaient  les  homélies  qu'on  était 
tenu  de  lire  tous  les  dimanches  à  l'église 
et  qui  étaient  composées  en  grande  par- 
ti»^ par  les  métropolitains  ou  par  des 
prédicateurs  à  ses  ordres  (Lingard).  > 

Les  vjsiles  avaient  été  inventées  pour 
forcer  le  peuple  et  les  curés  à  obéir  aux 
ordres  du  conseil.  I/arclievéque  avait 
ordonné  à  tous  les  ecclésiastiques  qui 
étaient  sous    sa  juridiction   d'ôter  des 


A'ùb 


CRANMER, 


églises  tout6s  It^s  images  de  Jrsiis-Clirist 
et  des  saints,  et  de  les  réduire  en  cen- 
dres. Ce  nouveau  pas  fait  vers  l'établis- 
sement de  la  réforme  avait  trouvé  de 
nombreux  contradicteurs.  De  ce  nombre 
était  Gardiner ,  et  son  opinion  avait  une 
i^rande  iniluenco.  Il  écrivit  au  prolect(Mir 
une  lonj^ue  lettie  dans  laquelle  il  disait 
que,  <  ainsi  que  le  son  de  la  parole,  dès 
t  qu'il    perce   nos  oreilles  ,   forme    des 

<  idées  dans  notre   Ame  ,   la  vue   d'une 

<  imaf;e  pouvait  nous  exciter  à  la  dévo- 

*  lion  :  que  les  j^raveurs  et  les  statuaires 
«  contribuaient  h  nous  instruire  autant 
t  que  les  imprimeurs  et  les  copistes; 
i  que   les   arls    étaient  tous    frères ,  et 

<  destinés  i\  élever  Pintelli^ence  de 
i   l'homme,  et  à  reproduire  chacim  dans 

<  la  forme  tjui  lui  est  particulière,  l'idée 

<  des  puissances  supérieures  et  l'image 
4  de  la  divinité.'  Il  s'élevait  ensuite  con- 
tre l'établissement  des  visiteurs  .  contre 
la  paraphrase  d'Erasme  ,  nouvellement 
imposée  aux  églises,  et  contre  les  homé- 
lies, et  prouvait  qu'elles  se  contredi- 
saient mutuellement.  Il  écrivait  à  Cran- 
mer  sur  un  autre  ton  :  il  lui  reprochait 
la  duplicité  dont  il  avait  fait  preuve  sous 
le  dernier  roi  en  acceptant  une  doctrine 
qu'il  cherchait  maintenant   à   dé^truire  : 

<  Si,  en  effet ,  elle  avait  été  fausse,  di- 

<  sait-il,  je  dois  penser  que  votre  grAce  , 

<  étant  un  si  grand  évêque  ,  n'eût  pas 
«  voulu  céder  ainsi  aux   vœux  de   tous 

<  les    princes    de    la    chrétienté ,   na/ii 

<  obedire  oportet  Deo  tnagis  quant   ho- 

<  /nimbus.   Pendant  dix  ans  votre  gri\ce 

<  ayant  vécu  en  harmonie  avec  celte  doc- 
«   Irine ,  sous  le  règne  du  feu  roi,  notre 

<  maître,  il  me  parait  bien  étrange,  je 

*  vous  assure,  qu'aussitôt  après  sa  mort. 

<  vous  m'écriviez  que  son  altesse  a  été 

<  induite  en  erreur.»  ^S'^r^e'^  Cranmer, 
app.,  p.  74.) 

Pour  toute  réponse  (Jardiner  fut  dé- 
pouillé de  son  siège  de  Winchester  et 
envoyé  à  la  prison  de  la  Hotte.  C'est  une 
manière  commode  de  répondre  à  des  ar- 
gumens  difficiles.  Jl  n'y  a  pas  de  logique 
qui  tienne  contre  une  pareille  forme 
d'argumentation. 

Quelques  jours  après,  Oanmer,  ac- 
compagné des  évèques  de  Lincoln  et  de 
Kochester,  du  docteur  Cox  et  d'autre.*», 
fut  faire  visite  au  doyen  de  Saint-Paul. 


Là  il  envoya  chercher  (.ardiner,  et  mit 
tout  en  usage  pour  obtenir  sa  coopéra- 
tion au  nouveau  plan  île  réforme.  On  lui 
lit  clairement  entendre  que  sa  complai- 
sance serait  récompensée  par  une  place 
dans  le  conseil,  et  par  une  augmentation 
de  revenus  ;  mais  il  répondit  avec  indi- 
giiation  que  son  caractère  et  sa  con- 
science s'y  opposaient,  etque*  s'il  pouvait 
i  souscrire  à  de  telles  conditions,  il  mé- 

<  riterait  d'être  flagellé  dans  le  marché 

<  de  toutes  les  villes  du  royaume,  et 
t  d'être  ensuite  pendu  pour  servir 
i  d'exemple  ,  comme   l'homme   le  plus 

<  infâme  qui  eût  porté  mitre  dans  au- 
c  cun  royaume  chrétien.  >  {Styrpe's 
Cranmer,  ibid.  64,  (55.) 

Devant  cette  noble  réponse  Rurnet 
abandonne  son  système  de  partialité  et 
de  dénigrement  contre  les  catholiques, 
et  la  proclame  digne  d'un  grand  évoque. 

C'était  un  homme  d'un  caractère  de 
fer,  inébranlable  dans  ses  sentimens 
quand  il  croyait  être  dans  la  vérité,  et 
que  ni  la  prison  ,  ni  la  terreur,  ni  l'ap- 
pât des  richesses  ne  purent  jamais  abat- 
tre ni  séduire.  Plusieurs  fois  il  s'était 
opposé  au  despotisme  politique  et  théo- 
logique d'Henri  YULetloin  de  professer 
les  doctrines  de  Cranmer  sur  le  pouvoir 
absolu  du  roi,  loin  de  remettre  entre 
les  mains  du  prince  toutes  les  liberté» 
politiques,  civiles  et  ecclésiastiques,  il 
soutenait  que  ce  pouvoir  avait  des  bor- 
nes; qu'il  était  imprudent  et  absurde  de 
concentrer  toute  la  vie  sociale  sur  une 
seule  tète,  et  que  les  parlemens  avaient 
commis  un  criaie  de  lèse-humanité  en 
donnant  force  de  loi  aux  déclarations 
de  la  couronne,  en  accordant  l'infaillibi- 
lité au  roi. 

Un  jour  Crom\vel  soutenait  que  Hen- 
ri VIU  avait  le  droit  de  faire  des  lois 
nouvelles  ,  et  de  révoquer  les  ancienne.s 
sans  le  concours  du  parlement,  de  même 
que  les  empereurs  romains  l'avaient  eu; 
il  demanda  à  (iardiner  quelle  était  sou 
opinion  à  ce  sujet.  L'évêque  catholique 
rt  pondit  :  «  qu'il  valait  mieux  que  le  roi 
«  fit  de  la  loi  sa  volonté,  que  de  faire  de 
<  sa  volonté  une  loi.  » 

\  oilà  les  deux  doctrines  mises  côte  k 
côte,  (iardiner  représentait  l'Église  ro- 
maine ,  Cranmer  et  Cromwel  représen- 
taient jes  dogmes   politiques  de  la  ré-. 


ARCHEVÊQUE  DE  CAjNTORBÉRV. 


457 


forme.  Il  y  a  pourtant  des  gens  qui 
s'imaginent  encore  que  l'apparition  du 
protestantisme  a  été  favorable  à  la  li- 
berté ! 

L'emprisonnement  de  Gardiner  fit 
beaucoup  de  mécontens.  On  se  plaignit 
que  les  privilèges  de  la  nation  étaient 
violés  dans  sa  personne,-  que  les  mini- 
stres,  dans  la  crainte  qu'il  ne  traversât 
leurs  desseins,  n'avaient  pas  osé  lui  lais- 
ser libre  l'entrée  du  parlement.  On  trou- 
vait d'ailleurs  que  Cranmer  et  les  fai- 
seurs d'homélies  sous  ses  ordres ,  qui 
expliquaient  avec  tant  de  subtilité  la  na- 
ture de  la  justification  ,  eussent  mieux 
fait  de  ne  pas  affecter  une  exactitude  si 
scrupuleuse,  et  de  laisser  le  champ  libre 
à  ceux  qui  auraient  pu  combattre  leurs 
interprétations  luthériennes. 

Pendant  ce  temps  Cranmer  profitait 
de  l'impuissance  où  il  retenait  les  ca- 
tholiques ,  pour  faire  marcher  son  œu- 
vre. On  vendit  d'abord  ce  qui  restait  des 
richesses  des  couvens ,  et  on  continua  à 
acheter  les  consciences.  Les  évoques  ca- 
tholiques furent  déposés ,  les  biens  des 
évêchés  transmis  comme  propriété  per- 
sonnelle aux  prélats  de  bonne  volonté.  On 
cassa  le  testament  du  feu  roi:  on  abolit  les 
six  articles,  et  toute  sa  doctrine.  Les  deux 
chambres  du  parlement,  après  de  nom- 
breuses dissensions ,  adoptèrent  comme 
dogme  de  foi ,  et  ordonnèrent  la  com- 
munion sous  les  deux  espèces.  On  abolit 
les  messes  privées,  comme  établissant 
la  croyance  du  purgatoire,-  les  images 
furent  abattues  et  mises  en  pièces;  tous 
les  chefs-d'œuvre  que  la  statuaire ,  la 
sculpture  et  la  peinture  avaient  produits 
pendant  le  moyen  «Ige  livrés  h  la  des- 
truction et  aux  llammes.  On  réforma  les 
offices  de  l'Église;  on  créa  une  nouvelle 
liturgie  en  langue  vulgaire,  ce  qui  pro- 
bablement donna  aux  théophilanlropes 
de  notre  révolution  Tidée  de  leurs  hym- 
nes religieux;  on  abolit  le  culte  si  popu- 
laire, si  doux  et  si  poétique  de  la  \  ierge; 
il  n'y  eut  plus  de  sacrifices:  Jésus-Christ 
fut  relégué  au  ciel  ,  et  les  peuples  de  la 
Grande-Hrcli'gne  eurent  une  religion  de 
police,  une  théologie  créée  ,  commentée 
et  instituée  par  ordre  du  parlement  ; 
puis  on  jeta  sur  le  cadavre  de  la  reli- 
gion, ainsi  disséquée,  le  manteau  déchiré 
de  l'Eglise  anglicane .  et  on  appleudit. 


Et  le  peuple  les  laissa  faire  ;  ils  l'avaient 
si  adroitement  préparé,  si  bien  démora- 
lisé! Quand  il  voulut  demander  ce  qu'il 
lui  fallait  croire ,  on  lui  répondit,  sans 
rire,  car  ce  peuple  anglais  ne  rit  jamais  : 
Adressez-s^ous  au  premier  constable  qui 
passe j  ou  a  niilord  de  Canlorbéry  / 

Chaque  article  de  la  nouvelle  doctrine 
s'établit,  et  passa  pour  loi  de  l'Etat  à 
l'aide  de  nombreuses  discussions  parle- 
mentaires. On  discutait  sur  le  baptême, 
sur  la  confirmation,  sur  la  communion, 
la  présence  réelle,  l'onction  des  mala- 
des j  on  fabriquait  des  prières  pour  les 
morts  tout  en  abolissant  le  purgatoire , 
on  bâclait  des  formules  théologiques,  ou 
mariait  les  prêtres  et  les  moines  défro- 
qués, à  la  grande  joie  du  primat  :  on  ap- 
prouvait ou  on  rejetait  par  voie  de  scru- 
tin ,  ou  par  assis  et  levé,  comme  s'il  se 
fût  agi  d'une  loi  fiscale  ou  administra- 
tive. Un  noble  lord ,  grand  pourfendeur 
d'hommes  sur  le  champ  de  bataille,  ar- 
dent chasseur  de  renards,  profond  initié 
aux  mystères  des  orgies  royales  du  régne 
précédent,  brutal,  querelleur,  ignorant, 
prêt  à  coiffer  le  turban,  selon  la  fantai- 
sie du  maître,  pourvu  que  son  apostasie 
ajoute  un  domaine  à  ses  anciens  domai- 
nes, une  dignité  à  ses  anciennes  digni- 
tés; un  noble  lord,  le  juron  à  la  bouche, 
discute  sur  les  sacremens,  sur  l'ortho- 
doxie, sur  la  grâce,  sur  la  justification, 
ajoute  ou  retranche,  ordonne  ou  défend, 
et  la  doctrine  de  ce  nouveau  théologien 
passe  pour  loi  de  l'Etat  et  pour  dogme 
infaillible. 

Est-ce  donc  là  une  œuvre  de  lumière? 
Sont-ce  là  de  sages  ménagemens^  Ce  que 
les  apologistes  des  réformateurs  ont 
nommé  doute  sage  et  prudence  n'est  que 
de  l'ignorance  au  fond  ,  leurs  ménage- 
meus  des  contradictions  choquantes, 
leur  zèle  apostolique  du  ianatisuie,  et  la 
condescendance  dont  on  les  pare  la  plus 
lâche  faiblesse. 

Jusque  là  cependant,  et  depuis  l'avé- 
nement  d'Edouard  VI,  la  violence  qui 
établissait  la  réformation  n'était  pas  al- 
lée jusqu'au  sang.  Le  sang  manquait 
pour  cimenter  ses  frêles  bases  ;  mais  il  ne 
se  fit  pas  long-temps  altendie. 

Après  la  vente  absolue  et  complète  des 
!  uionastèrcs,  quand  il  ne  resta  plus  au 
I  clergé  régulier  un  abri  pour  se  repofier. 


^'A  c:iiaiNMi:k, 

les  chemins  (^taient  coiivcrls  de  roli- 
^icux  des  tl»Mix  sexes  ,  sans  pain  el  sans 
espoir.  L«'s  nns,  pour  se  niellre  à  cou- 
vert (les  lois  iniques  qui  les  poursui- 
vaient, allaient  chercher  la  liberté  sous 
un  ciel  plus  hospitalier;  les  autres,  dans 
l'inipossibilitè  de  payer  leur  passnge  à 
bord  des  vaisseaux  de  l'Ktat,  ou  retenus 
par  l'amour  de  la  patrie,  se  cachaient 
dans  l'intérieur  du  royaume,  et  tendaient 
la  main  devant  des  populations  qu'ils 
avaient  nourries  dans  des  temps  plus 
heureux.  Ce  n'était  pas  assez  de  ven- 
geance pour  la  haine  réformiste;  les  par- 
iemens  décrétèrent  la  loi  suivante  contre 
lesmendians,  évidemment  dirigée  con- 
tre les  moines  ;  «Quiconque  vivait  oisif 

*  et  sans  occupation  pendant  trois  jours 

*  était  classé  parmi  les  vaj^abonds,  et 
i  passible  du  châtiment  suivant  :  deux 
«  juges  de  paix  lui  faisaient  imprimer 
«  avec  un  fer  chaud  sur  la  poitrine  la 
f  lettre  V,  et  le  livraient  à  son  dénon- 
«  ciateur,  qu'il  devait  servir  comme  es- 
«  clave  pendant  deux  ans.  Ce  nouveau 
i  maître  était  obligé  de  lui  fournir  du 

<  pain  et  de  l'eau,  et  de  lui  refuser  toute 

<  autre  nourriture;  il  pouvait  lui  fixer 

<  un  anneau  de  fer  au  cou,  au  bras  ou  à 
i  la  jambe,  et  il  était  autorisé  à  le  for- 

<  cer  à  toute  espèce  de  travail,  quelque 
c  avilissant  qu'il  fût,  en  le  frappant,  en 
«  l'enchaînant,  ou  de  toute  autre  ma- 
nière. Si  l'esclave  s'absentait  pendant 
quinze  jours,  on  lui  imprimait  la  let- 
tre S  sur  la  joue  ou  sur  le  front,  et  il 
devenait  esclave  pour  la  vie;  et  s'il  re- 
tombait encore  dans  la  mùme  faute,  sa 
fuite  le  soumettait  au  châtimerit  de  fé- 
lonie, c'est-à-dire  à  la  mort  (I).» 
Pour  trouver  quelque  chose  d'appro- 
chant, il  faut  remonter  au-delà  de  la 
croix  et  des  civilisations  grecque  et  ro- 
psaice. 

A  celte  absurde  loi,  joignez  celles 
qu'on  fulmina  contre  les  anabaptistes,  et 
vous  aurez  une  idée  de  la  tolérance  de  la 
réforme. 

Depuis  le  règne  d'Henri  \111,  une 
içrande  quantité  d'anabaptistes  s'étaient 
réfugiés  en  Angleterre.  Le  conseil  en  fut 
informé,  et  nomma  des  commissions 
pour  lesdccouviir  cl  pour  les  juger.  Ces 


commissions  étaient  composées  d'évé- 
(jues,  de  seigiieurs,  de  théologiens,  à  la 
tète  desquels  était  larchevéque  de  Can-, 
toibéry.  On  trouva  que  graïul  nombre 
de  ces  sectaires  niaient  la  Trinité,  la  né- 
cessité de  la  grAce,  le  mystère  de  l'incar^r 
nation  ;  erreurs  enseignées  par  Okin  et 
par  les  docteurs  allemands  que  Som- 
merset  et  Cranmer  avaient  appelés  en 
Angleterre.  Plusieurs  abjurèrent  ces  er- 
reurs devant  le  conseil;  mais  il  s'en 
trouva  d'inflexibles,  et  de  ce  nombre  fut 
Jeanne  Boucher,  qui  fut  condamnée  et 
livrée  au  bras  séculier. 

Le  conseil  pria  le  roi  de  signer  l'ordre 
de  l'exécuter;  mais  ce  prince,  que  les 
novateurs  n'avaient  pas  encore  entière- 
ment perverti,  refusa  par  des  motifs 
d'humanité.  Cranmer  lui  prouva  docte- 
ment qu'en  sa  qualité  de  lieutenant  du 
roi  des  rois,  il  devait  faire  mourir  ceux 
qui  attaquaient  le  symbole  des  apôtres. 
Le  loi  effrayé,  et  non  persuadé,  signa 
l'ordre  avec  une  extrême  répugnance,  en 
disant  au  prélat  :  Si  je  fais  mal,  vous  en 
repondrez  devant  Dieu,  puisque  je  n'agis 
en  ceci  que  par  vos  instructions. 

Cranmer  frémit  si  fort  à  ce  discours, 
dit  Burnet ,  qu'il  ne  put  consentir  qu'on 
exécutât  la  sentence.  Voilà  un  remords 
auquel  on  ne  s'attendait  guère  après  son 
discours  au  roi;  il  parait,  d'ailleurs, 
qu'il  fut  assez  court,  car  Jeanne  Boucher 
fut  exécutée. 

Le  même  bouleversement  qui  avait 
lieu  dans  la  religion  s'étendit  aux  arts  et 
aux  sciences  :  un  grand  nombre  d'écoles 


(l/i(a/.  J    LJ.  yi,  i' 


de  théologie  furent  fermées;  on  brisa  les 
traditions,  on  détruisit  les  anciennes 
doctrines  philosophiques,  sans  les  rem- 
placer par  des  systèmes  nouveaux,  tant 
la  réformation  était  impuissante.  Ces 
tristes  sectaires,  qui  frappaient  à  toutes 
les  portes  pour  demander  quelques  par- 
celles de  science,  qui  étaient  forcés  de 
recourir  à  la  Sorbonne  pour  traduire  et 
commenter  les  livres  dont  ils  avaient  be- 
soin, osèrent  accuser  d'ignorance  et  de 
barbarie  tous  ces  docteurs  célèbres  qui 
furent  la  gloire  du  moyen  âge,  les  Scot, 
les  saint  Bernard,  les  saint  Thomas 
d'Aquin  ;  saint  I  homas  d'Aquin,  cette 
grande  lumière  de  ILglise,  cet  ange  de 
Ttro/c^  fut  tlétri  et  condamné.  Leurs  li- 
vres, enlass^^s  bur  les  plact5  publiques. 


ARCHEVÊQUE  DB  CANTORBERY. 


459 


furent  brûlés,  pour  faire  place  à  la  di- 
vine  et  pieuse  institution  de  lliomme 
chrétien  y  au  catéchisme  et  autres  œuvres 
aussi  célèbres  de  Cranmer. 

Tout  cela  cependant  s'appelait  des  ré- 
formes! On  réforma  tout,  la  mérité  elle- 
même,  et  on  intronisa  l'erreur. 

Le  faible  successeur  d'Henri  VIII.  ce 
pauvre  théologien  de  douze  ans  qu'un 
prédicateur  appelait  en  chaire  le  grand 
amiral  de  la  marine-  céleste  et  le  xToe  de 
la  nouvelle  alliance  y  meurt,  tué  avant 
rage  par  les  violentes  haines  qu'on  lui 
inspirait  contre  les  catholiques,  et  trans- 
met son  héritage,  au  mépris  du  tesla- 
ment  de  son  père,  à  la  belle  et  infortu- 
née Jane  Gray.  Le  trône  revenait  de 
droit  à  la  princesse  3Iarie,  fille  delà  no- 
ble Catherine  d'Aragon  et  d'Henri  ;  mais 
)a  croyance  catholique  qu'elle  avait  tou- 
jours professée  avec  courage  épouvan- 
tait les  réformateurs.  Le  duc  de  Psor- 
Ihumberland ,  aidé  de  Cranmer  et  de 
quelques  autres  lords,  tentent  d'exécuter 
l'ordre  surpris  à  l'agonie  d'Edouard,  et. 
sans  é^ard  aux  larmes  et  aux  prières  de 
lady  Gray,  lui  mettent  la  couronne  sur 
la  tête. 

Les  prévisions  de  cette  pauvre  reine 
d'un  jour  ne  tardèrent  pas  à  se  réaliser  : 
quelques  heures  s'étaient  à  peine  écou- 
lées depuis  son  couronnement .  qu'elle 
se  trouvait  abandonnée  par  ses  parti- 
sans, et  forcée  de  faire  place  à  la  véri- 
table reine  que  le  peuple  amenait  en 
triomphe  dans  la  capitale.  En  montant 
sur  le  trône,  Marie,  dont  l'Ame  était 
grande  et  généreuse,  avait  fait  grâce  aux 
chefs  qui  s'étaient  révoltés  conti-e  elle  ; 
le  seul  duc  de  Northumberland  avait 
payé  de  sa  tête  sa  double  trahison.  Lady 
Gray,  lord  Gnilford  .  son  mari,  et  le  duc 
de  Suffolrk.  son  père,  graciés  pour  cette 
fois,  ne  devaient  expier,  elle  son  dévoue- 
ment, eux  leurs  crimes,  que  lors  du 
soulèvement  de  VVyat  :  Cranmer  lui 
même  avait  ressenti  les  bieulaits  de  sa* 
légitime  souveraine. 

^ou^[•ie  dans  la  croyance  de  l'Eglise 
roaiaine,  que  les  perséoulious  auxquel- 
les elle  avait  été  long-temps  en  butte  n'a- 
vaient fait  qu'alferuiir.  il  n'tst  pas  éton- 
nant que  Marie  voulut  Ki  rétablir  dans 
ses  États;  ion  premjerdét»ir,Mi^  premiers 
\smiib  furent  d»:  rcnlix:r  bOus  l'ob(?i«srfiicc 


du  pape,  et  son  mariage  avec  Philippe, 
fils  de  Charles  Quint,  le  premier  pas 
vers  une  restauration  religieuse.  Gardi- 
ner,  après  cinq  années  passées  dans  les 
cachots,  reparaissait  triomphant  avec 
toute  l'ardeur  de  la  jeunesse,  et  cou- 
ronné de  l'auréole  du  martyre:  la  res- 
tauration de  l'ancien  culte  fut  remise  en- 
tre ses  mains,  comme  les  affaires  de  la 
réforme  l'avaient  été  quelques  années 
plus  tôt  entre  celles  de  Cranmer.  C'est 
là  la  seule  ressemblance  qu'il  y  ait  eue 
entre  les  deux  évoques. 

Le  désappointement  des  réformateurs 
était  au  comble  ;  vingt  années  de  labeurs, 
d'hypocrisie,  de  violences,  de  destruc- 
tions et  de  scandales  n'avaient  servi  de 
rien  pour  leur  triomphe  :  ils  étaient  pri- 
vés du  pouvoir  et  des  charges  lucratives 
qu'ils  avaient  possédées  si  long-tempsj 
l'idole  de  leur  cœur,  le  service  anglais, 
était  brisée,  et  le  papisme  de  nouveau 
triomphant.  «  Ces  revers  enflammaient 
€  leur  zèle,  et  l'enthousiasme  sanctiliait 
à  leurs  yeux  les  excès  auxquels  ils  se 
livraient-  ils  diffamaient  la  reine,  les 
évêques  et  la  religion  par  les  épithèies 
les  plus  indécentes  et  les  plus  irritan- 
tes que  le  langage  pût  fournir.  Le 
clergé  catholique  ne  pouvait,  sans  dan- 
ger pour  sa  vie,  vaquer  à  ses  fonc- 
tions :  on  avait  lancé  un  poigmrd  à  un 
prêtre  dans  la  chaire,  on  avait  tiré  un 
coup  de  fusil  à  un  autre,  un  troisième 
reçut  plusieurs  blessures  en  adminis- 
trant la  communion  dans  son  église... 
On  suborna  nn  imposteur,  qui  se  fit 
passer  pour  Edouard  \1.  et  qui  eut 
des  partisans;  un  esprit  prétendu  pu- 
blia, du  sein  d'un  mur,  des  calomnies 
contre  la  reine  :   quelques   congréga- 

<  tiens  prièrent  pour  sa  mort:   les  réfu- 

<  giés  d'Allemagne  envoyaient  des  trai- 
c  lés  chargés  de  faits  perfides  cl  diffa- 

<  matoires.  et  des  insurrections  succes- 
(  sives  furent  essayéf'S  par  les  réfugiés 
(  qui  étaient  en  France  (t).» 

Ces  excès  ne  juslilieni  pas  sans  doute 
les  cruaulfs  dont  on  usa  contre  les  ré- 
formés: ils  les  expliquent.  Hais  ce  qui 
excuse  la  retne,  ce  qui  a  lavé  sa  mé- 
moire des  flétrissures  qu'on  a  voulu  lui 
imprimer,  c'est  que  ces  cruautés   sont 


idO 


cramvii:k. 


l'œuvre  des  parlemens,  non  la  sienne 
propre  .  ni  celte  des  calholiqiies.  i  Ce  fut 

<  la  Cliambie  des  communes  qui  dressa 

<  le  projet  d'ordonnances  contre  les  hé- 
*  rtUiqncs.en  l.'),)!.  Dans  ce  parlement, 
«  corîime  dans  celui  qui  l'avait  prf'cédé  , 
(  les  communes  se  montrèrent  cxcessi- 
i  vement  portées  à   la   rij^ueur,  et  leur 

<  besogne  alla  si  vite  et  si  loin  que  les 

<  (5v(^ques  eux-mêmes  furent  contraints 
t  de  la  modérer (!}.» 

Mal;;ré  ce  retour  à  l'ancienne  religion, 
et  maillé  la  vengeance  que  la  reine  pou- 
vait exercer  contre  Cranmer,  comme  au- 
teur principal  du  divorce  de  Catherine, 
il  n'est  pas  douteux  qu'il  n'eût  facilement 
échappé  à  son  sort  s'il  eût  pu  retenir 
l'intempérance  de  sa  langue;  mais  em- 
pêcher un  sectaire  de  discourir  à  tort  et 
à  travers,  c'eût  été  merveille. 

Lors  de  l'avènement  de  la  reine  Marie, 
le  bruit  avait  couru  que  le  prélat,  pour 
échapper  aux  dangers  qui  le  menaçaient 
comme  hérétique  et  comme  un  des  chefs 
de  la  révolte  de  INorthumberland ,  avait 
cherché  à   se  rapprocher  de  la  cour  et 
fait  des  concessions  qui  tendaient  à  le 
ramener  au  catholicisme.  Pour  se  justi- 
fier, Cranmer  prépara    une  déclaration 
de  foi,  qu'il  lit   répandre  à  profusion  et 
afficher  aux  portes  des  églises,  comme 
un  déli.  Dans  cet  écrit,  il  ne  se  conten- 
tait  pas  de   réfuter  ces  imputations  ca- 
lomnieuses;  il  >etait  feu  et  flammes  con- 
tre les  papistes,  il  s'emportait  en  injures 
extravagantes  contre  la  religion  ,  et  pré- 
tendait que  c'était  le  diable  qui  voulait 
rétablir  la   messe  et  la  communion  ro- 
maine, dont   il   était  Tauteur,   et  autres 
menues  gentillesses    de  ce   genre.  Puis, 
comme  le  bout  de   l'oreille  perce   tou- 
jours,  il    offrait  de  soutenir   son   dire, 
conire  l'opinion  de  son  ancien  maître 
Luther,    qui    avouait   n'avoir    aboli    la 
messe   que  par  l'ordre  exprès    du  dia- 
ble  1). 

Ce  langage  fanatique  et  impudent 
porta  ses  fiuits.  Cité  à  la  cour  éloilée, 
où  il  déclara  rire  l'auteur  du  mémoire 
séditieux,  il  fut  envoyé  à  la  'Jour,  accusé 
i\u  crime  de  It-se-majesté,  et  condamné 


(X)  Burnel,  l.  ii  .  p.  Jlô 

(2)  Mèmffirtt  H$  Lu(htr,  par  Mich«i«l. 


quelque  temps  après  comme  hérétique, 
et  Irailre  à  l'Etat  et  à  la  reine. 

Toute   cette   constance,   ce   courage, 
cette  ardeur  pour   le  martyre,  q'i'il  ve- 
nait d'étaler  avec  tant  d'éclat,  tombèrent 
tout-3-coup.  Kn  présence  du  bùclier,   il 
eut  peur  du  feu,  sa  tête  se  troubla  ;  il  eut 
comme   des   vertiges    et    des   éblouisse- 
mens.  Dans  le  long  espace  de  temps  qui 
s'écoula  entre  son  jugement  et  sa  mort, 
qui  peut  savoir  ce  qui  se  passa  dans  son 
time':'  Quelles  réflexions  tristes  et  amères 
ne   dut-il   pas    faire    sur   ses   nombreux 
changemens  et  sur  certains  actes  de  sa 
carrière  épiscopale!  Calholique  d'abord 
sage  et  zélé,  il  s'était  laissé  aller  aux  sé- 
ductions des  sens,  il  avait  renié  la  reli- 
gion qui  le  condamnait,  et.  rebelle  ob- 
stiné,   il  avait   essayé  de   toutes  les  er- 
reurs, plutôt  que  de  rentrer  dans  le  droit 
chemin.  Naturellement  honnête  et  probe, 
doux  et  bienveillant,    il   avait  forcé  ces 
nobles  qualités  de  son  Ame  à  faire  place 
à  l'hypocrisie  la  plus  obstinée,  à  une  lâ- 
che complaisance  pour  les  caprices  san- 
glans  et  voluptueux  d'un  tyran,  et  quel- 
quefois à  la  cruauté.   Ce  fut  la  réforme 
qui   pervertit    cette    nature    féconde    et 
droite,  qui  paralysa  les  brillantes  facultés 
de  son  esprit  et  les  élans  de  son  âme; 
sans  elle,  Cranmer  serait  compté  peut- 
être  au  nombre  des  grands  hommes  dont 
l'Eglise  s'honore.  Une  sorte  de  pitié  nous 
saisit  à  la  vue  destourmens  qu'il  éprou- 
vait dans   sa   longue   hypocrisie   et  des 
combats  sans  cesse  renaissans  qu'il  sou- 
tenait conire  la  vérité  en  détournant  la 
tête.  INlaintenant,  si  près  de  son  heure 
dernière,  dans  ce  moment  suprême  où 
la  conscience  compte  avec  elle-même, 
sans  espoir,  sans  désir  peut-être  de  se 
tromper,  qui  peut  dire  si  sa  vie   ne  lui 
parut  pas  avoir  été   souvent  coupable? 
Oui  sait  s'il  n'eut  point  des  doutes  sur  la 
vérité  de  ses  dernières  croyances  et  des 
remords  de  sa  première  apostasie'.' Que 
de  choses  se  passent  en  ce  moment  entre 
Dieu  et  l'homme!  Qu'on  voit  les  actes  de 
la  vie  d'un  œil  bien  différent,  et  qu'il  y  a 
loin   des  passions  qui  nous  aveuglèrent 
autrefois,   avec   cette  espèce  de  lucidité 
dont  les  approches  de  la  mort  nous  en- 
tourent ! 

Quelles  qu'aient  été  ses  raisons,  Cran- 
mer rétracta  sa  erreurs  ;  il  signa  un  cent 


ARCHEVÊQUE  DE  CAINTORBÉRY. 


461 


dans  lequel  il  rejetait  les  doctrines  de 
Luther  et  de  Zuingle  .  et  reconnaissait  la 
suprématie  du  sié^e  de  Rome,  les  sacre- 


de  l'Eglise-Sainte-Marie;  un  peuple  im- 
mense entourait  la  barrière  et  encom- 
brait les  avenues.  Les  uns  étaient  accou- 


mens ,  la  présence  réelle  ,  le  purgatoire  ,     nis  pour  voir  mourir  cet  homme  dont  la 


les  prières  pour  les  morts  et  l'invocation 
des  saints;  il  témoignait  sa  douleur  de 
s'élre  laissé  séduire,  et  exhortait  toutes 
les  personnes  que  son  exemple  avait  en- 
traînées, à  rentrer  dans  l'unité  catholi- 
que. A  la  fin,  il  protestait  qu'il  avait  fait 
cette  abjuration  dans  une  entière  li- 
berté, et  seulement  pour  la  décharge  de 
sa  conscience. 

Grand  fut  le  scandale  dans  le  camp  des 
réformateurs,  grande  fut  leur  consterna- 
tion; on  cria  à  la  trahison,  on  traita  le 
pauvre  archevêque  avec  autant  de  mé- 
pris et  de  violence  qu'on  avait  eu  autre- 
fois pour  lui  de  vénération  et  d'enthou- 
siasme. Sa  rétractation  cependant  ne  lui 
fut  pas  d'un  grand  avantage;  Cranmer 
était  une  victime  offerte  au  divorce  plus 
encore  qu'à  la  vengeance  religieuse. 

Il  y  avait,  parmi  les  théologiens  qui 
accompagnèrent  Philippe  en  Angleterre, 
plusieurs  religieux  qui  désiraient  ardem- 
ment le  ramener  au  catholicisme,  dans 
l'espoir  de  le  sauver.  Par  leurs  conseils, 
Cranmer  écrivit  une  nouvelle  rétracta- 
tion ,  plus  explicite  que  la  première,  et 
la  fit  suivre  coup  sur  coup  de  cinq  au- 
tres, tant  le  malheureux  prélat  avait 
peur  du  feu. 

Les  auteurs  protestans  ont  prétendu 
que  ces  rétractations  n'étaient  qu'une 
ruse  de  la  part  de  Cranmer  pour  éviter 
le  bûcher,  et  que  pendant  qu'il  écrivait 
d'une  main  l'abjuration  de  ses  erreurs. 
de  Tautrc  il  protestait  de  son  attache- 
ment aux  principes  de  la  réforme  :  c'est 
une  singulière  apologie.  I.e  sysièuie  dis 
restrictions  mentales  était  fortement  en- 
raciné dans  l'Ame  du  primat,  et  passa- 
blem»»nt  du  goût  de  ses  adininteiirs. 

Au  reste,  que  ces  rétrictalions  mul'i- 
pliées  fussent  une  dissimtilation  ou  un 
cri  de  sa  conscience,  elles  ne  lui  servi- 
rent de  rien;  le  jour  du  supplice  arriva. 
On  avait  élevé  un  échafaud  sur  la  place  , 


puissance  les  avait  fait  trembler  si  long- 
temps; les  autres,  dans  l'espoir  qu'il  se 
rétracterait  une  dernière  fois  et  profes- 
serait avant  de  mourir  la  doctrine  des 
réformés;  ceux   qui  avaient  vu  mourir 
sur  les  mêmes  lieux  l'évêque  Fischer  et 
le  vénérable   Thomas  Morus.  voulurent 
comparer  les  derniers  momens  de  l'ar- 
chevêque avec  ceux  de  ses  illustres  de- 
vanciers catholiques.   Cranmer,  accom- 
pagné de  plusieurs  religieux  qui  l'exhor- 
taient à  persévérer  dans  ses  derniers  sen- 
timens,   monta   sur  l'échafaud   en   pré- 
sence de  toute  cette  foule  ;  il  pleura  long- 
temps,  et  éleva  souvent  les  mains  au  ciel 
en  signe  de  repentir  ;  et  lorsque  Cole,  un 
des  religieux  qui  l'entouraient,  le  solli- 
cita de  déclarer  dans  quelle  religion  il 
mourait ,  il  dit  quil  avait  écrit  son  abju- 
ration contre  sa  conscience ,  par  amour 
de  la  vie  et  par  crainte  de  la  mort.  A 
peine  il    finissait   ces  mots,  que  le  feu 
commençait  à   l'atteindre.  Alors,  avan- 
çant sa  main  pour  qu'elle  brùlAt  la  pre- 
mière, il  s'écria  :  Brûle  y  main  indigne! ... 
Et  les  tourbillons  de  flamme  le  dérobè- 
rent aux  yeux  des  spectateurs. 

Les  auteurs  protestans  ont  rapporté 
que  le  cœur  du  prélat  fut  trouvé  tout  en- 
tier parmi  les  cendres  ;  ils  comparent  cet 
infidèle  et  pAle  successeur  de  Thomas 
[îecquet  à  tout  ce  que  l'Eglise  offre  de 
plus  illustre,  aux  Cyrille,  aux  Basile, 
aux  Athanasc,  à  toute  cette  foule  de 
docteurs  et  de  saints  qui  sont  la  g'oire 
des  vieux  temps  et  les  lumières  qui  éclai- 
rent les  temps  modernes.  L'éloge  est 
quelque  peu  ambiiieux;  pour  nous,  oc- 
cupé seuleujent  de  rendre  justice  à  qui 
la  mérite,  nous  dircns  :  Cranmer  était 
né  pour  être  uie  colonne  de  l'E^likC  uni- 
verselle; la  rt^forme  en  fil  un  démolis- 
seur et  un  hypocrite. 

B.  Mairv. 


462 


REVUE  GERMAMQUE  RELlGlEUîjE. 


fnrS 


acvnc  a?cmaitii^tu'  nHiitii'n^t;. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE  SUR  MŒHLER, 

Professeur  de  théologie  à  rCnlrcrsilé  de  Munich. 


Au  nombre  des  illustres  viclimes  que 
la  mort  est  venue  frapper  dans  le  cours 
de  celle  année  ,  il  n'en  est  peul-cHre  point 
dont  la  perle  soit  plus  sensible  à  l'Église 
que  celle  de  l'homme  pieux,  modeste  et 
éclairé  à  la  mémoire  duquel  ces  ligues 
sont  consacrées.  Dans  la  restauration  ca- 
tholique vers  laquelle  rAllemagne  mar- 
che à  grands  pas,  M.  Moehler  mérite  d'ê- 
tre placé  au  premier  rang,  parce  que 
nu!  autre  n'a  imprimé  à  la  science  une 
marche  plus  sûre  et  plus  rapide.  Si  nous 
avions  besoin  de  citer  de  longues  preu- 
ves à  l'appui  de  celte  assertion,  nous  hs 
trouverions  toutes  concentrées  dans  les 
haineuses atlaquesque  lui  a  livréeslepro- 
testan»  isme  moderne.  Dès  son  début  dans 
la   carrière,    le  théologien   célèbre   sur 
lequel  la  tombe  vient  à  peine  de  se  re- 
fermer, avait  su  se  placer  à  une  hauteur 
telle ,  que  les  adversaires  de  lÉglise  pu- 
rent découvrir  sans  peine   les  terribles 
coups  que  le  nouveau  lévite  porterait  a 
leur  fallacieux  système. 
^.I  FAN -Adam   Moehler  naquit  le  6  mai 
1796,  à  If^ersheim,  près  de  ]MerA:enlhciiu, 
au  royaume  de  Wuiiembprg.  GrAce  aux 
dispositions    heureuses   qu'il    manifr^sta 
dès  sa  première  enfance,  ses  parens  con- 
sentirent aux  lourds  sacrifices  qu'ils  de- 
vaient s*imposer  pour  lui  ouwir  le  sanc- 
tuaire de  la  science.  Le  jeune  Moehler 
fut  envoyé  à  Tubingue  ,  suivre  les  études 
classiques  au  gymnase  de  cette  ville.  Les 
belles  espérances  qu'il  avait  fait  conce- 
voir ne  furent  point  trompées,  et,  dès 
les  premières  années,  sa  conduite  exem- 
plaire, son  infatigable  application  et  ses 
brillans  succès  lui  valurent  une  bourse 
au   pensionnat  caiholicpie  de  Tubin;;ue. 
Après  avoir  achevé  son  cours  de  philoso- 
phie, il  commenra  l'étude  de  la  théolo- 
gie .  afin  de  pouvoir  consacrer  au  .service 


de  l'Église  les  talcns  que  le  ciel  lui  avait 
départis  avec  une  si  généreuse  libéralité. 
Ses  études  universitaires  terminées,  le 
jeune  théologien  passa  au  séminaire  de 
RoLtenbourg,  afin  de  s'y  préparer  dans 
la  retraite  à  la  réception  des  ordres  sa- 
crés et  à  la  pratique  des  fonctions  du 
ministère.  Le  18  septembre  1819,  M.  Moe- 
hler reçut  la  prêtrise,  et  fut  envoyé  peu 
après  dans  une  paroisse  rurale,  en  qua- 
lité de  vicaire  (I).  Mais  dès  l'année  sui- 

(r  Moehler  ne  resta  qu'un  an  dans  le  saint  mi- 
nistère; il  fut  successivement  vicaire  à  Weilderg- 
tadl  et  à  Riediingen.  Nous  ne  pouvons  nous  refuser 
à  la  saiisfaction  de  transcrire  un  passage  d'une 
lettre  de  M.  le  chanoine  Slrobele  ,  qui  était  curé  de 
Riedlingen,  pendant  que  Moehler  y  remplissait  le6 
fonctions  vicariales.  Cet  e^^lrait  est  un  bel  hommage 
rendu  au  défunt,  et  nous  fait  connaître  en  outre  la 
direction  dans  laquelle  se  trouvait  alors  le  jeune 
savant,  et  les  espérances  qu'il  donnait  pour  l'avenir  ; 
((  Ce  qui  caractérisait  la  carrière  pastorale  de  Moc- 
t{  hier,  c'était  toute  sa  manière  d'être  ,  telle  qu'elle 
rt  se  montrait,  aimable,  modeste,  soug  tous  les 
8  rapports,  plein  de  dignité,  et  joint  k  un  grand 
K  respect  et  une  vénération  profonde  dam  tous  les 
<T  actes  du  saint  ministère;  c'est  là  ce  qui  lui  gagna 
((  la  plus  haute  estime  cl  le  plus  vif  attachement  de 
((  toute  la  paroisse,  et  notamment  des  petits  éco- 
'(  tiers  des  deux  classes  élémentaires  de  l'instruction 
«  religieuse,  desquelles  il  était  chargé,  La  manière 
((  dont  il  annonçait  la  parole  sainte  pénétrait  vive- 
<(  ment  l'àme  de  ses  auditeurs  ei  produisait  un  ef- 
;(  fel  auquel  il  n'aurait  jamais  pu  prétendre  par 
K  la  vigueur  du  discour»  qui  lui  manquait.  Les 
il  liabitans  de  UiedlingcD  étaient  fiers  de  leur  vi- 
(  Caire,  et  aujourd'hui  encore  son  nom  n'est  pro- 
K  nonce  qu'avec  respect  el  avec  amour.  Les  six  mois 
i(  (ju'il  a  passés  à  mes  côtés  ont  été  pour  moi  el 
((  pour  mon  ami ,  M.  Ehingen  ,  alors  mon  second 
«  chapelain ,  le  temps  le  plus  agréable  de  ma  vie  pas- 
«  toraie.  Au  reste,  le  besoin  de  Moehler,  je  dirai 

*  volontiers  sa  >ocaiion  do  recherches  savantes, 
i:  perrail  tellement  (ju'il  regardait  comme  inappré- 
.  ciable  chaque   lustanl    qu'il  pouvait  consacrer   à 

•  l'ctudç.  mais  il  avait,   pour  la  mém?  raison,  uu 


IVOTICE  SUR  L'ABBÉ  MOEHLEU. 


463 


vante,  il  retourna  à  Tubingue ,  où  il  fut 
nommé  répétiteur  au  pensionnat  dans 
lequel  il  avait  lui-même  reçu  sa  première 
éducation;  il  y  demeura  jusqu'en  1823. 
Tout  cet  intervalle  fut  par  lui  consacré 
à  une  étude  approfondie  des  anciens  clas- 
siques grecs  et  latins,  ainsi  qu'aux  au- 
tres connaissances  nécessaires  à  un  bon 
philologue;  et  pius  tard  ces  laborieuses 
recherches  lui  offrirent  des  ressources 
immenses  dans  l'exploitalion  des  scien- 
ces théologiques.  D'abord,  M.  3Ioehier 
avait  résolu  de  se  vouer  exclusivement 
aux  éludes  littéraires;  une  requête  au 
ministie  était  toute  prête  pour  solliciter 
une  chaire  de  langues,  quand,  le  même 
jour  oii  il  comptait  faire  expédier  sa  de- 
mande, il  reçut  de  la  faculté  de  théolo- 
gie de  Tubingue  une  invitation  par  écrit 
d'ouvrir  un  cours  privé  à  l'Universilé. 
Le  jeune  répétiteur  se  rendit  sans  retard 
à  cet  honorab'e  appel ,  qui  décida  de  son 
avenir,  et  le  lia  pour  toujours,  et  de  la 
manière  la  plus  intime,  au  service  de 
l'Eglise.  Dès  l'année  1825,  Moehier  s'an- 
nonça au  monde  catholique  et  au  monde 
savant  par  la  publication  de  son  ouvra^^e 
célèbre  intitulé  ;  V Unité,  de  l'Eglise j  ou 
le  Principe  du  catholicisme.  Quoique  ce 
livre  laisse  encore  à  désirer  sous  certains 
rapports,  il  ne  laissa  pas  de  montrer 
dans  son  auteur  le  futur  grand  théolo- 
gien. Le  gouvernement  ne  tarda  point  à 
prouver  qu'il  savait  apprécier  le  mérite 
naissant,  et,  en  1826  ,  INloehler  fut  nommé 
professeur  exhaordinaire  de  la  faculié, 
avec  mission  d'enseigner  l'histoire  ecclé- 

({  dégoùl  d'autan!  plus  prononcé  pour  les  ocriiures 
«  doul  il  élail  chargé,  eu  qualité  du  vicaire  d'un 
(1  doyen.  AQd  de  diiniuuer  ce  fardeau,  aulaul  que 
a  possible,  M.  Ebin^^en  el  moi  nous  nous  étions 
((  cbargés  d'une  partie  de  sa  besogne  ,  el  nous 
«  avions  rois  coiiune  condition  qu'il  nous  conitnu- 
<(  niquerait,  en  retour,  de  lenips  à  autre,  queltiuos 
((  uns  de  ses  trésors  littéraires.  Je  ne  saurais  passer 
((  sous  silence  une  visile  que  j'eus  ,  à  celte  époque  , 
K  l'honneur  de  recevoir  du  vénérable  évoque  Sailer 
c  de  Rulisbonno.  Pendant  lo  déjeuner  que  k  prélat 
<  youlut  accepter  che2  moi ,  Moehier  lit  une  impres- 
K  sion  profonde  sur  Monseigneur  ,  et  la  manière 
((  dont  ce  dernirr  le  (i\a  ue  tîl  qu'augmenter  la  ti- 
a  luidité  naturelle  du  jeune  vicaire.  Suivant  son  ba- 
U  biludc ,  lo  digne  évoque  me  questionna  beaucoup 
«  sur  cet  intéressant  jeune  homme,  comme  il  Pap- 
<f  pelait ,  et  me  fit  connaître  les  grandes  espôrautcs 
?  que  l'on  pouTftil  fonder  sirr  Ini.  v 


siastique  et  le  droit  canon.  Les  travaux 
historiques  du  professeur  ne  se  bornè- 
rent pas  à  la  seule  enceinte  de  la  haute 
école;  le  public  religieux  devait  avoir 
une  large  part  aux  produits  de  cette 
jeune  et  précoce  intelligence.  Il  s'était  k 
peine  écoulé  deux  années  depuis  l'appa- 
rition du  livre  sur  V Unité,  que  parut  un 
travail  plus  vaste  encore  ;  ce  fut  V His- 
toire d'Athanase- le- Grand  et  de  con 
siècle ,  histoire  dans  laquelle  on  se  plait 
à  admirer  autant  les  profondes  convic- 
tions religieuses,  la  pensée  vraiment  sa- 
cerdotale de  l'auteur,  que  sa  science 
profonde  et  variée.  îSi  les  leçons  orales 
de  Moehier  avaient  déjà  attiré  sur  lui 
l'attention  et  l'estime  publiques,  celte 
attention  etcetleestime  allèrenttoujours 
croissant  depuis  qu'il  eut  fait  paraître 
son  Alhanase, 

Ce  fut  vers  la  même  époque  que  Moe- 
hier commença  à  traiter  dans  son  cours 
les  doctrines  controversées  entre  les  ca- 
tholiques et  les  protestans  :  ces  leçons 
furent  reçues  par  ses  élèves  avec  une  ar- 
deur et  un  enthousiasme  extrêmes,  et  le 
professeur  consentit  enfin,  en  1832,  à  les 
publier  sous  le  titre  de  Symbolique  ou 
Exposé  des  points  de  doctrine  contro- 
versés entre  Us  catholiques  et  les  protes- 
tons^ et  renfermés  dans  les  symboles  con- 
nus des  deux  communions.  Cet  ouvrage 
qui,  en  Allemagne,  a  déjà  ramené  un 
grand  nombre  d'Ames  égarées,  affermi 
des  convictions  chancelantes  et  opposé 
une  digue  puissante  aux  tluctiiations  de 
la  raison  individuelle  dans  le  domaine 
des  croyances  religieuses,  cet  ouvrage 
occupe  présentement  encore  l'attenlion 
de  bon  nombre  de  théologiens  de  la  ré- 
forme à  un  degré  d'autant  plus  haut  que 
plusieurs  d'entre  eux,  jugeant  du  point 
de  vue  de  leur  croyance  ,  voient  dans 
Moehier  l'auteur  d'un  catholicisme  nou- 
veau, el  que  l'impossibilité  d  une  réfu- 
tation victorieuse  et  complète  de  la  Sym- 
bviiquc  a  été  reconnue  même  par  des 
hommes  qui  n'ont  rien  de  plus  à  cœur 
que  de  faire  servir  à  la  défense  du  pro- 
testantisme toutes  les  ressources  du  sa- 
voir humain.  Depuis  VHistoire  des  /  a- 
ruitions,  par  Hossuel ,  il  n'a  élé  écrit  au- 
cun livre  dans  lequel  le  principe  el  les 
conséquences  de  la  pnUcndue  réforme 
du  seizième  ^\tc\e  aient  élé  combattu? 


464  REVUE  GERiMAMQLE  RELlGlEfJSE. 

avec  autant  de  saf^acilé  et  autant  de  bon- 
heur ;  depuis  dc!  lonj^ues  aniu-es.  il  n'en 
a  paru  aucun  qui  ait  contribué  autant  ;\ 
relever  la  force  morale  des  catholiques 
en  Allcma;;ne,  et  h  les  orienter  sur  la 
situation  de  leurs  int^rt'ts  les  plus  chers 
et  les  plus  sacrés.  Ce  qui  nous  prouve 
que  Moehier  a  touché  droit  au  ])ut.  ce 
sont,  d'une  part  ,  les  éditions  nouvelles 
qui  se  succèdent  d'atinée  en  année  ;  de 
l'autre  ,  la  niasse  d'écrits  qui  ont  été 
publiés  contre  Iti  S)  tubolique.  De  toutes 
ces  répliques,  nous  ferons  une  mention 
spéciale  de  celle  de  M.  Baur,  professeur 
à  Tubingue ,  parce  (ju'elle  a  fourni  à 
iVI.  Moehier  l'occasion  d'un  nouveau  tra- 
vail qui  fut  imprimé  .  pour  la  premiéie 
fois  ,  en  1834  ,  sous  le  titre  de  :  ]\ouveUes 
recherche.s  sur  les  doctrines  opposées  des 
catholiques  et  des  protestans  :  défense 
de  ma  Symbolique  contre  les  critiques 
de  M.  le  professeur  et  docteur  Baur  ^  h 
Tubingue. 


Les  adversaires  de  la  Symbolique  ne  se 
bornèrent  pas  toutefois  aux  seules  armes 
qu'autorisent  la  justice  et  la  loyauté. 
Moehier  avait  porté  à  la  réforme  un  coup 
trop  sensible,  pour  que  les  adeptes  de 
cette  dernière  coupentissent  à  dévorer 
patiemment  leur  honte  et  leur  colère. 
Les  professeurs  protestans  de  Tubingue 
saisirent  les  moindres  occasions  pour 
faire  sentir  au  «généreux  défenseur  du 
dogme  catholique  leur  puissante  in- 
fluence .  et  le  pouvoir  supérieur  lui- 
même  ne  sut  pas  toujours  s'élever  au- 
dessus  d'un  étroit  esprit  de  secte.  Malgré 
la  douceur  de  son  caractère  ,  Moehier 
comprit  bientôt  que  sa  position  n'était 
plus  tenable  dans  sa  patrie  ;  il  songea  à 
abandonner  un  champ  de  bataille  où  des 
obsta  les  toujours  croissans,  des  taqui- 
neries sans  cesse  renouvelées  ne  lui  per- 
mettaient plus  d'accomplir  la  haute  mis- 
sion que  la  Providence  lui  avait  confiée. 
Avant  d'avoir  fait  aucune  déuiarche, 
la  Prusse  était  déjà  venue  au-devar»t  de 
ses  désirs.  Vers  l'année  1829,  c'est  àdire 
quand  la  Symbolique  n'avait  pas  encore 
paru  ,  le  cabinet  de  Berlin  avait  exprimé 
le  vœu  de  gagner  .  pour  l'université  de 
lionn,  le  docteur  Moeiii«M  ,  dont  la  bril- 
iaule  réputation  avait  franchi  les  limites 
du  Wurtemberg.  Mais  les  intrigues  du 
professeur   Hermès  et   de   les  disciples 


pirvinrent  à  faire  suspecter  rorlhodoiie 
de  Moehier,  et  à  empêcher  une  première 
fois  sa  nomination  à  une  chaire  de  théo- 
logie h  lionn.  Les  principes  religieux  du 
professeur  de  Tubingue  étaient  néan- 
moins trop  solides  et  trop  connus  pour 
ne  pas  être  à  l'abri  d'une  imputation  ca- 
lomnieuse :  le  cabinet  prussien  ne  tarda 
point  à  s'en  convaincre,  et  il  lit  un  nou- 
vel effort  pour  gagner  un  savant  dont  la 
réputation  était  devenue  européenne. 
i\l.  de  iiciimedding  ,  conseiller  privé  et 
référendaire  au  déparlement  des  cultes, 
reçut  ordre  de  faire  à  Moehier  des  offres 
nouvelles  pour  une  chaire  dans  l'une  des 
trois  facultés  catholiques  de  Bonn,  de 
Munster  ou  de  Breslau.  Moehier  n'était 
pas  éloigné  de  se  rendre  à  l'invitation 
Ualleuse  de  l'rédéric-Guillaume  ;  mais 
les  hermébiens  surent  de  nouveau  faire 
échouer  les  bienveillantes  intentions  du 
pouvoir;  l'archevêque  de  Cologne,  mon- 
seigneur de  Spiégel,  fut  le  principal  or- 
gaue  de  ces  novateurs,  qui  sentirent  trop 
bien  (|ue  leur  doctrine  et  leurs  sourdes 
manœuvres  ne  pourraient  pas  se  soute- 
nir long-temps  en  présence  d'un  théolo- 
gien aussi  considéré  ,  aussi  savant  et 
aussi  foncièrement  catholique. 

Vers  la  même  époque,  au  commence- 
ment de  l'année  1835,  une  chaire  de  théo- 
logie vint  à  vaquer  à  l'université  de  Mu- 
nich. Le  roi  Louis,  juste  appréciateur  du 
mérite,  n'avait  pas  tardé  à  reconnaître 
tout  ce  qu'il  y  avait  de  calme,  de  dignité, 
de  grandeur  et  d'énergie  dans  le  carac- 
tère de  31oehlcr  ;  la  Symbolique  avait 
révélé  au  monarque  les  trésors  de  science 
que  possédait  l'auteur  :  il  voulut  l'attirer 
à  Munich,  pour  augmenter  la  force  mo- 
rale de  cette  école  savante  fondée  par 
lui,  et  destinée  à  avoir  sur  l'Allemagne 
catholique  une  influence  heureuse  incon- 
testable. Moehier  se  rendit  aux  vœux  du 
loi  de  Bavière;  il  quitta  Tubingue  et  vint 
a  iMunich  dans  le  courant  de  18.35.  Les 
leçons  publiques  qu'il  donna  roulèrent 
d'abord  sur  l'exégèse  biblique  ;  dans  les 
années  suivantes,  il  y  joignit  encore  des 
cours  sur  l'histoire  ecclésiastique  et  sur 
les  pères  de  l'Eglise. 

Dix-huit  mois  s'étaient  'i  peine  écoulés 
depuis  que  "Moelilcr  avait  commencé  à 
."Munich  son  important  et  fructueux  mi- 
nistère, lorsqu'il  fut  altfinl ,  à  la  fin  de 


1836,   d'uue  attaque  de  choléra  .  qui  le 
força  de  suspendre  ses  leçons.  A  peine 
rétabli  de  son  indisposition  .  une  grippe 
violente  le  saisit  et  ne  le  quitta  qu'après 
deux  mois  de  souffrances.  Depuis  ce  mo- 
ment,  la  santé   de    Moehler  se  trouva 
ruinée  ;  les  médecins   espérèrent  qu'un 
voyage    pourrait    restaurer    les    forces 
d'une  constitution  épuisée  :  d'après  leur 
avis,  le  malade  alla  passer  la  belie  saison 
de  1837  à  Méran,  dans  le  Tyrol  ,  où  la 
douceur  du  climat,  l'usage  du  petit  lait, 
et  la  société  aimable  des  di^jnes  religieux 
qui  y  demeurent ,   produisirent  sur  sa 
santé  les  effets  les  plus  salutaires.  3Iais, 
hélas  !  ces  effets  ne  furent  pas  d'une  lon- 
gue durée.  Avec  la  mauvaise  saison  re- 
vint aussi,  pour  Moehler.  l'affaiblisse- 
ment physique,  qui  prenait  de  plus  en 
plus  le  caractère  d'une  maladie  de  pou- 
mons. Le  repos  absolu,  les  soins  habiles 
des  médecins,  les  tendres  prévenances 
de  ses  nombreux  amis  auraient  peut-être 
fini  par  triompher  de  l'opiniâtreté  d'une 
rechute;   Moehler  venait   effectivement 
d'entrer  en  convalescence  lorsqu'éclalè- 
rent  les  événemens  de  Cologne,  le  grave 
attentat  commis  le  20  noveujbre  1837  sur 
la  personne  du  vénérable  archevêque, 
monseigneur  Clément-Auguste  de  Droste- 
Vischering.  La  part  vive  que  prit  Moe- 
hler aux  destinées   de   l'Église  dans  les 
provinces  rhénanes,  sa  touchante  sym- 
pathie pour  l'auguste  pontife  que  le  fa- 
natisme prussien  venait  d'entraîner  cap- 
tif loin  de  son  troupeau  chéri  ;  toutes 
ces  circonstances  provoquèrent  une  exal- 
tation qui  devait  produire  sur  le  zélé  pro- 
fesseur un  effet  d'autant   plus  funeste, 
qu'il  cherchait  plus  lui-même  à  conser- 
ver une  mesure  et  un  calme  qui  jusqu'a- 
lors ne  s'étaient  point  déuienlis  dans  les 
momens  les  plus  critiques  de  son  exis- 
tence publique  ,  et  qui  lormaient  un  des 
traits  dislinctifs  de  son  beau  carcici  Jre. 
Ce  fut  vers  le  même  temps  (jue  le  cabi- 
net de  Berlin  fit  une  troisième  tentative 
pour  attirer  le  docteur  Mothler  à  l'une 
des  urjiversités  de  la  Prusse.  M.  lirugge- 
mann  fut  chargé  des  négociations,  avec 
or-^ie  d'offrir  au  savant  illustre  un  cano- 
nicat  dans  le  chapitre  métropolitain  de 
Cologne,  avec  une  chaire  de  théologie  à 
Bonn,  et  de  plus ,  comme  professeur  ,  un 
Irailenient  qui  était  beaucoup  plus  que 


jNOTlCE  SUR  L  ABBÉ  MOEHLER.  466 

double  de  celui  qu'il  touchait  à  Munich  ; 
on  s'en  remettait  à  lui  sur  le  moment  et 
sur  la  manière  de  commencer  ses  leçons 
publiques.  ]\Iais .  quelque  honorables  que 
fussent  les  offres  de  la  Prusse,  Moehler 
refusa   de  quitter  un   pays  où    il   avait 
trouvé  un  bienveillant  asile,  quand  l'in- 
tolérance des  docteurs  protestans  de  Tu- 
bingue  l'obligea  d'abandonner  son  sol  na- 
tal. —  On  avait  osé  révoquer  en  doute  les 
senlimens  du  jeune  savant,-  on  avait  at- 
tribué à  des  vues  ambitieuses  le  silence 
qu'il  avait  observé  sur  l'affaire  de  l'her- 
mésianisme;  on  avait  voulu  faire  accroire 
qu'il  cherchait  à  se  ménager  les  hommes 
puissans  que  compte  cette  école  réprou- 
vée par  l'autorité  suprême   de  l'Église  : 
mais  ,  en  restant  à  Munich  .  en  dédai- 
gnant les  séduisantes  promesses  du  gou- 
vernement prussien,  Moehler  répondit 
aux  injustes  attaques  de  ses  ennemis  et 
donna  une   nouvelle  preuve  des   senti- 
mens  désintéressés  qui  servaient  de  mo- 
bile à  sa  conduite.  Homme  doux  ei  inof- 
fensif, ménageant  ses  adversaires  avec  la 
plus  affectueuse  charité,  attaquant  non 
pas  les  personnes,  mais  uniquement  les 
doctrines,  quand  elles  étaient  en  oppo- 
sition avec  l'enseignement  invariable  de 
l'Église,  Moehler  n'avait  pas  cru  devoir 
s'élever  contre  une  tendance  dogmatique 
dont  les  funestes  conséquences  étaient 
trop  palpables  pour  avoir  besoin  d'être 
réfutées.    D'ailleurs,    après   le  jugement 
doctrinal  rendu  par   l'Église  ,  après  la 
condamnation  solennelle  portée  par  le 
Souverain  Pontife,  toute  discussion  ul- 
térieure  devenait   superflue  ;   car  celui 
qui  refuse  de  reconnaître  la  voix  du  Père 
commun  des  fidèles,  celui  qui  décline 
l'autorité  de  l'Eglise,  celui  là  ne  se  mon- 
trera pas  plus  facile  pour  suivre  les  in- 
sinuations d'un  docteur  privé. 

Aussi  modeste  (jue  charitable,  Moehler 
évita  avec  le  plus  grand  soin  de  parler 
des  offres  qui  lui  avaient  été  faites  par  la 
Prusse;  il  n'en  fit  part  qu'A  ses  plus  inti- 
mes amis,  et  encore  fut  ce  en  leur  recom- 
mandant un  secret  rigoureux  et  inviola- 
ble ,  auquel  ils  ont  été  fidèles  jusi^uau 
moment  où  la  mort  du  digne  prêtre  leur 
a  permis  de  révtler  aux  contemporains 
la  vertu  cachée  du  défunt.  Mais  si  Morhler 
cherchait  à  faire  oublier  son  dévoue- 
ment généreux  à  la  cause  de  la  religion 


Àtib 


KKVLT  GERiMAjNlQLE  ULLlGTEUSi: 


^{  à  la  prospt^rilt'  <les  (études  iiniversitai- 
iTSde  Munich,  celle  inodeslie  nV'chappa 
point  à  l'cril  hnbilo  du  souverain,  tou- 
jours pmpressf*  d'enrourag(»r  le  bien,  de 
r^cou)pensfr  los  nobl<  s  senlimeiis  et  l<*s 
aciouA  verlueuses.  Quel  ne  fut  donc  pas 
l't'lcnnemcnt  ih*.  Moelilcr  lor-^qu'il  reçut 
soudain  l'invilalion  de  se  rendre  au  pa- 
lais royal  où  il  (*lail  allendu  par  le  mo- 
narque .  et  quand .  so  trouvant  dans  l'im- 
possibilité de  suivre  cet  auguste  appel , 
parce  que  la  violence  de  la  maladie  le  le- 
nait  derechef  encl. aîné  sur  sacouchedou- 
lourense .  il  reçut  la  croi\  et  le  diplôme 
comme  chevalier  de  Tordre  de  Saint-Mi- 
ehel  !  Cette  haute  marque  de  la  bienveil- 
lance du  roi  Louis  de  Bavière  opéra  une 
révolution  heureuse  .  mais,  hélas!  trop 
p«u  durable  dans  l'état  physique  de 
Woehier  :  peu  de  temps  après,  Ie8  jan- 
▼ier  1838,  il  put  reprendre  à  la  fdcullé  le 
cours  de  ses  leçons  pub!  iqups,  à  la  grande 
satisfaction  et  aux  applaudissemens  una- 
nimes de  ses  nombreux  et  dévoués  audi- 
teurs. Au  bout  de  trois  semaines,  une 
nouvelle  rechute  l'obligea  de  renoncer 
derechef,  et  ce  pour  toujours,  à  une  car- 
rière dans  laquelle  il  promettait  tant 
pour  l'avenir  de  l'Eglise. 

Les  événemens  de  Cologne  avaient  mis 
les  esprits  en  émoi  et  amené  une  révolu- 
tion morale  que,  quelques  jours  avant 
encore,  on  aurait  crue  impossible;  mais 
autant  celle-ci  se  montra  exclusivement 
favorable  au  catholicisme,  autant  les 
écrivains  et  les  aflidés  de  la  réforme  em- 
ployèrent de  soins  pour  étouffer  d,ms 
son  geime  le  bien  que  devait  en  recueil- 
lir la  communion  romaine  r  journaux, 
pamphlets,  mémoires,  tout  fut  mis  en 
œuvre  afin  d  obtenir  un  silence  absolu  à 
l'aide  duquel  l'oppression  de  l'Eglise  pût 
être  consommée  sans  éclat  et  sans  répli- 
que. Moehier  ne  crut  pas  pouvoir  se  taire 
dans  de-*  ci«coiis'a»)ces  aussi  crilijiies, 
tt  où  il  importail  de  prendre  hautement 
la  défense  de  la  vérité  outragée  si  iniii- 
gnemeiil  par  des  antH«^onistes  passionnés 
©ia^eugl^'s:  il  e«ipér,«  pouvoir  fn ire  en- 
tendre sa  voix  au  iiiilieu  des  clameurs 
du  parti  advers«  .  sa  voix  qui  toujours 
fut  douce  et  charitable.  Dans  ce  but  de 
eonciliatioii,  il  lit  insérer  successivement 
plusieurs  articles  dans  la  Gazette  riniver- 
stUt  A'  Àugsbourg  et  dan*  la  Gazctlro- 


iiiu/uc  de  Munich.  Dans  ces  différens 
écrits,  on  reconnaissait  non  seulement 
l'écrivain  impartial  et  judicieux,  mais 
on  y  trouvait  encore  retracé  d'une  ma- 
nière 1res  heureuse  et  rigoureusement 
exacte  le  point  de  vue  sous  lequel  les 
événemens  devnicîil  être  envisagés  par 
tout  catholique  loyal  et  sincère. Moehier 
avait  conçu  la  pensée  de  réunir  cesfrag- 
mens  eu  un  tout  homogène,  et  l'applica- 
tion avec  laquelle  il  se  livra  à  ce  travail 
usa  le  reste  de  ses  forces  :  car,  avec  l'ha- 
bitude qu'il  avait  d'envisager  les  choses 
d'ici-bas  dans  leur  généralité  et  leur  en- 
semble, et  avec  le  dé'sir  qu'il  éprouvait 
de  voir  son  existence  plutôt  se  terminer 
que  se  prolonger,  il  ne  s'accordait  au- 
cun ménagement.  La  faiblesse  conti- 
nuelle et  l'épuisement  rapide  de  Moehler 
obligèrent  les  médecins  à  la  déclaration 
qu'il  n'y  avait  plus  pour  lui  d'autre  pos- 
sibilité de  salut  que  dans  le  plus  parfait 
repos,  et  qu'il  devenait  pour  ce  motif  in- 
dispensable de  renoncer  pour  toujours  à 
la  carrière  de  ren<;eignement  public.  Ce 
fut  là  une  nouvelle  bien  accablante  et 
pour  Moehler  et  pour  ses  amis  r  le  pre- 
mier ne  pouvait  se  faire  à  l'idée  d'aban- 
donner une  sphère  d'activité  qui  depuis 
douze  années  lui  avait  offert  tant  de 
charmes,  et  dans  laquelle  il  avait  la  con- 
science intime  de  pouvoir  rendre  à  l'E- 
glise d'importans  services;  les  autres 
sentaient  la  perte  immense  que  faisait 
l'école  théologique  de  I\lunich  en  per- 
dant le  professeur  qui  en  était  le  pins 
bel  et  le  plus  glorieux  ornement.  Cette 
tristesse,  néanmoins,  fut  en  partie  dissi- 
pée par  la  nouvelle  marque  de  haute 
bienveillance  que  le  roi  Louis  donna  à 
Moehler  aussitôt  qu'il  fut  instruit  de  la 
décisioî»  prise  par  les  médecins  à  l'égard 
de  leur  palient.  Le  prince  généreux  ne 
voulut  pas  que  le  beau  talent  d'un  prèlre 
au^si  r.'commandable  lu'  perdu  pour 
I  Eglise,  et  comme  le  chapitre  de  Wjirlz- 
buurg  venait  d'oflrir  une  vacance,  il 
s'empressa  de  nommer  dt-  son  propre 
mouvement  îMoelîler  à  fa  dignité  de  doyen 
c:ipitulaire  de  la  calhé<lrale  de  celte 
ville.  On  annonça  nu  niainde.  av^c  totis 
les  m«^u?^gemens  que  son  état  comman- 
dait, la  faveur  dont  venait  de  l'honorer 
le  souverain,  lloehierfiit  touché  profon- 
dément de  la   distinction  dxjnt  il  Tenait 


rsOTICE  SUR  L'ABBÉ  MOEHLER, 


4%'i 


d'être  derechef  l'objet;  mais,  quelque 
grande  que  fût  sa  joie,  il  ne  put  s'enipô- 
cher,  dès  le  lendemain,  d'observer  à  ses 
amis  que  la  pensée  lui  revenait  sans 
cesse  que  le  Seigneur  avait  voulu  lui  mé- 
nager, comme  à  beaucoup  d'autres  dont 
l'hisloire  nous  a  conservé  le  souvenir, 
une  grâce  toute  particulière  avant  de 
l'enlever  de  ce  monde.  Tout  en  expri- 
mant la  plus  profonde  gratitude  envers 
le  prince,  juste  appréciateur  du  mérite, 
qui  venait  de  lui  assurer  une  existence 
exempte  d'inquiétudes  et  de  soucis,  il 
ne  pouvait  se  défendre  de  la  triste  idée 
qu'il  n'en  jouirait  pas  long-temps.  Les 
sombres  pressentimens  de  Moehler  ne 
tardèrent  point,  en  effet,  de  se  réaliser  : 
un  changement  subit  de  température  fit 
empirer  l'état  du  malade.  Le  7  avril,  il 
se  trouva  un  peu  mieux,  et  demanda 
même  à  entendre  une  lecture  qui  pût  le 
distraire  et  l'égayer;  il  pria  un  des  assis- 
tans  de  lui  procurer  une  description  de 
voyage  qu'il  avait  entendu  louer  beau- 
coup. Ce  ne  fut  pas  sans  quelque  anj^oisse 
que  ses  amis  se  prêtèrent  à  ses  désirs;  ils 
craignaient  que  ce  ne  fût  le  présage  d'un 
Toyage  plus  sérieux  et  plus  lointain  qui 
servît  de  fondement  à  la  prière  de  Moeh- 
ler. Au  commencement  de  la  semaine 
sainte,  la  maladie  pulmonaire  dont  souf- 
frait le  patient  se  compliqua  d'une  fièvre 
nerveuse,  et  anéantit  toute  espérance  de 
salut.  Le  confesseur  prit  la  place  des  mé- 
decins 3  il  y  eut  souvent  du  délire,  chose 
qui  n'avait  point  encore  eu  lieu.  Le  11 
avril,  l'esprit  du  malade  se  trouva  de 
nouveau  libre,"  la  vio'ence  du  mal  dimi- 
nua un  peu,  et  Moehler  profita  de  cet  in- 
tervalle pour  recevoir  et.core  une  fois 
les  saciemensde  l'Eglise  et  mettre  ordre 
à  ses  affaires  temporelles.  Il  s'acquiita 
de  ce  double  devoir  avec  une  entière  ré- 
signation aux  volonté-i  du  Très-Haut. 
Dans  la  matinée  du  12,  commencèrent 
les  premiers  symptômes  de  l'agonie  ;  une 
oppression  violente  ,  la  contraction  d«^s 
traits  et  l'aliération  du  teint  annoricè- 
lent  que  la  dernière  heure  approchait. 
Toutefois,  celte  lutte  de  la  nature  qui  se 
débat  contre  ime  dissolution  prochaine 
ne  dura  pas  jusqu'au  dernier  monieni  ; 
au  contraire,  à  mesure  que  la  vie  s'étei- 
gnait, la  ligure  du  mourant  s'éolaircit  , 
et  reprit  oelle  expression  de  pai\   inté- 


rieure, de  douce  sérénité,  de  gravité  ai- 
mable et  prévenante  qui  formaient  Je 
fond  du  caractère  de  Moehler;  les  palpi- 
tations cessèrent  complètement.  A  deux 
heures  et  demie  de  l'après-midi,  le  ver- 
tueux prêtre  rendit  son  âme  à  Dieu  ,  au 
milieu  des  prières  et  des  larmes  des  amis 
rassemblés  autour  de  sa  couche  de  dou- 
leur. 

Quand  on  apprit,  dans  ^Munich,  la  mort 
du  docteur  Moehler.  la  consternation  fut 
générale  :  les  catholiques  regrettaient 
l'intrépide  défenseur  de  leurs  saintes 
croyances;  les  é'èves  pleuraient  un  maî- 
tre qu'ils  chérissaient  tendrement  :  les 
hommes  de  toit  rang,  même  ceux  des 
communions  «sifférentes,  déploraient  la 
perte  prématurée  d'un  savant  sur  le  mé- 
rite duquel  l'Europe  entière  n'avait  eu 
qu'une  voix.  Les  obsèques  solennelles 
qui  eurent  lieu  ,  la  foule  immense  qui  se 
pressa  aiitour  de  sa  tombe  et  aux  pieds 
des  autels  prouvaient  la  haute  vénéra- 
tion que  le  défunt  avait  su  se  concilier 
de  la  part  de  toutes  les  classes  de  la  so- 
ciété. » 

Moehler  était  de  grande  stature ,  maïs 
d'une  complexion  délicate  et  frêle:  son 
maintien  était  plein  de  dignité  et  de  no- 
blesse. Dans  les  traits  de  son  visage  se 
peignait  une  douceur  profonde  jointe  à 
une  aimable  gravité  ;  ses  grands  yeux 
noirs  brillaient  d'un  vif  éclat  et  reflé 
îaient  le  feu  du  génie.  Tout  son  exté- 
rieur prévenait  en  sa  faveur  même  les 
personnes  qui  n'avaient  pas  l'avantage  de 
le  connaître  particulièrement.  11  suflisait 
de  le  voir  pour  reconnaître  au  prenuer 
abord  la  dignité  et  la  bonté  qui  respi- 
raient dans  sa  personne.  Toute  sa  phy- 
sionomie, toutes  ses  paroles  et  toutes  ses 
actions  poitaient  l'empreinte  d'une  in- 
ébranlable égalité  de  caractère.  Quoique 
son  système  iu»rveux  fût  d'une  irritabilité 
extr  ê.ne  qui  élonnaii  les  hommesde  l'art, 
Moehler  avait  réussi  néanoioins  à  pren- 
dre sur  lui-nïême  un  tel  empire,  qu'il  ) 
aurait  eu  lieu  de  croire  ijue  c'était  un 
don  de  la  nature  plutôt  que  l'œuvre  de 
la  rétlexion,  si  des  infirmités  com  inuelles 
n'eussert  trahi  à  quel  prix  il  ét.iil  par- 
venu il  assurer  a  son  esprit  la  lomina- 
tiou  sur  la  partie  inférieure  et  physique 
de  son  moi.  La  sage  mesure  qu'il  obser- 
vait à  l  égard  d£  s««  aou^  et  de  le^  tong 


^tm 


KEVUE  GEKMAISIQUE  RELIGIKIJ&E. 


mis  .  et  qu  it  uf  perdait  pas  même  de  vue 
quand  il  avait  à  conibatlre  des  intentions 
malveillantes,  comme  cela  lui  arrivait 
souvent,  celle  mesure,  disons-nous,  était 
le  fruit  naturel  d'une  humilité  sincère  et 
de  l'absence  complète  d'une  apprek^ia- 
tion  excessive  de  lui  mt)m^^  Rien  nVHait 
plus  étranger  h  Moeliler  que  cette  suni- 
sance  que  le  monde  loue  et  admire , 
quoiqu'elle  ne  soit  autie  chose  qu'une 
expression  de  l'orgueil  intellectuel.  La- 
borieux comme  il  l'élait ,  Moehler  ne 
pouvait  pas  ne  pas  aimer  la  solitude  ; 
aussi  comparait-il  souvent  sa  demeure  à 
une  cellule  claustrale ,  et  se  regardait-il 
lui-mt^me  comme  un  de  ces  infatigables 
enfans  de  Saint  Benoît,  dont  les  doctes 
ouvrages  avaient  pour  lui  le  charme  le 
plus  vif.  Néanmoins,  la  retraite  n'altérait 
en  rien  l'aménité  de  son  caractère,  et  il 
avait  su  se  garantir  des  défauts  si  com- 
muns dans  les  hommes  qui  ne  voient  et 
n'entendent  toujours  qu'eux-mêmes  ;  l'on 
retrouvait,  au  contraire,  dans  Moehler 
*ine  profonde  connaissance  du  monde  et 
du  cœur  humain,  telle  que  nous  la  re- 
trouvons dans  les  grands  hommes  du 
cloître,  et  qui  est  le  signe  du  triomphe 
complet  de  l'esprit  sur  le  monde  exté- 
rieur. Plus  cette  connaissance  était  pé- 
nétrante et  profonde ,  plus  aussi  Moehler 
savait  y  allier  la  plus  franche  reconnais- 
sance du  mérite  dautrui,  et  une  retenue 
dans  le  jugement  du  prochain  qui  ne  lui 
faisait  manifester  sa  pensée  que  dans  les 
circonstances  extrêmes  et  quand  un  de- 
voir impérieux  l'y  obligeait.  Cette  modé- 
ration toutefois  n'était  pas  l'indifférence, 
que  Ton  voudrait  décorer  du  litre  de 
charité  chrétienne  dans  un  siècle  qui  ab- 
horre tout  ce  qui  s'élève  au-dessus  du 
médiocre.  INloehler  avait  une  aversion 
prononcée  pour  tout  ce  qui  porte  un  ca- 
ractère faux,  double,  ou  versatile;  il 
n'hésitait  jamais  à  s  opposer  de  toutes 
ses  forces  à  une  injustice  ouverte,  quoi- 
que, d'un  autre  côlé,  il  chercliût  à  mon- 
trer la  plus  grande  condescendance  pour 
les  faiblesses  d'aulrui;  sa  chanté  était 
guidée  par  la  prudence  qui  tient  en  ar- 
rêt un  zèle  trop  inconsidéré  et  trop  vio- 
lent. C'est  dans  de  semblables  circon- 
stances qu'apparaissait  la  vrait^  force  de 
son  Ame,  qui   se  prononçât   au  dehors 


tour  aucun  sur  le  moi  humain.  A  C€$ 
belles  qualités  de  l'esprit  et  du  cœur, 
qui  lendaient  Moehler  l'un  des  hommes 
les  plus  aimables,  et  lui  assuraient  même 
la  plus  profonde  estime  des  ennemis  de 
l'Église  ,  il  joignait  des  connaissances 
étendues  et  pro  ondes  ;  il  n'était  pas 
moins  versé  dans  la  littérature  des  com- 
munions hétérodoxes  et  des  sciences  pro- 
fanes que  dans  la  liitérature  sacrée  de 
l'Église  catholique.  JNous  avons  men- 
tionné plus  haut  les  principaux  ouvrages 
que  Moehler  a  publiés,  et  qui  lui  assu- 
rent à  jamais  une  place  distinguée  parmi 
les  plus  célèbres  écrivains  catholiques. 
Outre  ces  grandes  compositions  ,  dont 
deux  des  plus  importantes  ont  déjà  paru 
ou  vont  paraître  en  français  ,  il  a  fourni 
plusieurs  articles  extrêmement  intéres- 
sa ns  au  Catholique  de  Spire  et  à  la  Revue 
Thcologiffue  trimestrielle  de  Tubingue , 
dont  il  fut  long-temps  l'un  des  plus  ac- 
tifs collaborateurs.  Dans  les  leçons  publi- 
ques qu'il  donna  sur  l'histoire  de  l'Eglise, 
notre  savant  faisait  admirer  à  la  fois  une 
exposition  si  nette  et  si  précise,  une  in- 
telligence si  vraie  et  si  profonde  du  sujet 
qu'il  avait  à  traiter,  qu'il  suffisait  de  l'en- 
tendre pour  être  convaincu  du  soin  avec 
lequel  il  méditait  ses  matières,  les  étu- 
diait dans  les  sources  mêmes  ,  et  cher- 
chait à  séparer  toujours  le  fond  d'avec 
les  simples  incidens  ;  car  Aloehler,  vou- 
lant instruire  ses  auditeurs,  ne  négligeait 
rien  de  ce  qui  pouvait  conduire  à  ce  but  : 
suus  se  laisser  aller  au  plaisir  de  mettre 
ses  élèves  en  communication  immédiate 
avec  le  fruit  de  ses  longues  et  pénibles 
recherches  ,  il  évitait  tout  ce  qui  pou- 
vait paraître  affectation  ou  désir  de  bril- 
ler, et  savait  se  restreindre  ou  s'étendre 
suivant  la  portée  de  son  auditoire,  et 
suivant  1  importance  du  sujet.  On  a  vu 
maiiitefois  des  hommes  d'un  grand  mé- 
rite ,  des  savans  illustres,  non  seulement 
sortir  des  cours  de  Moehler  pleinement 
satisfaits,  mais  reconnaissant,  en  outre  , 
avoir  appris  de  lui  une  foule  de  choses 
nouvelles  et  d'aperçus  qui,  jusque-là, 
leur  avaii  nt  échappé  à  eux-mêmes. 

La  mort  préuialurée  de  Moeliler  prive 
la  littérature  catholique  de  plusieirs  ou- 
vrages imporldus  commencés  p^r  lui, 
mais  auxquels  il  n'a  pu   mettre  la  dér- 


atée précision  et  avec  énergie  sans  re-  j  niere   ma^u.  Ce  sout  ;  Un  Commentaire 


NOTICE  SUR  L'ABBÉ  MOEHLER. 


4691 


sur  l'Epître  de  saint  Paul  aux  Romains , 
une  Histoire  de  V Eglise ,  et  un  travail 
très  étendu  sur  les  monastères  en  Occi- 
dent. L'auteur  avait  déjà  recueilli  de 
riches  et  nombreux  matériaux  pour  ce 
dernier  travail  ;  les  deux  autres  étaient 
en  grande  partie  achevés  ,  et  ne  devaient 
plus  qu'être  soumis  à  une  nouvelle  et 
sévère  révision.  Quelques  jours  avant  sa 
mort,  Moehler  avait  rédigé  un  article 
sur  les  affaires  de  l'Eglise  catholique  en 
Prusse  :  ce  morceau  ,  quoique  resté  ina- 
chevé, a  été  inséré  dans  les  feuilles  histo- 
riques et  politiques  que  pubi ient  à  Munich 
MM.  Philipps  et  Gœrres  •  les  amis  de 
Moehler  ont  voulu  rendre  à  leur  défunt 
collègue  cet  hommage  ,  et,  par  là ,  faire 
voir  comment  le  dernier  effort  du  mou- 
rant a  été  voué  à  la  défense  de  la  vérité 
et  de  la  justice. 

Communément  la  science  enfle  le  cœur 
de  l'homme ,  et  lui  fait  oublier  les  vertus 
d'une  nature  plus  haute  qu'il  lui  im- 
porte d'acquérir  pour  travailler  avec 
fruit  dans  le  champ  du  père  de  famille. 
Mais  Moehler  avait  une  âme  trop  belle, 
une  intelligence  trop  haute  pour  se  lais- 
ser ou  éblouir  par  le  vain  éclat  de  l'éru- 
dition, ou  enivrer  par  les  applaudisse- 
mens  d'une  jeunesse  enthousiaste  de  son 
maître;  il  n'avait  qu'une  seule  ambition, 
celle  de  former  de  dignes  ministres  des 
autels,  des  défenseurs  habiles  de  l'orlho- 
doxie  religieuse  ;  il  ne  voulait  exercer 
une  influence  quelconque  que  pour  tra- 
vailler plus  efficacement  à  la  gloire  de 
Dieu  et  au  salut  du  prochain.  C'est  pour- 
quoi Moehler  avait  soin  de  joindre  à  ses 
grands  travaux  littéraires  la  pratique 
consciencieuse  de  toutes  les  vertus  d'un 
prêtre  éclairé  et  zélé,  et  il  mettait  tout 
en  œuvre  pour  inculquer  les  mt^mes  sen- 
timens  aux  jeunes  théologiens  qui  se 
trouvaient  avoir  avec  lui  des  rapports 
intimes  ou  seulement  éloignés.  L'exem- 
ple de  Moehler  n'était  pas  moins  instruc- 
tif que  sa  parole  et  son  enseignement; 


il  savait,  avec  un  talent  admirable ,  faire 
triompher  la  vérité,  sans  jamais  blesser 
ni  la  charité,  ni  les  convenances  socia- 
les. La  part  vive  et  chaleureuse  qu'il  prit 
aux  destinées  de  l'Eglise,  le  talent  et  le 
bonheur  avec  lesquels  il  sut  élever  la 
voix  dans  toutes  les  circonstances  im- 
portantes et  défendre  avec  un  admirable 
succès  la  religion  dont  il  était  le  mi- 
nistre et  l'ornement,  lui  avaient  marqué 
sa  place  au  rang  des  plus  illustres  théo- 
logiens et  des  plus  fermes  appuis  de 
l'Eglise  en  Allemagne.  Il  y  avait  surtout 
dans  Moehler  une  vertu  que  ses  plus 
grands  adversaires  ne  pouvaient  s'empê- 
cher de  reconnaître  et  d'admirer,  une 
vertu  qui  est  la  base  et  le  couronnement 
de  la  perfection  chrétienne  :  Moehler 
était  éminemment  humble  et  modeste. 
Cette  seule  qualité  suffirait  pour  faire 
son  éloge,  si  l'Europe  entière  n'était  là 
pour  rendre  hommage  à  ce  beau  génie 
trop  tôt  enlevé  à  l'Eglise  et  à  sa  patrie. 
Moehler  fut  théologien  profond,  et  d'au- 
tant plus  dévoué  au  principe  d'une  ri- 
goureuse orthodoxie  qu'il  y  fut  amené 
graduellement  par  ses  études  ;  car  les 
premières  années  de  sa  vie  publique  por- 
taient l'empreinte  visible  d'une  tendance 
alors  trop  communeen  Allemagne,  d'une 
tendance  qui  se  manifestait  surtout  par 
une  grande  antipathie  pour  ce  que  l'on 
était  convenu  d'appeler  injustement 
l'ultramontanisme  et  les  prétentions  de 
Rome.  Plus  Moehler  avança  dans  ses  re- 
cherches,  plus  il  apprit  à  connaître  les 
monumens  de  l'antiquité  chrétienne  et 
à  découvrir  les  odieuses  accusations  des 
novateurs  contre  le  centre  de  l'unité  re- 
ligieuse,  plus  aussi  ses  doctrines  s'ôpu- 
rèrent,  et  lui-même  finit  par  vénérer, 
par  aimer,  par  défendre  avec  la  supi^rio- 
rité  d'un  grand  génie  ce  tjui  avait  été 
d'abord  l'objet  d'une  certaine  déliauce. 
Moehler  aima  Home  du  moment  où  il  la 
connut. 

J.  M.  AxiNGER,  chanoine d'Evreux. 


TOMl  YIIl,  ^  H«  48.  185». 


iU 


470 


«OLLETINS  BTBLTOGP.APHIQUES. 


lîDLLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


BULLETIN    BIBLlOGRAPllIQrE   DE   LA   REV[  E 
GERMAMQIK  RELIGIEUSE  (i). 

LES  MARIAGES  MIXTES  CONSIDÉRÉS  DU  POINT 
DE  VUE  DE  LA  DOCTRINE  CATHOLUJUE,  par 

Jkan-Baim  isTF  kuTsr.MKKK,  dociour  en  ihiologie 
fl  proresscur  de  ihéologio  morale  à  Cl  niversilé 
impériale  el  royale  d'Oliniitz.  Deuxième  édition, 
revue  el  augmentée;  Vienne,  à  la  librairie  de 
Eranvois  W'iuuner  ,  Ui.'iJ.  1  volume  in-y""  de  Zôli 
pages. 

La  question  des  mariafîes  mixtes  est  une  des 
questions  vitales  de  notre  époque;  c'est  elle  qui  a 
provoqué  les  graves  événemens  de  Cologne  el  de 
Posen:  c>sl  elle  qui  a  dévoilé  les  manœuvres  our- 
dies par  la  réforim*  pour  arriver  au  triomphe  de 
»es  doctrines  el  ù  l'anéantissement  de  TÉglise  ca- 
tholique en  Allemagne  ;  c'est  à  elle  que  nous  devons 
ce  retour  à  Tunité,  qui  se  manifeste  de  toutes  paris 
dans  les  états  de  la  confédération  Irunsrliénane  ;  ce  ré- 
Teil  de  la  conscience  d'un  grand  nombre  d'évèques  el 
de  prêtres,  qui  s'étaient  laissé  plus  ou  moin  s  influencer 
par  leurs  gouverneraens  respectifs.  Donc  tout  ce  qui 
tend  à  jeter  du  jour  sur  une  question  aussi  grave, 
dans  son  principe  comme  dans  ses  conséquences,  ne 
peut  qu'être  accueilli  avec  faveur  par  les  amis  sin- 
cères de  notre  sainte  Église.  L'ouvrage  que  nous 
indiquons  ici  mérite,  à  ce  titre  ,  notre  attention  et 
notre  gratitude,   parce  quMl   répond   à  un   besoin 

(i)  De»  raisons  particulières  ont,  jusqu'à  ce  jour , 
empêché  la  réalisalion  de  la  Revue  germanique  reli- 
gieuse ,  lelle  que  MM.  les  directeurs  de  VUniiersilè 
Pont  annoncée;  toutes  les  mesures  sont  prises 
par  M.  l'abbé  Axinger,  pour  que  désormais  elle 
paraisse  plus  régulièrement.  Rien  ne  sera  né- 
gligé pour  donner  à  celle  importante  publication 
loute  l'extension  el  tous  les  soins  que  commande 
Piotérêl  des  connaissances  religieuses.  Atin  d'être 
mieux  à  même  de  remplir  sa  tâche,  M.  l'abbé  Axin- 
ger  passera  en  Allemagne  la  plus  grande  partie  de 
son  tomps,  et  y  fixera  tciiiporairemcnt  son  s<  jour. 
De  celle  manière,  la  littérature  catholique  al« 
lemande  sera  connue  eiactemcnl  ,  étudiée  sur  les 
lieux  même»  ,  aucun  ouvrage  marquant  ne  sera 
passé  sous  sil'  nre  ;  de  cette  manière  encore  pourra 
s'établir  entre  la  France,  l'Allemagne,  l'Italie  el 
l'Anglftorre  une  rommunication  intime  ,  désirée 
dans  (bacun  de  ce»  pa\s  par  les  amis  siucéres  de 
l'Eglise. 


long-temps  senti ,  et  (lu'il  se  présente  avec  tonte» 
les  garanties  de  savoir  el  d'équité  désirables.  Écrit 
pour  le  ynuveait  journal  thcologique ,  publié  à 
Vienne  ,  par  M.  le  chanoine  PIct/  ,  le  présent  traité 
se  trouve  connu  depuis  environ  trois  ù  quatre  an- 
nées ;  les  derniers  événemens  ont  rendu  nécessaire 
une  publication  compacte  des  articles  insérés  dans 
les  divers  cahiers  du  journal  de  ihéologie  ,  el  c^'est 
ainsi  qu'a  paru  le  travail  sur  les  mariages  mixtes  , 
dont  nous  allons  donner  une  analyse  succincte. 

L'auteur  nous  fait  lui-même  connaître  l'esprit  et 
le  but  dans  lequel  il  a  voulu  traiter  la  question,  el  il 
nous  suflira,  sous  ce  rapport,  de  citer  le  passage 
suivant  de  l'introduction  pour  prouver  qu'il  n'y  a 
aucune  exagéralioudans  les  éloges  donnés  à  M.  Kuls- 
chker  :  «  Rechercher,  dit-il,  ce  que,  depuis  son  ori- 
«  giue  jusqu'à  nos  jours  ,  rÉglise  catholiciue  a 
<(  pensé  sur  les  mariages  entre  personnes  apparle- 
((  nunl  à  des  croyances  diverses,  c''esl-à-dire  sur  les 
«  mariages  mixtes,  dans  le  sens  le  plus  étendu  de  ce 
((mot,  c'est  là  un  travail  qui,  aujourd'hui,  est 
<(  d'une  haute  importance  el  toul-à-fait  approprié  au 
«  temps  dans  lequel  nous  vivons.  Car  ce  n'est  qu'à 
((  l'aide  d'une  connaissance  exacte  de  la  discipline 
«  ecclésiastique  sur  cette  matière  que  pourront  ré- 
«  gler  leur  conduite  ceux  des  pasteurs  qui  ont  af- 
('  faire  à  des  pci  sunncs  détei minées  à  contracter  de 
U  semblables  unions.  Cette  connaissance  est  d'autant 
«  plus  désirable  que  ,  sans  elle,  le  catholique  peut 
«  aisément  se  laisser  tromper  par  les  assertions  les 
K  plus  étranges  el  les  moins  fondées  des  fauteurs 
«  des  mariages  mixtes  ,  el  être  entraîné  à  la  fausse 
((  idée  qui  voudrait  faire  accroiie  que  la  seule 
<(  cause  qui  porte  certains  évéques  et  certains 
«  prêtres  à  s'opposer  à  celle  espèce  de  mariage  ou 
«  à  leur  acceptation  pure  el  simple,  c'est  un  atta- 
«  chemcut  opiniâtre  à  des  préjugés  anciens  el  invé- 
('  lérés.  II  a  été  beaucoup  écrit  sur  ce  sujet,  el,  dans 
((  ce  grand  nombre  d'ouvrages,  il  y  a  beaucoup 
«r  d'excellentes  choses.  Mais  communément  on  envi- 
t(  sageail  la  question  sous  un  autre  point  de  vue  que 
.'  celui  sous  Icijuel  nous  croyons  devoir  l'envisager. 
«  Dans  le  présent  ouvrage  ,  les  mariages  mixtes  se- 
«  ronl  considérés  exclusivement  sous  le  point  de 
«(  vue  de  l'Église;  il  sera  démontré  que,  d'après 
«  l'esprit  de  l'Écriture  sainte,  d'après  le  témoignage 
«  formel  des  Pères  el  des  anciens  écrivains  de  PÉ- 
((  glise  ,  ces  mariages  sont  inadmissibles,  motif  pour 
<(  lequel  les  canons  des  conciles  anciens  el  mo- 
"■  dernes,  Cùmme  aussi  les  décrets  des  souverains 
<(  pontifes  les  ont  toujours  prohibés,  ou  ne  les  ont 
i'  permis   qu'avec   beaucoup  de  circonspectioD  ,   el 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


471 


«  seulement  après  raccomplissement  de  certaines 
<(  conditions.  Le  sujet  est  d^uue  haute  importance  ; 
«  quoiqu'il  ait  été  discuté  souvent  déjà,  il  serait 
«  difficile  d'assurer  qu'il  l'a  été  d'une  manière  com- 
«  pléle  et  sous  toutes  ses  différentes  faces  :  c'est  là 
«  ce  qui  porte  l'auteur  à  croire  qu'en  publiant  le 
«  présent  exposé  ,  il  n'a  pas  entrepris  un  travail 
«  tout-à-fait  inutile.  »  —  Ce  court  exposé  sulfit  pour 
donner  on  aperçu  général  du  livre  de  M.  Kutschker, 
parce  qu'il  nous  en  fait  connaître  et  le  but  et  le  con- 
tenu ,  tout  en  nous  exposant  nettement  les  principes 
dans  lesquels  il  l'a  conçu  et  exécuté. 

Tout  l'ouvrage  se  compose  de  cinq  chapitres.  Le 
premier  expose  la  doctrine  de  la  Bible  sur  les  ma- 
riages mixtes ,  tant  sous  la  loi  ancienne  que  sous  la 
loi  évangélique.  Le  deuxième  chapitre  développe  ce 
qu'ont  pensé  et  écrit  sur  cette  question  épineuse  les 
Pères  de  l'Église  et  les  autres  écrivains  des  premiers 
âges  du  Christianisme,  tels  que  Terlullien,  saint  Cy- 
prien,  Zenon  de  Vérone,  saint  Ambroise ,  saint  Jé- 
rôme et  saint  Augusiin.  Le  troisième  chapitre  fait 
connaître  les  décisions  des  conciles  :  de  ce  nombre 
sont  principalement  les  synodes  d'Elvire,  d'Arles  , 
de  Nicée ,  de  Laodicée;  le  troisième  concile  de  Car- 
thage,ceux  de  Chalcédoine,  d'Agde^  de  Lérida  ;  les 
conciles  des  sixième  et  septième  siècles,  etc.  Dans 
le  quatrième  chapitre,  se  trouvent  les  sentences 
rendues  par  les  papes  Léon-le-Grand ,  Boniface  V, 
Etienne  IV,  Nicolas  I",  Boniface  VllI,  Clément  Mil, 
Urbain  VIH,  Clémeni  XI,  Benoît  XIV,  Clément  XIlI, 
Pie  VI,  Pie  VII,  Léon  Xll,  Pie  VIII,  Gréi^oire  XVI. 
Après  avoirélabli  par  des  témoignages  irrécusables 
la  tradition  et  la  discipline  constante  de  l'Église, 
l'auteur  aborde  la  discussion  rationnelle  et  montre 
combien  sont  conformes  aux  principes  du  Cliris- 
tianisme  les  décisions  qui  condamnent  les  unions 
entre  personnes  appartenant  à  des  croyances  divcr 
ses.  C'est  ainsi  que,  dans  le  chapitre  cinquième, 
M.  Kutschker  établit  comment,  par  la  nature  même 
de  la  chose,  ces  unions  sont  inadmissibles.  Celle 
inadmissibililé  résulte  ,  i^  de  l'idée  même  du  ma- 
riage; 2o  dans  les  mariages  mixtes  ,  il  y  a  un  obs- 
.  tacle  à  ce  que  le  but  du  mariage  puisse  être  atteint; 
30  principalement  à  l'égard  des  eofans  ;  A°  le  carac- 
tère sacramentel  du  mariage  calhulique  prononce 
également  l'inadmissibilité  des  mariages  mixtes. 

Quiconque  connaît  les  différens  traités  qui  ont 
paru  jusqu'ici  sur  la  malière  peut  se  convaincre, 
par  la  seule  indication  que  nous  venons  de  doniu-r, 
que  pa»  un  savant  n'a  fourni  un  travail  plus  étendu 
ni  plus  complet  sur  les  maria^'S  niixles,  que  celui 
dont  le  docteur  Kulschker  vient  d  enrichir  la  liilcra- 
lurc  calholique.  Déjà  ,  dans  Tancien  Teslanu-nt  , 
l'auteur  trouve  les  preuves  du  principe  reçu  à  tou- 
tes les  époques  de  la  révélation  divine  .  que  le  ma- 
riage est  illicite  avec  des  personnes  professant  une 
autre  croyance.  Ce  qui  fait  le  mérite  principal  de  ce 
livre,  c'est  la  nianière  claire  et  précise  avec  la- 
quelle il  commente  les  divers  passages  tirés  princi- 
palement des  saints  Pères  à  l'appui  de  sa  ilièse,  les- 
quels offrent  souvent  de  grandes  dillicullés  pour 
dire  bi«n  C0|npri$«  la  iiièwe  lucidité  «e  trouve  en- 


core dans  le  développement  du  texte  des  conciles , 
que  le  célèbre  Stapf ,  dans  son  instruction  pastorale 
sur  le  mariage ,  s'est  borné  à  indiquer  dans  leur 
ordre  chronologique. 

Les  additions  faites  à    la  seconde    édition    sont 
les   suivantes  :  au  lieu  des  simples  extraits  qui   se 
trouvent  dans  la  première.  Fauteur  a  transcrit  le 
texte   entier   des   brefs   et  des  décisions   du   pape 
Pie  VII.  Le  bref  adressé  par  Pie  VIII  aux  évèques 
de  la  Prusse  rhénane,  en  date  du  2o  mars  I8ô0,  et 
commençant  par  ces  paroles  :  Liiteris  alleru ,  man- 
quait d'abord  ,  parce  qu'il  n'est  parvenu  à  la  con- 
naissance du  public  qu'en  1834;  dans  la  nouvelle 
édition,   il  a   été  inséré  intégralement  et  enrichi 
d'un  excellent  et  judicieux  commentaire.  L'instruc- 
tion adressée  le  27  mars  1<!Ô0  par  le  cardinal  Albani 
aux  mêmes  évèques  manque  ,  au  contraire ,  dans  le 
livre  que  nous  analysons  :  toutefois  l'auteur  est  ex- 
cusable ,  parce  que  celle  pièce  est  connue  depuis 
fort  peu  de  temps  seulemenl.  C'est  du  reste  une  la- 
cune qui   laisse   beaucoup   à   regretter,   parce  que 
celle  pièce  aurait  fourni  matière  à  des  aperçus  neufs 
et  à  une  jusiification  plus  énergique   du  principe 
adopté  par  l'Église  ,  relaiivemeni  aux  mariages  en- 
tre catholiques  et  protesians.  A  la  suite  de  Tinstruc- 
tion  que  Grégoire  XVI  fil  adresser  aux  évèques  de 
la  Bavière  par  le  cardinal  Bernetti,  .M.  Kutschker 
place  des  observations  extrèmemeni  intéressantes. 
Un  des  plus  curieux  passages  que  nous  remarquons 
est  surtout  un   extrait   de  l'ouvrage   do  M.  Stapf, 
l'un  des  tbéologiens  moralistes  les  plus  ilisiingués 
de  l'Allemagne;  ce  passage  se  rapporte  à  la  coopé- 
ration posiiive    aux   péchés  d'autrui.    La  doctrine 
louchant    cette   même    coopération   étant    une   des 
questions  les  plus  ardues  de  !a  tbéologie  morale,  et 
trouvant  surloui  son  application  dans  les  mariages 
mixtes,  où  l'on  s'abuse  si  souvent  par  l'idée  d'une 
non-coopération   illusoire   aux   péchés   d'autrui  ,  il 
faut  regarder  comme  un  véritable  service  rendu  à  la 
science  de  la  religion  que  d'avoir  montré  dans  le 
bref   et   dans    l'instruction    de    sa    sainle:é    Gré- 
goire XVI,  quelles  sont  les  limites  extrêmes  aux- 
quelles on  peut  aller  sans  se  rendre  coupable  du 
mal  commis  par  autrui.  C'est  en  saisissant  bien  la 
théorie  de  celle  coopération  ,  dont  M.  Stapf  cite  les 
idées  fondamentales  el  les  principes  ,  qu'il  esl  pos- 
sible de  se  garantir  de  tout  excès  qui  consisterait  à 
endormir  la  conscience  d'autrui   par  des  ménage- 
mens  intempestifs  el  mal  enlendus  ,  au  lieu  de  la 
réveiller  d'une  léthargie  dangereuse  par  des  remon- 
trances  salutaires    et    par    une   in^iruriion   oonve 
uable.. 

Kn  résumé,  nous  pouvons,  comme  Pont  fait 
plusieurs  recueils  esumahie»  el  essenliellement  or- 
thodoxes de  l'Allemagne,  voir  dans  le  traite  da 
docteur  Kuisrhker ,  une  (inivre  utile  à  la  religion, 
parce  qu'elle  met  dans  titul  son  jour  la  xérité,  rela- 
tivement à  cette  question  qui,  en  ce  inumcnl,  oc- 
cupe l'altciilion  do  presque  tout  I  univers  catholique. 
Si  le  présent  travail  sur  les  mariages  mixtes  avait  be- 
soin de  la  recommandation  d'un  homme,  juge  bien 
compétent  dans  do  semblables  matières,  nous  pour- 


471 


l'.Uï.l.ETINS  milLlO(;nAPHlQÙKS. 


rioii!»  ajouter  avec  une  onlitTO  corliimlr  (pie  le  dodo 
pore  l'errono  ,  piolre  de  la  coinpai'.nie  do  Jésus  et 
professeur  de  dogme  au  collô^^c  ruiuaiii,  n'a  pas  d^- 
dai|';tif  do  le  lonsiiller  pour  un  sonihlulile  Irniic  (lu'il 
fait  iinpriiuor  en  ce  niuuieul  ù  Home,  ù  l'usii[;e  de 
ses  leçuDS  publiques. 

LA  VIE  DE  JÉSUS,  exposée  gclenliliquomenl  par  le 
docteur  Jkan  Rohn  ,  professeur  i^  lu  fucnlté  do 
ihèoloi^io  catholique  do  '1  iihintîue  ;  premier  vo- 
lume, de  WA  pagos.  Mayour»',  chez  l'Iorian  Kup- 
ferberg.  Hrix  :  ."  Iloriiu,  I:'»  kreul/er. 

Grande  fui  la  sensation  que  lit  dans  le  monde  re- 
ligieux et   savant   l'apparition   de  la  vie  de  Jôsus- 
Chri^t,  par  le  dociour  Strauss  de  'lubiniçue.  Ce  li- 
tre, en  eflet ,  esl  le  complément  des  doctrines  nées 
de   la  réforme   du  seizième  siècle;  c'est  le  dernier 
terme  auquel   vient  nécessairement  aboutir  le  sens 
privé    revemliquo  par  Lullier  el   par  ses  adoptes; 
c'est  donc  aus^i  la  condition  la  plus  forte,  la  protes- 
tation la  plus  éner^^ique  contre  ces  croyances  qui, 
depuis  trois  siècles,  se  parent  du  litre  pompeux  el 
mensonger  d'èvQn{;èli(iues;  contre  celte  rolornie  qui 
a  prétendu  rendre  à  TÉvangile  el  au  Christianisme 
sa  pureté  primitive.  Pour  quiconque  connaît  à  fond 
la  littérature  ihéologique  de  rAliomayne  protestante, 
telle  qu'elle  s'est  dc\eloppée  depuis  (environ  soixante- 
dix  ans,  il  n''y  a  aucun  sujet  d'élonnement  dans  la 
publication   du  livre   de  Strauss;   tl  y  trouve  bien 
plus  accomplie  la  prédiction  que  faisait  aux  héréti- 
ques   de   son    temps   le   grand  évoque    de   Weaux. 
Voilà  sans  doute  pourquoi  il  y  a  eu  ,  parmi  les  sa- 
vanscatholicpies,  si  peu  d'hommes  qui  aient  cru  de- 
■yoir  réfuter  l'absurde  système  formulé  par  Strauss  ; 
une  semblable  doctrine  montre  le  mal  profond  qui 
ronge  Téglise  proleslanie,  el  no  peut  que  crouler, 
ainsi  que   la  base  sur  laquelle  elle  s'appuie.  Parmi 
nos  frères  séparés  ,  il  n'en  a  pas  été  ainsi  ;  tous  ont 
senti  le  coup  mortel  porté  à  leur  religion  ,  et  Ton  a 
vu  les  hommes  les  plus  distingués  par  leur  savoir 
«lescendre  dans  la  lice  pour  combattre  l'audacieux 
adversaire  de  la  véracité  hislori(|no  des  Évangiles. 
Le»  alliés  de  Strauss  eux-mémc»  ont  cru  prudent  de 
se  déclarer  c  ntre  lui,  pour  sauver  au  moins  les  ap- 
parences. Mais  toutes  ces  justiliculions  ne  déiruisent 
pas  le  mal  fait  à   la  réforme  par  la  >  ie  de  Jésus- 
Christ,  telle  que  l'a  publiée  le  docteur  protestant. 
Ce  n>st  pas  tant  Télément  mytliiquc  qui  domine 
dans  le  travail  do  Strauss,  que  Ton  puisse  craindre, 
et  qui  ail ,  par  conséquent,  besoin  d'èlre  réfuté;  ce 
•ont,  au  contraire,  les  principes  dont  émane  Pappli- 
cation  du  mythe  pour  expliquer  le   récil  évangéli- 
que  :  or,  ces  principes  sont  plus  anciens  que  l'inter- 
préialion  »ilp  iiième.  (^'esl  \a  le  motif  qui  a  déter- 
miné M.  Kuhn  .1  composer  son  ouvrage,  après  avoir 
développé  le  môme  sujet  dans  les  leçons  publiques 
qu'il  donna  à  Gi'sson   dans  le  courant  do  l'année 
185C. 

Ce  qui  a  amené  Strauss  à  la  négation  du  récit 
évangclique,  ce  sont  ;  l'antipatliie  dominante,  dans 
•on  é;;lise ,  pour  tout  ce  (jni  |»orio  un  caractère  sur- 


naturel ,  et  l'onvnhissomcnt  de  la  théologie  proteB-' 
tante  par  le  panthéisme  do  llogcl;  le  résultat  fourni 
par  les  recherches  et  les  critiques  concernant  l'in- 
lerpréialion  de  la  Rible,  et  tendant  à  faire  croire 
que  les  passages  de  l'ancien  Testament  sur  lesquels 
les  évangélisles  basent  leur  récit  ont  un  sens  tout 
autre  que  celui  que  ces  derniers  lent-  donnent  ,  par 
consé(|uenl  la  négation  des  prophéties  et  dr>  mira- 
cles; eu  troisième  lieu,  enfin.  Il  faut  ranger  les  ron- 
tradiclions  apparentes  ou  réelles  des  récits  faits  par 
chacun  des  quatre  évangélisles. 

C'ist  à  l'cxanien  de  ces  trois  points  que  s'attache 
M.  Kuhn  ;  son  livre  n'est  p;is  tant  une  réfutation  de 
l'ouvrage  de  Strauss,  qu'une  réfutation  savatitc  el 
approliindie  des  principes  qui  dominent  la  réforme 
actuelle  et  qui  ont.  en  quelque  sorte  ,  rendu  néces- 
saire rinlerprétalion  mythique,  afin  de  trouver  une 
issue  au  dédale  dans  Io(juel  se  perdaient  de  plus  en 
plus  ces  docteurs  abandonnés  aux  erremens  de  leur 
propre  raison. 

La   vie   de  Jésus-Christ    étant   le  centre  auquel 
viennent  aboutir  toutes  les  parties  de  la  révélation, 
notre  autour  a  partagé  son  introduction  ou  ses  pro- 
logcmènes  en  deux  grandes  parties  :  l'exposé  des 
documons    sur   lesquels   repose   celte   histoire ,    et 
l'exposition  scienlillque.  Ces  prolégomènes  forment 
la  plus  grande  partie  du  premier  volume  qui  a  paru; 
l'histoire  du  Sauveur  ne  va  que  jusqu'au  moment 
de    l'inauguration   du   Messie,   de    son    apparition 
comme  docteur  public.  L'idée  des  prophéties  el  des 
miracles  forme  le  po  ni  essentiel  de  la  controverse 
moderne  ;  c'est   aussi  celle  à  larjuelle  M.  Kuhn  a 
donné  le  plus  grand  soin.  Cette  double  question  ap- 
paraît comme  la  plus  saillante  dans  la  vie  du  Mes- 
sie. En  clfol ,  les  évangélisles  n'ont  pas  voulu  nous 
donner  une  notice  exacte  et  complète  sur  Ja  vie  de 
leur  divin  maître;   les   fragmens   qu'ils   nous    ont 
conservés  ne  doivent,  au  contraire,  servir  que  de 
points  d'appui   pour  faire  ressortir  le  point  de  vue 
ihèologique,  le  caractère  de  la  divinité  réelle  de  Jé- 
sus-Christ, la  vérité  de  la  rédemption  opérée  par 
lui. 

Ce  qui  nous  a  surtout  inlércssés  dans  Ponvrage 
en  (luestion  ,  c'est  l'étude  consciencieuse  qHo  l'au- 
teur a  faite  des  Pères  de  l'Kglise  el  des  anciens  cora- 
nit  ntateurs  de  l'Écriture  sainte.  Il  a  puisé  <^  la  véri- 
table source,  et  c'est  là  un  des  plus  beaux  titres  à 
la  reconnaissance  des  contemporains.  IM.  Kuhn  dit 
lui-même  que,  s'il  n'avait  réussi  qu'à  provoquer  à 
une  élude  nouvelle  de  ces  hommes  de  l'anliquilé  el 
du  moyen  âge  trop  peu  connus,  il  se  croirait  suffi- 
samment récompensé  de  ses  veilles  el  de  «es  recher- 
ches laborieuses.  L'abbé  Axi>r.ER. 


ADIIÉGÉ  I>E  L'HISTOIRE  D'A>GLETERRE  de 
LiNfiAUD  ,  par  P.  Sapi-KR,  continué  par  1»  même 
auteur  ,  depuis  Jacques  II  jusqu'à  nos  jours;  ou- 
vrage fait  en  particulier  pour  l'usage  des  classes 
et  de  ceux  qui  étudient  les  élémens  de  l'histoire; 
traduit  pour  la  première  fois  en  français.  A  Paris, 
u  la  librairie  d  oducation  calholiquo  et  classique ^ 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


M3 


rue  des  Maçons-Sorbonne,  n»  5.  2  gros  volumes 
in -12;  prix,  7  francs. 

'VUisluire  d  Angleterre  du  docteur  Lingard  est 
jugée;  le  temps  n'a  fait  que  confirmer  le  succès 
qu'elle  obtint  dés  son  apparition.  Peu  d'ouvrages 
sont  d'un  intérêt  aussi  attachant,  et  ont  trouvé  au- 
tant de  lecteurs.  Qui  n'a  voulu  étudier  avec  Lin- 
gard les  phases  diverses  de  la  vie  de  ce  peuple , 
notre  éternel  rival ,  dont  les  destinées  ont  si  souvent 
influé  sur  celles  de  la  France  ? 

Mais,  quel  qu'en  soit  le  mérite,  rhisloire  de  Lin- 
gard, à  raison  de  son  étendue,  ne  saurait  être  un 
livre  d'éducation.  C'est  ce  qu'a  senti  M.  Sadler;  et 
il  en  a  publié  un  abrégé ,  dont  la  traduction  est 
sous  nos  yeux. 

M.  Sadler  nous  a  semblé  s'être  heureusement  ac- 
quitté de  la  lâche  difficile  qu'il  avait  entreprise. 
Sauf  quelques  réflexions  inutiles,  le  récit  est  rapide 
et  animé;  les  événemens  se  groupent  et  se  déve- 
loppent sans  confusion ,  et  de  manière  à  ce  qu'on 
puisse  en  suivre  sans  peine  l'enchaînement;  les  faits 
d'une  importance  secondaire  ont  été  négligés,  et 
rien  d'essentiel  n'est  omis. 

L'auteur  s'est  attaché  à  rendre  son  livre  aussi 
propre  que  possible  à  la  destination  spéciale  qu'il 
voulait  lui  donner.  Les  personnes  chargées  de  l'en- 
seignement lui  sauront  bon  gré  de  ses  sommaires , 
rédigés  avec  soin  sous  la  forme  de  questions,  ei  qui 
précisent  et  résument  en  quelques  lignes  tout  une 
matière. 

Certaines  parties  de  l'Abrégé  de  M.  Sadler  nous 
ont  paru  mieux  traitées  que  d'autres;  nous  avons 
remarqué  notamment  ce  qui  concerne  le  règne  d'É- 
lisabclb.  En  relisant  ce  règne  si  long  et  si  souvent 
flétri  par  les  actes  d'une  politique  sanguinaire  ,  on 
serait  toujours  tenta  de  s'étonner  de  l'espèce  de 
culte  que  tant  d'historiens  anglais  se  sont  crus  obli- 
gés de  rendre  à  la  mémoire  d'Klisabeth  ,  si  l'esnrit 
de  secte  n'expliquait  pas  la  partialité  enihousiusic 
dont  la  Olle  de  Henri  Mil  a  été  l'objet.  M.  Sadler 
réduit  à  leur  valeur  ces  panégyriques  menson-jers. 

M.  Sadler  ne  s'est  par  arrêié  avec  Lingard;  son 
abrégé  va  jusqu'à  nos  juurs.  (!ette  continuation  nous 
a  semblé  un  peu  trup  étendue  relativement  au  lesle 
de  l'ouvrage.  On  peut  aussi  reproiher  à  l'aulour  de 
ne  s'être  pas  niuniré,  en  quelques  occasions,  assez 
impartial.  Nous  savons  la  force  et  renirainement 
des  préjugés  nationaux  ;  mais  il  faut  pourtant  être 
juste  envers  les  princes  et  les  peuples  étrangers. 

INonobstanl  ces  critiques,  lo  travail  do  \\.  Sadler 
est  digne  d'élogos  ,  et  doit  «'iro  signalé  à  Pattenlion 
des  instituteurs  et  des  pères  de  famille.  Il  n'm 
existait  pas  encore  de  traduction  ;  relie  qui  vient  de 
paraître  est  satisfaisante,  ù  quelques  négligences 
près. 

Nous  terminerons  par  une  observation  générale. 
Il  y  a  des  personnes  (|ni  affeclent  une  sorte  de  dé- 
dain pour  les  abrégés  historiques;  nous  leur  ren- 
dons ,  quant  à  nous ,  plus  de  justice.  Un  bon  abrégé 
«st  moins  aisé  à  faire  (pi'on  ne  Ir  snppo'^e.  Il  faut  un 
discernement  éclairé ,  une  exécution  lialnlo ,  pour 


emprunter  aux  annales  d'un  peuple  leurs  traits  prin- 
cipaux, et  en  former  un  laiWeau  intéressant  et  vrai; 
ce  n'est  pas  un  petit  mérite  que  d'être  concis  sans 
sécheresse  ,  sobre  de  détails  et  { ourtaut  couiplci. 
L'utiliié  des  abrégés  historiques  se  fait  surtout  sen- 
tir à  une  époque  où  le  nombre  et  la  variété  des  élu- 
des exigées  de  la  jeunesse  laissent  si  peu  de  temps 
à  chacune  d'elles.  De  pareils  ouvrages  sont  une  pré- 
paration nécessaire  à  de  plus  sériei;ses  lectures ,  un 
coup  d'œil  rapide  ,  qui  embrasse  et  éclaire  la  roule, 
et  donne  par  là  le  moyen  de  l'explorer  plus  tard  avec 
avantage. 

R.  B. 


LE  CATHOLIQUE  , 
Recueil  siensuei.  publié  a  Spire. 

Livraison  de  juin. 

ï.  Rituel  du  diocèse  de  Roltembourg  (Wurtemberg). 

Cet  art  cle  contient  une  juste  et  sévère  ciitique 
des  innovalions  ralionalisles  introduites  dans  son 
diocèse  par  M.  de  Iveller  ,  évêque  de  llottembourg  , 
un  de  ces  prélats  naguère  trop  nombreux  en  Alle- 
magne ,  sur  lesquels  comptait  le  proltstanlisme  dans 
sa  guerre  sourde  et  lente  contre  FEglise.  Fort  de 
ses  concessions  à  l'esprit  protestant ,  ."U.  de  Keller  a 
cru  devoir  demander  au  gouvernement  luthérien  de 
StultgarJ  la  construction  d'uue  nouvelle  calhédrale. 
Mais  ce  projet  a  rencontré  de  l'i^ppositioa  dans  les 
chambres,  mémo  dans  le  parti  catholique,  il.  le  ba- 
ron de  llornsteiu,  champion  intrépide  de  la  religion, 
l'a  repoussé  en  ces  termes  :  k  Nous  ne  demandons 
rien  pour  noire  Église  :  mais  aussi  nous  voulons 
qu'un  ne  lui  demaaiie  rien.  Qu  il  n'en  soit  pas  chez 
nous  Comme  à  Cologne  ,  où  l'on  répare  avec  luxe  la 
cathédrale,  et  où  l'on  emprisonne  l'archoèque.  m 

II.  De  la  (locirino  de  saint  Ihomas  d'Aquin  sur 
l'immaculée  conception  de  la  suinie  Vierge. 

On  a  souvent  aftirmé  que  ce  grand  sami  avait 
soutenu  des  opinions  contiaires  à  la  coiiccplion  im- 
maculée ;  mais  l'auteur  de  ce  travail  démontre,  par 
un  examen  approfondi  de  divers  passages  du  doc- 
leur  angéiique,  qu'il  reconnais>ail  formellement  ce 
dognje  si  cher  à  notre  Église. 

m.  Le  docteur  Strauss  et  rarchevcque  de  Cologne. 

Exposé  excellent  du  coutrasio  entre  la  teodanee 
protestante  et  la  tendance  catholique  en  Allemagne. 

liiblirgraphie.  —  «.  Explication  des  prophéties  rela- 
tives au  Messie,  par  le  docteur  >'erd,  profes- 
seur à  Ualisbonne  ,  I8i^7. 

2.  Le  prèire  ,  envisagé  sous  tous  les  points  de  vue 
de  sa  vocaiion  .  par  M.-J.  IlKn/. .  dojen  à  Sigma- 
ringcn,  V'S?,. 

."i.  Manuel  de  rilisloire  ecclésiastique  ,  par  le  doc- 
teur noi.i.isiiKU  ,  professeur  de  iliéologie  à  Mu- 
nich, 1 51311. 

î.  Traduction  de  PHi:loire  de  Pic  >  »l  ,  par  le  che- 
valier .Artaii». 


174 


RULLETlINiJ  lUBLlOGHAPHlQDES. 


Livraison  rie  juillet. 


1.  Pu  mode  p.ir  loqucl  Ifs  lioiniucs  sont  arriTrs  i  la 
(•onni>i>s;itico  de  Diru. 

II.  Di<»cuurs  lie  M.  Tcgner ,  t'vèque  (luihérion)  de 
Weiio   t-n   Sui'ile  ,  à  son  synode,   i-n  tiopleinbre 

Déiioiicialioti  curieuse  des  proj^rès  du  rationa- 
lisme ei  de  Tanarchie  intellectuelle  dans  cette  église 
lointaine. 

III.  De  la  réimpression  d'un  ancien  livre  de  mi- 
racles. 

Cet  ailicic  ,  dft  i  la  plume  savante  et  spiritcelle  de 
M.  Golbrry  ,  (h'pnté  du  Maut-Rhin  ,  est  une  noble 
réhabilitation  des  lé{',eniles  el  des  tradurlions  catho- 
liques,  si  maladroitement  procrites  depuis  deux 
siècles  par  l'esprit  {gallican  el  janséniste. 
Uihliiigraphie.  --  I.  Histoire  du  (Ihrislianisme  pri- 
mitif, par  M.  Gfrorkr,  bibliothécaire  à  Slutt- 
gard.  2  volumes  ,  !J>."ir.. 

Ce  savant  vvurtembourgeois  est  un  mythiijue  de 
l'école  de  Strauss. 

2.  Sur  la  philosophie  spéculative  de  l'époque  ac- 
tuelle ,  piir  M.  Senglbr  ,  professeur  à  Marbour^  , 
18.-7. 

3.  OEuvres  complètes  de  SiiLSR,  évêque  de  Ratis- 
bonne.  Tome  xix  ,  1«59. 

Livraison  d^août  et  teptembre. 

I.  Sur  la  prédication  catholique. 

II.  Sur  le  dernier  écrit  de  M.  Baader  ,  intitulé  : 
«  Peut-oii  cjuanciper  le  catholicisme  de  la  dicta- 
ture romaine  en  matière  ihéologique  ?  )> 

Ce  iraNail  nous  révèle  un  fait  aldigeanl,  mais  peu 
surprenant,  la  défection  de  M.  IJaader,  qui  avait  été 
pendant  un  temps  l'honneur  <le  la  philoso,)hie  catho- 
lique en  Allemagne.  Comme  !M.  de  Lamennais, 
Baader  s'est  perdu  par  l'orgueil  el  raliacliemenl  ou- 
tré à  ses  prétendues  découvertes  :  il  faut  le  plaindre 
d'avoir  choisi  ,  pour  trahir  el  renier  son  vieux  dra- 
peau, le  moment  où  TKglise  d'Allemagne  se  couron- 
nait d'une  gloire  inatlendue. 
Jll.    Histoire   du    premier    concile   œcuménique   à 

Nicée. 

IV.  Situation  du  calhoticisme  en  Suisse. 

Dans  ce  tableau  détaillé  des  outrages  el  des  per- 
sécutions que  la  démocratie  suisse  ind.gc  à  l'Église  , 
nous  trouvons,  entre  autres  curiosiiès  ,  le  coiiside- 
rani  suivant  U'un  arièi  lendu  le  ôl  janvier  U(3U , 
contre  uo  curé  fidèle  à  ses  devoirs  :  <(  Attendu  que 
le  libre  ex»-rcice  de  la  leligion  catholique  et  la  li- 
berté entière  de  conscience,  garantis  par  la  con- 
stitution de  Glaris,  signifient  que,  dans  ce  pays  de 
Clans ,  le  pape  et  les  evèques  n'ont  rien  à  voir  ni  à 
commander.  »...  Il  est  impossible  de  mieux  traduire 
les  doctrines  soutenues,  d'une  manière  plus  voilée, 
par  MM.  Isamberi,  Dupin  ,  llello,  etc. 
BibliiigrapMe,  —  1.  Des  principes  de  l'éducation  el 

de  linstruction  ,  par  le  docteur  Bl'CUNEB  ,  profes. 

fesfeeur  de  théologie  à  Niunicb. 
2.  Logique  de  Bol/anu,4  t.  1U57.  M.  BoLZA>o,prc'lre 


catholique  de  la  Bohème  ,  a  essayé  d'introtilier  le 
rationalisme  dans  la  théologie;  mai»  il  n'a  heu- 
reusement trouvé  qu'un  petit  nombre  d'adhé- 
rens. 
Z.  IManuel  des  catéchistes,  par  le  docteur  Tomek. 
Prague,  i»,"?. 

Chaque  livraison  contient  en  outre  l'appréciation 
de  plusieurs  livres  de  piété  el  de  sermons,  récem- 
ment publiés,  ainsi  qu'un  supplément  fort  étendu, 
qui  donne  les  nouvelles  ecclésiastiques  el  diverses 
pièces  officielles. 

Nous  profilerons  do  celle  occasion  pour  exprimer 
aux  savans  rèdacïeiirs  du  Catholique  le  regret  que 
nous  éprouvons  de  ne  pas  les  voir  consacrer  une 
portion  de  leur  recueil  à  l'examen  des  nombreuses 
el  importantes  publications  historiques  ,  qui  font 
l'honneur  de  l'Allemagne  moderne  ,  et  qui  touchent 
presque  toutes  de  très  près  aux  intérêts  du  catholi- 
cisme. 


MANUEL    DES    PRINCIPALES    CONFRÉRIES,  et 

autres  Praii(iues  de  Piété  à  Fusage  des  âmes 
pieuses,  par  M.  B ,  curé  de  Saint-Amans  ;  ap- 
prouvé par  monseigneur  Parchevèque  d'Albi.  — 
Un  gros  vol.  in-18  ,  orné  de  8  ligures ,  couverture 
imprimée,  caractère  neuf;  prix  :  broché,  1  fr.  50. 

Un  prêtre  du  diocèse  d'Albi  a  eu  l'heureuse  idée 
de  réunir  en  un  petit  volume  tout  ce  qu'il  importe 
de  savoir  sur  les  indulgences,  les  principales  con- 
fréries ,  et  autres  exercices  de  piété  en  usage  parmi 
les  fidèles.  Des  recherches  scrupuleuses  ont  été  faites 
pour  découvrir  l'origine  de  ces  diverses  asso- 
ciations et  pratiques ,  el  faire  connaître  les  grâ- 
ces el  privilèges  qui  y  sont  attachés.  Si  ce  but, 
comme  nous  l'espérons ,  est  heureusement  atteint, 
il  en  résultera  cet  avantage  pour  les  âmes  pieuses, 
qu'elles  trouveront  réuni  dans  un  seul  ouvrage 
ce  qu'elles  sont  journellement  obligées  de  cher- 
cher dans  une  foule  de  petits  livres.  Beaucoup  de 
variété  devra  par  conséquent  régner  dans  celui-ci. 
Après  les  prières  liturgiques,  vient  une  messe 
votive  de  la  Vierge  el  la  messe  quotidienne  des 
morts;  un  traité  sur  les  indulgences;  deux  che- 
mins de  croix,  dont  l'un  \enu  récemment  de 
Home,  avec  des  fruits  pratiques  à  la  fin  des  sta- 
tion*; tout  ce  qui  se  rapporte  aux  principales  con- 
fréries ,  c'est-à-dire  leur  origine  ,  statuts  ,  prières  et 
indulgences  ,  un  exercice  pour  la  confession  et  la 
communion,  vêpres  et  compiles  du  dimanche,  le 
petit  office  de  la  Vierge,  prières  pour  le  salut,  etc. 
On  y  a  joint  cinq  neuvaines  de  préparation  aux  fêtes 
principales  de  la  Saiote-Vierge  ,  conformes  à  l'usage 
qui  se  pratique  A  Rome  dans  un  grand  nombre  d'é- 
glises, et  iraduiies  sur  un  recueil  de  prières  et 
d'indulgences,  imprimé  par  ordre  de  la  sacrée  con- 
grégation des  indulgences. 

L'éditeur,  ne  voulant  rien  négliger  afin  qae  cela 
soit  une  offrande  agréable  au  clergé  et  aux  âmes 
pieuses,  a  fait  liiliographier  huit  sujets  religieux, 
tels  que   le  Rosaire,  Nolre-Damc-Auxiliatrice ,   le 


BULLETmS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


475 


Sacré'Cœar,  etc.,  qui  ajontent  beaucoup  à  la  beauté 

typographique  de  l'ouvrage. 

Monseigueur  l'archevêque  d'AIbi  a  bien  touIu 
l'honorer  de  Tapprobalion  la  plus  flatteuse  ,  et  le 
recommander  pour  son  diocèse. 

A  Castres  (Tarn),  chez  Charrière,  libraire-éditeur, 
et  à  Paris,  chez  Pélisâonnier. 


MES  VACANCES  EN  ITALIE,  par  M.  Pabbé  Ch, 
MoRBAD  ,  vicaire  de  Notre-Dame  de  Paris  (1). 

Sous  un  titre  assurément  très  modeste ,  sous  les 
formes  les  moins  prétentieuses,  M.  Pabbé  Moreau 
nous  a  donné  un  livre  attachant,  et  qui  mérite  d'ê- 
tre distingué  au  milieu  de  tant  de  publications  dont 
ritalie  a  été  Tobjet  ou  le  prétexte.  Il  ne  s'agU  pas 
ici  d'un  de  ces  touristes,  comme  on  les  appelle,  in- 
cessamment jaloux  de  faire  briller  la  supériorité  de 
leur  esprit,  et,  dans  le  récit  de  leurs  explorations, 
se  préoccupant  bien  plus  d'eux-mêmes  que  des 
contrées  qu'ils  décrivent.  Après  un  voyage  dés  long- 
temps projeté  et  qui  lui  a  laissé  de  vives  impres- 
sions ,  M.  Tabbé  Moreau  dit  ce  qu'il  a  vu,  ce  qu'il  a 
observé;  il  le  dit  dans  un  style  rapide,  chaleureux, 
que  déparent  à  peine  quelques  négligences  ;  il  le  dit 
surtout  avec  un  accent  de  vérité,  rare  de  nos  jours, 
et  qui  va  droit  à  la  confiance  du  lecteur,  si  souvent 
obligé  de  se  tenir  en  garde  contre  les  admirations 
banales  et  convenues  ou  les  dénigremens  systéma- 
tiques. 

Ainsi  qu'un  devait  s'y  attendre,  la  ville  des  pon- 
tifes a  ,  plus  que  tout  le  reste ,  captivé  l'attention 
du  pieux  voyageur.  Pour  un  ami  de  l'antiquité  sa- 
vante ,  pour  un  chrétien  ,  pour  un  prêtre,  quel  pays 
peut  être  comparé  à  Rome?  M.  l'abbé  Moreau  a 
étudié  Rome  dans  son  passé  et  dans  son  état  pré- 
sent, dans  ses  monumens  religieux  et  profanes, 
dans  ses  solennités  catholiques,  dans  sa  littérature 
et  ses  arts  ,  dans  le  caractère  et  les  mœurs  de  sa 
population.  Il  nous  serait  facile  d'indiquer  un  grand 
nombre  de  chapitres  remplis  dun  haut  intérêt  ou 
d'observations  neuve»  et  piquantes.  Peu  de  livres 
donnent  une  idée  aussi  exacte  de  la  cité-reine,  et 
apprennent  aussi  bien  à  la  connaître. 

En  parlant  de  Rome  et  de  ceux  qui  l'habitent, 
M.  l'abbé  lloreau  a  plus  d'une  occasion  de  réfuter 
des  opinions  erronée»  propagées  par  certains  de  ses 
devanciers.  C'est  ainsi  que  so  rencontre  parfois  sous 
sa  plume  le  nom  du  président  Dupaty  ,  nom  jadis 
célèbre  et  maintenant  presque  oublié,  ^ui  songe  au- 
jourd'hui à  demander  des  appréciations  sérieuses  et 
vraies  aux  fameuses  Lettres  sur  T Italie  .^  Y  cherche- 
t-on  autre  chose,  si  on  le  lit,  que  quelques  explica- 
tions assez  brillantes,  quelques  tableaux  assez  éner- 
giquerocnt  tracés  ? 

L'auteur  raconte  en  termes  touchans  sa  présenta- 

(1)  Théod.  Leclerc,  parvis  Notre-Dame,  22; 
Gaume  frères ,  rue  Potrde-Fer ,  i>. 


tion  au  pape  Grégoire  XVI.  Il  règne  dans  tout  ce 
récit  un  élan  de  joie  respectueuse  et  najve  ,  un  ac- 
cent de  tendresse  filiale  ,  dont  il  est  impossible  de 
ne  pas  se  sentir  ému.  On  s'unit  par  la  pensée  au 
bonheur  de  l'humble  prêtre,  venu  de  loin  pour  s'a- 
genouiller aux  pieds  du  pontife  suprême ,  de  l'au- 
guste vicaire  de  Jésus-Christ ,  et  recueillant  avec 
transport  ses  si  bienveillantes  et  si  paternelles  pa- 
roles. 

En  résumé,  M.  l'abbé  Moreau  a  bien  employé  se» 
vacances;  et  le  public  ne  peut  que  lui  savoir  gré 
d'en  avoir  retracé  les  souvenirs. 

R.  B. 


RÈGLES  DE  LA  VIE  CHRÉTIE>NE  ou  lettre»  spi- 
rituelles à  une  dame  anglaise  convertie  à  la  foi 
catholique  .  par  feu  M.  l'abbé  Premord;  traduites 
par  M.  l'abbé  Bt'fSAU  :  2  vol.  chez  Gaume  frè- 
res. —  1859. 

Cet  ouvrage  destiné  aux  mères  de  famille  chré- 
tiennes ne  saurait  leur  être  trop  recommandé.  Elle» 
y  trouveront  d'utile»  conseils  dictés  par  l'expérience 
d'une  vie  longue  et  sainte.  C'est  comme  un  legs 
que  le  vénérable  auteur  avait  voulu  faire  .lu  pays  de 
son  exil,  à  la  terre  où  ses  travaux  avaient  été  cou- 
ronnés de  tant  de  succès,  et  la  France  devait  avoir 
sa  part  dans  un  pareil  héritage.  Nous  remercions 
M.  l'abbé  Bussau  de  ce  qu'il  l'a  réclamée  en  tradui- 
sant cet  excellent  livre  ,  qui  i  beaucoup  d'autres  mé- 
rite» joint  le  premier  de  tous  pour  un  ouvrage  de  ce 
genre  ,  celui  d'être  entièrement  pratique.  M.  Pre- 
mord  a  pris  le  monde  tel  qu'il  est,  et  c'est  aux  mè- 
res dont  les  enfans  vivront  un  jour  ou  vivent  déjà 
au  milieu  du  tourbillon  qu'il  adresse  des  avis  appli- 
cables à  toutes  les  po>itions  et  presque  à  toutes  les 
circonstances. 


MANUEL  DES  RELIGIEUSES  DE  LA  VISITATION, 
ouvrage  utile  à  toutes  le»  personnespieuses  ;  1  vol, 
in-i8.  A  Paris  ,  chez  Lagoy  ,  frère»  ,  rue  Bourbon- 
le-Chlteaa,  1. 

On  trouvera  dan»  ce  petit  ouvrage  les  meilleurs 
conseils  et  les  meilleurs  exemples  pour  fai.e  naître 
et  entretenir  une  Traie  et  solide  piété. 


SAGESSE  DE  L'ÉCIISE  CATHOLIQUE  DANS  LA 
CANONISATION  DES  SAINTS,  par  M.  Ubtcri  di 
BosàLD  ;  vol.  in  18  de  104  pages.  Paris  ,  à  la  So- 
ciété de  Saint-Nicolas,  rue  de  Sèvres,  59.  Prix 
75  c. 

Les  gens  du  monde  treuveront  dan»  cet  opuscule 
une  excellente  justification  de  toute  la  conduite  de 
l'Église  dan»  l'acte  si  »olennel  et  »i  imposant  de  la 
ciuonJiation  des  saint».  Les  chrétiens  eai-mémef  y 


47^i 


A  JSOS  AliOJNlNÉa. 


appreodroot  avec  fruit  bien  des  cboaoi  qu'ils  i^Do- 
reDt,  et  qui  auGiueuleruol  la  foi  el  lu  piolù  cuver)» 
ceux  doDl  rÉi;liit>  poruei  de  réclamer  roÀ^ittiance. 
L'édileur  y  a  joiul  uu  ai)})t:iuiicc  i(ui  Iraiic  do:>  .Ift- 


raclês,  de  la  vUUet  Sainlt,  de  leur  gloire  ,  etc.,  el 
une  excellente  ISoiiee  tur  la  beatifxcation  et  la  ea- 
itunisadun  des  Saints ,  extraite  du  grand  ouvrage  de 
Ueooil  XIV. 


AUX  ABON.NÉS  DE  LTiNIVEUSITÉ  CATHOLIQUE. 


Selon  notre  habitude,  nous  allons,  en 
peu  de  mots,  résumer  les  travaux  de 
ce  volume  de  rZ7/iM'tv\ç/7é^  et  faire  con- 
naître ceu\  qui  doivent  entrer  dans  le 
volume  suivant. 

ISous  commencerons  d'abord  par  nou$ 
féliciter  de  voir  que  M.  l'abbi'i  Gerbet  ait 
pu  reprendre  ses  travaux  dans  les  nu- 
méros d'octobre  et  de  novembre;  il  con- 
tinuera, dans  les  cahiers  qui  vont  suivre, 
à  nous  faire  part  des  impressions  qu'a 
faites  sur  son  âme  cette  ville  de  Rome, 
qui  offre  à  tous  les  esprits  qiielqne  point 
de  vue  nouveau  et  jusque-là  inaperçu.  Les 
articles  de  M.  l'abbé  Gerbet  formeront  un 
tableau  dans  lequel  la  plupart  des  uio- 
numens  de  Rome  passeront  successive- 
ment sous  les  yeux  de  nos  lecteurs,  avec 
des  explications  ou  des  commentaires 
qui  permettront  de  leur  faire  connailre 
les  monumens  les  plus  importans  du 
Christianisme  et  les  principaux  dogmes 
de  noire  croyance. 

M.  L'abbé  de  Salinis  s'excuse  ici  de 
n'avoir  pu  apporter  son  tribut  à  la  ré- 
daction de  V  Université  ;  mais  il  réparera 
cette  lacune  dans  le  prochain  volume, 
où  il  compte  donner  au  moins  trois  le- 
çons. 

On  a  continué  à  nous  féliciter  du 
Cours  de  >I  Douhaire  sur  les  cycles  des 
apocryphes.  Ce  cours  touche  à  sa  tin.  et 
il  sera  terminé  dans  le  volume  qui  va 
suivre;  ce  qui  permettra  à  son  auteur 
d'en  commencer  un  antre,  qui  ne  cédera 
en  rien  d'intérêt  et  d'importance  à  celui 
qui  l'aura  précédé.  M.  Uouhaire  est  uu 
écrivain  que  la  scitnce  catholique  ré- 
clame, et  qui  aussi  lui  a  consacré  sa 
plume  et  ses  études. 

roules  les  personnes  qui  aiment  a  con- 
naître l'histoire  de  notre  pays  dans  ce 
qti'elle  a  de  plus  intime  et  déplus  relevé, 
tous  les  Français  qui  aiment  à  suivre  les 
progrès  que  le  Çlu  istianisme  a  fait  faire 
^   U  civilisatiqu  française,  liseuL   avec 


fruit  et  plaisir  les  articles  de  M.  Dumont. 
Cet  habile  professeur  continue  à  travail- 
ler pour  V Univcrsitc j  et  une  nottvelle 
leçon  sera  publiée  dans  le  numéro  de 
janvier. 

Les  vacances  et  un  voyage  assez  long 
n'ont  pas  permis  à  M.  de  Coux  de 
donner  plus  d'une  leçon  ;  mais  ce  cours 
sera  plus  suivi  dans  le  prochain  volume, 
et  nous  avons  entre  les  mains  un  de  ses 
articles. 

Les  leçons  de  M.  Desdouits  sur  Vûstro- 
noniie  j  en  devenant  moins  techniques  et 
plus  historiques,  ont  permis  à  ce  savant 
proft'sseur  de  déployer  son  érudition, 
qui  est  si  grande  .  et  U'  rare  talent  d'ana- 
lyse qu'il  possède.  Ce  cours,  qui  tire 
vers  sa  fin,  sera  suivi  presque  sans  in- 
terruption, et  nous  permettra  d'en  com- 
mencer un  autre  sur  les  sciences  phy- 
siques. 

M.  de  Moy  a  enfin  repris  ses  profon- 
des et  savantes  leçons  sur  le  droit ,  et  il 
nous  promet  de  les  continuer  sans  in- 
terruption. Ce  cours,  avec  celui  de  M.  de 
Hiancey,  que  nous  annonçons  plus  bas, 
formera  un  tout  qui  fera  bien  connaître  à 
nos  lecteurs  la  partie  théorique  et  la 
partie  pratique  de  la  législation  de  l'E- 
glise. 

Le  Traite  de  Psychologie  de  M.  Slein- 
melz  passe  à  bon  droit  parmi  nos  lecteurs 
pour  un  essai  entièrement  neuf  sur  une 
des  questions  les  plus  relevées  et  les  plus 
impoi  tantes  de  la  philosophie,  el  que 
cependant  jusqu'à  ce  jour  on  avait  tota- 
lement négligée. 

Le  Cours  de  droit  criminel  de  M.  Du 
Boys,  à  mesure  qu'il  ^e  rapproche  des 
temps  plus  voisins  du  Cluistianisme,  ac- 
quiert plus  d'intérêt  et  plus  d'impor- 
tance. Son  auteur  le  continuera  aussi  sans 
interrupiion.  M.  Du  Roys  est  un  jeune 
magistrat  qui,  dans  la  retraite  honora- 
ble qu'il  s'est  faite,  a  consacré  sa  plume 
à  la  cause  catholique,  et  ne  se  laissera 


A  NOS  ABONNÉS. 


477 


entraîner  par  aucune  considération  à 
aller  porter  dans  d'autres  revues  le  fruit 
de  ses  travaux.  Uni  à  nous  de  croyance, 
d'amitié ,  de  sympathie  ,  il  ne  cessera  de 
consacrer  ses  études  à  V  Université. 

Au  nombre  de  nos  plus  infatigables  ré- 
dacteurs ,  nous  devons  aussi  faire  entrer 
M.  Cyprien  Robert,  le  pèlerin  de  la  science 
catholique,  qui  parcourt  le  monde  orien- 
tal ,  faisant  connaître  notre  foi  au  peu- 
ple assis  dans   le   schisme,  et  commu- 
niquant à  ses  frères  d'Occident  les  beau- 
tés de  cette  architecture  chrétienne ,  que 
nos  frères  séparés  conservent  soigneuse- 
ment, mais  dont  ils  ne  comprennent  plus 
le  symbolisme  depuis  qu'ils  se  sont  sé- 
parés de  ce  centre  d'unité  qui  explique 
tout,  qui  vivifie  tout.   Nous  venons  de 
recevoir  de  lui  une  lettre  datée  d'Argos  , 
dans  laquelle  il  nous  parle  des  disposi- 
tions générales  qu'il  a  rencontrées  dans 
toutes  les  populations   qu'il  a  visitées, 
pour  revenir  à  l'unité  et  à  ia  foi  primiti- 
ves. Son  voyage  n'aura  pas  été  inutile  à 
cette  grande  manifestation.  Son  cours  sur 
l'architecture  des  églises  de  Hw^sie  nous 
est  arrivé  complet,  et  sera  continué  avec 
assiduité    et    peut-être    achevé   dans   le 
volume  suivant. 

Enfin ,  le  cours  sur  l'Histoire  de  l'état 
monastique  de  M.  Chavin ,  a  fait  connaî- 
tre une  source  à  peu  près  inexplorée  jus- 
qu'ici de  l'influence  du  Christianisme  sur 
la  civilisation.  On  nous  a  l'ait  sur  ce  cours 
une  observation  à  laquelle  l'auteur  aura 
égard;  mais  l'on  s'est  accordé  à  louer 
les  recherches  qu'il  a  nécessitées,  et  la 
manière   tout    à    la   fois  intéressante   et 
curieiise  dont  elles  sont  mises  en  œuvre. 
Yoilà  ce  qui  a  été  fait  et  ce  qui  sera 
continué.  Pour  le  volume  suivant ,  nous 
annoncerons  en  outre  deux  cours  nou- 
veaux :  le  premier  sui-  Vllistoiic  législa- 
tii'c  de  l'Eglise,  par  C.  de  Riancey.  Les 
décisions  des  conciles  et  des  papes  ont  eu 
une  immense  itilluence  sur  toute  la  civi- 
lisation depuis  la  venue  de  .h^sus  Christ  : 
or,  on  s'est  peu  occupé  de  cette  influence 
dans  les  histoires  modernes  :  c'est  donc 


une  mine  toute  neuve  h  exploiter.  Ce  ne 
sera  point,  au  reste,  l'histoire  des  Con- 
ciles et  des  Papes,  faite  déjà  plusieurs 
fois  ;  l'auteur  recherchera  dans  chacun 
de  ces  monumens  ce  qui  a  rapport  au 
dogme,  à  la  morale,  à  la  discipline,  à 
l'art  j  il  exposera  quelles  étaient  les  er- 
reurs ou  les  mœurs  de  l'époque  par  les 
loisqui  les  réprimaient  ou  les  dirigeaient. 
Le  premier  article  paraîtra  dans  le  mois 
de  janvier. 

Le  second  cours  sera  sur  V Histoire  de 
l'antiquité.  L'auteur ,  M.  Henri  de  Rian- 
cey, essaiera  surtout  de  faire  voir  com- 
ment, dans  le  dernier  siècle,  on  a  déna- 
turé celte  histoire.  En  considérant  les 
peuples,  leurs  erreurs  et  leurs  croyances 
séparément ,  sans  les  comparer  entre 
elles,  sans  remonter  à  leur  origine,  les 
historiens  ont  séparé  tous  ces  peuples  au 
lieu  de  les  réunir  et  ont  ainsi  semé  les 
doutes  que  le  dix-huitième  siècle  a  élevés 
contre  la  Bible. 

Quant  à  la  Revue  de  l'Université ,  on 
s'est  accordé  à  louer  la  direction  qui  lui 
a  été  imprimée  et  le  choix  des  matériaux 
qui  y  sont  entrés.  Deux  personnes,  il  est 
vrai ,  auraient  voulu  qu'elle  occupAt  plus 
déplace  j  mais  plusieurs  abonnés  d'autre 
part  en  ont  réclamé  une  plus  grande 
pour  les  cours.  Nous  ne  pouvons  que 
maintenir  la  ligne  que  nous  avons  suivie, 
c'est-à-dire  que  la  revue  et  les  cours  se 
partageront  toujours  à  peu  près  les  pages 
de  /'  Université . 

Tels  sont  nos  projets  pour  l'avenir: 
nous  espérons  qu'ils  seront  appréciés  de 
nos  lecteurs  et  qu'ils  voudront  bien  con- 
tinuer u  nous  soutenir  de  leur  suffrage 
et  de  leurs  conseils.  L'Université  ctitliO' 
tique  a  presque  parcouru  la  moitié  de 
.sa  carrière,  et  tiendra  toutes  les  pro- 
messes qu'elle  a  faites:  elle  compte  sur 
ses  lecteurs  potir  les  nu'ner  à  bonne  lin, 
et  produire  ainsi  le  bien  qui  est  dans  la 
pensée  des  directeurs,  des  rédacteurs  et 
de  ses  lecteurs. 

Les  Duuxteurs  de  l* Université. 


FIN    DU    UUITItME    VOLUME. 


TABLE  AUMI  VBEÏFQUE  DES  3I\TIERES 

(  Voir  la  Table  des  articles  au  commencement  du  volume.  ) 


Abbaye  de  Cluny.  Son  histoire  ,  291. 

Abbaye.  Tableau  des  ruines  de  celle  de  Crowland. 
GJ. 

Aignan  (sainl),  évoque  d'Orléans.    Sa  Tie.  309. 

Albert-le-Grand.  Extrait  de  sa  Vie  des  saints  de  Bre- 
tagne. liO. 

Albigeois  cl  leur  hérésie.  47>2. 

André  (le  père),  jésuilc.  Elude  sur  sa  vie.  382. 

Architecture  des  églises  de  Russie.  101.  42o. 

Archive:»  curieuses  de  l'histoire  de  France,  par  M. 
Danjuu.    IGO. 

Arménie.  État  du  Catholicisme  dans  ce  pays.  3G2. 

Astronomie  (  cours  d').  VI'  leçon,  2-4».  lô«  leçon, 
414. 

Athènes.  Sa  législation  comparée  ù  celle  de  Rome. 
2G. 

Audiey  (  M.^.  Analyse  de  Touvrage  sur  Innocent  III. 
271.  432. 

Axinger  (l'abbé).  Notice  sur  Moehler,  462. 


Basile    saint'.  Sa  yie  el  sa  régie.  182. 
Bautain(M.).  Examende  sa  psychologie.  127. 
Belleval  (M.).  Sur  les  institutions  de  charité.  ll>0. 
Bernard  (saint).  Son  é  oge.  303. 
Bonald  i  Henri  de).  Annonce  de  son  ourrage,  Sagesse 

de  l' Église  catholique,  etc.,  47o. 
Bore  (Eugène).  Lettre   d'un   voyageur  catholique. 

3G2. 
Bretagne  (  sa  description  ).   Voir  de  Condè. 
Bruno  ^  sainl).  Histoire  abrégée  de  la  fondation  de 

la  Chartreuke.  301. 
Bulletin  des  annalt  délie  «cienze  religiose,  par  l'abbé 

de  Luca.  i60. 


Cathirei.  43^. 

Cerfbeer  (M.\  Rapport  lur  les   prisons;  voir  Pri< 

tons. 
Charité  (Premier  èial»lisi*»mentdeV  Voir  Parabolani. 
Chartreuse.  Tableau  de  ce  lieu  célèbre.  .'Ol. 
Cbavin  (  Emile  ).  Cours  d'hiitoire  dei  ordres  mona. 

Sliquei.  1^.  182.  405. 


Chronique  de  Rains.  80. 

Cluny.   Histoire  de  cette  abbaye ,  par  M.  Lorrain. 

291. 
Collège  de  Juilly.— Discours  de  M.  Léon  Bore,  pour 

la  distribution  des  prix.   loa. 
Combats    (les)  de  la  Foi  dans  Tadversité,  par  Bf. 

d'Exauvillez.  23G. 
Combeguilles(M.).  Réfutation  de  l'ouvrage  de  M.  Sal- 
vador contre  Jésus-Ohrist.  3l>. 
Comètes.  248. 

Conciles.  Leur  histoire  annoncée.   i64. 
Condè  (de).  Promenades  eu  Bretagne.  232. 
Congnet  (l'abbé),  ^otice  sur  sa  Grammaire  grecque 

et  ïon  lieux  helléniste  ,  84. 
Constantinople.  Récit  de  la  conquête  de  cette  ville, 

par  Villehardouin.   i47. 
Cosmogonie  do  Moïse.  Article  1'^.  192. 
Coucher  cosmique.  416.  —  Héliaque.  ib. 
Coux  (de).  Cours  d'économie  sociale.  l6o. 
Cranmer,  archevêque  de  Cantorbéry.  Son  histoire. 

!«'  article,  279.  2%  447. 
Création  (la)  envisagée  historiquement.  ^S. 
Cruwland.  Ruines  de  l'abbaye  de  ce  nom.  Gi>. 
Cyprien   Robert.  Cours  d'architecture  des  églises  de 

Russie.  2'  leçon,  104.  3%  4'ÀS. 


Danielo.  Examen  de  son  Histoire  el  tableau  de  Puni- 
vers,  224.  —  Examine  rUistoirc  de  saint  Louis, 
374. 

Dante,  el  la  philosophie  catholique  de  son  siècle. 
101.399. 

Dc«douits.  Cours  d'astronomie.  12'  leçon,  248.  15* 
leçon,  414. 

Digbi  (M.).  Introduction  de  ses  Ages  de  foi.  61. 

Directeurs  (les)  de  Vi'niversilé  caihulique  à  leurs 
abonnés,  47G. 

Dominicains  (frères).  Leur  influence  dans  l'Église, 
37G. 

Douhaire  (M.).  Histoire  de  la  poésie  chrétienne. 
8'  leçon,  92.   9'   kçon,  271. 

Drapeau  (histoire  du),  par  M.  Rey.  404. 

Droil*CaDOD.  Son  imporUnce.  271. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  MATIÈRES. 


479 


Droit  Criminel  (Cours  de),  par  M.  Alb.  Daboys. 

Voir  ce  nom. 
Droit  (Philosophie  du).  Voir  De  Moy. 
Duboys.  Cours  de  droit  criminel.  7«  leçon ,  26.  8« 

leçon ,  337.   Notice  sur  l'église  de  Viviers.  211. 

Son  histoire  de  saint  Hugues.  300. 
Dumont  (Edouard).  Cours  d'histoire.  Voir  Histoire. 
—  Pèlerinages  suisses. 

E 

Économie  sociale  (cours  d').  IGo.  * 

Église  de  Viviers  (études  historiques).  211. 
Empire  romain  (chute  de  1').  0  et  suiv. 
Éphrem  (saint).  Notice  sur  sa  vie.  409. 
Étoiles.  Recherches  sur  leur  mouvement.  416. 
Évêques.  Notice  sur  le  cérémonial  de  leur  récep- 
tion à  Orléans.  312. 
Exauvillez  (M.  d').  Examen  du  Comte  de  Varfeuil , 

236. 

F 

Francheville  (Jules).  Utilité  des  légendes  populai- 
res. 140. 

Franciscains  (frères).  Leur  influence  dans  l'Église , 
576. 

Funérailles  des  moines.  Description.  413. 

G 

Gelase  (saint).  Contre  les  lupercales.  7. 

Genoude  (M.  de).  Notice  sur  ses  divers  ouvra- 
ges. 161. 

Gerbet  (l'abbé).  Articles  sur  Rome.  Voir  Rome. 

Glaire  (l'abbé).  Annonce  de  son  introduction  histo- 
rique à  l'.Ancien  et  au  Nouveau  Testament.  244. 

Gournerie  (Eugène  de  la).  Examen  de  l'Histoire  et 
tableau  de  l'univers.  224. 

Grégoire  de  Nazianze.  Notice  sur  sa  vie.  182. 

Griveau  (M.  Algar).  Éludes  sur  un  grand  homme. 
387. 

Guiraud  (M.  le  baron).  Voir  Philosophie  catholique 
de  rhisloire. 

Guyot  (Ludovic).  Analyse  de  la  vie  de  saint  Hugues. 
300. 

H 

Halley  (comète  de),  249. 

Henri  VIII.  Histoire  de  son  schisme  et  de  ses 
cruautés.  449. 

Herbinius.  Extrait  Je  son  histoire  de  Kijow,  106. 

Hernian  ,  trouvère  du  treizième  siècle.  Extrait  de 
sa  Genèse,  26J.  —  De  l'assomplion  de  la  Vierge  , 
2<;«. 

Histoire  de  France. — XIII»  leçon  ,  7  ;  XIV'  le- 
çon, 171. 

Histoire  ilu  Drapeau,  par  M.  Rey.  401. 

Histoire  de  saint  Louis,  par  le  marquis  de  Ville- 
neuve-Trans.  374. 

Histoire  lillèraire  des  Bénédictins,  continuée  par  les 
Membres  de  l'Institut.  Défaut  de  ce  travail.  2(51. 

Hugues  (saint),  évèiiuo  de  Grenoble  ;  par  Albert  du 
DoYS.  3()0. 

Hugues  Metel  ou  Mémoires  pour  servir  à  Thisloire 
ecclésiastique  [du  XII»  siècle,  par  M.  do  Furtia 
d'Urban.  istt. 


Hurter  (M.).  Examen  de  son  Histoire  d'Innocent  III. 
271,432. 

Hypathia.  Controverses  sur  la  mort  de  celle  fem- 
me célèbre.  407. 

I 

Iconostases  des  églises  russes.  428.  De  Troitsa,  sa 

grande  beauté.  429. 
Ingeburge,  épouse  de  Philippe-Auguste.  Opprimée 

par  son  mari ,  défendue  par  Rome.  283. 
Innocent  III  et  ses  contemporains.  271.  432. 
Institutions   charitables  ou    de    l'Abonnement  des 

des  hospices  enlevé  aux  Sœurs  de  Charité.  loO. 
Interdit  lancé  sur  le  royaume  de  France.  284. 


Jacomy-Regnier.  Cosmogonie  de  Moise.  292. 

Jérôme  (saint).  Sa  vie  ,  sa  pénitence  et  ses  ouvra- 
ges. 22. 

Jésuites.  Examen  de  leur  histoire.  220. 

Jésus-Christ.  Sa  doctrine  ,  défigurée  par  F.  Salva- 
dor, etc.  Réfulaiion.  3u. 

Joseph  d'Arimathie.  Son  histoire  d'après  les  légen- 
des. 265. 

Jugeraens.  De  leurs  formes  à  Rome.  3o0  et  suiv. 

Juif-Errant.  Extrait  de  sa  légende.  92. 

K 

Kerdanet  (M.).  Sur  son  édition  de  la  Vie  des  saints 
de  Bretagne,  140. 

Kijow.  Description  de  ses  églises  et  de  ses  cala- 
combes.   i04. 

Kuhn  (rabbé).  Examen  de  sa  Vie  de  Jésus.  472. 

Kutschker  (l'abbé).  Examen  de  son  ouvrage  sur  les 
mariages  mixtes.  470. 


Leclère  d'Aubigny.  Examen  de  son  Histoire  des  Jé- 
suites. 220. 

Légende  du  Juif-Errant.  92. 

Légendes  ou  Cycles  des  Apocryphes.  VIII»  leçon, 
92.  IX'  leçon,  203. 

Légendes  populaires  (de  leur  utilité),  par  M.  de 
Francheville.  110. 

Lernay  (madame  la  comtesse  de).  Voir  Aignan. 

Lever  héliaque.  418. 

Liogard  (Le  D.).  Abrégé  de  son  histoire  d'Angle- 
terre. 472. 

Lobineau  (dom).  Nouvelle  édition  de  sa  Vie  des 
sainl»  de  Untaguo.    MO. 

Loi  des  XII  Tables.  :0. 

Lorain  (M.).  Examen  de  son  Histoire  de  l'abbaye  de 
Cluny.  291. 

Louis  (saint).  Son  histoire  ,  par  Villeneuve-Traa«. 
Voir  ce  nom. 

M 

Manichéens.  Résumé  de  cette  secte.  4Ô3. 

Marei    Pabbé).    Annonce  de  son  Essai  «ur  le  pan- 

théiMue.   3^. 
Mariage  chez  les   Romains.  Avili.  271.  —  Rébâbi<- 

\\\k  par  les  chrétiODi.  276. 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  MATIÈRES. 


4m 

llaury  (M.)- O»"'"''''.  Son  histoire.  208,  ^17. 

M.  lanie.  Servie  es  rendus  à  rÉ[;liso.  20. 

Moehier  (rabbé)-  Noliee  sur  sa  vie  et  ses  ouvrages. 

4ti2. 

Mœurs  calholiques,  ou  les  Aj^es  de  Foi.  151. 

Moines,  l'ablenu  de  Ivur  vie  solitaire.  411.  —  Ta- 
bleau de  leurs  funérailles.  IIô. 

MOise.  Eiamen  de  sa  cosmogonie.  IJ)2. 

Montesquieu  (M.  de).  Essai  sur  sa  vie  et  ses  ouvrages. 
ô»7. 

Moreau  ^l'abbé).  Kxaraen  de  ses  Vacances  en  Italie. 

Mii. 

Morvonnais.  Du  travail  intellectuel  en  France.  229. 
Voir  aussi  Tlu'baide. 

Moy  (M.  de\  Cours  sur  la  philosophie  du  droit.  9"^  le- 
çon, SSI. 

O 

Ordres  monastiques.   Sur  leur  origine   et  leur  in- 
fluence, lli.  102.  40;î.    • 
Ozanam.  Étude  sur  le  Dante.  Voir  ce  nom. 

P 

Panthéisme  dans  les  sociétés  modernes,  par  Maret, 

prêtre.  520. 
Parabolani  (société  charitable  des).  403. 
Paravey.  Ce  qu'il  dit  du  zodiaque.  421. 
Paris  (Louis).  Examen  de  sa  chronique  de  Rains. 

80. 

Paris  (Paulin\  Sur  son  édition  de  la  conquête  de 
Conslantinople  de  Villehardouin,  etc.  147. 

Pèlerinages  en  Suisse,  par  L.  Veuillot.  78. 

Philippe-Auguste  el  son  divorce.  283.  283.— Se  sou- 
met enfin.  288.  —  Trompe  le  pape  cl  sa  femme. 
oa<)._Sa  cruauté  envers  la  reine.  Ib. —  Reprend 
enfin  «a  femme.  Ib. 

Philosophie  calholiquede  rhisloire,ou  Thistoire  ex- 
pliquée à  l'aide  de  l'Écriture  Sainte,  oîi. 

Philosophie  du  droit,   par  M.  de   Moy.  —  Voir  ce 

nom. 

Po«'ies  grecs.  Orphée,  Hésiode,  Pindare,  Théocrite, 
Synésius,  etc.  241. 

Poésie  chrétienne.  Cycle  des  apocryphes.  1)2.  2<;3. 

Premord  i^Tabbé'».  Annonce  de  ses  règles  de  la  vie 
chrétienne.  47li. 

Prisons  ,  ba;^nes  ,  maisons  de  force  en  Ilalie.  Rap- 
port au  ministre  de  Tintérieur.  ÔIG. 

Psvchologie  expérimentale,  de  M.  Raulain.  127. 

Psychologie  expérimentale  (cours  de),  par  M.  Slein- 
metz.  88.  382. 

Purgatoire  russe.  109. 

Q 

Quod  (rabbé).  Annonce  de  sa  grammaire  grecque. 

R 

Réforme  en  Anglelerre.  Tableau  de  ses  ravages. 
20o.  433. 


Religion.  Périodlco,  lilosofico,  hlstorlco  y  lille- 
rario.  Journal  espagnol.  Analyse.  ."18. 

Rey  (,^1.).  Annonce  de  son  histoire  du  drapeau,  etc. 
404. 

Riombourg  (M.).  Ses  œuvres  philosophiques,  pu- 
bliées par  MM.  Foisset.  112. 

Rianiey.  Anal^scdo  Thistoire  de  Cluny.  201. 

Rome.  Sa  législation  comparée  à  celle  d'Athènes,  2C, 
—  Juridiction  religieuse.  ô.">7.  —  Forme  des  juge- 
mens,  Ô41.  —  Ses  Mariages.  Voir  ce  mot. 

Rome.  Considérations  sur  sa  position  el  ses  ruines. 
24u.  521J. 

Russie.  Caractère  de  Tarchitecture  de  ses  églises. 
104.  425. 

S 

Sacrifices  humains.  Recherches  sur  leur  origine.  51. 

Sadier  (^L).  Examen  de  son  abrégé  de  Tbisloire 
d'Angleterre.  472. 

Salvador.  Examen  de  son  ouvrage  sur  Jésus-Christ. 

Sidonius.  Sa  pari  et  son  influence  sur  les  affaires  de 
la  France  au  cinquième  siècle.  9,  10,  172. 

Solstices.  S'il  est  vrai  que  les  Égyptiens  aient  connu 
leur  existence.   418.  —  Preuves  négatives.  419. 

Steinmeiz  (M.).  Cours  de  psychologie.  IV*-  leçon.  83. 
V"^^  leçon.  528. 

T 

Thébaïde  des  Grèves.    Reflets   de   Bretagne  ,   pat 

II.  IVlorvonnais.  500. 
Thomassy  (Raym.).  Sur  la  chronique  de  Rains  el  sur 

l'histoire  de  l'empire  de  Conslantinople.  30.  147. 
Travail  intellecluel  en  France,  par  Amédée  Duques- 

nel.  229. 
Tresvaux  (l'abbé).  Sur  sa  Vie  des  saints  de  Bretagne. 

140. 

U 

Univers  (tableau  de  1'),  parDanielo.  224. 
Université  catholique  deLouvain.  Programme.  522. 


Veuillot  (Louis).  Voir  Pèlerinages. 

Vierge  (Sainte).  Extrait  d'un  poème  du  moyen  âge. 
iOl. 

Vies  (les  saints  de  la  Bretagne  armorique  ,  par  Al- 
bert Legrand.  140. 

^'illeneuve-Trans  (M.  de).  Voir  Ilistoire  de  saint 
Louis. 

Visconti.  Ce  qu'il  pense  des  zodia(|ues.  422. 

Voyageur  catholique  (lettre  d'un).  502. 

W 

>Vilson  (M.).  Sur  les  œuvres  de  M.  Riambourg.  112. 

Z 

Zodiaques.  Recherches  sur  les  plus  célèbres.  413. 
417.  418.  421.  Leur  âge  véritable.  423. 


FIN   DE   LA  TABLE   ALPHABÉTIQUE   DES    MATIÈRES. 


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